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LANGIES ROMANES

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PAR LA S0C11i:TI£

POUH L'ÊTllDI': DES LANGUES KOMANES

Qu.a.ti?ièiïie Série

TOME SIXIÈME

TOME XXXVI DE F, A COF.tiECTION

MONTPELLIER

AU BUREAU DES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ

POUR l'Étude des langues romanes

Rue de rAncien-Cnurripr, n" R

M OCCf.LXXX\!l

REVUE

DES

LANGUES ROMANES

MAUGIS D'AIGREMONT

CHANSON DE GESTP:

Disl Renaus a ses frères : » Eiisauible vos tenes ; Sagement, franc barons, ma gent me contenes. » « Certes, ce clist Richars, qui en pris veut monter Ja mar se gardera de sagement aler. Mais voist en aventure por honor conquester. »

(Renaud de Montaubax, p. 292-293.)

Le texte de la Chanson de geste, Maugis cVAigremoni, a été con- servé dans trois manuscrits qui paraissent dater du XI V^ siècle.

La version contenue dans le manuscrit H 247 de la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier y est suivie du Vivien de Monbranc et d'un texte incomplet de la Chanson des Fils Aymoa. Elle comprend environ 4868 vers. Le scribe qui avait à copier le cycle énorme de Doon de Mayence, a fort maltraité l'histoire de Maugis: il abrège à tort et à travers, omettant des vers très nécessaires, parfois même des couplets entiers. Le dialecte est picard comme pour le reste du volume. Comme Michelant, je désignerai ce manuscrit par la lettre M.

Le manuscrit 2. 0 5 do la bibliothèque du Collège de Peterhouse, à Cambridge, est écrit à deux colonnes sur pai'chemiu, et compte 168 feuillets. Le Maugis d'Aigremont comprend les feuillets 1-56. Au feuillet suivant commence la Chanson des Fils Aymon, qui serait complète, n'était l'absence de huit feuillets répondant à l'édition de

TOMK VI fjE LA QUATRiÈAiE SÉRIE. Janvler-Aoùt 1892.

r. MAUGI5 1) AIGREMONT

Michelant, page 347, vers 18 page 382, vers 33. Dans le texte du Mauf/is il manque un feuillet entre les feuillets 36 et 37; il n'en reste qu'un débris se lisent quelques lettres et qui est cote 36 comme le feuillet précédent. Le texte du commencement des Fils Aymon a été reproduit d'après ce manuscrit dans la planche 130 des fac-similés à l'usnge de l'École des Chartes. Je désignerai le manuscrit de Pe- terhouse par la lettre P.

Le manuscrit 760 de la Bibliothèque nationale (ancien 7183j est un grand in-folio de 180 feuillets, écrit sur parchemin à deux colonnes de 40 vers. Le Maugis remplit les feuillets 1-54 et les 13 premières ligues du feuillet 55. Après les mots <( Explicit le romatiz de Mau- gis », l'on a un texte des Fils Aymon qui diffère en bien des points des versions que j"ai lues jusqu'ici. Entre les feuillets 3 et 4 l'on con- state une lacune assez considérable : elle répond au texte de Peter-- house, f". 4, verso B, v. 33 f». 7, recto A, v.8, et au texte de Mont- pellier, vers 279-444. Au feuillet 8 une déchirure a supprimé l'angle droit supérieur et la valeur de deux vers et demi. Au feuillet 14, une déchirure verticale a supprimé la moitié des colonnes B recto, A verso. Par contre, ce manuscrit donne aux feuillets 10, verso A 14, recto A, un épisode que les autres versions ne connaissent pas : les aventures que .Maugis et Baudri rencontrent à la cour de l'émir de Palerrae dans leur voyage de liochefleur à Tolède. A l'exemple de Michelant, je désignerai le manuscrit 766 par la lettre C. Ces manuscrits se com- plètent suffisamment pour permettre de reconstituer la suite du récit.

Après avoir copié la version de Peterhouse (v. Revue des Langues romanes, tome XXXI, comment j'en ai su l'existence), qui est la moins incomplète, et après l'avoir conférée avec les deux autres, j'ai d'abord liésité à la publier. Que l'auteur ne connût de la Chanson qu'un texte déjà altéré, ou qu'il eût le désir de la ramener au goût de son temps, cette version a, pour le fond et malgré l'archaïsme de l'orthographe, un caractère plus moderne que les deux autres ; mais celles-ci sont elles-mêmes fort altérées, et j'ai fini par me décider à imprimer le texte de Peterhouse, non seulement parce que le meilleur état de con- servation du manuscrit m'y engageait, parce qu'il est toujours utile de mettre un texte unique à l'abri des chances de destruction et que cette édition n'empêchera point d'en établir une seconde d'après le texte de Paris, mais parce qu'au point de vue de l'évolution du genre, un texte de cette nature peut être un utile sujet d'étude.

Le désir de faire connaître cette version ne m'interdisait pas de la corriger et de la compléter je le voyais nécessaire, c'est-à-dire très souvent; insensiblement, j'ai fini par la lamener assez près du récit primitif que l'on entrevoit sous ces trois copies infidèles. Les variantes et les extraits, tirés des manuscrits de Paris et de Mont-

MAUGIS 1) AIGliEMONT 7

pellier, donneront une idée suffisante des deux vei'sions qii"ils con- tiennent et aussi du travail auquel je me suis livré. Partout j'ai suivi le manuscrit de Peterhouse, j"ai respecté son orthographe, mais j"ai laissé le plus souvent leur orthographe aux leçons et aux passa- ges empruntés aux deux autres versions et qui seront toujours enca- drés par le signe [ ] .

L'épisode propre au manuscrit de Paris peut paraître une interpo- latioa. Néanmoins, je l'ai introduit dans le texte parce que la version nous le trouvons est la plus ancienne des trois, quà un moment il a fait partie de la légende de Maugis et que la version des Fils Aymon, contenue dans le même volume, a pour caractère gonéi'al d'ainjilifier le rôle de Maugis : elle se termine même par une branche distincte consacrée à l'histoire des dernières années du fils de Beuves et à laquelle on pourrait donner poui* titre : La mort de Maugis. L'on y a un essai de rattacher la légende des Fils Aymon au Guy de Bourgogne et à la Chanson de Roland. C'est la contre-partie de la fin de l'histoire de Renaud, elle a été dictée par un sentiment ana- logue, et, [)0ur cette raison, je l'ai donnée à la suite du Maugis, sans en méconnaître la médiocrité.

L'auteur du Maugis d'Aigremonl s'est proposé de raconter les Enfances de son héros, de nous dire « quelle est son origine, sa droite nation, d'où il a tiré sa science d'enchanteur ; et, une fois engagé sur ce terrain, il a voulu nous donner la clef de tout l'élé- ment merveilleux de la légende des fils d'Aymes. Celte légende pré- sente en effet un personnage qui est tout aussi digne d'intérêt que les personnages humains, c'est Bayard, le cheval faé, dont l'intelli- gence est si utile à ses maîtres, et contre lequel Charlemagne nour- rit une rancune aussi vive que celle qu'il ressent à l'égard de ALaugis lui-même. D'où vient ce Bayard? d'où vient également Fi'oberge, l'épée avec laquelle Renaud tient tête à Roland, armé de Durandal, à Ogier, armé de Courtaine ? »

J'écrivais ces lignes il y a quelques années, dans un des articles où, à propos de la version du Maugis, du Vivien et des Fils Ay- mon, conservée dans le manuscrit de Montpellici-, j'examinais divers points de nos légendes épiques (v. Revue des Langues romanes, tom. XXVII, XXIX, XXX, 1885-1886, et les mêmes articles réunis en un volume, avec quelques additions sous le titre de Recherches sur les rapports des Chansons de geste et de l'Epopée chevaleresque italienne, 1887). A cette époque, j'attribuais à l'élément historique de la question moins d'importance que je ne serais disposé à le faire aujourd'hui.

Sous l'influence des idées présentées par M. Rajna dans son beau livre sur les Épopées françaises, j'acceptais que le nom et le par-

8 MAUGIS d'aIGREMONT

sonnnge de M.iugis dérivaient de sources germaniques; mais j'entre- voj'ais déjà que cette explication n'est j)as suffisante : après avoir montré que, dans la légende des Fils Ayraon, Maugis apparaît plutôt comme un allié fidèle que comme un parent, je continuais ainsi : <( Je concevrais volontiers l'histoire de la légende des Fils Aymon de la façon suivante. Il y aurait eu d'abord deux Chansons de geste dis- tinctes, l'une différant peu de la iMort de Beuves d'Aujremonl, telle qu'elle est conservée dans les plus anciens manuscrits; l'auti'e ayant pour sujet la lutte des fils d'Aymes de Dordonne contre Charlema- gne. Celle-ci n'allait pas plus loin que la prise de Montessor et la fuite des Fils Aymon qui trouvaient peut-être déjà un asile à la cour des ducs de Gascogne. Un trouvère voulut compléter cette Chanson en imaginant une seconde guerre des Fils Aymon contre l'empereur. Le lieu de l'action est en Gascogne, le siège de Montauban^uccède à celui de Montessor. Je crois qu'il faut attribuer à l'auteur de cette continuation l'introduction de Maugis dans la légende des Fils Ay- mon. Il craignait que la seconde partie du récit ne ressemblât trop à la première et il y a donné un des principaux rôles à un personnage très capable d'intéresser par ses talents surnaturels et son activité ingénieuse ; mais, sûrement, il s'est inspiré d'une tradition déjà exis- tante. La haine implacable de Charlemagne pour Maugis, l'achar- nement avec lequel il le réclame au point d'oublier .ses griefs les plus légitimes, les causes vraies de la guerre, c'est-à-dire les meur- tres de son fils Lohier et de Bertolais, me semblent absolument inexplicables, si l'on ne suppose qu'entre Charles et MoAigis, il y avait guerre ouverte depuis longtemps. Maugis et Bayard obsèdent la pensée de l'empereur et il refusera jusqu'au bout de se réconci- lier avec eux *.

Je me permets de souligner cette dernière phrase, parce qu'il en ressort que déjà, tout en acceptant encore l'ensemble des opinions communes sur la constitution du Cycle des Fils Aymon, je soupçon- nais qu'il fallait rechercher sous le nom de Maugis un personnage historique ou mythique dont la lutte avec Charles serait motivée autrement que dans l'histoire des Fils Aymon. En suivant cette idée, j'arrive à un ensemble de vues ou d'hy()othèses, je n'ose dire de con- clusions, dont je présenterai ici un bref résumé : si je puis un jour leur reconnaître la solidité et leur donner la précision qui sont si difficiles à obt'^nir en ce genre de recherches, je les reprendrai avec les développeiu lits nécessaires dans un travail sur le Cycle des Fils Aymon dont je réunis les matériaux.

On sait, grâce aux recherches de M. Longnou, que le roi Ys ou

' Recherches, p. 86, cf. 43-50.

MAUGIS 1) AIGHEMONT 9

Yoii des Fils Aijinon n'est autre que le roi mérovingien Eudes d'Aqui- taine, qui lutta alternativement contre Charles-Martel et les Sarra- sins. Le souvenir de la victoire de Toulouse, les Muisumans subi- rent un désastre sans exemple, s'est conservé daus l'histoire des Fils Ayraon ; mais je ne crois pas que l'on ait remarqué que les faits attribués à Maugis, c'est-à-dire l'enlèvement des trésors et de la personne du roi de France, sont également empruntés à l'histoiie du rui Eudes. C'est en étudiant les textes à ce point de vue que j'ai été amené à peuser que Maugis et Renaud sont des pseudouymes dont l'un cache uu dédoublement du personnage du roi Eudes, taudis que Renaud n'est autre que Rageufred, le maire du palais, dont ICudes était l'allié et qui s'efforça vainement de protéger le roi mérovingien Chilpéric contre les entreprises de Charles. Malgré la diversité des noms, le fond historique de la légende est parfaitement recouaaissa- ble. Il n'est pas jusqu'au cheval Bayard dont on ne retrouve ainsi l'origine, mais beaucoup moins merveilleuse que dans le Mauyis.

Charles, vaincu, eu mais 716, par les Frisons, s'était réfugié dans les Ardennes, il avait remporté un premier succès à Amblève, près de Malmédy, sur les Neustriens de Chilpéric et de Rageufred. L'an- née suivante (21 mars 717) l'armée neustrienne subit à Vincy une dé- faite sanglante : on en conserva longtemps le souvenir, et au IX"^ siè- cle l'évêque de Reims, Hincmar, parlant de la célèbre bataille de Fontenay (841), disait que jamais couibat aussi acharné n'avait eu lieu entre chrétiens depuis le temps Chai'les et Rageufred s'étaient rencontrés à Viucy.

Charles, qui avait sans doute fait des pertes cruelles et qui avait aussi à surveiller les Frisons et les Saxons, ue poursuivit pas ses ennemis. Chilpéric et son maire du palais [irofitèrent de ce répit pour s'allier avec Eudes d'Aquitaine. Les deu.\. branches mérovin- giennes s'unissaient ainsi contie l'Austrasien. Eudes rassembla une armée et vint au secours du roi de France. Charles, qui avait pacifié les frontières du Nord et de l'Est, marcha à la rencontre de ses ad- versaires. Le roi d'Aquitaine, se reconnaissant trop faible, se retira sur Paris, tandis que Charles remportait une victoire complète sur Chilpéric et Rageufred près de Soissons. Ragenfred s'enfuit vei's le Nord, poursuivi par les soldats de Charles, et en passant sur les ^erres d'un de ses paitisaas, l'abbé de Saint-Wandrille, à Noyou ou à Novion, il se saisit d'un cheval et s'en alla d'une traite jusc^u'à Devinna (Pont-de-l'Arche), non loin de Rouen. Plus tard, il se retira à Angers. Cependant Eudes d'Aquitaine avait contraint le roi Chil- péric à le suivre au delà de la Loire avec ses trésors. Charles passa la Seine, s'avança jusqu'à Orléans et obtint d'Eudes la remise de la personne du roi.

2

1 0 MAUGIS D AIGREiMOXT

Tous ces faits n'étaient-ils pas de nature à éveiller l'imagination populaire'? L'enlèvement du roi et de ses trésors, le souvenir de l'immense forêt des Ardennes Charles avant Ragenfred et Renaud dut chercher un refuge, autour de laquelle s'étaient livrés tant de combats; le nom de la ville d'Orléans près de laquelle Renaud ren- contre Maugis venant de voler les trésors du roi ; jusqu'à ce cheval qui se trouve si à propos sur la route de Ragenfred pour lui permettre d'échapper à ceux qui le poursuivent, que de traces du passé ont subsisté dans une légende dont la plus ancienne version est au moins de cinq siècles postérieure aux événements !

Mais tout cela ne s'y retrouve que très altéré, très mutilé, dans un état extrême de confusion. Ainsi la retraite de Charles dans les Arden- nes, où il se fortifie contre le roi Chilpéric et d'où il le surprend à Amblève, était un motif fécond de chants poétiques et de légendes ; mais un jour vint l'on ne put comprendre que Charles eût com- mencé i)ar être un rebelle, et ce sont ses adversaires que la Chanson de geste nous montre cherchant un asile dans la forêt, y élevant une forteresse, surprenant dans sa marche l'armée du roi et ravageant tous les pays d'alentour. La transposition est assurément curieuse.

Il ne reste rien qui se rapporte clairement au désastre de Vincy : les chants qui en auraient gardé le souvenir ont disparu très proba- blement après le triomphe définitif des Carolingiens.

Ici, comme pour l'époque précédente Thierry a puisé avec tant de bonheur, les chroniques donnent parfois un reflet de chants épi- ques. M. Breysig (Die Zeit Karl Marlells, Leipzig 1869) a noté avec raison la scène curieuse l'évêqne de Reims Rigobert refuse l'en- trée de sa ville à Charles qui allait combattre Ragenfred à Vincy (Vita Rigoberti, Bol!., 4 janv.; et le récit que fait l'Annaliste deMetz du succès remporté par Charles à Amblève.

Ragenfred finit par être assiégé dans Angers en 724. Charles, après avoir dévasté le pays suivant son habitude, fit la paix avec son en- nemi et lui laissa l'usufruit de l'Anjou sa vie durant, mais en exigeant qu'il lui remit son fils comme otage.

Les partisans de Ragenfred durent se plaindre violemment de la retraite imprévue du roi Eudes sur Paris : elle avait pu être une des causes de leur défaite à Soissons, et il était naturel d'y voir d'abord une défection. Un écho de cette manière d'apprécier la conduite du roi d'Aquitaine se letrouve dans le célèbre épisode de Vaucouleurs le roi Yon s'entend avec Charles pour lui livrer Renaud et ses frères de la façon la plus déloyale. Ainsi il a pu se former dans la tradition deux courants, d'où seraient sorties deux séries de compositions, les unes défavorables, les autres favorables au roi d'Aquitaine et aboutissant au dédoublement du roi Yon en deux personnages distincts, le jour

MAUGIS D AIGREMONT 1 l

il parut inadmissible que le vaillant allié de Ragenfred et de Chil- péric les eût jamais abandoimés et trahis.

Le siège d'Augers me parait rorigiue des trois sièges que Renaud soutient dans la légende, de même que le vol par Maugis des trésors du roi, l'enlèvement de la couronne royale par Renaud lors des cour- ses données à Paris, l'enlôvement par Maugis de la couronne royale et des épées des douze pairs, puis de la personne même du roi, ne sont que des variantes d'un même fait.

Il est possible que le Lohier tué par Beuves d'Aigremont soit le prince mérovingien Clilotaire dont Charles prétendit faire un roi du vivant de Chilpéric (avril 717) et qui mourut au plus tard en 719, sans que l'on sache comment.

La dernière lutte des Neustriens et des Austrasiensoù Charles ren- contra dans Ragenfred et Eudes des adversaires qui le valaient, le désastre de Vincy succomba la France mérovingienne, durent, comme tous les grands malheurs publics, laisser des souvenirs dura- bles. L'influence du succè< des Austrasiens, la confusion qui se pro- duisit de bonne heui'o entre les noms du cruel Charles JNIartel et de Charlemagne, firent considérer Ragenfred et Chilpéric comme deux rebelles, au point que l'imagination populaire les transforma en deux traîtres, Rainfroy et Leudri (v. G. Paris, Hist.poét. de Charlema- gne, p. 439) ; mais, à côté de cette légende injuste, il en subsista une autre fut honorée la résistance opposée par Eudes et Ragenfred aux usurpations du- maire du palais austrasien. Ainsi se sont conser- vés, avec des caractères bien français, deux types, les plus populai- res de notre épopée nationale : Renaud, le modèle de la vaillance loyale et modeste ; Maugis, le plu.? ingénieux et le plus hardi des che- valiers. Le tour qu'Eudes avait joué à Charles, en emmenant avec lui Chilpéric et sou trésor, et sans doute d'autres aventures de la lutte qu'il soutint à la fois contre les Musulmans et les Austrasiens, cou- rant incessamment de la Loire aux Pyrénées, ameuèrent à lui suppo- ser des dons surnaturels, et il est ainsi devenu l'enchanteur que l'on sait, tout en demeurant un fidèle compagnon d'armes, un courageux et redoutable champion.

L'époque de Charles Martel, malgré les travaux de la critique mo- derne, reste obscure en bien des points, mais ce que l'on en sait porte à rendre justice à ceux qui furent les premiers défenseurs du terri- toire où devait se constituer la nationalité française et dont déjà les limites correspondaient à peu près aux limites actuelles de notre langue. La légende des fils Aymonest un témoin inconscient de la po- pularité qu'eurent ces héros dont les actes ont survécu à leurs noms. A l'époque fut rédigé le Maugis d'Aigremont, l'on avait ou- blié la relation première de Maugis avec le roi Eudes, et c'est eu

1? MAUGIS d'aIGREMONT

suivant niachinalement une vague Iradition que le trouvère lui donne un frère Vivien, et suppose qu"ils sont nés et ont été élevés dans les régions méridionales.

La généalogie du roi Eudes est la suivante. Le roi d'Aquitaine, Charibert, avait laissé trois fils : Childéric, Roggiso, Bertrand. A la mort de Childéric, le roi Dagobert transforma le roj-aume d'Aquitaine en un duché qui devait être la propriété héréditaire de Boggiso et de Bertrand. Boggiso eut deux fils : Imitarius, dont on ne sait rien, et Eodo ou Eudes. Bertrand ne laissa qu'un fils, saint Hubert, évêque de Liège. Eodo était destiné à devenir le roi Ys ou Yon de la légende; quant à Imitarius, l'identification d'Eudes et de Maugis fait penser à Vivien, dont la légende des Fils Aymon ne connaît non plus que le nom. Il est possible qa imitarius ait été lu uiuianus, d'où le nom de Vivian ou Vivien, très employé dans les récits épiques.

Beuves d'Aigreraont occupe la place de Boggiso, et l'altération n'est i)as de nature à surprendre, vu les libertés que les trouvères se permettent avec les noms propres. Quant à Aigremont, c'est un fief imaginaire, au même titre que Montessor, Monbendel, Montauban, Monder, Monbranc, etc. . . .

D'après M. Rajna {Origini deU'epopea francese, p. 434-439), Maugis est une forme dérivée de l'allemand Madalger, nom d'un nain, fille d'une reine des nains. Son office de protecteur bienveillant serait emprunté de celui que remplit le nain AlbevicTi, prototype d'Auberon, de même que sa qualité de larron. II est possible que Maugis, qui en allemand est devenu Malegys et en italien Malagigi, soit un nom d'origine germanique, et il faudrait y voir un surnom attribué au roi Ys, en raison de Ihabileté merveilleuse qu'on lui sup- posait. On pourrait aussi examiner l'étymologie Mal-Ys = Maugis, Ys le malin, malice et habileté étant synonymes pour le peuple ; mais, quelle que soit la solution adoptée, tous les faits intéressants de Mau- gis dans la légende des Fils .^ymon n'en dériveront pas moins de l'histoire d'Eudes d'Aquitaine.

Le dédoublement de Ragenfred en deux personnages très différents s'explique tout naturellement ; il fut le traître Rainfroy pour les parti- sans de la famille des maires du palais austrasiens, et, ce nom étant ainsi déshonoré, la légende étaient célébrées sa valeur et sa loyauté réclama, imposa un nom nouveau. II est à noter que l'abré- viation latine de Reginfredus et celle de Reginaldus ont pu être con- fondues, et cette remarque se joindrait à d'autres analogues pour faire penser que les auteurs de la version des Fils Aymon, dont cel- les que nous possédons sont des variantes plus ou moins fidèles, ont consulté les chroniques latines.

MAUGIS D'AIGREMONT

Peterhouse,

Fol. 2, r" a. Seingrnour, or escotez, n'i ait noise ne to[n]. Que Damedex de gloire vos doinst be[neï]chon, Et je vos chanterai d'une bone chançon : [Fai] te est de [vraie] ostoire, pou i a se voir non. 5 [Ciljujgleor vos chantent de Maugis le larron [Corajaient [il gu]err[o]ia l'empereor Charllon [Por] aidier [s]es cosin[s] les .iiir. filz Airaon, [Dont il ne sevent mie la monte d'un bouton]. [Mes] ce n'est pas d'ilec que nos vos [chanteron],

10 [Mes] je vos en dirai la droite nacion

Et [d']ou il prist le sen dont il sot a fuison. Il est voir que Maugis fii forment gentiz hon, Ses père fu dus Buez li sire d'Aigremont, [La duchoise] sa mère o la clere façon,

15 [Fjille Hernaut de Monder o le flori grenon, [Cil] fu aiol Maugis qui ot cuer de [lion] ; [D']Espolisse ert ses oncles li riches rois Othon, [Et Doon] de Nantuel, Girars dou Rosillon, [Et Aymes] de Dordone qui tant par fu preudom ;

20 [Si fjurent si cosin li .un. fil Aimon.

[N']es[t ce mi]e merveille se Maugis otrenon,

' J'adresse mes vifs remerciements à MM. les administrateurs du Col- lège de Peterhouse et à M. le bibliothécaire Barnes, pour l'obligeance avec laquelle ils ont consenti à me communiquer un manuscril qu'il m'eût été très difficile de copier sur place. Grâce à leur bon vouloir, Maugis sortira de l'oubli il avait été abandonné et reprendra la place qui lui était due dans l'histoire de la littérature du moyen âge.

M MAUGIS d'aIPtREMONT |

[Car nez] fu et estraiz de bone naciou, [Or] vos dirai l'estoire qu'en escrit le trovon. [A] une Pentecoste après l'Asencion ?5 Tint a Aigremon[t] feste li riches d[usj Buevon, Toz i fu li bariiages d'entor et d'environ, [Moult fu] lacors pleniere susel mestre donjon.

[Li] duzBues d'Aigreraont, qui moult [fu preuz etber], Otmoiller belle et génie qui moult [fjist a loer ; 30 [Ains que p]ortast ladame o le viaire cler Fol. 2, b. Furent lonc tens ensemble, [c]e [sachi]ez sans [doter], Mes puis ot tiex enfatiz dont vos m'orrez conter, Dont il lor']couvi[n]t puis meint[e] lerme pl[or]er Et li et le duc Buef [mainte paine endurer]. 35 Seignor, [o]r escotez, lessiez [la noise ester] ; A une Pentecoste que l'en doit [célébrer]. Tint li duz Bues [grant feste] aAigremont [sus mer], Toz ot fet les barons de son p[aïs mander], Si fu la [cort pleni]ere que ne [v]os sai [conter]. 40 [Qu]ant fu f[ait] li ser[vise, si a]lerent [laver]. Moult i ot riches m[e]s d'oisia[us et de seiigler], Qua[n]t il orrent mengie, [le]s n[a]p[e]s font oster, Cil damoisel [de] pris se corent [adob]er, Tost et isnellement vo[nt] es ch[evaus mojnter 45 Et issent d'Aigremont [p]or lor cors déporter, Contreval la marine sont aie be border. Li duz Buez d'Aigremont i vet por [esgarder]. La duchoise en .i. char s'i est fête men[er], Por ce qu'ele estoit grosse ne se puet remuer, 50 Près [estoit] li termines que devoit [e]nfanter. 0 lui ot[.ii.] puceiles que moult v[oloi]t [am]er, Ce est sa suer Ysane ou moult se [pot fier], Ij'autre fu .i. esclave qu'ele acheta sor mer. Fille fu l'amiral de Palerne le fier, 55 [Galiot si l'enbla, ne la porent garder].

Moult lor plot li deduiz que font libacliel[er]. Une lieue pleniere font le behoit [aler]. Si com li solaux prist vers le vespre [atorner], Prist la dame [son ventre, si commence a crier], 60 Li duz Bueves l'oï, le behort[f]et ce[sser],

MAUGIS d'aIGRKMONT 15

En l'[o]i'ier[e] (Vnu Itois t\st lo char esc[on]s[er].

T[ant] que l)ox enstfut l[a fi]atr)[e cle]l[ivrer].

L[a] fluclioi.se ci'ia, Deu prist a réclamer

[Et] la [s]ei[ii]te pucelle, ou se volt aornlirer, 65 Que li cloi[n]t5t a li|o]nor [cel graiit] mal ti-espasser. De [son mal] la duclioise durement [tra\ eilla],

Damedeu et sa mère docement [depjria

Qu'a lionor la délivre de ce que dolor [a] ;

Ne demora plus gaires que Jhesus [li aida], )1. 2,v>a. 70 Que .i. biau valeton [la duchesse] dona.

