MICHEL BAKOUNINE CE U V R E S TOME 1 OUVRAGES DÉJÀ PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE SOCIOLOGIQUE : 1. — La f'otitf'iéte da l'ain, par Pierre Kropotkine. Un volume in-t8, avec préface par Elisée Reclus, 9« édition. Prix . , 3 50 2. — La Société Mourante et l'Anarchie, par Jean Grave. Un volume in-t8, avec préface, par Octave iMirlieau. Prix 3 50 3. — Ile la_'Coinmiine à l'Anarchie, par Charles Malato. Un volume in-18, 2» édition. Prix 3 50 4. — Œuvres de Michel Bakovnine. l'èdérajisme, Socialisme et Antithèolo- gisme. Lettres sur le Patriotisme. Dieu et l'Etat. Un volume in-18, 3« édition. Prix 3 50 5. — Anarchistes, mœurs du jour, roman par John-Henry Mackaj, traduction de Louis de Hessem Un volume in-18. Prix . . 3 50 6. — Psychologie de l'Anarchiste Socialiste, par A. Hamon. Un volume in-18, 2* éilitioii. Prix 3 50 7. — Philosophie dn Déterminisme. Réflexions sociales, par Jacques Sautarel. Un volume in-18, 2« édition. Prix 3 50 8. — La Société Futu7-e. par Jean Grave. Un vol. in-18, 8' édition Prix.. , 3 50 9. — L'Anarchie. Sa pliiiosophie. ^on idéal, par Pierre Kropotkine. Une brochure in-18, &<• éditiun. Prix l » 10. — La. Grande Famille, roman militaire, par Jean Grave. Un volume in-18, 3» édition. Prix 3 50 11. — Le Socialisme et le Congrès de Londres, ■pa.r A. Hamon. Un vol. in-18, 2« édition 3 50 12. — Les Joyeusetés de VExil, par Charles Malato. Un volume in-18, 2« édition. Prix 3 50 13. — Humanisme Intégral. Le duel des sexes. La cité future, par Léopold Lacour. Un volume in-18, ï' édition. Prix 3 50 14. — Biribi. armée d Afrique, roman, par G. Darien. Un vol. in-18, 4* édition. Prix 3 50 15. — Le Socialisme en danger, par Uomela Nieu'wenhuis. Un volume in-is, avec prélace par Elisée Reclus. Prix 3 50 16. — Philosophie de r Anarchie, par Charles Malato. Un vol. in-18, 2' édition. Prix 3 50 17. — Les Inquisiteurs d'Espagne. Fontjuich, Cuba, Phili|.pines, par F. Tarrida del Marniol. Un vol. in-18, avec préface, par Gh. Malato 2" édition. Prix. 3 50 18. — L'Individu et la Société, par Jean Grave. Un vol. in-18, 4» édition. Prix 3 50 16. — L'Évolution, la Révolution et l'Idéal Anareftique, par Elisée Reclus. Uu vol. in-16, rt« édition. Prix 3 50 20. — Soupes, nouvelles, par Lucien Descaves. Un volume in-18, 2» édition. Prix 3 50 21. — L'Homme Nouveau, par Gliarle- .Malato. Une brochure in-18. Prix. 1 » 22. — /.a Commune, par Louise Michel. Un vol. 2« édition. Prix 3 50 23. — Sons la Casaque. Notes d'un soldai, par G. Dubuis-Desaulle. Un volume in-18, 2» édition. Prix .î 50 24. — Le Milit'irisme et la Société Moderne, par Guglieimo Ferrero : traduc- tion de M. Nino Samaja. Un vol. in-18. Prix. ... 3 5U 25. — Au pays des Moines IXoli me Tangere), par le D' RizaI ; traduction de R. Sempau et H. Lucas. Un volume in-i8. Prix 3 50 26. — L'Amour Libre, par M. Charles Albert. Un vol. in-18, 3' édit. Prix. 3 50 27. — L'. Anarchie. Son but, ses moyens, i^ar Jean Grave. Un volume in-18, 4« édition. Prix .' 3 50 28. — L'Unique e< sa Propriété, par Max Stirner. Avant-propos et traduction par Keclaire. Un volume in-18. Prix 3 50 29. — En ma'-che vers la Socii'té nouvelle. Principes. Tendances. Tactique de la lutte de cla-ses. par Christian Cornélissen. Uu volume in-18. Prix... 3 50 30. — Les Rayonude l'Aube. l)erniéresétudes|>hilos(iphi(|nes.parle i omlc Léou Tolstoï, traduction de J .-W. Bienstock. Un vol in-16'. 4« édition. Prix. 3 .in 31. — Paroles d'un Homme libre Dernières études philosophiques, par le Comte Léon Tolstoï, traduction de J.-VV. Biousiock. Un vol. in-16, 4«edit. Prix. 3 50 32. — To/s'oi et les Poukliohors. Faits historiques traduits et réunis par J.-W. Biensfock. Un volume in-16, 2» édition. Piix 3 50 33. — l'iscoirs civi'/ues. par Laurent Tailliade. Un vol iu-16. Prix .... 3 50 34. -- L'/néi'ilable Révolution, pa.r Un Iroscrit. Un volume in-18 Prix... 3 50 35. — Lu Douleur universelle, par .Sébastien Faure. Un volume in-l8, 3' édition. Prix 3.50 36. — Psychnlogie du Militaire professionnel, par A. Hamon. Un volume in-|x, :;' édition. Prix . .. 