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ŒUVRES COMPLETES
DE
SH AKSP EARE
VII
Pari». — Typ. TiMir fils aînc, :;, rjc de.» Gr-in-'s-AugasIinf.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION
DE
L GUIZOT
NOUVELLE EDITION ENTIEREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
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3^ ^ ■
Henri IV (2^ partie» ^ •
HenriV, Henri VI (I", 2-, 3' parties. *^
^ ^
K^J ^^&^'
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DfDIER ET G"^, LIBUAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1874 Tous droits réservés.
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HENRI IV
TRAGÉDIE
DEUXIÈME PARTIE.
T. vu.
NOTICE
8Î.R LA DEUXIEME PARTIE
DE HENRI IV
Henri V est le vérîlable héros de la seconde partie ; son avènement au trône et le grand changement qui eu résulte sont l'événement du drame. La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland ne sont que le complément des faits contenus dans la première partie. Hotspur n'est plus là pour donner à ces faits une vie qui leur appartienne, et l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l'attention se porte déjà sur un successeur également important par les craintes et par les espérances qu'il fait naître.
Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le tableau de ces divers sentiments. L'avènement de Henri V fut géné- ralement un sujet de joie : Ilollinshed rapporte que^ dans les trois jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs « nobles hommes et honorables personnages, » des hommages et serments de fidélité tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs', « tant grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses « suites qui par cet homme devaient advenir. » L'inconstante ardeur des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait né- cessairement d'un nouveau règne un sujet d'espérances; et les troubles qui avaient agile le règne de Henri IV, les cruautés qui en avaienc été la suite, les continuelles méliances qui devraient en ré- sulter, portaient naturellement la nation à tourner les yeux vers un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les dérégle-
> Chroniques de Hollinsbed, t. II, p. 543.
4 NOTICE
ments choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n'in- spiraient de confiance. On attribuait d'ailleurs une partie de ces dérèglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant écarté des aCTaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur, en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents militaires, avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les mœurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir atteint les derniers excès. liollinshed attribue à la malveillance de ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons qu'il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux répandus sur la conduite de ce prince. 11 rapporte une occa- sion où le prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à la cour avec une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits pour diminuer les soupçons du roi, et dans un costume assez singu- lier pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était « une robe (a gowne, probablement un long manteau) de satin bleu • remplie de petits trous en façon d'œillets, et à chaque trou pen- « dait à un fil de soie l'aiguille avec laquelle il avait été cousu. » (juoi qu'on puisse penser de la gène des mouvements d'un homme vêtu d'une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poi- gnard, afin qu'il se délivrât de ses soupçons en le tuant, « et en présence de ces lords, ajouta-t-il, et devant Dieu au jour du juge- « ment, je jure ma foi de vous le pardonner hautement. » Le roi attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux yeux, lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils étaient i.'llacés. Le ])rince demanda la punition de ses accusateurs ; le roi répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point. Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisanmient le jeune prince; et sans croire prétisémcnt avec liollinshed, qui d'ailleurs se contredit sur ce point, que Henri ail toujours eu soin « de contenir « ses affections dans le sentier de la vertu », on est porté à supposer quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés» et par l'éclat de gloire qui les a suivis.
Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favo- rable à l't (Tet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi et d'un père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets, était plus pKipre à produire sur la scène \\n tableau liMidiant cl pathétique ; et de môme qu'il a inventé pour la beauté de son dé»
SUR LA DEUXIEME PARTIE DE HENRI IV. 5
noftment l'épisode de Gascoygne , ii :; a! mté, à la scène de la mort de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus inté- ressante. Hollinshed rapporte simplement que le roi s'apercevant qu'on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que c'était le prince qui l'avait emportée, le fil venir et lui demanda raison de cette conduite : « Sur quoi le prince, avec un bon courage, « lui répondit: — Sire, à mon jugement et à celui de tout le monde, « vous paraissiez mort. Donc, comme votre plus proche héritier « connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et uon comme « vôtre. — Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit « j'y avais, Dieu le sait! — Bien, dit le prince, si vous mourez roi, " j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre • tous mes ennemis, comme vous avez fait. — Etant ainsi, dit le roi, € je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que di- « sant, il se tourna dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu. » Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poète l'eût su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui prête Shakspeare ; cependant il en a conservé une partie dans la dernière réplique du prince de Galles, et le reste de la scène olfre de grandes beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En tout, Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail la froideur nécessaire de la partie tragique; elle en offre beaucoup, et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses autres pièces historiques.
La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette seconde partie de Henri IV, n'est cependant pas égale en mérite à ce qu'offre, dans le même genre, la première partie. Fâlstaff est parvenu, il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince sont moins fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fré- quemment à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique; et la comédie est obligée de descendre d'un étage pour le représenter dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu'il a encore besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d'une vérité frappante et abondent en traits comiques, mais la vérité n'est pas toujours assez loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à toute la joie qu'il inspire; et les personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la peine qu'on en rie. Cependant le caractère de Fâlstaff est parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs.
La seconde partie de Henri IV a paru, à ce qu'on croit, en 1.^98;
6 NOTICE
avant cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce intitulée les Fameuses Victoires de Henri V, sorte de farce tragi- comique dépour\Tje de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire comprendre que ce vieux drame la merveilleuse transformation qu'opéra Shakspeare dans les représeiilations tliù*<uales du siècle d'ElisabeUi.
HENRI IV
TRAGÉDIE
DEUXIÈME PARTIE
PERSONNAGES
ses fils.
LE ROI HENRI IV. HENRI, prince de Galles,'
ensuite roi sous le nom de
Henri V. THOMAS, duc de Clarence. LE PRINCE JEAN de Lan-
castre, ensuite duc de Bed-
ford. LE PRINCE HUMPHROYl
de Glocester, ensuite duc
de Glocester. j
LE COMTE deWARWICK\ LECOMTEDEWESTMO- narti.an.;
RE L AND. >P!!.,!f°
du roi.
GOWFR
HARCOCRT.
Lh GkaNij JCGE du banc du roi
UN G ENT1LH0MME attaché au grand
juge. LK COMTE DE NOR-
THU.MBERLAND. SCROOP.archevèc). d'York LOKD MOWBRAY. LORD HAS I INGS. LORD BARDOLPH. SIR JOHN COLEVILLE. TRAVERS,) doraestiques de Nor- MORTON, i thumberland.
ennemis, du roi.
' [ attachés au prince Henri, juges de comtés.
FALSTAFF.
BARDOLPH.
PISTOL.
UN PAGE.
FOINS,,
PETO. I
SHALLOW.
SILENCE .
DAVY, domestique de Shallow.
mouldy; '
SHADOW,
WART,
FEEBLE.
BULLCALF'
FAN G,
SNARE, (
LA RENOMMEE.
UN PORTIER.
UN DANSEUR qui prononce l'épilo- gue.
LADY NORTHUMBERLAND.
LADY PERCY.
L'HOTESSE QUICKLY.
DOI.L TEAR-SHEET.
Lords et autres personnages de sui- te, OFFICIERS, SOLDATS , MESSAGERS, GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PI- QCECRS, ETC.
recrues.
officiers du shérif.
PROLOGUE
A Warkworth. Devant le château de Northumberland.
Entre LA RENOMMÉE , son vêtement parsemé de langues
peintes.
LA RENOMMÉE. — Ouvrez les oreilles : et qui de vous, lorsque la bruyante Renommée se fait entendre, voudra fermer les routes de Touïe? C'est moi qui, depuis l'O- rient jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du
8 PROLOGUE.
vent mon cheral de voyage, divulgue sans cesse les en- treprises commencées sur ce globe de la terre. Sur mes langues court sans cesse le scandale que je répands dans tous les idiomes, remplissaut de bruits mensongers les oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que. cachée sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le monde. Et quel autre que la Renommée, quel autre que moi produit le terrible appareil des armées, et les pré- paratifs de défense, lorsque, gonflée d'autres maux, Tannée monstrueuse parait prête à donner des fils au féroce tyran de la guerre? — La Renommée est une flûte où soufflent les soupçons, les inquiétudes, les conjec- tures, et dont la touche est si simple et si facile qu'elle peut être jouée par le monstre stupide aus têtes innom- brables, l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai- je besoin d'anatomiser ma personne ici. au milieu de ma propre famille ? Pourquoi la Renommée se trouve- t-elle en ce heu? Je cours devant la victoire du roi Henri qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury. a ter- rassé le jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le flambeau de l'audacieuse révolte dans le sang même des rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter par dire ici la vérité ! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que Henri Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur. que ie roi lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau. sa tête sacrée devant la rage de Douglas. Voilà les bruits que j*ai semés au travers des villes rustiques situées entre ces plaines royales de Shrewsbury, et celte masse de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de Hotspur, le vieux Xorthimiberland, contrefait le malade. Les messagers arrivent épuisés, et pas un d'eux n'ap- porte d'autres nouvelles que celles qu'ils ont apprises de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de flatteurs et consolants mensonges, pires qup le récit des maux véiitables.
(Elle >oru;
ACTE PREMIER
SCENE 1
Au même endroit. LE PORT.lER est devant la porte. Knlre lord BARDOI.PII.
HAnnoLPii. — Qui garde la porto ici? Holà! — Où 0,9,1 In comte?
LK pouTiER. — Sous quel nom vous annoncerai-je?
BARDOLPH. — Dis ftu comte que le lord Bardolph l'atlend ici.
LE poRTiKR. • Sa Seip;nenrie est aller» se promener dans le vert^er. Qne Votre Honneur veuilh; bien [irendre la peine do frapper seulement à la porte, et il va vous répondre lui-mrme.
(Entre Northumborland.)
nARnoi.rn. — Voilà le comte.
Noirrni MitKRLANn. — Ou(;lles nouvelles, lord Bardolph? ChaipKî minute aujourd'lini devrait enfanter quelque nouveau fait. Les temps sont désordonnés, et la Discorde, comme un coni-sier écliautTé par uikî trop forte noniri- ture, a brisé son frein avec fureur et renverse; tout sur son passage.
riAHDoLi'u. — Noble comte, je vous apporte des nouvelles sûres d(î Sbriiwsbury.
NOnTiuiMiir.RLANi). — Bonuos, s'il pl;iît à Dieu!
BARDOi-pii.— Aussi bennes que le coMir l(!s peut désirer. — Ije roi est blessé presque à mort ; et de la main de mi- lord votre fils, le prince Henri tué roide; les dcMix Bloiint tués par Douglas; ]o jeune [trince Jean, Westmoreland et Stafford ont fui du clianq) de balailb; ; et le coclion de
10 HENRI IV.
Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de votre fils. Oh! jamais depuis les jours de bonheur de César, aucun temps n'a été illustré d'une pareille journée si bien défendue, si bien conduite, et si complètement gagnée.
NORTHUMBERLAND. — D'où teuez-vous ces nouvelles? Avez -vous vu le champ de bataille? Venez -vous de Shrewsbury ?
BARDOLPH. — J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en ve- nait, un gentilhomme de bonne race et d'un nom recom- mandable, qui m'a de lui-même raconté ces nouvelles* comme véritables.
NORTHUMBERLAND. — J'aperçois Travers, mon domes- tique, que j'avais envoyé mardi dernier pour tâcher d'apprendre quelques nouvelles.
BARDOLPH. — Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne sait rien de certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.
(Entre Travers.)
NORTHUMBERLAND. — Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles nous apportez-vous?
TRAVERS. — Milord , sir Jean Umfre ville m'a fait re- tourner sur mes pas avec de joyeuses nouvelles. Comme il était mieux monté que moi, il m'a devancé. Après lui j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier presque épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près de moi pour laisser soafûer son cheval tout ensanglanté : il s'est informé du chemin de Chester; et je lui ai de- mandé des jiouvelles de Shrewsbury. Il m'a dit que la cause des rebelles n'avai' pas été heureuse, et que l'épe- ron du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces mots, il abandonne la bride à son cheval courageux, et, courbé en avant, il enfonce ses éperons tout entiers dans les flancs haletants de la pauvre bête, et partant d'un élan, sans attendre d'autres questions, il semblait dans sa course dévorer le chemin.
NORTHUMBERLAND. — Ah! — Répète. — H t'a dit que l'épe- ron du jeune Percy était refroidi ? Qu'llotspur était sans vigueur? Hue les rebelles avaient été malheureux?
BARDOLPH. — ?iiiJord, je n'ai que cela à vous dire. Si le
ACTE I, SCÈNE I, 11
jeune lord votre fils n'a pas l'avantage, sur mon hon- neur je consens à donner ma baronnie pour un lacet de soie; n'en parlons plus.
NORTHUMBERLAND. — Eh pourquoi douc le cavalier qui a rencontré Travers lui aurait-il donné les indices d'une défaite?
BARDOLPH. — Oui? Lui ? Bou, c'était quelque misérable qui avait volé le cheval qu'il montait, et qui, sur ma vie, a parlé au hasard : mais, tenez, voici encore des nouvelles.
;Entre Jtorton.)
NORTHUMBERLAND. — Mais quoi, le front de cet homme, semblable à la couverture d'un livre, annonce un vo- lume du genre tragique. Tel est l'aspect du rivage lors- qu'il porte encore la trace de la tyrannique invasion des flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?
MORTON. — Mon noble lord, je fuis de ShrewsbiuT-, où la mort détestée a revêtu ses traits les plus hideux pour porter l'effroi dans notre parti.
NORTHUMBERLAND. — Comment se portent mon fils et mon frère? — Tu trembles, et la pâleur de tes joues est plus prompte que ta langue à me révéler ton message. Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui dans la profondeur de la nuit ouvrant le rideau de Priam, essaya de lui dire que la moitié de la ville de Troie était consumée ; Priam vit la flamme avant que son serviteur eût pu retrouV'er la voix. Et moi, je vois la mort de mon cher Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu voudrais me dire : « Votre fils a fait ceci et ceci ; votre frère cela ; ainsi a combattu le noble Douglas : « tu vou- drais arrêter mon oreille avide sur le récit de leurs vail- lantes prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup, un soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes ces louanges, et terminer tout par ces mots : « Frère, fils, tous sont morts. "
MORTON. — Douglas est vivant et votre frère aussi, mais pour milord votre fils....
NORTHUMBERLAND. — Quoi, il est Hiort ! Vois combien la
12 HENRI IV.
crainte est prompte ! Celui qui ne fait que redouter en- core ce qu'il voudrait ne pas apprendre sait par instinct démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute est arrivé. — Cependant parle, Morton; dis à ton maître que sa prescience lui a menti, et je recevrai cela comme un affront qui m'est cher; et je t'enrichirai pour récom- pense de cette injure.
MORTON. — Vous êtes trop grand pour que je vous con- tredise. Votre pressentiment n'est que trop vrai, et vos craintes que trop fondées.
NORTHUMBERLAND. — Malgré tout, Cela ne dit pas que Percy soit mort. Je vois un cruel aveu dans tes regards ; tu secoues la tête, et tiens pour dangereux ou criminel de dire la vérité. S'il est tlié, dis- le; ce ne sera point une fau te que d'annoncer sa mort : c'en est une que de mentir sur une mort véritable, mais non pas de dire que le mort ne vit plus.
MORTON. — Cependant celui qui le premier apporte une fâcheuse nouvelle est chargé d'un office où tout est perte pour lui. De ce moment sa voix prend le son d'une clo- che funèbre qu'on se rappelle toujours accompagnant de son tintement la mort d'un ami.
BARDOLPH.— Non, milord, je ne puis croire que votre fils soit mort.
MORTON. — Je suis bien affligé d'être obligé de vous forcer à croire ce que je demanderais au ciel de n'avoir pas vu. Mais mes propres yeux l'ont vu, sanglant, épuisé hors d'haleine, et ne répondant plus que par de faibles coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur a renversé Percy, jusqu'alors invincible , sur la pous- sière, d'où il ne s'est plus depuis relevé vivant. La mort de ce héros, dont l'ardeur enflammait le plus stupide ma- nant de son camp, une fois ébruitée, a glacé l'ardeur du plus brillant courage de son armée : car c'était de la trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté de l'acier; une fois qu'elle a été détruite en lui, tout le reste s'est affaissé sur soi-même, comme un plomb inerte et lourd ; et de même qu'une masse pesante de sa natm-e vole avec d'aulant plus de vitesse qu'elle est
ACTE I, SCfcNE I. 13
lancée par une force supérieure ; ainsi, lorsque la perte de Hotspur eut appesanti nos soldats, ce poids reçut de la peur une telle rapidité, que la flèche volant vers son but ne surpasse pas en légèreté nos soldats voulant chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le noble Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fou- gueux Ecossais, le sanglant Douglas, dont l'active et la- borieuse épée avait tué jusqu'à trois fois la ressemblance du roi, commença à mollir et perdre cœur, et honora de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos ! La frayeur le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. En- fin, le résumé de tout ceci, c'est que le roi a la victoire ; et il a envoyé un détachement avec ordre de marcher à grands pas contre vous, milord, sous la conduite du jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les nouvelles.
NORTHLMBERLAND. — J'aurai assez de temps pour pleurer ce malheur. Dans le poison se trouve le remède. Cette nouvelle, si j'eusse joui de la santé, m'aurait rendu ma- lade ; me trouvant malade , elle m'a en quelque sorte guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis par la fièvre fléchissent, comme des gonds sans force, sous le poids de la vie, et qui dans l'impatience de son accès s'élance, semblable à la flamme, des bras de son gardien ; ainsi mes membres , affaibhs par la douleur, trouvent dans la rage de la douleur une force triple de leur vigueur naturelle. Loin d'ici, faible béquille; main- tenant c'est un gantelet écailleux avec des charnières d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi, bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête que des princes fortifiés par la conquête aspirent à frap- per. Ceignez de fer mon front. Vienne l'heure la plus effroyable qu'osent annoncer la haine et les circon- 'stances ; qu'elle menace de ses regards Northumberland au désespoir; que le ciel et la terre se confondent j que la main de la nature ne contienne plus l'impétuosité des flots ; que l'ordre périsse ; et que ce monde cesse d'être un théâtre où la discorde se nourrit de languissantes querelles ; que l'esprit de Gain le premier-né s'empare de
14 HENRI IV.
tous les cœurs ; que, toutes les ûmes se précipitant dans une sanglante carrière, cette t'^rrible scène finisse en laissant aux ténèÎDres le soin d'ensevelir les morts.
TRAVERS. — Ce violent transport aggrave votre mal , milord.
BARDOLPH. — Cher comte, ne faites pas divorce avec votre prudence.
NORTON. — La vie de tous vos confédérés qui vous ai- ment repose sur votre santé ; si vous vous abandonnez ainsi à des passions orageuses, elle doit nécessairement dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à risquer les chances de la guerre, et avant de dire : ras- semblons une armée, vous avez calculé la somme de tous ses hasards. Vous avez supposé d'avance que dans la dispensation des coups votre fils pouvait périr ; vous saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé où la chute était plus vraisemblable que le salut ; vous étiez bien averti que sa chair était susceptible de bles- sures et de plaies, et que son ardent courage le lancerait toujours aux lieux où serait plus actif le commerce des dangers ; et cependant vous lui avez dit : marche. Nulle de ces considérations, bien que vivement présentes à votre imagination, n'a pu vous détourner de cette entre- prise obstinément résolue dans votre âme. Qu'est-il donc arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse, sinon l'événement qui devait probablement advenir?
BARDOLPH. — Nous tous qui sommes intéressés dans cette perte , nous savions que nous nous hasardions sur une mer si dangereuse qu'il y avait dix contre un à parier que nous y laisserions la vie. Cependant nous en avons couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous nous proposions, nous avons étouffé la considération du péril presque évident que nous avions à redouter. Puis- que nous avons fait naufrage, hasardons encore. Venez; nous mettrons tout dehors, corps et biens,
MORTON. — Il en est plus que temps ; et, mon noble et digne lord , j'ai appris avec certitude, et ce que je vous dis ici est véritable, que le noble archevêque d'York était en marche à la tête d'une armée bien disciplinée.
ACTE I, SCENE II. 45
C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un double hen. Votre iils, milord, n'avait que les corps, des ombres, des simulacres de soldats. Ce mot de rébellion séparait leurs âmes de l'action de leurs corps. Ils ne combattaient qu'avec répugnance et contrainte, comme on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules de notre parti ; car pour leur courage et leurs âmes, ce mot de rébellion les avait congelés comme le poisson dans un étang glacé. Mais aujourd'hui l'archevêque tourne l'insurrection en entreprise religieuse : regardé comme un homme de pures et saintes pensées, il est suivi à la fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève fortifiée par le sang du beau roi Richard versé sur les pierres de Pomfret. Il fait descendre du ciel sa querelle et sa cause ; il annonce à tous qu'il veut délivrer une terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant Bohngbroke ; grands et petits s'assemblent par troupeaux pour le suivre.
NORTHU.MBERLAND. — Je le savais auparavant; mais je l'avoue, cette douleur présente l'avait effacé de ma mé- moire. Entrez avec moi, et que chacun donne son avis sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à notre vengeance. Faisons partir des courriers et des lettres; hâtons nous de nous faire des amis : jamais on n'en eut si peu, et jamais on eut tant de besoin d'en
avoir. (ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue de Londres.
Entre SIR JEAN FALSTAFF, suivi de son page qui porte son e'pée et son bouclier.
FALSTAFF. — Eh bien, page, grand colosse, que dit le docteur, que dit-il de mon urine ?
LE PAGE. — Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même était bonne et bien saine ; mais que la personne dont elle sortait avait l'air d'être attaquée de plus de maladies qu'elle ne s'imaginait.
!6 HENRI IV.