E li maux l[i] rengoisse, car .i. autre en i a.

Damedeu et sa mère docement réclama

Et Dex par sa pilie [manois la] délivra,

D'un autre bel [vallet] la dame enfanta. 75 [Ele prist .i. chier paile qu'en ses chambres trova]

D'un riche drap de soie qu'en ses chambres ovra.

La dame en ,ii. moitiez erraument le copa,

[ Les .II. enfaiis petiz dedenz envelopa].

.II. anelez a pris que elle en ses doiz a, SO Li duz li ot donez le jor que l'esposa ;

A[s] .II. enfanz petiz que durement [ama],

Es .II. oreill[es] destres les aniaus pendus a.

De ce est la costume en cest pais de la.

En l'un a une pierre, ja qui le portera 85 Anemiz ne raaufez ne l'enfantosmera,

Ne d'adeser a lui nul pooir n'avéra,

Ne vers ne autre beste nul mal ne li fera.

La dame fu malade, a paine respassa.

Au duc Buef d'Aigremont la novelle en ala 90 Que la dame est délivre et que .ii. valiez a.

Quant l'a li duz Jhesu en mer[cia],

Soef et bellement mener la comanda

Jusques en Aigremont, car ilec[ques] gerra.

Adont s'esmut li charz et la genz s'arota, 95 Tôt droit a Aigremont bellement chemina,

Mes einçois qu'il i viegne grant domage i aura:

Je croi que ses enfanz ame .ii. perdera.

MouU fu liez li duz Bues d'Aigrement, et sa gent

Que la dame est délivre qui tant a le cors gent;

16 MAUGIS d'aICtREMONT

100 Tôt droit a Aigremont sor la roche qui pent La comande mener soef et bellement, Mes il n'ont pas aie plus de demi arpent Quant il o[n]t encontre Tamiral Sorgalanfc Qui tient en chasement la cite de Monbrant ;

105 Moult grevoit au duc Buef et liaoit durement, De Melanz revenoit [d'assaillir] l'amustant Qui il reguerrioit moult angoiss[eus]ement. Li duz la noise et le taborrement. De ce que pooit estre se merveilla forment,

110 L'ensegne Taumacor vit baloier au vent, [Bien Ta reconneiie, si a dit a sa gent :] « Segnors barons, fet il, pnr Dou omnipotent, Fol. 2, v b. Veez ci de Monbrant Taumacor Sorgalant ; A la bataille somes, sachiez a escient.

115 Coment le ferons nos? por Deu, conseilliez m'ent. [De la diicheise sui en grant esgarement], Car elle est moult malade, eii a grant torment. » « Sire, dit Savaris, .i. quens de Bonivent, Metons la en cel boiz en .i. esconssement,

120 A .XXX. chevaliers plains de grant hardement. Jusqu'à tant que l'estor ait pris definement, Car au devant nos sont li Sarrasin puUent. Loing somes d'Aigremont nostre herbergement. » (( Voire, ce dit li dux, le cuer en ai dolent

125 Por la gentil duchoise qui est en grant torment. » Atant tornent le char el boiz delivrement, .XXX. baron le gardent arme moult richement. Or les garisse Dex li père omnipotent.

Li duz Bues d'Aigremont qui ne fu pas vilains

130 A .XXX. chevaliers toz ses amis [certains]

Armez [d'aubers et d'elmez, es destriers] chastelains. Atant es vos la rote des Turs toz premerains, [Qui le bernois menoient et chevaus en lor mains], Et li duz Bues lor saut et sa gent d'un costains;

135 Alez les ont ferir iriez come ferrains,

Ne les puet garantir ne hauberz ne clavains. Des morz et des navrez covrirent tôt li plain. Ainz que la novelle oient de près li citeain

MAUGIS d'aIGREMONT 17

Ont occiz les premiers, n'en i remest .i. sainz. 140 Des armes s'adoberent, car il ne porrent ainz.

La novelle est alee de ci as derreains,

Grant duel en démenèrent li chien [fiz a putainSj.

[Sorgalan Taumacor a bien les plains],

Il fist ses cors soner plus de .v^ au mains 145 Et paien chevauchierent plus tost que cerf ne dains,

Et duz Bues d'Aigremont a qui cuers ne fu vains

Et sa gent les oncontre de bataille certains.

La ot tant bon escu esquartele et frainz.

Dex ait au duc Buef, li veraiz soverainz. 150 Moult par i ot estor merveilloz et pesant,

Bien i feri duz Bues et sa gent combatant,

De morz et de navrez va la terre jonchant.

La duchoise est el char enz el pre ver.ioiant

[Et Ysane sa suer o le cors avenant, 155 Ensemble o li l'esclave o le petit enfant.

La duchoise ot la noise et la criée grant].

Durement se merveille, moult se va es[maiaiît] •'ol. 3, a. « Hai Dex! biaus sire père, dit la dame vallant,

Qu'est ce or que je oi la si durement huchant? » 160 (( Dame, dit li esclave, c'est estor moult pesant,

Le duc ont assailli Sarrasin et Persant,

[SorgalanzJ l'aumacor (jui sire est de Monbrant. n

Quant l'oï la duchoise, pasmee chiet errant,

Et quant se redreça si se va démentant : 165 <( Ha Dex! dit la duchoise, biaus père omnipotent,

Si dolente jesine me va orre aprochant.

Se je pert le duc Buef que je suel amer tant,

Je ne quier jamais vivre nul jor ne tant ne cant » .

A iceste parole vint la esperonant 170 Sorbarrez l'aumacor et li lois Aquilanz

Qui sire e^t de Maiogres une cite vaillant.

Quant cil les ont veiiz qui sont le char gardant,

Bien les ont receiiz a lor acerins branz.

Tôt environ le char va l'estor començant. 175 La otfret et quasse tant vert elme luisant,

Tant cop i ot done de bon acerin brant,

Tant mort i veïssiez a la terre gisant,

18 MAUGTS d'AMREMONT

El la duchoise pleu[re], moult a le cuer «lolent,

Ysane sa seror le va reconfortant : 180 « Dame, dit la pucelle, ne vos esmaiez tant,

Car Dex vos aidera, li père totpoissanz;

Qui en lui a fiance, moult li est bons garanz. »

Atant ez vos duc Buef et sa gent cotnbatant

As branz forbiz d'acier vont la presse rompant, 185 Mes tant est granz la [force] de la gent mescreant.

Se Damedex n'en pense li pères toz poissanz,

Ja i perdra duz Bues sa famé la vaillant,

Ysane sa seror et les petiz enfanz. Moult fu granz la bataille et l'ester merveilloz 190 Tôt environ le char, dedenz le boiz foilloz ;

De sanc et de cervelle cuevre toz li herboz.

Bien i feri li duz fiers et mautalentoz

Qui ert por sa moiller durement angoissoz.

Qui ert atainz a cop fenduz ert a escroz. 195 II i ot .1. paien fier et mautalentoz,

Tapiniaus .i. espie qui [fu lez] et hisdoz :

Au char vint a la dame qui [moult estoit tristous]. Fol. 3, r" b. Ou la presse fu granz et l'estor [perillous] :

L'aisne enfant a pris, aine ne li fu [escousj. 200 Atant s'en va fuiant li paien orgueilloz

Droitement a Montbrant tôt le chemin podroz ;

Grant avoir en aura tlont il ert covoitoz

Car il ert del lignage forment chevaleroz ;

Et la duchoise plore, moult a le cuer iroz, 205 Sovent reclaime Deu le père glorioz

Et se pasme sovent et fet duel merveilloz. Or emporte l'enfant Tapiniaus li espie.

Moult s'en va durement la forest enhermie

Droitement aMonbrant la fort cite garnie ; 210 11 le vendra, ce dit, a la gent paienie,

Grant avoir en aura et riche manantie,

Car il est d'une geste qui est moult seignorie ;

Et la dame le plore et plaint et bret et crie.

Et, quant l'esclave voit la pesant estormie, 215 Tost et isnellement est del char départie.

Car onques mes ne pot en trestote sa vie

MAUr,IS n AIGREMONT 19

Avoir aese ne leu qu'ele s'en fust foïe ;

L'autre enfant [a] sesi, ne s'i atarge mie

A la gentil duchoise qui si fu esmarie, 220 Qui l'avoit achetée et docement norrio ;

Atant s'en va fuiant [que ne detrie] mie

Droitement a Palerne dont elle fu ravie.

La duchoise p'ora pale et descolorie ;

Tant par fu granz la force de celé gent haïe, 225 Dou char traient la dame sor l'herbe i|ui verdie ;

Dou mal qu'ele ot eii fu forment afoiblie

Et dou duel des enfanz dont elle se so[u]sie ;

S'est la gentilz duchoise a la terre pasm[ie];

Ce sera granz domages s'ele [est ainsi] fenie. 230 La fu Ysane prise la belle, l'eschevie,

Qui fille fu Hernaut de Monder la gnrnie

Et suer a la duchoise qu[i] Jhesus face vie.

Sorbarrez la ravi .i. paien d'Aumarie.

Moult par fu la bataille merveillose et fornie. 2:^5 Hei Dex! com la duchoise fu maleraent [baillie]!

Par le pre la traînent la gent que Dex maudie,

Elle crie si haut que duz Bues l'a oie ;

Tel duel a et tele ire, t.oz li sanz li formie;

Au brant forbi d'acier a la presse partie,

Cui il consielt a cop moult est corte sa vie;

Mes moult est granz la presse de celé gent haïe.

Tant i fiert li duz Bues et sa chevalerie,

La duchoise ont rescosse de la gent paienie

Et cochiee en son char forment araaladie ; 245 Moult l'ont la gent paieiie durement empirie,

Damedex les maudie, li filz sainte Marie. Moult par i ot estor merveilloz et plenier

Environ la duchoise, el bois soz le ramier ;

Li bons duz d'Aigremont qui moult fist a prisier. 250 I fiert irieement de Tespee d'acier,

Car il est moult dolenz de sa gentil moillier ;

Cui il ataint a cop n'a de mire mestier.

[En Aigremont le sorent, n'i ot que corocierl.

Par le pales en lieve la noise et le tempier, 255 As armes sont corru sanz point de l'atargier ;

?0 MAUGIS d'ATGREMONT

Viel et joene et barbe, bachelier, escuier

A l'estor sont venu por duc Buef aidier

Et furent bien as armes plus de .xv. m.,

Or croist forment la force au duc Buef le guerrier.

260 La veïssiez estor merveilloz comencier Et troer tant escu et tant elme brisier Et tant pie et tant poing, tante teste trenchier ; Des morz et des navrez cuevre le sablonier. Ja tornast sor paien ledement l'encombrier,

265 Mes li jorz trépassa, si prist a anuitier ;

Li duz Buez sone .i. grelle por sa gent ralior, Entor le char s'asemblent ou estoit sa moillier. Sorbarrez l'aumacor fist ses cors grelloier, Ses paiens raserabla par delez .i. rochier.

270 Atant ez vos venu le ouvert pautonier

Qui Ysane [en aporte] la belle au cors legier [Au fort roi Aquilant de Maiogre le fier] ; Le roi paien le rent, Dex li doinst encombrier. Li forz rois Aquillans Temprist a aresnier ;

275 « [Amie, dist li rois, gardez nel me noierj ; Es-tu fille a vilain, a duc ou a princier? Se vos estes pucelle, moult poez gaeignier, Car vos estes moult belle. Si ne vos puis besier, Por ce que créez Deu et [j]e sui .i. paiens ;

280 Vo estre et vo covine me dites sanz targier. » Fol. 3, v»b. (1 Sire, dit la pucelle; a celer ne vos quier.

Je sui suer la duchoise, fille Hernaut le guerrier Qui Tonor de Monder a trestote a baillier ; Se vos me volez rendre sanz mon cors empirier,

285 Vos en aurez d'avoir chargie .im. sommier. » « Par Mahora, dit li rois, cui je doi deproier. Je n'en penroie mie tôt For de Monpellier. o [L]iez fu rois Aquiilanz quant la novelle Qu'ele estoit gentiz famé et avenanz et belle ;

290 Siichiez de vérité moult li plest la novelle.

(( Par Mahom[et], dit il, qui on prie et apelle. Je n'en penroie mie tôt l'avoir de Tudelle. 0 moi vos enmenrai, si en ferai m'ancelle. » Elle en a si grant duel, a pou que ne chancelle.

MAUGIS d'aIGRF.MONT 21

295 La [nuit] fu [moult] série et la lune luist belle,

Et mainte estoille el ciel [llamboie] et estencelle; Paion sont arive delez une vaucelle, La plorent poi' lor perte et mainent grant favelle ; Aine ne se désarmèrent ne n'i osterent selle;

300 [Ij]i cheval pessent l'erbe par desus la praelle. Et duz Bues d'Aigremont a la proece isnello A .1. grelle sa gent tôt bellement apelle, Tôt environ le char l'aiine et atropelle La ou est la duchoise qui estoit sa femelle,

305 Plus dolente et plus morte que n'est la torterelle Qui son malle a perdu dont li cuers li sautelle.

Li duz Bues d'Aigremont a la fiere vigor Ot assemble sa gent que il n'i ot demor, Tôt environ le char ou est sa franche oissor

310 Qui por ses .ii. enfanz fet grant duel et grant plor ; Li duz Buez la conforte qui fu de grant valor, Et li dit : « Doce amie, lessiez ceste dolor, Ne fêtes pas tel duel que ce seroit folor. Les enfanz vos dona li veraiz creator,

315 Que en tel leu les mete par sa sainte doçor Que il tiegnent sa loi et viegnent a s'amor : Bien nos em-puet doner encor nostre segnor. » A iceste parole se sont mis ou retor Tôt droit a Aigremont enz el pales aucor.

320 La duchoise ont cochiee plaine de grant tristor 1. A, a En sa chambre pavée qui estoit pointe a flor, Ou elle gist malade desoz son covretor. Et paien s'en tornerent quant il virent le jor, Et cornent et buisinent et mainent grant tabor.

325 Damedex les confonde et lor doinst deshonor. Au matinet au jor, quant l'aube est aparup, S'en tornerent paien celé gent malostrue, Et montent es chevaux sanz point d'aresteiie. Aquillanz de Maiogre a la pensée agiie

330 A'iella Sorgallant a la teste chenue,

A lui a pris congie, de Mahom le salue, A Maiogre s'en va qu'il avoit maintenue ; 0 11 emporte Ysane, d'un paille fu vestue ;

22 MAUGIS d'aIGREMONT

Quant il vint a Maiogres sanz point d'aresteiie 335 L'esposa a moillier, si en a fet sa drue ;

Moult en fu la pucelle dolente et irascue,

Mes toz jorz crut en Deu qui fist soleil et nue.

Puis l'a rois Aquillanz si longuement tenue

Qu'il en ot roi Brandoine qui puis tint Valfondue, 340 Quant Maugis ot la teste roi Aquillant tolue

I"'s prez desoz Tolete a l'espee molue.

L'esclave qui l'embla en la selve ramue

A la gentil duchoise qui Tavoit escreiie,

S'en va droit a Palerne dont elle fu issue ; 345 Mielz lui venist assez qu'elle fust remasue. L'esclave a tôt l'enfant a sa voie hastee

Droitement a Palerne dont elle fu tornee,

A tôt le fll duc Buef a la chiere meuibree ;

Et Tapiniaus a l'autre a sa voie hastee 350 Droitement a Monbrant la fort cite loee ;

Tant erra qu'il i vint a une matinée

Ainz qu'i soit Sorgalanz ne sa gent meserree.

Esclar.iionJe trova en la sale pavée,

La famé Sorgalant plus belle que n'est fee ; 355 N'a pas plus de .xv. anz, s'est belle et acesmee,

A Sorgalant le viel fu l'autrier mariée.

De Mahom l'a l'espie hautement saluée,

La dame l'a oï, s'a la chiere levée:

« Que est ce que tu portes ? » dit la dame honereo. 360 « Dame, dit li paien, se m'ame soit sauvée, Fol. 4, b. Ce est li filz duz Buef a la barbe mellee

Qui maint en Aigrement qui siet sor mer salée.

De .II. filz fu la dame hier matin délivrée,

Je li ernblai cestui en la selve ramee 365 Ou Sorgalanz mesire comenca la mellee.

Or l'en vodrai porter outre la mer salée ;

La en aurai d'avoir une grant charretée,

Qu'il est nés et estrez de la geste loee.

Se il puet vivre tant que il çaigne l'espee 370 Par lui ert nostre loiz essauciee et levée. »

«Non feras, dit la dame, je m'en sui porpensee ;

Tu le me leras ci par bone destinée,

MAUGIS d'AIGREMONT 23

Je te donrai d'avoir une mine comblée. »

« Dame, dit H paien, moult me plest et agrée. »

375 Elle reçut l'enfant dedenz sa gironee.

La dame l'esgarda qui fii preuz et senee, Onques si belle [rien] ne fu el mont formée : (( Par mon chief, dit la dame qui fu preuz et senee, Il vivra longuement, n'i a mestier celée ;

380 Or ait nom Vivïens par bone destinée.» Ainsi li mist a nom, c'est vérité provee, Vivïens ot a nom tant que il ot durée ; Tant vesqui longuement que puis Pot esposee. Quant Maugis ot la teste a Sorgalant copee

385 0 le brant acerin soz Monbrant en la pree, Fu l'onors et la dame a Vivïen donee. Et l'esclave qui fu de la dame sevrée, La famé le duc Buef a la chiere membree, S'en va droit a Palerne dont elle fu [robee],

390 L'enfant fait aleter sovent par la contrée ; La le vendra, ce dit, a la gent desfaee, Car il est d'une geste cremue et redotee. Elle a passe Melanz et Rome a adossée, Et s'est par Aspremont tôt droit acheminée,

395 Et a passe le Far a une matinée.

En une [large] lande, soz l'espine [a la fee], Ileques s'aresta et fist sa reposée. Mialz li venist assez que outre fust passée, Car a dolor i fu mengiee et dévorée,

400 Mes nule rien ne puet changier sa destinée. 4, a. La s'en aresta celé, si com avez oï,

Soz l'espine a la fee enmi le gaut foilli, Car passe ot le Far ainz que fust li midi. N'ot pas sa reposée longuement fet ici

405 Que dou boiz .i. lions et .i. lieparz issi :

Faimz les chace [et arguë], moult en sont engranii, Car il n'orrent mengie .m. jorz a acompli. Quant il voient r[esclave], celé part sont [guenchi]. Li lions de sa queue errant se debati,

410 Car ja ne mengera, s'aura le cuer marri, Et li lieparz rechigne et de faim s'estendi.

24 MAUGIS d'aIGREMONT

Droitement a l'esclave sont erraument verti,

Et quant les voit venir moult s'en espoeri,

Tost et isnellement en son estant sailli, 415 L'enfant met derier soi, si a .i. pel choisi ;

Elle s'est abessiee, meintenant le sesi ;

Damedeu reclama qui onques ne menti,

Qu'il ait de la soe ame et pitié et merci :

« Ahi ! enfes, dit-elle, or vos ai ge traï ; 420 A la duclioise el boiz a grant tort vos toli

Qui m'avoit rechetee et moult soef norri.

Li péchiez que j'ai fet m'en sera ja meri.

De vos me poise plus que de [moi], bien le di. »

Atant ez le lion qui plus n'i atendi, l25 A l'enfant velt jeter, mes l'esclave salii,

[L'esclave tint le pel, par vertu le feri].

Mes ce ne li volt mie la monte d'un espi.

Ne porquant elle Ta d'un cop moult estordi.

Li lions bret et crie que li gauz en tenti, 4>0 Puis a jeté la poe, aine ne s'i alenti ;

Amont le fiert el chief, a terre l'abati.

A dolor le depiecent, elle a jeté maint cri;

Tost Forent dévorée et le cors départi.

Elle estoit auques granz, s'en furent raempli, 435 Le chief n'ont adese. Tant en ont déguerpi,

Puis vienent a l'enfant qui néant ne dormi.

Ainz plore el maillolet de paile a or basti ;

Dainedex le gai'isse qui onques ne menti.

Li lieparz saut avant, primes est avanchiz. 440 Quant des bestes fu si trestoz li cors mengiez

De l'esclave, et a duel et a tort dépêchiez. Fol. 4, yo b. Fors del chief seulement que d'aux n'est atochiez,

A l'enfant sont moult tost et errant adrecie;

Por ce qu'il ert petiz fu forment covoitiez. 445 Or le garisse Dex par la soe pitiez.

Li lieparz saut avant, [primes] s'est aprochiez.

Quant li lions le vit, forment en fu iriez.

Ne velt que il en soit de néant parçoniers.

De lui fu li lieparz fièrement rechigniez ; 450 Mes li lieparz fu fel et moult mal [engigniez],

MAUGIS D AIGREMONT 2c

A l'enfant est venus, ne s'i est atargiez. Quant li lions le voit, vers lui s'est avanciez, Ne velt que il en soit de neanl parçoniers. D'aux .II. est li estors maintenant comenciez, 455 Li .1. encontre l'autre est fièrement dreciez, Et des poes devant [se] sont entrelacie. Endui s'entremenguënt, moult se sont domagie^ A la gole lor est li sanz vermaux raiez. Tôt ice voloit Dex, de verte le sachiez, 460 Porle petit enfant qu['a] mort ne fust [jugiez]. Les bestes se combatent, si com [poez oïr], Por le petit enfant que voelent englotir, Mes l'une ne velt l'autre de néant acoillir ; For ce s'entrecorabatent par merveilloz aïr, 465 [As gorges s'entretienent et trestot a leisir] ; Tôt ice voloit Dex qui tôt a a baillir Por le petit enfant tenser et garantir ; Mes, cui il velt aidier, il ne puet rien cremir. Les bestes veïssiez sovent entrevenir 470 Et l'une contre l'autre durement assaillir : Ne pueent a l'enfant ne aler ne venir; Quant Tune i velt aler et le cuide sesir, L'autre le recort sus, ne le velt consentir. Onques nus hom ne pot plus fier estor veïr. 475 Tant dura la bataille, près fu de l'enserir. Ne porrent plus l'estor endurer ne sozfrir. Car de lor sanc ont fet le pre envermeillir. Lor boiaux veïssiez a la terre jesir. ol. 5, r" a. Tant ont fet lor cervelles et lor cuers démentir, 480 Ame .ii. les covint a la terre chaïr. En tel sen les covint definer et morir. Que l'un ne pooit l'autre veoir ne départir. Or ait Dex l'enfant, [s'il li vient a plaisir]. Qui est desoz l'espine et jeté maint sozpir; 485 S'il en puet eschaper et a âge venir

Et que il l'oie aucun et conter et jehir, Deu en doit mercier [qui tôt a a baillir] . Einsi com vos oez l'estor remes estoit Que l'une delez l'autre morte a terre gisoit,

26 MAUGIS d'AIGREMONT

490 Et Teiifes soz r[espine] si crioit etbraioit;

Or le garisse Dex qui hault siet et lonc voit.

Ne demora plus gueres que par ilec passoit

Oriande la fee qui Rocheflor tenoit;

A .1111. de ses fées par ileques venoit. 495 Quant elle i selt passer, reposer i soloit,

Et elle si fist lor, car einsi le voloit.

Le jor ot chevauchie, durement se doloit,

Soz l'espine ramee docement descendoit :

Sor .1. paile s'asist que l'en li aportoit. 500 Par devant li les bestes ame .ii. mortes voit,

Moult par se merveilla que ce estre pooit.

La teste de Tesclave delez veiie avoit :

« De famé fu », ce dit; bien le voit et perçoit;

(( Mengiee l'ont les bestes sanz dotance orendroit, 505 » Por ce s'ont entrocises. » De verte le savoit.

Atant de l'autre part l'enfant plorer si voit,

Elle va celé part: erraument le prenoit ;

En son giron le met, li enfes li rioit.

Oriande la fee a ses fées disoit 510 Que cel enfant petit o li emporteroit

De ci a Rochetlor et la le noriroit,

Car de haute gent est, encor vivre porroit ;

Damedex reclama que se il li plesoit

Que li face savoir de quel gent il estoit. 515 Desque sozhedie l'ot, estre le covenoit. Oriande la fee a la clere façon Fol. 5, fo b. Tint le petit enfant qui li rit a fuison ;

Onques plus bel enfant ne pot veoir nus hom.

Elle le desvolepe, voit que c'est valleton, 520 L'anel voit a l'oreille qui valoit maint mangon,

Tant com il l'ait sor lui nient dotera puison

Ne envenimement ne liepart ne lion,

Anerai ne deable ne vile traïson.

Bien le conut la fee, si a dit sa reson : 525 « Dame, foi que doi Deu qui sozfri pascion, Onques icest enfant que nos ici tenon Ne l'engenra vilainz, pautoniers ne garçon. Qui l'anel a l'oreille pendi au valleton

MAUGIS D AIGREMONT 2 7

Et le mist en cest paile dore tôt environ, 530 Ne l'araa pas petit, por voir le vos dison.

11 est de haute [geste], foi que doi .S. Simon,

Et je pri Daraedeu par son seintisme non

Qu'il nos face asavoir de lui la nacion. »

A iceste parole ez vos par le sablon 535 Espiet une espie acorrant le troton ;

Nies estoit a la fee dont nos ci vos dison,

N'ot que .m. piez de haut, si cort plus [de randon]

Que [cheval] espanois ne muiez arragon ;

Les chevox ot plus sors c'or froiez ne leton. 540 .1. enfant de .vu. anz resemble a la façon,

Si en ot plus de .c. et ert moult bon larron ;

Plus set que Simons mages ne Basins ne Mahon ;

Nus ne se puet garder de sa subjection

Por ce qu'il est petiz et set d'enchantison. 545 II vint droit a la fee sanz point d'arestison,

[De Dieu la salua qui fist .S. Lazarun].

« Bien vegniez, fet la fee a la clere façon.

Dont venez vos, biaus nies, n'en dites se voir non. »

« Dame, je vie[n]g de France, del reaume Cliarlon. » 550 « Et dont venez vos ci, por Deu qui fist le mont ? »

« Tôt ai cercle la terre entor et environ,

Ma revenue fu tôt droit par A.igremont,

.11. jorz trestoz entiers i fiz demorison.

Qui est donques cis enfes qu'est en vostre giron ? >♦ 555 « Biaus nies, ce dit la fee, certes nos ne savon.

Nos le trovames ci tôt seul sanz compagnon.»

« Geste teste qui fu qui gist sor le sablon? » 4, v^a. « Elle fu d'une famé que nos bien conoisson.

Ces bestes l'ont mengie, einsi com nos cuidon, 5G0 Por ce s'ont entrocisespargrant confusion ».

Espiez prist la teste, si regarde environ.

Bien l'a reconeiie au viz et au menton,

Puis a dit a la [fee] : a Le voir vos en diron, Ce fu ci une esclave que nos bien conoisson. 565 Assez de bien me fist, Dex li face pardon.

Ou ère moult malade de fièvre et de fracon.

La duchoise gentilz, famé Buef d'Aigremont,

28 MAUGIS d'aIGREMONT

L'acheta et norri des petit enfançon ; Et cis enfes est filz au duc Buef d'Aigremont : 570 .H. en ot l'autre jor la dame el boiz d'Arbron, Mes paien i levèrent une maie tençon, Sorgalanz de Monbrant, o lui si Esclavon. La ernbla ceste esclave l'enfant que ci veon, Car je fui en Testor et en la chaplison. » 575 Quant l'entendi la fee, qui [l]iee se li non ? Damedeu en jura et son seintiesme non, Se l'enfant done vie, que il sera preudom ; Elle le norrira soef en sa meson.

