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ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME DEUXIÈME.
SOUS PRESSE
Pour paraître chez le même libraire. OEUVRES DRAMATIQUES DE SCHILLER,
TRADUITES DE L'ALLEMAND.
La première livraison paraîtra le 20 mars prochain. ( On distribue le prospectus chez l'e'diteur. )
IMPRIMERIE DE F AIN, PLACE DE L'ODÉON.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LETOURNEUR.
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE
PAR F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON
PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SHAKSPEARE,
PAR F. GUIZOT.
TOME II.
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A PARfô,
CHEZ LABVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL.
M. DCCC. XXI.
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AVIS.
M. A. Pichot, collaborateur de M. Guizot dans cet ouvrage , et auteur de la traduction française des Œu- vres de lord Byron et de celle des poésies de sirWalter Scott, prie le public de ne point le confondre avec la personne qui s'est permis d'attribuer a lord Byron un roman intitulé Irner. Nous aurions pu multiplier les ré- clamations dans les journaux ; mais le public a déjà jugé de quel coté était la bonne foi.
Tom. IL
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University of Ottawa
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NOTICE SUR LA TEMPÊTE.
((Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel , » dit à la fin de la Tempête le vieux Gonzale tout étourdi des prestiges qui Font en- vironné depuis son arrivée dans l'île. Il semble que , par la bouche de l'honnête homme de la pièce , Shakspeare ait voulu exprimer l'effet général de ce charmant et singulier ouvrage. Brillant , léger , diaphane comme les appari- tions dont il est rempli , à peine se laisse-t-il saisir à la réflexion ; à peine , à travers ces traits mobiles et transparens , se peut-on tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une contexture de pièce , des aventures , des sentimens , des per- sonnages réels. Cependant tout y est , tout s'y révèle ; et, dans une succession rapide, chaque objet à son tour émeut l'imagination , occupe l'attention et disparait , laissant pour unique trace la confuse émotion du plaisir et une im-
ij NOTICE
pression de vérité à laquelle on n'ose refuser ni
accorder sa croyance.
« C'est ici surtout, comme le dit Warburton, » que la sublime et merveilleuse imagination de » Shakspeare s'élève au-dessus de la nature sans » abandonner la raison , ou plutôt entraîne avec » elle la nature par-delà ses limites convenues.» Tout est à la fois , dans ce tableau , fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de l'ou- vrage y comme s'il était le véritable enchanteur entouré des illusions de son art , Prospero , en s'y montrant à nous , semble le seul corps opaque et solide au milieu d'un peuple de légers fantômes revêtus des formes de la vie, mais dépourvus des apparences de la durée. Quelques minutes s'écouleront à peine, que l'ai- mable Ariel , plus léger encore que lorsqu'il arrive avec la pensée , va échapper au contact même de la baguette magique, et, libre des formes qu'on lui prescrit , libre de toute forme sensible , va se dissoudre dans le vague de l'air, où s'évanouira pour nous son existence indivi- duelle. N'est-ce pas un prestige de la magie que cette demi-intelligence qui paraît luire dans le grossier Caliban ? et ne semble-t-il pas
SUR LA TEMPÊTE. îîj
qu'en mettant le pied hors de l'île désen- chantée où il va être laissé à lui-même , nous allons le voir retomher dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par degrés à la terre dont il est à peine distinct ? Que devien- dront , loin de notre vue , cet Antonio > ce Sébastien, si prompts à concevoir le dessein du crime ; cet Alonzo , si facilement et si légère- ment accessible à tous les sentimens ? Que de- viendront ces jeunes amans _, sitôt et si complè- tement épris , et qui , pour nous , semblent n'avoir eu d'autre existence que d'aimer, d'autre destination que de faire passer devant nos yeux les ravissantes images de l'amour et de l'inno- cence ? Aucun de ces personnages ne nous révèle que la portion de son caractère qui convient à sa situation présente ; aucun d'eux ne nous dé- voile en lui-même ces abîmes de la nature , ces profondes sources de la pensée où descend si souvent et si avant Shakspeare 5 mais ils en dé- ploient sous nos yeux tous les effets extérieurs : nous ne savons d'où ils viennent, mais nous re- connaissons parfaitement en eux ce qu'ils sem- blent être j véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os, mais dont les
iv NOTICE
formes nous sont distinctes et familières.
Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces créatures singulières se prêtent- elles à une rapidité d'action , à une variété de mouvemens dont peut-être aucune autre pièce de Shakspeare ne fournit d'exemple ; il n'en est pas de plus amusante, de plus animée, où une gaieté vive et même bouffonne se marie plus naturellement à des intérêts sérieux , à des sen- timens tristes et à de touchantes affections : c'est une féerie dans toute la force du terme , dans toute la vivacité des impressions qu'on en peut recevoir.
Le style de la Tempête participe de cette es- pèce de magie. Figuré , vaporeux , portant à l'esprit une foule d'images et d'impressions va- gues et fugitives comme ces formes incertaines que dessinent les nuages , il émeut l'imagina- tion sans la fixer, et la tient dans cet état d'exci- tation indécise qui la rend accessible à tous les prestiges dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de tradition en Angleterre que le célèbre lord Falkland(,), M. Selden et lord C. J. Vaughan,
( i) L'homme le plus vertueux , leplus aimable et le plus instruit de l'Angleterre sous Charles Ier. , de qui lord Clarendon a dit : «Qu'il faudrait haïr la révolution , ne fût-ce que pour avoir causé la
SUR LA TEMPÊTE. v
regardaient le style du rôle de Caliban , dans la Tempête , comme tout-à-fait particulier à ce per- sonnage, et comme une création de Shakspeare. Johnson est d'un avis opposé ; mais , en admet- tant que la tradition soit fondée, l'autorité de Johnson ne suffirait pas pour infirmer celle de lord Falkland, esprit éminemment élégant et remarquable , à ce qu'il paraît , par une finesse de tact qui , du moins dans la critique, a souvent manqué au docteur. D'ailleurs lord Falkland, presque contemporain de Shakspeare puisqu'il était né plusieurs années avant sa mort, aurait droit d'en être cru de préférence sur des nuances de langage qui, cent cinquante ans plus tard, devaient se perdre pour Johnson sous une cou- leur générale de vétusté. Si donc l'on avait quel- que titre pour décider entre eux , on serait plutôt tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et même d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de Caliban. Du moins peut-on
mort d'un tel homme. » Après avoir énergiquement défendu dans le parlement , contre Charles Ier. , les libertés de son pays , il se rallia à l>a cause de ce prince lorsqu'elle devint celle de la jus- tice; et ministre de Charles Ier. , il se fit tuer à la bataille de Newbury , de désespoir des malheurs qu'il prévoyait : il avait alors trente-trois ans.
vj NOTICE
remarquer que le style de la Tempête paraît, plus qu'aucun autre ouvrage cle Shakspeare, s'éloigner de ce type gênerai d'expression de la pensée qui se retrouve et se conserve plus ou moins partout , à travers la différence des idio- mes. Il faut probablement attribuer en partie ce fait à la singularité de la situation , et à la né- cessité de mettre en harmonie tant de condi- tions , de sentimens , d'intérêts divers envelop- pés pour quelques heures dans un sort com- mun , et dans une même atmosphère surnatu- relle. Dans aucune de ses pièces d'ailleurs , Shaks- peare ne s'est montré aussi sobre de jeux demots. Il serait assez difficile de déterminer préci- sément à quel ordre de merveilleux appartient celui qu'a employé Shakspeare dans la Tem- pête. Ariel est un véritable sylphe , mais les esprits que lui soumet Prospero , fées , lutins , farfadets, appartiennent aux superstitions popu- laires du Nord. Caliban tient à la fois du gnome et du démon ; son existence de brute n'est ani- mée que par une malice infernale ; et le O ho! O ho! par lequel il répond à Prospero lorsque celui-ci lui reproche d'avoir voulu déshonorer sa fille, était l'exclamation, probablement l'es-
SUR LA TEMPÊTE. vij
pèce de rire attribué en Angleterre au diable dans les anciens mystères où il jouait un rôle. Setebos qu'invoque le monstre comme le dieu et peut-être le mari de sa mère , passait pour être le diable ou le dieu des Patagons, qui le représentaient , disait-on, avec des cornes à la tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit être fait ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson ; il paraît qu'on le * représente avec les bras et les jambes couverts d'écaillés } il me semble qu'une tête de poisson ou quelque chose de pareil serait assez néces- saire pour donner de la vraisemblance aux mé- prises dont il est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien n'y avoir pas regardé de si près , et s'être peu embarrassé de se rendre à lui-même un compte exact de la figure qui convenait à son monstre. Il s'est joué avec son sujet, et l'a laissé couler de sa brillante imagination revêtu des teintes poétiques qu'il y recevait en passant. La légèreté de son travail se fait assez connaître par les différentes inadvertances qui lui sont échappées; comme par exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand que le duc de Milan et son brave fils ont péri dans la tempête , quoiqu'il ne soit
viii NOTICE
pas question de ce iils dans tout le reste de la pièce , et que rien ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île, bien qu'Ariel qui assure d'ail- leurs à Prospero que personne n'a péri , n'ait renfermé sous les écoutilles que les gens de l'é- quipage.
La Tempête est une pièce assez régulière quant aux unités, puisque l'orage qui sub- merge le vaisseau dans la première scène se passe en vue de l'île , et que toute l'action n'em- brasse pas un intervalle de plus de trois heu- res. Quelques commentateurs ont pensé que Shakspeare pouvait avoir eu pour objet de répon- dre, par cet échantillon de ce qu'il pouvait faire, aux continuelles critiques de Ben Johnson sur l'irrégularité de ses ouvrages. Le docteur Johnson pense autrement et regarde cette circonstance comme un effet du hasard et le résultat natu- rel du sujet, mais ce qui pourrait donner lieu de croire que du moins Shakspeare a voulu se prévaloir de cet avantage , c'est le soin avec le- quel les différens personnages , jusqu'au bosse- man qui a dormi pendant toute la durée de l'ac- tion, marquent le temps qui s'est écoulé depuis le commencement. Il y a plus ; lorsqu'Ariel avertit
SÛR LA TEMPÊTE. ix
Prospero qu'ils approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a promis que finiraient leurs travaux : « Je l'ai annoncé , dit Prospero , au moment où j'ai soulevé la tempête. » Ce mot paraîtrait même indiquer une intention que le poète a voulu faire sentir.
On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de la Tempête y il paraît cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque nouvelle italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à re- trouver.
La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de la Tempête, ce qui s'accor- derait difficilement cependant avec une autre conjecture assez vraisemblable. En lisant le Masque représenté devant Ferdinand et Mi- randa , il est impossible de n'être pas frappé de l'idée que la Tempête a été faite d'abord pour être représentée à quelque fête de mariage ; et la légèreté du sujet , la brillante incurie qui se fait remarquer dans la composition , confirment tout-à-fait cette conjecture. M. Holt , l'un des commentateurs de Shakspeare , a pensé que le mariage sur lequel le poète verse tant de bénédictions par la bouche de Junon et
x NOTICE SUR LA TEMPÊTE.
de Cérès pourrait bien être celui du comte d'Essex, qui épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina en cette année son mariage, contracté dès Tannée 1606, mais dont les voyages du comte , et probablement la jeunesse des contractans, avaient jusqu'alors re- tardé la consommation. Cette dernière circon- stance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de garder les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes les cérémonies nécessaires. Ne serait- il pas possible de supposer que , composée en 161 1 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce ne fut représentée à Londres que l'année suivante ?
(jr.
LA TEMPÊTE.
Tom. II.
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PERSONNAGES.
ALONZO , roi de Naples.
SÉBASTIEN , frère d'Alonzo.
PROSPERO , duc légitime de Milan.
ANTONIO , son frère, usurpateur du duché de Milan.
FERDINAND , fils du roi de Naples.
GONZALE , vieux et fidèle conseiller du roi de Naples.
ADRIAN, ) - ... .
FRANCISCO, Joueurs napohtams.
CALIBAN, sauvage abject et difforme.
TRINCULO, bouffon.
STEPHANO , sommelier ivre.
LE MAITRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des matelots.
MIRANDA , fille de Prospero.
ARIEL , génie aérien.
Iris,
Cérès ,
Junoiv \ génies employés dans le ballet.
Nymphes ,
Moissonneurs ,
Autres génies soumis à Prospero.
La scène représente d'abord la mer et un vaisseau , puis une île inhabitée.
LA TEMPETE.
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ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un vaisseau à la nier.
Une tempête , mêlée de tonnerre et d'éclairs.
( Entrent le Maître et le Bosseman. )
LE MAITRE.
DOSSEMAN ?
LE BOSSEMAN.
Me voici, maître. Où en sommes-nous ?
LE MAITRE.
Mon ami, parlez aux matelots. — Leste! prompts à la manoeuvre, ou nous courons sur terre. Hardi! hardi î
( Entrent des matelots. )
LE BOSSEMAN.
Allons , gais , mes enfans ! courage , enfans ! fort ! ferme ! Ferlez le hunier. — Attention au sifflet du maître. — Souffle, tempête, jusqu'à en crever si tu peux.
(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzale et plusieurs autres.) ALONZO.
Cher bosseman , ne négligez rien. Où est le maî- tre? Allons , montrez-vous des hommes.
4 LA TEMPETE,
LE BOSSEMAN.
Restez en bas , je vous en prie.
ANTONIO.
Bosseman , où est le maître ?
LE BOSSEMAN
Ne l'entendez-vous pas ? Vous ruinez notre ma- nœuvre. Tenez-vous dans vos cabanes; vous aidez la tourmente.
GONZALE.
Allons , mon ami, un peu de patience.
LE BOSSEMAN.
Quand la mer en aura. Hors d'ici ! — Cette mer qui rugit autour de nous se soucie bien du nom de roi. A vos cabanes. Silence î laissez-nous tranquilles.
GONZALE.
Soit : n'oublie pas qui tu portes sur ton bord.
LE BOSSEMAN.
Personne que j'aime plus que moi. Vous êtes un conseiller : si vous pouvez imposer silence à ces élé- mens, et rétablir le calme tout à l'heure, nous ne remuerons plus un seul cordage ; c'est à vous à user de votre autorité. Si vous ne le pouvez , rendez grâ- ces d'avoir vécu si long-temps , et allez dans votre cabane vous tenir préparé aux mauvaises chances du moment, si elles doivent arriver. — Courage, mes bons amis. — Hors démon chemin, vous dis-je.
GONZALE.
Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien d'un homme destiné à se noyer ; tout son air est celui
ACTE I, SCÈNE I. 5
d'un gibier de potence. Bon Destin , tiens ferme pour la potence, et que la corde qui lui est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne nous est pas bon à grand'chose. S'il n'est pas né pour être pendu , notre sort est à plaindre.
( Il sort. ) i (Rentre le Bosseman. )
LE BOSSEMAN.
Amenez le mât de hune. Ferme, plus bas, plus bas. Mettez à la cape sous la grande voile risée. ( Un cri se fait entendre dans le corps du vaisseau. ) Maudits soient leurs hurlemens ! Ils font plus de bruit que la tempête qui nous travaille. ( Entrent Sébastien, Antonio et Gonzale. ) — Encore ï que faites-vous ici? Faut-il tout laisser là et nous perdre ? Avez-vous envie de couler bas ?
SÉBASTIEN.
La peste soit de tes poumons, braillard , blasphé- mateur, maraud sans pitié !
LE BOSSEMAN..
Manoeuvrez donc vous-même.
. ANTONIO.
Puisses-tu être pendu, mauvais chien î Puisses-tu être pendu , insolent bélitre de criard ! Nous avons moins peur d'être noyés que toi.
GONZALE.
Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau fût- il aussi mince qu'une coquille de noix, et ouvert comme la porte d'une dévergondée (l).
LE BOSSEMAN.
Serrez le vent ! serrez le vent ! Prenons deux bas- ses voiles et élevons-nous en mer. Au large !
LA TEMPÊTE,
( Entrent des matelots mouille's. )
LES MATELOTS.
Tout est perdu. — A la prière ! à la prière! Tout est perdu.
(Ils sortent.) LE BOSSEMAN.
Quoi ! nos bouches seront-elles glacées ?
GONZALE.
Le roi et le prince en prières ! Assistons-les , car leur sort est le nôtre.
SÉBASTIEN.
Ma patience est à bout.
ANTONIO.
Nous périssons parla trahison de ces ivrognes. Ce bandit au gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par dix marées.
GONZALE.
Il n'en sera pas moins pendu , quoique chaque goutte d'eau jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour l'avaler.
( Bruit confus au dedans du navire. )
DES VOIX.
Miséricorde ! nous périssons , nous périssons. Adieu, ma femme et mes enfans. Mon frère, adieu. Nous périssons, nous abîmons , nous abîmons.
ANTONIO.
Allons tous périr avec le roi.
(Il sort. ) SÉBASTIEN.
Allons prendre congé de lui.
(Il sort.) GONZALE.
Que je donnerais de bon cœur en ce moment
ACTE I, SCÈNE II. 7
mille arpens de mer pour un acre de terre aride , joncs , friches , ou fougère , n'importe. — Les décrets d'en haut soient accomplis ! Mais , au vrai , j'aurais mieux aimé mourir à sec.
( Il sort. )
SCÈNE IL
( La partie de File qui est devant la grotte de Prospère )
Entrent PROSPERO et MIRANDA.
MIRANDA.
Si c'est vous , mon bien-aimé père , qui par votre art faites mugir ainsi les eaux en tumulte , apaisez- les. Il semble que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer , montant par bonds à la face du firmament, n'allait en éteindre les feux. Oh! que j'ai souffert avec ceux que je voyais souffrir ! Un vaisseau vigoureux , qui sans doute renfermait de nobles créatures , brisé tout en pièces ! Oh ! leur cri a frappé contre mon cœur. Pauvres gens ! ils ont péri. Ah ! si j'avais été quelque puissant dieu , j'au- rais voulu précipiter la mer dans les gouffres de la terre , avant qu'elle eut ainsi englouti ce beau vais- seau et tous ces pauvres effrayés qu'il renfermait.
PROSPERO.
Recueillez vos sens , calmez votre effroi ; dites à votre cœur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.
MIRANDA.
0 jour de malheur !
PROSPERO.
Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour
8 LA TEMPÊTE,
toi , toi que je chéris , toi ma fille qui ne sais pas en- core qui tu es, et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque chose de plus ou de mieux que Prospe- ro , le maître de la plus pauvre caverne, ton père et rien de plus.
MIRANDA.
Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans mes pense'es.
PROSPERO.
Il est temps que je t'apprenne quelque chose de plus. Prête-moi la main ; ôte-moi mon manteau magique. — Bon. ( Il quitte son manteau.) Couche là, mon art. — Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage , dont l'affreux spectacle a remué en toi toutes les vertus de la compassion , a été , par la prévoyance de mon art , disposé avec tant de pré- caution qu'il n'y a pas une âme de perdue , qu'on n'a pas souffert le dommage d'un seul cheveu tombé de la tête d'aucune des créatures de ce vaisseau dont tu as entendu le cri. Assieds-toi , car il faut main- tenant que tu en saches davantage.
MIRAWDA.
Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je suis ; mais vous vous arrêtiez bientôt, et, me lais- sant à des conjectures sans terme, finissiez par ces mots : restons-en là, pas encore.
PROSPERO.
L'heure est venue maintenant; voici l'instant pré- cis où tu dois ouvrir ton oreille : obéis et sois atten- tive. Peux-tu te souvenir d'un temps de ta vie où nous n'étions pas encore venus dans cette caverne ?
ACTE I, SCÈNE II. 9
Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas alors plus de trois ans.
MIRANDA.
Très-certainement, seigneur, je peux m'en sou- venir.
PROSPERO.
De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou de quelque autre personne ? Dépeins-moi toutes les choses qui se sont conservées dans ta mémoire.
MIRANDA.
Tout cela est Lien loin , et plutôt comme un songe que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir. N'avais-je pas alors à la fois quatre ou cinq femmes occupées de moi ?
PROSPERO.
Tu les avais , Miranda ; tu en avais même davan- tage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire ? que vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps? Si tu te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton arrivée dans cette île , tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue.
MIRANDA.
Cependant je ne m'en souviens pas.
PROSPERO.
Il y a douze ans , ma fille , il y douze ans que ton père était duc de Milan et un prince puissant.
MIRANDA.
Seigneur , n'êtes-vous pas mon père ?
io LA TEMPÊTE,
PROSPERO.
Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a dit que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière une princesse, pas moins que je ne te le dis.
MIRANDA.
0 ciel ! faut-il avoir cruellement joué de malheur pour être venus de là ici ! Ou bien , est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi ?
PROSPERO.
L'un et l'autre , mon enfant, l'un et l'autre. On m'a cruellement joué, comme tu le dis (2), et c'est ainsi que nous avons été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur que nous sommes arrivés ici.
MIRANDA.
Oh ! le coeur me saigne en songeant aux peines dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Je vous en prie , continuez.
PROSPERO.
Mon frère, ton oncle, appelé Antonio — — Je t'en prie, songe bien à ce que je te dis. — Qu'un frère ait pu être si perfide ! Lui que dans le monde entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais confié le gouvernement de mon état ! et alors , de toutes les principautés, mon état était la première , Prospero était le premier parmi les ducs , le premier en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces arts faisant toute mon étude , je me déchargeai du gouvernement sur mon frère , et, transporté, ravi dans mes secrètes occupations , je devins étranger à mon état. Ton perfide oncle Mecoutes-tu?
^
ACTE I, SCÈNE il, n
MIRANDA.
Avec la plus grande attention , seigneur.
PROSPERO.
Dès qu'une fois il se fut perfectionné dans l'art d'accorder les grâces ou de les refuser , de connaître le sujet qu'il faut avancer, celui qu'il faut abattre pour s'être trop élevé , il créa de nouveau les créa- tures que j'avais formées ; — je veux dire qu'il en changea ou qu'il les forma de nouveau. Alors , te- nant la clef pour disposer à son gré de l'emploi et de celui qui le remplissait, il monta tous les coeurs au ton qui plaisait à son oreille ; et bientôt il fut le lierre qui enveloppa mon arbre seigneurial et épuisa le suc de ma verdure.— -Tu ne me suis pas. — Je t'en prie, écoute-moi.
MIRANDA.
Mon cher seigneur, j'écoute.
PROSPERO.
Ainsi , négligeant tous les intérêts de ce monde , dévoué tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit de biens qui , s'ils n'étaient pas si secrets , seraient mis au-dessus de tout ce qu'estime le vul- gaire , j'éveillai dans mon traître de frère un mauvais naturel : ma confiance , comme il arrive à un bon père, fit naître de lui une perfidie aussi grande, dans un sens contraire, que l'était ma foi en lui : en vé- rité, elle n'avait point de limites; c'était une con- fiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seu- lement de ce que me rendaient mes revenus, mais encore de ce que mon pouvoir était en état d'exiger , comme un homme qui , à force de se répéter , a
ï2 LA TEMPÊTE, rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu'il finit par croire à son propre mensonge , il crut qu'il était en effet le duc , parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir , exécutait les actes extérieurs de la royauté, et jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante M'écoutes-tu ?
MIRANDA.
Seigneur, votre récit guérirait la surdité.
PROSPERO.