FALSTAFF. — Enfin les gens de toute espèce se font une gloire de tirer sur moi. La cervelle de celte argile si ridiculement pétrie , qu'on appelle homme , n'est pas capable de rien inventer de plus plaisant et de plus risi- ble, que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente sui mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi, mais c'est encore moi qui suis la cause de tout l'esprit que peuvent avoir les autres. Je ressemble, en marchant devant toi , à une laie qui a étouffé toute sa portée hors un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service, a eu quelque autre intention que celle de me faire res- sortir, je veux bien n'avoir pas le sens commun. Petit- maître de mandragore ' que tu es, tu serais plus propre à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons. Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate ^ ; je ne te ferai monter pourtant ni en or, ni en argent, mais je t'empaqueterai dans de "mauvais haillons pour te ren- voyer à ton maître, en manière de bijou ; oui, à ce jou- venceau, le prince ton maître, dont le menton n'est pas encore emplumé : j'aurai de la barbe dans la paume de ma main avant qu'il en ait sur les joues. Cependant il ne fera pas difficulté de vous dire que sa face est une face royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu d'y donner le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil ', et il est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais un barbier n'en tirera six pence * ; et cependant il veut
* On supposait que la mandragore représentait en petitla figure d'un homme.
* Iwas never manned with an agate till now. Il parait que l'agate au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu d'épais- deur de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font assez souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des figures minces et petites. Manned signifie servi, pourvu d'un imlet (man). Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de Shakspeare, qui a la main garnie ; man dans le sens de main, est encore en anglais la racine de plusieurs mots; dans cette suppo- sition manned produirait ici un jeu de mots, ce qui est toujours probable.
* Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est une des dernières opérations de sa fabrication.
* Et may keep il sUll as ou (selon les anuierues éditions) at u
ACTE I, SCÈNE II. 17
faire le coq, comme s'il avait brevet d'homme dès le temps où son père était garçon. Ma foi, qu'il conserve tant qu'il voudra sa grâce , je puis bien l'assurer qu'il n'est plus dans la mienne. — P]h bien ! que dit Dum- bleton au sujet du satin que je lui ai demandé pour me faire un manteau court et des chausses à la matelote?
LE PAGE. — Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui don- niez une meilleure caution que Bardoiph : il ne veut point de votre billet ni du sien, il ne s'est point soucié de pareilles sûretés.
FALSTAFF. — Ou'il soit damué comme le riche glouton \ et la langue encore plus chaude ! Le mâtin d'Achitophel! Un misérable, un vrai maraud, qui vous tient un gentil- homme le bec dans l'eau, et va chicaner sur des sûretés ! Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des souliers à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur ceinture ; et, si l'on veut entrer avec eux dans quelque honnête marché à crédit, ils vous arrêtent sur les sûretés. J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort aux rats dans la bouche , que de venir me la fermer avec leurs sûretés. Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux aunes de satin : sur mon Dieu, comme je suis loyal che- valier, j'y comptais; et ce misérable-là m'envoie des sûretés ! Eh bien, il n'a qu'à dormir en sûreté ; car il porte la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés"^ de sa femme briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la lanterne qu'il porte pour s'éclairer. — Où est Bardoiph?
LE PAGE. — Il est allé à Smithfield pour acheter un che- val à votre seigneurie.
Cane -royal , for a barber shall never earn six pence out of it.
Face-royal signifie certainement ici autre chose que rorjal face. C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie, d'une valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie de Falstaff serait alors que le prince la conservera dans toute sa valeur, car un barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà ce qu'on y peut voir de plus clair; on trouvera souvent dans le cours de cette pièce des allusions aux usages du temps qu'il est impossible de traduire littéralement, et môme d'expliquer tout k fait clairement.
' Le mauvais riche.
• The lighlness, légèreté et clarté.
T. VII. 9
iS HENRI IV.
FALSTAFF. — Je l'ai acheté à Saint-Paul', lui, et il va m'acheter un cheval à Smithfîeld! Si je jjouvais seule- ment raccrocher une femme dans la rue, il ne me fau- drait plus que cela pour être ser\i, monté et marié de la même manière.
'Entre le lord grand juge, et un huissier.)
LE PAGE. — Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le prince en prison, pour ravoir frappé à roccasion de Bar- dolph ' .
1 Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et de» mauvais sujets.
-La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que le lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant fait arrêter pour félonie un des domestiques du jeune Henri, prince de Galles, celui-ci se rendit au tribunal pour demander qu'on le remît en liberté, et sur le refus du grand juge, se mit en devoir de le délivrer par force, et qu'alors le grand juge lui ayant commandé de se retirer, Henri s'emporta jusqu'à le frapper sur son tribunal. Cependant sir Thomas Elyot, qui écrivait sous Henri VI. dit simplement, en rapportant ce fait, que le prince s'avança vers le grand juge dans une telle fureur qu'on crut qu'il allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que le juge, sans se déranger de son siège, avec une contenance pleine de majesté, l'arrêta par les paroles suivantes :
« Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi,
< votre souverain seigneur et père, à qui vous devez une double « obéissance. Je vous ordonne donc en son nom de vous désister « sur-le-champ de votre entreprise téméraire et illégale, et de
< donner désormais bon exemple à ceux qui seront un jour vos
< sujets; quant à présent, pour votre désobéissance et mépris c de la loi , vous vous rendrez à ia prison ''u banc du roi, où je « vous constitue prisonnier, et vous y de-Tieurerez jusqu'à ce « que le roi votre père ait fait connaître sa volonté. >
Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son épée, se rendit en prison. ."Sbakspeare a suivi la version de Hol- ienshed, qui, d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand juge. Il suppose aussi, d'après le même écrivain, qu'à celte occasion Henri perdit sa place au conseil, où il fut remplacé par son frère Jean de Lancastre [voy. la i" partie d'Henri IV , acte III, acène ii.) Mais ce fait paraîtrait en contradiction avec les paroles que prononça, dit-on, le roi à cette occiision, et que Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la seconde partie d'Henri IV, dans le discours qu'il prête à Henri V devenu roi : au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne occasion, •ont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il
ACTE I, SCÈNE II. 19
FALSTAFF. — Suis-Hioi pi'omptement; je ne veux pas le voir.
LE JUGn. — Quel est cet homme qui s'en va là-bas?
l'huissier. — C'est Falslalï", sous le bon plaisir de votre seigneurie.
LE JUGE. — Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol'''
l'huissier. — Oui, milord, c'est lui-même : mais depuis ce temps-là il a bien servi à Slirowsbury ; et , à ce que j'entends dire, il va partir chargé de quelque commis- sion pour Son Altesse Royale de Lancastre.
le juge. — Quoi ! il part pour York? Rappelez-le.
l'huissier. — Sir Jean Falstaff ?
FALSTAFF , au page. — Mon garçon , dis-lui que je suis sourd.
LE PAGE. — Parlez plus haut : mon maître est sourd.
LE juge. — Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce qu'on peut lui dire de bon. Allez , tirez-le par le coude. Il faut absolument que je lui parle.
l'huissier. — Sir Jean?
FALSTAFF. — Ou'est-ce qu'il y a? Comment, maraud, jeune comme tu l'es, mendier ! N'y a-t-il pas une guerre? N'y a-t-il pas de l'emploi ? Le roi n'a-t-il pas besoin de sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y ait qu'un seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, fùt-il même encore cent fois plus odieux que le nom de rébeUion ne peut le faire.
l'huissier. — Monsieur, vous me prenez pour un autre.
FALSTAFF. — Eli quoi ! monsieur? Est-ce que je vous ai dit que vous étiez un honnête homme ? Sauf le respect que je dois a ma qualilé de chevalier et à mon état mili- taire, j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais dit.
l'huissier. — Eh bien, je vous en prie, monsieur, met- tez donc votre qualité de chevalier et votre état militaire
paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant Henri IV, vers la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare la conduite de Henri V avec Gascoygne. On serait tente de croire qu'il n'a eu sur ce point d'autre autorité q^ue le poiite doot il emprunte à peu près les expressions.
20 HENRI IV.
de côté, et permettez-moi de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous osez dire que je suis autre chose qu'un honnête homme.
FALSTAFF. — Moi, quc je le permette de me parler ainsi? Que je mette de côté ce qui tient à mon existence? Si tu obtiens jamais cette permission-là de moi, je veux bien que tu me pendes ; et si tu la prends , il vaudrait mieux pour toi que tu fusses pendu, infâBne happe-chair; veux- tu courir, gredin?
l'huissier. — Monsieur , milord voudrait vous parler.
LE JUGE. — Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un. mot.
FALSTAFF. — Ah ! mon cher lord, je souhaite bien le bonjour à votre seigneurie : je suis enchanté de voir votre seigneurie sortie ; on m'avait dit que votre sei- gneurie était malade; j'espère sans doute que c'est par avis de médecin que voire seigneurie prend l'air. Quoi- que votre seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors de la jeunesse, cependant elle ne laisse pas d'avoir déjà un avant-goût de maturité et de se ressentir un peu des amertumes de l'âge : permettez donc que je supplie en grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de sa santé. '
LE JUGE.— Sir Jean, je vous avais fait demander avant votre expédition de Shrewsbury.
FALSTAFF. — Avcc votrc pcrmissiou, on dit que Sa Ma- jesté est revenue du pays de Galles avec quelques cha- grins.
LE JUGE. — Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous êtes pas soucié de venir, lors(jue je vous ai envoyé cher- cher.
FALSTAFF. — Et OH dit même que Sa Majesté a eu une nouvelle attaque de cette coquine d'apoplexie.
LE JUGE. — Eh bien, que Dieu veuille la guérir ! mais écoutez ce que j'ai à vous dire.
FALSTAFF. — Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine, une espèce de léthargie; n'est-ce pas, milord? comme qid dirait un assoupissement du sang, un coquin de tintement dans les oreilles.
ACTE I, SCÈNE II. 21
LE JTJGE. — Qu'est-ce que vous me contez, là? Qu'elle soit ce qu'elle voudra.
FALSTAFF. — Cela vient de beaucoup de chagrin, de l'étude et des tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses effets dans Galien ; c'est une espèce de surdité.
LE JUGE. — Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu de cette surdité-là ; car vous n'entendez rien de ce que je vous dis.
FALSTAFF. — Fort bien dit, milord, fort bien : ou plutôt, avec votre permission, c'est la maladie de ne pas écouter, l'infirmité de ne pas faire attention, dont je suis attaqué.
LE JUGE. — Une correction par les talons pourrait gué- rir le défaut d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne m'embarrassera guère si je deviens votre médecin.
FALSTAFF. — Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, mais pas tout à fait si patient que lai. Dans le premier cas, votre seigneurie peut bien, si cela lui plaît, m'admi- nistrer la recette de l'emprisonnement à cause de ma pauvreté : mais jusqu'à quel point votre patient consen- tirait-il à suivre vos oidonnances, c'est en quoi les savants pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, et peut-être même un scrupule tout entier.
LE JUGE. — Je vous ai envoyé chercher, pour me parler sur des choses où il n'allait pas moins que de votre vie.
FALSTAFF. — Et comme j'ai été conseillé par mon avo- cat, qui est très-versé dans les lois de ce pays, je ne me Buis pas rendu chez vous.
LE JUGE. — Fort bien ; mais le fait est, sir Jean, que vous vivez dans une grande infamie.
FALSTAFF. — Je défie quiconque pourra se serrer dans mon ceinturon de vivre à moins.
LE JUGE. — Vos moyens sont très-minimes, et vous faites grosse dépense.
FALSTAFF. — Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aime- rais bien mieux avoir des moyens plus grands, et dépen- ser moins "ros '.
c
' Le grand juge a dit à Falstaff your wasie (consommafion) t» greal. Falstaff répond I would... my uaist (taille) slenderer. Jeu de mots iinjiossible à rendrR Uttéralpoient
22 HENRI IV.
LE JUGE. — Vous avez perverti le jeune prince.
FALSTAFF. — C'cst Ic jeune prince qui m'a perverti. Je suis l'homme au gros ventre, et lui mon chien '.
LE JUGE. — Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie ré- cemment guérie : votre service à la journée de Shrevrs- bury a un peu replâtré vos exploits de nuit à Gadshill. Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de ce que vous avez vu se passer sans trouble une pareille affaire.
FALSTAFF . — ^lilord ?
LE JUGE. — Mais puisque tout est raccommodé , ayez soin que les choses restent comme elles sont, et n'éveillez pas le loup qui dort.
FALSTAFF. — Réveillep un loup est aussi fâcheux que de sentir un renard.
LE JUGE. — Songez que vous êtes comme une chandelle, le meilleur en est usé.
FALSTAFF. — Couime un gros cierge, milord, et tout de suif, et quand j'aurais dit de cire, cela ne conviendi-ait pas mal à la gravité de ma personne*.
LE JUGE. — Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre figure qui ne dût produire en vous sa portion de gravité.
FALSTAFF. — Qui ue dùt produiro sa part de jus, jus, jus 3.
LE JUGE. — Vous suivez le jeune prince partout comme son mauvais ange.
F.\LSTAFF. — Vous VOUS trompez, milord. un mauvais ange n'est pas de poids*; au lieu que quiconque me regardera seulement me prendra bien, j'espère, sans me peser : et cependant, je l'avoue, à quelques égards,
1 I am the fellow the fjreat belly, and hc my dog. Probablement on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que son gros ventre empochait tellement de voir devant lui t^u'il se faisait conduire par un chien.
* If I did say of wax, my growlh would approve the t)~uth. Wax signifie cire et croître, croissance. Si l'on veut prendre le
jeu de mots sur cire {sire), en compensation du jeu de mets anglais impossible k rendre, on en a toute liberté.
» Le juge a dit gravily (gravitt,-). Falstalf répond gravy (jus).
* Angel, ange, angelot, non» d'une monnaie.
ACTE I, SCÈNE II. 23
je ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans ces vils siècles de négoce, que le véritable courage se fait meneur d'ours, la vivacité d'esprit servante de caba- ret, et elle est obligée d'employer toute la promptitude 3e ses reparties à présenter des com[)tcs et dépenses : et tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la manière dont la méchanceté du siècle les accommode, ne valent pas un grain de groseille. Vous qui êtes vieux, vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à nous autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de notre foie suivant l'amertume de votre bile; et nous qui sommes dans la fougue de la jeunesse, j'avoue que nous sommes aussi un peu crânes parfois.
LE JUGE. — Osez-vous encore placer votre nom dans la liste des jeunes gens, vous sur qui la main du temps a écrit en toutes lettres que vous êtes vieux? N'avez- vous pas l'œil larmoyant, la main sèche, le visage jaune, la barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui grossit? N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, le menton épais et l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas chez vous ravagé par la vieillesse? Et vous vous traitez i^ncore de jeune homme? Fi, fi, fi, sire Jean !
FALSTAFF. — Milord, je suis né à trois heures de l'aprcs- dinée, ayant la tête blanche et le ventre déjcà un peu rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à force de crier après mes soldats ou de chanter des antiennes. Vous donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est ce que je ne ferai point. La vérité est que je ne suis vieux que d'esprit et de conception : et quiconque vou- dra gagner mille guinées avec moi à qui fera le meilleu entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son homme. Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l'a donné en homme brutal, et vous, vous l'avez reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé dans le temps pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui, non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec des habits de soie neufs et de vieux vin d'Espagne.
LE JUGE. — Allons ; Dieu veuille donner au nrince un meilleur compagnon 1
24 HENRI IV.
FALSTAFF. — Dieu Veuille donner au compagnon un meilleur prince ! car je ne saurais me dépêtrer de lui.
LE JUGE. — Eh bien! le roi vous a séparé du prince Henri, car on m'a dit que vous partiez avec le prince de Lancastre qui marche contre l'archevêque et le comte de Northumberland.
FALSTAFF. — Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et charmante imagination ; mais songez donc à prier, vous autres qui restez à la maison à caresser miladj^ la Paix, que nos deux armées ne se joignent pas dans une jour- née chaude : car, ma foi, je n'emporte que deux che- mises avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinai- rement. Si la journée est chaude, je veux ne jamais cracher blanc de ma vie, si je brandis autre chose que la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une entreprise dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne heure, mais je ne peux pas toujours durer. — Ç'atoujours été notre tic à nous autres Anglais, quand nous avons quelque cho?e de bon, nous le mettons à toutes sauces. S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez bien me donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon nom ne fût pas aussi terrible à l'ennemi qu'il l'est ! J'aimerais mieux mille fois être mangé de la rouille jus- qu'aux os, que de me voir fondu et réduit à rien par un mouvement perpétuel.
LE JUGE.— Allons, soyez honnête homme, soyez hon- nête homme. Et que Dieu bénisse votre expédition !
FALSTAFF. — Votre seigneurie voudrait-elle me prêter seulement un milher de guinées pour monter mon équi- page?
LE JUGE. — Pas un penny, jas un penny. Vous êtes trop vif à vouloir vous charger de croix'. Adieu, faites bien mes compliments à mon cousin de Westuioreland.
(Il sort avec l'huissier.)
' FALSTAFF. — Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me berne sur la couverture d'un coffre *. L'homme ne peut
1 Crouxes, nom d'une pièce de monnaie.
* Filliss me u-ith a three-man hrctJe to fiUiss. FiHissiiig est le nom d'une espùcc de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le
ACTE I, SCÈNE III. 25
pas plus séparer la vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut chasser la luxure d'un jeune corps. Mais aussi l'un est
pris de la goutte, et l'autre prend * Ce qui fait que je
n'ai plus rien à leur souhaiter. — Page !
LE PAGE. — Monsieur!
FALST.AFF. — Combieu y a-t-il dans ma bourse?
LE PAGE. — Sept groats et deux pence.
FALSTAFF. — Je uo sais aucun remède contre cette con- somption de la bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire traîner, et traîner jusqu'à la fin ; mais le mal reste incu- rable. Tiens; va porter cette lettre à milord de Lancastre, celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmore- Jand, celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui je promets toutes les semaines de l'épouser, depuis que j'ai aperça le premier poil blanc à mon menton. A pro- pos de cela, vous savez où me rejoindre. {Le page sort.) La peste soit de cette goutte * ou que la goutte soit de l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel fait le diable autour de mon gros orteil. 11 n'y a pas grand mal, si je fais un peu de halte ; je donnerai mes guerres pour cause de mes souffrances, et ma pension en paraîtra d'autant plus juste ; avec de l'esprit, on tire parti de tout: je ferai servir mes infirmités à mon bien-être.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
York. — Appartement dans le palais de l'archevêque.
Entrent L'ARCHEVÊQUE D'YORK, les lords HASTINGS, MOWBRAY ET BARDOLPH.
l'archevêque d'york. — Vous venez d'entendre nos mo-
bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet, ce qui fait sauter le crapaud en l'air. Le three-man bretle est un instrument mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer des pieux. Ces deux allusions étant impossibles à rendre, on a choisi ce qui a paru exprimer le mieux la môme idée.
1 Thepoe.
^ A poe of this goût! on a goût of tins poe ! Il a fallu ôter au langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce passage supportable en français.
he:ii IV.
tifs, et vous connaissez m ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je ms prie tous de déclarer fran- chement ce que vous pen z de nos espérances ; et d'a- bord, vous lord maréchal lu'en dites-vous?
MOV^'BRAY.— Je conviens [u'il y a lieu à prendre les armes; mais je voudrais >ir un peu mieux comment, avec ce que nous avons d^ orces, nous pourrons parve- nir à faire tête, avec que ue confiance et quelque sû- reté, aux troupes et à la x issance du roi.
HASTixGS. — Le nombre tuel de nos troupes, d'après la dernière revue, monte ringt-cinq mille hommes d'é- lite, et derrière nous de istes ressources reposent sur l'espérance des secours^ i puissant Norlhumberland, dont le cœur brûle d'une f; nme allumée par les injures.
BARDOLPH. — Ainsi, lord astings, voici donc l'état de la question ; pouvons-nc 3, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avon actuellement, tenir tête au roi, sans îsorthumberlanf
HASTiNGs. — Avec lui, ih euvent suffire.
EARDOLPH.— Eh! oui, & is doute , avec lui. Mais si, sans lui, nous nous croy s trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas ms avancer trop loin, avant d'avoir reçu son renfor Car, dans une affaire d'un aspect aussi sanglant qu celle-ci, les conjectures, les vaines attentes, et la pei 5 active des secours incertains ne doivent pas être admi^lans nos calculs.
l'archevêque d'york. — ien n'est plus vrai, lord Bar- doljjh; car c'est là précis nent le cas où s'est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsb y.
BARDOLPH. — Précisémei milord. Soutenu par l'espé- rance, il vécut d'air, attenant les renforts promis, et se flattant de la perspectivt d'un secours qui se trouva bien """dessous de la plu petite de ses idées ; ainsi, par de son imaginal*n, ce oui est le propre des
onduisit ses troues à 1 nés dans l'abîmi le la d %. — Mais avec vire ] '•"nient à calcur k^ ,
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27
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BARDOLPH. — Il y en a dans ne guerre de la nature de la nôtre. Dans une entrepri' commencée, l'action du moment s'enrichit d'espéraies, de même qu'un prin- temps hâtif nous montre les outons qui commencent à poindre ; mais l'espoir qu'il se changeront en fruits s'appuie sur de bien moindre certitudes que la crainte de les voir mordus de la gée. Quand nous voulons hâtir, nous commençons par xaminer le projet, ensuite nous traçons le plan ; et, lors le nous avons le dessin de la maison sous nos yeux, il lUt ensuite faire le calcul des frais de construction. Si ous trouvons qu'ils excè- dent nos facultés, que faisor-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les app; tements sont rétrécis ; ou bien, nous renonçons à bâti A plus forte raison dans cette grande entreprise, où il 'agit presque de renverser un royaume et d'en élever u autre, devons-nous exa- miner d'abord l'état des chos-, considérer le plan, tom- ber d'accord d'une base sûre consulter les ouvriers en chef, connaître nos propres cultes, considérer quelles sont nos forces pour entrepiidre un pareil ouvrage et les peser contre celles de otre ennemi. Autrement, nous nous composerons des rmées sur le papier et en peinture, nous prendrons de noms d'hommes pour les hommes mêmes, et nous sei is dans le cas de celui qui trace un modèle d'édifice au-essus des ressources qu'il a pour le construire; puis il a] ndonne l'ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu a élevée à grands frais, exposée sans défense comn pour servir d'objet aux pleurs des nuages, et de vicme à la tyrannie du cruel hiver.