Moult est liée Oriande a la fresche color, 580 Quant elle a de l'enfant oie la veror,

Qu'il est nés et estrez de la geste Francor. Damedeu depria le verai creator Qu'il doint vie a l'enfant par la soe doçor, Car en son lignage a meint noble pogneor. 585 Atant est sus montée el mulet ambleor Et ses fées ausinc sauz fere lonc sejor ; Espiet velt mener en son pales aucor, Mes il n'i volt aler, aillors pris a son tor. Oriande et ses fées sont mises ou retor. 590 Tant forment s'esploitierent que n'i firent sejor Qu'en Mongibel entrèrent qui est de grant valor, La grant forest obscure del tens ancienor ; Quant elle Tôt passée, sormer, en .L destor, Entre .iiii. montaignes dont granz est la menor, 595 liée ot .i. cliastel qui ot non Rocheflor.

Clos fu de mur de marbre environ et [entor] Et de roches naïes qui jetent grant bruior. Fol. 5, \°h. -iii. braz de mer le serrent qui jetent grant raJor, Et d'autre part la mer qui li bat tôt entor. 000 Li chastiaus est si forz et de si grant valor

Que il ne crient [assaut] de roi ne d'aumacor. La descendi la fee enz el pales aucor, L'enfant fist baptisier a joie et abaudor ; Por ce que l'ont trove el bois a la verdor 0U5 0 les bestes sauvages gisant a grant paor, Li mist a non Maugis, puis ne li failli jor ;

MAUGTS d'aICiREMONT ?0

Malement gisoit il, ceseventli pluisor, En la forest obscure o vermine pluisor ;

Se ne fust celé fee, niengiez fust a dolor. 610 Ce fu icil Maugis, [si] le sachiez, segnor,

Qui tant correça Charie le maine empereor Por Renaut son cosin a la fiere vigor

Le fil au duc Airaon le [noble poigneor],

Moult fu vaillanz Maugis, bien lesevent [)luisor. 615 Tant le norri la fee a la fiere vigor

Qu'elle li ceint l'espee o le brant de color;

Puis en fist son ami, si l'ama par aiuor

Et si le fist jesir desoz son covertor.

Et ses pères duz Bues a la fiere vigor 620 Et la franche duchoise qui gisoit en langor.

Qui por lui nuit et jor est en noise et em-plor,

Mes por néant en maine ne duel ne tenebror,

Car il est jor et nuit contenus a honor ;

Puis aida a son père au brano sarrazinor, 625 Quant Tôt assiz ses frères Vivïens l'aumacor,

Si com vos orrez dire se puis avoir lessor,

Dont vos auroiz au cuer et pitié et tenror

Einçoiz que li solauz ait auques pris son tor. Oriande la fee qui tant a cler le vis 630 Et ses fées entendent nuit et jor a Maugis,

Docement est le jor et la nuit costeïs.

Oriande ot .i. frère qui ot a non Baudris,

Este ot a Tolete .vu. anz et .xv. diz,

Moult fu bien des .vu, arz entroduiz et apris. 635 II ot plus de .C. anz, si fu vi[e]lz et floriz.

Quant Maugis ot aage qu'il ot auques d'avis,

A lui apenre fu nuit et jor ententiz, 6, roa. Et Maugis n'est d'apenre pereceuz n'alentis,

Car nés ert et estrez d'une geste gentiz. 640 Moult correça puis Charie le roi de .S. Deniz

Por son cosin^Renaut fil Aimon le marehiz.

Or vos dirai de lui, puis que je l'ai empris,

Cornent il ot Baiart le bon destrier de pris,

Cornent conquist Froberge le branc d'acier forbi 645 Sor le roi Antenor .i. roi des Arrabiz.

30 MAUGIS d'aIGREMONT

Moult par fu Maugis sages et des armes peviz, Mes ne li failli paine ne par nuit ne par diz. Puisqu'il fu de la fee délivrez ne partiz. Oriande la fee o le viaire cler 650 Entendi moult forment a Maugis alever, A mestre le fesoit jor et nuit doctriner. Puis que vint en eage et que il sot parler Et que il sot cheval et poindre et galoper, Des eschez et des tables li fist assez mostrer, 655 Et trestoz estrumenz li aprist a soner,

Et par ordre de game sot trestoz chanz chanter. Et quant il fu d'aage que pot armes porter, La fee l'adoba et li caint le brant cler, Si en fist son ami que moult le pot amer ; 660 Son cors li abandone besier et acoler, Desoz son covretor ensemble o li joer, Rien ne li contredit que voeille demander ; Mes dont il ert venus li fist moult bien celer Que ne se puist de lui partir ne desevrer. 665 Assez fu plus aese que ne vos sai conter. Ce fu après Avril, si com Mai dut entrer, Que Maugis et la fee qui tant aie vis cler Par desoz Mongibel sont aie déporter. Par selonc le rivage le païs esgarder, 670 Ce fu une forrest qui moul fet a loer. Maugis a regarde tôt contreval la mer. Voit Tille de Boccan moult durement fumer, A s'amie la belle comence a demander : « Dont vient celé fumée que je voi la fumer? » 675 « [Amis, ce dist la fee, ne le vos quier celer]. C'est [l'isle de] Bocan qui moult fet a doter, Qui art et nuit et jor, ja ne vodra cesser. Fol. 6, b. D'ilec si vient li sosfres qui put et est amer ; Einsi com il est arz, si va aval la mer. 680 La droite cheminée d'enfer est sans fausser. Bocan si art ades, ja ne vodra [finer], Mes de l'une partie n'i puet feuz abiter. Car .1. cheval i a qui moult fet a loer ; Apellez est Baiarz, einsi Toi nomer

MAUGIS D'aICiREMONT 31

685 A une moie suer qui sot par deviner. »

« Amis, ce dit la fee, sachiez a escient, Li chevaux est fae, ce dient li auquant. [.I. dragon Fengendra ileuc en .1. serpent, Et encore le gardent u grant deruberaenr,

600 Et .1. moult fier dcable, je vous di vraiemonr. Si a nom Raanas, hideu*? est durement. Le cheval est fae et tant a le cors gent Que] le jor porteroit trestot legiereraent. .111. chevaliers armez en .1. tornoiemont,

69j Que ja flanc ne coste n'en averoit sullent. Il est sus en la roche en .1. esconsement, Entre quatre piliers ovrez a orpieuraent. A .iiii. granz chaenes qui totes sont d'argent, Est a piliers fermez li destriers fermement.»)

700 Quant l'a Maugis de joie s'en estent

Et pense en son corrage et dit celeement

Que ne prise .1. denier son cors ne son jovent,

Se il n'a le destrier dont a tel loement ;

Mielz velt il son cors mètre en grant perillement

705 Que il Baiart ne voie, seja Dex li consent. Maugis pensa .1. po, si s'estoit redreciez, Puis a dit a la fee : « Ma doce dame, oiez ; Je vos pri, doce dame, que me donez congiez D'aler veoir Baiart qui tant par est prisiez. »

710 «Amis, dit Oriande, bien puet estre lessie, [Car], se vos estiez .c. arme et haubergie, Sachiez de vérité, n'en revenroit ja piez. » « Dame, ce dit Maugis, james ne serai liez. Se je Baiart ne voi, de verte le sachiez. »

715 La dame s'en sozrit, durement fu besiez,

Caronqaes tiex pensez ne vint demauvestie,

«Amis, ce dit la fee, il vos est otroiez.

Alez hardieraent, ne soiez esmaiez ;

L'aniauz de vostre orreille est si bons, ce sachiez,

720 Ja, tant com vos l'aurez, ne serez perilliez, Par nule maie beste maumis ne empiriez. Ne par art d'anemi sorpris ne engigniez. » Fol 6, v" a. Quant Maugis l'a oï, merveilles en fu liez.

32 MAUGIS d'aIGREMONT

Tost fu demaintenant .i. batiaus porchaciez

725 Et fu droit au rivage men^z et atachiez, Puis sont a Rocheflor erraument repériez. Maugis prist meintenant, ne s'i est atargiez, Une pel d'ors locue que il ot escorcie ; ,1. vestemenz l'en fu isnellement tailliez

730 Qui contreval li ferme jusques au col des piez. Tote jor sejorna de ci a l'anuitier. Au matinet au jor, quant il fu esclerie, De son vestement fu Maugis apareilliez Et ot une visière ; bien fu aharneschiez

735 D'un cuir de buef tane, durement fu froiez ; Keues ot de gorpil environ atachiez Et de chascune part ot .ii. cornes drechiez. Quant en son vestement fu encloz et laciez, Bien resemble deable que d'enfer soit chaciez.

740 Baudris 11 a ses mestres le croc de fer baillie. 0 lui porta s'espee, si flst que ensegniez. Se par lui pooit estre Roenarz engigniez Et il avoit Baiart qui tant est bons destriers, De .M. marz de fin orne seroit esligiez.

745 Jusc' au batel l'avoit la fee convoie,

A Deu le comanda qui le mont a jugie, Que le ramaint ariere sain et sauf et hetie.

Maugis de Rocheflor se parti son menoir, A la mer est venus, ne velt plus remenoir ;

750 Vestuz et atornez de son garnement noir 0 lui porta s'espee, de ce fist il savoir. Et son grant croc de fer ; ne velt plus remenoir ; En son batel entra, sinaga a pooir Droitement a Bocan qui ne fine d'ardoir.

755 Mielz li venist encorre a Rocheflor seoir,

Car einçoiz que il voie demain l'aube aparoir, N'i vodroit il pas estre, einsi com je espoir, Por trestot l'or del mont ne por trestot l'avoir. Se Damedex n'en pense qui tone et fet plovoir,

760 Anqui perdra li diiz Bues d' Aigrement so[n] oir. Maugis nage forment vers Bocan ou batel. Tant esploite et tant nage que il i vint isnel.

MAUGIS d'aTGREMONT 33

Fol. 6. vb. Il en est forz eissuz, sel ferme a .i. quarrel, Puis est montez la roche qui fu del tens Abel ;

765 Lors a jeté .i. bret plus fier d'un lioncel

[Et henist et recane et muit comme .i. torel : Tout en fait retentir environ le monchel]. Roenel l'a oï, si saut de son fornel, Et a veii Maugis, moult par 11 sembla bel.

770 A lui vodra joer et parler de novel.

Lors a jeté .i. bret ausinc com d'un torrel ; C'est que bien venist il en icestui hamel, Dont saut et trape et baie et fent son gennouel, C'on le puet bien oïr [moult] près de Mongobel;

775 II uUe et si recane ausinc com .i. anel.

Moult en a Maugis riz forment desoz la pel, N'en a nule dotance, fiance a en l'anel Qui li pent a l'oreille de fin or a noiel. Roenarz li demande: « Dont viens tu de novel? »

7^0 Et Maugis li respont li gentiz damoisel :

« De France ou je ai fetauques de mon avcl. A Charle fis ocirre sa famé d'un cotel ; La dame de Monmartre l'abeesse Yzabel Fis ge l'autrier cochier o l'abe Daniel,

785 Et .1. rencluz fis ge issir de son toitel,

La rencluse enmener qu'iert entre de novel. » Et respont Roenel : « Ci a riche cembel. Quant en enfer venras, tu auras grant apel, Tu seras hosteles del plus mestre chastel.

790 Nozmestres sera liez de si riche joiel.')

Quant acointiez sefu Maugis a Roenarz, Il a monte la roche qui fu fête a compaz. Maugis se porpensa qui [n'estoit mie] laz Que, se il ne l'enchante, ce n'est mie de gaz,

795 Que canqu'il porroit fere ne vodroit ambesaz. Il sot de la clergie assez plus qu'Ypocraz, Le deable conjure tôt bellement em-baz De Damedex de gloire et de .S. Nicolas ; Si fort l'a conjure que tôt isnel le pas

SOO Sor une roche bise est cheûz a .i. quaz, Ne s'en releveroit por tôt l'or de Damas.

3 4 MAUCtIS d'AIGREMONT

Quant Maugis ot einsi le deable destraint De Damedeu de gloire, de son precioz saint, Lassiez se fu cheoir desus .i, perron fraint; Fol 7.r"a. •'^05 Einsi l'a bien Maugis par sa mestrie estraint, [.m. des] noms Damedeu a^sor le perron paint Qu'il ne se puetraovoir, ainz se dolose et plaint; La grant force de Deu einsi le tient et vaint. Lors s'en torna Maugis que il plus n'i remaint,

.'^lO De la roche monter de néant ne se faint,

Venus est au serpent tôt droit ou il l'ataint. En roorte gisoit, moult tenoit grant açaint, De plus de .m. colors ert colorez et paint. Li serpenz fu hisdels et de grant estature,

815 Onques [si lede rien] ne [pot veoir] nature Et gisoit en roorte en une creveiire ; Quant vit Maugis si lait, si a levé la hure Qui fu lede et hisdeuse forment outre mesure ; Guida ce fust deables quant il vit sa figure,

820 Por ce mist juz la teste qu'il ert de sa nature. Quant Maugis l'esgarda, de rien ne s'aseiire ; Les haux noms reclama que sot par escriture, Que Dex le gart de mort et de mésaventure ; De Deu le glorioz le grant serpent conjure.

82.5 Cil se lesse cheoir desor la roche dure

Et Maugis s'en passe outre tantost grant aleilre, Si atrete l'espee, d'or fu l'enheudeiire, Droitement sor la teste ou ot mainte pointure A féru le serpent, mes la piauz est si dure

830 Que n'i forfist vaillant une pome meiire. Li serpenz se dreçaet s[i] lieve la hure, S[e] hirice et estent et escume d'ardure. Et Maugis reclama la vraie virge pure Forz le jeté a honor de ceste combe obscure.

835 Li serpenz fu moult granz, si ot le regart fier ; Quant il se sent féru, n'i ot que correcier. Qui donques le veïst [estraindre] et hirecier. Le poil lever [amont], la queue [deslacier], Les oreilles lever et les eulz roeillier

840 Et la gole baer et les denz rechignier,

MAUGIS n AIGREMONT 3 5

Qui la n'eiist peor, trop eiistle cuer fier.

A Maugis lesse aler par la gole .i. brasier

Que la pel d'ors velue a fête greeillier;

A celé foiz li ot li vestemenz mestier, 0I.7, r"b. 815 Del croc de fer li va .1. riiiste cop paier,

Mes ne li valut mie la monte d'un denier.

La keue qui fu granz atome l'avresier,

Maugis a si féru le nobile guerrier

En travers le coste par desus le braier 850 Que li serpenz le fîst .1111. tors tornoier,

Ou voeille ou non le fist a terre trebuchier,

Sor les paumes devant l'a il fet apoier.

Se Maugis ne fust vistes quiprist a redrecier

James jor de sa vie ne montast sor destrier. 855 Ne ne veïst la fee qui tant [par] l'avoit chier

Ne duc Buef d'Aigremont son père le guerrier.

Il atrete l'espee au brant forbi d'acier,

Le serpent a féru, ne le volt espargnier,

Jusqu'à l'os de la gole n'i lessa que trenchiei' ; 860 La destre oreille trenche com .1. raim d'ollivior.

Qui adonques veïst le serpent enragier

Et jeter feu et flambe par entor le rochier,

Le feu vermeil en fist voler et esclerier.

Se Maugis ne fust vistes qui se tret tost arier. 865 James en Rocheflor ne peiist reperier

Ne s'amie Oriande acoler ne besier.

Maugis fu en Bocan la grant montagne agUe

[0 le serpent félon] qui durement l'argiie,

Tote arse li avoit la grande pel locue 870 Et as ongles devant errachiee et rompue.

Se Maugis ne fust vistes qui proece salue,

[Del corsli eiist Tamejet la vie tolue,

Mes il torne plus tost que faux que cliace mue ;

Damedeu reclama, si tint l'espee nue, -97r" Le serpent va ferir sor la [teste] crestue

Que la hure devant li a juz abatue.

La beste s'aïra, si fu moult irascue ;

Se Damedex n'en pense qui fist et ciel et nue,

James ne reverra Oriande sa drue,

36 AlAUGIS n AIGRKMONT

880 Car la beste H est maintenant sus corrue ;

Et Maugis fist que sages, ne Ta mie atendue, Deriere lui choisi une pierre fendue ; Li cruez fu granz et larges, mes pou i a veiie, L'entrée fu estroite et petite et mossue. Fol. 7. r»a. 885 Maugis s'est enz feruz sanz point d'aresicûe, Et la beste après lui s'est tantost embatue, Mes trop fu granz et forz et espesse et corsue, Par les espaules fu el pertruiz retenue ; Ne pot aler avant, ne arier n'est issue.

890 Or a Maugis l'entrée de celé part perdue ; Se Damedex n'en pense, or est sa fins venue.

Maugis est en la roche dolenz et irascuz Dont l'entrée est estroite, li cruez [granz et mossus]. E li félons serpenz est après embatuz,

895 Mesgroz fu et esjiez, car il est parcreùz. Groz fu par les espaules, ilec fu retenus. Ne pot aler avant ne arier estre issuz, Et jeté leanz feu et sovent et menu. Maugis quant l'a veii s'est ariere tenu,

900 Et quant fu essoigniez, si l'assaut par vertu Au brant forbi d'acier qui estoit esmolu ; Mes or ne li volt mie la monte d'un festu. Li maufez est si granz, si forz, si parcreiiz, Pris est entre .ii. pieres, grant duel en a eii

905 D'eissir de la crevace ou il est embatuz. Or ait Dex Maugis par la soe vertu, Car, se il or n'en pense, morz est et confonriuz. Car li maufez estoit a l'entrée embatus ; [Par icele] partie est li alors perduz.

910 Car il n'en puet issir li deables crestiiz.

Li deables est sovent a sonbraut requeruz, Le musel par devant abat a terre juz, La hure et les oreilles [li a sevré del bu]. Et Maugis reclama Jhesu et ses vertuz

915 Que ild'ilec le gete et le maint a saluz.

Maugis est en la roche mossue et enhennie. Dolenz et correciez durement se gramie Que li serpenz félons a l'entrée sesie ;

4

MAUGIS d'aIGREMONT

Se Damedex n'en pense qui tôt a en baillie,

920 Finir li convenra a grant dolor sa vie.

11 prist le croc de fer, par fierté le paumie, Au grant serpent félon velt fere.i. envaïe. La gole avoit baee la beste maleïe, EtMa[u]gis li lance enz a la chiere hardie ; ol 7, b. 925 Le croc de fer [i boute] par moult grant araniie, De ci en la corree [l'avoit tote acoillie], Le cuer et la corraille li [deront et esmie], Par la gole l'en sache une moult grant partie. La beste est aïree, tant forment bret et crie

930 Que l'ille de Bocan est tote retentie ;

A Maugis jeté feu par moult grant [félonie] Que la pel d'ors locue li a tote bruie. Li serpenz est alez, néant est de sa vie, La teste li encline, une foiz s'est pasinie.

935 Quant Maugis l'a veii, Damedeu en mereie; Meintenant recort sus a la beste haïe, Mes il ala trop près, si fist moult grant folie, Car la beste s'estent a qui la raorz aigrie, As ongles le sesi par si grant aatie,

940 Entre ses piez l'abat sor l'erbe qui verdie, Por .1. petit n'en a l'ame dou cors partie ; Se la morz ne fust près qui le beste mestrie, Ne veïst mes Ma[u]gis Oriande sa mie Qui l'a norri soef en sa chambre polie:

945 Mes la char as durs ongles li a frète et partie, Si que li sanz l'en raie desoz la hiraudie. Maugis reclaime Deu le fil seinte Marie Que il vers le serpent li face garantie.

Li serpenz tint Maugis entre ses piez devant,

950 As ongles qui sont dur le va moult destragnant, Del flanc et del coste li va li sanz raiant, Entre ses piez se pasme, tant se va angoissant; James jor de sa vie ne ferist cop debrant Ne ne veïst son père le riche duc vaillant,

955 Mes li félons serpenz se va ilec morrant.

A grant paine se va Maugis de lui sevrant, [Quant il s'en fu parti, Dex en vet merciant].

38 MAUGIS d'aIGREMONÏ

Sor la teste le fiert de l'espee trenchant Et sache au croc de fer por mener en avant, 960 Mes ce ne li volt mie la monte d'un besant; Car entre les .11. pierres estoit si forz tenant Et en mi leu enfla, ahuege fu et granz. N'est hom qui la tresist por nule rien vivant. Quant Ta veu Maugis, moult se va [esmaiant], 965 Forment reclaime Deu le père tôt poissant Fol 8, r a. Qui de la sainte Virge nasqui em-Beliant, Que d'ileques le gete par son digne cornant Li vespres aprocha et jorz va déclinant Et les bestes [s'esmurent] dont il i avoit tant 970 Que ne le poiToit dire [nul clerc tant soit lisant], Escorpionz et tigres, [autres] menus serpent, Culuevres et lesardes et boterel puant Et pluisor autre ver félon et malfesant Qui ont les escharbocles enmi les eulz devant. 975 Quant il voient Maugis, celé part vont corrant. Plus de .Lx.M. en i vont formulant Et sifflent environ, les testes vont levant. Se Maugis ot peor, ja nus ne le deraant. Bien vosist estre a Acre ou en Ynde la grant. 98u Sor une haute pierre est montez en estant Por la grande vermine que il va redotant, Et tint le croc de fer et trestot nu le brant. Onques tote la nuit ne sist ne tant ne quant, Onques n'i clôt son oueil, je vos di vraiement, 9'io Ne onques n'i menga li vassaux tant ne quant,

S'a grant soif et grant faim qui le va destragnant. D'ileques n'isteroit por tôt l'or d'Oriant, Rencluz le covient estre, je n'i voi autrement. Or le secorre Dex par son digne cornant. 990 Maugis est en la roche dont il ne puet issir, Dolenz et correciez n'a en lui que martii', Et la nuiz aprocha, si prist a obscurcir ; Tant voit vers et culuevres environ lui venir, Escorpions et tigres qui moult font a haïr, 995 Et pluisors autres bestes qui moult font a cremir, Onques nus hom vivanz n'en pot mes tant veïr.

MAUGIS D'AIGREMONT 39

Maugis les ot siffler et voit les eulz luisir;

Or sachiez tôt de voir, n'i ot qu'espoerir.

Sor une pierre monte, n'i ot que esmarir. 1000 Trestote nuit veilla c' onques ne pot dormir,

Onques ne pot la nuit ne seoir ne jesir,

Por les bestes sauvages qui moult font a haïr,

Qu'il voit environ lui et aler et venir.

Le feu de Bocan [ot] tôt entor lui [bruir] 1005 Et Baiart le destrier si clerement henir 'ol. 8. r^ b. Que l'ille de Bocan en fet tote tentir.

Moult est dolenz Maugis que n'i puet avenir,

Mes ne quide en sa vie d'ileques départir, 1010 Forment blasme s'araie quant l'i lessa venir.

Et prie Damedeu qui se lessa morir,

Que fust a Rocheflor dont mut au départir.

James jor de sa vie n'i querroit revenir. Maugis fu moult dolenz en la roche sotaine 1015 Qui est noire et obscure et de vermine plaine ;

Montez est li vassaux sor une j)iere autaine ;

Correciez et dolenz, c'est veritez certaine,

Ne prise pas sa vie vaillant une chasta[i]ne.

Baiart le [bon] destrier ot [braire a longue] alaine, 1020 Tote en tentist Bocan enfreci qu'a l'araine.

Et Maugis li vassaux a la proece humaine

Deprie docement la vertu soveraine

Qu'a sauvete le mete et jeté de cel [)aine ;

Ne vosist ilec estre por tôt l'avoir dou raine ; 1025 Forment blasme Oriande la riche chastelainne

Qui le lessa venir en celé ille forraine.

Tant forment se démente et sa dolor demainne

Et gaimente la nuit que Dex le jor amaine. Au matin parson l'aube quant li jorz esclera, lOoO Que parmi les pertruiz la clarté enz entra,

Grant joie en ot Maugis, Jhesucrist en loa ;

Mes qu'il ne pot issir la ou il se fiça,

Iriez en est forment, et si se dementa.

Baiart henir que tote en retinta 1035 La roche de Bocan, trestote en resona;

Volentiers, se peùst, ou il est, en ala.

4 0 MAUGIS d'aIGHEMONT

Et Maugis li hardiz forment le covoita, Car il estoit hardiz et faez grant pièce a, Mes li chevaus nobiles a Maugis s'acointa ;

104U Car li serpenz maudiz si l'entrée garda, Si fort s'i est, feruz, james n'en istera, Se Damedex n'en pense qui le monde forma ; Mes la nuit demoni et si fort desenfla Que ne fu pas deniiz, si fort apetisa.

1045 Quant la clarté del jor en la roche entra,

Maugis vint au serpent, et, quant mort le trova, Fol. 8, yo a. Damedeu et sa mère docement en loa.

Il prist son croc de fer qu'avec lui aporta, Venus est au serpent, moult grand cop li dona,

1050 Les oz dedens la pel li defraint et quassa

Et sache au croc de fer que dedenz le tira; Puis est sailliz dehors que plus ne demora, Et ot Baiart henir qui en la roche [esta]. La ou il l'ot henir, durement en ala,

1055 N'ala mie granment Maugis quant [assena] Dôsus le fier dragon qui le cheval garda: James plus fiere beste hom mortiex ne vera, Et est chose faee, ne mescreez vos ja. Sor une pierre jut que ne se remua.

1060 Malgis, quant l'a veii, moult s'en espoenta, Le haut non Jhesucrist docement reclama Que il li doiiit Baiart que tant il désira, Et maint a Rocheflor dont il hiermain torna. Il sot moult d'ingromance, le dragon conjura

1065 Que il de lui mal fere nesun pooir n'[en] a, Tost et isnellement sus en l'air s'envola. Quant Maugis l'a veii, Damedeu en loa, Puis va Baiart veoir que forment désira. Tost et isnellement celé part s'en ala.

1070 Maugis li combatanz n'ot pa^ le cuer coart, Clerement ot henir le bon cheval Baiart, Gregnor fierté demainne que lion en essart. Tost et isnellement vint Maugis celé part. En une roche bise qui fu fête par art,

1075 Entre .un. pilers ou .i. escharbocle art,

MAUGIS D AIGREMONT -Il

Fu loiez li destriers qui ot le cuer gaillart, A [.un. granz chaienes] que fist Estuelarz .1. deables d'enfer qui ot le cuer gaiguart. Quant [vit venir Maugis] le bon destrier Baiart,

1080 Si graut fierté demaine que lion en essart. Quant Baiarz prist Maugis ilec a aviser Si let et si liisdels, prist s'en a aïrer ; Qui donques le veïst estendre et sozlever, Si forment se demaine et prent a regiber,

1085 .111- des chaenes fist depeoliier et fauser,

Et, quant Maugis le voit, prist soi a porpenser îl. 8, v b. Que ce qu'il est si laiz le fet espoenter. La grant pel d'ors locue comença a oster Et remaint el bliaut qui fu fez outremer :

1090 N'avoit en tôt le mont .i. plus bel bacheler, Les clievox avoit [b]lonz, menus, recercelez. Quant li chevaux le vit, prist soi aseiirer. Envers lui s'umelie et [le prist a amer], Devant lui s'ajenoille, [et fet semblant d'ourerj:

1095 Ce est senefiance a lui se veit doner.

Quant Maugis l'a veii, Deu prist a mercier, Isnellement le va de la chaene oster; Parmi le frain a or le va Maugis cobrer, Delà roche le irait hors au jor qui fu cler.