Pour ne plus rien laisser qui l'offusque entre le rôle qu'il jouait et lui-même , il faut qu'il devienne réellement duc de Milan. Pour moi , pauvre homme, ma bibliothèque était un assez grand duché. Il me juge désormais inhabile à toute royauté temporelle : il se ligue avec le roi de Naples , et ( tant il était avide du pouvoir ) ! il consent à lui payer un tribut annuel , à lui faire hommage , à soumettre sa cou- ronne ducale à la couronne royale; et mon duché, hélas ! pauvre Milan , jusqu'alors conservé dans toute sa dignité , il l'assujettit au plus honteux abaisse- ment.
MIRANDA.
Oh ciel!
PROSPERO.
Remarque bien les conditions du traité et l'évé- nement qui suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là un frère.
MIRANDA.
Ce serait pour moi un péché de former sur ma grand'mère quelque pensée déshonorante : un sein vertueux a plus d'une fois produit de mauvais fils.
ACTE I, SCÈNE IL i3
PROSPERO.
Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Na- ples , mon ennemi invéte'ré , écoute la requête de mon frère , c'est-à-dire qu'en retour des offres que je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont j'i- gnore la valeur , il devait m'exclure à l'instant , moi et les miens, de la principauté, et faire passer à mon frère mon beau duché de Milan avec tous ses honneurs. En conséquence , ils levèrent une armée de traîtres, et, dans une nuit désignée, à l'heure de minuit marquée pour l'exécution de leur projet, Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l'obscurité , des hommes apostés me chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.
MIRANDA.
Hélas ! quelle pitié ! moi qui ne me souviens plus comment je pleurai alors , je suis prête à pleurer : je sens mes larmes excitées à couler de mes yeux.
PROSPERO.
Ecoute un moment encore, et je vais t'amener à l'affaire qui nous presse aujourd'hui , et sans laquelle toute cette narration serait la plus ridicule du monde.
MIRANDA.
Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas sur-le-champ?
PROSPERO.
Fort bien , jeune fille ; ta question est juste ,* mon récit l'amenait naturellement. Mon enfant , ils n'o- sèrent pas , tant était grande l'affection que me portait mon peuple -? ils n'osèrent pas non plus mar-
ï/+ LA TEMPÊTE,
quer cette affaire d'un signe aussi sanglant ; mais ils peignirent de belles couleurs leurs criminels des- seins : en un mot , ils nous traînèrent rapidement à bord d'une barque, nous éloignèrent quelques lieues en mer, où ils avaient préparé la carcasse d'un bateau pouri, sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles ; les rats même, avertis par l'instinct, l'avaient déserté. Ce fut là qu'ils nous hissèrent, et nous envoyèrent adresser nos gémissemens à la mer qui mugissait sur nous , et soupirer aux vents qui , nous rendant nos soupirs , ne nous firent de mal qu'avec affection.
MIRANDA.
Hélas ! quel embarras je dus être alors pour vous !
PROSPERO.
Oh ! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je mêlais à la mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon fardeau , tu souris , remplie d'une force qui venait du ciel , et il s'éleva en moi une constance de cœur capable de supporter tout ce qui pouvait arriver.
MIRANDA.
Comment pûmes-nous aborder à un rivage ?
PROSPERO.
Par une providence toute divine. Nous avions quelque nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain , Gonzale , chargé en chef de l'exé- cution de ce dessein , nous avait données par pitié ; il nous donna de plus de riches vêtemens , du linge , des étoffes, et autres meubles nécessaires qui de-
ACTE I, SCÈNE II. i5
puis nous ont bien servi ; et de même, sachant que j'aimais mes livres , sa bonté me fournit d'un certain nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et qui me sont plus précieux que mon duché.
MIRANDA.
Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.
PROSPERO.
Maintenant j'avance ; demeure encore assise , et écoute comment finirent nos peines sur la mer. Nous arrivâmes dans cette île où nous sommes ici ; devenu ton instituteur , je t'ai fait faire plus de pro- grès que n'en peuvent faire d'autres princes , parce qu'ils ont plus de temps à dépenser en momens inu- tiles, et des maîtres moins vigilans.
MIRANDA.
Que le ciel vous en récompense ! A présent , sei- gneur , dites-moi , je vous prie , car cela agite toujours mon esprit, quel a été votre motif pour soulever cette tempête?
PROSPERO.
Apprends encore cela. Par un hasard des plus étranges , la fortune bienfaisante , aujourd'hui ma compagne chérie , m'amène mes ennemis sur ce ri- vage , et ma science de l'avenir me découvre qu'une étoile propice domine à mon zénith , et que si , au lieu de soigner son influence, je la néglige, mes chances dorénavant iront toujours en empirant. Cesse ici tes questions ; tu es disposée à t'endormir ; c'est un favorable assoupissement; cède à sa puis- sance -7 je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister.
i6 LA TEMPÊTE,
(Miranda s'endort ) . — Viens , mon serviteur , viens >
me voilà prêt. Approche, mon Ariel; viens.
(Entre Ariel. )
ARIEL.
Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, salut. Je suis là pour te servir à ton plaisir : soit qu'il faille voler , nager , plonger dans les flammes , voyager sur les nuages onduleux , soumets à tes or- dres puissans Ariel et toutes ses facultés.
PROSPERO.
Esprit , as-tu exécuté de point en point la tem- pête que je t'ai commandée?
ARIEL.
Jusqu'au plus petit détail. J'ai assailli le vaisseau du roi , et tour à tour sur la proue , dans les flancs , sur le tillac , dans les cabanes , partout j'allumais l'épouvante. Quelquefois , je me divisais et brûlais en plusieurs lieux à la fois ; je flambais séparément sur le grand mât , le mât de beaupré , les vergues ; puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes : les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles éclats du tonnerre , n'étaient pas plus passagers , n'échappaient pas plus rapidement à la vue ; le feu , les craquemens du soufre mugissant , semblaient assiéger le tout-puissant Neptune , et faire trembler ses vagues audacieuses , ébranler jusqu'à son trident redouté.
PROSPERO.
Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un d'assez ferme , d'assez constant pour que ce bouleversement n'atteignît pas sa raison ?
ACTE I, SCÈNE II. i7
ARIEL.
Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie , qui n'ait donné quelque scène de désespoir. Tous , hors les matelots, se sont jetés dans les flots écu- mans; tous ont abandonné le navire que je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi, Ferdinand , les cheveux dressés sur la tête , sem- blables alors non à des cheveux , mais à des roseaux, s'est lancé le premier en criant : « L'enfer est dé- peuplé, tous ses démons sont ici ! »
PROSPERO.
Vraiment c'était là le fait , mon génie. Mais n'était-on pas près du rivage ?
ARIEL.
Tout près , mon maître.
PROSPERO.
Mais , Ariel , sont-ils sauvés ?
ARIEL.
Pas un cheveu n'a péri ; pas une tache sur leurs vêtemens qui les soutenaient sur l'onde , et qui sont plus frais qu'auparavant. Ensuite , comme tu me l'as ordonné, je les ai dispersés en troupes par toute l'île. J'ai mis à terre le fils du roi séparé des autres; je l'ai laissé dans un coin sauvage de l'île , rafraî- chissant l'air de ses soupirs , assis , les bras triste- ment croisés de cette manière.
PROSPERO.
Et les matelots des vaisseaux du roi , dis , qu'en as-tu fait ? Et du reste de la flotte ?
Tom. II. 2
tB LA TEMPÊTE,
ARIEL.
Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette Laie profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir de la rose'e sur les Bermudes , toujours tourmentées par la tempête : c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles : joignant la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils avaient endurée , je les ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais dispersés , ils se sont ralliés tous ; et maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée ? faisant voile tristement vers Naples , persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa per- sonne auguste.
PROSPERO.
Ariel, tu t'es acquitté de ton ordre avec exactitude ; mais il reste de plus grands travaux. A quel temps du jour sommes-nous ?
ARIEL.
Passé l'époque du milieu.
PROSPERO.
De deux sables au moins. Le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième heure doit être par nous deux précieusement employé.
ARIEL.
Encore du travail ! Puisque tu me donnes tant de fatigue , permets que je te rappelle ce que tu m'as promis et n'as pas encore accompli.
PROSPERO.
Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander ?
ACTE I, SCÈNE II. 19
ARIEL.
Ma liberté.
PROSPERO.
Avant que le temps soit expire' ? Ne m'en parle plus.
1 ARIEL.
Je te prie, souviens-toi que je t'ai rendu une fi- dèle obéissance , que je ne t'ai jamais dit de men- songe, que je n'ai jamais fait de bévue, que je t'ai servi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une année de mon temps.
PROSPERO.
Oublies-tu donc de quels tourmens je t'ai délivré?
ARIEL.
Non.
PROSPERO.
Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fou- ler l'écume des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord , de travailler pour moi dans les vei- nes de la terre quand elle est durcie par la gelée.
ARIEL.
Il n'en est point ainsi , seigneur.
PROSPERO.
Tu mens, maligne race. As-tu donc oublié l'af- freuse sorcière Sycorax , que la vieillesse et la mé- chanceté avaient courbée en cerceau ? l'as-tu ou- bliée ?
ARIEL.
Non, seigneur.
PROSPERO.
Tu l'as oubliée. Où était-elle née? parle , dis-le moi.
ax> LA TEMPÊTE,
ARIEL:
Dans Alger, seigneur.
PROSPERO.
Oui, est-ce la vérité? Je suis obligé de te remettre une fois par mois sous les yeux ce que tu as été et ce que tu oublies. Cette sorcière maudite fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre de ma- léfices et des sortilèges que l'homme s'épouvanterait d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas vrai?
ARIEL.
Oui, seigneur.
PROSPERO.
Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors , comme tu me l'as raconté toi-même : mais étant un esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées , comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus puissans, et possédée d'une rage implacable, elle t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te laissant dans cette prison où tu poussais des gémis- semens aussi fréquens que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas ici , animal bariolé , race de sorcière , cette île alors n'était honorée d'aucune figure humaine.
ARIEL.
Oui, Caliban son fils.
ACTE I, SCÈNE IL 21
PROSPERO.
C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne clans quels tourmens je te trou- vai : tes ge'missemens faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C'était un supplice destiné aux damnés, et que Sy- corax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis, qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper.
ARIEL.
Je te remercie, mon maître.
PROSPERO:
Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y lais- serai hurler douze hivers.
ARIEL.
Pardon , maître ; je me conformerai à tes volon- tés, et je ferai de bonne grâce mon service d'es- prit.
PROSPERO.
Tiens parole , et dans deux jours je t'affranchis.
ARIEL;
Voilà qui est dit , mon noble maître. Que dois-je faire? quoi ? dis-le moi , que dois-je faire ?
PROSPERO.
Va , métamorphose-toi en nymphe de la mer ; ne sois soumis qu'à ma seule vue , invisible pour tous
-a LA TEMPÊTE,
les autres yeux. Va prendre cette forme et reviens ;
pars et soit prompt.
( Ariel disparaît. )
Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tuas dormi d'un bon sommeil. Éveille-toi.
MIRANDA.
C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet assoupissement.
PROSPERO.
Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban mon esclave, qui jamais ne nous fit une ré- ponse obligeante.
1 MIRANDA.
C'est un misérable , seigneur ; je n'aime pas à le regarder.
PROSPERO.
Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en pas- ser. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois : il nous rend des services utiles. — Holà, ho , esclave! Caliban, masse déterre, entends-tu! parle.
CALIBAN en dedans.
Il y a assez de bois ici.
PROSPERO.
Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons viens , tortue ; viendras-tu !
( Entre Ariel sous la figure d'une nymphe des eaux. )
Jolie apparition , mon gracieux Ariel , écoute un mot à l'oreille.
ARIÉL.
Mon maître , cela sera fait.
(Il sort.)
ACTE I, SCÈNE II. 23
PROSPERO.
Toi , esclave venimeux , que le démon lui-même a engendre' à ta mère maudite , viens ici.
( Entre Caliban. )
CALIBAN.
Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, tel que sur un marais pestilentiel ma mère en ra- massa jamais avec la plume d'un hibou ! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre de pustules !
FROSrERO.
Va, pour ce souhait, compte que cette nuit tu auras des crampes ; des élancemens dans les flancs couperont ta respiration ; les lutins , pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis d'a- gir, s'exerceront sur toi. Tu seras pince' aussi pressé que le sont les cellules de la ruche, et chaque pince- ment sera aussi piquant que l'abeille qui la faite.
CALIBAN.
Il faut que je mange mon diner. Cette île que tu me voles m'appartient par ma mère Sycorax. Lors- que tu y vins, tu me caressas d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où tu aA'ais mis à in- fuser des baies , et tu m'appris à nommer la grande et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors : aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les sources fraîches , les puits salés , les lieux arides et les endroits fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait ! que tous les maléfices de Sycorax , cra- pauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous ! car jefais'moi seul tous vos sujets , moi qui étais mon propre roi; et vous me donnez pour chenil ce dur
24 LA TEMPÊTE,
rocher, tandis que vous me retenez le reste de
mon île.
PROSPERO.
0 toi le plus menteur des esclaves , toi qui n'es sensible qu'aux coups et point aux bienfaits , je t'ai traité avec les soins de l'humanité , fange que tu es , te logeant dans ma propre caverne jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon enfant.
CALIBAN.
0 ho, o ho ! je voudrais en être venu à bout. Tu m'en empêchas : sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.
PROSPERO.
Esclave abhorré , qui ne peux recevoir aucune empreinte de bonté , en même temps que tu es ca- pable de tout mal, j'eus pitié de toi : je me donnai de la peine pour te faire parler; à toute heure je t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sau- vage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t'exprimais que par des cris confus , comme la plus vile brute , j e fournis à tes idées des mots qui les firent connaître. Mais , bien que capable d'apprendre, tu avais dans ta vile es- pèce quelque chose aVec quoi ne peuvent compatir les bons penchans de la nature Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu'une prison.
CALIBAN.
Vous m'avez appris un langage , et le profit que j'en retire c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge , pour m'avoir appris votre langage !
ACTE I, SCÈNE II. i5
PROSPERO.
Hors d'ici , race de sorcière ; apporte-nous là- dedans du bois pour le feu ; et crois-moi , sois dili- gent à remplir tes autres devoirs. Tu regimbes , mauvaise bête. Si tu négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te torturerai de cram- pes en vieillies, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.
CALIBAN.
Non , je t'en prie. {A part.) Il faut que j'obe'isse ; son art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sete- bos, le dieu de ma mère, et en faire son sujet.
PROSPERO.
Allons, esclave, sors d'ici.
( Calihan s'en va. ) (Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand le suit. )
ARIEL étante.
Venez sur ces sables jaunes , Et prenez-vous par les mains. Quand vous vous serez salués et baisés ( Caries vagues 'turbulentes se taisent), Pressez-les çà et là de vos pieds légers • Et que de doux esprits répètent le refrain. Ecoutez, écoutez.
R.EFRAÏN. (Le son se fait entendre de diffe'rens endroits }
Ouauk , ouauk.
ARIEL.
Les chiens de garde aboient.
LE REFRAIN. {Idem.)
Ouauk , ouauk.
ARIEL. Ecoutez, écoutez; j'entends
2G LA TEMPÊTE,
La voix claire du coq crête Qui crie : Coq , drôle de corps.
FERDINAND.
Où cette musique peut-elle être ? Dans l'air ou sur la terre? Je ne l'entends plus : sans doute elle suit les pas de quelque divinité de l'île. Assis sur un ro- cher où je pleurais encore le naufrage du roi mon père , cette musique a glisse vers moi sur les eaux ; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots et ma douleur : je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plu- tôt elle m'a entraîne'. — Mais elle est partie. Non, elle recommence.
A RI EL chante.
A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant ;
Ses os sont changés en corail ;
Ses yeux sont devenus deux perles :
Rien de lui ne s'est flétri.
Mais tout a subi dans la mer un changement
En quelque chose de riche et de rare.
D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.
Ecoutez , je les entends : ding dong, glas.
REFRAIN. Ding dong.
FERDINAND.
Ce couplet est en mémoire de mon père submergé. Ge n'est point là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre la terre. Je l'entends maintenant au- dessus de ma tête.
PROSPERO à Miranda.
Dirige en avant les rideaux frangés qui couvrent tes yeux ; et , dis-moi , qu aperçois-tu là-bas ?
MIRANDA, avec la plus grande surprise. >
Qu'est-ce que c'est? un esprit ? Bon Dieu , comme
ACTE I, SCÈNE II. 27
il regarde autour de lui ! Croyez-moi , seigneur , il offre une forme bien noble. Mais c'est un esprit.
PROSPERO.
Non , jeune fille ; il mange , il dort, il a des sens comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu vois s'est trouvé dans le naufrage , et s'il n'était un peu flétri par la douleur ( ce poison de la beauté), tu pourrais le nommer une brillante créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre dans l'île pour les retrouver.
MIRANDA.
Je pourrais bien le nommer un objet divin, car jamais je n'ai rien vu de si noble dans la nature.
PROSPERO, à part.
Les choses vont au gré de ma volonté. Esprit , charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta récompense.
FERDINAND.
Oh ! sûrement voici la déesse que suivent ces chants ! — Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si vous habitez cette île et si vous consen- tirez à me donner quelque utile instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma première requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que vous m'appreniez , ô vous merveille , si vous êtes ou non une fille de la terre (3\
MIRANDA.
Je ne suis point une merveille , seigneur. Mais pour fille , bien certainement je le suis.
a$ LÀ TEMPÊTE,
FERDINAND.
Ma langue ! ô ciel ! Je serais le premier de ceux qui parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.
PROSPERO.
Comment ? le premier ? Eh ! que serais-tu si le roi de Naples t'entendait ?
FERDINAND.
Ce que je suis maintenant, un être isolé qui s'é- tonne de t'entendre parler du roi de Naples. He'las ! il m'entend et c'est parce qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le roi de Naples , moi qui de mes yeux , dont le flux de larmes ne s'est point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon père englouti dans les flots.
MIRANDA.
Hélas ! pitié du ciel !
FERDINAND.
Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de Milan et son brave fils tous deux ensemble.
• PROSPERO.
Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient te démentir s'il était à propos de le faire en ce mo- ment. — ( A fart. ) Dès la première vue ils ont échan- gé leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta liberté. — ( Haut. ) Un mot , mon seigneur : je crains que vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.
MIRANDA.
Pourquoi mon père parle-t-il si rudement ? C'est
ACTE I, SCÈNE IL 29
là le troisième homme que j'ai vu en ma vie ; c'est le premier pour qui j'aie soupiré. Puisse la pitié dis- poser mon père à pencher du même côté que moi !
FERDINAND.
0 si vous êtes une vierge , et que votre affection soit encore en votre disposition , je vous ferai reine de Naples.
PROSPERO.
Doucement , jeune homme : un mot encore. ( A part. ) Les voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que je rende difficile cette affaire si prompte , de peur que si les fatigues de la conquête sont trop légères, le prix n'en paraisse léger. — Un mot de plus. Je t'ordonne de me suivre : tu usurpes ici un nom qui ne t'appartient pas. Tu t'es introduit dans cette île comme un espion pour m'en dépouiller, moi qui en suis le maître.
FERDINAND.
Non , comme je suis un homme.
MIRANDA.
Rien de méchant ne peut habiter dans un sem- blable temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure , les gens de bien s'efforceront de demeurer avec lui.
PROSPERO, à Ferdinand.
Suis-moi. — Vous, ne me parlez pas pour lui; c'est un traître. — Viens, j'attacherai d'une même chaîne tes pieds et ton cou : tu boiras l'eau de la mer , et tu auras pour ta nourriture les coquillages des eaux vives , les racines desséchées , et les cosses oii a été renfermé le gland. Suis-moi.
3,> TA TEMPÊTE,
FERDINAND.
Non , jusqu'à ce que mon ennemi soit plus puis- sant que moi, je résisterai à un pareil traitement.
(Il tire son épée. )
MIRANDA.
0 mon bien-aimé père , ne le tentez pas avec trop d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.
PROSPERO.
Vraiment, je dis , mon pied voudra me servir dé gouverneur ! — Lève donc ce fer , traître qui dégai- nes et qui n'oses frapper , tant ta conscience est préoccupée de ton crime ! Cesse de te tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette baguette, et faire tomber ton épée.
MIRANDA.
Mon père , je vous conjure.
PROSPERO.
Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes vê- temens.
MIRANDA.
Seigneur, ayez pitié Je serai sa caution.
PROSPERO.
Tais-toi : un mot de plus m'obligera à te répri- mander, si ce n'est même à te haïr. Comment, prendre la défense d'un imposteur! — Paix. — Tu t'imagines qu'il n'y a pas au monde de figures pa- reilles à la sienne; tu n'as vu que Caliban et lui. Petite sotte, c'est un Caliban auprès de la plupart des hommes , et ce sont des anges auprès de lui.
MIRANDA.
Mes affections sont donc des plus humbles : je
ACTE I, 'SCÈNE IL 3i
n'ai point l'ambition de voir un homme plus beau que lui.
PROSPERO, à Ferdinand.
Allons, obe'is. Tes nerfs sont retombés dans leur enfance ; ils ne possèdent aucune vigueur.
FERDINAND.
Oui , en effet ; mes forces sont toutes enchaînées comme dans un songe. La perte de mon père , cette faiblesse que je sens , le naufrage de tous mes amis , et les menaces de cet homme par qui je me vois subjugué , me seraient des peines légères , si , seulement une fois par jour , je pouvais au travers de ma prison voir cette jeune fille. Que la liberté fasse usage de toutes les autres parties de la terre; il y aura assez d'espace pour moi dans une telle prison.
PROSPERO.
L'ouvrage marche. — Avance. — Tu as bien opé- ré, mon joli Ariel. (A Ferdinand et à Miranda.) Suivez-moi. ( A Ariél. ) Écoute ce qu'il faut que tu me fasses encore.
MIRANDA.
Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un meilleur naturel qu'il ne le paraît à ce langage : le traitement que vous venez d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé.
PROSPERO.
Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais exécute de point en point mes ordres.
3a LA TEMPETE,
ARIEL.
A la lettre.
PROSPERO.
Allons , suivez-moi. — Ne me parle pas pour lui.
( Ils sortent. )
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE il, SCÈNE I. 33
(«iV1%*»\»1j%%^<*%'V%%<»%»\%**\*%%*%%'1»**»%^^VW%^
ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Une autre partie de l'île. )
Entrent ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GON- ZALE , ADRIAN , FRANCISCO et plusieurs au- tres.
GONZALE.
oeigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous avez , nous avons tous un sujet de joie , car ce que nous avons sauvé est bien au delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre tristesse est une chose commune : tous les jours la femme de quel- que marin , le patron de quelque marchand , et le marchand lui-même , ont de semblables motifs de chagrin. Mais à peine quelques-uns sur des millions ont-ils comme nous à raconter un miracle : c'en est un que de nous voir sauvés. Ainsi, mon bon seigneur, mettez sagement en balance nos chagrins et nos mo- tifs de consolation.
ALONZO.
Je t'en prie , laisse-moi en paix.
SÉBASTIEN. (*)
Il prend goût à la consolation comme à une soupe froide.
Tom. II. 3
34 LA TEMPÊTE/
ANTONIO.
Il ne sera pas si aise'raent débarrassé du consola- teur.
SÉBASTIEN.
Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son esprit ; elle va sonner tout à l'heure.
GONZALE.
Seigneur.
SÉBASTIEN.
Une. . . . Parlez donc.
GONZALE.
Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin , tout ce qui se présente apporte à celui qui le nour- rit
SÉBASTIEN.