HASTiNGs. — Supposez que is espérances, malgré leur belle apparence, avortent en laissant, et que nous pos- sédions en ce moment jusqu u dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crc- encore que, dans cet état même, nous formons un cois assez puissant pour ba- Hncer les forces du roi.
BARDOLPH. — Quoi! lo ro u'a-t-il que vingt-cinq ûiille hommes?
HASTINGS. — Contre nous, as davantage; pas même
20 HENRI IV.
tifs, et vous connaissez nos ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je vous prie tous de déclarer fran- chement ce que vous pensez de nos espérances ; et d'a- bord, vous lord maréchal, qu'en dites-vous?
MOWBRAY.— Je conviens qu'il y a lieu à prendre les armes; mais je voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces, nous pourrons parve- nir à faire tête, avec quelque confiance et quelque sû- reté, aux troupes et à la puissance du roi.
HASTiKGS. — Le nombre actuel de nos troupes, d'après la dernière revue, monte à vingt-cinq mille hommes d'é- lite, et derrière nous de vastes ressources reposent sur l'espérance des secoura du puissant Northumberland, dont le cœur brûle d'une flamme allumée par les injures.
BARDOLPH. — Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de la question ; pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons actuellement, tenir tête au roi, sans Northumberland?
HASTiNT.s. — Avec lui, ils peuvent suffire.
BARDOLPH.— Eh ! oui, saus doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer trop loin, avant d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas être admis dans nos calculs.
l'archevêque d'york. — Rien n'est plus vrai, lord Bar- dolph; car c'est là précisément le cas où s'est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsbury.
BARDOLPH. — Précisément, milord. Soutenu par l'espé- rance, il vécut d'air, attendant les renfoi-fs promis, et se flattant de la pei'speclive d'un t^ecoui's ({ui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses idées ; ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous, il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les yeux formés dans l'abîme de la destruction.
HASTINGS.— Mais avec votre permission, il n'y a jamais eu d'inconvénient à calculer les probabilités et les motifs d'espérance.
ACTE I, SCÈNE III. 27
BARDOLPH. — n y en a dans une guerre de la nature de la nôtre. Dans une entreprise commencée, l'action di\ moment s'enrichit d'espérances, de même qu'un prin- temps hâtif nous montre les boutons qui commencent à poindre; mais l'espoir qvi'il? se changeront en fruits s'appuie sur de bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gelée. Quand nous voulons bâtir, nous commençons par examiner le projet, ensuite nous traçons le plan ; et, lorsque nous avons le dessin de la maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de construction. Si nous trouvons qu'ils excè- dent nos facultés, que faisons-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les appartements sont rétrécis ; ou bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser un royaume et d'en élever un autre, devons-nous exa- miner d'abord l'état des choses, considérer le plan, tom- ber d'accord d'une base sûre, consulter les ouvriers en chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armées sur le papier et en peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les hommes mômes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modèle d'édifice au-dessus des ressources qu'il a pour le construire; puis il abandonne l'ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu'il a élevée à grands frais, exposée sans défense comme pour servir d'objet aux pleurs des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel hiver.
HASTiNGs. — Supposez que nos espérances, malgré leur belle apparence, avortent en naissant, et que nous pos- sédions en ce moment jusqu'au dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans cet état même, nous formons un corps assez puissant pour ba- '-încer les forces du roi.
BARDOLPH. — Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq tnille hommes?
HASTINGS. — Contre nous, pas davantage; pas même
28 HENRI IV.
tant, lord Bardolpti ; car, pour répondre aux divers points où la guerre menace, il a coupé son année en trois corps. L'un marche contre les Fiançais* : le second contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troi- sième. Ainsi, ce roi mal assuré est obligé de se partager en trois, et ses coffres ne rendent plus que le son creux du vide et de la pauvreté.
l'archevêque d'york. — Qu'il puisse rassembler ses forces divisées, et qu'il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c'est ce qui n'est nullement à craindre.
HASTiNGs. — Il faudrait pour cela qu'il laissât ses der- rières sans défense contre les Français et les Gallois con- tinuellement sur ses talons : ne craignez pas qu'il en fasse rien.
BARDOLPH.— Qui doit , suivant les apparences, com- mander l'armée destinée contre nous?
HASTINGS. — Le duc de Lancastre et "Weslmoreland. Contre les Gallois, c'est lui-même avec Henri Monmouth ; mais quel est le chef qu'on oppose aux Français, c'est ce dont je n'ai aucune certitude.
l'archevêque d'york. — Marchons en avant, et publions les motifs qui nous mettent les armes à la main. Le peuple est las de son propre choix. Son trop avide amour s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le cœur du vulgaire ! 0 multitude imbécile, avec quelles bruyantes acclamations n"as-tu pas fatigué le ciel de tes bénédic- tions sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce que tu souhai- tais qu'il devînt ! Et aujourd'hui que les vœux se trou- vent accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, que tu l'excites toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton estomac glouton tu vomis l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais revenir à ton vomissement*, et tu hurles pour le retrouver. Quelle confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux qui, lorsque Richard vivait, le souhaitaient mort, sont
1 Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower. > Expression de l'Ecriture.
ACTE I, SCÈNE III. 29
maintenant amoureux de son tombeau!.... Toi qui je- tais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière jes admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui : 0 terre, rends-nous ce roi, et prends celui-ci. Maudites soient les pensées des hommes ! Le passé et l'avenir sont tou- jours préférés, et le présent est toujours le pire.
MOWBRAY. — Irons-nous rassembler nos troupes , et nous mettrons-nous en campagne?
HASTiNGs. — Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de partir.
ACTE DEUXIEME
. SCENE I
Une rue de Londres.
Entrent L'HOTESSE avec FANG et son valet , SNARE • quelques instants après.
l'hôtesse. — Eh bien, monsieur Fan g, avez-vous dressé ma plainte?
FANG. — Oui, elle est dressée.
l'hôtesse. — Où est votre recors? Est-ce un homme robuste? liendra-t-il ferme?
FANG. — Garçon, où est Snare?
l'hôtesse. — Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.
SNARE. — Me voilà, me voilà.
FANG. — Snare, il faut arrêter sir Jean FalstafT.
l'hôtesse. — Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait faire ma i)lainlo et tout.
SNARE. — Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un de nous dans cette afTaire-là : il jouera du poignard.
l'hôtesse. — Hélas ! mon Dieu, prenez bien garde à lui : il m'a poignardée moi-même dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il ne s'embarrasse pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni homme, ni femme, ni enfant.
FANG. — Ah ! si je peux le joindre et l'empoigner une fois, je ne m'embarrasse pas de ses coups.
' Fang, serre ; snare, piège. La plupart des noms comiques de cette pièce sont significatifs.
ACTE II, SCÈNE I. 31
l'hôtesse. — Oh ! ni moi non plus. Je serai près de vous, je vous prêterai la main.
FANG.— Si je l'empoigne une fois ! qu'il vienne seule- ment dans mes pinces.
l'hôtesse. — Je suis ruinée par son départ ; je puis vous assurer qu'il n'en finit pas sur mon livre de compte. Mon iDon monsieur Fang, tenez-le bien ferme ! Mon bon monsieur Suare, ne le laissez pas échapper. Il vient con- tinuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre res- pect, une selle ; et il est encore invité à dîner rue des Lombards, à la Tcte-du-Lcopard, chez M. Smooth, mar- chand de soie. Oh! je vous en prie, puisque ma plainte est dressée, et que mon histoire est ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. Cent marcs ! c'est une grande chose à porter pour une pauvre femme toute seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté, supporté! J'ai été renvoyée, renvoyée, renvoyée d'un jour à l'autre ; que cela fait honte, quand on y pense. Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne regarde une femme comme un âne, une bête faite pour supporter tous les torts que voudra lui faire le premier coquin.
(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)
l'hôtesse. — Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez enluminé de malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare : oui, faites-moi, faites- moi, faites-moi bien votre devoir.
FALSTAFF.— Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son âne ici? de quoi s'agit-il?
FANG. — Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistris3 Quickly,
falstaff. — Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph. — Coupe-moi la tête à ce maraud-là. Flanque-moi la prin- cesse dans le ruisseau.
l'hôtesse. — Me jeter dans le ruisseau ! C'est moi qui vais t'y jeter. Veux-tu, veux-tu , coquin de bâtard que tu es? Au meurtre ! Au meurtre ! Chien d' assassineur que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu et du roi ?
32 HENRI IV,
Coquin d'armicide que tu es. Tu es un vrai armicide, uii bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.
FALSTAFF. — Ecarte-moi ces canailles-là, Bardolph.
FANG. — Main-forte ! main-forte !
l'hôtesse. — Bons amis, prêtez-nous la main, un ou deux de vous. Yeux-tu bien? Quoi ! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, coquin !... Va donc, gibier de potence !
FALSTAFF.— Au diable, marmiton, manant, puant : je vous chatouillerai votre catastrophe '.
(Entre le lord grand juge.)
LE JUGE. — De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix ici : holà !
l'hôtesse. — Mon bon seigneur, soyez-moi favorable, je vous en prie, soyez pour moi.
LE JUGE. — Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes ici à faire tapage? Cela sied-il à votre place, aux circon- stances présentes et à votre emploi ? Vous devriez déjà être en chemin pour York. Lâche-le, toi, l'ami : pour- quoi te suspends-tu à lui de la sorte?
l'hôtesse. — 0 mon très-honoré lord ! Plaise à votre grandeur; je suis une pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrêté à ma requête.
le juge. — Pour quelle somme-?
l'hôtesse. — Ce n'est pas seulement pour une somme, milord, c'est pour le tout, tout ce que j'ai ; il m'a mangé maison et tout : il a fourré tout ce que j'avais dans son gros ventre : mais j'en retirerai quelque chose, si je peux ; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar.
FALSTAFF. — Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fùî moi, si j'avais l'avantage du terrain.
le juge. — Qu'est-ce que tout cela veut dire , sir Jean? Fi donc; quel homme ayant un peu de cœur voudrait
' Catastrophe, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il fjaraît, une partie du corps ; on ne sait pas bien laquelle.
* For what sum (pour quelle somme?] demande lejuge. /* il more than for sortie (c'est plus que pour quelque chose), répond rh<'>tPS8e; ieu de mots intraduisible.
ACTE II, SCÈNE I. 33
s'exposer à cet orage de criailleries ! N'avez-vous pas honte d'obliger une pauvre veuve d'en venir à ces extré- mités, pour arracher son dû?
FALSTAFF. — Quelle est donc la grosse somme que je te dois?
l'hôtesse. — Jarni ! si tu étais un honnête homme , lu me dois ta personne et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas juré sur un gobelet à figures dorées, comme tu étais assis dans ma chambre du dauphin à la table ronde, auprès d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la Pen- tecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir comparé le roi son père à un chanteur de Windsor ; ne m'as-tu pas juré alors, comme j'étais à te laver ta plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais milady ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a appelée comme cela : Commère Quickly ; et qui venait m'emprunter un carafon de vinaigre , en disant qu'elle avait un bon plat de crevettes, même à telles ensei- gnes que tu voulais en manger; et moi*, que je te dis à telles enseignes que ça ne valait rien pour une blessure fraîche. Et ne m'as-tu pas recommandé , dès qu'elle a été descendue en bas , de ne plus avoir tant de familia- rités avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils m'appelleraient madame : et ne m'as-tu pas alors em- brassée et priée de 4,'aller chercher trente schelhngs? Là ! je te mets a ton serment sur l'Evangile : nie-le, si tu peux.
FALSTAFF. — Milord, cette pauvre créature est folle ; elle va, disant de côté et d'autre par la ville que son fils aine vous ressemble. Elle s'est vue assez bien autrefois ; et le fait est que la misère lui tourne la tête : mais quant à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, faites-m'en justice.
LE JUGE. — Sir Jean, sir Jean ! il y a longtemps que je suis informé de la manière dont vous savez donner une entorse à la bonne cause pour la faire paraître mauvaise. Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus qu'imprudente, qui pourront m'empêcber de rendre
T. Vil. 3
341 HENRI IV.
justice à qui il appartient. Je vois que vous avez su pro- fiter de la faiblesse d'esprit de cette femme.
l'hôtesse. — Oh ! oui; cela est Lien vrai, milord.
LE JUGE. — Je t'en prie, tais-toi. — Payez-lui ce que vous lui devez, et réparez le tort que vous lui avez fait. L'un, vous pouvez le faire avec de bonne monnaie sterling , et l'autre, avec la pénitence d'usage.
FALSTAFF. — Milord, ces reproches ne passeront pas sans réplique. Ce qui n'est chez moi qu'une honorable hardiesse , vous l'appelez une imprudente insolence. Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera un homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne serai point un de vos courtisans ; et je vous dis' nettement que je demande à être déhvré de ces huissiers, attendu que je suis chargé de messages pressés pour les affaires du roi.
LE JUGE. — Vous parlez bien comme un homme autorisé à mal faire : mais moi je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cetle pauvre femme.
FALSTAFF, prenant l'hôtesse à part. — Ecoute ici, hôtesse?
(Entre Gower.)
LE JUGE. — Eh bien , maître Gower, quelles nouvelles?
Gow^ER. — Le roi , milord , et Henri le prince de Galles, çimt près d'arriver. Ce papier vous dira le reste.
FALSTAFF. — Foi de gentilhomme !
l'hôtesse. — C'est comme cela que vous me l'avez déjà dit.
FALSTAFF. — Foido gentilhomme ! — Allons, n'en parlons plus.
l'hôtesse. — Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j'en suis presque à vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles à manger.
FALSTAFF.— Bon ! bon ! des verres, des verres , c'est tout autant qu'il en faut pour boire : et quant à tes mu- railles, une petite drôlerie de rien, comme l'histoire de l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en détrempe vaut cent mille fois mieux que Ions ces rideaux de lit et ces mauvaises tapisseries mangées de vers. — Fais-en dix guinées si lu peux. Tiens , si ce n'étaient ces momenla
ACTE II, SCÈNE I. 35
"^9 mauvaise humeur, il n'y a pas de meilleure créature que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la figure, et retire ta plainte. Allons , tu ne dois pas prendi"e ces hu- meurs-là avec moi : est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sûr qu'on l'a poussée à cela.
l'hôtesse. — Sir Jean , je t'en prie, n'exige de moi que vingt nobles; je me sens de la répugnance à mettre mon argenterie en gage; là, en vérité.
FALSTAFF. — N'en parlons plus : tout est dit, je cherche- rai ailleurs comme je pourrai. — Vous serez une folle toute votre vie.
l'hôtesse. — Eh bien, vous l'aurez , quand je devrai? mettre ma robe en gage. J'espère que vous viendre? souper.— Vous me payerez tout cela enseuible ?
FALSTAFF. — Est-cc quc je suis mort? (ABardolph.) Suis- la, suis-la; accroche, accroche.
l'hôtesse. — Voulez-vous que je fasse venir DoU ïear- Sheet pour souper avec vous ?
FALSTAFF. — G'est dit, qu'elle vienne.
(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)
LE JUGE. — J'ai appris de meilleures nouvelles.
FALSTAFF. — Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord?
LE JUGE, à Gower. — Où le roi a-t-il couché cette nuit?
GOWER. — A Basingstoke, milord.
FALSTAFF. — J'cspère, milord, que tout va bien : quelles nouvelles y a-t-il, milord?
LE JUGE. — Ramène- t-il avec lui toute l'armée?
GOWER. — Non : il y a quinze cents hommes d'infan- terie, et cinq cents de cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre , contre Northum- berland et l'archevêque.
F.iLSTAFF. — Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon très-honoré lord?
LE JUGE. — Je vais vous donner mes dépêches tout de suite ; allons , suivez - moi , mon cher monsieur Guwer.
FALSTAFF. — Milord ?
LE JUGE. — Éh bieu, qu'est-ce qu'il y a?
b HENRI IV.
FALSTAFF. — MoDsieup Gower, puis-je vous inviter à dîner avec moi?
GOWER. — Il faut que je me rende chez milord que voici : je vous remercie, mon cher sir Jean.
LE JUGE. — Vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, à ramasser, chemin faisant, des sol- dats dans les pays que vous traverserez.
FALSTAFF. — Youlez-vous souper avec moi , monsieur Gower?
LE JUGE. — Quel est donc le sot maître qui vous a ensei gné ces manières d'agir, sir Jean?
FALSTAFF. — Monsicur Gower, si elles ne me convien- nent pas, celui qui me les a enseignées était un sot. Voilà ce qui s'appelle faire des armes, milord, botte pour hotte, partant quitte.
LE JUGE.— Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une autre rue de Londres. Entrent LE PRINCE HENRI et POINS.
HENRI. — Sur ma parole, je suis excessivement las.
POINS. — Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude n'aurait pas osé s'attacher à une personne d'un si haut parage.
HENRI. — Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité qu'il y ait à en convenir. N'est-ce pas aussi quelque chose qui me rabaisse singuUèrement que cette envie que j'ai de boire de la petite bière ?
POINS. — Vraiment, un prince comm.e vous ne devrait pas avoir la faiblesse de se ressouvenir d'une aussi pau- vre drogue que celle-là.
HENRI. — Apparemment que mou goût n'a pas été formé en goût de prince, car en honneur il m'arrive en ce mo- ment de me ressouvenir assez tendrement de cette pau-
ACTE II, SCÈNE II. 37
vre malheureuse petite bière ; mais au fait ces humbles attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. Quelle honte pour moi de me souvenir de ton nom ! ou de pouvoir demain reconnaître . ta figure, de savoir le compte de tes bas de soie, savoir : ceux-ci, et les au- tres qui furent jadis couleur de pêche ; ou de tenir in- ventaire de tes chemises, comme qui dirait une de su- perflu et une sur ton corps. Mais quant à cela le maître de paume le sait mieux que moi : car il faut que tu sois bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas là une raquette, comme tu en es privé depuis long- temps, parce que tes Pays-Bas se sont séparés de la Hol- lande en faveur d'un cotillon'. Eh bien! Dieu sait si ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les hé- ritiers de ton trône ; mais les sages-femmes disent que rien ne manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le monde s'augmente, et les parentés se fortifient merveil- leusement.
poiNS. — Comme cela jure, après vous avoir vu tra- vailler si ferme, de vous entendre babiller si inutile- ment ! Dites-moi, je vous prie, ce que feraient beaucoup ■fie jeunes princes, si leur père était aussi malade que Test maintenant le vôtre?
HENRI. — Te dirai-jeune seule chose, Poins?
POINS. — Oui, mais que ce soit donc quelque chose de bien excellemment bon.
HENRI.— Cela sera toujours assez bon pour un esprit de ton espèce.
poiNS.— Allons, dites : j'attends de pied ferme cette seule chose que vous allez dire.
HENRI. — Eh bien ! je te dis qu'il ne convient pas que je sois triste, à présent que mon père est malade, quoique je puisse te dire aussi (comme à un homme que, faute d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que j ai de quoi être triste, et très-triste.
* The rest of thy low coxmtrieê hâve made a shift to eat up thy koUand.
38 HENRI IV.
poiNs.— Probablement pas pour cela....
HENRI. — Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du diable en lettres aussi noires que toi et FalstafF, en fait d'endurcissement et de perversité? Que la fin mette l'homme à l'épreuve. Eh bien! mol, je te dis que mon cœur saigne intérieurement de savoir mon père malade; mais vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il me faut bien écarter tout signe extérieur de chagrin.
POINS. — La raison ?
HENRI. — Et que penserais-lu de moi si tu me voyais pleurer?
POINS. — Je te regarderais comYne le prince des hypo- crites.
HENRI. — Tout le monde en penserait autant ; et tu es un drôle fait exprès pour penser comme tout le monde : il n'y a pas d'homme au monde dont l'esprit suive plus fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. Oui, an effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. Et quelle est la raison qui engage votre sublime génie à penser ainsi?
POINS. — Ma foi, c'est que vous avez toujours paru .« libertin, et si inséparable de Falstaff....
HENRI. — Et de toi.
POINS. — Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de moi. Je peux entendre de mes deux oreilles ce qu'on en dit. Le pis qu'on puisse dire, c'est que je suis un cadet de famille, et que je suis l'œuvre de mes mains ; et pour ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que faire. — Parla messe, voilà Bardolpli.
HENRI. — Et le polit page que j'ai donné à Falstatî! — Je le lui avais donné chrétien, et voy(!z si ce vilain n'en a pas fait un viai singe.
(Entrent Bardolph et le page.)
BARDOLPH. — Dieu garde Votre Grâce !
HENRI. — Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph.
RARDOLPii, au petit page. — Avancez ici, vous, auo de sagesse, timide i)onêt; est-ce qu'il faut rougir comme cela? Qu'est-ce qui vous fait ainsi monter la couleur au visage? Quelle jeune fille êtes- vous donc, pour un
ACTE II, SCÈNE II. 39
homme d'armes? Esi-ce une si grande affaire que la dé- faite ' d'une cruche de trois ou quatre pintes?