1100 Quant Maugis a fors tret le destrier misodor Qui estoit granz et forz et hardiz sanz peor (N'avoit .1. tel destrier jusqu'en Ynde major Ne jusqu'à l'Arbre Sec en l'ille Tenebror) ; Com estoit en la roche ou n'ot point de luor

1105 Ne mes grant obscurte et moult grant tenebror, Quant Baiarz a veii la grant clarté del jor, Moult en a demene grant joie et grant baudor, Et Maugis Taplanoie et vet trestot entor : Onques si bon n'ot mes quens, rois ne amacor.

1110 Et Maugis Faresone bellement par amor : « Ahi! dist il, Baiart, beste de grant valor, S'o moi vos en volez venir a Rocheflor A la fee Oriande [a la] fresche color, Toz jorz vos tenrai chier et baudrai servitor

4

\2 MAUGIS d'aIGREMONT

1115 A qui je vos fei'id tenir a grant lionor,

Et vos vodrai mener en maint pesant estor. » Li destrier fu [faes], bien le sevent pluisor, Autresi l'entendi com dame son segnor ; Vers Maugis s'umelie et cline par amor.

1120 Sor le dos li sailli li noble poigneor,

Puis s'en lorna li ber que n'i fist lonc sejor. Or le conduie Dex li veraiz creator.

Or fu montez Maugis sor Baiart l'arragon, Maintenant s'en torna sanz noise et sanz teucon,

1125 La roche adevala erraument li franz hom Par devant Roenel qui gist sor le perron ; Fol. 9. r" a. No s'en lèvera mes jusqu'à la fin del mont, Car Maugis en la pierre par grant devocion Avait paint et escrit par sa devision

1130 .111. des noms Damedeu qui sozfri pacion, Qui tienent le deable en tele serrison Que de lui movoir n'a ne pooir ne reson. Ilec sera ades en grant chetivison. Car pleùst Damedeu et son saintisme non

1135 Des deables d'enfer trestot cil qui i sont Fuissent si afetie tant com il viveront, James de nos mal fere nul pooir [n'averont]. Maugis vint a [la mer, si descent au perron]. En son batel entra, ni fist arestison;

1140 Puis a tret enz Baiart et prist .i. aviron. En la mer est empainz, si nage de randon Tôt droit a Rocheflor, [vers le mestre donjon] Ou estoit Oriande a la clere façon.

3

Qui por li ert en ire et en moult grant friçon.

1145 Atant ez Espiet devant li el sablon ;

Quant la dame le voit, si Ta mis a reson :

« Biaus nies dont venez vos et de quel région ? »

« Dame, dist Espiez, ja ne vos celeron.

Je vie[n]g d'Esclavonie del règne as Esclavon ;

1150 Tote ai cercle la terre jusques a Valbeton. Grant guerre vos esmuet et fiere contençon, Sor vos vient Antenor .i. amiral félon, Vostre teri'e velt mètre a grant destruction.

MAUGIS D AIGREMONT 4 3

Je li jurer Tervagan et Mahon 1155 Que se vos puet tenir, ja n'aurez rae[nçon]

Que vos ne soiez arse en feu et en charbon.

11 n'a home renies en sa grant région

Qui armes puist porter ne monter [en] arçon.

Quant je mui de la terre, prest erent li dromon. » 1160 Quant Oriande Tôt ne dit ne o ne non,

A une fenestrelle [taillie d'or enson]

Ert la dame acotee desor .i. ciglaton.

En la mer regarda contreval le sablon,

Et choisist [telj navie, si grant ne vit nus hom, 1165 Seul les voilles valoient le trésor Salemon ;

Damedeu reclama qui sozfri pacion 3l. 9, T°h. Que li soit en aïe par sa rédemption, Quant la navie fu d'Oriande veii,

Les nés et les galies et li vessel menu, 1170 Bien set c'est Antenor li [amiral chanuz]

Qui li gaste sa terre et sor li est venu ;

Pop Maugis est ses cors dolenz et irascu,

Car bien cuide que soit et morz et confonduz ;

Forment a maudit l'eure qu'il i fu esmeiiz. 1175 Atant ez les dromons enz el havre féru,

Des nés et des chalanz sont li paien issu

Et [se tendent et logent] parmi le pre herbu.

Plus de .M. paveillons i ot le jor tendu

Dont li pomel estoient d'or esmere fondu. 1180 Moult menoient grant joie li paien mescreu,

Et Oriande plore, [s'a ses crins derompuz],

Baudris et Espiez en sont a li venu :

(( Dame, font il, cis diaux est trop par vos tenu :

Se li rois Antenor est or sor vos venu, 1185 11 s'en repentira, se ne ment mes Arguz ;

Vos avez chevaliers plus de mil a escuz,

Qui sont vaillant a armes et preu et esleii ;

Des paiens sera bien li havres deffendu.

Ja deiissent bien estre tuit a armes corru 1190 Tant que les eiissienz esmaiez et rompu. »

« Frère, dit Oriande, bien vos ai entendu ;

Or tost si soient dont arme et fervestu,

4 4 MAUGIS D'ATGREMONT

A iceste envaïe soient bien maintenu. » Atant sont del pales erraument descendu.

1195 Baudris et Espiez n'i ont aresteû,

Il sonerent .11. grelles, bien furent entendu Par tote Rocheflor des granz et des menu. Quant sont arme, si montent es auferranz crenu. Covertures ont blanches por estre coneu.

1200 Ja sera as paiens li havres deffendu,

Se Damedex n'en pense par la soe vertu.

Quant par Rocheflor furent fervestu et arme, Bien furent .xv.m., atant furent nombre; Par la porte s'en issent et rengie et serre,

1205 Si les conduist Baudriz li vielz chanus barbez, Les lui fu Espiez sor le vair pomele, Fol. 9, voa. N'en pert fors que la teste et li elmes jesme Par desus les arçons qui estoient dore; De targe ne d'escu ne se volt encombrer,

1210 11 tint la lance droite le confanon levé. Quant Sarrazin les ont veii et esgarde, Ils corrurent as armes, si se sont adobe, [A] la gent Oriande acorrent abriefve. Devant trestoz les autres vint .1. rois coronez,

1215 Contre Espiet s'en va, ses espiez fu branlez,

Quant ne voit que la teste forment fu trespensez : « Que estre dont, deable? ou est il dont alez Icil sor cest cheval qu'a tant esperoue ? Je n'en i voi néant fors les arçons dorrez,

1220 Une teste et .1. elme qu'est deseure planier; Ne sai lequel je puisse a ma lance encontrer Ou lui ou le cheval ; moult en sui trespensez, Quant je a tel enfant ai orre esperone ; A toz jorz mes vivant me sera reprove. »

1225 Por quant sa lance brise [desor l'Jarçon dore, [Et] Espiez le fiert en son escu liste Que il li tresperça, l'auberc li est fause, Très par mi leu dou cors 11 a le fer passe, Tant com hante li dure l'a mort acravente,

1230 Puis crie : « Rocheflor ! baron, or i ferez. » Paien et Sarrazin sont moult espoente

MAUGIS d'aIGREMONT 4 5

Que par celé bouture lor est .i. rois tue, [A ceus de Rocheflor se sont manois mesle], La peûssiez veoir tant escu estroe, 1235 Tante hante froissiee, tant pesant cop done,

Et tant pie et tant poi [n]g [et tant membre] copo. La terre cuevre tote des morz et des navrez.

Moult fu granz la bataille et pesanz [l'aatie] Très devant Rocheflor [contreval la marine], 1240 Mes trop fu fgrant] la force de la gent [Apolline]; De cels de Rocheflor font moult grant decepli[n]e. Oriande la bêle a la color rosine Fu a une fenestre de la sale perrine, La plore tenrement et sa face esgratine 1245 Et regrete Maugis a la chiere enterrine,

Bien cuide qu'en Bocan la roche desertine L'ont oceiz Roernaz et la [gent sauvagine] ; 5l, 9, vb. Mes por néant se claime chetive, miserine, Car il vient par la mer en la barge chesnine. 1250 II est venuz a terre, tant nage par ravine.

Quant voit de très coverte [tres]totela marrine, Meint paveillon i voit, meinte tente porprisne, Durement s'en merveille îi ber de bone orine, Bien set qu'il i a siège de la gent sarrazine, 1255 Moult li poise qu'il n'a la broigne doblentine : Il en jetast ja morz maint la pance sovine Por l'amor Oriande la [franche palazine]. Lors voit .1. Sarrazin arme desoz l'espine, [S'armeiire fu bone et avenanz et fine] : 12()0 Quant v[o]it venir Maugis, si monte sanz termine. Mes Maugis point Baiart a l'alaine enterrine ; Ainz que li païens [pr]ent de sa lance sesine, L'a si féru Maugis sor la [broigne sanguine] Que li cope et derront, ne li volt poitevine ; 1265 Jusqu'el menton le fent, a terre le sovine. Maugis est descenduz errant desoz l'espine, Des armes s'adoba, ce est veritez fine, Et a mis sor Baiart la grant selle [verrine], Puis monta li vassaux, prist la lance fresnine, 1270 Soz la targe au paien s'en va la teste encline;

46 MAUGIS D AIGREMONT

Or le garisse Dex et la Virge roïne.

Quant Maugis fu armez qui ot cuer palazin

Des armes au paien qu'il jeta mort sovin,

[Vistement] esperone vers le pesant hustin ; 1275 .1. paien encontra premier en son chemin,

Amustanz ert puissanz des puiz de Montacinz. Fol. 10, r" a. Maugis Ta si féru [le damoisel meschin]

Que li perche Fescu, ne li volt .i. roisin.

Et 11 a desmailliele haubert doblentin ; 1280 Parmi le cors [li passe le gonfanon porprin],

MortTajuz trebuchie desoz .i. aubespin ;

La lance depieça, tretle brant acerin ;

Cui ilataint a cop, venus est a sa fin,

De Turs et de Persanz i fait grant deceplin. 1285 Oriande [le voit de son pales marbrin],

Bien cuide que ce soit paien ou Sarrazin,

A ses pucelles dit .m. moz en son latin :

« Damoiselies, fet elle, veez la .i. Barbarin.

Onques tiex chevaliers certes no but de vin. 1290 Se tel sonttuitli autre, foi que doi .S. Martin,

II prendront Rocheflor ainz que soit le matin ;

A son cop ne dure arme ne que toille de lin.

Perdu avons Maugis par moult pesant destin. »

Lors plore tenreraent soz le mantel hermin 1295 [Que ele cuide bien qu'il soit tret a sa fin].

Soz Rocheflor fu granz l'estor en la praelle, Bien i feri Maugis a la proece isnelle ;

Cui il ataint a cop, mort l'abat de la selle ;

Ne li volt armeiire vaillant unecenelle 1300 Que tôt ne le porfende deci en la cervelle.

Oriande l'esgarde amont de la tornelle

Ou elle ert acotee a une fenestrelle,

Et plore tenrement sa main a sa messelle

Et por l'amor de li mainte noble pucelle, 1305 Et maudient de Deu, cui on prie et apelle,

Ce Sarrazin félon qui ensi se revelle ;

Mes, s'or le coneiist la gentiz damoiselle,

Ne fust mie si lie por tôt l'or de Tudelle.

Moult par fu granz la noise de celé gent meselie ;

MAUGIS d'aICtREISIOXT 4 7

1310 Baudri ont abatu delez une tombelle,

Car ses destriers est morz et li saut la boielle. Baudris sailli em-piez desor Terbe novelle, Baudris ses! l'escu, devant li Tenchantelle, Mes de la gent paiene entor lui s'atropelle

1315 Qui durement l'assaut et forment se revelle ; James li vielz Baudris ne montast jor en selle, Se ne par fust Maugis qui vint une sentelle 1. 10, b. Sor Baiart le fae qui cort come arondelle,

Et tint l'espee el poi[n]g qui luist et estincelle ;

1320 En la presse se met ou fugranz la favelle

Des Sarrazins que guie Antenor et chadelle. Cui il ataint a cop, mal torne la roelle ; Tote cuevre la place de sanc et de cervelle. Baudris fu juz cheuz enmi le pre flori,

1325 Entor fu granz la presse des paiens Arrabiz. Il crie Rocheflor, de Maugis fu oïz, Il a rompu la presse au brant d'acier forbi, A son cop ne dure arme ne blanz hauberz treilliz ; Tanti fiert de son brant que les a departiz,

1330 Baudri fist remonter qui tant estoit gentiz. Atant est li estors enforciez et li criz. Ja ne fust sanz grant perte, ce m'est vist, departiz, Quant li jorz trespassa, li vespres [vint seriz], Et Esclavon se sont ariere reverti,

1335 Et cil de Rocheflor ne sont mie alenti :

En lor chastel entrèrent par le pont torneïz. Oriande la belle, qui tant a cler le viz, Vit Maugis enz entrer, li sanz li est foïz, Car bien cuide por voir que il soient traï ;

1340 De la sale dévale dont li arc fu votiz,

Leanz voit assemble les granz et les petiz. Tôt environ Maugis qui fu preuz et gentiz, Avoit bien assemble de gent. lx. m. Que borjoiz que vi'ainz que chevaliers esliz;

1345 Qui reconnu l'avoient [enz] el fier chapleïz. Enz el pales fu granz et la noise et li criz Que Maugis li vaillanz en est tôt estordiz. Baudris vient a Maugis li chevaliers de pris,

4 8 MAUGIS D AIGREMONT

Ses braz li met au col, moult par fu esjoïz. 1:^50 Atant ez Oriande [ses cuers espooriz] :

(( Baudri, fet elle, frère, entendez [a mes diz] De cel Sarrazin la qui tant par est forniz, Qui tant a hui féru en cel grant chapleïz, : A il dont ce chastel, dites le moi, conquis? 1355 Se li avez rendu, nos somes mort d'avis ;

Mielz vodroie mes cors fust en .i. feu bruiz. » Quant Baudris li viauz mestres [a la barbe florie] Fol. 10, va. Entendi Oriande [qui tant est segnorie],

Maintenant li a dit : « Belle suer, doce amie, 1360 Ce n'est mie paien, se Dex me beneïe,

Ainz est Maugis li preuz a la chiere hardie. Dex le nos envoia, li filz sainte Marie, Quant Testors començasor la gent paienie. Sor nos fust ledement tornee la folie, 1365 Se ne fust sa grant force et sa chevalerie. » Quant Tentent Oriande moult en fu esmarie, Ne fust mie si liée por tote Honguerie, Car nel cuidoii james veoir jor de sa vie ; Meintenant le desarme la dame segnorie, 1370 Et si racole et bese par moult grant [druerie]. Moult esgardent Baiart le destrier de Surie. En Rocheflor fu granz la noise et la [baudie], Et cornent et buisinent, granz est la taborie . Et paien reperierent a lor herbergerie 1375 Dolent et correcie, n'i a celui qui rie.

Car tant i ont perdu, n'est hom qui le vos die. Grant duel a Antenor li rois d'E sclavonie Que sa gent de bien fere a este relenquie ; Moult em-blasme Mahon et sa loipaenie, 1380 Et menace Oriande [la belle, l'eschevie] : Se il le prent, ce dit, n'en portera la vie Que elle ne soit arse et sa terre gast[i]e [Quant] a .i. garçon a baillie sa druerie. Antenor TEsclavons a la barbe florie 1.385 En tel sen se demaine jusqu'à l'aube esclerie, Et, quant il fu levez, de néant ne s'oblie, .1. conseil assembla enmi la praerie

MAUGIS D AIGREMONT 49

Il a premiers parle, bien fu sa voiz oïe :

« Segnor baron, fet il, se Dex me beneïe, 1390 Oriande a o lui moult bone baronie,

Et la vile est si forz que ne crient assault mie

Que l'en li sache fere, ce sera granz folio

Se plus i estions, droiz est que je vos die.

Oiez que je voeil fere, ne vos cèlerai raie, 1395 Ne voeil que ma gent soit morte ne mauballie.

A l'ami Oriande, qui tant est colorie,

Voeil bataille mander cors a cors [d'aatie] 9l. 10, yo b. A Froberge m'espee qui est clere et forbie ;

Ne le leroie pas por l'or de Femenie 1400 Que l'ami Oriande en todrai hui la vie,

Se il vient contre moi a bataille fornie. » Quant li rois Antenor a sa reson contée,

.1. Sarrazin apelle de mesniee privée ;

A Rocheflor l'envoie sanz point de démoree, 1405 Et si mande a Maugis a la chiere raembree

Bataille cors a cors a lui enmi la pree ;

Se Maugis l'a veincu au trenchant de Tespee,

Ariere s'en ira par mer en sa contrée,

Et, s'il conquiert Maugis, la teste aura copof . 1410 Li mesages s'en va, si se met en l'estree ;

A Rocheflor en est venuz sanz demoree

Et a trove Maugis en la sale pavée.

De chief en chief li a la reson demostree.

Quant Maugis l'a oï, durement li agrée, 1415 Et jure Damedeu qui fist ciel et rosée

Qu'il aura la bataille puisque l'a demandée ;

11 ne remeindroit pas por d'or une chartee.

Quant l'oï Oriande, moult en fu esfraee ;

Elle dit a Maugis: « Par la vertu nomee, 1420 N'i alez pas, amis, [ja seroie desvee].

Conques a Antenor n'ot chevaliers durée. »

« Dame, ce dit Maugis, folie avez pensée,

[Miex voudroie estre mort et ma vie fiiiee]. »

Dont s'en va li mesages, n'i a fet demoree, 1425 Et vient a Antenor en la tente fresee

Dit li que s'arme tost, car ja aura mellee

5 0 MAUGIS d'AIGREMONT

Orrendroit de Maugis a la chiere membree.

Quant li rois a le mesage parler, Il demande ses armes, si se va adober,

1430 [Il a ceinte Froberge, son bon brant d'acier cler], Et monta el destrier qui moult tost puet aler ; Ses barons demanda moult le champ a garder, Et si que l'en n'i puisse traïson démener, Car il ne vodroit mie por tôt l'or d'otremer.

1435 Lor est venus el champ ou l'ester fist nomer. 0 lui plus de .vIl^ que Persanz que Escler ; Et ses frères Maudr[a]s n'i volt plus demorer, .vu*. Sarrazins fet fervestir et armer; En .1. brueil ilec près les a fet escohser F.H.r"a. H40 Que bien porr[oi]ent l'ester veoir et esgarder; Se roi Antenor voient [a] desoz [mes] aler, Manoizle secorront qui qu'en doie peser. S'Antenor le seiist qui est gentiz et ber, Iceste traïson li feïst comparer.

14 45 Venus en est el champ ou Maugis fist mander. Quant Maugis Ta oï, ne [s'i velt oblier], Il demande ses armes, on li va aporter. Sor .1. paile d'Aufrique qu'a terre fist jeter, La l'arma la pucelle o le viaire cler.

1450 Ses armes furent bones, moult firent a loer: Autrement [nel vous quier dire ne] deviser. Puis monta sor Baiart qu'il ot fet enseller, Covers fu d'un chier paile qui fu fez outremer. Isnellement et tost va la lance cobrer,

1455 [Oriande baisa, plus n'i velt demorer].

[El] le comande a Deu, sicomence a plorer, En lator est alee la bataille esgarder. Maugis ist del chastel, le pont fet avaler, Et de la soe gent 11 demaine et li per.

1460 Or le garisse Dex qui tôt [puet governer]. De Rocheflor issi Maugis il et sa gent, Et vet a Antenor [qui] el pre [les] atent ; Mes Maugis ne set mie le grant traïssement Que li a fet Maudrag que li cors Deu cravent.

1465 A .VII'. chevaliers toz amis et parenz

MAUGIS d'aTGREMONT 51

Antenor secorront, se li meschie[t noient]; Mes Espiez li ber s[o]t cel [embuschenient] S[i] font il et Baudris armer [isnelement] Mil chevalier des lor et monter [esrauraent]

1470 Qui Maugis secorront bien et hardiemeiit, Se vers lui s'i esnuievent li Sariaziri puUent, Et reste[nt] enqn'ilec près del rochier qui pent. Maugis vint en la place a barons plus de .c. ; La place fu moult granz, moult a envii-on gent,

1475 Et cil furent enmi qui moult ont harderaent, Antenor l'Esclavons parla premièrement Et a dit a Maugis: « Vassal, a moi entent: A toi me combatrai, et sez par quel covent? Se tu me puez conquerre au brant forbi d'argent, 1 rob. 1480 En mon pais irai ariere droitement

Que ja n'emporterai cheval ne garnement. Et, se je te conquier, saches veraiement, Je te todrai la teste au branc forbi d'argent. Et aurai Rocheflor et l'onor qui apent,

1485 Et ferai d'Oriande trestot a mon talent. »

« Trop tenez, dist Maugis, longues cest parlement. Si ert com Deu plera le père omnipotent. » A iceste parole s'esloignent .i. arpent, Puis s'entrelessent corre moult aïreement,

1490 [Sor les] escuz se fièrent [andui serreement]

Que les fendent et troent sor les bocles d'argent. Li hauberc furent fort que maille n'en desment. Les lances peçoierent com .i. raim de sarment Que lor oeill estencellent et se firent sanglent;

1405 [Ambedui s'entrabatent a la terre en présent, Mes il saillent en piez tost et isnelement]. Quant Baiarz li faez a deschargie se sent, Grate et fronce [ethenistj tant esfraeement Que n'aentor aux home qui ne s'enespoent:

1500 Au cheval Antenor cort sus irieement,

Si fiert et [mort et giete si esragieement] Que li autres destriers nel puet sozfrir néant, Ainz se met a la fuie tost et isnellement. Baiarz [s'aroute après] corne fodre qui fent.

Ô2 MAUGIS d'AIGREMONT

1505 Canqu'il ataint de très met en trebuchement. Paien tornenten fuie que ne targent néant, Et chieent devant lui et menu et sovent. Baiarz s'en va plus tost que quarriaus ne descent, Fol. 11. va. L'autre cheval ataint tost et isnellement

1510 Tôt droit devant le tref Escorfaut l'amustant, Si le mort et estraint [en tel destraigneraent], Ne se puet remuer, si le tient durement ; Tantost l'ot estrangle a terre [lèdement]. Paien le cuident penre et lier erraument ;

1515 Mes il mort et [regiete moult] angoissosement, Le premier feri si qu'a terre mort Testent, [Et le secont ausi et le tierz voirement]. Dit l'uns paiens a l'autre : « [Mahomet] le cravent, A deables soit il ; nos n'en penrons néant. »

1520 (( Il m'a navre, dit l'uns, si dolerosement, Ja ne mengerai mes a nul jor sainement. Veez ci mon compagnon qu'il a fet tôt sanglent. A deables voist-il, de[l] penre n'ai talent, n Baiarz retorne ariere, [au champ vint] visteraent,

1525 Les paveillons qu'il true[ve] met en trebuchement, As barons est venus qui sont el chaplement ; Sor les elmes se fièrent et menu et sovent, Le feu en font voler ausi espessement Com la pluie ou gresilz qui dou ciel jus descent.

1530 Jusqu'à l'esperon a chascuns le cors sanglent, Dex ait a Maugis par son comanderaent.

Li baron sont a pie parmi le pre herbu. Fièrement se combattent, bien se sont maintenu. Antenor li aufages fu de moult grant vertu,

1535 .1. pie estoit plus granz que Maugis [le membru] ; Il tint nue Froberge dont li ponz dorez fu, Et va ferir Maugis, desus son elme agu ; Les pierres et les flors en a juz abatu, Les cercles et les barres a Froberge rompu,

1540 Ne la coife desoz ne li a rien valu,

Tanttrenche de la char com il a conseil, Se ne tornast l'espee, tôt l'eiist porfendu : Li sanz clers par la face li est aval corru.

MAUGIS D AIGFIEMONT 53

Toz chancela Maugis, por pou que n'est eheu.

1545 Li branz cola en terre dou [laien mescreii, .1111. piez et demi Ti avoit embatu. Maugis dota le brant quant il Tôt coneii, 'ol. 11, vo b. Docement reclama le glorioz Jhesu

Le bran[t] li doinst conquerre i>ar la soe vertu,

1550 II ne le donroit mie por plain val d'or molu. Maugis fu moult navrez a la hardie chiere, Li sanz vermaux li cort et devant et deriere, Damedeu reclama et le baron .S. Pierre Que li doinst celé espee qui est et bone et chiere ;

1555 II tint le brant [d'acier qui jeta grant lumière], Et a fet a l'aufage une envaïe fiere : [Tel cop le fiert sor Telme] que tôt li esquartTiere], Et s[i] li a rompu la fort broigne dobliere. [Une plaie li fist, s'en convendra bon miere],

1560 Li sanz vermaux l'en raie contreval l'estriviere, L'espee est descendue contreval la costiere, [De la broigne devant li rompi une tiere], Ne la chars par desoz ne remaint mie entière. Toz chancelle l'aufage, a pou ne chiet ariere.

1565 La bataille fu granz des .ii. barons ou pre, Entor eux ont de sanc trestot ensanglente, Fièrement se combatent, moult sont endui navre, Moult granz cops s'entredonent sor les elmes jesmez, N'i a bende ne cercle que il n'aient cope,

1570 Leshauberz jaseranz rompus et depenez, Et li escu trenchie qui sont a or ovre, Si que parmi les braz lor sont aval cole ; Des escuz et des cors se sont entrecontre Et lancent en lor eulz les bons branz acerez ;

1575 Onques mes tel bataille ne vit nus hom mener. Mes n'est pas li esters leaument démenez, Car trop est li aufages forz et desmesurez ; Se il fust ausinc sages et en son joene ae A ce que ses branz trenche com rasoirs afilez,

IdSO Ne li eiist Maugis ne tant ne quant dure ; Mes il a tant vescu qu'il a .c. anz passez, Encor n'a si fort home en la erestiente.

54 MAUGIS d'aIGREMONT

Moult a le cuer dolent quant Maugis n'a tue. Malion et Appolin en a forment jure,

1585 Et si despit son cors, sa force et sa boute. Lors va ferir Maugis sor son elme jesme, Le senestrc quartier eu abati ou pre, Fol 12, r'^ a. L)ou cuir et des chevox en a assez oste, Se ne tornast Tespee, ja Teûst afole.

1590 Sor Fespaule senestre est li branz avale, Le clavain li trencha, s'a le cuir entame, Desus l'os de l'épaule [s'est le branc areste]. Dex aida a Maugis li rois de maïste. Del cop qui fu pesanz a Maugis chancelé,

1595 Et Taufages l'empoint par si grant cruauté,

Voeille ou non s'agenoille Maugis enmi le pre. Adont ont Sarrazin grant joie demene, Et cil de Roclieflor furent moult adole. Oriande la belle atenrement plore

1600 Qui de la tor amont l'avoit bien regarde.

Quant Maugis fu a terre, forment fu vergonde Por l'amor Oriande de qui il ert amez, Que il vit as fenestres del grant pales liste ; Por l'amor de li a hardement recovre,

1605 [Toist et isnelement en est en piez levé], L'escu leva amont, tint le brant acere, Li cops qu'il a eii seraja compare, Vet ferir Antenor le paien desfae Amont parmi son elme que [tout l'a descercle],

1610 Les lax li a trenchiez de quoi il fu fremez, Del cop qui fu pesanz li est el champ volez. Antenor li paiens en a son cuer ire Quant il senti son chief tôt nu et desarme, Froberge regard[a] au pon d'or noele.