3 50 37. - Au /%,s/o/o moi n/c, p. r G. Chatterfon-Hill Un volume in-IR. Pri.\. 3 50 38. — Œuvies d-' Ilaknuiiin': Tome 11. — Les 0 rs de Bernée' l'Ours de Saint-l'Herslio ir_. Lettre- à un Français sur la crise arluelle. — L'Empire Knoufrf-f,'ermanii]ue et l.i révolution sociale. Vu fort volume in-18 a>ec une notico biographique, dos uvaul-propos et des note» par M. James Gui'lanmc. Prix 3 50 BIBLIOTHÈQUE SOCIOLOGIQUE. N" 4 ^MICHEL BAKOUNINEJ / ; OEUVRES ToiTLe I FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME LETTRES SUR LE PATRIOTISME DIEU ET L'ETAT CINQUIEME EDITION PARIS 1er P.-V STOCK, ÉDITEUR (Ancienne Librairie TRESSE « STOCK] 155, RU£ SAINT-HONORÉ, 155 DEVANT LE THÉ ATRE - FR A N Ç AIS Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (section de la librairie) en février 1895. // a été tiré à part, de cet ouvrage, 10 exemplaires sur papier de Hollande^ numérotés à la Presse. II, V Sic INTRODUCTION Avant de publier ce volume d'œuvres inédites ou peu connues de Michel Bakounine, j'ai dû me de- mander quel choix il convenait de faire entre les écrits assez nombreux, soit manuscrits, soit épars dans des journaux ou recueils rares, oubliés ou in- trouvables, qu'a laissés Bakounine. Ces écrits ont été presque tous réunis ou retrouvés par moi, en même temps que je préparais une biographie complète de leur auteur et en vue même de cette biographie. Une petite partie d'entre eux — notamment le fragment publié en 1882 sous le titre de « Dieu et l'Etat » — pont seuls connus d'un nombre relativement consi- dérable de lecteurs, mais les idées que Bakounine a a VI INTRODUCTION propagées, soit par la parole, soit par l'action, ani- ment aujourd'hui des milliers d'âmes. Pendant qua- rante années d'une vie tumultueuse, d'énergie et de pensée, Bakounine a publié, à toutes les époques de sa vie, des œuvres souvent d'un caractère transitoire, mais dont l'ensemble, étudié selon l'ordre chrono- logique, permettrait une exposition, particulière- ment caractéristique, du développement des idées libertaires, idées qui, évoluant np.turellement, ont abouti à l'anarchie. Tous ceux qui étudieront les œuvres de Bakounine, en y appliquant un esprit clairvoyant et surtout logique, reconnaîtront cette nécessaire évolution. Pour leur permettre celte étude complète, il eût fallu commencer par publier les premiers travaux de Michel Bakounine, publiés en Russie avant 1840; auraient suivi les écrits allemands de 1842 et 1843, puis ceux inspiiés d'abord par les événements révolu- tionnaires de 1848 et 1849 — événements auxquels il prit une part active, — puis par sa participation à l'in- surrection polonaise et à la propagande russe, dans les années 1862 et i863. C'est à cette époque que commence pour Bakouninela période depropaganc^e internationaliste : en Italie, où il séjourna de i863 INTRODUCTION VU à rSû/, et de 1867 à 1868, dans la « Ligue de la Paix ei delà Liberté » ; les œuvres de ceue époque auraient donc été données à la suite des précédentes. Enfin se- raient venus les nombreux écrits publiés pendant la période où l'activité de Bakounine se manifesta le plus, c'est-à-dire de 1868 à 1873, lorsqu'il fit partie de « l'Association internationale des Travailleurs ». Ces écrits sont de tous genres: les uns de théorie anar- chiste, les autres de propagande, ou de polémique, ces derniers dirigés soit contre les communistes auto- ritaires et étatistes tels que Marx qui essayaient de faire prévaloir leurs idées dans l'Internationale, au moyen surtout d'abus de pouvoir, d'intrigues et de calomnies personnelles; soit contre ceux qui préco- nisaient le parlementarisme et les candidatures ou- vrières; soit contre les idées mazziniennes. Il faudrait encore à cette nomenclature ajouter les brochures ou articles, écrits aux divers moments de la vie de Ba- kounine et traitant de la question slave ou de h révolution russe et polonaise. Une édition des œuvres de Bakounine, ainsi