LE PAGE, au prince. — Tout à l'heure, milord, il m'ap- pelait au travers d'une jalousie rouge, et je ne pouvais pas discerner la moindre partie de son visage enluminé, d'avec la fenêtre. A la fm, j'ai aperçu ses yeux, et j'ai cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la marchande de bière, et qu'il regardait au travers.
HENRI. — Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité ?
BARDOLPH. — Laipse-moi tranquille, race de prostituée vrai lapin vidé ; laisse-moi tranquille.
LE PAGE. — Laisse-moi tranquille, pendard, rêve d'Al- thée; laisse-moi tranquille.
HENRI. — Instruis-nous, mon enfant; qu'est-ce que c'est que ce rêve-là, mon ami?
LE PAGE. — Pardieu, mon prince, Althée n'a-t-elle pas rêvé qu'elle était accouchée d'une torche allumée ? Voilà pourquoi je l'appelle rêve d' Althée'^.
HENRI. — L'explication vaut bien une couronne; tiens, la voilà, mon enfant.
(Il lui donne de l'argent.)
FOINS. — Dieu ! qu'une fleur de si belle espérance ne soit pas mangée des vers ! Tiens, voilà six pence pour t'en garantir.
BARDOLPH. — Si vous uc lo couduiscz pas à se faire pendre, tous tant que vous êtes, vous faites tort au gibet.
HENRI. — Comment se porte ton maître, Bardolph?
BARDOLPH. — Très-bien, milord. Il a appris que Votre Grâce arrivait à Londres, et voici une lettre pour vous.
HENRI.— Remise avec beaucoup de respect! — Et com- ment se porte-t-il, ton maître, cet été de la Saint-Martin?
BARDOLPH. — Bien de corps, milord.
poiNS.— Pardieu, sa partie immortelle aurait bien be- Boin d'un médocin ; mais il ne s'en émeut guère ; cela a beau être malade, cela ne meurt pas.
HENRI.— Je permets à celte loupe de chair d'être aussi
* To get a pvltle pot's maidenhead.
* Shakspeare confond ici le tison d'Althée et le rêve d'Hécube.
40 HENRI IV.
familier avec moi que mon chien, aussi use-t-il de la permission ; car voyez comme il m'écrit.
poiNS lit. — « Jean Falstaff, chevalier. <> — H faut qu'il instruise tout le monde de cela chaque fois qu'il a occa- sion de se nommer. C'est comme ceux qui sont parents du roi ; il ne leur arrive jamais de se piquer au bout du doigt, qu'ils ne disent, voilà du sang royal répandu. — Comment cela? dit quelqu'un qui fait semblant de ne pas les entendre ; la réponse est aussi preste que le bonnet d'un emprunteur : Je suis un pauvre cousin du roi, monsieur.
HENRI. — Et vraiment ils seront de nos parents, fallût- il remonter jusqu'à Japhet. — Mais la lettre?
poixs. — « Sir Jean Falstaff, chevalier, au fils du roi, le plus proche héritier de son père, Henri, prince de Galles ; salut. » D'honneur, c'est un certificat !
HENRI. — Poursuis.
POINS. — " J'imiterai les honorables Romains en briè- veté. » — Certainement , c'est brièveté d'haleine qu'il veut dire, courte respiration. — « Je te fais bien des com- plim^ents, je te fais mon compliment*, et puis je prends congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois épouser sa sœur Nel.... Repens-toi du temps mal em- ployé comme tu pourras; et sur ce, adieu. Tout à toi, ouiou non ; c'est-à-dire suivant que tu en useras : Jean Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et sœurs; et sir Jean avec tout le reste de l'Europe.... » — Mon prince, je veux tremper cette lettre dans du vin d'Espagne, et la lui faire manger.
HENRI.— Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses mots. Mais est-il vrai que vous parhez de moi sur ce ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre sœur?
poiNS. — Je voudrais que la pauvre fille n'eut pas une pire fortune. Mais je n'ai jamais dit cela.
HENRI. — Oh çà ! voilà comme nous perdons sottement
' I commend vie to thee, I commend thee, commend to, faire det compliments tic la part de quelqu'un. Commend lover.
ACTE II, SCÈNE II. 41
notre temps; et les esprits des sages reposent dans les nuées, et se moquent de nous. Votre maître est-il à Londres?
BAUDOLPH. — Oui, milord.
HENRI. — Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-i\ toujours dans sa vieille auge?
BARDOLPH.— Au vieil endroit, milord, à Eastcheap.
HENRI. — Quelle est sa compagnie?
LE PAGE. — Des Ephésiens, milord, de la vieille église.
HENRI.— A-t-il des femmes à souper avec lui ?
LE PAGE. — Non, milord, point d'autres que la vieille madame Ouickly, et mistriss Doll Tear-Sheet.
HENRI.— Qu'est-ce que cette païenne-là?
LE PAGE.— Une femme bien comme il faut, monsieur; une des parentes de mon maître.
HENRI. — Ah ! parente, comme les génisses de la pa- roisse le sont au taureau banal du village. N'irons-nous point les surprendre, Ned, au milieu de leur souper?
poiNS. — Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis partout.
HENRI, au page. — Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas un mot à votre maître de mon arrivée à la ville. Voilà pour payer votre silence.
BARDOLPH, — Je n'ai plus de langue, monsieur.
LE PAGE. — Et pour la mienne, monsieur, je la gouver- nerai.
HENRI. — Bonjour. — Cette Dorothée Tear-Sheet doit être quelque coin de place.
poiNS. — Je vous en réponds, et aussi publique que la route de Saint- Albans à Londres.
HENRI. — Comment pourrions-nous faire , pour voir ce soir Falstaff tout à fait dans sa figure naturelle, sans en être aperçus?
POINS.— Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et un tablier de cuir, et le servir à table, comme des gar- çons de cabaret.
HENRI. — De dieu devenir taureau ! Terrible chute! Ça fui le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti ! c'est une métamorphose bien basse ; ce sera la mienne, car il
42 HENRI 17.
faut qu'en tout point l'exécution réponde à la folie du projet. Suis-moi, Ned.
(Ils sorteot.)
SCÈNE III
Warkwcrth. — Devant le château.
Entrent NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBER- LAND ET LADY PERCY.
NORTHUMBERLAND. — Je t'en coujuro, ma tendre épouse, et toi aussi, ma chère fille, laissez un libre cours à mes pénibles affaires ; n'empruntez pas la couleur des circon- stances, et ne soyez pas, comme elles, fâcheuses à Percy.
LADY NORTHUMBERLAND. — J'ai cessé toutcs représenta- tions : je ne dirai plus rien. Faites ce que vous voudriez. Que votre prudence soit votre guide.
NORTHUMBERLAND. — Hélas ! ma chère femme, mon hon- neur est engagé, et mon départ peut seul le racheter.
LADY PERCY. — Oli ! Cependant, au nom du ciel, n'allez point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole , quoiqu'elle vous fût alors bien plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre fils Percy, lors- que mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plu- sieurs fois ses regards vers le uord, pour y voir son père lui amener une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici? C'étaient deux honneurs de per- dus, le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre... veuille le ciel rilluminer de sa gloire ! Pour celui de votre fils , il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte grisâtre des cieux ; à sa clarté marchait aux beaux faits d'armes toute la chevalerie de l'Angleterre : il était véritablement le miroir devant lequel venait s'étudier toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche ; et cette parole confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, était comme l'accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme et modéré échangeaient,
ACTE II, SCÈNE III. 13
pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre une mauvaise habitude : ainsi langage, maintien, façon de vivre, choix de plaisirs , méthodes militaires, dispo- sitions de caractère, en tout il était l'objet d'attention, le miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce prodige, ce mirac]p parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, que vous avez laissé , sans le seconder , affronter l'horrible dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ee champ de mort où il ne vit rien qui pût ledéfendre, que le son du nom de Hotspur. Yoilà comment vous l'avez abandonné. Oh ! jamais, jamais, ne faites à son ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l'archevêque sont en force. Ah ! que mon cher Henri eût eu seulement la moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspen- due au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth !
NORTHUMBERLAND. — Malhcur à VOUS, ma belle-fille ; en déplorant toujours d'anciennes fautes, vous m'enlevez tout mon courage! Il faut que je parte et que j'aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins préparé.
LADY NORTHUMBERLAND. — Oh! fuycz en Ecossc, jusqu'à ce que la noblesse et le peuple armés aient fait un pre- mier essai de leur puissance.
LADY PERCY.— -S'ils gagnent du terrain et remportent l'avantage sur le roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d'acier qui ajoutera des forces à leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les d'abord s'essayer. — Yoilà commentafaitvotrefils, comment vous avez souffert qu'il fit, et voilà comment je suis devenue veuve. Et je n'aurai jamai.s assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir ', afin de le faire croître et s'éle-
' To rain upon remembrance .
Remembrance, souvenir, est le nom qu'on donne au romarin,
44 HENRI IV.
ver jusqu'aux deux, en mémoire de mon noble époux. NORTHUiMBERLAND. — Allous , allons, rentrez avec moi. Mon âme est dans l'état de la mer, lorsque, montée jusqu'à sa plus grande hauteur, elle demeure arrêtée et immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre. Je serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons me retiennent. — Je me résoudrai à aller en Ecosse, et j'y veux rester jusqu'à ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et ma présence.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
A Londres. — A la taverne de la Téte-iie-Sanglier à Eastcheap. DEUX GARÇQNS DE CABARET.
PREMIER GARÇON. — Que diable as-tu apporté là? des poires de messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne peut pas supporter la vue d'un messire-jean '.
SECOND GARÇON. — Par la messe, tu as raison. Le prince mit une fois devant lui une assiette de messires-jeans, et lui dit que c'étaient cinq autres sir Jean. Puis, ôtantson chapeau, il dit : je prends congé de ces six chevaliers (oui secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés. Gela le blessa au cœur ; mais il a oublié cela.
PREMIER GARÇON. — A la bonue heure , mets le couvert et sers. Vois aussi si tu ne pourrais pas découvrir où Sneak fait son vacarme; car mistriss Dorotbée Tear- Shset serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche : il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper, et ils vont passer dans celle-ci tout à l'heure.
SECOND GARÇON. — Sais-tu quc le prince va venir avec M. Poins, et qu'ils mettront nos vestes et nos tabliers, et qu'il ne faut pas que M. le chevalier le sache? C'est Bardoljjh qui est venu nous en prévenir.
gage de fidélité soit aux vivants, soit à la mémoire des mort.-; ^V. Romeo et Juliette.) • Apple-John, espèce de pomme.
ACTE II, SCÈNE ÏV. 4o
PREMIER GARÇON. — Oli ! il y aura grand réveillon; cela fera un excellent tour !
SECOND GARÇON. — Je Hi'eu vais voir si je ne pourrai pas trouver Sneak. (H sort.)
(Entrent l'hôtesse Quikely et miss Dorothée Tear-Sheet.)
l'hôtesse. — Mon cher cœur, vous m'avez l'air à pré- sent d'être dans une excellente température; votre pouls bat aussi extraordinairement qu'on puisse souhaiter : et votre couleur, je vous assure, est aussi rouge qu'une rose. Mais vous avez trop Lu de Canarie ; et c'est un vin merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le sang avant qu'on ait le temps de dire t qu'est-ce que c'est donc que cela? » Gomment vous sentez-vous à pré- sent?
DOROTHÉE. — Beaucoup mieux qu'auparavant; hem !
l'hôtesse. — Ah ! voilà ce qui s'appelle bien parler ! Un bon cœur vaut de l'or. Tenez, voilà sir Jean.
(Entre Falstafif chantant.)
FALSTAFF. — Quaiid Arthuv parut à la cour. — Videz le pot de chambre. {Le garçon sort.) — Et c'était 'un digne roi... Eh ! comment vous va, ma chère Dorothée?
l'hôtesse. — Il vient de lui prendre une faiblesse , en vérité.
FALSTAFF. — C'est commc elles sont toutes, il leur en prend à tout moment ^
DOROTHÉE. — Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute la consolation que vous me donnez ?
FALSTAFF. — Vous faitcs Ics caucres un peu gras , mis- IrissDoll.
DOROTHÉE.— Je les fais, moi ? C'est la gloutonnerie et la maladie qui les font; ce n'est pas moi qui les fais.
FALSTAFF. — Si lo cuisinier aide à la gloutonnerie, vous aidez à la maladie , Doll. Nous vous avons pris bien des choses, Doll; nous vous avons pris bien des choses. Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.
1 Sick of a calm (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour sick of a qualm (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond : So is ail her sect ; an they be once in a calm they are sick (voilà comme elle» sont toutes ; dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).
46 HENRI IV.
DOROTHÉE. — Oui Vraiment, nos chaînes, nos bijoux!
F.\LSTAFF. — Vos Tubls , pcrlcs Cl boutous '. — Poui" bien servir, vous le savez, il faut se tenir ferme, aller à la hièclie la pique en avant, et se remettre courageusement entre les mains des chirurgiens. 11 faut s'aventurer sur les pièces...
DOROTHÉE. — Allez VOUS faire pendre, anguille boueuse, allez vous faire pendre.
l'hôtesse. — Sur mon Dieu, c'est toujours la même histoire ; vous ne pouvez pas vous voir une fois sans vous quereller. Vous êtes tous deux, par ma foi, aussi peu compatissants que des rôties desséchées. Vous ne savez pas supporter les confirmités l'un de l'autre; jour de Dieu, il faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit être vous {à Dorothée). Tous êtes le vase le plus fragile, comme on dit, le vase vide.
DOROTHÉE. — Et comment un vase vide et fragile pour- rait-il supporter ce gros tonneau plein ? Il a dans son ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux. Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien garnie. Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. Tu vas aller à la guerre , et si je te re verrai jamais ou non, c'est cedontpersonnenesesoucieguère,n'est-cepas?
LE GARÇo.N.— Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui voudrait bien vous parler.
FALSTAFF. — Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là ! Qu'on ne le laisse pas monter ici ; c'est le drôle le plus mal embouché qu'il y ait en Angleterre.
l'hôtesse.— Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici ; non, sur ma foi, il faut que je vive avec mes voisins, je ne veux point de tapageurs : je suis en bonne réputation avec ce qu'il y a de mieux. Fermez la porte; on ne reçoit point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu si longtemps, pour avoir du tapage à présent : fermez la porte, je vous en prie.
FALSTAFF. — Écoutc douc, hôtcsse?
l'hôtesse. — Je vous en prie, calmez-vuus , sir Jean,
i Your Lrooclies, pearls aiid owches.
ACTE II, SCÈNE IV. 47
je ne souffre pas que les tapageurs mettent les pieds ici.
FALSTAFF. — Ecoute douc : c'est mon enseigne.
l'hùtesse. — Bah ! ta ta ! sir Jean, ne m'en parlez pas : votre enseigne de tapageur ne mettra pas le pied chez moi. J'étais l'autre jour chez M. Tisick le député, et il m'a dit comme ça : — pas plus tard que mercredi dernier, — Voisine Quickly, — dit -il; M. Dumb, notre prédicateur, était là. — Voisine Quickly, dit-il, recevez les gens civils; car, dit-il, vous avez une mauvaise réputation; et il disait cela, je sais bien pourquoi ; car, dit-il, vous êtes une hon- nête femme, et qu'on estime ; c'est pourquoi, prenez garde aux hôtes que vous recevez chez vous : n'y souffrez point, dit-il, de ces drôles qu'on appelle tapageurs. Il n'en vient point ici. Vous seriez tout émerveillé d'entendre ce que disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux point de tapageurs.
FALST.\FF. — Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau joueur, lui. Vous le taperiez à votre aise comme un tout petit lévrier ; il ne se prendrait pas de querelle avec une poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement hérisser ses plumes en signe de colère. — Garçon, appelez-le.
l'hôtesse. — Un joueur, dites- vous? Je ne fermerai jamais ma porte à un honnête homme ni à un joueur, mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi, je suis toute sens dessus dessous, quand on dit : faisons tapage. Tâtez un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyea- vous. Ah ! je vous en réponds.
DOROTHÉE, — Oui, CH Vérité, hôtesso.
l'hotesse. — Si je tremble? Oh ! oui, en bonne vérité, /e tremble comme une feuille de tremble. Tenez, je ne peux pas souffrir les tapageurs.
(Entrent Pistol , Bardolph et le page.)
pistol. — Dieu vous garde, sir Jean !
FALSTAFF. — Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, Pistolet', je vous charge d'un verre de vin d'Espagne; faiies feu sur mon hôtesse.
1 Pistol signifie pistolet, et les plaisanteries de Falsfaff portent sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstdll' em- ploie ici le diminutif.
ÎK
48 HENRt IV
pisTOL. — De boa cœur, sir Jean, elle peut compter sur deux balles.
FALSTAFF. — Elle cst à l'ôpieuve du pistolet, mon cher, vous ne sauriez lui faire du mal.
L'noTESSE. — Non pas, on ne' me fera pas boire ainsi par épreuve ni à coups de pistolet. On ne me ferait pas i)oire quand cela ne me convient pas, pour le service d'homme au monde, entendez-vous?
PISTOL. — Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée, c'est vous que j'attaque.
DOROinÉE. — M'altaquer, moi je te méprise, vilain ga- leux. Qu'est-ce que c'est donc qu'une misérable canaille comme ça, un drôle, un filou, un va -nu-pieds? Veux-tu me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me laisser tranquille? 'c'est pour ton maître que je suis faite.
PISTOL. — Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous con- nais, mistriss Dorothée.
DOROTHÉE. — Yeux-tu me laisser tranquille ! coquin de voleur, vilain bouchon, veux-tu me laisser tranquille ! Par ce verre de vin, je te flanque mon couteau dans ton groin crotté, si tu fais l'insolent avec moi. Laisse-moi tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais hretailleur éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s appelle- t-il monsieur ? Gomment ! deux aiguillettes sur l'épaule ? Voyez donc ça.
PISTOL. — Pour cette afTaire-là votre collerette ne mourra que de ma main.
FALSTAFF. — Allous finissous, Pistol. Je ne trouverais pas bon que vous vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez- nous de votre personne, Pistolet.
l'hotesse. — Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon cher capitaine.
DOROTHÉE. — ïoi Capitaine ! abominable damné de fi- lou; n'as-tu pas honte de t'entendru appeler capitaine? Si les capitaines étaient de mon avis, vous seriez bûtonné pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné. Vous capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré dans un mauvais lieu la collerelte de quelque pauvre coquine. Lui capitaine! puisse-t-il être pendu, le coquin!
ACTE II, SCÈNE IV. -19
Mangeur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux secs! Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom de capitaine aussi odieux que le mot occuper ', qui était une très-bonne expression avant qu'ils la déshonoras- sent ; c'est à quoi les capitaines feront bien de prendre garde.
BARDOLPH.— Je l'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.
FALSTAFF, — Ecoute un peu, mistriss Doll.
piSTOL. — Non pas, je te dis la chose comme elle est, caporal Bardolph. Je suis capable de la mettre en loques ; il faut que je sois vengé.
LE PAGE. — Je t'en prie, va-t'en.
PISTOL. — Je la verrai plutôt damnée dans l'étang mau- dit de Pluton, au fiu fond de l'enfer, avec TErèbe et tous les plus vilains tourments. Prenez la ligne et le hame- çon; je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, drôles ! N'avons- nous pas Hirène ici^?
l'hotesse. — Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous, il est bien tard ; je vous en supplie, apaisez votre colère.
PISTOL. — Soyons de bonne humeur, je le veux xfien; mais des chevaux de transport , de mauvaises rosses d'ânes gorgés de nourriture, qui ne peuvent faire plus de trente milles par jour, iront- ils se comparer aux César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils soient plutôt damnés avec le roi Cerbère, et puisque les
I Occupxj, oçcupier, occupant, étaient devenus, à ce qu'il parait, par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.
* Save we nol hiren hère?
II est absolument impossible de donner aucune explication satisfaisante sur les allusions et les citations dont se compose le langage de Pistol. Tirées pour la plupart de pièces de tbéâtre aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore défigurées par ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le public <lu temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujour- d'hui, et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. 11 pa- raît bien, au reste qu'/iiVeu était, en style d'argot, une des dé- nominations des filles publiques {huren en allemand). Il serait possible aussi qu'en raison de la consonnance de ce mot avec iron ^fer), les tapageurs du temps eussent donné ce même nom à leur épée.
T. VII. 4
50 HENKI lY.
cieux mugissent, nous ne nous troublerons pas pour des jjagatelles.
l'hôtesse. — En vérité, capitaine, ce sont là des paroles bien dures.
BARDOLPH. — Ya-t'en, bon enseigne, tout cela finirait par de la brouille.
piSTOL. — O'-ie les hommes meurent comme des chien?, que les écus se donnent comme des épingles ! N'avons- nous pas Hirène ici?
l'hotesse. — Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici per- sonne comme cela. Par mon salut, est-ce que vous croyez que je la cacherais? Pour l'amour de Dieu, point de bruit.
PISTOL. — Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma belle Callipolis : allons, verse-moi du vin d'Espagne. Si fortuna me tormenta, speralo me contenta. Est-ce qu'une bordée nous fait peur? Non, non : que l'ennemi fasse feu.... Un peu de vin d'Espagne ; et toi, mou cher cœur {A son èpée qu'il pose à terre)., mets-toi là. Eh bien donc, est-ce là tout, n'aurons-nous pas le ei cœtera ?
FALSTAFF. — Pistol, je voudrais être tranquille ici.
PISTOL. — Mon cher chevalier, je vous ba'ise le poing; nous avons vu les sept étoiles.
DOROTHÉE. — Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas supporter le galimatias de ce drôle-là.
PISTOL. — Me jeter à bas des escaliers, comme si nous ne connaissions pas les haquenées de Galloway ' !