1615 Or ait Dex Maugis li rois de maïste. Se li aufages puet, il sera ja grève.

L'aufages Antenor o le courage fier Tel duel a et tel ire, viz cuida enragier, Quant vit jesir a terre son bon elme d'acier ;

1620 Enfin enragera se ne le puet vengier ;

[11 tint nue Froberge par le pont a ormierj

MAUGIS D AIGREMOXT 55

Et vet ferir Maugis le nobile guerrier

Amont parmi son elme qu'il en trenclie j. quartier,

Ne la coife desoz n'i valut .i. denier.

1G25 Tant a pris de la teste sanz les oz empirier

Que plus de mil en oste des chevox au princier ; Li sanz vermauxl'en raie enfreci au braicr. Tôt aval le coste en fist le sanc raier, Dou pan li abati de! blanc hauberc doblier. 2.rob. 1030 Une grant pièce fist de sa char depecier.

A celé foiz ot Dex a Maugis grant mestier. L'aufage fist [en terre .11. piez le brant glacier], Par grant vertu l'en sache li cuivers pautonier ; Mes dolenz fu Maugis quant se sent si segnier,

1035 Damedeu reclama qui tôt puet josticier,

Que le gart et desfende de mortel encombrier ; Car moult dote Froberge que il vist flaniboier, Que plus trenche soef que rasoirs de barbier. Il tint nue s'espee, l'escu prist a drecier,

1040 Le paien va ferir que il n'a gueres chier, Assener le cuida desus le hancpier ; Mes li paiens fu sages, si se guenchi arier ; Et l'espee cola rez a rez del templier Que l'oreille senestre li abat [ou gravier],

1045 Sor le senestre bras descent a l'avresier, Autresi li trencha com .1. raim d'ollivier, Le braz a tôt Froberge abati en l'erbier. Et Maugis saut avant qui preuz fu et legier, Froberge en a levée [sauz point de detiier],

1650 II ne le rendist mie por l'or de Monpellier ; S'espee bote ou fuerre que ne le volt lessier. Quant l'aufages le voit, [le sens quide changier], Mahon et Tervagan em-prist a aresnier : « Ahi, fet il, Mahon^ com vos avoie chier !

1655 [Et or a .1. garçon me lessiez empirier]. Se James en ma [terre] pooie reperier, Je vos feroie tôt a martiauz depechier. » Forment se comença li rois a gramoier : « Ahi, [dit il, Froberge, tant feitez a prisier],

1660 Ouques si bone espee ne porta chevalier ;

56 MAUGIS d'aIGREMONT

Par vos ai ge conquis maint grant estor plenier, Tote la terre aiisinc que je ai a baillier, Et or vos ai perdue sanz point de recovrier. » Lor apela Maugis, sel prist a aresnier :

1GG5 u Vassal, rent moi m'espee, ce te voeil ge prier : Je te ferai d'avoir .xv. somiers chargier, De tote Esclavonie te donrai .i. quartier Et te lerai t'amie. Mar le ving chalengier. Par famé sont venu maint mortel encombrier. »

1070 Et respondi Maugis : « En vain vos oi pledier, Fol. 12, vo a. Je n'en penroie mie tôt le trésor Gaifier. » Quant li rois l'entendi [prist soi a corocier], Durement [est marri, ne se set conseillier] ; Corrant vint a Baiart que il vit estraier,

1G75 Tost et isnellement cuida desus puier,

De Maugis se [voloit] sevrer et eslongier, Et droit a sa navie [s'en] cuida reperier. [Mes] Baiarz li fa[e]z torna les piez derier, Et assena l'aufage el flanc senestrier

1680 Que illi fet .m. costes dedenz le cors brisier; Tost et isnellement le sesi au iiosier, Plus tost l'ot estrangle que n'eûst .i. lévrier .1. lièvre ou .i. conin quant il ist del [rochier]. Quant Sarrazin le voient li cuivert losengier,

1685 Que Maudras avoit fet enz el bois embuschier, A Maugis corrent sus por son cors domagier. Quant il les a veiiz venir et aprocbier, Il sailli maintenant sor Baiart le corsier Et tint Froberge nue, si fiert si le premier,

1690 La teste en fist voler très enmi le praier;

Mes plus de .c. l'en fièrent que n'ont soi[n]g d'espargnier, Que 10V l'arçon devant le font tôt embronchier ; Mes Maugis se dreça qui le corrage ot fier. Vassaument se desfent de l'espee d'acier,

1695 Des morz et et des navrez joncha le sablonier. Sor Maugis fu li chaples doleroz et pesanz De la gent paienor dont la presse fu granz ; [Mes il se defFent bien, mestier en a moult grant] De Froberge l'espee dont bien trenche li branz.

MAUGIS D AIGREMONT 5 7

1700 Mes tote sa proece n'i vosist pas .i. gant, Se ne fust Espiez qui vint esperoiiant Et Baudris li bons mestres qui ne va atargant ; Irieement [se fièrent] sor la gent raescreant Et crient Roclieflor loi* ensegne vaillant. 1705 Quant Maugis l'a oï, inoult a le cuer joiant, A Froberge s'espee va la presse rompant, Cui il ataint a cop n'a de mire talant. Atant ez par l'estor venu .i. amirant Qui tint tote la terre devers [Jérusalem] ; 1710 Nies estoit a i'aufage et ses appartenanz,

As armes que il porte semble riche et poissant, ol. 12, b. Et sist sor .i. destrier isnel et remuant,

La gent de Rochellor va forment empirant. Baudris et Espiez le vienent ataignant, 1715 Li .1. le fiert derier et li autres devant. Baudris Tavoit féru sor son escu devant, Mes il ne Tenpira .i. denier vaillissant ; Et Espiez le fiert a loi d'ome sachant, Sor l'espaule senestre rompi son jaserant, 1720 Une plaie li fist et merveillose et grant, Li sanz vermaux li va a Tesperon chaant, Le braz eiist perdu se ne tornastli branz. Li païens sent la plaie, si se va estordant ; Vers Espiet torna le chief de Tauferrant, 1725 Mes n'en voit que la teste par desus aparrant,

Carn'avoit que .ii. piez quant ert en son estant. Li paiens en jura Mahon et Tervagant Conques mes tel boture ne vit en son vivant, Enfin enragera s'eusi s'en va gabant. 1730 Assener le cuida sor le chief par devant, Mes Espiez li ber atorne l'auferrant. En la bataille entra, si s'en parti atant. Et li paiens abat Baudri [en .i. pendant], Jaem-preïst la teste a son acerin brant, 1735 Quant Maugis sor Baiart i est venus [poignant], S[i] li a escrie : « Nel tochiez, soduiant ; Certes, se tu l'adoises, il l'est mal covenant. » Quant li paiens l'oï, vers lui vet guenchissant

i3S

MAUGIS d'aIGREMONT

Et va ferir Maugis sor l'iaume verdoiant ; 1740 Canques il en consielt va il jus craventant, De la coife rompi .c. mailles voirement ; Une plaie li fistli Sarrazins puant. Dex aida a Maugis le père tôt poissant : Il feri le paien sor son elme luisant, 1745 A Froberge ne dure arme ne tant ne quant,

Tôt trenclie le paien jusqu'es denz par devant, [A terre] le trébuche del bon destrier corant ; Et remonte Baudris qui fu preuz et vaillant, Et vont par la bataille Sarrazins ociant, 1750 De sanc et de cervelle vont la terre covrant. Moult fu granz la criée de la gent Sathenaz. Fol. 13, r'a, Ez vos parmi la presse [venir pognant Maudras] Et fu moult bien armez desor [.i.] destrier graz, Frère fu a Taufage et fu rois de Duraz ; 1755 Por l'amor de son frère se claime souvent laz, Sor cels de Rocheâor fiert et chapioie a taz, Devant Maugis a mort Gautier et Elias, Parent erent Baudri et neveu Boriaz, Le mestre de Tolete qui sot plus qu'Ipocraz. 1760 Quant Maugis l'a veù, ne le tint mie a gaz : Baiart esperona qui va plus que le pas, Le Sarrazin feri sor son elme a compas Que li trenche et desserre, ne li volt ambesaz, Jusqu'es denz Ta féru, mort l'abat a .i. quaz, 1765 Puis crie Rocheflor hautement a .i. flaz ; Dont croUa la bataille sor la gent Goliaz ; Damedex les confonde et li cors .S. Thomas.

Quant Maudras fu occiz, paien s'en esfraerent, Mahon et Tervagan hautement réclamèrent, 1770 Car mort sont li haut home qui les i amenèrent ;

N'ont pas qui les mai[n]tiegne, moult s'en espoeuterent ; Et cil de Rocheflor hardement recovrerent, Irieement i fièrent, lor ensegnes crièrent ; Paien et Sarrazin a la fuie tornerent 1775 Droitement au rivage ou les dromon troverent. Maugis et sa mesniee fièrement les hasterent, [Quanque il en ataindrent ocistrentj et tuèrent :

MAUGIS d'aIGREMONT 5 9

Cil orrent garison qui ou dromont entrèrent, Quant en mer sont venu, lor voilles sus levèrent; 1780 Cil qui furent a terre, moult cliier le comparèrent, Car cil de Rocheflor les testes lor coporent. Li estors est failliz, as tentes s'en alerent Que paien i tendirent quant il i ariverent; Moult fu granz li avoirs que li nostre i troverent, 1785 A toz jorz furent riche cil qui bien le gardèrent. Les tentes et l'avoir a Rocheflor portèrent, Li saint par le chastel de joie en sonerent; Maugis et sa proece [moult] durement loerent ; Oriande et Maugis lor homes sodoierent; 1790 En lor païs en vont, le congie demandèrent; Li auquant a Maugis volontiers sejornerent, . 13, b. Car tant fu preuz et sages que durement l'amerent. A Rocheflor fu granz la joie que menèrent. 1795 Maugis [en] Rocheflor fu [en son bel] mariage, [A sejor o s'amie] qui l'aime de corrage ; Gariz est de ses plaies, si ne sent nul [malage]. Assez est plus aese que nuz de son lignage. Ce fu el mois de mai que li tens asoage, Que il et Oriande qui a cler le visage, 1800 [Se jurent braz a braz en .i. vergier ombrage] Sor .T. paile roe qui fu fez a Cartage ; Elle racole et bese [es ieuz et el visajge, « Amis, fet Oriande, moult avez vasselage. Bien avez garandi moi et mon héritage. 1805 Onques nus hora vivanz qui fust de vostre aage Ne fist mes tel proece ne si fier vasselage. Car vos avez occiz roi Antenor l'aufage Qui ert li plus forz hom qui fust en nul manage : Bien pert qu'estes estrez et nés de haut parage 1810 Dont onques ne fu dit laschete ne hontage. » Quant Maugis l'entendi, si [mua son courage], James ne sera liez en trestot son eage, Si saura dont il est et de quel parentage. Il a dit a s'amie : « Ma doce dame sage, 1815 Dont sui ge donques nés et de quel parentage?» Quant l'oï Oriande, si mua son [langage],

fiO JTAUGTS d'AICtREMONT

Nel vosist avoir dit por tôt son iretage, Bien set que perdu l'a etsanz point de manage. Elle a dit a Maugis : « Vos parlez de folage. 1820 Par icelui segnor qui fist home [a s'jmage], Ja si tost nel saurez que [i aurez] domage. Ja puis ne vos faudra paine ne ahanage, Mes que peiissiez vivre mil anz de vostre aage. » « Amis, dit Oriande a la clere façon, 1825 Ja si tost ne sauras qui tu es ne qui non,

Corn i auras domage, foi que doi .S. Simon; Vos estes plus aese c'onques ne fu nus hom, Nule rien que voeilliez ne vos contredit on. » « Dame, ce dit Maugis, por Deu et por son non, 1830 Me dites qui je sui et de quel nacion. » «Amis, dit Oriande, vos querez folison. Volez vos toz jors estre en grant cheti vison? Fol. 13, yo a. Ja puis n'estrez sanz paine et sanz tribulacion. ))

« Sui ge donques vos filz? dit Maugis li franz hom. 1835 Se ce est voirs, einsi mal esploitie avons,

Granz est la penitance que nos en atendons. » (( Nenil, dit Oriande, n'en aiez sozpeeon. Mes je vos ai norri des petits enfançon. Vos pères est duz Bues li sire d'Aigremont, 1840 Vos estes del lignage ou il a maint baron. Voz oncles est Girars li duz de Boseillon, Et Aimes de Dordone et de Nantuel Doon, Et Othes d'Espolisse .i. rois de grant renon ; [Quens Hernaut de Monder o le flori grenon], 1845 Icil est voz aieulz que de fi. le set on. Mes la ou fustes nés ot une contencon Que paien i [esmurent] li encrieme félon. A la gentil duchoîse qui ert de grant renon. Vos embla .i. esclave qui ert en sa meson, 1850 A vos passa le Far [sanz nef et sanz dromon, A une avespree la] menga .i. lion Et .1, félon lieparz, n'i pot avoir fuison ; Apres s'entretuerent amedui de randon, Einsi com Dex le volt por vostre garison. 1855 Moi et mes damoiselles [par] ilec passions.

MAUGIS I) ATGREMOXT ri

Si vos plorer tôt seul sanz compagnon El raaillolet petit qui ort de ciglaton. Je vos en aportai sor mon mul arragon. Soef vos ai norri coinz en ma meson,

18'30 Tant qu'estes chevaliers et as armes [)ro(lom ; Mon cors et mon avoir vos ai mis a banlon. Et or vos ai perJu, n'i a recovrison. » Lor plore durement et fet grant marison. Maugis la reconforte qui se tint environ :

1865 (1 Doce dame, fet il, ce ne volt .i. boton, Car je sui voz amis, ja ne departiron ; Car vos m'avez norri des i)etit enfancon. De Damedeu de gloire en aiez gueredon. » Mes quoique il ce die, ades est en friçon

1870 De son père veoir le riche duc Buevon Et la gentilz duchoise a la clere façon. Ne sera mes aese, si verra Aigremont. Huimes porrez oïr merveillose chançon, ol. 13, V" b. Ce est la droite estoire de Maugis le larron.

1875 Oriande fu moult dolente et aïree

Quant voit penser Maugis, forment li desagree. Moult plore tenrement Oriande la fee, Bien set que perdu Ta, moult est desconfortee, « Ahi, dit elle, [amis], morte m'avez jetée.

1880 Soef vos ai norri et puis m'i sui donee.

Je vos aira plus que rien qui soit el monde née,

Ne fust por vostre amor, bien fuisse mariée.

Car maint prince et maint roi m'ont sovent demandée ;

Je nés prisoie toz une pome parée,

1885 Ne James a autre home certes n'ere privée : Bien avoie m'amor [et] assise et [livrée]. Par foior l'ai perdu[e], lasse, raaleiiree. Mes par langue de famé n'en ert ja rien celée. » De la dolor qu'ele a, est cheiie pasmee.

1890 Maugis qui moult l'amoit l'en a sus relevée, Entre ses braz l'en a en sa chambre portée Sor son lit l'a cochiee, besiee et acolee. Elle n'a sa dolor de néant oubliée,

Grant duel fet Oriande et maine por Maugis

62 MAUGIS d'aIGREMONT

1895 [Qui si se dementoit et si estoit pensis]. Atant ez .i. raesage qui vient toz a demis De Tolete le grant tôt le chemin anti, Venus est en la sale, si salua Baudri, Puis li a dit: « Biaus sire, entendez a mes diz. 1900 Li sages Goliaz, [Aufares et Lan]dris

Vos mandent qu'a Tolete soiez aiuz .xv. diz, Car trove ont soz terre en .i. celier [voltiz] .1. livre merveilloz qui moult est de haut pris Que li [sage Ypocras i ot repost et mis]. » 1905 cr Je irai maintenant », [ce li a dit Baudris], Et cil s'en est tornez, si a le congie pris. Baudris vint en la chambre qui fu de marbre biz, A sa suer Oriande a le congie requis. « Alez, dit Oriande, a Deu de Paradiz. » 1910 « Belle suer, [dist Baudris], car me prestez Maugis. Plus seiirs m'en irai par estrange pais. » Quant Oriande l'ot, s[i] li mua le viz. Bien sot de vérité, [ erdu Fot a todiz. Fol. 14, r" a. « Frère, dit Oriande, ne vos ert escondiz,

1915 Mes James nel verrai, [par foi le vouspleviz]. » (( Si ferez, doce [dame], li respondi Maugis, Je [nel] leroie [mie] por tôt Torde Paris. » Lors racole et li bese et la boche et le vis, Et elle plore ades desoz son mantel griz. 1920 Maugis ist de la chambre li vassaux adurez Et demanda ses armes, maintenant est armez ; Il a vestu Tobert, li elmes fu fermez. Et a ceinte Fespee au senestre coste, [Et monta sus Baiart qui li fu amenés], 1925 Etpendi a son col .i. fort escu bocle :

.1. penoncel li ont plus blant que flordone, Et Baudris li siens mestres est erraument montez, Puis ont a Oriande le congie demande. A Deu les comanda qui en croiz fu pêne, 1930 Au partir de Maugis ot grant duel demene, Elle apelle Espiet, i^i l'a aresone : (( Biaus nies, dit Oriande, vos estes moult sene. Alez avec Maugis, si soit de vos amez,

MAUGIS d'aIGREMONT 6 3

Et ne li falez ja en trestot vostre ae. »

1935 « Dame, dit Espiez, si com vos comandez. » De la dame se part, si s'est acheminez ; Sacliiez, mielz li venist que il fust deraorez, Car Baiarz l'estrangla, ce fu la veritez. IFol. 10, r'b. [Lors le dona Maugis a RenautTadure

1940 Por ce qu'ot Espiet si faitement tue, Com vous porrez oïr se je sui escoute. Maugis part de la fee qui le cuer a ire, Qu'el ne deïst .i. mot por .i. raui d'or comble. De Rocheflor se partent, tuit .m, s'en sont torne 10,va.l915Que plus de compaignie n'ont ovec els mené; Espiet est de loing après eusaroute. Ne volt avoir cheval, ainz est a pie aie, Que onc en son aage ne fu d'aler lasse. Or chevauche Maugis, en grand paine est entre,

1950 Onques ne li failli, si ot reclus este.

Si com dit la chancon deRenautle membre. Tant ont par lor jornees esploitie étale Qu'il vindrent a Palerne l'amirable cite. L'amiral ont dehors a Tissue encontre,

1955 De paiens ot o lui et foison et plente ; Esbanoier s'aloit defors el bois rame. Quant le bruit des chevax ot Baiart le fae. Tant durement henist et raaine tel fierté Que il n'i a paien ne soit espoente.

1960 Li amiral avoit le destrier esgarde,

Moult l'a a ses paiens merveilleusement loe. Onques autre si bel ne pot estre trove, Moult par le convoita durement l'amire, Venu esta Maugis, si l'a aresonne :

1965 <( Venez vous herbergier, ja sera avespre ; Je vous herbergerai volontiers et de gre, Que [cil] viex hons est moult de chevauchier lasse. Quant il l'ont entendu, si l'en ont mercie. Por eus est l'amiral arrière retorne.

1970 Or est Maugis li lerres traï etengane ;

Se Damedeu n'en pense li rois de majesté, Encui perdra Froberge et Baiart le fae,

fi 4 MAUGIS DAIGREMONT

Et il meïsmesert a martire livre. L'amiral a Palerne arrière retorna, 1975 Maugis en la cite et Baudri amena,

Devant la tor descent, plus demore n'i a. Maugis s'est desarme, moult fu qui li aida, EtBaiart par la resne a .i. arbre atacha Tant que viegne Espiet qui le commandera. 19S0 A l'arçon pent Froberge que il forment ama, L'amiral de Palerne Maugis aresonna : (( Amis, dont estes vous? nel me celez vous ja. » Maugis respont folie, mes mie nel quida : « Sire, d'Esclavonnie celé terre delà, C.F.lO.vb.lOSB Parent sui Antenor qui l'autr' ier s'en ala

Del chastel a la fee qu'il prist et conquesta. » L'amiral l'a oï, bien set que il fausa Que frère ert Antenor que il desbarata ; Bien sot que mort estoit, bien fu qui li conta : 1990 Ilec ot .1. paien qui Maugis avisa, De l'ost roi Antenor fouï et eschapa Quant Maugis o le brant le conquist et mata. L'amiral de Palerne fièrement apela : (( Sire, par Mahomet, qui le mont estora, 1995 Cest vassal a menti de quanque dit vous a ; C'est Maugis le larron, jel connois de pieça. Qui l'aufage ocist et tôt mort le lessa : Il estoit vostre frère, cest vassal l'afola. J'eschapai de l'ester ou il Maudras tua. » 2000 Quant l'entent l'amiral, a poi ne forsena, Maugis par les chevex isnelement combra, Grant cop le fiert del poing, envers lui le sacha : « Par Mahomet, dist il, ne m'eschaperez ja Tant que la mort mes frères bien vengiee sera. » 2005 Quant Maugis l'entendi, forment s'en esmaia : Coraperer li feïst, mes movoir ne s'osa. Tant ot environ lui de gent que Dex n'araa.

Moult est Maugis marri et forment esmaïez Quant il se voit si pris et issi ledengiez ; 2010 L'amiral en apele, si l'en a aresniez:

« Sire, dist Araaugis, tort fêtes et péchiez

MAUGIS I) AlGREiMONT S5

Que TOUS si malement me menez et traitiez. Ja ne! deiissiez fere quant m'avez herbcrçiez. Pi'est sui que me combate armez et haubergiez

2015 Au plus fort de vos homes, de verte le sachiez, Qu'en traïson vos frères ne fu de moi touchiez. » Et respont l'amiral : a De folie plaidiez. Ja ne m'eschaperez sainz ne sauf ne haitiez. En ma chartre parfonde serez ja trébuchiez,

2020 Tant i a de vermine que ja serez mengiez.

Paiens, prenez le moi, maintenant soit liez. » Plus de .XXX. en i saillent des paiens renoiez, Del bliaut le despoillent qui desoz iert dougiez, Es braies est remez batuz et angoissiez, il,r»a.2025De plusors pars del cors li est le sanc raiez. L'amiral de Palerne qui moult fut aïriez, Commande qu'il soit tost en sa chartre lanciez. Au chartrier le baillierent, ne se sont atargiez, Et il l'a sanz eschiele jus aval trébuchiez,

2030 Mes ainçois li ferma unes buies es piez

Et li avoit el col .i. grant charcant chargiez, Par .1. sol petitet qu'il n'a le col brisiez. Au chaïr que il fist durement est bleciez, Lors regrete la fee, forment s'est esmaïez :

2035 » Las ! por quoi la guerpi? trop i fui aaisiez.

Qui bien est, mal se muet, sovent est reprochiez. Ha ! Espiet amis, mestier ai que m'aidiez, Et vous, Baudri, biau mestre, qui tant es prisiez. » Mes il nés veoit mie, moult en est aïriez.

2010 Baudri sist au perron de bis marbre entailliez, Ne se velt descouvrir que moult ert veziez, Ne l'ont encor de rien Sarrazin arresniez Que environ Baiart estoient allez, Quar stabler le vouloient ; de lui sont aprochiez,

2045 Mes des piez par derrière a le premier païez Que la teste li a fendue en .ii. moitiez, As piez a l'amiral l'avoit mort trébuchiez ; L'autre brise les coste, le tierz est mehaigniez. Paien et Sarrazin sont de lui esloigniez

2050 Et dient que ce est le deable esragiez.

6 6 MAUGIS d'aIGREMONT

L'amiral de Palerne a dit : « Or le lessiez, Que il sera dante ainz qu'il soit anuitiez, Ou il ert a ses poes ocis et detrenchiez. » Ainsi a fet Baiart lessier H amirant 2055 Que moult forment aloit le cheval covoitant ; Venu est a Baudri qui ot le poil ferrant, Qui dessus le perron seoit mu et taisant ; Delez lui est assis l'amiral maintenant, Puis l'a mis a raison, si li dist en oiant : 2060 « Et vous, sire viellart, nel celez tant ne quani : Estes vous au gloton de rien apartenant Qui m'a ocis mon fi'ere Antenor le puissant? » « Sire, ce dit Baudri, entendez mon semblant ; Je ne sai qui il est, ce vous di en oiant : C.F.*ll,rob.2065 0 moi s'asenbla ore en ce chemin errant.

Je sui ne de Salerne, mire sui moult sachant, De toutes maladies gairai bien, ce me vant. Or m'en vois a Toulete la fort cite vaillant. » Et respont l'amiral : « Je sui lie et joiant. 2070 Je ai .i. damoisel qui moult est avenant Que fièvre aglie vet a dolor ociant; Se le poez garir, bien vous ert convenant.» « Sire, ce dist Baudri, n'en soiez ja doutant, Je li dorrai mecine au couchier moult vaillant. » 2075 Lors le veit d'autres choses ades aresonant Et remenace moult Maugis le corabatant Qui est dedenz la chartre qui est orde et puant. Boz i a et couleuvres et laisardes poignant. Et tortues i courent qui sont de let seublant : 2080 Quant il sentent Maugis, ensemble vont siflant; Tôt environ s'asemblent et sont venu courant ; Ne li puent meflfere, si vont encor bruiant, Que l'anel est moult bon qu'a s'oreille est pendant Mes ne se puet movoir por le charchant pesant, 2085 Et si a moult grant fain qu'i[l] se va destraignant. .1. morselet de pain amast miex c'un besant. Se Damedeu n'en pense, le père roi amant, A dolor i morra ainz demain l'ajornant. Maugis en est la chartre qui est orde et puante,

MAUGI5 D AIGREMOXT fi7

2090 II ne set porpenser rien qui li atalente

Ne comment il s'en isse veoir chemin ne sente; Moult prie Damedieu que issir le consente. Trop li grieve et estraint forment la feremente, Et de la grant vermine que il ot, s'espoente,

2095 Qui environ lui courent et mainent grant tormente. 11 plore et se gramoie et forment se démente : « Las! mar laissai la fee Oriande la gente Qui m'avoit aleve, en moi mis grant entente ; Del bien qu'ele me fist, li ai fet maie renie ;

2100 Comme fol la guerpi, moult l'ai fête dolente. Que fusse je ovec lui el vergier desoz l'ente Ou j'esmui la parole! n'ert mes ne m'en repente. De savoir dont j'estoie, trop oi foie esciente. Or fînerai ici a dolor ma jouvente. 11, a. 2105 James ne me verra cousine ne parente.» Chetif, dolent se claime fiées plus de .xxx.

Maugis est en Palerne en la chartre parfonde. Tel duel a et tel ire, tôt en remet et font Et le charchant de fer durement le confont,

2110 Damedeu le consent qui forma tôt le mont. Et l'amiral se sist sor le perron roont, Et plus de .c. paien, qui oveques lui sont, Devisent de Baiart comment le douteront ; Se il nel pueent fere, dient qu'il l'ocirront.

2115 Atant es Espiet le degré contremont As paiens est venu, si est passe le pont. .1. enfant sembla estre tant avoit le chef blont, Ne s'en donnent regart la gent que Dex mal dont Por ce qu'il est petit et trestot en .i. mont.

2120 II escoule et oreille et tapist et repont,

Très bien ot et entent que il Maugis pris ont, Il vit Baudri seoir sor le perron roont ; Bêlement li fet signe que il mot ne li sont, Que ja fera tel jeu que paien le verront,

2125 Que a tôt le plus fort eschaufera le front.

Espiet fu moult bel et de moult grant valor Et fu durement viel du tens ancianor ; Il avoit bien .c. anz, ce raconte l'autor,

r,.« MAUGis d'aigremont

Et si semble .i. enfant qui bien voit sa color.