Un dollar.
GONZALE.
Tout lui apporte une douleur (5) , en effet. Vous avez parlé plus juste que vous ne croyez.
SÉBASTIEN.
Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je ne l'espérais.
GONZALE.
Donc , mon seigneur
ANTONIO.
Fi ! qu'il est prodigue de sa langue !
ALONZO.
Je t'en prie, laisse-moi.
GONZALE.
Bien , j'ai fini; mais cependant
ACTE II, SCÈNE I. 35
SÉBASTIEN.
Cependant il continuera de parler.
ANTONIO.
Parions qui de lui ou d'Adrian entonnera le pre- mier ses chants de joie.
SÉBASTIEN.
Va pour le vieux coq.
. ANTONIO.
Pour le jeune coq.
SÉBASTIEN.
C'est dit. L'enjeu?
ANTONIO.
Un éclat de rire.
SÉBASTIEN.
Tope !
ADRIAN.
Quoique cette île semble déserte
SÉBASTIEN.
Ah , ah , ah !
ANTONIO. •
Allons , vous avez payé (6).
ADRIAN.
Inhabitable et presque inaccessible
SÉBASTIEN.
Cependant. ....
ADRIAN.
Cependant
ANTONIO.
Cela ne pouvait pas manquer.
ADRIAN.
Il faut qu'elle jouisse d'une température ^ subtile, moelleuse et délicate.
36 LA TEMPÊTE,
ANTONIO.
La tempérance était une créature délicate.
SÉBASTIEN.
Oui, et subtile, comme il l'a dit très-savamment.
ADRIAN.
L'air souffle sur nous le plus doucement du monde.
SÉBASTIEN.
Oui , comme s'il avait des poumons , et des pou- mons gâtés.
ANTONIO.
Ou s'il était parfumé par un marais.
GONZALE.
Tout ici semble favorable à la vie.
ANTONIO.
Oui, sauf les moyens de vivre.
SÉBASTIEN.
Il n'y en a pas , ou il n'y en a guère.
GONZALE.
Comme l'herbe ici paraît forte ! comme sa verdure est brillante !
ANTONIO.
Le vrai , c'est que ces prairies sont jaunes.
SÉBASTIEN.
Avec un oeil verdâtre.
ANTONIO.
Il ne se trompe pas de beaucoup.
ACTE II, SCÈNE I. 37
SÉBASTIEN.
Non, seulement du tout au tout.
GONZALE.
Mais la merveille de tout ceci , c'est que , ce qui est presque hors de toute croyance
SÉBASTIEN.
Comme beaucoup de merveilles atteste'es.
GONZALE.
C'est que nos vêtemens , trempés comme ils l'ont été dans la mer, aient cependant conservé leur fraî- cheur et leur éclat ; ils ont été plutôt reteints que tachés par l'eau salée.
ANTONIO.
Si une de sespoches pouvait parler, ne dirait-elle pas qu'il ment ?
SÉBASTIEN.
Oui, ou Lien elle dirait un mensonge sous le manteau (8).
GONZALE.
Je crois que nos vêtemens sont aussi frais mainte- nant que quand nous les portâmes pour la première fois en Afrique , au mariage de la fille du roi , la belle Claribel, avec le roi de Tunis.
SÉBASTIEN.
C'était un beau mariage , et le retour nous a bien réussi.
ADRIAN.
Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable reine.
GONZALE.
Non, depuis le temps de la veuve Didon.
38 LA TEMPÊTE,
ANTONIO.
La veuve ! la peste soit ! à quel propos cette veuve? la veuve Didon !
SÉBASTIEN.
Eh bien ! quand il aurait dit aussi le veuf Enée ? comment le prenez-vous donc , mon bon seigneur ?
ADRIAN.
La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait apprendre cela : elle était de Cartilage , et non de Tunis.
GONZALE.
Cette Tunis, seigneur, était autrefois Cartilage.
ADRIAN.
Carthaee?
GONZALE.
Je vous l'assure , Cartilage.
ANTONIO.
Ses paroles sont plus puissantes que la harpe miraculeuse.
SÉBASTIEN.
Il a élevé non-seulement les murailles , mais les maisons.
ANTONIO.
Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne aisé maintenant?
SÉBASTIEN.
Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez lui dans sa poche , et la donnera à son fils comme une pomme.
ANTONIO.
Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera pousser d'autres îles.
ACTE II, SCÈNE I. 3g
GONZALE:
Oui?
ANTONIO.
Pourquoi pas, avec le temps ?
GONZALE.
Seigneur, nous parlions de nos vêtemens qui sem- blent aussi frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de votre fille, la reine actuelle.
ANTONIO-
Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais vue.
SÉBASTIEN.
Exceptez-en, je vous prie , la veuve Didon.
GONZALE.
N'est-ce pas , seigneur , que mon habit est aussi frais que la première fois que je l'ai porté ? J'en- tends , en quelque sorte
ANTONIO.
Il a long-temps cherché pour pêcher ce en quel' que sorte.
GONZALE.
Quand je l'ai porté au mariage de votre fille.
ALONZO.
Vous rassasiez mon oreille de ces mots , malgré la révolte de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse ja- mais marié ma fille dans ce pays ! car , maintenant que j'en reviens , mon fils est perdu , et si je m'en crois , ma fille l'est aussi ; éloignée comme elle l'est de l'Italie , je ne la reverrai jamais. Otoi l'héritier de mes états de Naples et de Milan , quel horrible pois- son aura fait de toi son repas ?
4o LA TEMPÊTE,
FRANCISCO.
Seigneur , il se peut que votre fils soit vivant. Je l'ai vu frapper sous lui les vagues domptées et avan- cer sur leur dos : il se faisait route à travers les eaux, rejetant des deux côte's celles qui lui présentaient la guerre , et opposant sa poitrine à la vague plus gon- flée qui venait à sa rencontre ; il élevait sa tête audacieuse au-dessus des flots en tumulte , et de ses bras robustes ramait à coups vigoureux vers le ri- vage , qui , courbé sur sa base minée par les eaux , semblait s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute point qu'il ne soit arrivé en vie sur le bord.
ALONZO.
Non , non, il a quitté ce monde.
SÉBASTIEN.
Seigneur , c'est vous-même que vous devez re- mercier de cette grande perte , vous qui n'avez pas voulu que notre Europe s'honorât de votre fille, mais qui avez mieux aimé la sacrifier à un Africain , et l'avez ainsi pour le moins bannie de vos yeux , qui ont bien sujet de mouiller de larmes un tel regret.
ALONZO.
Je t'en prie , laisse-moi en paix.
SÉBASTIEN.
Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous vous avons importuné de toutes les manières ; et cette fille charmante elle-même balança entre son aversion et l'obéissance , après quoi elle finit par plier sa tête au joug. Nous avons , je le crains bien, perdu votre fils pour toujours : Naples et Milan vont
ACTE II, SCÈNE I. 41
avoir,, par suite de cette affaire, plus de veu\es que nous ne ramenons d'hommes pour les consoler : la faute en est à vous seul.
ALONZO.
Et aussi la perte la plus chère.
GONZALE.
Mon seigneur Sébastien , ces vérités manquent un peu de douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la plaie , lorsque vous devriez y mettre un emplâtre.
SÉBASTIEN.
Fort bien dit.
ANTONIO.
Et de la manière la plus chirurgicale.
GONZALE, au roi.
Mon bon seigneur , il fait mauvais temps pour nous dès que votre front se couvre de nuages.
SÉBASTIEN.
Mauvais temps ?
ANTONIO.
Très-mauvais.
GONZALE.
Si j'étais chargé de planter cette île, monseigneur. . .
ANTONIO.
Il y sèmerait des orties.
SÉBASTIEN.
Avec des ronces et des mauves.
GONZALE.
Et si j'en étais le roi , savez-vous ce que je ferais ?
SEBASTIEN.
Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute de vin .
42 LA TEMPÊTE,
G0NZALE.
Je voudrais que dans ma république tout se fit à l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune, espèce de trafic ; on n'y entendrait point parler de magistrats ; les procès , l'écriture , n'y seraient point connus ; les serviteurs , les richesses , la pauvreté , y seraient des choses hors cfesage ; point de contrats , d'héritages , de limites , de la- , bourage; je n'y voudrais ni métal, ni blé, ni vin , ni huile ; nul travail ; tous les hommes seraient oisifs et les femmes aussi , mais elles seraient inno- centes et pures; point de souveraineté —
SÉBASTIEN.
Et cependant il voudrait en être le roi.
ANTONIO.
La fin de sa république en a oublié le commen- cement.
GONZALE.
Toutes choses s'y produiraient selon le vœu de la commune nature, sans peine ni labeur. Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie , ni épée , ni pi- que , ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de torture. Mais la nature , d'elle-même , par sa pro- pre force , produirait tout à foison , tout en abon- dance, pour nourrir mon peuple innocent.
SÉBASTIEN.
Pas de mariage parmi ses sujets ?
ANTONIO.
Non , mon cher , tous fainéans : des coquines et des fripons.
ACTE II, SCÈNE I. 43
GONZALE.
Je voudrais gouverner dans une telle perfection , seigneur , que mon règne surpasserait lage d'or.
SÉBASTIEN
Dieu conserve sa majesté !
ANTONIO.
Longue vie à Gonzale !
GONZALE.
Eh bien , m'écoutez-vous , seigneur ?
ALONZO.
Finis, je t'en prie ; tes paroles ne me disent rien.
GONZALE.
Je crois sans peine votre altesse : ce que j'en ai fait n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui ont les poumons si sensibles et si agiles , que leur habitude constante est de rire de rien.
ANTONIO.
C'est de vous que nous avons ri.
GONZALE.
De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce genre de facéties goguenardes? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera toujours rire de rien.
ANTONIO.
Quel coup il nous a porté là !
SÉBASTIEN.
S'il n'était pas tombé tout à plat.
44 LA TEMPÊTE,
GONZALE.
Oh ! vous êtes des personnages d'une bonne trempe ; vous seriez capables d'enlever la lune de sa sphère , si elle y demeurait cinq semaines sans changer.
( Ariel, invisible, entre exécutant une musique grave et lente. ) SÉBASTIEN.
Oui certainement , et alors nous ferions la chasse aux chauves-souris.
ANTONIO.
Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.
GONZALE.
Non, sur ma parole , je ne compromets pas si lé- gèrement ma prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour m'endormir ? car déjà je me sens appesanti.
ANTONIO.
Allons , dormez et écoutez-nous.
(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio. ) ALONZO.
Quoi ! déjà tous endormis ! Je voudrais que mes yeux pussent, en se fermant, emprisonner mes pensées : je les sens disposés au sommeil.
SEBASTIEN.
Qu'il vous plaise , seigneur , de ne pas négliger sa présence assoupissante. Rarement il visite le cha- grin ; quand il le fait , c'est un consolateur.
ANTONIO.
Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde auprès de votre personne tandis que vous prendrez du repos , et nous veillerons à votre sûreté.
ACTE II, SCÈNE I. 45
AL0NZ0.
Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.
( Il s'endort. — Ariel sort. )
SÉBASTIEN.
Quelle étrange léthargie s'est emparée d'eux tous ?
ANTONIO.
C'est une propriété du climat.
SÉBASTIEN.
Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se fermer ? Je ne me sens point disposé au sommeil.
ANTONIO.
Ni moi ; mes esprits sont en mouvement. — Ils sont tous tombés comme d'un commun accord; ils ont été abattus comme par un même coup de ton- nerre. — Quel pouvoir est en nos mains, digne Sé- bastien ! oli quel pouvoir! Je n'en dis pas davantage, et cependant il me semble que je vois sur ton visage ce que tu pourrais être. L'occasion te parle, et, dans la vivacité de mon imagination , je vois une couronne tomber sur ta tête.
SÉBASTIEN,
Quoi ! es-tu éveillé ?
ANTONIO.
Ne m'entendez-vous pas parler?
SÉBASTIEN.
Je t'entends , et sûrement ce sont les paroles d'un homme endormi ; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me disais-tu ? C'est un étrange sommeil que de dormir les yeux tout grands ouverts , debout , par-
46 LA TEMPÊTE,
lant, marchant, et cependant si profondément en- dormi.
ANTONIO.
Noble Se'bastien , tu laisses ta fortune dormir , ou plutôt mourir : tu fermes les yeux , toi , tout e'veillé.
SÉBASTIEN.
Tu ronfles distinctement ; tes ronflemens ont un sens.
ANTONIO.
Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de l'être : vous devez l'être aussi si vous faites attention à ce que je vous dis; y faire attention , c'est vous tripler vous-même.
SÉBASTIEN.
A la bonne heure, mais je suis une eau stagnante.
ANTONIO.
J'enseignerai à la marée à monter.
SÉBASTIEN.
Charge-toi de le faire , car une indolence hérédi- taire me dispose à descendre.
ANTONIO.
0 si vous saviez seulement combien ce projet vous est cher au moment même où vous vous en raillez , combien, en cherchant à le dépouiller, vous vous y enveloppez davantage ! Ces hommes qui refluent en arrière arrivent souvent jusqu'au fond ou à peu près, par leur crainte et leur indolence même.
SÉBASTIEN.
Je t'en prie, poursuis : la fermeté fixe de ton re- gard, de tes traits, annonce quelque chose qui
ACTE II, SCÈNE I. 47
veut sortir de toi , et un enfantement qui te presse et te travaille.
ANTONIO.
Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce gentil- homme à la mémoire faible , et qui une fois enterré sera aussi de très-petite mémoire , ait presque per- suadé au roi ( car il est possédé d'un esprit de persua- sion ) que son fils est vivant , il est aussi impossible que ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que celui qui dort ici puisse nager
SEBASTIEN.
Moi , je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas noyé.
ANTONIO.
0 que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une grande espérance ! Point d'espérance de ce côté , c'est de l'autre une espérance si haute , que l'oeil de l'ambition même ne peut percer au delà et doute plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous demeu- rer d'accord avec moi que Ferdinand est noyé ?
SÉBASTIEN.
Il n'est plus de ce monde.
ANTONIO.
Maintenant , dites-moi, quel est l'héritier le plus proche du royaume de Naples ?
SÉBASTIEN.
Claribel.
ANTONIO.
Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix lieues par-delà la vie de l'homme ? elle qui ne peut pas avoir de nouvelles de Naples, à moins que le soleil
48 LA TEMPÊTE,
ne fasse office de poste ( car l'homme de la lune est trop lent ) , avant que les mentons nouveau-ne's ne soient durcis et devenus propres au rasoir ? elle à cause de qui nous avons été tous engloutis par la mer , bien qu'elle en ait rejeté quelques-uns, et que nous soyons par-là destinés à exécuter une ac- tion dont ce qui vient d'arriver n'est que le prolo- gue ? Pour ce qui doit suivre, vous et moi en sommes chargés.
SÉBASTIEN.
Quelles balivernes me contez-vous là ? que voulez- vous dire ? Il est vrai que la fille de mon frère est reine de Tunis , et qu'elle est aussi l'héritière de Naples : entre ces deux régions il y a quelque dis- tance.
ANTONIO.
Une distance dont chaque coudée semble s'écrier : « Comment cette Claribel nous franchira-t-elle ja- mais pour retourner à Naples ?» Garde Claribel, Tu- nis , et laisse Sébastien se réveiller ! Dites, si ce qui vient de les saisir était la mort , eh bien , ils n'en seraient pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des gens capables de gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort ; des courtisans qui sau- ront bavarder aussi longuement , aussi inutilement que ce Gonzale ; moi-même je pourrais faire un choucas aussi profondément babillard. 0 si vous portiez en vous l'esprit qui est moi , quel sommeil serait celui-ci pour votre élévation ! Me compre- nez-vous ?
SÉBASTIEN.
Je crois vous comprendre.
ACTE II, SCÈNE I. 49
ANTONIO.
Et comment la joie de votre cœur accueille-t-elle votre bonne fortune ?
SÉBASTIEN.
Je me rappelle que vous avez supplanté votre frère Prospère
ANTONIO.
Oui , et voyez comme je suis bien dans mes habits, et de bien meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frère étaient mes compagnons alors ; ce sont mes gens maintenant.
SÉBASTIEN.
Mais votre conscience?
ANTONIO.
Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il ? si c'était une engelure à mon talon , elle me forcerait à garder mes pantoufles , mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Vingt consciences fussent-elles entre moi et le trône de Milan, elles peuvent se candir et se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère cou- ché là, et s'il était ce qu'il parait être en ce moment, il ne vaudrait pas mieux que la terre sur laquelle il est couché. Moi, avec cette épée obéissante, rien que trois pouces de lame , je le mets au lit pour ja- mais ; tandis que vous , de la même manière , vous faites cligner l'oeil pour l'éternité à ce vieux rogaton, ce sir Prudence qu'ainsi nous n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux autres, ils pren- dront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat lape du lait : quelle que soit l'entreprise pour Tom. II. 4
5o LA TEMPÊTE,
laquelle nous aurons fixe' un certain moment, ils se
chargeront cle nous dire l'heure.
SÉBASTIEN.
Ta destine'e , cher ami, me servira d'exemple : comme tu gagnas Milan je veux gagner Naples. Tire ton épée : un seul coup va t'affranchir du tribut que tu paies, et te donner pour roi moi qui t'aimerai.
ANTONIO.
Tirons ensemble nos e'pées ; et quand je lèverai mon bras en arrière , faites-en autant pour frapper aussitôt Gonzale.
SÉBASTIEN.
Oh ! un mot encore.
( Ils se parlent Las. )
(Musique. — Ariel rentre invisible. )
ARIEL.
Mon maître pre'voit par son art le danger que cou- rent ces hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour les conserver en vie , car autrement son projet est mort.
( Il chante à l'oreille de Gonzale. )
Tandis que vous dormez ici en ronflant ,
La conspiration à l'œil ouvert
Choisit son moment.
Si vous attachez quelque prix à la vie ,
Secouez le sommeil et prenez garde.
Réveillez-vous , réveillez-vous.
ANTONIO.
Maintenant frappons tous deux à la fois.
• GONZALE s'e'veille et s'e'crie.
A nous, anges gardiens , sauvez le roi !
( Ils s'éveillent. )
ACTE II, SCÈNE I. 5i
ALONZO.
Quoi î qu'est-ce que c'est? Oli ! réveillés ! pourquoi vos épées nues? pourquoi ces regards effroyables?
GONZALE.
De quoi s'agit-il?
SÉBASTIEN.
Tandis que nous veillions ici à la sûreté de votre sommeil , nous venons d'entendre tout à coup un bruit sourd de rugissemens comme de taureaux , ou plutôt de lions. Ne vous a-t-il pas réveillés? il a frappé mon oreille de la manière la plus terrible.
ALONZO.
Je n'ai rien entendu.
ANTONIO.
Oh ! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille d'un monstre , de faire trembler la terre : sûrement c'étaient les rugissemens d'un troupeau de lions.
ALONZO.
L'avez-vous entendu, Gonzale?
.GONZALE,
Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un mur- mure , un étrange murmure qui m'a réveillé. Je vous ai poussé, seigneur, et j'ai crié. Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées nues. Un bruit s'est fait entendre , c'est la vérité : il sera bon de nous tenir sur nos gardes ; ou plutôt quittons ce lieu; tirons nos épées.
ALONZO.
Partons d'ici, et continuons d'aller à la recherche de mon pauvre fils.
5a LA TEMPÊTE,
GONZALE.
Que le ciel le garde de ces monstres, car sûre- ment il est dans cette île !
AL0NZ0.
Partons.
ARIEL, à part.
Prospero mon maître saura ce que je viens de faire : maintenant , roi , tu peux aller sans danger à la recherche de ton fils.
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
( Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre. ) CALIBAN entre avec une charge de bois.
CALIBAN.
Que tous les venins que le soleil pompe des eaux croupies , des marais et des fondrières , retombent sur Prospero, et ne laissent pas de son corps un pouce sans souffrance ! Ses esprits m'entendent, et pour- tant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils ne vien- dront pas sans son ordre me pincer , m'efFrayer de leurs figures de lutins, me tremper dans la mare, ou, luisans comme des brandons de feu , m'égarer la nuit loin de ma route : mais pour chaque vétille il les lâ- che sur moi ; tantôt en forme de singes qui me font la moue, me grincent des dents, et me mordent après ; tantôt ce sont des hérissons qui viennent se rouler sur le chemin oii je marche pieds nus , et dressent leurs piquansau moment où je pose mon pied. Quelquefois je suis blessé de tous côtés par de
ACTE II, SCÈNE II. 53
longs serpens qui de leur langue fourchue sifflent sur moi jusqu'à me rendre fou. — ( Trinculo parait. )
Ah oui oh ! — Voici un de ses esprits; il vient
me tourmenter pour ma lenteur à porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne prendra pas garde à moi.
TRINCULO.
Point de buisson , pas le moindre arbrisseau pour se mettre à l'abri de l'injure du temps, et voilà un nouvel orage qui s'assemble : je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir là-bas, ce gros nuage ressemble à un vilain tonneau qui va répandre sa liqueur. S'il allait tonner comme il a fait tantôt, je ne sais oii cacher ma tête. Ce nuage ne peut manquer de tomber à pleins seaux. — Qu'est-ce que c'est que cela ? Un homme ou un poisson , vrvant ou mort ? — Il sent le poisson , une odeur de poisson gâté. — Un étrange poisson ! Si j'étais en Angleterre maintenant, comme j'y ai été une fois, et que j'eusse seulement ce poisson en peinture, il n'y aurait pas de badaut endi- manché qui ne donnât une pièce d'argent pour le voir. C'est là que ce monstre ferait un homme riche : chaque bête singulière y fait un homme riche; tan- dis qu'il refuseront une obole pour assister un men- diant boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir un Indien mort. — Hé, il a des jambes comme un homme, et ses nageoires ressemblent à des bras ! sur ma foi , il est chaud encore. Je laisse là ma première idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là un poisson , mais un insulaire que tantôt le tonnerre aura frappé. — ( H tonne. ) Hélas! voilà la tempête
54 LA TEMPETE,
revenue. Mon meilleur parti est de me blottir sous sa casaque ; je ne vois point d'autre abri autour de moi. Le malheur fait trouver à l'homme d'étranges compagnons de lit. — Allons , je veux me gîter ici jusqu'à ce que la queue de l'orage soit passée.
( Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la main. )
STEPHANO. Je n'irai plus à la mer , à la mer. Je veux mourir ici à terre.
C'est une peste de chanson pour un homme que celle de ses funérailles. Bien , bien ? voici qui me ré- conforte.
( Il boit. )
Le maître , le balayeur , le contre-maître et moi ,
Le canonnier et son compagnon ,
Nous aimons Mail , -Meg , et Marion et Marguerite ;
Mais aucun de nous ne se souciait de Kate ,
Car elle avait un aiguillon à la langue,
Et criait au marinier : J^a te faire pendre.
Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron :
Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui démange.
Allons à la mer, enfans , et qu'elle aille se faire pendre.
C'est aussi une peste de chanson. Mais voici qui me réconforte.
( Il boit. )
CALIBAN.
Ne me tourmente point. Oh !
STEPHANO.
Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce pays? Ho , vous accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour nous faire niche? Je ne suis pas ré- chappé de l'eau pour avoir peur ici de vos quatre jambes ; car il a été dit : L'homme le plus homme
ACTE II, SCÈNE IL 55
qui ait jamais cheminé sur quatre pieds ne le ferait pas reculer, et on le dira ainsi tant que l'air entrera parles narines de Stéphane
CALIBAN.