FALSTAFF.— Bardolph ! lance-le-moi au bas des escaliers comme un petit palet : s'il ne fait ici rien autre chose que de dire des riens, il y comptera pour rien.
BARDOLPH. — Allons, desccudez l'escalier tout à l'heure.
PISTOL. — Comment ! faudra-t-il donc en venir aux in- cisions? Allons-nous tirer du sang? (// saisit son èpée.) Eh bien, cela étant, que la mort me berce, qu'elle m'en- dorme, qu'elle abrège mes tristes jours; allons, que les trois sœurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de larges blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.
» Galloway nags, chevaux de louage.
ACTE II, SCÈNE IV. 5]
l'hôtesse. — Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires!
FALSTAFF, à .«oîi^rtf/c. — Donne-moi ma rapière, garçon.
DOROTHÉE, à Falslaff. — Oh ! je t'en prie, Jack, je t'ec prie, ne va pas dégainer.
FALSTAFF. — Descends-moi les escaliers.
l'hotesse. — Voilà un beau vacarme ! Ah! je renonce rai à tenir maison plut,ôi que de consentir à me voir ex posée à toutes ces palpitations et ces frayeurs. Oh ! il va y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon Dieu, remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées dans le fourreau.
(Sortent Pistol et Bardolph.)
DOROTHÉE. — Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est parti. Ah! que vous êtes un courageux mâtin de petit vilain î
l'hotesse. — N'êtes-vous pas blessé à l'aine? lime sem- blé que je l'ai vu vous pousser un mauvais coup dans le ventre.
(Rentre Bardolph.)
FALSTAFF. — L'avcz-vous mis à la porte?
bardolph. — Oui, monsieur, le misérable était ivre; vous l'avez blessé à l'épaule, monsieur.
FALSTAFF. — Le drôle ! venir m'insulter !
DOROTHÉE. — Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre singe, comme te voilà tout en sueur! Attends, laisse- moi t'essuyerle visage.— Viens donc, mauvaise canaille. — Ah ! pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi cou- rageux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux que les neuf preux. — Ah ! vilain !
FALSTAFF. — Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce drôle-là dans la couverture.
DOROTHÉE. — Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi ; si tu le fais, je te le revaudrai dans une paire de draps '.
(Les musiciens arrivent.)
LE PAGE. — Monsieur, la musique est arrivée.
FALSTAFF. — Eh bicu, qu'ils joucut ! Jouez, messieurs. Assieds-toi sur mon genou, Doll. Un gredin de fanfaron I Le pendard m'a échappé comme du vif-argent,
* TU canvas thee between a pair of sheets.
52 HENRI IV.
DOROTHÉE. — Oui, par ma foi, et tu le suivais comme une église. Dis donc, mâtin, dis donc, mon joli petit cochon de la Saint-Barthélémy ' , quand est-ce que tu cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps pour l'autre monde ?
(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de cave.)
FALSTAFF, saus faire attention à eux, à sa Dorothée. — Tais-toi, mon cœur, ne parle pas comme une tête de mort" ; ne me fais pas souvenir de ma fin.
DOROTHÉE. — Dis-moi un peu , mon petit ami , quel homme est le prince ?
FALSTAFF. — C'est uu assez bon garçon, taillé en lame de couteau : il aurait fait un fort bon panetier, il au- rait coupé le pain à merveille.
DOROTHÉE. — On dit que Poins, par exemple, ne manque pas d'esprit.
FALSTAFF. — Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le magot! Son esprit est aussi épais que de la moutarde de Tewksbury : il n'y a pas plus de sens chez lui que dans une tête de maillet.
DOROTHÉE. — Gomment se fait -il donc que le prince Taime tant?
FALSTAFF. — Parce que leurs jambes sont do la même dimension, qu'il joue fort bien au petit palet, quil mange de Tauguille de mer assaisonnée de fenouil *, qu'il avale des bouts de chandelle en guide de brûlots *,
* La foire de la Saint-Barthélémy était une foire célèbre en Angleterre.
* Du temps de Shakspcare, la grande élégance pour les fem- mes de l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu une bague représentant une tète do mort.
s Eals. songer and fennel.
L'anguille de mer, assaisonnée de fenouil, passait pour donner des forces.
* Drinks o(f candies ends fur fluss dragons. C'était un acte de galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choseb repoussantes et même dangereuses; le fluss dragon était una
ACTE II, SCÈNE IV. 53
qu'il court à cheval sur uu bâton avec les petits garçons, qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il jure de bonne grâce, qu'il porte des bottes bien collées, précisément à la forme de la jambe, et qu'il ne cause point de querelles entre les gens en rapportant les his- toires secrètes-, enfin, pour une foule d'autres qualités futiles de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et an corps adroit ; et voilà ce qui fait que le prince l'ad- met auprès de lui ; car le prince est tout à fait de la même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre.
HEXRi. — Ce moyeu de roue-là 4ie mériterait-il pas bien qu'on lui coupât les oreilles?
poixs. — Battons-le sous les yeux de sa maîtresse.
HExr.i.— Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas gratter la tête comme un perroquet.
poiNS. — N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi tant d'années à la faculté de pécher?
FALSTAFF. — Embrasse-moi , Doll.
HENRI. — Saturne et Vénus en conjonction cette année f Que dit l'almanach là-dessus ?
poiNS. — Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé, lécher les vieilles tablettes de son maître, son livre de notes, sa conseillère.
FALSTAFF. — G'est pour me flatter que tu me caresses ainsi.
DOROTHÉE. — Non, sur ma foi, c'est de bien bon cœur.
FALSTAFF. — Ail ! je suis vieux, je suis vieux.
DOROTHÉE. — Je t'aime mille fois mieux que je n'aime aucun de tous ces galeux de jeunes gens que tu vois là.
FALSTAFF. — Ouclle étolfè veux-tu avoir pour te faire une mante? Je dois recevoir de l'argent jeudi; tu auras un joli bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse : il se fait tard, nous irons nous mettre au lit. — Tu m'ou- blieras, quand je serai parti !
amande; qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage consistait à l'avaler tout ouflaminûe, et l'adresse à exécuter cette opération sans se faire mai.
Ki HENRI IV.
DOBOTHÉE. — Sur moD hoDneiir, lu vas me faire pleurer, si tu parles comme cela. Eh bien, essaye seulement, pour voir si je me parerai une fois avant ton retour.— Mais allons, écoute la fin de la chanson.
FALSTAPF. — Un peu de vin d"Espagne, Frauçois.
HE^Ri ET PoiNS, sc prcsenlant à lui. — Tout à Fheure, tout à l'heure , monsieur.
FALSTAFF, reconnaissonl le prince. — Ah! quelque bâtard du roi ! Et n'est-ce pas M Poins, son frère?
HEXRi. — Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait apercevoir un continent', quelle vie mènes-tu là?
FALSiwFF. — Meilleure que la tienne; je suis un gentil- homme, et toi, un tireur de vin.
HENRI. — Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, ce sont vos oreilles.
l'hotesse. — Oh! que Dieu conserve ta Grâce ! Par ma foi, sois le bienvenu à Londres. Qne le seigneur bénisse ton aimable figure! Oli ! Jésus! vous voilà donc revenu du pays de Galles?
FALSTAFF. — Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance de roi {portant la main sur Dorothée)., je te le jure par sa peau flexible et son sang corrompu, tu es le bienvenu!
DOROTHÉE, — Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que vous êtes ? Je vous méprise.
poiNS, au prince. — ]\Iilord, si vous ne prenez pas la chose dans le premier feu, il vous fera perdre l'envie de vous venger, et tournera le tout en plaisanterie.
HENRI. — Comment ! infâm.e mine à suif, avec quel mé- pris n'avez-vous pas parlé de moi tout à l'heure en pré- sence de cette sage, honnête et vertueuse dame?
l'hôtesse. — Dieu bénisse votre excellent cœur! Elle est bien tout cela, sur mon honneur.
FALSTAFF. — Est-cc que tu m'as entendu?
HENRI. — Oui ; et vous m'avez reconnu aussi, comme l6
t Globe of sinful continents.
Le jeu de niuts ne pouvait se irailuirc litit'ralemont ; il a fallu tâcher d'en conserver quelque cliose, non pour le mérite, mais pour l'exactitude.
%« ■*
ACTE II, se EXE IV. OO
jour où vous vous sauvâtes auprès de Gadshill. Vous saviez certainement que j'étais derrière vous, et vous avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience à l'é- preuve.
FALSTAFF.— Oh ! nou, uon, non, tu te trompes; je ne croyais pas que tu fusses à portée de m'entendre.
HENRI. — Je veux vous forcer à avouer Tinsulte que vous m'avez faite de dessein prémédité; et alors je sau- rai bien comment vous arranger.
FALSTAFF.— Il n'y avait pas d'insulte, liai; sur mon honneur, il n'y avait pas d'insulte.
HENRI. — Comment! en me dépréciant, en m'appelant panetier, taille-pain, et je ne sais encore comment.
FALSTAFF. — Point d'insulto. Haï.
poiNS. — Quoi! ce ne sont pas là des insultes?
FALSTAFF. — Pas du tout, poiut d'iiisulte, du tout, Ned, honnête Ned. Je l'ai déprécié devant les méchants, afin que les méchants ne se prissent point d'amour pour lui : en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un véritable ami, d'un fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour cela. Il n'y a point là d'iriSulte, Hal ; pas du tout, Ned, pas du tout ; non, mes enfants, pas du tout.
HENRI. — Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu n'insultes pas à présent cette vertueuse dame, pour te tirer d'atïaire avec nous? Est-elle du nombre des mé- chants? Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce pauvre petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Cardolph, dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant?
POINS. — Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc
FALSTAFF. — Le (liablc a déjà marqué Lardolph à tout jamais, et son visage est la cuisine particuhère de Lu- cifer, où il ne fait autre chose que de lui rôtir de la ver- mine : quant à ce petit page, il a un bon ange à ses côtés; mais le diable est plus fort que lui.
HENRI. — Pour les femmes....
FALSTAFF. — Il y en a une qui est déjà en enfer ; elle brûle, la pauvre diablesse. Quant à l'autre., je lui dois de l'argent; si pour cela elle doit être damnée ou non, c'est ce que je ne sais pas.
56 HENRI IV.
l'hôtesse. — Oh ! pour cela non, je vous assure.
FALSTAFF. — A tc dire le vrai, je ne le crois pas non plus; je crois que tu es quitte pour cet article. Mais, pardieu ! il y a une autre affaire contre toi ; de souffrir qu'on mange de la viande chez toi, en contravention à la loi ! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.
l'hotesse. — Tous ceux qui tiennent auberge en font autant : qu'est-ce qu'un gigot de mouton ou deux du- rant tout un carême?
HENRI. — Et vous, ma belle dame?
DOROTHÉE. — Que dit Votre Grâce?
FALSTAFF. — Co quo dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait à contre-cœtir.
l'hotesse. — Oui frappe si fort à la porte? Voyez qui est à la porte, François.
(Entre Peto.) "
HENRL — Eh bien, Peto, quelle nouvelle?
PETO. — Le roi votre père est à Westminster; vingt courriers bien las et bien épuisés arrivent du nord ; et chemin faisant j'ai rencontré et jiassé une douzaine de capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui frap- paient à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait pas vu sir Jean Falstaff.
HENRI. — Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien cou- pable do profaner ainsi à des sottises un temps si pré- cieux, tandis que la tempête de la révolte, comme le vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence ù fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées. Donnez-moi mon épéo et mon manteau. Ponsoir, Fal- staff.
(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)
FALSTAFF. — Voilù quo m'arrivait le plus friand mor- ceau de la soirée, et il faut partir sans y mettre la dent ! Encore frapper à la porte! Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il donc encore?
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH. — IL faut quo vous vous rendiez à la cour tout (le suite; il y a là-bas une douzaine de capitaines qui vous attendent à la porte.
ACTE II, SCÈNE IV. 57
FALSTAFF, ttu page. — Payez les musiciens, petit drôle ; adieu, hôtesse; adieu, Dorothée : vous voyez, mes en- fants , comme les gens de mérite sont recherchés. L'homme inutile peut dormiir, tandis que l'homme de courage est appelé partout. Adieu, mes enfants : si l'on ne me fait pas partir en poste sur-le-champ, je vous re- verrai avant de m'en aller.
DOROTHÉE. — Je ne saurais parler. Si mon cœur n'est pas prêt à crever!.... Enfin, mon cher Jack, aie hien Boin de toi.
FALSTAFF. — Adieu, adieu.
l'hôtesse. — Allons, porte-toi hien : il y aura vingt- neuf ans à la saison des pois verts que je te connais, mais pour un homme plus honnête et plus sincère.... Enfin, porte-toi hien.
BARDOLPH, appelant dans l'intérieur. — Mistriss Tear- Sheet !
l'hotesse. — Qu'est-ce qu'il y a?
BARDOLPH.— Dites à mistriss Tear-Sheet de venir par- .er à mon maître.
l'hôtesse. — Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours, ma bonne Dorothée.
(Elles sortent.)
WIK DU DEUXIÈME ACTS.
ACTE TROISIÈME
SCENE I
Une chambre du palais.
Entre LE ROI en robe de chambre, accompagne d'un page.
LE ROI.— Ya : dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici ; mais recommande-leur de lire aupara- vant ces lettres, et d'en bien méditer le contenu. Fais diligence. {Le page sort.) Combien de milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure ! 0 sommeil, ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t'ai-je effrayé, que tu no veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger clans l'oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes grabats, où tu t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands, sous la pourpre d'un dais magnilique, où les sons d'une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pour- quoi vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-lu la couche des rois semblable à la boîte d'une horloge, ou à la cloche qui sonne l'alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et pé- rilleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tem- pête impétueuse, au milieu des vents qui saisissent pal le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs tètes monstrueuses , et les suspendent aux mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la moit elle-même se réveille. 0 injuste sommeil, peux-tu
ACTE III. SCÈNE I. 59
dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu'au sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un roi! — Couchez-vous donc tranquillement, heureux mi- sérables. La tète qui porte une couronne ne repose ja- mais avec calme !
(Entrent Warwick et Surrey.)
WARWicK. — Mille bonjours à Votre Majesté !
LE ROI. — Est-ce que nous sommes déjà au matin ?
WARWICK. — Il est une heure passée.
LE ROI. — En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous deux. — Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées ?
WARWICK. — Oui, mon souverain.
LE ROI. — Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de quelles maladies funestes il est at- teint, et que le plus grand danger est tout près du cœur.
w.AUwicK. — Il n'y a, seigneur, qu'un désordre nais- sant dans sa constitution, et Ton peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes. — Milord Northumberland sera bientôt refroidi.
LE ROI. — 0 ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin ! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes ; tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune ! que n'y peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses Uqueurs ses changements rem- plissent la coupe des vicissitudes ! Oh ! si l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'as- pect de la roule qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'en- suivre, ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir. — Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis que Iiichard et Norlhumborland, amis déclarés, pre- naient ensemble de joyeux repas ; et deux ans après ils étaient en guerre. Il n"y a que huit ans que ce même
60 fiENRI IV.
Percy était l'homme le plus près de mon cœur; il tra» vaillait sans relâche comme im frère pour mes intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent alors? {A Wancick.) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en puis souvenir. Lorsque Ri- chard, les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous voyons maintenant avoir été prophétiques : « Northumherland, toi l'échelle avec laquelle mon cou- sin Bolingbroke monte sur mon trône. » — Bien qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la nécessité seule ait abaissé l'Etat, à tel point que la sou- veraineté et moi nous fûmes forcés de nous embrasser. — 0 Le temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la cor- ruption qu'il renferme. » Et il poursuivit, prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.
w.4i\wiCK. — Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévi- table loi des choses, le roi Richard pouvait clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors traître envers lui, ferait sortir de cette semence une tra- hison plus grande encore qui ne trouverait pour y atta- cher ses racines d'autre terrain que vous.
LE ROI. — Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands cris. — On dit que l'évèque et Northumberland sont forts de cinquante mille hommes.
w.vRwicK. — Cela est impossible, seigneur; la re- nommée, répétant à la fois la voix et l'écho, double tou- jours les objets de la crainte. — Que Votre Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée
ACTE III, SCÈNE II. 6i
que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête ; et pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu Tavis que Glendower est mort. Votre Majesté a été malade toute celte quinzaine, et ces heures prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggra- ver votre mal.
LE ROI. — Je vais suivre votre conseil : et si ces guerres domestiques étaient terminées , nous partirions , mes chers lords, pour la Terre sainte.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le comté de Glocester.
Entrent SHALLOW et SILENCE, chacun de son côté, suivi de MOULDY, SHADOW, WART , FEEBLE et BULLCALF.
SHALLOW, à Silence. — Venez, venez, venez : votre main, monsieur, votre main, monsieur; vous êtes bien mati- nal, par ma foi! Comment se porte mon cher cousin Silence ?
SILENCE.— Bonjour, mon cher cousin Shallow.
SHALLOW. — Et comment se porte ma cousine votre femme, et votre charmante fille, et la mienne, ma filleule Hélène?
SILENCE. — Ah ! ce n'est pas un merle blanc.
SHALLOW. — Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je gage que mon cousin Guillaume est un habile garçon à présent. 11 est toujours à Oxford, n'est-ce pas?
SILENCE.— Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup.
SHALLOW. — Vous l'euvcrrez bientôt, je pense, aux écoles de droit. J'étais autrefois de celle de Saint-Clé- ment, où je crois qu'on parle encore, et qu'on parlera longtemps de cet étourdi de Shallow.
SILENCE. — On vous appelait le vigoureux Shallow, alors, cousin.
SHALLOW. — Oh ! pardieu, j'avais toutes sortes de noms.
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HENRI IV.
Et en vériLé, il n'y avait rien que je ne fussicapable de faire, et ronflement encore. Il y avait moet le petit Jean Doit, du comté de Slafford, et le noir Gorge Bare, et François Pickbone, et Guillaume Squelleun fameux lutteur ^ : je suis sûr que, dans toutes les écojs de droit, on n'aurait pas trouvé quatre autres vaurics de tapa- geurs comme nous : et j'ose dire que nous svions bien où déterrer le gibier, et que nous avions bmeilleur à commandement. Il y avait aussi dans ce toips-là avec nous Jean FalstalT, aujourd'hui sir Jean, aloi tout jeune et page de Thomas Mowbray, duc de Nori'oL
'silence. — Est-ce le même sir Jean, comn, qui va venir ici bientôt pour des recrues?
SHALLOW. — Le même, le même sir Jean, rocisément le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skoga/- à la porte du palais, qu'il n'était encore qu'un marmt pas plus haut que cela : et le même jour, je me sui~ battu avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait ue boutique de fruitier derrière les écoles de Gray. Oh ! es bonnes farces que j'ai faites ! Et de voir aujourd'huiombien il y a de mes vieilles connaissances de mortes :
SILENCE. — Nous les suivrons tous, cousin.
SHALLOW. — Oh ! cela est certain, cela est crtain, très- sûr, très-sûr : la mort (comme dit le psalmi.e) est cer- taine pour tous, tous mourront. — Combien ne bonne paire de bœufs à la foire deStampford?
SILENCE. — Pour vous dire la vérité, cousi; je n'y ai pas été.
SHALLOW. — Oui, la mort est certaine.' — l le vieux Double de votre ville est-il toujours en vie?
1 A Colswold man. Les jeux de Colswold étaient dèbres alors pour les exercices d'adresse et de force.
* Shogan était un poète qui suivait la cour de onri IV, et composait des ballades et des moralités. Il paraît voir été un homme sérieux et nullement fait pour se trouve compromis avec un mauvais sujet de l'espèce de FalstaÉF. Mais c a le recueil des mauvaises plaisanteries d'un autre Skogan, espîe de bouf- fon qui vivait du temps d'Edouard IV. Shakspeare pmit les avoir confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme u'il prête à dessein à Shallow pour faire ressortir un de ses meaonges.
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ACTE III, SCENE II.
siLSCË. — Mort, monsieur.
SH.\L0W. — Mort ! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc ; et il «tmort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de GauE l'aimait beaucoup, et gageait beaucoup d'argent sur stète. Mort ! il vous tapait dans le blanc à deux cent quarate pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent quati-vingts, et môme quatre-vingt-dix pas, que cela vous urait enchanté à voir.— A quel prix la vingtaine de bibis à présent?
siLKCE.— C'est selon ce qu'elles sont : une vingtaine de bones brebis peut aller à dix guinées.
sn.xow. — Et comme cela, le pauvre vieux Double est donciort?
(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)
SIL.XCE. — Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean Falslff.
BAnor.PH. — Bonjour, mes bons messieurs ; lequel de vous eux est le juge Shallow?
SH..L0W. ■— Je suis Robert Shallow, monsieur, un pau-\3 gentilhomme de ce comté, et l'un des juges de paix u roi. Que désirez-vous de moi?
BABOLPH.— Mon capitaine, monsieur le juge, se re- comiande à vous; mon capitaine, sir Jean Falsfaff, homie de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef de rcrues.
siLxow.— Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l'ai cnnu un excellent espadonneur : comment se porte ce bo chevalier? Oserai-je demander comment se porte milav son épouse ?
BADOLPH. — Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n'estas si mal accommodé que de n'avoir qu'une femme.
SHLLOW. — C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vérii. c'est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon ! Oui, en vrité, il est bon ! Les bonnes phrases sont très-cer- taincnent et ont toujours été en grande recommanda- tion Accommodé, — cela vient à! accommoda : fort bien! c'esUne bonne phrase ^ !
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1 jicommodate était une expression à la mode.
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62 HENRI IV.