2130 Onques mes bon ne vit ausi fort souditor

Ne de l'art d'ingromance nul tel anchanteor. De Maugis qni est pris a raerveillose iror, Mes, s'il ne l'en puet traire, ne se prise une flor. Il a rompu la presse de la gent paienor,

2135 Droit devant l'amiral est venu sanz demor,

Emmi le vis Tesgarde par moult grande freor.

Li amiral le voit, si se mist par amor

Et puis li avoit dit simplement par douçor:

« Enfes, dist, dont es tu? que me di la veror. »

2140 « Sire, dist Espiet, devers Inde major,

Et si vien droit d'Aufrique, si sui tregeteor, Onques en vostre vie ne veïstes meillor ; Et si sai bien danter .i. destrier misoudor, Et duire ou afaitier ou faucon ou estor. CF. 11, vb. 2145 L'autre an fu mort mon père qui ert enchanteor, Ore sui orfelin, si vois querre seignor. » L'amiral l'a oï, onc n'ot joie greignor : « Amis, bien es venu, par Mahom quej'aor; Ovec moi remaindras, toi tendrai a honor,

2150 Et si me garderas cel cheval nuit et jor.

Il ne puet consentir que nus hon voist entor. » « Voire, dist Espiet, n'en soiez en freor, Plus souef le ferai c'un aignel sanz demor. » (( Amis, fai nos .i. jeu, fet le roi, par amor. »

2155 « Biau sire, volentiers, mes n'en aiez poor,

Que des bons et des mais en aurez ja plusor. »

Espiet en estant fut devant l'amiraut Et tenoit une verge, vestu fu d'un bliaut. Maintenant l'a fichiee devant paiens el gaut ;

2160 .1. enchantement flst qui a merveilles vaut. Que .1. pin verdoiant en a fet gent et haut. Quant l'amiral le voit, moult en fu lie et haut, Il en a apele Sormarin et Gribaut : « Ci a^ fet il, biau jeu, comment li autres aut, ;

2165 Cest pin a ombroier est moult bon pour le chaut. Moult ont le pin loe celé paiene gent Que onques mes ne virent en lor vies si grent.

MAUGIS d'aIGREMONT fi 9

L'amiral vosist bien donner .m. mars d'argent Qu'il peiist en la place demorer longuement,

2170 Mes il ne puet pas estre que li enchantement Est maintenant failli, tôt revint a noient. Del pin qui tant ert bel, avoit fet ,i. serpent Et des branches d'entor .m. dragons ensement Qui s'entrecombatoient moult angoisseuseraent,

2175 Et gietent feu et flambe moult aïreement.

En fuie sont tornez, ce m'est vis, plus de .c. Et .XV. en esragierent, se l'estoire ne ment. Li amiral se voe a Mahomet sovent. Baudri a ce veii, si s'en rist coiement,

2180 Mes de Maugis li poise et aie cuer dolent

Qu'il gistdedenz la chartre qui est orde et puant Ovec la grant vermine a duel et a torment. Maugis savoit .i. charme qui bon est voirement ; Ja hom, qui le saroit et diroit bonement, 2,roa.2185Ne le tendroit prison anel ne ferrement Ne tor ne fermeté ne nul enserrement. Maugis se pourpensa, si l'a dit maintenant. Le charchant et les buies depiece errammetit, Le guichet de la chartre brise et depiece et fent.

2190 Le chartrier Ta oï, moult grant poor l'en prent : Celé part est venu que il plus n'i atent ; Le guichet voit overt, moult l'en poise forment.

Le chartrier si fu moult corrocie et marri ; Quant voit la chartre overte, moult est espoori.

2195 (( Comment, dist-il, Mahon, sui je donques traï ? Se le prison m'eschape, je sui mort et honni. » Une eschiele dévale, s'a.i. espie saisi, Si prist a dévaler, si fist moult qu'ensoti, Que Maugis le larron l'aperçut et choisi.

2200 Tost et isnelement estoit en piez sailli, L'eschiele trait a soi et le paien chaï; Ançois qu'il fust aval li fu le cuer parti. Maugis a pris l'espie qui a le cuer hardi. Puis a monte l'eschiele, hors de la chartre issi

2205 Trestot nu en ?es braies, que li paien haï Li tolirent sa robe de paile a orsarti.

7 0 MAUGIS d'aICtREMONT

Se Damedeu n'en pense, ja sera mal bailli, Que dejoste le mur qui ert viel et anti, Sor .1111. Sarrasins maintenant s'enbati.

2210 Bien Font reconneii, en estant sont sailli. « Quel deable, font-il, vous ont amené ci? Le chartrier avez mort et vilraent escliarni. » Lors li sont coru sore. Maugis l'espie brandi Et fiert si le premier , el cors li enbati,

2215 Mort Ta jus trebuchie, ne jeta bret ne cri ; Puis est avant sailli, .i. autre en puis feri Devant enraile piz que le cuer li fendi, Et puis après celui le tierz mort estendi, Que il estoient d'armes tuit .iiii. desgarni.

2220 Le quart abat après navre et estordi, Celui quide avoir mort, mes il i a failli. Se Damedeu ne pense, qui onques ne menti. Par celui ert destruit ainz qu'il soit asseri. C. Fol. 12, b. Quant Maugis se fu si des paiens deffendu,

2225 Toz .un. les traîne, n'i a plus atendu. Par dejoste le mur en .i. fosse mossu ; Puis les cuevre de raime, onques ne fu seii. Le quart estoit navre, pasme jut estendu : Cille fera dolent, tapi s'est et tenu.

2230 Maugis s'en est torne, n'i est aresteii,

Par une posterne est fors de Palerne issu. Dormir voit une espie enmi le pre herbu. Le paien estoit home au paien Cornebu, Au tref roi Antenor l'avoit Maugis veii.

2235 Maugis l'a regarde, bien l'a reconneii. Bien estoit com espie atorne et vestu Que trestote sa robe ne valoit .i. festu. Maugis l'a esveillie, mes ne li rent salu, Ainz le fiert de l'espee, quant esveillie se fu,

2246 Que très parmi la gorge li a outre couru. Mort avoit le paien a la terre abatu. Maugis l'a despoillie, n'i a plus attendu, De la robe se vest, que il estoit tôt nu, Qui d'un gros sac estoit en .c. leus derompu ;

2245 En tôt le plus entier, si ert rout et fendu.

MAUGIS d'aIGREMOXT 71

N'i peussiez lier .i. denier [enjbatu. Sa coife ert grosse et noire, maint dut i ot cousu. Maugis a pris une herbe qui moult ot grant vertu, Si s'en est fet plus noir que .i. charbon moiu ;

2250 Onques ne fust tel home, qui tant l'eùst veù, De qui en icel point fust ja reconneii. Il avoit les piez blans, s'esboue en la palu, Puis avoit pris .i. raim d'un arbroisel foillu, Bien resemble robeur de Viezpaile issu ;

2255 Et en vient el chastel, n'i est aresteii,

Ou grant noise demainent li paien mes[creii], Que de l'enchantement estoient esperdu Qu'avoit fet Espiet qui ot le sens agu; Moult par avoit dure, or estoit remanu.

2260 Espiet a Maugis de devant lui veù,

Quide ce soit espie, moult en est irascu, Maintenant li demande: « Biaus amis, dont viens tu? Trouve as riche foire, richement as vendu, ol, 12, a. Et encore icel tant qui en est remanu,

2265 As par poor de feu en cel sac enbatu;

Mes je quit qu'autrement vous en est avenu : Hasart et dez quarrez vous i ont bien valu. » Lors sozr[ijent paien li grant et li menu Qui environ Maugis estoient acoru.

2270 Maugis voit Espiet et entent sa reson Et voit Baudri seoir desus le bis perron, Bien set que il tenoit l'amiral a bricon; Espiet en apele clerement a haut ton, En latin li a dit Amaugis le larron :

2275 « Espiet ne métrai a tribulation ;

Sachiez, je sui Maugis, issu sui de prison, n Espiet ot grant joie, qui entent sa reson. Et Baudri ensement o le flori guernon ; Mes p[o]r bien décevoir le lignage Mahon

2280 Li resmut maintenant Espiet la tençon : « Amis, en mal païs fustes ceste seson. Ne fe[re]z de moi ganz, ce saches, se mal non ; Je ai veii monter et apoier maint hon, Mes je n'oi ouques bie[n] la monte d'un bouton. »

72 MAUGIS d'aIGREMONT

2285 « Amiral de Palerne, or oez que diron : Sachiez, je suis espie, n'en ferai celoison, L'aumacor Cornebu, le frère au roi Corbon, Et vien d'espier France, le roiaume Charlon, Qui guerroie forment Sorbares l'Aragon, 2290 11 li a ja tolu Or[i]iens et Monloon.

Or vois a mon seignor conter ceste reson. Mon argent m'est failli, Fostel vous demandon. » Et respont l'amiral : « Vous Tarez, por Mahon, Et a plente du mien par l'amor au baron. 2295 Moult su[i] joious de Charle qui perdra son roion. » A icente parole que conte vous avon, A Baiart de Maugis [enjtendu la reson, De l'arbroisel eschape, la en vint a bandon, Henissant clerement est venu au baron, 2300 De joie saute et grate et henist environ, Des piez devant le veut acoler a bandon. « Amiral, dist Maugis, ostez cest arragon : Ja m'aura afole, se tost ne l'oste l'on. » C. Fol. 12, vb. A Espiet commande li amiral félon:

2305 « Amis, pren le cheval, si le maine a meson;

Se le fais debonaire, dorrai toi maint mangon, » « Sire, dit Espiet, n'en aiez soupeçon, Plus souef le ferai que aignel ne mouton. » Espiet fu petit mes durement fu bel, 2310 11 en vint a Baiart le bon destrier isnel, Entor fleùte et chante et maine tel revel Que rotes ne viele ne ogres de chancel Envers ce ne vausissent la monte d'un noel, Durement senbla bon a la gent jouvencel. 2315 Espiet prent Baiart par le frain a anel

Que onques ne se mut ainz plus que .i. aignel. Que Baiart le connut, si n'est pas de nouvel, Mes puis l'estrangla il et fist dolent messel. Par le frain Tatacha arrière a l'arbroissel, 2320 Les flans li aplanie, s'acesme le panel.

Durement se merveillent la gent Luciabel :

« Par foi, ci a bon mestre », fout vie! et jouvencel.

« Voire, dist l'amiral, merveille m'en est bel ;

MAUGIS d'aIGREMONT

Je lui dourrai demain Montescler le chastel. »

2325 Espiet tient Baiart et fet sa mélodie Que forment enbelist a la gent paienie. Or pent Dex de Maugis le fiz sainte Marie Que, se il or n'en pense, moult est corte sa vie. Atant es le paien qui se plaint et graraie,

2330 A qui il ot les os et la char moult blecie,

Quant il fu issu hors de la chartre enhermie, Mort le quida avoir, nel mescreez vous mie, Quant ses .m. compaignons ot tolue la vie ; Le paien ot l'espaule tote del cors partie,

2335 Devant l'amiral chiet sor l'erbe qui verdie, Et, quant il Ta veii, n'a talent que il rie, Il l'en a apele basset a voiz série : « Diva ! qui t'a ce fait? soit la reson oïe. » « Sire, le traïtor que Mahommet maldie,

2340 Que vous feïstes mètre en la chartre enhermie ;

Il en est issu hors par grant enchanterie.

Et nos estïon .ini. lez la grant'tor antie.

Les .III. en a ocis li glouz'par s'estoutie,

13. ro a. Moi a si atorne, ja ne verrai Compile. »

2345 Quant Taniiral l'entent, s'a la color vertie. Il ne deïst .i. mot por tôt Torde Pavie. Le paien voit Maugis a la chiere hardie. Qui s'estut jouste lui, s'estoit moult grant folie ; La chiere li voit noire plus que n'est poiz boillie,

2350 Puis l'esgarde desouz, ce fu moult grant boisdie. Voit la char blanchoier desoz la heraudle, Bien l'a reconne.ii, a haute voiz s'escrie : « Amiral, riche sire, par Mahommet aïe ! Veez vous cest glouton que ci se fet espie ?

2355 Ce est il par Mahon qui tote chose crie. Ostez li celé robe et del vis la poutie, Si le porrez connoistre et veier sa boisdie. Se vous ne le pendez, Mahommet vous maudie. »• Quant Maugis l'a oï, tôt le sanc li formie ;

2360 Adonques vousist estre en terre de Surie,

Que se paien le tienent, de ce ne doutez mie. Il feront maintenant de lui grant decepline,

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74 MAUGIS J) AIGREMONT

Mes il n'atendra pas, ce dit, lor envaïe, Mes ne set ou il truist recet ne gi.rantie.

2365 Quant Tamiral que cil li fet entendre Que il face Maugis enquerre sanz atendre, As Sarrasins commande que il le voisent prendre ; Se c'est voir que il dit, ars art et mis en cendre. Lors saillent a Maugis li greignor et li raendre,

2370 Mes Maugis n'a talent que a eus se lest prendre, Plus tost s'en est torne que arc ne puet destendre, Et avisa Froberge qu'il vit a l'arçon pendre ; Il l'a traite del fuerre, bien se prist a defFendre, Pour .1. mui de besans ne la vousist il rendre.

2375 La grant tor vit ouverte, la commence a descendre, Et, s'il s'i puet enbatre, il leur voudra contendre. Ançois que il soit pris, se quide moult cher vendre.

Maugis voit la grant tor qui de pion est couverte, Isneiement i vint, si la trouva ouverte ;

2380 Dedenz s'est enbatu et est vérité certe, Huimes ne doute il ne damage ne perte, Mes a l'entrée ot tant de celé gent averse, N'a loisir qu'il la cloe, ainz la lera ouverte. C. Fol. 13. r"b. Il tint Froberge nue, s'en a defFense offerte,

2385 Moult i ocit paien et destruit et déserte.

La presse fu moult grant de la gent paienor La dedenz en Palerne devant la mestre tor ; Maugis fu a l'entrée de la porte major Et tint traite Froberge le brant Sarrazinor.

2390 Paiens et Sarrazins [il ocit] a dolor.

Arrière sont sorti cil qui sont.li meillor. Que ausi les detrenche corn herbe faucheor. Il voit une arbalète, si la tent sanz demor, Carriax i ot assez dont il trait a vio'or.

2395 N'i osent arester li paien boiseor.

Lors a close la porte, si est mis en la tor, Puis monte les degrez, si vint en l'aleor, La trueve tant haubert, tant hiaurae paint a flor, Tant arme riche et bêle [et] de [très] grant valor :

2400 Maugis s'en adouba que il n'i fist demor.

As fenestres [lors vient], si entent la clamor

MAUGIS D AIGREMONT

Que li paien fesoient, Tamiral lor seignor, Sachiez de vérité, moult en a grant iror, Il apele Espiet, s[i li d]ist par amor : 2405 « Amis, que establez ces[t] destrier misoudor.

A vous ne puis entendre jusc'au d[e]main au jor, Que je veil assaillir ce cuvert traïtor. » (( Sire, dist Espiet, vous ferez graut lionor. » Espiet establa Baiart le coreor, 2410 Et Baudri avec lui qui moult a grant iror De Maugis le vassal dont estoit en freor. L'amiral fet sonner .11. cors et .1. tabor. Il a fait la Commune assembler au major, Plus sont de .xxx.", moult fu grant la crior, 2415 Arenger les a fet tôt environ la tor.

Se Damedeu n'en pense le père criator, Tost i morra Maugis a duel et atristor.

Moult fu grant en Palerne la noise et le tempier Tôt environ la tor qui moult fist a prisier, 2420 Que Sarrazin assaillent et devant et derrier, Maugis ne se puet mie de toutes pars gaitier, Mes de celé partie, ou estoit le guerrier, Fait tantmorir a duel de la gent l'aversier 13, a. Que il en fait les autres durement esmaïer. 2425 Mes li cuvert paien, qui aient encombrier, Ont mine par desouz la tor a pis d'acier ; Fondre et chair a terre en ont fet .1. quartier Que de la gent paiene graventa .1. millier. Maugis voit la tor fondre, n'i ot que esmaïer, 2430 II ne garde mes l'ore que dou trebuchier. Forment reclairae Deu le père droiturier : « A! duc Buefd' Aigrement, franc nobile princier. Ne te verrai, biau père, bien le puis afichier, Ne ma raere la gente, vostre franche moillier. 0 2435 A ice[ste] parole font paiens desroch[ier]

Soz ses piez .c. quarriax del mur [ijcest plenier. Ja fust chaii aval, s'il ne guenchist arrier. Moult fu dur li assaut et merveilles et fier. Atant failli Ije-^j^r, si prist a anuitier, 2440 Et paien se traverent li cuvert losengier.

76 MAUGIS D'AIGREMONT

Li amiral les fist tôt environ logier; Que Maugis ne s'en fuie a fait la ter gaitier, Et a fet alumer graut feu et es[clei]rier Et a fait escremer quaroles et d[ancier].

2445 Ce fist Tamiral fere pour la nuit miex veiller. Quant Maugis l'a veii, ne se sot conseillier: Il a la tor cerchie, moult i treuve a mengier. Il le prist erramment qu'il eu ot grant mestier. Li amiral soupa et puis ala coucliier.

2450 Baudri et Espiet n'ont seing de sommeillier Pour Maugis le larron a qui veulent aidier. Durement se porpensent por paiens engignier. Espiet dist Baudri: « Nous estuet esploitier. Or i veil de mon sens .i. petit emploier. »

2455 Et respont Espiet : « Ce ne fet a targier. » Baudri, le viel chanu, fu de grant escient, Il dist a Espiet: « Amis, a moi entent, Atorne moi Baiart tost et isnelement. » Et il si fist tantost, n'i ot arestement,

2460 Puis ont cerchie les chambres qu'il n'i laissent nient. Issi com il en vont, endort Baudri la gent Tant que le trésor treuvent qui ert moult grant d'ar- Et or fin esmere qui reluist et esprent. [gent]

C. Fol. 13, vo b. 11 o[re]nt tant chargie com lor vint a talent

2465 Desuz .ii. forz sommiers, puis vindrent droitement A Baiart le fae qui en l'estable atent, Baudri i est monte tost et delivrement, Espiet sus .1. autre que en l'estable prent, Puis issent de Palerne trestot celeement

2470 Et vieneut a la tor [ou] la paiene gent I

Demainent moult grant noise et grant taborement. Baudri le sage mestre fist .i. enchantement Que li .1, paiens l'autre n'ot ne voit ne ne sent, Tant lor semble et est vis que soit oscur forment.

2475 Lors vienent a la tor sanz nul destorbement, Si apeleiit Maugis; il vient quant les entent, Com li est li demandent, et il dist : « Malement, Que tôt m'ont confondu cil Sarrazin pullent. » Dist Baudri : « Alon en, tost et delivrement. »

MAUGIS d'aIGREMONT 77

2480 Baudri est descendu de Baiart maintenant, Maugis i est raonte a Tadure talent, Espiet met Baudri son destrier en présent, Le mestre i est raonte qui granz merciz l'en rent, Parmi une posterne s'en issent bêlement,

2485 Issuz sont de Palerne droit a Tajornement. Quant jor fu esclairie, parmi une posterne Qui vers Occident ouvre, non pas devers Galerne, Sont issuz coiement trestoz .m. de Palerne, Or les conduie et maine la veraie paterne.

2490 Se Jhesu-Crist n'en pense qui tôt le mont gouverne, Mal lor ert convenant que Ronflant de Luiserne, Qui frère ert l'amiral, ist del bourc de Nauterne A .111'. Sarrazins toz del miex de Palerne: Gaitouent par dehors [delez] une cisterne.

2495 Maugis chevauche a force arme desus Baiart, Baudri si fu le mestre sus .i. destrier liart, Espiet les somiers chace après tôt l'essart. Ne quident de paiens hui mes avoir regart; Mes il n'ont pas aie d'une lieue le quart

2500 Que il treuvent paiens qui sont de moult mal art : Il ont bien conneii le bon destrier Baiart Et le destrier, qui fu a l'amiral Gargart, Que Baudri chevaucha le bon mestre viellart. 1. 14, r" a. Maugis les voit venir, d'ire fremist et art,

2505 Baiart espero[n]a qui ne cort raie tart,

Et a traite Froberge et fiert .i. Achopart : Mort l'a jus abatu el raileu d'un essart.

Maugis voit la grant presse des envers de pu[t] lin Qui totes pars l'asaillent, moult est grant le hutin ;

2510 Et le ber se deffent o le brant acerin;

Que il consuit a cop, venu est a sa fin : Plus de .XXX. en a mors enmi le pre souvin. Baudri ont abaiu paien et Sarrazin, Et a Espiet tolent et l'argent et l'or fin :

2515 11 et Baudri voloient lier d'un fort seïn

Quant Maugis en vint la le vaillant palazin. 0 le brant ront la presse de la geste Chain ; Il en fet a Froberge si dolereus train

7 8 MAUGIS d'AIGREMONT

Quetrestot est des morz encombre le chemin : 2520 Arrière fet sortir paien et Sarrazin. Il apela Baudri le bon mestre devin : (( Mestre, montez très moi sor Baiart Taufarin, Et devant Espiet sor Tarçon ivorin. » Il le font volontiers, n'ont pas le chief enclin. 2525 Deriere saut Baudri et devant le tapin, Et Maugis en la sele qui n'est mie fazin. Quant Baiart sent le fes, nel prise j. romezin. Plus tost s'en est torne que faucon montorin. Paien peignent après qui Dex dointmal destin, 2530 Mes il ne l'atainsissent jusqu'au jor^de la fin. A Palerne retornent, s'i vindrent au matin, L'amiral ont trove devant le mur Caïn, Tôt l'afaire li content, del duel chaï souvin, Quant Ronflant de Valterne le lieve son cousin. 2535 Et Maugis erra tant que onques ne prist fin Que il vint a Toulete tôt le ferre chemin.] p. Fol 14, a. Tant ont par lor jornees chevauchie et erre Que a Tolete vienent qui est bone citez. A joie les reçurent li haut mestre honere. 2540 Moult i ot despendu avoir et richete.

A Tolete la grant ont longuement este, Por apenre Maugis se sont tuit moult pêne Tant qu'il fu des .vu. arz apris et doctrinez. Mestres Maugis estoit a Tolete apellez, 2545 Des autres mestres fu tenuz li plus senez. Rien ne veïst ja fere, ce est la veritez, Eincoiz ne fust l'afere mestre Maugis conte, Et, s'il alast encontre, ja puis n'en fust parle. D'Espagne et de Tolete ert Galafres amirez. 2550 .II. filz avoit Galafres li chenus, li barbez,

Li [ainznezj fu Marsiles, Baliganz li [mainsnez]. Marsiles avoit famé qui fu de grant biaute, Fol 14, rob. Mestre Maugis avoit durement aame, Ses amors li envoie coiement a celé. 2555 Ce fu el mois de mai, droit enz el tens d'esté.

Que Galafres tint cort, [moult i ot grant barnes], De son règne i estoient li prince et li chase.

MAUGIS d'aIGRKMONT 79

Li amiral se drece qui a le poil molle,

Il a parle en haut, en estant s'est levez, 2560 Desus .i. arc d'auborc [s'Jest li rois acotez :

« Segnor baron, dit il, or oiez mon pense.

Je sui [et] viauz et frelles, si ai .c. anz passe.

Anuit sonjai .1. songe dont moult sui efFraez,

Car il ra'estoit avis que devant l'ajorne 2565 Que nos estions tuit esbanoier aie

La deforz en celé ille [tout] contreval cel pre.

Toz ert mes cors d'argent et mes chies sororrez

Et mi dui pie de plom, einsi ère formez ;

Puis nos venoit de bestes et d'oisiaus grant plente 2570 Que onques n'en vit tant nuz liom de mère nés.

.1. lion i avoit qui ert deschaenez,

Le chief m'ostoit del bu par [vive poestej.

Apres celé avison fui en .1. autre entrez,

Car il m'estoit avis que Maugis li senez 2575 Les oisiaus et les bestes chaçoit de cest règne,

Par lui estoit Marsiles mes filz rois corronez

Et Baligans en Perse desus .1. pin montez :

Tu^t li erentli abre dou païs acline.

A iceste parole es li songes finez. 2580 Ci sont li plus sage home de la crestiente :

Cil qui me sauroit dire ou 11 songe ert torne,

A toz jorz le feroie manant et asase.

Or en die chascuns la soe volente. »

Atant se test li rois, si est seoir alez. 2585 La reson est contée et li rois s'est teùz,

[Tuit li autre se turent], n'i ot ne cri ne hu,

Maugis parla premiers, au roi a respondu :

« Rois, vels oïr le songe ? car il sera veû.

[Li cors qui est d'argent et li chies d'or fondu, 2590 Ce n'est pas] se bien non, de fi le saches tu.

Li pie qui sont de plom, c'est qu'il te faut vertu ;

Car tu as grant aage, si as le poil chenu;

Les oisiauz et les bestes, dont il ot lant eii, ol. 14, v a. C'est l'empire de Perse, par tens sera seii, 2595 Et vient sor toi a ost, durement irascu.

Saches qu'i[l| t'ocira au brant d'acier molu.

8 0 MAUGIS d'aIGREMONT

De moi seront ti fil aidie et secorru, De Marsilion iert li règnes maintenuz, Li amiral de Perse ert morz et confonduz,

2600 Baligans li tiens fiiz ert a roi esleiiz,

Amiral ert de Perse [rejdotez et cremuz.

C'est qu'a lui enclinerent ['restuit liboiz ramus].

avez le songe, si l'avez entendu.

Gardez vos et voz règnes [si] soit bien deffenduz.

2605 Onijues en vostre vie si granz mestiers ne fu. » Atant se te[s]t Maugis qui le sen ot agu. Et tuit cil de la sale, li grant et li menu, Au plus sage des mestres Font, ce sachiez, tenu ; Et li amiral ot tôt le cuer esperdu,

2610 II ne deïst .i. mot por le trésor [Caliu].

Quant l'amiral Galafre ot la [parole oie] Que Maugis li ot dite a la chiere hardie. Moult en est peoroz et fet chiere marie. Tuit se tesent lot coi, n'i a [celui qui rie].

2615 Atant ez vos leanz [ou pales] .i. espie,

Ou que il voit Galafre_^hautement li escrie : (( Amiral, riches rois, Mahon te beneïe, , Je te dirai novelles dont mes cors se gramie. Orrendoit ariva l'amiral de Persie,

2620 Et est eissuz des nés et sa granz compagnie : Ja les verrez logies en ceste praerie. » Quant l'amiral l'entent, toz li sanz li formie. Parmi la grant cite en leva l'estormie Que la granz ost de Perse par sa grant estotie

2625 A ja près de Tolete la contrée sesie.

L'amiral est dolenz, n'a talent que il rie ; Quant ot .i. pou pense, si dit; « Mahon, aïe! n [Puis] dit : « Or tost as armes, ma riche baronie. Et si lor irons fere une [fiere] envaïe. »

2630 Lor corrurent as armes parla cite garnie, Maintenant sont arme, ne deraorerent mie, Et montent es chevaux d'Espagne et de Hongrie. Meïsmes l'amiral [ a la broigne vestie], Fol. 14, vo b. Il monta ou cheval, s'a la [targe saisie]

2635 Et a prise la lance ou l'ensegne balie ;

MAUGIS d'aIGREMONT 81

[Mes] trestoz li bernages por Mahomet li prie Que n'aille en la bataille, que ce seroit folie, Car del songe a peor [la riche] baronie. Mes tote lor proiere ne lor valt .i. alie.