L'esprit me tourmente. Oh!
STEPHANO.
C'est là quelque monstre de File , avec quatre jam- bes. Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre. Où diable peut-il avoir appris notre langue? Ne fut- ce que pour cela , je veux lui donner quelque se- cours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser, et lui faire gagner Naples avec moi, c'est un présent digne de quelque empereur que ce soit qui ait jamais mar- ché sur cuir de bœuf.
CALIBAN.
Ne me tourmente pas , je t'en prie ; je porterai mon bois plus vite à la maison.
STEPHANO
Il est dans l'accès maintenant ; il ne parle pas dune manière fort sensée. Il tâtera de ma bouteille : s'il n'a jamais encore goûté de vin , il ne s'en faudra de guère que cela ne guérisse sa fièvre. Si je parviens à le guérir et à l'apprivoiser, je n'en demanderai ja- mais trop cher : il défrayera le maître qui l'aura , et comme il faut.
CALIBAN.
Tu ne me fais pas encore grand mal , mais cela viendra bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans ce moment Prospero agit sur toi .
56 LA TEMPÊTE,
STEPHANO à Calitan.
Allons , venez ; voici qui vous donnera la parole, chat (9). Ouvrez la bouche; je peux dire que cela se- couera votre tremblement , et comme il faut. (Calï- ban boit avec plaisir. ) Vous ne connaissez pas celui qui est ici votre ami. Allons, ouvrez encore vos lèvres.
TRINCULO.
Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait être... Mais il est noyé. Ce sont des diables. 0 défendez- moi.
STEPHANO.
Quatre jambes et deux voix ! un monstre tout-à- fait mignon,- sa \oix de devant est sans doute pour dire du bien de son ami , sa voix de derrière pour en tenir de mauvais discours et lui faire tort. Si tout le vin de mon broc suffit pour le rétablir, je veux mé- dicamenter sa fièvre. Allons, ainsi soit-il. Je vais en verser un peu dans ton autre bouche.
TRINCULO.
Stephano ?
STEPHANO.
Comment, ton autre voix m'appelle ? — Miséri- corde ! ce n'est pas un monstre , c'est un diable. Lais- sons-le là, je n'ai point de cuiller (l0).
TRINCULO.
Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, parle- moi. Je suis Trinculo, ne sois pas effrayé, ton bon ami Trinculo.
STEPHANO.
Si tu es Trinculo , sors de là , je vais te tirer par les jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à
ACTE II, SCÈNE II. 57
Trinculo, ce sont celles-là. En effet, tu es Trinculo lui-même : comment es-tu devenu la chaise de com- modité de ce veau de lune (")? rend-il desTrinculos?
TRINCULO.
Je l'ai cru tué ici d'un coup de tonnerre. Mais n'es-tu donc pas noyé, Stephano? Je commence à espérer que tu n'es pas noyé. L'orage a-t-il crevé tout-à-fait? Moi, dans la peur de l'orage, je me suis caché sous la casaque de ce monstre mort. — Es-tu bien vivant , Stephano ? 0 Stephano , deux Napoli- tains de réchappes !
STEPHANO.
Je te prie , ne tourne pas autour de moi ; mon es- tomac n'est pas bien ferme.
CALIBAN.
Ce sont là deux beaux objets , si ce ne sont pas des lutins. Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une liqueur céleste : je veux me mettre à genoux devant lui.
STEPHANO.
Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé ici? dis-le moi par serment sur ma bouteille, com- ment es-tu venu ici? Moi , j'ai échappé sur un ton- neau de vin de Canarie que les matelots avaient roulé à grand'peihe hors du navire. J'en jure par cette bouteille que j'ai faite de mes propres mains , avec l'écorce d'un arbre , depuis que j'ai été jeté sur le rivage.
CALIBAN.
Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton fidèle sujet, car ta liqueur ne vient pas de la terre.
58 LA TEMPÊTE,
STEPHANO.
Allons , jure : comment t'es-tu sauve'?
TRINCULO.
J'ai nage jusqu'au rivage, mon ami , comme un canard. Je nage comme un canard; j'en jurerai.
STEPHANO.
Tiens, baise le livre. — Cependant tu ne peux nager comme un canard, car tu es fait comme une oie.
TRINCULO.
0 Stephano , as-tu encore.de ceci?
STEPHANO.
La futaille entière , mon ami ; mon cellier est dans un rocher au bord de la mer : c'est là que j'ai cache' mon vin. — He' bien , maintenant, veau de lune , comment va ta fièvre ?
CALIBAN.
N'es-tu pas tombé du ciel?
STEPHANO.
Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps l'homme qu'on voyait dans la lune.
CALIBAN.
Je t'y ai vu, et je t'adore. La fille de mon maître t'a montré à moi, toi, ton chien et ton buisson.
STEPHANO.
Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure je ie remplirai de nouveau. Jure.
TRINCULO.
Par cette bonne lumière , voilà un sot monstre !
ACTE II, SCÈNE II. 59
moi , avoir peur de lui ! un imbécile de monstre ! l'homme de la lune ! un pauvre monstre bien cré- dule ! — C'est boire net, monstre, sur ma parole.
C ALI BAN à Stéphane
Je veux te montrer dans l'île chaque pouce de terre fertile , et je veux baiser ton pied. Je t'en prie , sois mon Dieu.
TRINCULO.
Par ce ciel , le plus perfide et le plus ivrogne des monstres ! — Quand son Dieu sera endormi , il lui volera sa bouteille.
CALIBAN.
Je baiserai ton pied ; je jurerai d'être ton sujet.
STEPHANO
Eh bien , approche; à terre, et jure.
TRINCULO.
J'en mourrai à force de rire de ce monstre hé- bété. Un vilain monstre ! je me sentirais en goût de le battre
STEPHANO.
Allons, baise.
TRINCULO.
Si ce n'était que ce pauvre monstre est ivre. C'est un abominable monstre !
CALIBAN.
Je te conduirai aux meilleures sources , je te cueil- lerai des baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter du bois à ta suffisance. La peste étreigne le tyran que je sers ! je ne lui porterai plus de fagots ; mais c'est toi que je servirai , homme merveilleux.
6o LA TEMPÊTE,
TRINCULO.
Un monstre bien ridicule , de faire une merveille d'un pauvre ivrogne !
CALIBAN.
Je t'en prie , laisse-moi te mener à l'endroit où croissent les pommes sauvages : de mes longs ongles je déterrerai des truffes; je te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai à prendre au piège le singe agile ; je te conduirai où sont les bosquets de noiset- tes, et quelquefois je t'apporterai du rocher de jeu- nes pingouins. Veux-tu venir avec moi?
STEPHANO.
J'y consens; marche devant nous sans babiller davantage. — Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie étant noyés, nous héritons de tout ici. — ( A Caliban. ) Viens, porte ma bouteille. — Cama- rade Trinculo , nous allons tout à l'heure la remplir de nouveau.
CALIBAN chante comme un ivrogne.
Adieu , mon maître ; adieu , adieu. TRINCULO.
Monstre hurlant ! ivrogne de monstre !
CALIBAN. Je ne ferai plus de viviers pour le poisson ; Je n'apporterai plus à ton commandement de cpioi faire le feu ; Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats.
Ban, ban, ca Caliban.
Liberté ! vive la joie ! vive la joie ! Liberté ! liberté ! vive la joie ! liberté !
STEPHANO.
Le brave monstre! Allons, conduis-nous.
(Ils sortent. )
ACTE III, SCÈNE I.
t\Alt/IA\llVM\\ltt\Vlt\%,%\l'>\^lVliltl\tVl\litl1'\Vt<1\'l'\tV^\l<\H.\\H^^fttl^\l\ttl%1^tt\ll'«%t
ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Le devant de la caverne de Prospero. )
FERDINAND paraît, chargé d'une pièce de bois.
Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent en chasse lafatigue. Il esttelle sorte d'abais- sement qu'on peut soutenir avec noblesse ; les plus misérables travaux peuvent avoir un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait pour moi aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maî- tresse que je sers ranime ce qui est mort et change mes travaux en plaisir. Oh ! elle est dix fois plus aimable que son père n'est rude , et il est tout com- posé de dureté. Un ordre menaçant m'oblige à transporter quelques milliers de ces morceaux de bois et à les mettre en tas. Ma douce maîtresse pleure quand elle me voit travailler, et dit que jamais un si bas emploi ne fut rempli par de telles mains. Je m'oublie, mais ces douces pensées me rafraîchissent même durant mon travail ; je m'en sens moins surchargé.
(Entrent Miranda. et Prospero à quelque distance. )
62 LA TEMPÊTE,
MIRANDA.
Hélas ! je vous en prie , ne travaillez pas de cette force : je voudrais que le tonnerre eût brûlé tout ce bois qu'on vous a commandé de ranger en piles. De grâce , mettez-le à terre , et reposez-vous : quand il brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le fort de l'étude : reposez-vous , je vous en prie ; nous n'avons pas à craindre qu'il vienne avant trois heures d'ici.
FERDINAND.
0 ma chère maîtresse , le soleil sera couché avant que j'aie fini la tâche qu'il faut que je m'efforce de remplir.
MIRANDA.
Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps je vais porter ce bois. Je vous en prie , donnez-moi cela, je le porterai au tas.
FERDINAND.
Non, précieuse créature, j'aimerais mieux rompre mes muscles , briser mes reins , que de vous voir vous abaisser, tandis que je resterais là oisif.
MIRANDA.
Cela me conviendrait tout aussi-bien qu'à vous , et je le ferais avec bien moins de fatigue, car mon cœur serait à l'ouvrage , et le vôtre y répugne.
PROSPERO.
Pauvre vermisseau , tu as pris le poison ; cette vi- site en est la preuve.
MIRANDA.
Vous avez l'air fatigué.
ACTE III, SCÈNE I. 63
FERDINAND.
Non , ma noble maîtresse : que vous soyez près de . moi, l'obscurité sera pour moi un brillant matin. Je vous en conjure, et c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est votre nom ?
MIRANDA.
Miranda. 0 mon père, en le disant, je viens de désobéir à vos ordres.
FERDINAND.
Admire'e Miranda ! objet en effet de la plus haute admiration , digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde î j'ai regardé beaucoup de femmes avec la disposition la plus favorable; plus d'une fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop prompte à les écouter. Plusieurs femmes m'ont plu par différentes qualités, mais jamais je n'en aimaiau- cune que toujours quelque défaut ne vînt s'opposer à l'effet de la plus noble grâce et la faire disparaître. Mais vous , si parfaite, si supérieure à toutes, vous êtes créée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque créature.
MIRANDA.
Je n'en connais pas une de mon sexe : je ne me rappelle pas un visage de femme , si ce n'est le mien que j'ai vu dans mon miroir. Je n'ai vu non plus de ce que je puis appeler des hommes que vous , mon bon ami, et mon cher père. Je ne sais pas quels sont leurs traits hors de cette île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau de ma dot, je ne souhaiterais dans le monde d'autre compagnon que vous , et mon ima- gination ne peut se peindre d'autre figure que la
64 LA TEMPÊTE,
vôtre qui pût me plaire. Mais je cause un peu trop imprudemment , et j'oublie en le faisant les leçons de mon père.
FERDINAND.
Je suis prince par ma condition, Miranda : je crois même être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi ), et je ne suis pas plus disposé à demeurer esclave sous ce bois , qu'à endurer sur ma bouche les piqûres de la grosse mouche à viande. Écoutez parler mon âme : à l'instant où je vous ai vue, mon cœur a volé à votre service ; là réside ce qui m'assujettit, et c'est pour l'amour de vous que je suis ce bûche- ron si patient.
MIRANDA.
M'aimez-vous ?
FERDINAND.
0 ciel et terre, rendez témoignage de cette parole, et si je parle sincèrement, couronnez d'un succès for- tuné ce que je déclare; si mes discours sont trompeurs, convertissez en revers tout ce qui m'est réservé de bonheur. Je vous aime , vous estime , vous honore au delà de tout ce qui dans le monde n'est pas vous.
MIRANDA.
Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne de la joie.
PROSPERO.
Heureuse rencontre des deux plus rares penchans ! Ciel , verse tes faveurs sur l'affection qui naît entre eux.
FERDINAND.
De quoi pleurez-vous ?
ACTE III, SCÈNE I. 65
MIRANDA.
De mon peu de me'rite , qui n'ose offrir ce que je de'sire donner , et bien moins encore accepter ce dont la privation me ferait mourir. Mais c'est un trouble inutile; et plus il cherche à se cacher, plus il se gonfle et devient apparent. Loin de moi, ti- mides artifices; enhardis-moi, franche et sainte innocence : je suis votre femme si vous voulez m'é- pouser; sinon je mourrai fille et à vous. Vous pou- vez me refuser pour votre compagne; mais, que vous le vouliez ou non, je serai votre servante.
FERDINAND.
Ma maîtresse, ma bien-aime'e; et moi toujours ainsi à vos pieds.
MIRANDA.
Vous serez donc mon mari ?
FERDINAND.
Oui , et d'un cœur aussi joyeux que l'esclave qui épouse la liberté. Voilà ma main.
MIRANDA.
Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur. Maintenant adieu , pour une demi-heure.
FERDINAND.
Dites mille! mille!
(Ferdinand et Miranda sortent. ) PROSPERO.
Je ne puis être heureux de ce qui se passe autant qu'eux qui sont surpris du même coup ; mais il n'est rien qui pût me donner plus de joie. Je retourne à mon livre , car il faut qu'avant l'heure du souper j'aie
Tom. II. 5
66 LA TEMPÊTE,
fait encore bien des choses pour l'accomplissement
de ceci.
( Il sort. )
SCÈNE IL
( Une autre partie de l'île. )
STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN les suit te- nant une bouteille.
STEPHANO.
Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec, nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi , ferme et à l'abordage ! Mon laquais de mons- tre, bois à ma santé.
TRINCULO.
Son laquais de monstre ! la folie de cette île les tient ! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitans : des cinq nous en voilà trois ; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'état chancelle.
STEPHANO.
Bois donc , laquais de monstre , quand je te l'or- donne. Tu as tout-à-fait les yeux dans la tête.
TRINCULO.
Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre bien bâti s'il les avait dans la queue.
STEPHANO.
Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq lieues nord et sud avant de pou-
ACTE III, SCÈNE II. 67
voir gagner terre , vrai comme il fait jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne (I2).
TRINCULO.
Votre lieutenant si vous m'en croyez ; il n'est pas bon à montrer comme enseigne.
STEPHANO.
Nous ne nous enfuirons pas , monsieur le mon- stre <l3>.
TRINCULO.
Vous n'avancerez pas non plus , mais vous demeu- rerez couchés comme des chiens , sans rien dire ni l'un ni l'autre.
STEPHANO.
Veau de lune , parle une fois en ta vie , si tu es un honnête veau de lune.
CALIBAN.
Comment se porte ta grandeur ? Permets-moi de baiser ton pied. — Je ne veux pas le servir lui , il n'est pas brave.
TRINCULO.
Tu mens, le plus ignorant des monstres : je suis dans le cas de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché , a-t-on jamais fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux mensonge , toi qui n'es que la moitié d'un poisson , et la moitié d'un monstre?
CALIBAN.
Là ! comme il se moque de moi ! Le laisseras-tu dire, mon seigneur?
68 LA TEMPÊTE,
TRINCULO.
Mon seigneur , dit-il ! — Qu'un monstre puisse être si niais !
CALIBAN
Là! là ! encore ! Je t'en prie, mords-le à mourir.
STEPHANO.
Trinculo , tâche d'avoir dans ta tête une bonne langue. Si tu t'avisais de te mutiner , le premier
arbre Ce pauvre monstre est mon sujet, et je
ne souffrirai pas qu'on l'insulte.
GALIBAN.
Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr encore la prière. que je t'ai faite ?
STEPHANO.
Oui dà, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je resterai debout , et Trinculo aussi.
( Entre Ariel invisible. )
CALIBAN.
Comme je te l'ai dit tantôt , je suis sujet d'un tyran, d'un sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.
ARIEL.
Tu mens.
GALIBAN.
Tu mens toi-même , malicieux singe. Je voudrais bien qu'il plût à mon vaillant maître de t'extermi- ner. Je ne mens point.
STEPHANO.
Trinculo , si vous le troublez encore dans son ré- cit, par cette main , je ferai sauter quelqu'une de vos dents.
ACTE III, SCÈNE II. 69
TRINCUL0.
Quoi ! je n'ai rien dit.
STEPHANO.
Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. ( A Caïiban. ) Poursuis.
CALIBAN.
Je dis que par sortilège il a pris cette île ; il l'a prise sur moi. S'il plaît à ta grandeur de me venger de lui, car je sais bien que 'tu es courageux, mais celui-là ne l'est pas
STEPHANO.
Cela est très-certain.
CALIBAN.
Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te servirai.
STEPHANO.
Mais comment manoeuvrer cette affaire? Peux-tu me conduire à l'ennemi ?
CALIBAN.
Oui , oui , monseigneur ; je promets de te le li- vrer endormi, de manière à ce que tu puisses lui en- foncer un clou dans la tête.
ARIEL.
Tu mens, tu ne le peux pas.
CALIBAN.
Quel fou bigarré est-ce là ? Vilain pleutre ! Je conjure ta grandeur de lui donner des coups , et de lui reprendre cette bouteille : quand il ne l'aura plus , il faudra qu'il boive de l'eau de mare , car je ne lui montrerai pas où sont les sources vives.
7o LA TEMPÊTE,
STEPHANO.
Crois-moi , Trinculo , ne t'expose pas davantage au danger. Interromps encore le monstre d'un seul mot , et je mets ma cle'mence à la porte , et je fais de toi un hareng sec.
TRINCULO.
Eh quoi! quefais-je? Je n'ai rien fait; je vais m'éloigner de vous.
STEPHANO.
N'as-tu pas dit qu'il mentait ?
ARIEL.
Tu mens.
STEPHANO.
Oui? (7/ le bat. ) Prends ceci pour toi. Si cela vous plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.
TRINCULO.
Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! avez- vous perdu la raison et l'ouïe aussi ? La peste soit de votre bouteille ! Voilà ce qu'opèrent l'ivresse et le vin ! Le farcin sur votre monstre , et le diable vous serre les doigts !
CALIBAN.
Ha , ha , ha !
STEPHANO.
Maintenant continuez votre histoire. — Je t'en prie, va-t'en plus loin.
CALIBAN.
Bats -le bien. Après quoi je le battrai aussi , moi.
STEPHANO.
Tiens-toi plus loin. — Allons, toi, poursuis.
ACTE III, SCÈNE II. 7i
CALIBAN.
Eh bien , comme je te l'ai dit , c'est sa coutume à lui de dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la cervelle après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche lui briser le crâne, ou l'éven trer avec un pieu , lui couper la gorge avec un couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses livres , car sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un seul esprit à ses ordres : ils le haïssent tous aussi radicalement que moi. Ne brûle que ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme, dont il ornera sa maison quand il en aura une : et surtout, ce qui mérite d'être sérieusement considéré, c'est la beauté de sa fille ; lui-même il l'appelle in- comparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma mère Sycorax et elle ; mais elle l'emporte autant sur Sycorax que le plus grand sur le plus petit.
STEPHANO.
Est-ce donc un si beau brin de fille?
CALIBAN.
Oui, mon prince : je te réponds qu'elle convient à ton lit, et qu'elle te produira une belle lignée.
STEPHANO.
Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, nous serons roi et reine. Dieu conserve nos excellen- ces! et Trinculo et toi, vous serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, Trinculo !
TRINCULO.
Excellent.
STEPHANO.
Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir battu;
72 LA TEMPÊTE,
mais tant que tu vivras, tâche de n'avoir dans ta
tête qu'une bonne langue.
CALIBAN.
Dans moins d'une demi-heure il sera endormi : veux-tu l'exterminer alors ?
STEPHANO.
Oui, sur mon honneur.
ARIEL.
Je dirai cela à mon maître.
CALIBAN.
Tu me rends gai; je suis plein d'alle'gresse. Al- lons, soyons joyeux. Voulez-vous chanter le canon que vous m'avez appris tout à l'heure (l4)?
STEPHANO.
Je veux faire raison à ta requête , monstre ; oui , toujours raison. Allons, Trinculo, chantons.
( Stephano chante. )
Moquons-nous d'eux ; observons-les , observons-les , Moquons-nous d'eux ; la pensée est libre.
CALIBAN.
Ce n'est pas là l'air. ,
( Ariel joue l'air sur un pipeau et s'accompagne d'un tamlourin. STEPHANO.
Qu'est-ce que c'est que cette répétition?
TRINCULO.
C'est l'air de notre canon joué par la figure de personne (l5).
STEPHANO.
Si tu es homme , montre-toi sous ta propre figure ; si tu es le diable, prends celle que tu Voudras.
ACTE III, SCÈNE IL ?3
TRINCULO.
Oh! pardonnez-moi mes pe'che's.
STEPHANO.
Qui meurt a payé toutes ses dettes. — Je te dé- fie.. . merci de nous !
CALIBAN.
As-tu peur?
STEPHANO.
Moi, monstre? Non.
CALIBAN.
N'aie pas peur : l'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instrumens tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que , si je m'éveillais alors après un long sommeil, elle me feraient dormir encore ; et quelquefois en dormant , il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtés à pleu- voir sur moi; en sorte que lorsque je me réveillais, je pleurais d'envie de rêver encore.
STEPHANO.
Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma mu- sique pour rien.
CALIBAN.
Quand Propero sera tué.
STEPHANO.
C'est ce qui arrivera tout à l'heure : je n'ai pas oublié ce que tu m'as conté.
TRINCULO.
Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons notre besogne.
74 LA TEMPÊTE,
STEPHANO.
Guide-nous, monstre ; nous te suivons. — Je serais bien aise de voir ce tambourineur : il va bien.
TRINCULO.
Viens-tu? — Je te suivrai, Stepliano.
( Ils sortent. )
SCÈNE III.
( Une autre partie de l'iîe. )
Entrent ALONZO , SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALE, ADRIAN, FRANCISCO et autres.
GONZALE.
Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin , sei- gneur. Mes vieux os me font mal; c'est un vrai la- byrinthe que nous avons parcouru là par tant de sentiers ou droits ou tortueux. J'en jure votre pa- tience, j'ai besoin de me reposer.
ALONZO.
•
Mon vieux seigneur , je ne peux te blâmer ; je sens moi-même la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. Asseyez-vous et reposez- vous ; et moi je veux laisser ici mon espoir, et ne le pas garder plus long-temps avec moi comme un flat- teur. Il est noyé, celui à la découverte duquel nous errons ainsi, et la mer se rit de ces recherches trompées que nous avons faites sur la terre. Soit; qu'il aille en paix.
ACTE III, SCÈNE III. 95
ANTONIO, bas à Sébastien.
Je suis bien aise qu'il soit ainsi tout-à-fait sans espe'rance. — N'allez pas pour un revers renoncer au projet que vous étiez résolu d'exécuter.
SÉBASTIEN.
Nous l'accomplirons à la première occasion fa- vorable.
ANTONIO.
Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont par cette marche, ils ne voudront ni ne pourront exer- cer la même vigilance que lorsqu'ils ont leurs forces fraîches,
SÉBASTIEN.
Oui, cette nuit; n'en parlons plus.
(On entend une musique solennelle et singulière. Prospère- est invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Us forment autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes engageans, invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils disparaissent ensuite. )
ALONZO.