Et en vérité, il n'y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. II y avait moi et le petit Jean Doit, du comté de Slafford, et le noir George Bai'e, et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux lutteur ' : je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit, on n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapa- geurs comme nous : et j'ose dire que nous savions bien où déterrer le gibier, et que nous avions le meilleur à commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là avec nous Jean Falstalî, aujourd'huisir Jean, alors tout jeune et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.
' SILENCE. — Est-ce le même sir Jean , cousin , qui va venir ici bientôt pour des recrues ?
SHALLOW. — Le même, le même sir Jean, précisément le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan - ù la porte du palais, qu'il n'était encore qu'un marmot pas plus haut que cela : et le même jour, je me suis battu avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique de fruitier derrière les écoles do Gray. Oh ! les bonnes farces que j'ai faites ! Et de voir aujourd'hui combien il y a de mes vieilles connaissances de mortes !
SILENCE. — Nous les suivrons tous, cousin.
SHALLOW. — Oh ! cela est certain, cela est certain, très- sûr, très-sûr : la mort (comme dit le psalmiste) est cer- taine pour tous, tous mourront. — Combien une bonne paire de bœufs à la foire deStampford?
SILENCE. — Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai pas été.
SHALLOW. — Oui, la mort est certaine.* — Et le vieux Double de votre ville est-il toujours en vie?
1 A Colswold man. Les jeux de Colswold étaient célèbres alors pour les exercices d'adresse et de force.
* Skogan était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et composait des ballades et des inoralit('s. Il paraît avoir éti"; un homme sérieux et nullement fuit pour se trouver compromis avec un mauvais sujet de l'espèce de Falst-ilT. Mais on a le recueil des mauvaises plaisanteries d'un autre Skogan, espèce de bouf- fon qui vivait du temps d'Edouard IV. .Shakspeare paraît les avoir confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme qu'il j)r(^te à dessein ii tjhallow pour faire ressortir un de ses mensonges.
ACTE III, SCÈNE IL G3
siLËN'CE. — Mort, monsieur.
SHALLOW. — Mort ! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc ; et il est mort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de Gaunt l'aimait beaucoup, et gageait beaucoup d'argent sur sa tête. Mort ! il vous tapait dans le blanc à deux cent quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela vous aurait enchanté à voir. — A quel prix la vingtaine de brebis à présent?
SILENCE. — C'est selon ce qu'elles sont : une vingtaine de bonnes brebis peut aller à dix guinées.
SHALLOW. — Et comme cela, le pauvre vieux Double est donc mort?
(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)
SILENCE. — Yoilà, je crois, deux des gens de sir Jean Falstaff.
BARDOLPH. — Bonjour, mes bons messieurs; lequel de vous deux est le juge Shallow?
SHALLOW. — Je suis Robert Shallow, monsieur, un pauvi'e gentilhomme de ce comté, et l'un des juges de paix du roi. Que désirez-vous de moi?
BARDOLPH.— Mon Capitaine, monsieur le juge, se re- commande à vous; mon capitaine, sir Jean FalstalT, homme de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef de recrues.
SHALLOW. — Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l'ai connu un excellent espadonneur : comment se porte ce bon chevalier? Oserai-je demander comment se porte milady son épouse ?
BARDOLPH. — Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n'est pas si mal accommodé que de n'avoir qu'une femme.
SHALLOW. — C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vérité, c'est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon ! Oui, en vérité, il est bon ! Les bonnes phrases sont très-cer- tainement et ont toujours été en grande recommanda- tion. Accommodé, — cela vient d'accommot/o ; fort bien! c'est une bonne phrase * !
1 Accommodale était une expression à la mode.
64 HENRI IV.
BARDOLPH. — Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu dire ce mot-là. Comment dites-vous, une phrase? Par le jour qui luit, je ne sais pas ce que veut dire phrase; mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce mot est ue très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avan- tageux. Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme est, comme on dit, accommodé; ou bien, quand un homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et comment... il peut passer pour accommodé, ce qui est une excel- lente chose.
(Arrive Falstaff.)
SHALLow. — Vous avez raison ; tenez, voilà le bon sir Jean qui arrive. Donnez-moi votre chère main ; que Votre Seigneurie donne sa chère main. Sur ma parole, vous avez bon visage ; vous portez vos années à faire plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.
FALSTAFF. — Je suis cliarmé de vous voir eu bonne santé, mon cher maître Robert Shallow. C'est maître Sure-Card que voilà, je pense?
SHALLOW. — Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence, mon confrère.
FALSTAFF. — Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait pour être juge de paix.
SILENCE. — Votre Seigneurie est la bienvenue.
FALSTAFF. — Pardicu ! il fait bien chaud ! — Messieurs, m'avez-vous fait ici une demi-douzaine d'hommes bons à recruter?
SHALLOW. — Vraiment oui, monsieur. Voulez -vous prendre la peine de vous asseoir?
FALSTAFF.— Voyons-les, s'il vous plaît,
SHALLOW. — Où est la liste, où est la liste, où est la liste? Attendez, attendez, attendez. Allons, allons, allons, allons. Oui ma foi, monsieur. (// fait Vappcl.) Ralph Moisi'? Qu'ils viennent dans l'ordre où je les appelle. Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent dans Tor- dre. Voyons, où est Moisi?
1 Moulây. Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi lei piaicantcrics de r'alslaff auraient été incompréhensiblcii.
ACTE III, SCÈNE U. 65
MOISI. — Ici, sous votre bon plaisir.
SHALLOW. — Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est un garçon bien membre, jeune, fort, et qui vient de bonne famille.
F.A.SLTAFF. — Est-co toi qui t'appelles ]\Ioisi?
MOISI. — Oui, sous votre bon plaisir.
FALSTAFF. — Il n'est que plus pressé de t'employer.
SHALLOW. — Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce qui est moisi a besoin d'être employé plus tôt que plus tard. Singulièrement bon! Bien dit, par ma foi! Fort bien dit !
FALSTAFF . — Piquez-le .
MOISI. — Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu me laisser tranquille ! Ma vieille grand'mère ne saura où donner de la tête pour trouver quelqu'un qui lui fasse son ménage et les gros travaux. Vous n'aviez pas besoin de me piquer ; il y en a tant d'autres plus en état que moi !
FALSTAFF. — Allous , paix , Moisi : vous marcherez. Moisi, il est temps qu'on vous emploie.
MOISI. — Qu'on m'emploie?
SHALLOW. — Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté : savez-vous à qui vous parlez? — Voyons Tautre, sir Jean. Attendez. Simon L'ombre ' !
FALSTAFF. — Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit être un soldat bien frais.
SHALLOW. — Où est L'ombre?
l'ombre. — Me voilà, monsieur.
FALSTAPF. — L'ombre, de qui es-tu fils?
l'ombre. — Je suis l'enfant de ma mère, monsieur.
FALSTAFF. — L'eufaut de ta mère! c'est assez vraisem- blable ; et l'ombre de ton père, l'enfant de la femelle est l'ombre du mâle : il y en a beaucoup de cette espèce, vraiment , mais pas beaucoup où le père ait mis du sien.
SHALLOW. — Vous convient-il, sir Jean?
FALSTAFF. — L'ombre conviendra fort en été, pii]ue-le;
' Shadow,
T vu. 6
66 HENRI IV.
nous avons comme cela beaucoup d'ombres qui remplis- sent les cadres. SHALLOW. — Thomas Bossu ' !
FALSTAFF.— Où est-il?
BOSSU. — Me voilà, monsieur.
FALSTAFF. — T'appellcs-tu Bossu?
BOSSU. — Oui, monsieur.
FALSTAFF. — Tu OS, ma foi, un bossu bien bossu,
SHALLOW. — Le piquerai -je, monsieur le chevalier?
FALSTAFF. — Il u'ost pas nécessaire, car sou équipage est bâti sur son dos, et son corps ne tient qu'avec des épingles : ne le piquez pas davantage.
SHALLOW. — Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier, c'est à faire à vousl Je vous fais mon compUment. — François Foible -.
FoiBLE. — Me voilà, monsieur.
FALSTAFF. — Quel métier fais-lu, Foible?
FOIBLE. — Tailleur pour femmes, monsieur.
SHALLOW. — Le piquerai-je, monsieur?
falstaff. — Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur d'hommes, c'est à vous qu'il aurait piqué des points. Feras-tu bien autant de trous dans le corps d'armée de l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme ?
FOiBLE. — J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous n'en pouvez pas demander davantage.
FALSTAFF. — G'cst bien dit , mon cher tailleur pour femmes, bien dit, courageux Foible. Tu seras aussi vail- lant qu'un pigeon en colère, ou que la plus magnanime des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître Shallow, profondément, monsieur Sballow.
FOIBLE. — J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti aussi, monsieur.
FALSTAFF. — Je scrais bien charmé que tu fusses tail- leur pour hommes, afin que tu pusses le raccommoder et le mettre en état d'aller. Je ne peux pas faire un sim- ple soldat d'un homme qui a un si gros corps derrière
1 Wart. « Feelle.
ACTE III, SCiiNE II. 67
lui. Cette raison doit vous suffire, très-vipourcux Foible.
FOiBLE. — Aussi suffîra-t-elle, monsieur.
FALSTAFF.— Je te SUIS bien obligé, respectable Foible. — Qui est-ce qui vient après?
SHALLOW. — Pierre le Bœuf \ de la prairie.
FALSTAFF. — Vraiment! Voyons un peu cePierreleBœuf.
LE BOEUF. — Me voilà, monsieur.
FALSTAFF. — Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti. Allons, piquez-moi le Bœuf jusqu'à ce qu'il mugisse.
LE BOEUF. — Oh ! mon seigneur capitaine....
FALSTAFF. — Gommeut donc? lu cries avant qu'on te pique?
LE BOEUF. — Ah ! monsieur, je suis malade.
FALSTAFF.— Et quelle maladie as-tu?
LE BOEUF. — Un mâtin de rhume, monsieur; une toux que j'ai attrapée à force de sonner dans les affaires du roi, le jour de son couronnement, monsieur.
FALSTAFF. — Allous, tu viendras à la guerre en robe de chambre : nous ferons partir ton rhume, et nous aurons soin que tes parents sonnent pour toi. — Est-ce là tout?
SHALLOW. — Nous en avons appelé deux de plus qu'il ne vous faut ; vous ne devez avoir que quatre hommes ici, monsieur; faites-moi le plaisir d'entrer et d'accepter mon diner.
FALSTAFF.— Volontiers, j'irai boire un coup avec vous, mais je ne saurais rester à diner. Je suis bien charmé d'avoir eu le plaisir de vous voir, maître Shallow.
SHALLOW. — Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez- vous quand nous avons passé la nuit ensemble dans le moulin à vent des prés Saint-George?
FALSTAFF. — Ne parlons plus de cela, mon cher maître Shallow, ne parlons plus de cela.
SHALLOW.— Ah! que de farces nous avons faites cette nuit-là ! et Jeanne Night-Work est-elle toujours en vie
FALSTAFF. — Toujours, maître Shallow.
SHALLOW. — Elle ne pouvait se débarrasser de moi.
* Bull-calf.
68 HENRI IV.
FALSTAFF. — Oli ! jamais, jamais : aussi disait-elle tou- jours qu'elle ne pouvait pas supporter maître Shallow.
SHALLOW. — Pardieu ! il n'y avait personne comme moi pour la faire enrager. C'élaiL une bonne robe alors; se soutient-elle toujours bien?
FALSTAFF. — Oli ! vieille, vieille, maître Shallow.
SHALLOW. — En effet, elle doit être vieille; il est impos- sible qu'elle ne soit pas vieille ; certainement elle est vieille, puisqu'elle avait eu Robiu Night-^^■ork du vieuT jSlgiit-Work, avant que je fusse à Saint-Clémeut.
SILENCE. — Il y a cinquante-cinq ans de cela.
SHALLOW. — Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu cd que le chevalier et moi avons vu ! ah ! sir John !
FALSTAFF. — Nous avous cuîendu souvent sonner le carillon de minuit, maître Shallow.
SHALLOW. — Si nous l'avons entendu ! si nous l'avons entendu! si nous l'avons entendu! en vérité, chevalier, nous pouvons bitm dire que nous l'avons entendu. Notre mot du guet était lieni! enfants! — Allons-nous-en diner. Oh! les beaux jours que nous avons vus ! Allons, allons.
(Falstair, Shallow et Silence sortent.)
LE BOEUF. — Mon bon monsieur le corporal Bardolph, soyez de mes amis, et voilà la somme de quarante schel- lings de Henri en écus de France pour vous. En bonne vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, mon- sieur, que de partir : et cependant, quant à moi, mon- sieur, ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup; mais c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant à moi j'ai envie de rester dans ma famille ; autrement, monsieur, je ne m'en soucie pas quant à moi beaucoup.
BARDOLPH. — Allons, raugcz-vous de côté.
MOISI. — Et moi, mon bon monsieur le caporal capi- taine, soyez de mes amis pour l'amour de ma vieille grand'mère, elle n'a personne capable de rien faire au- près d'elle quand je serai parti ; elle est vieille et ne peut pas s'aider toute seule ; je vous en donnerai qua- rante, monsieur.
BARDOLi'ii. — Allons, rangez-vous de côté.
FoinLE. — Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne
ACTE III, SCÈNE II. 69
peut jamais mourir qu'une fois ; nous devons une mort à Dieu, Je ne porterai jamais un cœur lâche : si c'est mon sort, soit : si ce ne Test pas, tout de même. Per- sonne n'est trop bon pour servir son prince : et que cela tourne comme cela voudra : celui qui meurt cette an- née en est quitte pour l'année prochaine.
BARDOLPH. — Bien dit, tu es un brave garçon !
FoicLE. — Non, ma foi! je ne porterai jamais un cœur lâche,
(Rentrent Falstaff et les juges de paix,)
FALSTAFF, — AUous, monsiour, quels sont les hommes que je dois avoir?
SHALLOW. — Choisissez les qur.tre que bon vous sem- blera.
BARDOLPH. — Monsieur, écoutez un peu que je vous dise un mot : j'ai ' trois guinées pour décharger Moisi et le Bœuf.
FALST.\FE. — Bien, j'entends.
sHALLow. — Allons, sir Jean, qui sont les quatre que vous choisissez ?
FALSTAFF. — Choisisscz pour moi,
SHALLOW. — Vraiment donc : Moisi, le Bœuf, Foible, et L'ombre.
FALSTAFF. — Moisi, le Bœuf! — Quant à vous. Moisi, res- tez chez vous jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon pour le service. Et vous, le Bœuf, croissez jusqu'à ce que vous y soyez propre. Je ne veux point de vous autres.
SHALLOW. — Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas tort à vous-même : ce sont vos plus beaux hommes; et je serais bien aise que vous eussiez ce qu'il y a de mieux.
FALSTAFF. — Voulcz-vous m'apprcudro, monsieur Shal- low, à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la largeur, de la stature, de la corpu- lence, et de toutes ces formes robustes d'un homme? Donnez-moi le cœur, monsieur Shallow. Voilà Bossu, par exemple; vous voyez quel air mal torché il a. Eh
* BarJoIpli a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinéei il en vole une à son maître.
70 HENRI IV.
bien , c'est un homme qui vous chargera et fera partir son mousquet aussi vite que le marteau d'un chaudron- nier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux du brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre demi-visage, ce maraud de Lombre, voilà encore un homme comme il m'en faut ; cela ne présente ni surface ni but à l'ennemi ; celui qui voudra tirer sur lui pourrait tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif : et pour une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur de femmes, vous saura courir ! Oh ! donnez-moi les hommes de rebut, et renvoyez-moi au rebut vos hommes d'élite. Mettez -moi un mousquet entre les mains de Bossu, Bardolph.
BARDOLPH, lui faisant faire l'exercice. — Tenez-vous, Bossu ; l'arme en joue : comme cela, comme cela, comme cela.
FALSTAFF. — Allons , maulcz-moi votre mousquet; comme cela; fort bien : marchez; fort bien, à merveille. Oh ! il n'est rien de tel pour faire un fusilier qu'un petit, vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te dis que c'est fort bien. Bossu. Tu es un bon garçon ; tiens, voilà un tester pour toi.
SHALLow. — 11 n'est pas encore passé maître là dedans; il ne l'exécute pas très-bien. Je me souviens qu'à la plaine de Mile-End, du temps que je demeurais à Saint- Clément, je faisais alors le rôle de sir Dagonet dans la farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit corps, et il vous maniait son mousquet comme cela, et puis il tournait par ici, et tournait parla, et puis en avant, et puis en arrière, comme qui dirait, ra ta ta^ et puis comme qui dirait ^9an, et puis il s'en allait, et puis il revenait encore : ah ! je n'en verrai jamais un comme lui.
FALSTAFF. — Ceux-là irout très-bien. Maître Shallow, Dieu vous garde! maître Silence, je ne ferai pas de longs compliments avec vous; adieu, messieurs, tous les deux, .le vous fais mes remercîments ; j'ai encore une douzaine de milles à faire ce soir. — Bardolx)h, don- nez à ces miliciens leur uniforme.
ACTE III, SCÈXC II. 71
SHALLow. — Sir Jean, que le ciel vous ]jéni?se, fasse prospérer vos affaires, et nous envoie bientôt la paix! Ne repassez pas ici sans vous arrêter chez moi, que nous renouvelions notre ancienne connaissance : peut-être bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à la cour.
. FALSTAFF.— 'Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître Shallow.
SHALLOw. — Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit. Portez -vous bien.
FALSTAFF. — Adieu, mes chers messieurs. — Ici, Bar dolph. Conduis ces hommes-là.
(Il sort.)
FALSTAFF. — A mon retour je veux soutirer ces deux juges de paix. Je connais déjà à fond le juge Shallow. Seigneur mon Dieu, combien nous autres vieillards sommes naturellement portés à mentir ! Ce décharné de juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de toutes les extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses dans la rue de Turn-Bull', et jamais trois mots de suite sans une menterie, plus exactement payée à son audi- teur que ne Test l'impôt du Turc. Je me le rappelle très- bien lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand il était nu, il n'y avait personne qui ne le prît pour une rave fourchue surmontée d'une tête grotesquement taillée au couteau ; il était si mince qu'à une vue un peu embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invi- sibles. C'était le spectre de la famine, et cependant lascif comme un singe. Les catins ne l'appellaient pas autre- ment que Mandragore : il suivait toujours les modes d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chantera ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il en- tendait siffler aux charretiers ; et il vous les donnait avec serment pour des caprices de lui, ou le fruit de ses veiUes ; et voilà ce sabre de bois devenu écuyer, parlant
1 La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les femmes de mauvaise vie.
72 HENRI IT.
aussi familièremenl de Jean de Gaimt que s'il eût été son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a ja- mais vu qu'une fois dans sa vie : c'était dans la cour des joutes où Gaunt lui cassa la tète pour s'être venu fourrer parmi les officiers du maréchal. Je dis, en voyant cela, à Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom ; en effet vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'an- guille : Tétui d'un hautbois à trois corps lui eût fait une maison, un palais; et aujourd'hui il a des terres et des bestiaux! C'est bien, je ferai connaissance avec lui, si je reviens ; et il y aura bien du malheur si je ne m'en fais une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait la nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pour- quoi, suivant toutes les lois de la nature, je ne le hap- perais pas. Que l'occasion se présente, et voilà tout.
(Il sort.)
FIN DU XKOISIE.ME ACTE»
ACTE QUATRIÈME
SCÈXE I
Une forêt dans la province d'York.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTIXGS
et autres.
l'archevêque d'york. — Comment s'appelle cette forêt?
HASTLNGs.— C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir de Votre Grâce.
l'archevêque d'york. —Arrêtons-nous ici, mes lords, el envoyez à la découverle pour reconnaître les forces de Tennemi.
HASTiNGS.— Nos espions sont déjà en campagne.
l'archevêque d'york. — Vous avez bienfait. — Mes amis et mes collègues dans cette grande entreprise, je dois vous apprendre que j'ai reçu de Northumberland des lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et la sub- stance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être ici à la tête d'un corps digne de son rang : mais il n'en a pu trouver un assez nombreux, et il s'est retiré en Ecosse pour laisser croître et mûrir sa fortune : il finit par demander à Dieu, de tout son cœur, que vos efforts triomphent des hasards et de la redoutable puissance de votre ennemi.
mowbray. — Ainsi voilà les espérances que nous fon- dions sur lui échouées et mises en pièces. (Entre un messager.)
HASTINGS. — Eh bien, quelles nouvelles? LE MESSAGER. — A l'occident de cette forêt, à moins d'un mille d'ici, les ennemis s'avancent en bon ordre, et par
7i HENRI IV.
l'étendue de terrain qu'ils occupent, j'estime que leur nombre doit monter à près de trente mille hommes.
MOWBRAY. — C'est justement ce que nous avions sup- posé. Marchons vers eux, et allons les affronter sur le champ de bataille.
(Entre Westmoreland.)
l'archevêque d'york. — Quel est ce chef armé de toutes pièces qui s'avance droit à nous? Je crois que c'est mi- lord Westmoreland.
WESTMORELAND. — Salut et civilités de la part de notre général, le prince lord Jean de Lancastre.
l'archevêque d'york. — Parlez, milord Westmoreland; expliquez-vous sans crainte. Quel motif vous amène vers nous ?