2640 Issuz est de Tolete et sa chevalerie,

James n'i enterra S'^inz ne saux [en sa] vie. De la grant est de Perse cent la taborie. En une grant Champagne mossue et enhermie Sont les ost assemblées de celé gent haïe.

2645 La ot tant escu fret, tante [targe croissie],

Del sanc qui des cors ist est Terbe vermeillie.

Moult fu granz la bataille dont vos [m'oez conter], Car [durement i fièrent Sarrazin et Escler], La pelissiez veoir tant ruiste cop douer,

2650 Et tant pie et tant poi[n]g, tante teste coper. Li amiral Galafres tint le branc d'acier cler Et fet sanc et cervelle et poiuz et piez voler : Moult domage Persanz, rien ne li piiet durer. Il escrie Tolete, ne fine de chapler,

2655 Et fet l'un mort sor l'autre trebuchier et verser. Li amii'al de Perse li vint a l'encontrer. Bien l'a reconeii, si vint a lui joster, Merveilloz cop li done sor son escu bocle[r], Desoz la bocle a or li [fait fraindre et crever]

2660 Et l'aubert de son dos [derompre et desmailer]; Très par mi leu del dors li fist le fer passer, Mort l'a fet del cheval a la terre voler, Puis escrie : Persie ! por sa gent rasembler. Lors i fièrent Persant, [ne s'i veulent celer].

2665 Cil de Tolete voient lor segiior mort jeter,

Tel duel [ont] et tel ire, bien [cuident] forsener. Sor le cors veïssiez moult grant duel démener, [Mes il ne pevent mie ileques longue ester, A Toleite le portent sanz plus de demorer].

2670 En la cite entrèrent, !<i font le [pont] lever.

Forment plaignent Galafre [li demaine et li per], p]t cez joenes pucelles, viellart et bacheler. Mais il ne voelent mie longues le cors garder. Car dou siège orgueilloz lor esteura pen[s]er.

8 2 MAUGIS d'AIGREMONT

2675 Devant l'autel Mahon font le cors enterrer. Fol. 15, ro a. Li amiral de Perse fist sa gent atorner. Tôt environ Tolete peiist on bien conter Plus de .v^ [aucubes] qui moult font a loer. Li amiral de Perse, qui fu gentiz et ber,

2680 En jura Mahomet [que il doit moult amer], Que James en sa vie ne s'en vodra torner, S'avéra pris Tolete et [tote fait grater] Et les .ir. filz Galafre et lor gent tormenter Por Tamor de Braibant qu'il firent afoler,

2685 Moult fu granz a Tolete et forz la plorison Por Tainor l'amiral qui tant estoit prodon, Et Persant font le siège entor et eti\iroii. Atant ez .i. jaiant issu de son dromont, .XV. piez ot de haut, Escorfaux avoit non,

2690 Et si fu nés de Cipre .i. estrange roion : Tote tenoit la terre jusqu'en Cafarnaon. Plus fu noirs c' arremenz ne more ne charbon, Une grant charretée portast il bien de plonc, Les eulz avoit plus roges que embrasez charbon.

2695 A l'amiral de Perse est venus a bandon. Fièrement le salue de son segnor Mahon, Puis li dit : « Amiral, entendez ma reson, Servir vos sui venus, je sui voz liges hora, Orrendroit vos faz ci de Tolete le don,

2700 Je le vos renderai qui qu'en poist ne qui non. Ja ne durront vers moi la monte d'un boton, Je briserai la porte et le mestre dongon, Puis meterai la gent a grant destrucion. Car mes cosins estoit Braibanz li Esclavons

2705 Que ci devant occit .i. sodoier Charlon :

Nomer se fist Mainet por ce qu'il ert guiton, Chaciez estoit de France que de fi le set on, Remes ert a Galafre por ce qu'ert riches hom ; Mon segnor nos occit, li encrieme félon.

2710 Je lor en rendrai hui doleroz guerredon. n Lor fist enmi la place tendre son paveillon ; Plus fu noirs c'arremenz ne more de buisson. Mes li pomiaus fu d'or sanz coivre et sanz leton.

MAUGÎS d'aIGREMOx\T 8 3

Dedenz se fist armer [desor .i. siglaton]. 2715 II vesti .t. porpoint [desore .i] auqueton, 1.15, T°h. Puis vesti par desore .i. liaubert fremillon

Dont la maille ert d'acier et dore li giron ;

Il n'a si très grant home desi a Besançon

Cui il ne tiaïnast .iiir. piez environ. 2720 .1. jaseran jeta par desus de randon,

.1. cuir de Capadoque mist desus a bandon,

Qui ne dote cop d'arme la monte d'un boton ;

Desus jeta la pel d'un grant serpent félon ;

Puis laça .i. vert elme qui valoit maint raangon, 2725 .1. riche escharbocle avoit desus enson.

Puis a ceinte une espee, aine tele ne vit hom ;

11 n'i ot c'un trenchant et fu large a fuison ;

Et .1. espie molu dont Tante ert de plançon

Et .V. acerinz darz por lancier de randon. 27.30 Tant porta d'autres armes, n'est se merveille non :

.1. croc porta de fer por [tirer] de randon,

.III. cotiauzaoerez porta en son giron,

Et une bezaguë aporte par enson,

Et une mace porte tele com nos dirori, 2735 Ne le porron[t] porter dui chevalier baron.

Einsi fu adobez li encriemes félon.

Daniedex le confonde et doiust maleïcon.

Escorfaux li jaianz fu de moult grant renon. Escorfaux li jaianz fu de moult grant[fieror], 2740 De son tref est issuz le cu[vert] traïtor,

Damedex le confonde etli doins[t] deshonor.

A la cite s'en vint a la porte major;

Au pont torneï sache del croc par tel vigor,

Les chaenes deront dont gr^osso] est la menor ; 2745 Le pont a abatu, que [Dex li doinst mau jor].

Puis en vint a la porte que [il n'i fist demor],

Et fiert de la grant [mace] et maine tel tabor,

Li pais en tentist environ et entor.

La porte [a] depechie li félon traïtor, 2750 Ja feùst la cite tornee] a deshenor,

Quant cil des murs abatent, qui en sont [gueteor],

Une porte colant d'ucvre Sarrazinor.

«4 MAUGIS D AIGREMONT

Par tens n'i pot entrer, si en ot graut dolor: Il s'est ariere trez par desoz .i. aubor,

2755 A haute voiz [s']escrie : « Par Mahon que j'aor, Fol. 15, y* a. Ne vos volt vo deffense la monte d'une flor, Je vos (^estruirai toz a duel et a tristor. » Lors ont cil de Tolete merveillose peor. Marsile et Baligant, qui en erent seignor,

2760 Furent moult bien arme desus les misodor. Parmi une posterne, qui ert delez la tor, S'en issent au jaiant a .xl. des lor. Quant il les vit venir, aine n'otjoie gregnor, [A. tout] .1. de ses darz vers aux a [pris] son tor.

2765 [A .1. per] de Tolete, moult riche vaassor, [L'a maintenant] lancie par si fiere vigor Que escuz ne hauberz n'i fist onques ténor; Parmi le cors li passe, mort l'abat a dolor. Des darz en [oeist .un. qui erent de valor],

2770 Et Marsiles [le^fiert], qui vers lui n'ot amor, Très enmi la poitrine, mes ce fu granz folor. Que rien ne li forfist ne plus que une tor. Li jaianz prist le croc, [sel] jeta par iror Droit a Marsilion, si l'ataint [sanz demor]

2775 [El] coler de l'obère, ne pot estre meillor ; [.Jus del cheval l'abat a terre a la verdor], [Ne] de lui relever [n'a] pooir ne [leisor]. Car li jaianz le [prent] qui vers lui n'ot amor, D'un saïn le lia [contre terre] a dolor,

2780 Puis le lessa gisant sor l'erbe a la froidor.

[Vers les autres retorne qui sont en grant freor, Mes il ne l'atendissent por d'or plaine une tor. Par la posterne entrèrent en la cite forcor. A Tolete oïssiez démener tristre plor

2785 l'or ce que pris estoit Marsile lor seignor]. Sa famé ot la novelle a la fresche color Qui estoit o Maugis le riche poigneor Seul a seul en sa chambre qui estoit pointe a flor, Assez i [ont] besie et joe par [douçor].

2790 Elle chaï pasmee quant la [veror]

Que pris estoit Marsiles a qui elle ert oissor.

MAUGIS d'aIGHEiVIONT 85

Maugis la reconforte a la fiere vigor

Et li dit: « Doce amie, ne soiez en error.

Por vostre amor irai au jaiant traïtor,

2795 Marsile ramenrai einçoiz que past li jor,

Foi que je doi porter au cors [saint Sauveor]. » Lors issi de la chambre que plus n'i fist sejor. Maugis ist de la chambre, de la dame se part Et vint a son hostel; d'armer [soi] li fu tart 5,vob. 2800 Por l'amor de la dame qui a le cors gaillart, De cui ill-a sovent maint amoroz regart. Ses armes li aporte Espiez d'une part, Et Maugis s'est armez qui [n'ot le cuercoart]; Il a vestu l'obère qui fu le roi Flambart;

2805 Antenor le toli, qui ot le poil liart,

Quant au branc le conquist devant son estandart. Puis a lacie le hiaume ou li escharbocle art, Tost et isneilement est montez sor Baiart, A son col a pendu l'escu qui fu Flambart,

2810 En l'oriere desus avoit paint .i. liepart.

[Et commande son mestre au cors saint Lienart. Ses mestres li respont, qui n'estoit pas musart : « Alez a Jhesu-Crist qui de prison vos gart]. » Atant s'en vet Maugis qui n'ert mie musart,

2815 Or le conduie Dex par qui tone et espart. La porte li ovrirent dui païen [Escopart], Issuz est de Tolete très parmi .i. essart. Quant li paiens le voit, qui ot le cuer gaillart, Tost et isneilement li a lancie .i. dart,

2820 Mes il ne li forfist [vaillissant une hart],

Car il fu preuz et vistes, si guenchi [tost] Baiai't. [N'avoit si bon destrier en France n'en Baudart].

[Quant a son cop failli li paien Escorfaut, De l'ire que il ot, devint vermeil et chaut ;

2825 II a sa mace prise, si la lance] en haut ; Maugis cuida ferir, mes a celui cop faut, Sor .1. perron brisa sa mace enmi le gaut. Maugis ne fust si liez por Tonor de Hainaut, 11 a brochie Baiart qui de corre [fu haut],

2830 Très enmi le piz vet ferir roi Escorfaut,

Sfi MAUGIS d'aIGREMONT

Le cuir de Capadoque trenche com .1. bliaut, Jaseranz ne [haubers] nule rien ne li vault, Une plaie li fist dont li vermaux sanz saut, Or ne puet il mes estre que il [gaber s'en aut].

2835 Li jaianz Escorfaus a la plaie sentue

Et voit son sanc raier desor l'erbe menue, De Tire que il ot toz li cors li tressue, Il prist errant son croc et a Maugis le rue, Sor [l'espaule senestre la broine a conseiie,

2840 Dusqu'en la char li a la grant broche enbatue, Desor l'os de Tespaule s'estoit aresteûe] ; Fol. 16, a. Tant fort sacha Maugis, c'est verltez seiie, [Jus l'abat de Baiart el pre a Terbe drue], [Le] croc de fer depiece corne fist la maçue.

2845 Maugis sailli em-piez, grant peor a eiic. Et met l'escu avant et tret Froberge nue, Ferir va le jaiant sanz point d'aresteiie, Que [la] pel de serpent a fausee et rompue, Le cuir de Capadoque [n'i valt une] letue,

2850 Le jaseran trencha, la broigne a desrompue, Jusqu'à l'os de l'espaule est l'espee corue, De la char li avoit plaine paume tolue. « Froberge, dit Maugis, tu soies absolue, Aine mes ne fu espee de la vostre value. »

2855 Li jaianz fu iriez, si prist sa bezaguë Qui primes li estoit a sa main avenue ; A Maugis l'envoia sanz point d'aresteiie. Maugis estoit guenchiz [qui l'a aperceii'e], [Neporquant desus l'iaume amont li est] férue,

2860 Le cercle derompi que n'i ot retenue,

Outre li a trenchie, la coife a derompue, Une plaie li fist moult grant et estandue, Li sans qui an dévale li torble laveue ; Se Damediex n'an pense fiui fist soleil et nue,

2865 Ne sera mes par lui bataille maintenue.

Maugis fu moult navrez li vassaus combatanz, Li sanz [del chief] li est en contreval corranz, La veùe li torble, or li soit Dex aidanz. Li poples de Tolete est as murs en estant

MAUGIS 1) AIiiHK.MONT 8*7

2870 Et [)rient por Maugis Mahon et Tervagaut; Durement se raerveillent quant il a dure tant Encontre le jaiant qui est corsuz et granz. Et la roïne estoit au gent cors avenant A une fenestrelle par devers Oriant,

2875 [Et] plore por Maugis que elle voit sanglent. Espiez est o li qui le va confortant, Qui li dit: « Doce dame, ne vos démentez tant, Que tant est preuz Maugis, liardiz et combatanz, N'i du[r]era li gloz certes ne tant ne quant. »

2880 Maugis a regarde amont deraaintenant, Li cuers li est creiiz, l'escu a mis avant, Et tint nue Froberge qui fu a l'amirant, ■ol. 16, T h. Et Escorfaus a trete l'espee a .i. trenchant,

Ja aura la bataille qui qu'en plort ne qui chant,

2885 Li jaianz fiert Maugis sor Tiaurae verdoiant, Devers la destre part le va aconsievant, Les pieres et les flors en va juz craventant, Canques il en consieult en va il juz rasant. La coife li trencha a totle jaserant.

2890 Durement le navra li cuivers mescreanz.

Sor latarge senestre va li branz descendant, Tote li esquartelle [del cop qui fu pesant]. Maugis chancela tôt, por pou ne chiet avant, Damedeu reclama le père [roi amant],

2895 Que il par sa merci li puist estre garant.

Maugis fu moult dolenz, n'i ot que correcier, Quant il senti son cors de sanc vermeil moillier; Damedeu reclama qui tôt a a baillier, Et se il ot peor ne fet a merveillier,

2900 Car trop est granz et forz et corsuz l'avresier;

Et Maugis fu moult sages et moult bons chevaliers. Et fu parez des arz li nobiles guerriers, Mes eincoiz se leroit durement ledengier Que il en feïst rien qui li peiist aidier;

2905 [II] tint nue Froberge dont li ponz fu d'or mier, Et va ferir le Turc que il n'a gaires chier ; Grant cop li a done sor son elme d'acier Que li trenche et desbarre desi ou hanepier,

ss mauCtIS d'aigremont

Ne la coife desoz n'i valut .i. denier,

2910 Que plus trenche Froberge que rasoir a barbier; Sentir le fet en char au cuivert losengier, Aval le viz li fet le sanc vermeil raier ; Sor l'espaule senestre covint le branc glacier Et la pel de serpent derompre et depechier ;

2915 Li cuirs de Capadoque n'i valut .i. denier; Le gasigan trencha, l'obère fist desraaillier, Jusqu'à l'os de l'espaule [feri le brant d'acier] ; Le braz endormi si dou félon pautonier, D'une pièce moult grant il ne s'en pot aidier.

2920 Tel duel a et tel ire, viz cuida enragier ; .1. pou se tret ariere por li asoagier, Maugis en appela, sel prist a aresnier : (( [Vassal, comment as nom ? garde nel me noier. > « Maugis. fet il, paien, a mentir ne te quier.

2925 Fiz sui Buef d'Aigremont le nobile guerrier]. » Fol. 16, a. « Par foi, [dist] li paient, [tu fes moult a proisier]. Se tu voloies Deu guerpir et renoier, Trop te donroie avoir et grant terre a baillier; [Escorfroie ma fille te dorrai a moillier

2930 Qui est assez plus noire que more de morier; Si est graindre de moi, bien le puis afichier; De toute Esclavonie te dorrai .i. quartier]. » Et respondi Maugis: « Por néant em-plediez, •Je me leroie eincoiz toz les membres trenchier. »

2935 u Sez or, dit li païens, que [te pri et requier]? Por ce que li jorz faut et [prent a] anuitier, Que fesons la bataille a [bui] mes respitier Desi a le malin que revenrons arier, Et si tenrons l'estor et grant et moult plenier ;

2940 Et si t'en vien hui mes avec moi herbergier. Volentiers [me voudroie] anvers toi acointier. Tu n'i auras [ja] garde, bien le puis afichier; Par [icelui] Mahon qui on doit deproier, Il n'i a Sarrazin tant orgueilloz ne fier,

2945 S'il se [voloit vers toi ne crouler ne drecier]. Que je ne li feïsse toz les membres trenchier ; Meïsmes l'amiral qui nos doit josticier,

MAUGIS d'aIGRKMONT 89

En averoit, je croi, toz premiers son loier. » [Son doi fiert a sa dent por Maugis miex fier].

2950 Maugis s'est porpensez li gentiz chevalier, Cornent qu'il en aviegne après de reperier, Il en ira o lui a son ost herbergier Por veoir la covine a la gent Taversier, « Paien, ce dit Maugis, bien le voeil otroier

2955 Se tu es si ioiaux com je foi anoncier. » « Oïi, dit li paiens, bien t'i porras fier. Or en alons ensemble sanz point de l'atargier. » Lors s'en vint a [Marsile] qui jesoit sor l'erbier, Si le lieve de terre com .i. rain d'oUivier.

2960 Escorfaus li jaianz, qui tant estoit legiers, Corne I. moton le pent a son col par derier. Puis s'en'va droit^a l'ost par .i.'^anti sentier. Li amiral de Perse [sist soz .]. olivier], De ses [plus hauz barons i ot] plus d'un millier.

2965 Quant [il] voit Escorfau[t], n'i ot que correcier, Por le sanc que il voit juz de son cors glacier, Et en après ice se prist esleecier Por ce que il cuida que il fust prisonier. Il dit a Escorfaut: « Biaus sire, bien vegniez.

2970 Que est que vos portez? Est cil dont prisonier? » 16. yo b. « Nenil, dit Escorfaus, il n'est pas si lanier ; Bien pert a mes costez que il a fet segnier, Onques mieudres de lui ne monta sor destrier. Si l'en amai[n]g o moi por [o*moi] herbergier,

2975 Or gardez sor voz membres que n'i ait encombrier, Car vos me verriez ja durement correcier. » Dit l'amiral de Perse : « De ce n'estuet pledier. ') Dont ala li jaianz Marsile desloier, A l'amiral le rent par son poi[n]gsenestrier

2980 Et li a dit : « Biau sire, tenez cest prisonier. C'est .1. des filz [Galafre] le cuivert loseiigier Qui [fist Braimant ocirre au félon soudoier]. » « Par Mahon, dit li rois, jel ferai escorchier. » « Sire, ce dit [Maugis], ce poezbien lessier,

2985 [Ce n'est pas .i. garçon a issi ledengier.

Demain] nos combatrons [laienz] en ce gravier,

7

90 MAUGIS n AIGREMONT

Et moi et Escorfaus qui moult fet a prisier. Se il me puet conquerre el grant ester plenier, Escorfine sa fille me donra a raoillier,

2990 Et de Marsilion vos porrez [mielz] vengier ; Et vos vos en irez, se le jaiant conquier, Arierc en vostre terre que devez josticier. » Quant l'amiral Tentent, le sen cuide changier: « Par Mahomet, dit-il, le père droiturier,

2995 S'en si le puez conquerre au fer et a Tacier,

Cuite te claim Persie et [ma] teste a trenchier. » « Qui vos vodra de ce, dit Maugis, replegier? » « Par Mahomet, dit il, que je doi deproier, Se tu en vels .i. plege, [auras en] .ii. millier. »

3000 Adont eu apella de Perse les princier

Que de ce le plegaissent li prince droiturier Envers Maugis le ber qui de ce le requiert, Et il li dient : « Sire, vos volez foloier. .1. foibles occit bien .i. [moult] fort chevalier,

3005 Sorcuidance fet tost .i. fort home plessier. » « Par Mahon, dit li rois, il Testuet otroier, Car a lui ne durroient .iiu^ chevalier. » Adonques le plevirent si mestre conseillier Fol. 17, a. A tenir le covent [leaument sanz boisier,

3010 Mes n'i a .i. tôt sol partir veille au marchier]. Lors le vont a Maugis plevir et fiancier. Li rois livre Marsile a .i. sien charterier, Maugis et Escorfaux se vont deshaubergier. Moult paine li jaianz de Maugis aesier,

3015 Mes oiiques n'acointa si félon pautonier. Maugis fu desarmez li nobles poigneor 0 le jaiant el pre qui estoit poinz a flor ; Moult li fet Escorfaux grant joie et grant honor, Car conquerre le cuide demain au fort estor ;

3020 Escorfine sa fille li donra a [usor]

Por ce que l'a veii de si fiere valor ;

Mes li vilainzle dit, l'avez pluisor,

Que de ce que fox pense remaint assez segnor.

Moult deraaine grant joie Escorfaux Faumacor,

3025 Et en Tolete avoient mcrveillose peor

MAUGIS d'aIGREMONT 91

Que de Maugis cuidoient, le hardi poigneor, Que il se fust rendus a la gent paienor Et les eust guerpiz, si en ont grantpeor. Espiez s'en issi quant failliz fu le jor : 3030 Tant avoit l'ost cerciee environ et entor Que il o le jaiant a trove son segnor ; De la gent de Tolete li conta la dolor, Que il inainent por lui et la très gi-ant tenror, Et il a respondu: « Il font moult grunt folor, 3035 Car demain seront [tuit jeté de cest error]. » Puis a dit au jaiant : « Sire, par grant amor, Se il vos vient a gre jusqu'à demain au jor Me replegiez Marsile, si ira a s'oissoi". » Il respont : « Volentiers, por Mahon que j'aor. 3040 S'il 1 a qui m'en soit de rien contreditor,

Je metroie ja l'ost [en] moult'grant tenobror. » Adonques l'amande que il n'i fet [demor], A Maugis le livrale noble poigneor Et s[i] li a baillie .i. mulet arableor ; 3045 Forz de l'ost le convoient de la gent paienor Enfreci a lolete la fort cite major. ' Escorfaux li jaianz ariere retorna, [Venus est a Maugis que forment honora]. Marsiles en Tolete parla posterne entra î.rob. 3050 Enfrec[i] au i)ales ou Baligans esta ;

Li bernages entor lui erraument s'aresta, De Maugis tôt le voir lor [dist et raconta] Cornent o le jaiant herbergier en ala Et coment de matin a lui se combatra : 3055 « Ou il sera veincuz ou [nos délivrera]. » a Segnor, dit Espiez, ne vos démentez ja, Car a lui li jaianz [rien ne conquestera]. » Atant se départirent, la parole fina. Il sont aie cochier, [tant que il ajorna], 3060 Marsiles et Baligans [par matin se leva],

Sont vestu et chaucie, chascuns après s'arma, .111^. des plus haux homes [ensemble] o lui mena, Par la porte s'en issent que l'en lor desferma, Et sont venu au champ que l'en lor devisa.

92 MAUQIS 1) AIGREMONT

3065 Maugis o le jaiant qui hersoir l'enraena

Par matin s"est levez, si cora l'aube creva, [Vistement s'est] armez, desor Baiart monta ; Et li jaianz [s'adoube] que [plus] ne demora. Qui vodroit deviser les armes qu'il porta,

3070 Anuiz seroit a dire tant em-prist et charja ; El champ vint [a] Maugis ou l'erbe verdoia, Li pueples de Tolete d'une part s'arota Et icil de Persie entor s'avirona ; Li amiral i est qui le champ gardera.

3075 Maugis sist sor Baiart, le paien desôa,

Puis a brandie Tante, l'escu [vers lui torna], Mes li félons paiens de rien ne le dota ; .1. dart avoit sesi, a Maugis l'envoia Que l'escu de son col li fendi et [perça],

3080 Mes li hauberz fu forz, mie ne desmailla ; Et Maugis le feri qui pas ne l'espargna, Le cuir de Capadoque [derompi et coupa], Gasiganz ne hauberz onques ne li aida, Del sanc qui est issuz [l'erbe en vermeilla] ;

3085 Li jaianz fu navrez, [de courout tressua], Se Damedex n'en pense qui le mont estera, Cest premerain assault chierement li vendra. Or le garisse Dex qui le monde forma Li jaianz fu navrez, del sen cuida issir, F. 17. a. 3090 De son sanc vit la terre environ lui covrir, Et si granz est la plaie que ne porra garrir ; Il cort [a Maugis sus par merveillos aïr Et tint] une grant hache, [grant cop l'en va ferir Amont] desus son elme que 11 a fet croissir ;

3095 Plaine paume l'en fet a la terre chaïr ; La hache esroona, aval prist a jalir, .1. pou navra Baiart, [moult le fist effreïr] ; Onques Maugis nel pot [governer] ne tenir, [Ainçois lienist] et fronche et comence a [saillir] :

3100 Les piez deriere jeté par merveilloz aïr, A Escorfaut les fet sor les costez sentir, Et li a fet del cop [si forment estordir] Que sor ses piez ne pot estre ne sostenir ;

MAUGIS d'aiGREMONT 93

Einçoiz l'estut a terre sor ses paumes cliaïr

3105 Et jMaugis d'autre part a la te re flatir.

[Il est] sailliz [en piez] por son coi'S garantir Et a trete Froberge [dont le brant fist forbir], Et cort sus au jaiant qu'a terre voit jesir ; Mes il se releva, n'ot en lui qu'esraarir,

31 10 Et Maugis le [fiert si, c'onques nol volt guerpir], Sor la cuisse senestre [qu'il li fist endormir]. Le cuir de Capadoque par desus desraentir, Gasigan et haubert tôt a fet desartir, Desoz les dou jenoil fist Froberge venir ;

3115 Près ne Ta afole, tôt l'a fet [esbahir],

Mes il li vodra ja, se il puet, chier [merir] .

Escorfauz li jaianz fu forment aïrez, Quant il voit que Maugis l'a einsi assené, .1. pou se tret ariere, si Ta aresone :

3120 « Par Mahomet, dit il, moult es de grant bonté. Diva, car me croi erre, si feras que sene, Si renoie ton Deu qui en croiz fu pêne Et la loi que tu tiens et la crestiente ; S'aore Mahomet qui tant est honerez ;

3125 Je te menrai o moi qui moult t'ai [aame], En la grant Ethiope .i. estrange règne Ou ja ne luica lune ne soleil ne clarté. Ileques te ferai riche roi corrone )1. 17, v b. Et te donroi ma fille au gent cors honere,

3130 Escorfine ma fille, qui tant a de biaute;

Qui est assez plus noire que nuz charbons trieblez. Et s'a les eulz bellonz demi pie mesurez, .1111. aunes et demie a de lonc en este, Si a corbe l'eschine et les piez bestornez,

3135 Le nés a tôt pelu et le viz remuse.

Les doiz et granz et lonz, s'a de jales plentez, Une tor abatroit a ses ongles grater. Se tu l'as, tu seraz moult bien emparentez, De jaianz tu [porras] bien .c. en ost mener,

3140 .Ja doter ne poras ne roi ne amire, »

Et Maugis respondi : « Trop [avez flavele], Isi fez mariages ne me vient pas a gre.