Quelle est cette harmonie? mes bons amis, écoutons „
GONZALE.
Une musique d'une douceur merveilleuse.
ALONZO.
Ciel, ne nous livrez qu'à des puissances favorables. Qu'est-ce que c'étaient que ces gens-là ?
SÉBASTIEN.
Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai qu'il existe des licornes , qu'il est dans l'Arabie un arbre servant de trône au phénix, et qu'aujourd'hui encore un phénix y règne.
76 LA TEMPÊTE,
ANTONIO.
Je crois l'un et l'autre ; et, quelque autre chose qu'on refuse de croire, qu'on vienne à moi, je ju- rerai que cela est vrai. Jamais les voyageurs n'ont menti , quoique dans leur pays les idiots en me'di- sent et les condamnent.
GONZALE.
Voudrait-on me croire si je racontais ceci dans Naples? Si je leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits ; car certainement c'est là le peuple de cette île ; et , qu'avec des formes monstrueuses , ils ont, remarquez bien ceci , des moeurs plus douces que vous n'en trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre temps, je dirais presque chez aucun?
PROSPERO, àpart.
Honnête seigneur, tu as dit le mot; car quelques- uns de vous ici pre'sens êtes pires que des démons.
ALONZO.
Je ne me lasse point de songer à leurs formes étranges , à leurs gestes , à ces sons qui , bien qu'il y manque l'assistance de la parole , expriment pour- tant dans leur langage muet d'excellentes choses.
PROSPERO, à part.
Ne louez pas avant le départ.
FRANCISCO.
Ils se sont étrangement évanouis.
SÉBASTIEN.
Qu'importe , puisqu'ils ont laissé les munitions ?
ACTE III, SCÈNE III. 77
ear nous avons faim. — Vous plaît-il goûter de ceci?
ALONZO.
Non pas moi.
GONZALE.
En bonne foi , seigneur, vous n'avez rien à crain- dre. Quand nous étions enfans, qui aurait voulu croire qu'il existât des montagnards portant des fanons comme les taureaux , et ayant à leur cou des masses de chair pendantes; et qu'il y avait des hommes dont la tête était placée au milieu de leur poitrine? Et cependant nous ne voyons pas aujour- d'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour un (l6) qui ne nous rapporte ces faits dûment attestés.
ALONZO.
Je m'approcherai de cette table et je mangerai , dût ce repas être pour moi le dernier. Eh ! qu'im- porte , puisque le meilleur de ma vie est passé ? Mon frère, seigneur duc, approchez-vous et faites comme nous.
( Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie , fond sur la taMe, se- coue ses ailes sur les plats, et par un tour subtil le banquet disparaît. )
ARIEL.
Vous êtes trois hommes de crime que la destinée ( qui se sert comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il renferme ) a fait vomir par la mer in- satiable dans cette île où n'habite point l'homme , parce que vous n'êtes point faits pour vivre parmi les hommes. Je vous ai rendus frénétiques.
( Voyant Alenzo, Se'bastien et les autres tirer leurs épe'es. )
C'est ayec un courage de cette espèce que des hommes se pendent et se noient. Insensés que vous
78 LA TEMPÊTE,
êtes , mes compagnons et moi sommes les ministres du Destin : les élémens dont est forgée la trempe de vos épées peuvent aussi aisément blesser les vents bruyans , ou , par de ridicules estocades , percer à mort l'eau qui se réunit au même instant , que rac- courcir un seul brin de mes plumes. Mes compa- gnons sont invulnérables comme moi ; et, pussiez- vous nous blesser avec vos armes , elles sont main- tenant trop pesantes pour vos forces : elles ne se laisseront plus soulever. Mais souvenez-vous , car tel est ici l'objet de mon message , que vous trois vous avez expulsé de son duché de Milan le vertueux Prospero ; que vous l'avez exposé sur la mer ( qui depuis vous en a payé le salaire ) , lui et sa fille in- nocente. C'est pour cette action odieuse que des des- tins qui diffèrent, mais n'oublient pas, ont irrité les mers et les rivages , toutes les créatures con- tre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils vous annoncent par ma voix qu'une destruc- tion prolongée ( pire que la mort , quelle qu'elle soit , lorsqu'elle vient en un seul coup ) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos actions. Pour vous préserver des vengeances ( qui autrement vont éclater sur vos têtes dans cette île désolée ) , il ne vous reste plus que le remords du cœur , et ensuite une vie sans reproche.
( Ariel s'évanouit dans un coup de tonnerre. Ensuite, au son d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en faisant des grimaces moqueuses, et emportent la table. )
PROSPERO, à part à Ariel.
Tu as très-bien joué ce rôle de harpie , mon Ariel : elle avait de la grâce à dévorer. Dans tout ce que tu as dit, tu n'as rien omis de l'instruction
ACTE III, SCÈNE III. 79
que je t'avais donne'e. Mes esprits secondaires ont aussi rendu d'après nature et avec une vérité bi- zarre leurs différentes espèces de personnages. Mes charmes puissans opèrent , et ces hommes mes enne- mis sont enchaînés tous dans le délire. Les voilà en mon pouvoir : je veux les laisser dans ces accès de frénésie , tandis que je vais revoir le jeune Ferdi- nand qu'ils croient noyé , et sa chère , ma chère bien-aimée.
GONZALE.
Au nom de ce qui est saint , seigneur, pourquoi demeurez-vous ainsi les yeux si étrangement fixes et effrayés ?
ALONZO.
0 prodige, prodige d'horreur ! il m'a semblé que les vagues avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient autour de moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau d'orgue , prononçait le nom de Prospero , et de sa voix de basse récitait mon injustice. Mon fils est donc dans le limon de la mer! J'irai le chercher plus avant que jamais n'a pénétré la sonde, et reposer avec lui dans la vase.
( Il soit. ) SÉBASTIEN.
Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs légions.
ANTONIO.
Je serai ton second.
(Ils sortent. )
GONZALE.
Ils sont tous trois désespérés. Leur crime odieux , comme un poison qui ne doit opérer qu'après un long espace de temps , commence à ronger leurs
80 LA TEMPÊTE,
âmes. Je vous en conjure, vous dont les muscles sont plus souples que les miens, suivez-les rapide- ment , et sauvez-les des actions où peut les entraî- ner le de'sordre de leurs sens.
ADRIAN,
Suivez-nous , je vous prie.
(Ils sortent. )
FIN DU TROISIEME ACTE.
ACTE IV, SCÈNE I. 81
»*VWUlllMl»\M\M«lt*tlU%miMVUl*lVM\W»\rHlWl*lllMlU\M\l'lMi\W\\VUn\t%W
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Le devant de la grotte de Prospère )
Entrent PROSPERO, FERDINAND et MIR AND A.
PROSPERO à Ferdinand.
01 je vous ai puni trop sévèrement, tout est réparé par la compensation que je vous offre, car je vous ai donné ici un des fils de ma vie , ou plutôt celle pour qui je vis. Je la remets encore une fois dans tes mains. Toutes mes tyrannies n'étaient que les épreu- ves où je voulais mettre ton amour, et tu les as merveilleusement soutenues. Ici, à la face du ciel , je ratifie ce don précieux que je t'ai fait. 0 Ferdi- nand, ne souris point de moi si je la vante; car tu reconnaîtras qu'elle surpasse toute louange, et la laisse épuisée derrière elle.
FERDINAND.
Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le contraire.
PROSPERO.
Reçois-la donc comme un don de ma main, et aussi comme un bien qui t'appartient pour l'avoir Tom. II. 6
8à LA TEMPETE,
dignement acquis. Mais si tu romps le noeud virgi- nal avant que toutes les saintes cérémonies aient été accomplies dans la plénitude de l,eurs rites pieux , jamais le ciel ne répandra sur cette union les douces influences capables de la faire prospérer; la haine stérile , le dédain au regard amer , et la discorde , sèmeront votre lit nuptial de tant de ronces rebu- tantes, que vous le prendrez tous deux en haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen qui doit vous éclairer, prenez garde à vous.
FERDINAND.
Comme il est vrai que j'espère des jours paisibles, une belle lignée , un longue vie accompagnée d'un amour pareil à celui d'aujourd'hui , l'antre le plus sombre, le lieu le plus propice , les plus fortes sug- gestions de notre plus mauvais génie , rien ne pourra amollir mon honneur jusqu'à des désirs im- purs ; rien ne me fera consentir à dépouiller de son vif aiguillon ce jour de la célébration, que je pas- serai à imaginer que les chevaux du soleil ont pris des javars, ou que la nuit demeure là-bas enchaî- née.
PROSPERO.
Noblement parlé. Assieds-toi donc , et converse avec elle, elle est à toi. — Allons, Ariel, mon ingé- nieux serviteur , mon Ariel.
(Entre Ariel. )
ARIEL.
Que désire mon puissant maître?
PROSPERO.
Toi et les esprits que tu commandes, vous avez
ACTE IV, SCÈNE I. 83
tous dignement rempli votre dernier emploi. J'ai be- soin de vous encore pour un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici, dans ce lieu, tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai donné pouvoir. Anime-les à de rapides mouvemens , car il faut que j'accorde aux voeux de ce jeune couple le spectacle de quelques-uns des prestiges de mon art. C'est ma promesse, et ils l'attendent de moi.
ARIEL.
Dans l'instant. .
PROSPERO.
Oui, dans un clin d'oeil.
ARIEL.
Vous n'aurez pas dit va et reviens, et respiré deux fois et crié allons, allons, que chacun accourant à pas légers sur la pointe du pied , sera devant vous avec sa moue et ses grimaces. M'aimez-vous, mon maître? non?
PROSPERO.
Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que tu ne m'entendes appeler.
ARIEL.
Oui , je comprends.
(Il sort.) PROSPERO, à Ferdinand.
Songe à tenir ta parole; ne donne pas trop de li- berté à tes caresses : lorsque le sang est enflammé, les sermens les plus forts ne sont plus que de la paille. Sois plus retenu, ou autrement bonsoir à votre promesse.
FERDINAND.
Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de la
/
84 LA TEMPÊTE,
blanche neige qui repose sur mon cœur amortit
l'ardeur de mes sens (l7).
PROSPERO.
Bien. (A Ariel.) Allons, mon Ariel, viens main- tenant; amène un supplément plutôt que de man- quer d'un seul esprit. Parais ici, et d'un ton ani- mé ( A Ferdinand. ) Point de langue; tout yeux;
du silence.
(Une musique douce. )
MASQUE C18).
Entre IRIS.
Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches ban- des de froment, de seigle , d'orge , de vesce , d'avoine et de pois; tes montagnes herbues où vivent les brou- tantes brebis, et tes prairies aplaties où elles sont tenues à couvert sous le chaume ; tes rivages bordés de pivoine et de lis qu'avril, gonllé d'humidité, em- bellit à ta voix, pour former de chastes couronnes à tes froides nymphes ; et tes berceaux de jonc qu'aime le jeune homme renvoyé, délaissé par la jeune fille qu'il aime ; et tes vignobles ceints de pa- lissades ; et tes grèves stériles hérissées de rocs où tu vas respirer le frais : la reine du firmament, dont je suis l'humide arc-en-ciel et la messagère, te le demande , et te prie de venir ici sur ce gazon par- tager les jeux de sa souveraine grandeur; ses paons volent à tire d'ailes : approche, riche Cérès, pour la recevoir.
Entre CÉRÈS.
Salut, messagère vêtue de diverses couleurs, toi qui ne désobéis jamais à l'épouse de Jupiter ; toi qui de tes ailes de safran verses sur mes fleurs des ro-
ACTE IV, SCÈNE I. 85
sées de miel et les pluies rafraîchissantes , et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes mes espa- ces bocageux et mes plaines sans arbrisseaux : pour- quoi ta reine m'appelle-t-elle ici sur la verdure de cette herbe menue ?
IRIS.
Pour célébrer une alliance d'amour sincère, et pour doter généreusement ces bienheureux amans.
CÉRÈS.
Dis-moi , arc des cieux , sais-tu si Vénus ou son fils accompagnent la reine? Du jour qu'ils tramèrent le complot qui livra ma fille au ténébreux Pluton , j'ai fait serment d'éviter la scandaleuse société et de la mère et de son aveugle fils.
IRIS.
Ne crains point sa présence ici. Je viens de ren- contrer sa divinité fendant les nues vers Paphos , et son fils avec elle traîné par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque charme lascif sur cet homme et cette jeune fille , qui ont fait serment qu'aucun des mystères du lit nuptial ne serait ac- compli avant que l'hymen n'ait allumé son flam- beau. Mais ils le pensaient en vain : l'amoureuse concubine de Mars s'en est retournée; son fils, au cerveau plein de malice , a brisé ses flèches; il jure de n'en plus lancer, et désormais, jouant avec les passereaux , de n'être plus qu'un enfant.
CÉRÈS.
La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon s'avance : je la reconnais à sa démarche.
( Entre Junoa, )
m LA TEMPÊTE,
JUNON.
Comment se porte ma bienfaisante sœur? Venez avec moi bénir ce couple , afin que leur vie soit prospère , et qu'ils se voient honorés dans leurs en- fans.
( Elle cliante. )
Honneur , richesses , bénédictions du mariage ; Longue continuation et accroissement de bonheur ; Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous. Junon chante sur vous sa bénédiction.
CÉRÈS.
Accroissement de terre , abondance de toutes parts ;
Que vos moissons remplissent vos greniers inépuisables ;
Granges et greniers toujours remplis;
Vignes se grossissant de grappes pressées ;
Plantes courbées sous leurs doux fardeaux ;
Que le printemps revienne pour vous au plus tard
A la fin de la récolte.
Là disette et le besoin s'écarteront de vous.
Telle est sur vous la bénédiction de Cérès.
FERDINAND.
Voilà la vision la plus majestueuse , les chants les plus harmonieux! — Puis-je oser croire que ce soient là des esprits ?
PROSPERO.
Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelé des lieux où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon imagination.
FERDINAND.
0 que je vive toujours ici! Un père, une épouse , si rares , si merveilleux, font de ce lieu un paradis.
( Junon et Ce'rès se parlent bas, et envoient Iris faire un message. )
ACTE IV, SCÈNE I. 87
PROSPERO.
Silence , mon fils : Junon et Cérès s'entretiennent sérieusement tout bas. Il reste quelqu'autre chose à faire. Chut, pas une syllabe, ou notre charme est rompu.
IRIS.
Vous qu'on appelle naïades, nymphes des serpen- tans ruisseaux, avec "vos couronnes de jonc et vos regards toujours innocens , quittez l'onde ridée de vos canaux , et venez sur ce gazon vert obéir au si- gnal qui vous appelle : Junon l'ordonne. Hâtez-vous, nymphes chastes; aidez-nous à célébrer une alliance d'amour fidèle : ne vous faites pas attendre.
( Entrent des nymphes. )
Et vous , moissonneurs armés de faucilles , brûlés du soleil et fatigués d'août , venez ici de vos sillons, et livrez-vous à la joie. Chômez ce jour de fête ; cou- vrez-vous de a^os chapeaux de paille de seigle, et que chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches nymphes dans une danse rustique.
(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur e'tat : ils se joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin de laquelle Prospero tressaille tout à coup el prononce les mots suivans; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit étrange, sourd et confus. )
PROSPERO.
J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette brute de Caliban et de ses associés contre mes jours : l'in- stant où ils doivent exécuter leur complot est pres- que arrivé. ( Aux esprits. ) Fort bien — Éloignez- vous. Rien de plus.
FERDINAND.
Voilà qui est étrange ! Votre père est saisi de quelque passion qui travaille violemment son âme.
88 LA TEMPÊTE,
MIRANDA.
Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé d'une si violente colère.
PROSPERO. .
Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille ; maintenant voilà nos divertissemens finis : nos acteurs , comme je vous l'ai dit d'avance , étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air , en un air subtil ; et sem- blables à l'édifice sans base de cette vision , se dis- soudront aussi les tours qui se couronnent de nues , les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe , oui , notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des temps ; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissou- dront, sans qu'à la place où ils existaient on voie seulement s'enfuir et se disperser quelque confus amas de quelques nuages (l9). Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et no- tre chétive vie est environnée d'un sommeil. — Sei- gneur , j'éprouve quelque chagrin : supportez ma faiblesse ; ma vieille tête est troublée ; ne vous tour- mentez point de mon infirmité t Veuillez rentrer dans ma caverne et vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit agité.
FERDINAND et Miranda.
Nous vous souhaitons la paix.
PROPERO à Ariel.
Arrive avec ma pensée. — ( A Ferdinand et Mi- randa.) Je vous remercie. — Viens, Ariel,
ACTE IV, SCÈNE I. 89
ARIEL.
Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu ?
PROSPERO.
Esprit , il faut nous préparer à faire face à Cali- ban.
ARIEL.
Oui , mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès , j'avais eu l'idée de t'en parler ; mais j'ai craint d'é- veiller ta colère.
PROSPERO.
Redis-moi où tu as laissé ces misérables.
ARIEL.
Je vous l'ai dit , seigneur : ils étaient enflammés de boisson , si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air de ce qu'il leur soufflait clans le visage , et frap- paient la terre pour avoir baisé leurs pieds ; mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour : à ce bruit, comme des poulains indomp- tés, ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs paupières , et levé le nez du côté où ils flairaient la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles , que, comme des veaux , appelés par le mugissement de la vache , ils ont survi mes sons au travers des ronces dentées , des bruyères, des buissons hérissés, des épi- nes qui pénétraient la peau mince du devant de leurs jambes. A la fin , je les ai laissés dans l'étang boueux et verdâtre qui est au delà de ta grotte , s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds enfoncés dans la fange noire et puante du lac.
PROSPERO.
Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta
9o LA TEMPÊTE,
forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeau dans ma demeure : c'est l'appât où je pren- drai ces voleurs.
ARIEL.
J'y vais, j'y vais.
( Il sort. ) PROSPERO.
Un démon , un démon incarné dont la nature ne peut jamais offrir aucune prise à l'éducation ; sur qui j'ai perdu, entièrement perdu toutes les peines que je me suis données par humanité ! et comme son corps devient plus difforme avec les années, son âme
se gangrène^ encore Je veux qu'ils souffrent tous
jusqu'à en rugir.
(Rentre Ariel chargé d'habillemens Lrillans et autres choses du même genre. )
Viens, range-les sur cette corde.
( Prospero et Ariel demeurent invisibles. ) ( Entrent Calihan, Stephano etTrinculo tout mouille's. ) CALIBAN.
Je t'en prie, va d'un pas si doux, que la taupe aveugle ne puisse ouïr ton pied poser. Nous voilà tout près de sa caverne.
STEPHANO.
Hé bien, monstre, votre lutin, que vous disiez un lutin sans malice , ne nous a guère mieux traités que le Follet des champs ^°\
TRINCULO,
Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce dont mon nez est en grande indignation.
STEPHANO.
Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais prendre de l'humeur contre vous; voyez-vous
ACTE IV, SCÈNE I. 91
TRINCULO.
Tu serais un monstre perdu.
CALIBAN.
Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bon- nes grâces. Aie patience, car le butin auquel je te conduis recouvrira bien cette mésaventure : ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il était en- core minuit.
TRINCULO.
Oui , mais avoir perdu nos bouteilles dans la mare !
STEPAHNO.
Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du dés- honneur, monstre, mais une perte immense.
TRINCULO.
Cela m'est encore plus sensible que l'eau qui me mouille. — C'est cependant votre lutin sans malice, monstre
STEPHANO. /
Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, pour ma peine, en avoir jusque par-dessus les oreil- les.
CALIBAN.
Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas. — Vois- tu bien? voici la bouche de la caverne : point de bruit; entre dedans. Fais-nous ce bon méfait qui pour toujours te met, toi, en possession de cette île; et moi ton Caliban à tes pieds, pour les lécher éter- nellement.
STEPHANO.
Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées sanguinaires.
92 LA TEMPÊTE,
TRINCULO.
0 roi Stephano (2l)! ô mon gentilhomme ! ô digne Stephano ! regarde ; vois quelle garde-robe voilà ici pour toi.
CALIBAN.
Laisse tout cela,imbécile; ce n'est que de la drogue.
TRINCULO.
Oh, oh, monstre, nous nous connaissons en fri- perie. — O roi Stephano!
STEPHANO.
Lâche cette robe , Trinculo. Par ma main ! jepré- tends avoir cette robe.
TRINCULO.
Ta grandeur l'aura.
CALIBAN.
Que l'hydropisie étouffe cet imbe'cile ! A quoi pensez-vous de vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le meurtre d'abord. S'il se réveille, depuis la plante des pieds jusqu'au crâne, notre peau ne sera plus que pincemens ; oh ! il nous accoutrera d'une étrange manière !
STEPHANO.
Paix, monstre. — Madame la corde, ce pourpoint n'est-il pas pour moi? — Voilà le pourpoint hors de ligne. — A présent, pourpoint, vous êtes sous la ligne ; vous courez risque de perdre vos crins et de devenir un faucon chauve (22).
TRINCULO.
Faites, faites. N'en déplaise à votre grandeur, nous volons à la ligne et au cordeau.
ACTE IV, SCÈNE I. 93
STEPHANO.
Je te remercie de ce bon mot. Tiens , voilà un habit pour la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit n'ira point sans récompense. « Voler à la ligne et au cordeau î » c'est un excellent trait d'estoc. Tiens , encore un habit pour la peine.
TRINCULO.
Allons , monstre , un peu de glu à vos doigts , et puis emportez-nous le reste.
CALIBAN.
Je ne veux rien de tout cela. Nous perdrons là notre temps , et nous serons changés en oies de mer0>3) ^ ou en singes qUi auront de vilaines faces renfrognées.
STEPHANO.
Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à trans- porter tout cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, ou je vous chasse de mon royaume. Vite, emportez ceci.
TRINCULO.
Et ceci.
STEPHANO.
Oui, et ceci encore.
(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens Stéphane-, Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la meute. )
PROSPERO.
Ho , la Montagne ! oh !
ARIEL.
Argent , ici la voie , Argent !
PROSPERO.
Furie , Furie , là ! Tyran, là ! — Écoute, écoute.
94 LA TEMPÊTE,
( Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchassés hors de la scène. ) Va, ordonne à mes lutins de briser leurs jointures par d'âpres convulsions ; que leurs nerfs se retirent dans des crampes racornies ; qu'ils soient pinces jusqu'à en être couverts de plus de ta- ches qu'il n'y en a sur la peau du léopard ou du chat de montagne.
ARIEL.
Écoute comme ils beuglent.
PR0SPER0.
Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure qu'il est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous mes travaux vont finir ; et toi , tu vas re- trouver toute la liberté des airs.
( Ib sortent )
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V, SCÈNE I. 95
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ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Le devant de la grotte de Prospère )
Entrent PROSPERO vêtu de sa robe magique , et
ARIEL.
PROSPERO.
Enfin toutes les parties de mon projet se réunis- sent ; mes opérations n'ont failli sur aucun point. Mes esprits m'obéissent; et le Temps marche tête
levée, chargé de ce qu'il apporte Où en est
le jour?
ARIEL.
Près de la sixième heure , de l'heure où vous avez dit, mon maître , que notre travail devait finir.
PROSPERO.
Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la tem- pête. Dis-moi, mon génie, en quel état est le roi et toute sa suite.
ARIEL.
Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où vous me les avez remis, seigneur. Toujours prison- niers comme vous les avez laissés dans le bocage de citronniers qui abrite votre grotte , ils ne peuvent
ç,6 Là TEMPÊTE,
faire un pas que vous ne les ayez délies. Le roi, son frère et le vôtre , sont encore tous les trois dans l'é- garement; et le reste, comblé de douleur et d'effroi, gémit sur eux ; mais plus que tous les autres celui que je vous ai entendu nommer le bon vieux sei- gneur Gonzale : ses larmes descendent le long de sa barbe, comme les gouttes de la pluie d'hiver coulent de la tige creuse des roseaux. Vos charmes les tra- vaillent avec tant de violence, que, si vous les voyiez maintenant, votre âme en serait attendrie.
PROSPERO.
Le penses-tu ainsi, esprit?
ARIEL,
La mienne le serait , seigneur , si j'étais un homme.
PROSPERO.
La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui n'es formé que d'air, tu auras reçu une impression , un sentiment de leurs peines ; et moi , créature de leur espèce , qui ressens aussi vivement qu'eux et les passions et les douleurs , je n'en serais pas plus tendrement ému que toi ! Quoique par de hautes in- jures ils m'aientblessé dans le vif, je me range contre ma colère, du parti de ma raison plus noble qu'elle ; il y a plus de gloire à la vertu qu'à la vengeance. Qu'ils se repentent, et le dernier effort de mes pro- jets n'ira pas au delà les affliger d'un seul regard. Va les élargir, Ariel. Je veux délier mes char- mes , rétablir leurs facultés , et il vont être rendus à eux-mêmes.
ACTE V, SCÈNE I. 97
ARIEL.
Je vais les amener , seigneur.
( Ariel soi' t. ) PROSPERO.
Vous , fées des collines et des ruisseaux , des lacs tranquilles et des bocages ; et vous qui , sur les sables où votre pied ne laisse point d'empreinte , poursui- vez Neptune lorsqu'il retire ses flots , et fuyez de- vant lui à son retour; vous , petites figures, qui tracez au clair de la lune ces ronds ^4) d'herbe amère que la brebis refuse de brouter ; et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les mousserons , et que réjouit le son solennel du couvre-feu; secondé par vous , j'ai pu, quelque faible que soit votre empire, obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi , appeler les vents mutins , et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des cieux une guerre mugis- sante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi des feux ; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le trait de sa foudre ; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs fondemens ; le pin et le cè- dre , saisis par leurs tronçons , ont été arrachés de la terre ; à mon ordre , les tombeaux ont réveillé leurs hôtes endormis, se sont ouverts et les ont laissés fuir, tant mon art a de puissance ! Mais j'abjure ici cette sauvage magie ; et quand je vous aurai de- mandé , comme je le fais en ce moment, quel- ques airs d'une musique céleste pour produire sur leurs sens l'effet que je médite et que doit ac- complir ce prodige aérien , aussitôt je brise ma baguette ; je l'ensevelis à plusieurs toises dans la
Tom. II, n
98 LA TEMPÊTE,
terre, et plus ayant que n'est jamais descendue la
sonde , je noierai sous les eaux mon livre magique.
(Al instant une musique auguste commence. )
(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo , faisant des gestes frénétiques; Gonzale laccompagne. Viennent ensuite Sébastien et Antonio dans le même état , accom — pagnes d'Adrian et de Francisco. Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous le charme. ) '
PROSPERO, les observant.
Qu'une musique solennelle, que les sons les plus propres à calmer une imagination en de'sordre gué- rissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillon- nant au dedans de ton crâne. Demeurez là, car un charme vous enchaîne. — Pieux Gonzale, homme honorable , mes yeux , touchés de sympathie à la seule vue des tiens , laissent couler des larmes com- pagnes de tes larmes. — Le charme se dissout par degrés ; et comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où règne la nuit, et séparer doucement ses té- nèbres , de même leur intelligence chasse en s 'élevant les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de leur raison. 0 mon vertueux Gonzale, mon véri- table sauveur, sujet loyal du prince que tu sers , je veux dans ma patrie payer tes bienfaits en paroles et en actions. — Toi, Alonzo, tu nous as traités bien cruellement ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette action ; elle te ronge maintenant, Sébastien. — Vous , mon sang , vous formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous laissant séduire à l'am- bition , avez chassé le remords et la nature ; vous qui avec Sébastien ( dont les déchiremens intérieurs redoublent pour ce crime ) vouliez ici assassiner votre roi ; tout dénaturé que vous êtes, je vous par-
ACTE V, SCÈNE I. 99
donne. — Déjà reflue et grossit le cours leur entendement ; il s'approche et va remplir les canaux de la raison , maintenant encore encombrés d'un limon impur. Jusqu'ici aucun d'eux ne m'envisage ou ne pourrait me reconnaître. — Ariel , va me cher- cher dans ma grotte mon chaperon et mon épée : je veux quitter ces vêtemens , et me montrer à eux tel que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite , esprit ; avant bien peu de temps tu vas être libre.
APiIEL chante, en aidant Prospère- à s'habiller.
Je suce la fleur que suce l'abeille ;
J'habite le calice d'une primevère ;
Et là je rue repose quand les hiboux crient.
Monté sur le dos de la chauve-souris , je vole
Gaiement après l'été.
Gaiement , gaiement, je vivrai désormais
Sous la fleur qui pend à la branche.
PROSPERO.
Oui, mon délicat Ariel, il en sera ainsi. Je senti- rai que tu me manques ; mais tu n'en auras pas moins ta liberté. Allons, allons, allons; vite au vaisseau du roi, invisible comme tu l'es : tu trouve- ras les matelots endormis sous les écoutilles. Réveille le maître et le bosseman ; force-les à te suivre en ce lieu. Dans l'instant, je t'en prie.
ARIEL.
Je bois l'air devant moi, et reviens avant que vo- tre artère ait battu deux fois.
( Il sort. ) GONZALE.
Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, con-
I00 LA TEMPÊTE,
fond, habite en ce lieu. Oh! daigne quelque pou- voir céleste nous guider hors de cette île redoutable !
PROSPERO.
Seigneur roi , reconnais le duc outragé de Milan , Prospero. Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui te parle , je te presse dans mes bras , et je te salue cordialement toi et ceux qui t'accompagnent comme les bienvenus.
ALONZO.
Es-tu Prospero ? ne l'es-tu pas ? N'es-tu qu'un vain enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai été tout à l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps de chair et de sang ; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de dé- mence. — Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous faire aspirer après d'étranges récits. Je te. remets ton duché et te conjure de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero pourrait-il être vivant et se trouver ici ?
PROSPERO, à Gonzale.
D'abord , généreux ami , permets que j'embrasse ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute mesure et de toute limite.
GONZALE.
Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel.
PROSPERO.
Vous vous ressentez encore de quelques-unes des illusions que présente cette île ; elles ne vous per-
ACTE V, SCÈNE I. 101
mettent plus de croire même aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes amis. Mais vous {A part, à Antonio et Sébastien), cligne paire de sei- gneurs, si j'en avais l'envie , je pourrais ici recueillir pour vous de sa majesté' quelques regards irrités, et démasquer en vous deux traîtres. En 4ce moment je ne veux point faire de mauvais rapports.
SÉBASTIEN, à part.
Le démon parle par sa voix.
PROSPERO.
Non. — Pour toi, le plus pervers des hommes , que je ne po'urrais , sans souiller ma bouche , nom- mer mon frère , je te pardonne tes plus noirs atten- tats; je te les pardonne tous, mais je te redemande mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es forcé de me rendre.
ALONZO.
Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels événemens ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres ici, nous qui depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur ces bords 'où j'ai perdu ( quel trait aigu porte avec lui ce souvenir ! ) où j'ai perdu mon cher fils Ferdinand.
PROSPERO.
J'en suis affligé, seigneur.
ALONZO.
Irréparable est ma perte, et la patience me dit qu'il est au delà de son pouvoir de m'en guérir.
PROSPERO.
Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé son
io2 LA TEMPÊTE,
assistance. Pour une perte semblable, sa douce fa- veur m'accorde ses tout-puissans secours, et je repose satisfait.
ALONZO.
Vous ! une perte semblable ?
PROSPERO.
Aussi grande pour moi , aussi re'cente ; et pour supporter la perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des consolations bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à votre aide. J'ai perdu ma fille.
ALqKZO.
Une fille ! vous? 0 ciel ! que ne sont-ils tous deux vivans dans Naples ! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y fussent , je demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit fangeux où est étendu mon fils ! Quand avez-vous perdu votre fille?
PROSPERO.
Dans cette dernière tempête. — Ma rencontre ici, je le vois, a frappé ces seigneurs d'un telétonnement, qu'ils en dévorent leur raison, croient à peine que leursyeux les servent fidèlement, et que leurs paroles soient les sons naturels de leur voix. Mais, par quel- ques secousses que vous ayez été jetés hors de vos sens, tenez pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc que la violence arracha de Milan , et qu'une étrange destinée a fait débarquer ici pour être le sou- verain de cette île où vous avez trouvé le naufrage. — Mais n'allons pas plus loin pour le moment : c'est une chronique à faire jour par jour, non un récit qui puisse figurer à un déjeuner, ou convenir à
ACTE V, SCÈNE J. io3
cette première entrevue. Vous êtes le bienvenu , sei- gneur. Cette grotte est ma cour : là j'ai peu de sui- vans; et de sujets au dehors, aucun. Je vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur : puisque vous m'avez rendu mon duché, je veux m'acquitter en- vers vous par quelque chose d'aussi précieux; du moins je veux vous faire voir une merveille dont vous serez aussi satisfait que je peux l'être de mon duché.
( La grotte s'ouvre , et l'on voit dans le fond Ferdinand et Miranda assis et jouant ensem- Lle aux. ecliecs. )
MIRANDA.
Mon doux seigneur , vous me trichez.
FERDINAND.
Non , mon très-cher amour ; je ne le voudrais pas pour le monde entier.
MIRANDA.
Vraiment, quand il ne s'agirait que d'une vingtaine de royaumes , vous pourriez me faire de mauvaises chicanes, que je dirais encore que votre jeu est bon.
ALONZO.
Si c'est là une vision de cette île, il me faudra per- dre deux fois un fils chéri.
SÉBASTIEN.
Voici le plus grand des miracles !
FERDINAND.
Si les mers menacent, elles font grâce aussi. Je les ai maudites sans sujet.
( Il se met à genoux devant son père. )
,o4 LÀ TEMPÊTE,
ALONZO.
Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père rempli de joie t'environnent de toutes parts ! Lève- toi ; dis , comment es-tu venu ici ?
MIRANDA.
0 merveille ! combien d'excellentes créatures sont ici et là encore ! Que le genre humain est beau ! 0 glo- rieux nouveau monde , qui contiens de pareils habi- tai! s !
PROSPERO.
Il est nouveau pour toi.
ALONZO.
Quelle est cette jeune fille avec qui tu étais au jeu? Votre plus ancienne connaissance ne peut da- ter de trois heures. Est elle la déesse qui nous a séparés , et qui nous réunit ainsi?
FERDINAND.
C'est une mortelle ; mais grâces à l'immortelle providence , elle est à moi : j'en ai fait choix dans un temps où je ne pouvais consulter mon père, où je ne croyais plus que j'eusse encore un père. Elle est la fille de ce fameux duc de Milan , dont le re- nom a si souvent frappé mes oreilles , mais que je n'avais jamais vu jusqu'à ce jour. C'est de lui que j'ai reçu une seconde vie , et cette jeune dame me donne en Lui un second père.
ALONZO.
Je suis le sien. Mais, oh de quel oeil verra-t-on qu'il me faille demander pardon à mon enfant!
PROSPERO.
Arrêtez, seigneur : ne chargeons point notre mé- moire du poids d'un mal qui nous a quittés.
ACTE V, SCÈNE I. io5
GONZALE.
Je pleurais au fond de mon âme , sans quoi j'aurais déjà parlé. Abaissez vos regards, ô Dieux, et faites descendre sur ce couple une couronne de bénédic- tion ; car vous seuls avez tracé la route qui nous a conduits ici.
ALONZO,
Je te dis amen, Gonzale.
GONZALE.
Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que sa race un jour donnât des rois à Naples. Oh ! réjouissez-vous d'une joie plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des colonnes impérissables. Dans le même voyage, Claribel a trouvé un époux à Tunis, Ferdinand son frère une épouse sur une terre où il était perdu, et Prospero son duché dans une île misérable; et nous tous sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous appartenir.
ALONZO, à Ferdinand et à Miranda.
Donnez-moi vos mains. Que les chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le cœur qui ne bénit pas votre union î
GONZALE.
Ainsi soit-il. Amen.
( Ariel reparaît avec le maître et le Losseman qui le suivent ébahis. ) GONZALE.
Seigneur, seigneur, voyez, voyez : voici encore des nôtres. Je l'avais prédit, quêtant qu'il y aurait un gibet sur la terre, ce gaillard-là ne serait pas noyé. — Eh bien, bouche à blasphème, dont les imprécations chassent de ton bord la miséricorde
i©6 LA TEMPÊTE,
du ciel, quoi ! pas un jurement sur le rivage! n'as- tu donc plus de langue à terre ! Quelles nouvelles?
LE BOSSEMAN.
La meilleure de toutes , c'est que nous retrouvons ici notre roi et sa compagnie. Voici la seconde : no- tre navire , que , tout ouvert, il y a trois sables, nous avions tenu pour perdu, est radoubé, debout, et aussi lestement gréé que lorsque nous avons mis à la mer pour la première fois.
ARIEL, à part.
Maître, tout cet ouvrage, je l'ai fait depuis que tu ne m'as vu.
PROSPERO; à part.
Mon gentil esprit !
ALONZO.
Ce ne sont point là des événemens naturels : l'ex- traordinaire va croissant et s'ajouta nt à l'extraordi- naire. Encore, dites, comment êtes-vous venus ici?
LE BOSSEMAN.
Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je tâche- rais de vous le dire. Nous étions endormis-morts, et ( comment? nous n'en savons rien ) tous jetés sous les écoutilles. Là, il n'y a qu'un moment, des sons étranges et divers , des rugissemens , des cris , des hurlemens, des cliquetis de chaînes qui s'entrecho- quaient, et beaucoup d'autres bruits tous horribles, nous ont réveillés. Nous ne faisons qu'un saut hors delà, et nous revoyons dans son assiette (25) et re- mis à neuf notre royal, notre bon et brave navire : notre maître bondit de joie en le regardant. En un clin d'oeil , pas davantage s'il vous plaît, nous avons
ACTE V, SCÈNE I. 107
été séparés cl es autres , et , encore tout assoupis , amenés ici comme dans un songe.
ARIEL, à part.
Ai-je bien fait mon devoir ?
PROSPERO, à part.
A ravir ! La diligence en personne ! Tu vas être libre.
AL0NZ0.
Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient erré les hommes ! H y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce qu'a jamais opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de ce que nous en de- vons penser.
PROSPERO.
Seigneur, mon suzerain , ne fatiguez point votre esprit à agiter en lui-même la singularité de ces événemens : nous choisirons , et dans peu , un in- stant de loisir où je vous donnerai à vous seul ( et vous le trouverez raisonnable ) l'explication de tout ce qui est arrivé ici; jusque-là soyez tranquille , et croyez que tout est bien. — Approche, esprit; dé- livre Caliban et ses compagnons; dénoue le charme. — ( Ariel sort. ) Eh bien , comment se trouve mon gracieux seigneur? Il vous manque encore de votre suite quelques malotrus que vous oubliez.
( Rentre Aiiel , chassant devant lui Caliban, Stéphane, et Trinculo, vêtus des hahits qu'ils ont volés. )
STEPHANO.
Que chacun s'évertue pour le bien de tous les autres , et que personne ne s'inquiète de soi, car tout
108 LA TEMPÊTE,
n'est que hasard dans la vie. — Coraggio! monstre
querelleur , coraggio !
TRINCULO, à la vue du roi.
Si ces deux espions que je porte en tête ne me trompent pas, voilà une bienheureuse apparition!
CALIBAN.
0 Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine! que mon maître est beau ! j'ai bien peur qu'il ne me châtie.
SÉBASTIEN.
Ah , ah ! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là , seigneur Antonio? les aurait-on pour de l'argent!
ANTONIO.
Probablement : l'un d'eux est un vrai poisson , et sans doute à vendre.
PROSPERO.
Seigneurs, conside'rez seulement ce que vous in- dique l'aspect de ces hommes , et décidez s'ils sont honnêtes gens. Cet esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si puissante ^26) qu'elle pouvait te- nir tête à la lune , enfler ou abaisser les marées , et agir en son nom sans emprunter son pouvoir. Tous les trois m'ont volé : ce demi-démon , car c'est un démon bâtard, avait fait avec les deux autres le complot de m'ôter la vie. Des trois en voilà deux que vous devez connaître et réclamer. Quant à ce fruit de ténèbres, je déclare qu'il m'appartient.
CALIBAN.
Je serai pincé à mourir.
ACTE V, SCÈNE I. 109
ALONZO.
N'est-ce pas là Stephano , mon ivrogne de somme- lier?
SÉBASTIEN.
Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin?
ALONZO.
Et Trinculo est aussi branlant et tout-à-fait mûr. Où ont-ils trouvé le grand élixir qui les a ainsi do- re's (2iï ? Comment donc t'es-tu accommode' de cette sorte (28) ?
TRINCULO.
J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis que je ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de mes os. Je n'aurai plus peur des mou- ches.
SÉBASTIEN.
Comment, qu'as-tu donc, Stephano?
STEPHANO.
Oh ! ne me touchez pas : je ne suis plus Stephano ; Stephano n'est plus que crampes.
PROSPERO.
Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de cette île.
STEPHANO.
J'aurais donc été un cancre de roi.
ALONZO, montrant Caliban.
Voilà l'objet le plus étrange que mes yeux aient jamais vu.
PROSPERO.
Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il l'est dans sa forme. — Entrez dans la grotte, misérable.
i,o LA TEMPÊTE,
Prenez avec vous vos compagnons : si vous avez en- vie d'obtenir mon pardon, décorez-la soigneusement.
C ALI BAN.
Vraiment je n'y manquerai pas : je deviendrai sage, et je tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double âne que j'étais de prendre cet ivrogne pour un dieu , et d'adorer un si sot imbécile !
PR0SPER0.
Fais ce que je te dis; va-t'en.
AL0NZ0.
Hors d'ici. Allez remettre tout cet équipage où vous l'avez trouvé.
SÉBASTIEN.
Où ils l'ont volé plutôt.
PR0SPER0.
Seigneur, j'invite votre altesse et sa suite à entrer dans ma chétive grotte : vous vous y reposerez cette seule nuit. J'en emploîrai une partie à des entre- tiens qui, je n'en doute point, vous la feront passer rapidement. Je vous raconterai l'histoire de ma vie et des hasards divers qui se sont succédés depuis mon arrivée dans cette île; et dès l'aurore je vous conduirai à votre vaisseau , et de suite à Naples , où j'espère voir célébrer les noces de nos chers bien- aimés. De là je me retire à Milan, où désormais le tombeau va devenir ma troisième pensée.
ALONZO.
Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; elle doit prendre étrangement possession de l'oreille qui l'écoute.
ACTE V, SCÈNE T. m
PR0SPER0.
Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers calmes, des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera de bien loin votre royale flotte. — ( A part. ) Mon Ariel , mon oiseau, c'est toi que j'en charge. Lrbre ensuite, rends-toi aux éle'mens et vis joyeux. — Venez , de grâce.
( Ils sortent. ) EPILOGUE prononcé par Prospère
Maintenant tous mes charmes sont détruits ;
Je n'ai plus d'autre force que la mienne.
Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité ,
Il dépend de vous de me confiner en ce lieu
Oudem'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché ,
Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantemens
Ne me fassent pas demeurer dans cette île.
Affranchissez-moi de mes liens
Par le secours de vos mains bienfaisantes.
Il faut que votre souffle favorable
Enfle mes voiles , ou mon projet échoue :
Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus
Ni génies pour me seconder , ni magie pour enchanter;
Et je finirai dans le désespoir
Si je ne suis secouru par la prière (29) ,
Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger
La miséricorde elle-même et délie toutes les fautes.
Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées ,
Que votre indulgence me renvoie absous.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR LA TEMPÊTE.
C1) As leaky as an unstaunched wench.
Le sens de ce passage , tel qu'il me paraît probable , est ira- possible à rendre en français. J'ai cherché seulement à en ap- procher autant qu'il se pouvait sans trop de grossièreté.
O) Mir. What foui plaj had we, etc.
Pro. Bjfoulplqy , as thou sajst , were we , etc.
Foui plqy , dans la question de Miranda, signifie mauvaise chance; dans la réponse de Prospero , il signifie artifices coupa- bles. Prospero joue ici sur le mot d'une manière que la diffé- rence des langues ne permet pas de rendre avec une entière exactitude , à moins de défigurer le naturel du dialogue , ce qui serait , ce me semble , une inexactitude encore plus grande.
(3) Ifyou be made or no. ( Si vous êtes ou non un être créé. ) Miranda répond :
Not wonder, sir; But certainly a maid.
Il y a ici équivoque entre made et maid, qui se prononcent de même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots , c'est une vérita- ble erreur de Miranda , et qui convient à la naïveté de son ca- ractère : on a été obligé , pour en conserver l'effet , de s'écarter un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.
(4) Tout ce qui suit jusqu'à ces paroles d'Alonzo, vous rassa- siez mon oreille , etc. , avait été omis dans la traduction de Le- tourneur , excepté la question que répète plusieurs fois Gonzale sur la fraîcheur de son habit , et qui avait été conservée une seule fois pour amener la réponse du roi.
Cette conversation se passe d'un côté entre Gonzale et Adrian, qui cherchent à consoler le roi ; et de l'autre , entre Sébastien et Antonio , qui se moquent d'eux. On le verra facilement sans Tom. II. 8
1*4 NOTES SUR LA TEMPÊTE.
qu'il soit nécessaire de multiplier ces avertissemens, à Antonio , à Sébastien , etc. , qui ne sont point dans l'original , et ne font que jeter de la confusion dans le dialogue.
(5) Dollar, dolour, ont en anglais la mênie prononciation.
t6) Yoiivepaid: dans l'ancienne édition, You re paid, corrigé , ce me semble avec raison , par M. Steevens. M. Malone paraît assez embarrassé du sens de ce passage , qui cependant ne peut , je crois, laisser aucun doute. On a parié un éclat de rire; Sé- bastien qui a perdu éclate de rire; Antonio le prend sur le temps , et lui dit : vous avez payé. Cela est d'un genre de plai- santerie tout-à-fait conforme au reste de l'entretien de ces deux personnages.
CO Dans l'anglais , tempérance. Il a été impossible , dans la traduction , de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire allusion à quelque allégorie de la tempérance.
C8) Pocket , poche. Pocket up , faire une chose clandestine- ment , jeu de mots impossible à rendre littéralement.
(9) Allusion au vieux dicton anglais : Ce vin est si bon quil ferait parler un chat.
(ï0) Allusion au proverbe écossais : Qui fait manger le dia- ble , a besoin d'une longue cuillère.
C*0 Toute génération informe et monstrueuse était attribuée à l'influence de la lune.
(Ia) ... Or my standard,
TRINCULO.
Your lieutenant , ifj'ou list , he's no standard.