WESTMORELAND. — C'cst douc ù Votrc Grâco, milord, que s'adressera principalement le fond de mon discours. Si cette rébellion s'avançait comme il lui convient, sous l'aspect d'une abjecte et vile multitude, conduite par une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et sou- tenue d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je, la révolte maudite s'oifrait ainsi sous sa forme propre, naturelle et véritable, on ne vous verrait pas, vous, mon révérend père, et tous ces nobles lords, décorer ici de vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et san- glante insurrection. — Vous, lord archevêque, dont le siège est appuyé sur la paix publique, dont la paix à la main d'argent a caressé la barbe, dont la paix a nourri la science et les l)onnes lettres, dont les vêtements offrent dans leur blancheur rem])lème de l'innocence, et figurent la divine colombe et l'esprit saint de paix ! pourquoi transformer si malheureusement le gracieux langage de la paix en un rude et bruyant idiome de guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre encre en sang, vos plumes en lances, et votre langue pieuse en une éclatante trompette et un aiguillon de guerre ?
l'archevêque d'york. — Pourquoi je me conduis ainsi? Telle est la question que vous me faites : je vais en peu de mots droit au but. — Nous sommes tous malades; lus
ACTE JV, SCENE I. 75
excès de notre intempérance et de nos folies ont allumé dans notre sein une fièvre ardente qui demande que notre sang soit versé. Atteint d'une pareille maladie , notre feu roi Richard en mourut. Cependant, mon très- noble lord Westraoreland, je ne me donne point ici pour le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de la paix que je me mêle dans les rangs des guerriers, mais plutôt, en étalant pour quelques moments Tappa- reil menaçant de la guerre, je veux forcer au régime des esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et purger un excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines le mouvement de la vie. — Je vais vous parler plus sim- plement. J'ai d'une main impartiale pesé dans une juste balance les maux que peuvent causer nos armes et les maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien plus graves que nos torts : nous voyous quelle direction suit le cours des choses actuelles, et la violence du tor- rent des circonstances nous emporte malgré nous hors de notre paisible sphère. Nous avons résumé tous nos griefs, pour les montrer article par article quand il en sera temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, pré- sentés au roi ; mais tous nos efforts n'ont pu nous obte- nir audience. Lorsqu'on nous fait tort, et que nous vou- lons exposer nos plaintes, l'accès à sdh trône nous est fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué aux injustices dont nous nous plaignons. Ce sont les dangers des jours tout récemment passés, et dont le souvenir est inscrit sur la terre en caractères de sang encore visibles ; ce sont les exemples que chaque heure, que l'hfure présente amène sous nos yeux, qui nous portent à revêtir ces armes si malséantes, non pour rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais pour établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réa- lité.
WESTAioRELAND. — Et quaud a-t-on jamais refusé d'é- couter vos plaintes? En quoi avez-vous été lésé par le roi? Quel pair a jamais été suborné pour vous offenser, en telle ^sorto que vous puissiez vous croire autorisé à sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et
70 HENRI IV.
illégitime d'une révolte mensongère , et à consacrer l'épée cruelle de la guerre civile ?
l'archevêque d'york. — J'ai lait ma querelle des maux de l'Etat, notre frère commun, et de la cruauté exercée sur le frère né de mon sang.
WEST.MORELAND. — Il u'cst nullement besoin de pareille réforme, et, quand elle serait nécessaire, ce n'est pas à vous qu'elle appartient.
MowcRAY. — Pourquoi pas à lui, du moins en partie? Et à nous tous, qui sentons encore les plaies du passé, et qui voyons le présent appesantir sur nos dignités une main injuste et oppressive?
WESTMORELAND. — Oli ! mou cher lord Mowbray, jugez des événements par la nécessité des circonstances, et vous direz alors avec plus de vérité que c'est le temps et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quanta vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de la part des conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins du monde à fonder une plainte. N'avez-vous pas été ré- tabli dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk , votre noble père, d'honorable mémoire?
MOWBRAY.— Eh ! qu'avait donc perdu mon père dans son honneur, qui eût besoin d'élrt; ranimé et ressuscité en moi? Le roi qui l'aimait fut forcé, par la situation où se trouvait l'Etat, de l'exiler malgré lui. Et cela, au mo- ment où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en selle et haussés sur leurs étriers- leurs chevaux hennis- saient pour appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs visières bait^sées, leurs yeux lançant le feu à travers l'acier de leurs casques, et la bruyante trompette les animant l'un contre l'autre ; alors, alors, rien ne pouvait garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père. Oh ! lorsque le roi jeta contre terre son bâton de com- mandement, sa vie y tenait suspendue; il se renversa du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri sous Bo- lingbroke, ou par jugement, ou par la poiuto de l'épée. WESTMORELAND. — Vous parlez, lord Mowbray, de ce ((ue vous ne savez pas. Le comte d'Ilereford était réputé alors pour le plus brave gentilhomme de l'Ailgleterre.
ACTE IV, SCÈNE I. 77
Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas portée hors de Coventry ; car tout le pays, d'une voix unanime, le poursuivait des cris de sa haine ; et tous les vœux, tout Tamour des citoyens se portaient sur Here- ford, qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure digression. — Je viens ici, envoyé par le prince notre général, pour connaître vos griefs, pour vous annoncer de sa part qu'il est prêt à vous donner audience ; et toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore vous faire regarder comme ennemis,
MowBRAY. — Ces offres qu'il nous fait, il nous a con- traints de les lui arracher : elles viennent de sa poli- tique, et non de son affection.
WEST.MORELAND. — Mowbray, c'est présomption de votre part que de le prendre ainsi. Ces offres partent de sa clémence et non de sa crainte : car, regardez bien, notre ?.rmée est à la portée de votre vue, et sur mon honneur, elle est tout entière trop pleine de confiance pour ad- mettre seulement la pensée de la crainte ; nos rangs comptent plus de noms illustres que les vôtres ; nos sol- dats sont plus aguerris; nos armures aussifortes, et notre cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos courages soient aussi bons : ne dites donc plus que nos offres sont forcées.
MOWBRAY. — A la bonne heure, mais si l'on m'en croit, nous n'accepterons aucune négociation.
WEST.MORELAND. — Cela ne prouve autre chose que le sentiment d'une cause coupable. Un coffre pourri ne sup- porte pas d'être manié.
HASTiNGs. — Le prince Jean est-il revêtu de pleins pouvoirs? son père lui a-t-il transmis son autorité pour nous entendre et régler d'une manière stable les condi- tions qui seront arrêtées entre nous?
WEST.MORELAND. — Le uom seul de général emporte la plénitude de ces pouvoirs. Je m'étonne d'une question aussi frivole.
78 HENRI IV.
l'archevêque d'york. — Eh bien, milord Westmore- land, prenez cet écrit : il renferme nos plaintes géné- rales. Que chacun de ces abus soit réformé, et que tous ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trou- vent intéressés dans cette entreprise, soient déchargés de toutes recherches par un pardon en forme légale et régulière ; alors bornant nos volontés actuelles à ce qui nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous ren- trons aussitôt dans les bornes du respect, et nous en- chaînons nos armes au bras de la paix.
WESTMORELAND. — Jc vais mettre cet écrit sous les veux du général. Si vous voulez, milords, nous pouvons nous joindre et nous aboucher à la vue de nos deux armées, et tout terminer, soit parla paix, que le ciel veuille ré- tablir! soit en recourant sur le lieu même de nos discus- sions, aux épées qui doivent les décider.
l'archevêque dVork. — Nous y consentons, milord.
(Westmoreland sort.)
MOWRRAY. — Quelque chose en moi me dit que les con- ditions de notre paix ne peuvent jamais être solides.
HASTiNGS. — Ne craignez rien : si nous pouvons la faire sur des bases aussi larges et aussi absolues que celles que renferment nos conditions , notre paix sera solide comme le rocher.
MOWBRAV. — Oui, mais l'opinion que le roi conservera de nous sera telle, que la cause la plus légère, le pré- texte le moins fondé, la première idée, le plus vain soup- çon, lui rappelleront toujours le souvenir de notre ré- volte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions les martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront toujours sassécs et ressassées si rudement, que les épis les plus pesants sembleront aussi légers que la paille, et que le bon grain ne sera jamais séparé du mauvais.
l'archevêque d'york. — Non, non, milord, faites bien attention. — Le roi est las d'épluchei' des torts* si légers et si vains : il a reconnu qu'un soupçon éteint par la mort en fait renaître deux plus violents sur les héritiers de la vie qu'on a sacrifiée : il elfacera donc entièrement les noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de
ACTE IV, SCÈNE I. 79
témoin qui puisse rappeler à sa mémoire le souvenir de ses pertes passées; car il sait bien qu'il ne peut jamais, au gré de ses soupçons, purger ce royaume de tout ce qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement pris racine entre ses amis, que dans ses efforts pour extirper un ennemi, il ébranle du même coup et soulève un ami, si bien que cette nation, comme une épouse dont les piquantes injures ont irrité sa fureur Jusqu'aux coups, au moment où il va frapper, place devant elle son enfant, et tient le châtiment qu'il voulait lui faire subir suspendu dans la main déjà levée sur elle.
HASTiNGS. — D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses verges sur les dernières victimes qu'aujourd'hui il man- que même d'instrument pour châtier; en sorte que sa puissance, telle qu'un lion sans griffes, menace, mais ne peut saisir.
l'archevêque d'york. — Cela est vrai ; — et sovez bien sûr, mon bon lord maréchal, que si nous faisons bien constater aujourd'hui notre pardon, notre paix, comme un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus solide par sa rupture.
MOWBRAY. — Allons, soit ; voici milord Westmoreland qui revient vers nous.
(Rentre Westmoreland.)
WESTMORELAND. — Le priuco est à quelques pas d'ici. Vous plaît-il, milords, de venir joindre Sa Grâce à une distance égale de nos deux armées ?
MowcRAY, — Monseigneur York, au nom de Dieu, avancez le premier.
l'.vrchevèque d'york. — Prévenez -moi et saluez le prince.— (i Westmoreland.) Wûovà nous vous suivons.
(Ht sortent.)
80 HENRI IV.
SCÈNE n
Une autre partie de la forêt.
D'im cSt4 entrent MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK, HASTIXGS ctd'autreslorâs;dc l'autre LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE,WESTMORELAND, des officiers, suùe.
LANCASTRE. — Mon cousin Mowbray, je me félicite de vous rencontrer ici. — Salut, mon cher lord archevêque. — Et à vous aussi, lord Haslings. — Salut à tous. — Milord York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu'en cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son delà cloche écoutait avec respect vos instructions sur le texte des livres saints, que vous ne vous miontrez au- jourd'hui sous la hgure d'un homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l'homme qui occupe une place dans le cœur du monar- que, qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hélas ! à combien de méfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une telle puissance?— C'est ce qui vous arrive, lord arche- vêque.— Qui n'a entendu dire cent fois combien vous étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux l'orateur de son parlement ; vous étiez, à ce qu'il nous semblait, la voix de Dieu lui-même ; vous étiez l'inter- prète et le négociateur entre les saintes puissances du ciel et nos œuvres de ténèbres. Oh ! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre place, et que vous employiez la faveur et la grâce du ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père, son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici contre la paisible autorité du ciel et du roi.
l'archevêque d'york. — Mon noble lord Lancaslre, je
ACTE IV, SCÈNE II. 81
ne suis point ici armé contre l'autorité de votre père ; mais, comme je l'ai dit à milord Westmoreland, c'est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un commun accord, nous assemble et nous oblige à nous serrer sons cette forme irrégulière, pour maintenir notre sûreté. J'ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légi- times demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie de cette fureur insensée, s'abaissera avec soumission aux pieds de la majesté.
MOWCRAY. — Sur le refus, nous sommes résolus d'es- sayer notre fortune, jusqu'à ce que le dernier de nous périsse.
H.\STiNGs. — Et quand nous péririons ici, d'autres nous suppléeront dans une seconde tentative ; s'ils succom- bent, ils en auront d'autres pour les suppléer à leur tour : ainsi se perpétuera une succession de malheurs, et d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra tant que l'Angleterre verra naître des générations nou- velles.
LANCASTRE. — ^Vous êtcs trop léger, Hastings, infiniment trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à venir.
\VESTMORELA^•D. — Votre Grâce voudrait-elle leur ré- pondre positivement et leur dire jusqu'à quel point vous approuvez leurs articles?
LANCASTRE. — Je Ics approuve tous et je les accorde vo- lontiers, et je jure ici par l'honneur de mon sang, que les intentions de mon père ont été mal interprétées; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l'entourent ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité. Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs différents comtés, comme nous allons faire nous- mêmes; et ici, entre les deux armées, embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos t. VII. 6
82 HENRI IV.
soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation 3t de notre amitié.
L^ARCHEVÈQUE d'york. — Je reçois votre parole de prince 5.0 réformer ces abus.
LAXCASTRE. — Je VOUS la donne et je la tiendrai ; et sur cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce.
HASTixGS, à un officier. — Allez, capitaine, et annoncez à nos soldats les nouvelles de la paix ; qu'ils reçoivent leur solde et qu'ils partent : je sais qu'ils en seront très- satisfaits. — Hâte-toi, capitaine. (Le capitaine sort.)
l'archevêque d'york. — A vous, mon noble lord West- morcland.
WESTMORELAND. — Je VOUS fais raison ; et si vous saviez combien il m'en a coûté de peines pour former cette paix, vous boiriez à ma santé de grand cœur ; mais mon amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.
l'archevêque d'york. — Je n'en doute point.
WESTMORELAND. — J'en SUIS bien joyeux. — A votre santé, mon cher cousin, lord ]\Io\vbray.
MowBRAY. — Vous me souhaitez la santé fort à propos; car je viens de me sentir tout d'un coup assez malade.
l'archevêque d'york. — Avant un malheur les hommes se sentent toujours joyeux : mais la tristesse est un pré- sage de bonheur.
WESTMORELAND. — Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu'une tristesse soudaine doit faire supposer qu'il vous arrivera demain quelque bonheur.
l'archevêque d'york. — Croyez-moi, je me sens l'es- prit plus léger que jamais.
MOWBRAY. — Tant pis, si votre règle est juste.
(Acclamation derrière le tliéàtre.)
LANCASTRE. — On vieut de leur annoncer la paix : écou- tez; quelles acclamations!
MowcRAY. — Ces cris eussent été bien réjouissants après la victoire.
L'.\Rr.HEvÈQUE d'york.— Uue paix est une conqutHe. Les deux partis sont noblement vaincus sans qu'aucun y perde.
ACTE IV, SCÈNE II. 83
LANCASTRE, ô Wcstmoi'eîand. — Allez, milord, qu'on li- cencie aussi notre armée. {Wcstmorcland sort.] — {A York.) Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défi- lent devant nous, afin que nous apprenions par no yeux à quels liommes nous aurions eu affaire.
l'aucheatèque d'york, à Haslings. — Lord Hastings, allez, et avant de licencier nos soldats, qu'on les fasse défiler près de nous.
(Hastings sort.)
LANCASTRE. — Jo me flatte, milord, que nous repose- rons ensemble cette nuit. (Rentre Westmordand .) Eh bien, cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les armes ?
WEST.MORELAND. — Lcs clicfs ayant reçu Qe vous l'ordre de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu'ils ne reçoi- vent de votre bouche un ordre contraire.
LAjs-CASTRE. — Ils counaisseut leur devoir.
(Rentre Hastings.)
HASTINGS. — Milord, notre armée est déjà dispersée, et comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils pren- nent leur course à Test, à l'ouest, au nord, au sud.
WESTMORELAND. — Boune uouvelle, milord Hastings : et en conséquence je vous arrête comme coupable de haute trahison, — et vous aussi, lord archevêque, — et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de trahison capitale.
MOWBRAY. — Est-ce là un procédé juste et honorable?
WEST.MORELAND. — Et votro asscmbléo l'est-elle ?
l'archevêque d'york, au prince. — Voulez-vous violer ainsi votre parole?
LANCASTRE. — Je HO me suis point engagé envers toi. Je vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes plaints : et sur mon honneur, j'exécuterai cette réforme avec l'exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, re- belles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté, vous l'avez conduite ici pleins d'espérances folles, et vous venez de la licencier comme des imbéciles. — Qu'on batte
84 HENllI IV.
le tambour et qu'on poursuive les Landes errantes et dis- persées: c'est le ciel qui à notre place a combattu aujour- d'hui sans danger, — Que quelques-uns de vous gardent ces traîtres, jusqu'à Téchafaud, lit fatal où la trahison vient toujours rendre son dernier soupir.
(Tous sortent.)
SCENE III
Entrent FALSTAFF et COLE VILLE.
FALSTAFF. — Qucl est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie?
coLEviLLE. — Je suis chevalier, monsieur, et je m'ap- pelle Cole ville de la Vallée.
FALSTAFF. — Alusi Golcville est votre nom, chevalier votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Cole- ville vous restera, traître sera votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Cole- ville de la Vallée.
COLEVILLE. — N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?
FALSTAFF.— Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront : ils pleure- ront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et soumets-toi à ma clémence.
COLEVILLE. — Je crois ijue vous êles le chevalier Fal- staff, et, dans cette idée, je me rends à vous.
FALSTAFF. — J'ai uuc écolc entière de langues dans mon ventre, et il n'y en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n'avais qu'un ventre ordinaire, je serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.— Oh ! voilà notre général.
(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d'autres personnes.;
ACTE IV, SCÈNE III. 8o
LANCASTRE. — La première chaleur est passée; ne pour- suivez pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland. {Westmoreland sort.) A présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous pa- raissez. Sur ma parole, ces tours de paresseux vous file- ront un jour ou l'autre quelque corde.
FALSTAFF. — Jc scrais bien fâché, mon prince, d'en agir autrement. Je n'ai encore connu d'autre récompense de la valeur que les rebuts et les reproches. Jle prenez- vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de canon ? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la célérité qui m'était possible. J'ai coulé à fond cent quatre- vingt et tant de postes ; et après cela, tout harassé que je suis, j'ai encore dans ma pure et immaculée valeur, pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse ren- contrer : mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il ne m'a pas plutôt vu, qu'il] s'est rendu : de façon que je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome : « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. »
LANCASTRE. — Grâcc à sa courtoisie, plus qu'à votre valeur.
F.ALSTAFF. — Jo n'en sais rien; mais le voilà toujours, et c'est à vous que je le remets, et je supphe en grâce Votre Al fesse que cette action soit enregistrée parmi les autres faits do cette journée : ou bien, sur mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon por- trait en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied : et quand vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que des piè.:es de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat, comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles, ne croyez jamais à la parole d'un chevalier. C'est pour- quoi, laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le mérite monte»
86 ' HENRI IV.
LANCASTRE, — Le tien est trop pesant pour monter.
FALSTAFF.— Eh bien ! qu'il brille donc.
LANCASTRE. — 11 est ti'op opaque.
FALSTAFF. — Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord, qui me fasse du bien : après cela, donnez- lui le nom que vous voudrez.
LANCASTRE. — Est-co toi qui t'appelles Coleville?
coLEviLLE. — Oui, milord.
LANCASTRE. — ïu es uu famcux rebelle, Coleville.
FALSTAFF.— Et c'est UU fameux fidèle sujet qui l'a pris.
COLEVILLE. — Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m'ont conduit ici. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous n'avez fait.
FALSTAFF. — Je ne sais pas combien ils se sont vendus mais pour toi, comme un bon garçon, tu t es donné gra- tis, et je te remercie du présent que tu m'as fait de toi.
(Entre Westmoreland.)
LANCASTRE.— A-t-on cessé la poursuite?
WESTMORELAND. — On a fait retraite et on va s'occuper de l'exécution des rebelles.
LANCASTRE. — Euvovez Colcville avec ses confédérés à York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d'ici , et voyez à ce qu'il soit bien gardé.... {Quelques-uns sortent avec Coleville.) A présent hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'ap- prends que mon père est très-malade. La nouvelle de nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser.
FALSTAFF. — Milord, jo VOUS cu supplic, permettez-moi de traverser le comté de Glocester, et quand vous arri- verez à la cour, je vous en conjure, faites un bon rap- port de moi, mon prince.
LANCASTRE. — Allcz, portcz-vous bipu , FalstafF; pour moi, comme c'est aussi mon caractère, je parlerai de vous mieux que vous ne méritez.
(Il sort.)
ACTE IV, SCENE III. 8/
FALSTAFF. — Je VOUS souliaiterais seulement de l'espril, cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne m'aime point, il est im- possible de le faire rire : mais il n'y a rien d'étonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des es- pèces de pâles couleurs masculines , et quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la plupart des sots et des lâches, comme le seraient quel- ques-uns de nous si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès produit deux grands elTets : 1° elle monte à la tête et s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les vapeurs crues, épaisses et sottes qui l'environnent. Elle rend la conception vive, légère, la remplit de tournures soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes saillies. Le second avantage qu'on relire de ce recom- mandable vin de Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie pâle et blafard, ce C[ui est la marque évidente de la pu- sillanimité et de la lâcheté : mais le Xérès le réchauffe, et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures : il allume la figure cjui, comme un phare, avertit tout le reste de ce petit royaume, l'homme, de prendre les armes : et alors la troupe des esprits vitaux, et autres moindres habitants de l'intérieur des terres vous vien- nent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le cœur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exé- cute tout ce qu'on veut en fait d'actions de courage ; et toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus grande science dans les armes n'est rien, sans un peu devin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement ; et le plus grand savoir n'est qu'un trésor gardé par le diable jusqu'à ce que le vin d'Espagne le fasse sortir de l'inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voiLà pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturelle-
88 HENKI lY.
ment hérité de son père un sang morne et froid ; mais il l'a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on fait une terre sèclie, maigre et stérile, à force de s'accou- tumer à boire du bon, du vrai et fertile vin d'Espagne, et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vail- lant. Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et de s'adonner au vin d'Espagne. [Entre Bardolph.) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles?
B.4.RD0LPH. — L'armée est tout à fait licenciée et partie.
FALSTAFF.— Soit, qu'elle aille : pour moi je vais re- passer par le comté de Glocester, et là, rendre une petite visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je ne tarderai pas à lui donner l'empreinte. — Allons, par- tons.
(Ils aortent.)