04 MAUGIS d'aiGHEMONI

Ja ne Totroierai, si m'auras conquerre. « Quant li jaianz Toï, por pou n'est forsene, 3145 II a trete l'espee qui li pent au coste, Une toise ot de loue et demi pie de le, Et n'ot que .i. trenchant qui bien ert afilez. [Va requerre] Maugis au corage adure. Quant Maugis l'a veu, forment l'a redote, 3150 Damedeu reclama le roi de maïste

Que il le gart de mort, se il li vient a gre, Car trop est li jaianz et crueulz et membre. 11 tint nue Froberge, si a l'escu levé. Li jaianz li aja .i. ruiste cop done 3155 Par desus en l'escu qui fu d'or painture, Par desore la bocle Ta fendu et cope, Par devant Maugis chiet en .ii. moitiez el pre, Qae devant la poitrine l'a li branz encontre: Plaine paume li trenche del blanc hauberc safiTre, 3160 Par desus la memelle Ta durement navre. Se fust .1. tôt seul doi li branz avant colez, Maugis li bons poignieres eiist son tens fine ; Mes Damedex de gloire l'a gari et tense. Il tint nue Froberge dont li branz fu letre, 3165 Et feri le jaiant par si grant [poeste]

Desus la hanche destre par desus le coste, Fol 18, a. Gasiganz ne hauberz ne li a point dure,

Ausinc trenche la cuise com .i. [osier] pelé. Adont est 11 jaianz a la terre verse. 3170 Quant l'a veii Maugis, Deu en a aore, Il est passez avant, le chief li a cope. Le bernage de Perse a Maugis apelle : « Segnor baron, dit il, envers moi entendez: Ai ge en assez fet? dites [en] vérité. 3175 Or voeil le covenant que vos m'avetz [donne]. » Et cil ont respondu: « Ja ne vos ert vae. Moult par fist l'amiral estrange folete Qui jurer le nos fist par sa ruiste fierté ; Mes por ce[^que il est nostre droiz avoez, 3180 Ja [por ce ne leron qu'il ne soit] afole. » A Maugis l'ont errant etbaillie et livre,

MAUGIS D AIGREMONT 95

[Et Maugis a Marsile Ta manois présente ; « Or en fêtes, dist il, la vostre volente. » Marsile tret Tespee, le chief li acope],

3185 Or a vengie son père Galafre l'amire.

Aquillanz de Maiogre, li forz rois corronez, S'en est partiz par ire et ses riches barnez. Marsile et Baligant a li rois desfiez, Car l'amiral de Perse [ert] de sa parente ;

3190 A Valdormant [s'] en va, une bone cite.

Et li baron de Perse sont el champ [retorne], Por [segnor] que il n'ont ont ensemble parle ; Tant [en ont] conseillie que il sont acorde A .1. des filz Galafre, Baligant [le puisne],

3195 Avec aux l'ont em-Perse a grant honor mené; Si l'ont fet amiral et segnor dou règne, [Puis secorrut Marsile] vers Charle l'adure Quant en Roncevaux ot le dextre poi[n]g cope. Maugis est a Tolete et li baron entre ;

3200 Marsilion [ont] fet roi et [ont] segnor [clame], Son seneschal a fet de Maugis le sene ; Durement est [dotez], serviz et honerez, Moult l'aime la roïne au gcnt cors [acesme], ol. 18, r" b. Quant il ont leu et aese, si font lor volente.

3205 Einçoiz que li bernages fust partiz et sevrez, [Est] Marsiles li rois [ensemble a eus clame] D'Aquillant de Maiogres [qui l'avoit deffie], [A la mort fu] son père com traîtres [prove] Et si tenoit de lui trestote s'irete:

3210 « Or vueil aler sor lui, car il m'a desfie. » Et il ont repondu : « Or n'i ait demore, Mes movons orendroit, [tuit somes] apreste. Ja ne finerons mes en trestot nostre ae, Si [l'auron mort ou pris, ou son païs gaste|. »

3215 Quant [Marsiles 1'] entent ses en a mercie, Maugis son seneschal a son ost comande : (( Je remeindrai ici jusqu'à .vm. jorz passe ; Se il vos croist besoinz, tost ère a vos aie. » (( Sire, ce dit Maugis, a vostre volente. »

3220 Adont sont li hernoiz et li somier torse

96 MAUGIS D AIGREMONT

Et murent de Tolete fervestu et arme, Durement vers Maiogres [se] sont achemine. Or chevauche Maugis li nobles combatanz Droiteraentjvers Maiogres [sor le roi Aquilantj.

3225 Tant erra li vassaux a son empire grant

Que a une'[avespi-ee] vindrent a Valdornuint, La [cite estormirent] et deriere et devant; As armes sont corru li petit et li grant, Sefjant?et chevalier, li joene et li enfant,

3230 Kt li rois Aquillanz fu as murs en estant., Etla':roïne Isane o le cors avenant Qui ante estoit Maugis au corrage vaillant, Fille Hernaut^de Monder le hardi corabatant. S'or i seiist Maugis de son lignage tant,

3235 Sachiez de vérité le cuer eiist joiant. Ysane la roïne o le cors avenant RoiAquillant apelle, s[i] li dit son semblant: (( Biaus sire, dites moi, por Deu omnipotent, Qui est de ceste ost sire qui le va chadelant? »

3240 ((Dame, dit il,?Maugis, por voir le vos créant.

Moult est bons chevaliers et [en Deu bien créant]. On ne set en Tolete nul mestre plus sachant. Ce est cil qui occit Escorfaut le jaiant. Fol. 18, va. Et si fu morz par lui de Perse Famiranz

3245 Qui mes amis estoit et mes apartenauz ; Et or me va cist hom mon païs degastant. Bien voi que sanz doraage ne serons départant, Car n'a tel chevalier desi en Oriant. » Quant Tentent la roïne que si estoit vaillant,

3250 Moult le va durement en son cuer enamant Et, por ice qu'il dit^qu'il est en Deu créant, Ne sera mes aese en trestot son vivant, S'aura de lui eii son bon et son talant. A iceste parole ez vos venu errant

3255 Brandoine de^Maiogre qui fu filz Aquillant Etj[la roïne] Ysane,' [chevalier fu] vaillant Et fu cosinz Maugis le hardi combatant. 11 a dit a son père : « Sire,^por Tervagant, Issons nos en la fors, n'alons pas delaiant.

MAUGIS I) AIGREMONT

3260 Desfendomes no terre a l'acier et au brant,

Que il au départir ne s'en voisent gabant, » a Bien dites, dit li rois, biaus filz, je le créant. » Del pales descendirent [Sarrazin a itant], Chascuns monte ou destrier isnel et remuant.

3265 Li rois Aquillanz sone son grelle d'olifant, Entor lui sont venu si home [assemblant], Devant le grant pales soz .i. pin verdoiant.

Aquillanz de Maiogre fu moult preuz et vassal Et Brandoines ses lielz [fort et fier et] leal,

3270 Et fu cosins Maugis le baron natural;

De Valdorraant issirent a moult fier batestal Et sont as Tolosanz assemble en .i. val. La peiissiez veoir .i. fort estor champal, Tant chevalier morir et fuïi' tant chevyl.

3275 Lor règnes traînant [entre] lor piez aval : De sanc et de cervelle cuevre lesablonal. Ez vos le roiBrandoine le pendant d'un costal Sor .1. cheval corrant qui fu roi Edoal, Soz [Cordes] la conquist la fort cite real ;

3280 La lance abessa qui fu forz et poignal, .1. baron de Tolete fiert sor l'escu boclal Que il li a [percie] soz le bocle a esmal, Et le hoberc trencha ausinc come .i. cendal. 18, vb. El cors li met le fer, juz l'abat de! cheval,

3285 Puis a sachie le brant o lejpon de cristal. A .1. autre baron en done cop mortal, La teste fet voler devant lui el pi'aat, Puis escrie : Maiogres ! li rois emperial. En la presse se fiert et fet grant batestal,

3290 A lui ne dure rien que il ne tort a mal,

Moult i ot fier esto)* de celé gent grifaigne Par devant Valdormant en [la large] Champagne. Ez vos roi Aquillant sor .i. destrier d'Espaigne, Cui il ataint a cop il l'ocit et mehaigne,

3295 II n'en ataint nés .i. qui de lui ne se plagne; Mes il en aura ja dolerose gaajgne Car Maugis vint poignant, desploie[e] l'ensagne. Et fiert roi Aquillant le mestre chevetagne,

98 MAUGIS d'aIGREMONT

Que li perche l'escu ausi come[fustane, 3300 [Ne le hauberc desouz ne vaut une chastaigne] , Très par mi leu de) cors son roit espie li bagne Que mort l'a a])atu [au pie d'June montagne. Ce n'ert hui mes sanz perte que li estors remagne. Quant Aquillanz fu morz, moult i ot pesant cri. 3305 Grant duel en fet Brandoines au corrage hardi Et tuit si home en sont dolent et amorti ; En Valdormant l'emportent, si ont l'estor guerpi, Puis ont les portes closes, n[e s']i sontalenti. Moult fu li rois plorez ou pales segnori. 3310 Grant duel en fet Ysane au gent cors eschevi, Forment maudit Maugis et qui l'enjenui, Et tote si ligniee et cels qui l'ont norri, De Damedeu de gloire qui le monde establi. S'ele le coneiist, ne deïst pas einsi, 3315 Car fllz ert de sa suer, nies Hernaut le ûori. Aquillanz de Maiogres fu moult bien seveli Et gardez jusc'au jor que il fu escleri ; Devant l'autel Mahon fu li cors enfoï. [La roïne le] plore o le cors eschevi, 3320 Mes vos l'avez sovenf en [proverbe] Que joene dame a tost oblie viel mari. Autresi tost mist elle Aquillant en obli Porl'amor de Maugis qu'ele par amoit si Que dormir ne pooit ne par nuit ne par di. F-lD-r-a. 3325 Et Maugis li vassaux onques n'i atendi. Par devant Valdormant seloja et tendi, Chascun jor après autre fièrement assailli, [Onques n'i pot forfaire vaillissant .i. espi] Dont il ot moult le cuer correcoz et marri. 3330 Environ Valdormant fu Maugis longuement, Mes il n'i pot entrer, si ot le cuer dolent, Et la roïne Ysane li reraanda sovent Ses amors par mesage [tres]tot priveement [Par Espiet le ber] ou se fie forment, 3335 Qui entroit en la vile [trestot a son talent]. .1. mes vint a Maugis par .i. avesprement Qui de par la roïne [cent] mil saluz li rent,

iMAUGIS D AIGRKMONT 99

Et li dit en l'oreille et conte bellement

■"Corament la roïne est por lui en graiit tormentj : 3340 (( Elle vos mande, sire, je[l]vos di [leaumentj

Qu'a li alez parler a l'esclerissement

Par la fausse posterne a la roolie qui pent.

Vos n'i aurez ja garde ne point d'encombrement. »

(( Amis, ce dit Maugis, [a son commandement]. 3345 Je irai volentiers, ce sachiez vraiement,

Se m'en dévoie mètre en grant perillement. »

Atant s'en [part] li mes, a Maugis congie prent

[Et vient a la roïne, si li dist errarament

Tôt ce qu'il a trove et tôt le covenant. 3350 Quant la roïne l'ot, de joie s'en estent],

La nuit ne pot dormir, ainz fu em-pensement ;

Car qui aime de cuer, il n'oblie néant,

Et il anoie moult a qui [s]a joie atent.

.1. pou devant le jor se lieve isnellement 8355 Maugis li combatanz par son fier hardement,

De son ost est issuz soef et bellement,

En .1. bliaut de soie fu vestuz purement

Et si porte Froberge qui au coste li pent.

Ne mena home nul, einçoiz va simplement, 3360 [Forz] Rspiet le ber ou se fie forment.

[Est bien] droit s'il si fie, qu'il l'aime durement.

Or le conduie Dex li père omnipotent. Maugis part de son ostli gentiz bacheler,

Ne mena o lui home ne compagnon ne per, 3365 Ne mes que Espiet que moult s'i pot fier,

Ne n'i volt armeiire forz Froberge porter.

A la fause posterne vindrent a l'ajorner

Ou estoit la roïne o le viaire cler

Et atendoit Maugis que tant pooit amer, I. 3370 Elle avoit fet les gaites a lor hostiex aler.

Espiez vint a l'uiz, l'anel prent a croUer ;

La roïne Toï, si lor vint desfermer,

Et il entrèrent enz, font le verroil torner.

Et Ysane s'en cort sanz point de demorer, 3375 En .i. vergier [s'en veit .i. paile a or geterj,

Elle et Maugis s'i cochent por lor cors déporter.

100 MAUGIS DAIGHEMONT

Espiez sor le mur s'est alez acoter,

Car ne volt lor covine veoir ne regarder ;

Et voit le roi Braudoine chevaucher et errer

3380 A .V.' chevaliers por la vile garder.

Or puet a la roïrie Maugis trop demorer. Les besierz par amors ne porroit nus conter, Braz a braz sont cochie, si se voelent joer, Il le bese et acole, ne s'en pot sooler ;

3o85 Jorz prist a esclerier et solaux a lever, Adout pot 11 .1. l'autre veoir et esgarder, Elle jeia les braz, pi'is l'a a acoler, Les chevox sor l'oreille li {)rist a reverser, L'anel d'or i [voit] pendre, si lest les braz aler ; . 3390 Bien l'a reconeû, color prist a muer, Sa robe [que levoit], fet ariere boter Et rabessier aval qui qu'en doie peser. Quant Maugis l'a veii, prist [li a demander] : « I aurai ge dont garde ? Je vos voi moult penser. »

3395 Elle respont : « Nenil, ne vos estuet doter, Que ja n'i aurez mal dont vos puisse garder ; Mes [une rienj me dites, ne[l] me devez celer : De quel gent estes vos ? de paiens ou d'Escler ? Ou il croient en Deu qui se lessa pener

3400 En la seintiesme cioiz por son pueple sauver ?

Et qui est vostre père ? cornent se fet nomer ? » « Dame, ce dit Maugis, foi que doi .S. Omer, Ne sai [qui] filz je sui, bien le vos pui jurer ; Mes la fee Oriande, que Dex puist honorer,

3405 Qui [souef] m'a norri tant c'or sui bacheler,

M'a dit que mes père est Bues d'Aigremont li ber, La duchoise, ma mère, o le viaire cler ; Tuit mi oncle sont conte, duc et domaine et per ; Me la ou je fui nés, a Aigremont sor mer, F. 19, va. 3410 Ot .i. estor [pesant] qui moult fist a doter. .1. esclave m'embla, si com conter. » « C'esf voirs, ce dit la dame, sachiez par vérité, Je sui suer vostre mère, fille Hernaut de Moncier ; Or devons Damedeu moi et vos [mercier]

3415 Et la seinte pucelle ou degna aombrer,

MAUGIS D AIGRKMONT lui

Que de pechie nos a fet einsi délivrer. Près ne nos a deables en enfer [fet] alci', Damedeu en devons moi et vos aorer. » « Biaux nies, dist la roïne a la clere façon,

3420 Voireraent es mes nies, filz duc Buef d'Aigremont, Vostre raere est ma suer, que de fi le set on, Fille Hernaut de Monder o le flori grenon, En tote ceste terre ne set on si preudon ; Mes, la ou fustes nés, ot [.i. est or félon] :

3425 Dui fustes a .1. lit [ambedui] valleton,

Embla vos .1. esclave qui ert en sa meson. L'autre prist .1. paiens qui devint ne set on. Rois Aquillanz me prist [en] la grant [contençon] Et m'en aporta ci en ceste région ;

3430 De lui ai roi Brandoine qui est de grant renon, Chevaliers est as armes que el mont n'a si bon. Par l'anel vos conoiz qui volt d'or maint mangon. Moult sui liée etjoiaiiz quant nos vos conissons. Près ne somes torne a grant [dampnation]. »

3135 a Dame, ce dit Maugis, Damedeu en loon.

Moult m'est bel quant je sui de vostre nacion. Ne serai mes aese tant [comme nos vivron, S'aurai veù mon père le riche duc Buevon Et ma mère la gente qui Dex face pardonl. »

3440 A iceste parole estes vos le troton Espiet le cortoiz a la clere façon. La, ou il voit Maugis, si Ta mis a reson : « Sire, voz dosnoiers ne vos fet se mal non. Trop poez demorer, foi que doi .S. Simon.

3445 Roi Brandoine est la hors, o lui maint compagnon, Vostre ost a assaillie entor et environ. » « Or tost, ce dit Maugis, vistement en alon ; Mes je ne sai cornent hors de ceanz issons. Car je sui desarmez em-pur mon ciglaton,

3450 Se paien nos [encontrent, ja n'en eschaperon]. ;9, b. Dex ! c'or ne tie[n]g au frain Baiart mon arragon I » Biaus nies, [dist la roïne], n'en aiez sozpeçon, Bon cheval vos donrai et armes a fuison. » Tôt coiement le raaine sus el mestre donjon.

102 MAUGIS d'aIGREMONT

3455 [Si li avoit vestu] .i. haubert fremillon

Et lacie le vert elme a [cercle] d'or enson, Moult bien l'a adobe, aine n'i ot mesprison. [Il] a çainte Froberge au senestre giron. Elle li amena .i. bon destrier gascon,

3460 Et Maugis i monta, onques n'i quist arçon, Puis a prise la lance et Tescu [au lion]. La roïne adoba Espiet le baron, Forz les mist de la vile, que nés aperçut on. Maugis vint a l'estor, brochant a esperon.

3465 Espiez va devant plus fiers que i. lion,

Tint l'escu a senestre, a l'autre le penon,

Vet ferir .i. païen en l'escu a lion

Que l'escu de son col li peçoie et confont,

Et l'obère de son dos li desmaille et desront ;

3470 Parmi le cors li met fer et fust et panon,

Mort l'abat del cheval qui qu'en poist ne qui non. Quant le voient paien, moult esfrae en sont, Li .1. le dit a l'autre coiement a bas ton : « Se il fut si paranz corne .i. autres hom,

3475 N'eùssiens pas tel duel ne tele raarison ; Mes ce est .i. raboz, apaines le voit on. Toz soit icil honiz qui fist l'engendrison. Nen s'en pert sor la selle forz le hiaume reont, Et si nos a si mort .i. nobile baron. »

3480 (( Voire, ce dit li autres, honiz soit ses chaon, Mes je Tirai ferir, foi que je doi Mahon » Atant brochent ensemble li troi paien félon, Vers Espiet en vont;poignant tôt le sablon ; Li [premiers] i failli por ce que fu trop cors,

3485 Desus passa la lance bien .i. aune de Ion ; Li paiens fu iriez quant failli ot adont, Et li du! le ferirent en son dore arcon : Lor lances peçoierent, si volent li tronçon, Quar la selle estoit d'os d'un oUifant moult bon.

3490 Aine Espiet ne porrent removoirde l'arçon. Fol. 20, ro a. Et il a tret l'espee qui li pent au giron, L'un en a si féru parmi son elme amont, Qu'en .II. moitiez le fent, s'en volent li tronçon;

MAUCtIS n AKlREMOxNT 103

Jusques el piz le fent des le chiefen amont. 3495 Cil vole juz a terre ou il vosist ou non;

Pui? escrie s'ensegne hautement a cler ton. Atant ez vos Maugis brochant a esperon, Et fiert >i le premier destorz le confanon Que H perce l'escu, ne li volt .i. boton, 3500 Ne li hauberz desoz vaillant .i. esperon. Parmi le cors li met le hante et le penon, Tant com hante li dure, l'abat mort de l'arcon: Puis a trete Tespee qui li peut au giron, [D'un autre prist la teste par desonz le menton, 3505 Puis escrie : « Toleite ! or i ferez, b'aron]. » Si home le conurent quant oïrent le ton. Tôt entor lui saillirent chevalier et geldon, Lapeiissiez veoir [moult] fiere chaplison. Mes rois Brandoines n'ot de gent se petit non, 3510 Onques as Tolosanz n'orrent nule fuison,

Tuit sont et mort et pris a grant destrucion, Brandoines voit la perte et la [confusion], Le cheval point et broche par grant aïreson, Va ferir .i. des homes au roi Marsilion, 3515 Que escuz ne hauberz ne li fist garison ;

L'espie li mist ou cors plus d'une aune de Ion, Au retrere la lance en osta le reignon, Cil chaï a la terre ou il vosist ou non, Puis crie Valdorraant clerement a haut ton. 3520 Atant ez Espiet apoignant de randon,

11 a brandi la lance, destort le confanon, Par devant roi Brandoine a occiz .i. gloton ; Et quant le voit le roi, si fronci le grenon: « Qu'est-ce, fet il, deable et dont vient si fez hou 3525 Qui mon home m'a mort que tant âmes devons? Cuidai ce fust .i. enfes, [et] por ce l'espargnon. Mes n'i garra huimes par mon Deu Baratron. » Lors broche le cheval par merveilloz randon, La lance besse droite, destort le confanon, 3530 Et fiert si Espiet par deseure l'arçon Que lui et le cheval abati en .i. mont, Et petit s'en failli que li cox ne liront;

104 iMAUGIS d'aIGREMONT

Fol. 20. b. Mes Espiet saut sus plus tost qu'esmerillon, Et tint trete l'espee au pon dore enson,

3535 Plus fu longue de lui demi pie de grandor. Atant ez vos paiens qui avirone Font; Ja perdist Espiez ou il vosist ou non, Quant Maugis vint poignant sor le destrier gascon, .1. destrier li rendi c'ot conquis en l'estor,

3540 Espiez i monta, n'i fîst demorison,

Quant il fu a cheval plus fu fiers de lion. Dont renforce l'ester et la grant chaplison, Et cil de Valdormant n'i orrent plus fuison : Brandoines voit la perte et la destrucion,

3545 Moult par en est dolenz et maine grant friçon. Vers la cite torna por avoir garison, Mes il n'i pot entrer, dont il ot marison, Car Maugis fu devant et maint autre baron. Li rois d'autre part torne a coite d'esperon.

3550 Maugis s'eslesse après bruiant corne faucon,

Une grant lieue plaine [l'encliauce] de randon, Ata[i]gnant l'est venuz lez le pui d'Orion, Maugis li escria : « Retornez, Esclavon ! Vo fuite ne vos volt .i. [faus] denier de pion. »

3555 Rois Brandoines [l'oï], si torna l'arragon,

Moult fu liez et joianz quant [ne vit se lui non], Bien l'a reconeii quant sa reson, Fièrement li escrie : « Foi que je doi Mahon, Ne fuisse pas si liez del trésor Salemon,

3560 Com je sui quant je t'ai [ci] o moi a bandon. Tu oceïz mon père Aquillant le baron, Hui est venus li termes qu'en auras guerredon. Orrendrbit te desfi, n'ai cure de sermon. » Il se sont eslongie le tret a .i. bojon,

3565 Puis si lessierent corre sanz point d'arestison, Granz cops s'entredonerent es escuz a lion Que il les ont perciez [et fausse li blazon. Li hauberc furent fort, n'en rompi chevillon. Ambedui s'entrabatent envers sus le sablon,

3570 II saillirent em-piez plus tost qu'esmerillon]. Ja i aura bataille, graindre ne vit nus hom.

MAUGIS d'aIGUF.MoNT 105

Li (lui cosin germain se sont entrabatuz, Tost et isnellement sont em-piez [revenuz] Et iraient forz des fiierres les branz d'acier mol u/. >,v*a- 3575 Qui plus reluisent cler que n'est li orz batuz Et trenche[ntl jilus soef que rasoirs esmoluz. Meintenant s'entreviennent embrachiez les escus, Moult granz co[)Sse don[er]ent sor les elraes agus Que les flors et les pieresen [ont] juz abatus :

3580 Par desoz les bons branz sont quasse et rompus. Sor les hauberz descendent li Ijom brantesmolu, Em-plus de .xxx. leus se sont es cors feruz, Des plaies est 11 sanz a grant randon issus, Enscinglentez en est [entor] li prez herbuz.

3585 [B]randoines fu moulz preuz, forment [fu] irascus Que Maugis n'est pïeça recreanz et vencuz, Moult durement em-blasme Mnhom et ses vertus ; Il tint trete Tespee, s'est a Maugis corrus, Merveilloz eop li doue sor [l'elme a or batus]

3590 Que li trenclie et desbarre, ne li volt .ii. festus. De la coife li a les clavainz [descousus], Par desoz les chevox est li charnaus fendus; Se ne lornast [l'espee], tôt l'eiist porfendu ; [Sus la targe dorée est li brans descendus],

3595 Tôt droit parmi la guige en trenche cuir et fu ; Sor la coife a senestre en est li branz venus Si que bien le trencha den^rant (jui fu moluz ; Tant trencha del clavain qu'il en a conseil, Et puis les garnemenz [(ju'ilot dessous vestus].

3600 En char senti Maugis le branc d'acier tôt nu. Et sailli en travers, ne fu mie esperduz, Par tenz fu il de mort gardez etdesfenduz. Maugis fu moult dolenz del eop qu'il a [reçus], Ne set [comment le] face, tient soi a deceû.

3605 Car Brandoines li rois est de moult grant vertu. Et nés [est de son lin et de sa tante] issuz, Si deiissent endui estre ami et dru ; Et, se il le déporte, bien s'est aperceii, Tost li ertde son cors chierement mescheii.

3610 Lors prie Damedeu qui ou ciel fet vertu,

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10(1 MAUGIS d'aIGREMONT

Que il le gart de mort et d'estre confondu, Et les amaint ensemble a joie et a [saluz].

Orfu Maugis en dote et en moult grantesfroi Que son cosin n'ocie ou tant a de [boufoi], r.20, vb. 3615 Moult Tem-priasa mère Ysane em-bone foi ; Mes, se il le déporte, il n'a cure de soi, Cil l'aura tost occiz a tort et a belloi. Décernent en deprie Jhesu le sovrain roi Que d'aux .n. apesier preigne a chascun conroi.

3620 Brandoines s'esvertue, qui fu de grant pooir. Et vint vers lui le pas bellement par l'erboi Ettintl'espee nue [au pon] d'or arraboi. Maugis lieve l'escu qui fu [tjesanz et quoi, Et li paiens i fiert qui fu de pute foi.

3625 Bien l'en trenche [le cuir] et abat en l'erboi, Jusqu'à la char li a tôt derompu l'agroi Et jusqu'à l'os li a rompu la char plain doi. Li sanz vermaux l'en raie [jusc'au neu delbaudroi]. « Sire Dex, dit Maugis, or sai ge bien et voi,

3630 Se je plus le déport, que durement foloi,

Car, se plus [le manoie], n'espargnera pas moi. » [Atant li est venu parmi le genestoi]. Ja i aura bataille, si com je pens et croi. Si fort ne fu veûe en ost ne en tornoi.

3635 Maugis voit le paien [moult] orguilloz et fier [Qui] forment le ledenge a l'espee d'acier, [Bien set que déporter ne li aura mestier ; Comment il soit [u]imes d'ocire et de plaier]. Desfendre le covient por sa vie alongier.

3640 II tint nue Froberge, qui tant fet a prisier.

Et fiert le roi Brandoine sanz point de l'atargier.

L'iaume li a fendu a tôt l'obère doblier.

Tôt li arez le poil delez le henepier ;

Se ne tornast l'espee [el poing] au chevalier

3645 Son cosin eiist mort sanz point de [recovrier],