Standard signifie enseigne , modèle : il signifie aussi un arbre fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la plai- santerie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot standard, et qu'il répond à Stephano que Caliban , trop ivre pour se tenir sur ses pieds , ne peut être pris pour un standard , une chose qui se tient debout ( stands ). On peut supposer aussi que Trinculo
NOTES SUR LA TEMPÊTE. n5
fait allusion à la difformité de Caliban , et dit qu'il ne peut être pris pour un modèle.Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter Shakespeare ( et peut-être a -t-il songé à tous les deux), l'un et l'autre était impossible à exprimer en français sans rendre la réponse de Trinculo tout-à-fait inintelligible : on s'est ap- proché autant qu'on l'a pu du dernier.
03) Dans l'original , Monsieur monster.
04) Troll the catch. L'un des commentateurs de Shakespeare, M. Steevens, paraît embarrassé du sens de cette expression. Mais il me semble que les deux mots dont elle se compose s'ex- pliquent l'un l'autre. Troll signifie mouvoir circulairement , rouler , tourner , etc. ; catch , un chant successif (sung in succes- sion ) ; c'est là la définition du canon , sorte de fugue que l'aca- démie appelle perpétuelle , et qu'on pourrait aussi appeler cir- culaire, puisqu'elle consiste dans le retour perpétuel des mêmes passages successivement répétés par un certain nombre de personnes. Ce qui confirme cette explication , c'est que Ste- phano, accédant au désir de Caliban, appelle Trinculo pour chanter avec lui, puis commence seul (sings ), parce qu'en effet un canon, toujours chanté par plusieurs voix, est nécessaire- ment commencé par une seule.
05) La figure de no-body , (de personne) , est une figure ridi- cule , représentée quelquefois en Angleterre sur les enseignes.
06) Allusion à la coutume où l'on était alors , quand on pai*- tait pour un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont on ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour ; mais le placement se faisait alors à un taux très-élevé.
07) Ofmy liver de mes reins.
(l8) Le masque était une représentation allégorique qu'on donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.
t19) Leave not a rack behind. Les commentateurs de Shakes- peare se sont épuisés sur cette expression et sur le mot rack, dont les uns ont voulu faire track ( trace , sillon ) , les autres wrack ,
ii6 NOTES SUR LA TEMPÊTE.
■wreck ( destruction , naufrage , débris), tandis que d'autres ont voulu détourner le sens du mot , qui exprime positivement en anglais la course , le mouvement d'un assemblage de nuées rapidement poussées par le vent. Il est difficile de concevoir que les commentateurs aient été assez peu frappés de l'image poéti- que que présente ici le mot rack , pris dans son sens naturel , pour vouloir lui en chercher un autre.
C2°) Le mot anglais est Jack. On l'appelle aussi Jack a lantern ( Jacques à la lanterne. )
(20 Allusion à une ancienne ballade : King Stephen was a worthj- peer ( le roi Etienne e'toit un digne gentilhomme ) , où l'on célèbre l'économie de ce prince relativement à sa garde- robe. Il y a dans Othello deux couplets de cette ballade.
Oa) Mistress Une is not this mj jerkin ? now is the jerkin under theline ; now jerkin, y ou are like to lose jourhair , andprove a bald jerkin. Line est pris ici d'abord dans le sens de corde ten- due , puis et en même temps dans celui de ligne équatoriale. Jerkin, d'un autre côté, signifie pourpoint et faucon. Le pour- point a probablement été tiré avec quelque difficulté de dessus la corde (Une) , et sous la ligne (line). Sous la ligne , l'équateur, certaines maladies font tomber les cheveux , et les cordes à tendre les habits sont faites de crin (hair , crins et cheveux1). Ainsi, le pourpoint ( jerkin ) tiré de la corde , ou sous la ligne , comme on voudra , perd ses crins ou ses cheveux , et devient un bald jerkin (faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de choucas.
Steevens soupçonne une autre équivoque , et des plus grossiè- res , dans le mot Une pris dans le sens de ceinture de femme. Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre plaisan- terie.
(*3) Barnacles , gros oiseau qui autrefois en Ecosse était sup- posé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attache à la quille des vaisseaux , et porte aussi le nom de barnacle. Dans le nord de l'Ecosse , on croyait de plus que les coquillages d'où sortaient les
NOTES SUR LA TEMPÊTE. 117
barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les appelait tree geese , oies d'arbre.
(24). Ces ronds ou petits cercles tracés sur la pelouse sont fort communs sur les dunes de l'Angleterre : on remarque qu'ils sont plus élevés , et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe qui croît alentour , et les- brebis n'y veulent pas paître. Le peuple les aipf elle Jairy circles , cercles des fées , et les croit formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils dans la Bourgogne. Partout ou se trouvent ces ronds , on est sûr de trouver des mousserons.
(*5). On dit qu'un vaisseau est en assiette quand il a toutes ses qualités , et qu'il est dans la meilleure situation possible.
(a6X One so strong. Dans toutes les anciennes accusations de sorcellerie en Angleterre , on trouve constamment l'épithète de strong {forte , puissante ) , associée au mot witch ( sorcière ) , comme une qualification spéciale et augmentative. Les tribunaux furent obligés de décider , contre l'opinion populaire , que le mot strong n'ajoutait rien à l'accusation , et ne pouvait être un motif de poursuivre.
Ca7). Allusion à l'élixir des alchimistes.
C28). How carrist thou in iliis picMe ? Et Trinculo répond : / hâve been in suchapickle, etc. Pickle signifie saumure, les choses à conserver dans la saumure ; et par extension et en plai- santerie , l'état , la condition oh l'on se trouve } où l'on se con- serve.
t29). Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des nécro- manciens dans leurs derniers momens , et. l'efficacité des prières que leurs amis faisaient pour eux.
CORÏOLAN
TRAGÉDIE.
NOTICE
SUR
LA TRAGEDIE DE CORIOLAN.
Coriolan, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères éminem- ment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent, un de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le sort d'un état, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire 5 une de ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice , parce qu'el- les ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir les ingrats et les médians, comme on aime à écraser les bêtes rampantes et venimeuses. Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable, c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de Corio- lan, et qui fait seul plier son orgueil offensé. « Et » comme aux autres la fin qui leur faisoit » aimer la vertu estoit la gloire -, aussi à luy , la » fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye
122 NOTICE
» qu'il voyoit que sa mère en recevoit; car il » estimoit n'y avoir rien qui le rendît plus heu- » reux, ne plus honoré, que de faire que sa mère » l'ouist priser et louer de tout le monde , et le » veist retourner tousjours couronné, et qu'elle » l'embrassast à son retour, ayant les larmes » aux yeux espraintes de joye. »
( Plutarque , trad. d'Amyot. )
Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de Coriolano, que Graun a mis en musique.
En Angleterre, on compte le Coriolan de Jean Dennis, aujourd'hui presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en t 755 ; et surtout celui de Thomson, l'auteur des Saisons, dont le talent descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe dans la litté- rature anglaise.
Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première est de Hardy, avec des chœurs, jouée dès l'an 1607 , et imprimée en 1626; la seconde, sous le titre de Véritable Coriolan , est de Chapotin, et fut représentée en i638 \ la troisième, de Chevreau, dans la même année ; la quatrième, de l'abbé Abeille , de
SUR CORIOLAN. i«£
1676; la cinquième, de Ghatigny Desplanies, 1 7 22 ; la sixième, de Mauger, 1 748 \ la septième, de Richer, imprimée la même année} la hui- tième, de Gudin, mise au théâtre en 1776. La dernière enfin, du rhéteur La Harpe, repré- sentée en 1784? est la seule qui soit restée au théâtre.
La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakespeare. Sa tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de l'Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique comme Shakespeare pour ré- pandre sur cinq actes tant de vie et de variété. Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la vérité de l'histoire , et égaler Plu- tarque dans l'art de les peindre dans toutes les situations de la vie.
Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événemens comprennent une période de quatre années , depuis la retraite du peuple au Mont Sacré, l'an de Rome 262 , jusqu'à la mort de Coriolan , 266.
L'histoire est exactement suivie par le poète , et quelques-uns des principaux discours sont tirés de la vie de Coriolan par Plutarque , que Shakespeare pouvait lire dans l'ancienne tra- duction anglaise de Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons les
124 NOTICE
lecteurs à la Vie des hommes illustres, pour
voir tout ce que le poêle doit à l'historien.
La tragédie de Coriolan est une des plus intéressantes productions de Shakespeare. L'hu- meur joviale du vieillard dans Menenius, la dignité de la nohle romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans Virgilie^ la hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan , la maligne jalousie des plébéiens et l'insolence tri- bunitienne dans Brutus et Sicinius , forment les contrastes les plus variés et les plus heureux. Une curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune /et l'intérêt se soutient depuislecommencementjusqu'àlafin.M. Schle- gel, admirateur passionné de Shakespeare, ob- serve avec raison, au sujet de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à la gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvemensj il semble craindre, dit-il, qu'on ne s'aperçoive pas de toute la sottise qu'il donne aux plébéiens dans cette pièce , et il l'a fait encore ressortir par le rôle satirique et origi- nal du vieux Menenius. Il résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout-à-fait particu- lier , et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de cette espèce ; et M. Schle- gel cite la scène où Coriolan , pour parvenir au consulat , doit briguer les voix des citoyens
SUR CORIOLAN. i25
de la basse classe j comme il les a. trouvés lâ- ches à la guerre , il les méprise de tout son cœur} et ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage , il finit par arracher leurs suffrages en les défiant.
Nous avons plusieurs fois pensé , en revoyant la tragédie de Coriolan , qu'il est plus d'un pas- sage qui exigerait, pour être rendu avec tout son charme et toute sa vérité , le langage naïf et naturel de notre Amyot. Il y a dans Sha- kespeare une liberté d'expression qui épou- vante la délicatesse du Français moderne , et dont nos pères n'eussent pas été choqués. Le- tourneur a reculé devant tous les mots énergi- ques, et leur a substitué une périphrase élégante mais sans couleur , ou des tournures maniérées qui sont bien éloignées de l'esprit de Shakespeare. Tout le rôle de Menenius a été dénaturé par lui \ il n'a pas osé le montrer un peu bouffon, ou- bliant que ce sénateur dit lui-même qu'on le connaît pour un patricien d'humeur joviale, aimant le vin généreux sans y mêler une goutte d'eau du Tibre. Plus loin les tribuns lui rappel- lent encore qu'il dit plus de bons mots à table qu'il n'ouvre de bons conseils au Capitole. Nous ne nous flattons pas d'avoir parfaitement rendu le sel et l'ironie mordante des discours de ce personnage original ; mais nous avons substitué
i26 NOTICE SUR CORIOLAN.
sans hésiter aux phrases timides de Letourneur une véritable franchise d'expression^ au ris- que de blesser quelques oreilles délicates , pour qui il faudrait dissimuler sans pitié l'énergie et la grossièreté de quelques bons mots de l'inimitable Molière.
Nous avons été plus hardis dans nos correc- tions quand la traduction adoptée par Letour- neur faisait mentir le sens de Shakespeare , et nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir fait disparaître plusieurs contre-sens importans.
A....e P.. ..t.
CORIOLAN.
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PERSONNAGES.
CAIUSMARCIUS CORIOLAN , romain de l'ordre des patriciens. TITUS LARTIUS , 1 généraux de Rome dans la guerre contre les COMINIUS , ) Volsques , et amis de Coriolan.
MENENIUS AGRIPPA, ami de Coriolan. SICIN LUS VELUTUS ,j tribuns du peuple et ennemis de Co- JUNIUSBRUTUS, J riolan. LE JEUNE MARGIUS , .fils de Coriolan. UN HÉRAULT romain. TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques. UN LIEUTENANT d'Aufidius. VOLUMNIE, mère de Coriolan. VIRGILIE , femme de Coriolan. VALERIE , suivante de Virgilie. UN CITOYEN d'Antium. DEUX SENTINELLES Volsques. Dames romaines.
Conspirateurs Volsques, ligués avec Aufidius. Sénateurs romains , Sénateurs volsques , Édiles , Licteurs, Sol- dats , foule de Plébéiens , Esclaves d'Aufidius , etc.
La scène est tantôt dans Rome., tantôt dans le territoire des Volsques et des Antiates.
CORIOLAN.
ACTE PREMIER.
La scène est dans une rue de Rome.
SCÈNE PREMIÈRE.
( Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons , de massues et autres armes. ) PREMIER CITOYEN.
Avant d'aller plus loin , écoutez-moi vous parler.
PLUSIEURS CITOYENS parlent à la fois.
Parlez, parlez.
PREMIER CITOYEN.
Etes-vous tous bien re'solus à mourir , plutôt que de souffrir la faim ?
TOUS.
Oui, résolus, résolus.
PREMIER CITOYEN.
Hé bien , vous savez que Caïus Marcius est le grand ennemi du peuple ?
TOUS.
Nous le savons , nous le savons. Tom. II. 9
î3o CORIOLAN,
PREMIER CITOYEN.
Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que nous voulons. Est-ce une chose arrêtée?
TOUS.
Oui, n'en parlons plus : exécutons ce projet sans retard ; courons.
SECOND CITOYEN.
Honnêtes citoyens, un mot encore.
PREMIER CITOYEN.
Dites pauvres citoyens, voilà notre titre. Celui ^honnêtes n'appartient qu'aux patriciens. Nos tyrans regorgent d'un superflu qui nous soulagerait : en nous cédant ce qu'ils ont de trop, tandis qu'il en serait temps encore, nous pourrions faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils pensent qu'il leur en coûterait trop de nous céder leur superflu. La maigreur qui nous déligure , le tableau de notre misère , leur font mieux apprécier leur opulence. Notre détresse est un profit pour eux. Vengeons- nous avec nos piques avant que nous soyons devenus de véritables chiens maigres , car les dieux savent que ce qui me fait parler ainsi , c'est le besoin de pain et non la soif de la vengeance.
SECOND CITOYEN.
Voulez-vous agir surtout contre Caïus Marcius ?
LES CITOYENS.
Contre lui d'abord , c'est un vrai chien pour le peuple.
SECOND CITOYEN.
Mais songez-vous quels services il a rendus à son pays ?
ACTE I, SCÈNE I. i3i
PREMIER CITOYEN.
Nous le savons , et nous aurions du plaisir à lui en tenir bon compte : mais il s'est paye' lui-même en oreueil.
TOUS.
Allons , parlez sans fiel.
PREMIER CITOYEN.
Je vous dis que tout ce qu'il a fait de glorieux , il l'a fait pour son orgueil. Il plaît à de bonnes âmes de dire qu'il a tout fait pour la patrie : je dis, moi, qu'il l'a fait d'abord pour plaire à sa mère , et puis « . pour avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure. Oui, son orgueil est monté au niveau de sa \aleur.
SECOND CITOYEN.
Vous lui reprochez comme un crime un de'faut de nature qu'il n'a pu corriger ; vous ne l'accuserez pas du moins de cupidité ?
PREMIER CITOYEN.
S'il est exempt de ce reproche , il m'en reste assez d'autres à lui faire : je me fatiguerais à détailler tous ses torts avant que j'eusse tout dit. (Des cris se font entendre dans l'intérieur. ) Que veulent dire ces cris ? L'autre partie de la ville se soulève ; et nous, nous nous amusons ici à babiller. Au Capitole !
TOUS.
Allons, allons.
PREMIER CITOYEN.
Doucement ! — Qui s'avance vers nous ?
( Survient Menenius Agrippa. )
i3a CORIOLAN,
SECOND CITOYEN.
Le digne Menenius Agrippa, un homme qui a toujours aimé le peuple.
PREMIER CITOYEN.
Oui , oui , il est assez brave homme ! Plût aux dieux que tous les patriciens lui ressemblassent.
MENENIUS.
Quel projet avez-vous donc en tête , mes compa- triotes ? Où allez-vous avec ces bâtons et ces massues ? — De quoi s'agit-il, dites , je vous prie?
SECOND CITOYEN.
Nos projets ne sont pas inconnus au sénat; de- puis quinze jours il devine nos intentions : il va les connaître mieux aujourd'hui par nos faits. Il dit que de pauvres solliciteurs ont ordinairement de bons poumons : il verra que nous avons de bons bras aussi.
MENENIUS.
Quoi ! mes bons amis , mes honnêtes voisins, vou- lez-vous donc vous perdre vous-mêmes?
PREMIER CITOYEN.
Nous ne le pouvons pas , nous sommes déjà per- dus.
MENENIUS.
Mes amis, je vous assure que les patriciens ont pour vous les soins les plus charitables. — Le besoin vous presse ; vous souffrez dans cette disette : mais vous feriez aussi bien de menacer le ciel de vos bâtons , que de les lever contre le sénat de Rome dont les destins suivront leur cours , et briseraient devant
ACTE I, SCÈNE I, i33
eux dix mille chaînes plus fortes que l'obstacle que puisse jamais opposer votre résistance. Quant à cette disette , ce n'est pas le se'nat , ce sont les dieux qui en sont les auteurs : c'est à genoux , avec des priè- res , et non avec des armes qu'il faut demander leur secours. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des malheurs plus grands. Vous insultez ceux qui tien- nent le gouvernail de l'état , et qui , tandis que vous les maudissez comme vos ennemis, ont pour vous des soins de pères !
PREMIER CITOYEN.
Des soins de pères ? Oui , vraiment. Jamais ils n'ont pris de nous aucun soin. Nous laisser mourir de faim , tandis que leurs magasins sont pleins jus- qu'au comble; faire des édits sur l'usure pour sou- tenir les usuriers ; abroger chaque jour quelqu'une des lois établies contre les riches , et porter les plus sanglans décrets pour enchaîner, pour assujettir de plus en plus le pauvre ! Si la guerre ne nous dévore pas, ce sera le sénat : voilà l'amour qu'il a pour nous !
MENENIUS.
Votre malice est extrême : il faut que vous en conveniez , ou bien souffrez qu'on vous taxe de folie. — Je veux vous raconter un joli conte. Peut-être l'aurez-vous déjà entendu; mais n'importe, il sert à mon but , et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre.
SECOND CITOYEN.
Je vous écouterai volontiers, noble Menenius ; mais n'espérez pas tromper nos maux , par le récit
i34 CORIOLAN,
d'une fable ; cependant , si cela vous fait plaisir t
voyons , dites.
MENENIUS.
« Un jour tous les membres du corps humain se » révoltèrent contre l'estomac. Voici leurs plaintes » contre lui : que lui seul se tenait au centre du » corps oisif et tranquille , sans cesse engloutissant , n comme un gouffre , tous les alimens , sans jamais » partager le travail des autres organes qui se fati- » guaient, l'un à voir , l'autre à entendre , l'autre à » parler , l'autre à marcher , l'autre à sentir ; que » tous avaient leurs fonctions mutuelles , et serr » vaient , en ministres laborieux , les désirs et les » vœux communs du corps entier. » L'estomac ré- pondit
SECOND CITOYEN.
Ah ! voyons, seigneur , ce que l'estomac répondit.
MENENIUS.
Je vais vous le dire. c< Il répondit , avec un sou- » rire amer (car si je fais parler l'estomac , je peux » bien aussi le faire sourire ) il répondit donc , avec » dédain , aux membres mutinés et mécontens qui , » parce qu'ils le voyaient tout recevoir , lui portaient » une envie aussi raisonnable que celle qui vous » anime contre les patriciens , vous autres , parce )) qu'ils tiennent dans l'état un rang différent du )) vôtre. »
SECOND CITOYEN.
La réponse de l'estomac! quelle fut sa réponse? — Ah ! si la tête majestueuse et faite pour la cou- ronne ; si l'œil , sentinelle vigilante ; si le cœur , notre conseiller \ le bras , notre soldat; la jambe,
ACTE I, SCÈNE I. i35
notre coursier ; la langue , notre trompette ; si tous les autres membres , et cette foule de menus organes qui soutiennent et conservent notre machine ; si tous —
MENENIUS.
Quoi donc ! il me coupe la parole , cet homme-là! Hé bien , quoi? Voyons.
PREMIER CITOYEN.
Hé bien , si tous voyaient ce cormoran d'estomac, le gouffre du corps humain x pre'tendre leur faire la loi
MENENIUS.
Hé bien , qu'arriverait-il?
PREMIER CITOYEN.
Si les principaux agens se plaignaient de l'esto- mac , qu'aurait-il à répondre ?
MENENIUS.
Hé, je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder un peu de ce qui est si rare chez vous , un peu de patience -, vous la saurez , la réponse de l'estomac.
PREMIER CITOYEN.
Vous nous la faites bien attendre.
MENENIUS.
Remarquez bien ceci, mon ami. Notre grave esto- mac était réfléchi , et nullement inconsidéré comme ses accusateurs. Voici sa réponse : « Il est vrai , mes » amis , vous qui faites partie du corps , dit-il , que » je reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait )> vivre , et cela est juste , car je suis l'entrepôt et le » magasin du corps entier. Mais si vous y réfléchis-
i36 CORIOLAN, » sez , je renvoie tout par les fleuves de votre sang » jusqu'au cœur qui est la cour de lame , et jusqu'à » la résidence du cerveau : car les canaux qui ser- » pentent dans l'homme , les nerfs les plus forts, les » veines les plus petites , reçoivent de moi cette » nourriture suffisante qui entretient leur vie , et » quoique vous tous à la fois , mes bons amis ( c'est » l'estomac qui parle , écoutez-moi ) »
PREMIER CITOYEN.
Oui , oui. Bien ! bien !
MENENIUS.
a Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite » ce que je distribue à chacun en particulier , je » peux bien , pour résultat du compte que je vous )> rends , conclure que vous recevez de moi la fleur » de tout, et qu'il ne me reste à moi que le son. » Eh bien , qu'en dites-vous ?
PREMIER CITOYEN.
C'était une réponse. Mais quelle application en ferez-vous ?
MENENIUS.
Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac , et vous , vous êtes les membres mutinés. Examinez leurs conseils et leurs soins ; pesez bien toute chose dans les intérêts de l'état , vous verrez que tout le bien public , auquel vous avez part , vous vient du sénat , et jamais de vous-mêmes. — Qu'en penses- tu , toi que je vois tenir dans cette assemblée la place du gros orteil dans le corps humain ?
PREMIER CITOYEN.
Du gros orteil , moi ! comment cela ?
ACTE I, SCÈNE I. i37
MENENIUS.
Parce qu'étant un des plus bas , des plus lâches et des plus pauvres partisans de cette belle révolte , tu vas le premier en avant. Misérable , toi qui es du sang le plus vil , tu es le premier à faire courir les autres là ou tu as quelque chose à gagner. — Allons, préparez vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats sont à la veille de se battre ; il y aura du mal pour un des deux partis.
( Caïus Marcius arrive. )
Noble Marcius , salut.
MARCIUS.
Je vous remercie. — De quoi s'agit-il , coquins de factieux , qui, en grattant votre gale de prétentions, n'avez fait qu'une croûte de vous-mêmes ?
PREMIER CITOYEN.
Nous avons toujours vos douces paroles.
MARCIUS.