SCENE IV
Westminster. — Appartement dans le pal&it.
Entreiit LE ROI HENRI , CLARENCE , LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, et autres personnes.
LE ROI. — Maintenant, ]ords, si le ciel donne une heu- reuse issue à la sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus no- bles champs de bataille, et nous ne manierons i)lus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes rassemblées, les lieutenants (jui doivent gouverner en notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons : seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et nous at- tendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés sous le joug du gouvernement.
WARWICK. — Nous ne doutons pas que Votre Majesté Qe jouisse bientôt de ce double avantage.
■" ACTE IV, SCÈNE IV. 89
LE ROI. — Humphrey fie Glocester, mon fils, où est le prince votre frère ?
GLOCESTER. — Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à Windsor.
LE ROI. — Et avec qui?
GLOCESTER. — Je l'ignore , seigneur.
LE ROI. — Son frère Thomas de Clarence u'est-il pas avec lui ?
GLOCESTER. — Nou, mou bon seigneur, il est ici présent.
CL.^RENCE.— Que veut de moi mon seigneur et mon père?
LE ROI. — Je ne te veux que du bien, Thomas de Cla- rence. Par quel hasard n'es-tu pas avec le prince ton frère? Il t'aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu'aucun de tes frères : cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pour- ras revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes grâces, en te mon- trant froid ou négligent pour ce qu'il désire ; car il est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins : il a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher ; son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer soigneusement à son caractère. Qi-iand vous le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect ; s'il est mal disposé, donnez-lui de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses pas- sions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées parleurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le poison des mauvais conseils que les années y verseront nécessairement, dût -il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la poudre impélueuse.
HENRI IV.
CLAREXCE. — Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont je suis capable.
LE ROI.— Pourquoi , Thomas, n'es-tu pas avec lui à Windsor?
CLARENCE. — Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Lon- dres.
LE ROI. — Et avec qui? peux-tu me le dire?
CLARENCE. — AvGC Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas.
LE ROI. — Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de mauvaises herbes : il en est surchargé, lui, la noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s'é- tendent par delà l'heure de ma mort; et des larmes de sang s'échappent de mon cœur, quand mon imagination me fait concevoir les jours d'égarement, les temps de corruption que vous allez voir, lorsque je me serai en- dormi avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lors- que le pouvoir viendra se joindre à ses penchants disso- lus, de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la cî\ute dont il sera menacé?
WARWicK. — Mon gracieux souverain, vous allez beau- coup trop loin : le prince ne fait autre chose qu'étudier ses compagnons, comme on étudie une langue étran- gère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indécentes : une fois qu'on y est parvenu, ^'otre Altesse sait qu'on n'en fait plus d'autre usage que de les con- naître pour les détester. De même, le prince, quand il sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses compa- gnons, comme on rejette ces termes grossiers ; et leur souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées.
LE ROI.— Il est rare que raljeille ;il\indonnc le rayon de miel qu'elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là? WesiiiK)! eland !
^Entre Wcslmoreland.)
ACTE IV, SCÈNE lY. 91
■WTSTMORELAND. — Santé à mon souverain ! Et puisse un nouveau bonheur s'ajouter encore à celui que je viens lui annoncer ! Le prince Jean votre fils baise les mains de Votre Grâce. Mo^Ybray, l'évéque Scroop, Has- tings et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n'y a pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau d'olivier : Votre Majesté pourra en particulier lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'ac- tion et en suivre toutes les circonstances.
LE ROI. — 0 "Westmoreland : tu es l'oiseau d'été, qui sur les pas de l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez : voici encore d'autres nouvelles !
(Entre Harcourt.)
HARcoLRT. — Le cicl garde Votre Majesté d'avoir des ennemis ; et lorsqu'il s'en élèvera contre vous, puissent- ils tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, ont été totalement défaits par le shérif de la province d'York. Ces dépêches, s'il vous plaît de les lire, renfer- ment dans le plus grand détail toutes les dispositions et les événements du combat.
LE ROI. — Eh ! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra- t-elle jamais les deux mains pleines? Xe tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères? Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment ; c'est le sort du pauvre en santé ; tantôt elle o2re un festin et retire l'appétit ; c'est le sort du riche, qui possède Tabon- dance et n'en jouit pas. Je devrais en ce moment me ré- jouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu, venez à moi : je me trouve bien mal.
(Il tombe sans connaissance.)
GLocESTER. — Que Votrc Majesté prenne courage ! CLARENCE. — 0 mou auguste père ! WESTMORELAND. — Mou souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux....
HENRI IV.
WARwicK. — Calmez-vous, princes : attendez ; vous sa- vez que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vou^ de lui : donnez-lui de Tair : bientôt vous le verrez re- venir à lui.
CLAREXCE. — Non, uon, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé Tenceinte qui devait les contenir, qu'à travers sa mince épais^ur, on aperçoit la vie prête à s'échapper.
GLOCESTER. — Le peuple m'épouvante de ses récits : il a vu des animaux nés sans père, des productions mons- trueuses de la nature. Les saisons ont changé leur carac- tère ; on dirait que Tannée, dans son cours, a trouvé certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.
CLARENCE. — La rlvière a éprouvé trois flux successifs que n'a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroni- ques babillardes du temps passé, disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul, le grand Edouard, ne tombât malade et ne mourût.
WARWICK,— Parlez plus bas, princes : le roi commence à reprendre ses sens.
GLOCESTER. — Ccttc apoplexic sera sûrement le mal qui terminera ses jours.
LE ROI.— Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre chambre.... Doucement, je vous en prie. {On emporte le roi dans une partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit.) Qu'on n'y fa^se aucun bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique. WARWiCK. — Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine.
LE ROI. — Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit.
CLARENCE. — Scs yeux se creusent, il change visible- ment. WARWICK. — Moins de bruit, moins de bruit.
(Entre Henri.)
HENRI. — Qui de vous a vu le duc de Clarence? CLARENCE. — Me voici, mon frère, accablé de tristesse.
ACTE IV, SCÈNE IV. 93
HENRI. — Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas dehors ? Comment se porte le roi ?
GLOCESTER. — Très-mal.
HENRI. — Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lai.
GLOCESTER. — C'est en les apprenant que sa santé s'est si fort altérée.
HENRI.— S'il est malade de joie, il se rétablira sans mé- decin.
WARwicK. — Pas tant de bruit, milords. — Cher prmce, parlez bas : le roi votre père est disposé à s'assoupir.
CLARENCE. — Rctirons-nous dans l'autre chambre.
WARWICK. — Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous ?
HENRI. — Non : je vais m'asseoir ici et veiller auprès du roi. {Tous sortent, excepté le prince.) Pourquoi la cou- ronne, cette importune camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? 0 brillante agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos! — Il dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si profondément doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. 0 grandeur, quand de ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps qu'elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père ! — Ce sommeil est profond ! En effet, c'est le sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre. — Ce que je te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale qu'héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre naturelle- ment sur ma tète. (// la met sur sa tête.) Eh bien, l'y voilà : le ciel l'y maintiendra ; et dût la force de l'univers
94 HENRI IV.
entier se réunir dans le Lras d'un géant, il ne m'arra- cherail pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me l'as laissée.
(Il sort )
LE ROI. — Warwick! Glocester! Clarence!
(Rentrent Warwick et les autres.)
CLARENCE. — Le roi n'a-t-il pas appelé?
WARWICK. — Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce ?
LE ROI. — Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?
CLAREXCE. — Mon souvcrain , nous y avons laissé le prince mon frère ; il a voulu s'asseoir et veiller auprès de vous.
LE ROI. — Le prince de Galles? où est-il? que je le voie, n n'est pas ici.
WARWICK. — Cette porte est ouverte ; il sera sorti de ce côté.
GLOCESTER. — Il n'a point passé par la chambre où nous aous tenions.
LE ROI. — Où est la couronne? Qui Ta ôlée de dessus mon oreiller ?
WARWICK. — Nous l'y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes sortis.
LE ROI. — C'est le prince qui l'aura prise. — Allez ; cher- chez où il peut être. — Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la mort?— Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amènent ici. — Ce procédé de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fm. — Voyez, en- fants, ce que vous êtes ; avec quelle promptitude la na- ture se laisse aller à la révolte , dès que l'or devient l'objet de ses désirs. C'est donc pour cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail ! C'est donc pour cela qu'ils ont rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis ! C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, pcmbla- bles à labeille, recueillant sur chaque Heur des sucs
ACTE lY, SCÈNE lY. 9î
bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel, comme l'abeille, nous sommes tués pour notre salaire. — Cet amer senti- ment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père ! {Rentre Warwick.) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait fini avec moi?
WARWICK. — Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si profondément empreinte dans tout son maintien, que la t^Tannie, qui ne s'est ja- mais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son poignard dans des larmes de pitié.... 11 vient.
LE ROI. — Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne? — .4h! le voilà! {Entre Henri.) Approche-toi de moi, Henri. — Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls.
HENFJ. — Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore.
LE ROI. — Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée. — Je demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue. — Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide, que tu ne puisses fempêcher de t'investir de mes di- gnités avant que ton heure soit venue? 0 jeune insensé! tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment ; le nuage de mes grandeurs n'est plus re- tenu dans sa chute que par un soufile si faible, qu'il ne tardera pas à se dissoudre ; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et à l'instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en mourusse con- vaincu. Tu as caché dans tes pensées un miUier de poi- gnards que tu as aiguisés sur ton cœur de pierre, pour frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure? Eh bien, pars, va creuser tc^i-méme mon tombeau, et commande aux cloches joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu es couronné; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char funèbre,
96 HENRI IV.
coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seule- ment mes restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t'a donné la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est venu où l'on peut se moquer de toutes règles ; Henri V est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale ! Loin d'ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la cour d'Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et renouvelle, sous des formes dilïérentes, tous les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses bienfaits redou- blés secourir son triple forfait ; l'Angleterre lui donnera des emplois, des honneurs, de la puissance : car Henri V va arracher à la licence la musehère qui la contenait, et ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l'innocent. 0 mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile, si tous mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh ! tu redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants.
HENRI, se menant à genoux. — Oh! pardonnez-moi, mon souverain. — Sans mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coupé la parole, j'aurais prévenu cette amère et dé- chirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens d'entendre. — Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne éternelle vous conserve longtemps celle-ci I Si je l'aime autrement que comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que m'enseigne le sincère cl profond senti- ment de mon devoir ! Le ciel sait, lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respira- tion, de quel froid mortel fut saisi mon cœur! Si je mens à la vérité, oh ! puissé-je mourir au milieu du désordre
ACTE IV, SCiiiSE IV. 97
de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement résolu dans mon âme ! Venant pour vous voir et vous croyant mort (pres- que mort moi-même, ô mon souverain, de lïdée que vous l'étiez), j'ai adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m'enlendre, et je lui faisais ces re- proches : « Les inquiétudes qui t'accompagnent ont pris « pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui « es composée de l'or le plus pur, de toutes les sortes « d'or tu es le pire. Un or d'un degré moins raffiné de- « vient bien plus précieux, puisqu'il conserve la vie « quand la médecine Ta rendu potable ; mais toi, le plus B fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores
celui qui te porte. » C'était en l'accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma tête, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père : sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa pos- session a souillé mon âme d'un seul sentiment de joie, ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil ; si aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption m'inspira l'idée de saluer sa puissance du moindre mou- vement d'afïèction, que le ciel Téloigne pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect !
LE ROI.— 0 mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée de l'emporter d'ici, pour te fournir une nouvelle occa- sion de mieux regagner l'amour de ton père, en te justi- fiant avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que jo doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a portée : elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux affermie : car les reproches que m'a coûtés sa conquête vont s'ensevelir avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une main vio-
T. VII. 7
98 HENRI lY.
lente, etim grand nombre de ceux qui m'environnaient me reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour m'en rendre maître. De là naissaient les querelles et Teffiision du sang qui chaque jour venaient troubler une paix imaginaire ; tu vois avec quel péril j'ai soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour ainsi dire, qu'une scène où ce même sujet a été conti- nuellement mis en action; mais aujom"d'hui, ma mort change l'état des choses, car ce qui pour moi n'était qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit plus légitime ; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d'un titre héréditaire. Cependant, cjuoique tu sois plus alïérmi sur le trône que je n'ai pu l'être, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis, n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la force pouvait me donner la crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai détruit les uns, et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur donnassent la tentation d'examiner de trop près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres étrangères ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce royaume, le souvenir des temps passés. — Je voudrais te parler encore ; mais mes poumons sont tellement affai- blis, qu'il ne me reste plus d'haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh ! que Dieu me pardonne les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'ac- corde que tu la puisses posséder en paix 1
HENRI. — Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, vous l'avez portée, vous l'avez soutçnue, et vous me la donnez. Ma possession doitdonc être légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des eilbrts plus qu'or- dinaires contre l'univers entier.
(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)
LE ROI. — Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre. LANCASTRE. — Santé, paixetboiiheuràmon augustcpèrel
ACTE IV, SCÈNE IV. 99
LE ROI.— Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix : mais pour la santé, hélas! elle s'est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri : tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin. — Où est milord "Warwick?
HENRI. — Milord A'N'arwick !
LE ROI. — Est-il quelque nom particulier attaché à l'ap- partement où je me suis évanoui la première fois ?
WARWICK. — On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.
LE ROI. — Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. Il y a plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mour- rais que dans Jérusalem : je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte ; mais portez-moi dans cette cham* bre : je veux qu'on m'y place : c'est dans cette Jérusalem que Henri mourra
(Tous sortent.)
FIN DU QUATRIEME ACll-.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.
Entrent SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH. LE PAGE.
SHALLOW. — Parlacorbleii, chevalier, vous ne vous en irez^jasce soir. {Appelant.) Holà, Davy! m'en tends-tu?
FALSTAFF. — Il faut que vous m'excusiez, maître Robert Shallow.
SHALLOW. — Je ne vous excuserai point ; vous ne serez point excuse : on n'admettra point d'excuses : il n'y a pas d'excuses qui tiennent : vous ne serez point excusé. Hé ! Davy !
(Entre Davy.)
DAVY. — Me voilà , monsieur !
SHALLOW. — Davy, Davy, Davy. — Attendez un peu, Davy; attendez que je voie un peu, — oui c'est cela ; dites à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il vienne me par- ler.— Sir Jean, vous ne serez point excusé.
DAVY. — Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces or- donnances-là ne sauraient s'exécuter. — Et puis encore autre chose ; est-ce en froment que nous sèmerons la grande pièce de terre?
SHALLOW. — En froment rouge, Davy; mais appelez- moi Guillaume le cuisinier : n'avez-vous pas des pigeon- neaux ?
DAVY.— Oui-dà, monsieur. Voici aussi le mémoire du maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de char- rue.
ACTE V, SCÈNE I. iOl
SHALLOw. — Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye : — sir Jean, vous ne serez point excusé.
DAVY. — Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle neuf au baquet. — Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu'on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu'il a perdu l'autre jour à la foire de Hinckley?
SHALLOW. — Certainement il m'en répondra. — Quelques pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines, an gigot de mouton, et puis après quelques petites drô- leries, dis cela à Guillaimie.
DAVY. — L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher, monsieur ?
SHALLOW. — Oui, Davy, je veux le bien traiter ; un ami à la cour vaut mieux qu'un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qai pourraient mordre en arrière.
DAVY. — Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux- mêmes, leur linge est joliment sale.
SHALLOW. — Bien trouvé ,Davy;allons, à ton afîaire,Davy,
DAVY. — Je vous serais bien obligé, monsieur, de vou- loir bien protéger Guillaum.e Yisor de Woncot, contre Clément Perkers de la Colline.
SHALLOW. — 11 y a déjà bien des plaintes, Davy, contre ce Yisor; ce Yisor est, à ma connaissance, un grand coquin !
DAVY. — J'en conviens avec Yotre Seigneurie, mon- sieur, c'est un coquin : cependant à Dieu ne plaise qu'im coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est en état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas cet avantage. 11 y a huit ans, monsieur, que je sers fidè- lement Yotre Seigneurie, et si je n'ai pas le crédit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un coquin contre un honnête homme, il faut convenir que j'ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c'est pour- quoi je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa pro- tection.
102 HENRI IV.
SHALLow.— Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de tout, Davy. — Où êtes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes : donnez-moi la main, monsieur Bardolph.
BARDOLPH. — Je suis bien charmé de voir Votre Sei- gneurie.
SHALLOW. — Je te remercie de tout mon cœur, mon cher maître Bardolph : et toi aussi {au parje)^ mon grand garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean,
(Shallow sort.)
FALSTAFF. — Jo VOUS suis , mou cher maître Robert Shallow. — Bardolph, donnez un coup d'œil à nos che- vaux. {Bardolph et le page sortent.) Si l'on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque chose d'admirable à voir que la parfaite concordance de l'esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l'avoir devant les yeux, se comportent comme de sots juges de paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la tournure d'un valet de juge : leurs esprits se sont si bien unis et confondus par cette société habituelle, qu'ils se jettent tous dans la même direction, comme une troupe d'oies sauvages. Si j'avais une affaire auprès de maître Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils ont au- près de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas d'homme au monde qui ait plus d'autorité sur ses do- mestiques. Ce qu'il y a de certain, c'est que les manières ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par la communication : c'est pourquoi les hommes doivent bien prendre garde à ceux qu'ils fréquentent. — Je veux tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans un accès de rire non interrompu pendant la durée de six mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre plaidoi- ries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vaca- tions. Oh ! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un mensonge appuyé d'un long jurement, ou d'une plaisan- terie faite d'un air triste, sur un gaillard (jui n'a pas en- core senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez
ACTE V, SCÈNE II. i03
rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme ur manteau mouillé mis de travers.
siiALLOW, derrière le théâtre. — Sir Jean !
FALSTAFF. — Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à vous, maître Shallow.
(Il sort.)
SCÈNE II
A. Westminster; un appartement du palais. LE COMTE DE WARWICK et LE GRAND JUGE
WARWiCK. — Qu'est-ce, milord grand juge, où allez- vous ?
LE JUGE. — Comment se porte le roi?
WARWICK. — Que trop Lien. Tous ses maux sont finis.
LE JUGE. — Il n'est pas mort, j'espère?
w.\RwicK. — Il a terminé son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous.
LE JUGE. — J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé avant de mourir. Le zèle intègre avec lequel je l'ai servi pendant sa vie me laisse exposé à tous les traits de l'in- justice.
WARWICK. — En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas.
LE JUGE. — Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme de courage pour soutenir d'un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent me menacer d'une dis- grâce plus affreuse que celle que me peint mon imagi- nation.
(Entrent le prince Jean deLancastre, Glocester, Clarence et autres lords.)
WARWICK. — Voici les enfants affligés de feu Henri. Oh! plût au ciel que le Henri qui est vivant eût le carac- tère du moins estimable de ces trois princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont devenir le butin d'hommes de la plus vile espèce ?
104- HENRI IV.
LE JUGE. — Hélas ! je crains bien que tout l'Etat ne soil bouleversé, LANCASTRE. — Bonjoup, cousiu Warwick.
GLOCESTER ET CLARENCE. — BonjOUr, COUSin.
LANCASTRE. — Nous nous atordous comme des hommes qui ont perdu Tusage de la parole.
w.ARWiCK.— Nous pourrions bien le retrouver ; mais ce que nous aurions à dire est trop triste, pour souffrir de longs discours.
LANCASTRE. — Allons ! que la paix soit avec celui qui nous cause cette tristesse !
LE JUGE. — Que la paix soit avec nous, et nons préserve de devenir plus tristes encore !
GLOCESTER. — 0 uiou chcr lord ! vous avez en effet perdu un ami ; et j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté le masque de la douleur : sûrement celle que vous mon- trez est sentie et bien sincère.
LANCASTRE. — Quoique uul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste quel sera son sort, cependant vous êtes celui qui a le moins à espérer. J'en suis af- fligé : je voudrais bien qu'il en fût autrement.
CLARENCE. — Il faut maintenant que vous ayez des égarus pour sir Jean Falstaff. 11 nage contre le cours qu'a suivi votre mérite.
LE JUGE. — Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait en tout honneur, et conduit par l'impartiale direction de ma conscience, et vous ne m'en verrez jamais solli- citer le pardon par de honteuses et inutiles supplications. Si la fidélité et l'irréprorhable innocence ne sufTisont pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi mort, et je lui dirai qui m'envoie après lui.
w.ARwicK. — Voici le prince.
(Entre Henri V.)
LE JUGE. — Salut ! Que le ciel conserve Votre ^rajosfé !
LE ROI. — Ce vêtement somptueux et nouveau pour moi, la majesté, ne m'est pas aussi léger que vous pou- vez le croire. — Mes frères, votre tristesse est mêlée de juelque crainte. Mais c'est ici la cour d'.\ngleterre et non la cour de Turquie. Ce n'est point un Auuirat qui
ACTE V, SCÈNE II. 105
succède à un Amurat ; c'est Henri qui succède à Henri. — Cependant, soyez tristes, mes bons frères; car il faut l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se montre en vous d\m air si noble que je veux en imiter l'exem- ple, et la conserver au fond de mon âme. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes bons frères, que vous ne de- vez l'être, d'un fardeau qui nous est imposé en commun. Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. Chargez-vous seulement de m'aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins. Cependant pleurez Henri mort : je veux le pleurer aussi : mais vous avez un Henri vi- vant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra au- tant d'heures de bonheur.
LANCASTRE ET LES AUTRES. — Nous u'atteudons pasmoius de Votre Majesté.
LE ROI, les considérant l'un après Vautre. — Vous me re- gardez d'un air inquiet; [au juge) et vous plus que les autres ; vous êtes, je crois, bien sûr que je