Celui qui t'adresserait de douces paroles serait un flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous de l'horreur. — Que demandez-vous , chiens har- gneux , qui n'aimez ni la paix ni la guerre ? La guerre vous fait peur , la paix nourrit votre inso- lence. Celui qui se fie à vous , au lieu de trouver des lions , ne trouve que des lièvres; au lieu de trouver des renards , ne trouve que des oies. Vous n'êtes pas plus sûrs que le charbon sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu consiste à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent aux lois , et à blasphémer contre la justice qu'on lui rend. Qui-
i38 CORIOLAN,
conque mérite la gloire , est sûr de votre haine. Vos affections ressemblent aux goûts dépravés d'un ma- lade , dont les de'sirs se portent sur tout ce qui peut augmenter son mal. S'appuyer sur votre faveur , c'est s'exposer sur l'onde avec des nageoires de plomb , c'est vouloir trancher le chêne a\>ec des ro- seaux. Qu'on se fie à vous! Chaque minute vous voit changer de résolution , prodiguer les titres de gloire à l'homme qui naguère était l'objet de votre haine, et le nom d'infâme à celui que vous nommiez votre couronne! — Quelle est donc la cause qui vous fait élever , des différens quartiers de la ville , ces cla- meurs séditieuses contre l'auguste sénat ? Lui seul , sous les auspices des dieux , vous tient en respect : sans lui , vous vous dévoreriez les uns les autres. — Que cherchent-ils ?
MENENIUS.
Du blé taxé à leur prix , et ils disent que les ma- gasins de Rome sont pleins !
MARCIUS.
Qu'ils aillent à la potence ! Ils disent ! Quoi I ils se tiendront assis au coin de leur feu , et prétendront savoir ce qui se fait au Capitole ! juger quel est celui qui peut s'élever , celui qui prospère et celui qui dé- cline , soutenir les factions , arranger des mariages imaginaires; dire que tel parti est fort, et abaisser celui qui leur déplaît jusque sous leurs souliers de
savetier ! Ils disent que le blé ne manque pas !
Que le sénat mette enfin un terme à sa pitié , et qu'il laisse agir mon épée. J'immolerai ces esclaves par milliers; j'entasserai leurs cadavres jusqu'à la hau- teur de ma lance.
ACTE I, SCÈNE I. i39
MENENIUS.
Mais les voilà , je crois, calmes et tout-à-fait per- suade's ; car malgré leur manque de mesure , ils sont plus que lâches. — Que dit, je vous prie, l'autre troupe?
1 MARCIUS.
Elle est dispersée. Les misérables ! ils disaient que la faim les pressait, et nous étourdissaient de pro- verbes : la faim brise les pierres; il faut nourrir son chien; le pain est fait pour être mangé ; les dieux ne font pas croître le blé seulement pour les riches. Tels étaient les lambeaux de phrases dans lesquelles ils exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répon- dre. On a reçu leur requête , la plus étrange re- quête ! capable de briser tout ce qu'il y a de cœurs généreux , et de faire trembler l'autorité la plus affermie ! Leur joie a éclaté ; ils faisaient voler leurs bonnets comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de la lune , et ils exhalaient leur jalousie en exclamations séditieuses.
MENENIUS.
Que leur a-t-on accordé ?
MARCIUS.
D'avoir cinq tribuns de leur choix pour soutenir leur politique plébéienne. Ils ont nommé Junius Brutus ; Sicinius Velutus en est un autre : le reste... m'est inconnu. — Par la mort ! la populace au- rait renversé toutes les maisons de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette victoire. Avec le temps , elle gagnera encore sur le pouvoir , et trouvera de nouveaux prétextes de révolte.
i4o CORIOLAN,
MENENIUS.
Etrange événement !
MARCIUS, au peuple.
Allez vous cacher dans vos maisons, vils restes de la sédition.
(Un messager paraît. ) LE MESSAGER.
Où est Caïus Marcius ?
MARCIUS.
Me voici. Que viens-tu m'annoncer?
LE MESSAGER.
Les Volsques ont pris les armes , illustre Marcius <>
MARCIUS.
J'en suis content ; nous allons nous purger de no- tre superflu moisi. — Voyez, voilà les plus respecta- bles de nos sénateurs !
(On voit entrer Cominius , Titus Lartius, d'autres sénateurs , Junius Brutus et Sicinius
Velutus. )
PREMIER SÉNATEUR.
Ce que vous nous avez annoncé dernièrement était la vérité. Marcius , les Volsques ont pris les armes.
MARCIUS.
Ils ont un général , Tullus Aufidius , qui vous embarrassera. J'avoue ma faiblesse , je suis jaloux de sa gloire ; et si je n'étais pas ce que je suis , je ne voudrais être que Tullus.
COMINIUS.
Vous avez mesuré vos forces ensemble dans les. combats ?
ACTE I, SCÈNE I. 141
MARCIUS.
Si la moitié de l'univers était en guerre avec l'au- tre, et qu'il fût de mon parti , je me révolterais pour n'avoir à combattre que lui : c'est un lion dont je suis fier d'être le chasseur.
PREMIER SÉNATEUR.
Brave Marcius , suivez donc Cominius à cette «uerre.
COMINIUS.
C'est votre promesse.
MARCIUS.
Je m'en souviens, et je sais tenir ma parole. Oui , Titus Lartius , vous me verrez encore chercher la face de Tullus , pour y adresser mes coups. — Quoi ! l'âge vous a-t-il glacé ? Resterez-vous ici ?
TITUS.
Non , Marcius : appuyé sur une béquille , je com- battrais avec l'autre , plutôt que de rester spectateur oisif de cette guerre.
MENENIUS.
0 véritable fils de Rome !
PREMIER SÉNATEUR.
Accompagnez-nous au Capitole, où je sais que nos meilleurs amis nous attendent.
TITUS.
Marchez à notre tête : suivez, Cominius , et nous marcherons après vous. Vous méritez le premier rang.
COMINIUS.
Noble Lartius !
,42 CORIOLAN,
PREMIER SÉNATEUR au peuple.
Retournez à vos maisons. Retirez-vous.
MARCIUS.
Non , laissez-les nous suivre : les Volsques ont du blé en abondance. Conduisons ces rats pour ronger leurs greniers — Respectables mutins, votre bravoure se montre à propos : je vous en prie , suivez-nous.
(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît. ) SICINIUS.
Fut-il jamais homme aussi superbe que ce Mar- cius ?
BRUTUS.
Il n'a point d'égal.
SICINIUS.
Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns...
BRUTUS.
Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux ?
SICINIUS.
Non, mais ses railleries.
BRUTUS.
Dans sa colère, il insulterait les dieux mêmes.
SICINIUS.
Il raillerait la lune modeste.
BRUTUS.
Que cette guerre le dévore ! Il est si orgueilleux , qu'il ne mériterait pas d'être si vaillant.
SICINIUS.
Un homme de ce caractère, enflé par les succès , nous dédaigne comme l'ombre sur laquelle il mar-
ACTE I, SCÈNE I. 143
che en plein midi. Mais je m'étonne que son arro- gance puisse souffrir que Cominius la commande.
BRUTUS.
La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il en est déjà couvert. Or? pour la conserver ou l'accroître encore , le poste le plus sûr est le second rang. Les événemens malheureux seront attribués au général ; quoi qu'il fasse , la censure qui blâme sans réfléchir s'écriera , en parlant de Marcius : « Oh ! s'il avait » conduit cette entreprise ! »
SICINIUS.
Et si nos armes prospèrent , la prévention publi- que , qui est entêtée de Marcius , en ravira tout le mérite à Cominius.
BRUTUS.
N'en doutez pas : tous les honneurs de Cominius , Marcius les partagera sans qu'il lui en coûte rien , et toutes les fautes de son général tourneront à sa gloire.
SICINIUS.
Allons écouter le sénat donner ses ordres , et voyons dans quelle forme nouvelle Marcius va par- tir pour cette expédition.
BRUTUS.
Allons.
( Ils sortent.)
ï44 CORIOLAN,
SCÈNE IL
La ville de Corioles. Le sénat.
TULLUS AUFIDIUS , et le sénat de Corioles as- semblé.
PREMIER SÉNATEUR.
Vous pensez donc , Aufidius , que les Romains ont pénétré nos conseils , et qu'ils sont instruits de notre marche ?
AUFIDIUS.
Ne le pensez-vous pas comme moi ? A-t-on jamais préparé dans cet état un coup de vigueur que Rome n'en ait été prévenue. J'en ai reçu une lettre , il n'y a pas quatre jours ; elle était conçue en ces termes : Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà. ( 77 lit. ) « Ils ont une armée toute prête : mais » sa destination est encore inconnue; la disette » est grande , la sédition agite le peuple. On dit » que Cominius , Marcius , votre ancien ennemi , » mais plus haï dans Rome qu'il ne l'est de vous , » et Titus Lartius un des plus vaillans Romains, » marcheront tous trois à la tête de cette armée : » j'ignore où ils doivent la conduire ; il est vrai- » semblable que c'est vous qu'elle menace. Tenez- » vous sur vos gardes. »
PREMIER SÉNATEUR.
Notre armée est en campagne. Nous n'avons ja- mais douté que Rome ne fût prête à nous répondre.
ACTE I, SCENE IL i45
AUFIDIUS.
Et n'était-ce pas vous qui pensiez que c'était une folie de tenir secret nos grands desseins jusqu'au mo- ment où l'exécution devait nécessairement les dé- voiler? Vous voyez que Rome les connaît aussitôt qu'ils sont conçus. — Nos projets ainsi décou- verts n'atteindront plus leur Lut , qui était de prendre plusieurs villes avant même que Rome sût que nous étions sur pied.
SECOND SÉNATEUR.
Noble Aufidius , recevez votre commission et vo- lez à vos troupes. Laissez-nous seuls garder Corio- les : si les Romains viennent camper sous ses murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège; mais vous verrez , je crois, que ces grands préparatifs n'ont pas été faits contre nous.
AUFIDIUS.
Ne doutez pas de ce que je vous dis : je ne parle que d'après des informations certaines. Je dirai plus, déjà plusieurs corps de l'armée romaine sont en campagne , et marchent droit sur nous. Je laisse vos seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer , Marcius et moi, nous avons juré de combattre jus- qu'à ce que l'un de nous deux soit hors d'état de continuer.
TOUS LES SÉNATEURS.
Que les dieux vous secondent !
AUFIDIUS.
Qu'ils veillent sur vos seigneuries.
PREMIER SÉNATEUR.
Adieu.
Tom. IL 10
ï46 CORIOLAN,
SECOND SÉNATEUR.
Adieu. Adieu.
TOUS ENSEMBLE.
( Ils sortent. )
SCÈNE III.
Rome. Appartement de la maison de Marcius.
VOLUMNIE et VIRGILIE entrent; elles s'assoient sur deux tabourets, et travaillent à coudre.
VOLUMNIE.
Je vous prie, ma fille , chantez , ou du moins ex- primez-vous d'une manière moins décourageante. Si mon fils était mon époux, je serais plus joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la gloire , que de recevoir , sur la couche nuptiale , les cares- ses de son amour le plus tendre. — Alors qu'il était encore un enfant délicat et l'unique fils de mes en- trailles , que les grâces de son âge lui attiraient tous les regards , une autre mère n'aurait pas voulu se priver une heure du plaisir de le contempler, pour un jour entier des prières d'un roi; moi je pensai combien la gloire irait bien à tant de beauté, et qu'il ne vaudrait guère mieux qu'un portrait à pen- dre à un mur , si l'attrait d'un grand nom ne lui donnait le mouvement ; mon plaisir fut de l'en- voyer chercher le danger partout où il pourrait trouver l'honneur : je l'envoyai à une guerre san- glante. Il en revint le front ceint de la couronne de chêne. Je vous le dis, ma fille, non; je ne ressen-
ACTE I, SCÈNE III. t§j
tis pas plus de joie à sa naissance lorsqu'on me dit que j'avais un fils, que la première fois que je le vis prouver qu'il était un homme.
VIRGILIE.
Et s'il eût été' tué dans cette guerre ,. madame?...
VOLUMNIE.
Alors j'eusse à sa place adopté sa gloire, qui m'au- rait tenu lieu de postérité. — Ecoutez-moi vous parler sincèrement. Si j'avais eu douze fils, tous éga- lement partagés de ma tendresse , tous aussi passion- nément chéris que le vôtre et mon Marcius , j'au- rais mieux aimé en voir onze mourir généreusement pour leur pays, qu'un seul se rassasier de volupté loin des batailles.
( Une suivante se présente. )
LA SUIVANTE.
Madame , lady Valérie vient vous faire une visite.
VIRGILIE.
Permettez-moi de me retirer ; je vous en conjure.
VOLUMNIE.
Non, ma fille, je ne vous le permettrai point. — Je crois entendre le tambour de votre époux : je le vois traîner Aufidius par les cheveux, et les Volsques fuir effrayés comme des enfans poursuivis par un ours; je le vois charger l'ennemi; — je l'entends rallier les Romains. «Lâches, revenez, dit-il; quoi! » nés dans le sein de Rome, vous fûtes engendrés » dans la peur ? » Essuyant de ses mains couvertes de fer le sang qui coule de son front, il marche
j48 . CORIOLAN,
en avant comme un moissonneur menace' de per- dre son salaire, si un seul e'pi lui échappe.
VIRGILIE.
Le sang sur son front ! ô Jupiter , point de sang !
VOLUMNIE.
Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un guer- rier sied mieux que l'or sur les trophées ! Le sein d'Hécube , allaitant Hector enfant, n'eut jamais tant d'attraits , que le front d'Hector ensanglanté par les épées des Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous sommes prêtes à la recevoir.
( La suivante sort. ) VIRGILIE.
Le ciel protège mon époux contre le féroce Au- fidius !
VOLUMNIE.
Il battra Aufidius sous jambe, et foulera sa tête aux pieds.
( La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne. ) VALERIE.
Je vous salue , mesdames , et vous donne le bon- jour à toutes deux.
VOLUMNIE.
Aimable dame !
VIRGILIE.
Je suis bien aise de vous voir, madame.
VALERIE.
Comment vous portez-vous , toutes deux ? — Mais vous êtes d'excellentes ménagères : quel ouvrage faites-vous là ? Un fort bel ouvrage , en vérité ! Et votre jeune enfant, sa santé ?
ACTE I, SCÈNE III. i49
VIRGILIE.
Je vous rends grâce , madame , elle est très- bonne.
yOLUMNIE.
Il aimerait bien mieux voir des e'pées , et enten- dre un tambour , que les leçons de son maître.
VALERIE.
Oh ! sur ma parole , il est en tout le fils de son père ! je jure que c'est un joli enfant. — En vérité , mercredi dernier je pris plaisir à le regarder une demi-heure entière. — Il a une physionomie si dé- cidée ! — Je m'amusais à le voir poursuivre un pa- pillon aux ailes dorées : il le prit, le lâcha, et le reprit un eseconde fois ; alors , soit qu'il fût tombé et que sa chute l'eût fait entrer en fureur, ou je ne sais quoi , il le mit entre ses dents , et le déchira : il fal- lait voir comme il le mit en pièces !
VOLUMNIE.
C'est une des manières de son père.
VALERIE.
En vérité, c'est un noble enfant.
VIRGILIE.
Un petit fou, madame.
VALERIE.
Allons, quittez votre aiguille , il faut absolument que vous veniez avec moi faire la paresseuse cet après-midi.
VIRGILIE.
Non, madame, je ne sortirai pas.
i5o CORIOLAN,
VALERIE.
Vous ne sortirez pas ?
VOLUMNIE.
Elle sortira , elle sortira.
virgilie;
Non , en vérité , si vous le permettez , je ne passe- rai pas le seuil , jusqu'à ce que mon époux soït re- venu de la guerre.
VALERIE.
Fi donc ! vous vous renfermez sans aucune raison. — Venez faire une visite à cette dame qui est en couche.
VIRGILIE.
Je lui souhaite le prompt retour de ses forces , et je la visiterai dans mes prières ; mais je ne puis aller la voir.
VALERIE.
Et pourquoi , je vous prie ?
VIRGILIE.
Ce n'est de ma part ni paresse , ni indifférence pour elle.
VALERIE.
Vous voulez donc être une autre Pénélope? Mais on dit que toute la laine qu'elle fila pendant l'absence d'Ulysse, ne servit qu'à mettre la teigne dans Itha- que. Venez donc. Je voudrais que votre toile fût sen- sible comme votre doigt : par pitié , vous vous las- seriez de la piquer.
VIRGILIE.
Non , ma chère dame, excusez-moi ; en vérité , je ne sortirai pas.
ACTE I, SCÈNE III. i5i
VALERIE.
En vérité, vous viendrez avec moi : je vous ap- prendrai d'heureuses nouvelles de votre époux.
VIRGILIE.
Oh ! madame , vous ne pouvez pas encore en avoir.
VALERIE.
Je ne plaisante pas : on en a reçu hier au soir.
VIRGILIE.
Est-il bien vrai, madame?
VALERIE.
Sérieusement : je ne vous trompe pas. Ce que je sais, je le tiens d'un sénateur : voici la nouvelle. Les Volsques ont une armée en campagne; le général Cominius est allé l'attaquer avec une partie de nos forces. Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs de Corioles : ils ne doutent pas du suc- cès de ce siège , qui terminera bientôt la guerre. Je vous dis la vérité , sur mon honneur. — Venez donc avec nous , je vous en conjure.
VIRGILIE.
Excusez-moi pour aujourd'hui , madame , et dans la suite je ne vous refuserai jamais rien.
VOLUMNIE.
Laissez-la seule, madame : de l'humeur qu'elle est, elle ne ferait que troubler notre gaîté.
VALERIE.
Je commence à le croire : adieu donc. — Ah ! plutôt venez, aimable et chère amiej venez avec
i52 CORIOLAN,
nous , Virgilie : dites adieu à votre gravité , et sui- vez-nous.
VIRGILIE.
Non, madame; non, en un mot. Je ne dois pas sortir. — Je vous souhaite beaucoup de plaisir.
VALERIE.
Hé bien donc ! Adieu.
SCÈNE IV.
La scène se passe devant Corioles.
MARCIUS, TITUS LARTIUS, entrent suivis d'of- ficiers et de soldats , au son des tambours et avec bannières déployées. Un messager vient à eux.
MARCIUS.
Voici des nouvelles : je gage que les généraux en sont venus aux mains.
LARTIUS.
Je gage que non , mon cheval contre le vôtre.
MARCIUS.
J'accepte la gageure.
LARTIUS.
Je la tiendrai.
MARCIUS au messager.
Dis-moi, notre général a-t-il joint l'ennemi?
LE MESSAGER.
Les deux armées sont en présence : mais elles ne se sont encore rien dit.
ACTE I, SCÈNE IV. i53
LARTIUS.
Ainsi votre superbe cheval est à moi.
MARGIUS.
Je veux le racheter de vous.
LARTIUS.
Moi, je ne veux ni vous le vendre, ni vous le don- ner, mais je vous le prête pour cinquante ans. — Sommez la ville.
MARCIUS.
A quelle distance de nous sont les deux armées ?
LE MESSAGER.
A un mille et demi.
MARCIUS.
Nous pourrons donc entendre leurs cris de guerre, et eux les nôtres? — C'est dans ce moment, ô Mars, que je te conjure de hâter ici notre ouvrage , afin que nous puissions, avec nos épées fumantes , voler des murs de Corioles soumise, au secours de nos amis. — Allons, souffle dans ta trompette!
(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence. ) (Quelques sénateurs Volsques paraissent sur les murs au milieu des soldats.) MARCIUS.
Tullus Aufidius est-il dans la ville?
PREMIER SÉNATEUR.
Non , ni lui , ni aucun homme qui vous craigne moins que lui, c'est-à-dire , moins que peu. Ecou- tez : nos tambours rassemblent notre jeunesse ! Nous renverserons nos murs , plutôt que de nous y laisser emprisonner : nos portes , qui vous semblent fer-
i54 CORIOLAN,
mées, n'ont pour barrière que des roseaux; elles vont s'ouvrir d'elles-mêmes. Entendez-vous ces cris dans 1 eloignement ? ( Autre bruit de guerre. ) C'est Aufidius. Écoutez quel ravage il fait dans votre ar- mée en déroute.
MARCIUS.
Oh ! ils sont aux prises.
LARTIUS.
Que leurs cris nous servent de leçon : vite , des échelles.
( Les Volsques font une sortie. ) MARCIUS-
Ils ne nous craignent pas ! Ils osent sortir de leur ville ! — Allons, soldats, serrez vos boucliers contre votre coeur, et combattez avec un coeur plus ferme que vos boucliers. Avancez f vaillant Titus. L'eus- sions-nous pensé, qu'ils nous braveraient à ce point? J'en sue de rage. — Venez, braves compagnons. Ce- lui de vous qui reculera, je le traiterai comme un Volsque. Il périra sous mon glaive.
(Le signal est donné les Romains et les Volsques se rencontrent. ) (Les Romains sont battus et repoussés jusque dans leurs retranchemens. ) MARCIUS revient.
Que toute la contagion du sud descende sur vous , vous la honte de Rome ! Vous troupeau de — — Que tous les fléaux vous couvrent de plaies , afin que vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous vous in- festiez les uns les autres à un mille de distance. Ames d'oies qui portez des figures humaines, com- ment avez-vous pu fuir devant des esclaves quebat- trait une armée de singes? Par Pluton et l'enfer ! ils
ACTE I, SCÈNE IV. i55
sont tous frappés par derrière , le dos rougi de leur sang et le front blême, fuyant et transis de peur. — Réparez votre faute , chargez de nouveau ; ou , par les feux du ciel , je laisse là l'ennemi, et je tourne mes armes contre vous; prenez-y garde. Allons, avancez. Si vous voulez tenir ferme, nous allons les repousser jusque dans les bras de leurs femmes f comme ils nous ont poursuivis jusque dans nos re- tranchemens.
( Les clameurs guerrières recommencent : Marcius charge les Volsques et les poursuit jusqu'aux portes delà ville. )
Voilà les portes qui s'ouvrent. — Maintenant se- condez-moi en braves. C'est pour les vainqueurs que la fortune élargit l'entrée de la ville , et non pour les fuyards : regardez-moi, imitez-moi.
( Il passe les portes. ) UN PREMIER SOLDAT.
Audace de fou ! Ce ne sera pas moi !
UN SECOND SOLDAT.
Ni moi.
TROISIÈME SOLDAT.
Vois, les portes se ferment sur lui.
( Les cris continuent. )
TOUS.
Le voilà pris, je le garantis.
( Marcius est enfermé dans Corioles. ) TITUS LARTIUS paraît.
Marcius ! qu'est-il devenu ?
TOUS.
11 est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.
i56 CORIOLAN,
PREMIER SOLDAT.
Il était sur les talons des fuyards et il est entré dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se sont referme'es ; et il est dans Corioles , seul contre tous ses habitans.
LARTIUS.
0 mon brave compagnon ! plus brave que l'insen- sible acier de son épée; quand elle plie, il tient bon. Ils n'ont pas osé te suivre , Marcius ! — Un diamant de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu étais un guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même. Terrible et redoutable, non -seulement dans les coups que tu portais ; mais ton farouche regard et le son foudroyant de ta voix faisaient frissonner les ennemis comme si l'univers agité par une convul- sion eût tremblé sous leurs pas.
( Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi. ) PREMIER SOLDAT.
Voyez, seigneur.
LARTIUS.
Oh ! c'est Marcius : courons le sauver ou périr tous avec lui.
( Ils combattent et entrent tous dans la ville. )
acte i, Scène v. 157
SCÈNE V. ■
L'intérieur de la ville.
( Quelques Romains cuarge's de Lutin.)
PREMIER ROMAIN.
Je porterai ces dépouilles à Rome.
SECOND ROMAIN.
Et moi, celles-ci.
TROISIÈME ROMAIN.
Peste soit de ce vil métal, je l'avais pris pour de l'argent.
(On entend