com- prise, eût demandé plus d'un volume. Il a donc fallu faire un choix et se décider à réunir des écrits traitant d'un sujet défini, ou inspirépar des idées communes: Vm INTRODUCTION soit les œuvres de propagande et de théories anarchis- tes, ou de polémique, soit les études sur les questions slaves. Quelles sont les idées qui nous ont guidé dans le choix que nous donnons aujourd'hui? Les voici. Bakounine n'est jamais parvenu, non seulement à publier, mais même à exposer d'une façon défini- tive, l'ensemble de ses idées ; il n'a pas bâti son sys- tème, si l'on veut se servir de ce mot qui a prête à des façons de comprendre, ou de ne pas comprendre, si diverses. A quoi doit-on attribuer ce caractère incomplet des œuvres bakouniniennes? Bakounine, lorsqu'il ne traitait pas de questions d'actualité, ne connaissait pas l'art delà composition. Si on lit ses manuscrits, on voit comment d'une lettre il arrive à tirer une brochure, d'une brochure un volume. Il pose ses prémisses, subdivise son sujet et arrive rarement à traiter plus d'un ou deux des points qu'il s'est proposé d'établir. La plupart de ses manuscrits sont inachevés. Pourquoi? Parce qu'il était constamment détourné de l'œuvre théorique commencée par l'action immédiate qui l'absorbait et détournait ses forces dans une autre direction. Pour cet être d'énergie, les raisons qu'il avait eues de publier ce qu'il avait écrit n'existaient plus sitôt que telle autre raison extérieure le sollici- INTRODUCTION IX toit. Comme il ne connaissait pas l'ambition litté- raire, il mettait patiemment de côté l'œuvre écrite pour se donner à l'action utile à la cause qu'il ser- vait. Cependant, de ces essais inachevés, ses écrits suivants profitaient; il en employait les meilleures parties à des œuvres nouvelles. C'est ce qui explique la perfection des nombreuses œuvres parues dans les années de l'Internationale, œuvres publiées selon les besoins du moment, rapidement écrites, mais au fond desquelles on retrouve le résultat des longues éludes précédentes. Il n'existe pas, du moins que je sache, d'exposé ou de résumé des idées de Bakounine sur l'ensemble des questions sociales, avant que, ayant vu s'envoler son espérance d'une révolution en Russie, en i86i et i863, il se soit retiré en Italie, désabusé. A Florence, plus tard à Naples, il arriva à coor- donner l'ensemble de ses idées, qui aboutirent à l'a- théisme et à l'anarchie. Ce fut désormais l'œuvre de sa vie de les propager dans leur intégrité. Il le fit d'abord par une action toute privée, action qu'il exerça sur les hommes les plus avancés, surtout en Italie et en France ; plus tard, à la tribune des Con- grès delà Paix (1867-1868) et au sein du comité cen- X INTRODUCTION tral de la Ligue issue de ces congrès. Enfin, il trouve- son meilleur terrain de propagande dans l'In- ternationale, et son action fat surtout efficace dans la Suisse romande, le midi de la France, l'Espagne, l'Italie et parmi la jeunesse des pays slaves. Il dési- rait alors exposer ses idées dans deux grandes œuvres. L'une aurait fait la critique des institutions actuelles, de l'Etat, de la propriété, de la religion, etc. ; après avoir étudié leur origine et les funestes conséquences du principe d'autorité sous toutes ses formes, elle aurait démontré que l'avenir appartient aux idées libertaires. L'autre œuvre aurait traité de li question des nationalités en Europe — surtout de la question slave sous son aspect passé, présent et futur — elle aurait indiqué la solution de ces questions par la ré- volution sociale et pai l'anarchie. Il nous reste de nombreux fragments de ces deux œuvres, aux différentes périodes de leur élaboration — de i863 ou 64 à 1873, peut-on affirmer. Pour les étudier sérieusement, il faudrait compléter les études théoriques inachevées, par le résumé des idées sem- blables que l'on trouve exprimées dans des déclara- tions de principes émanant de sociétés secrètes et autres, dans des discussions occasionnelles où sont INTRODICTION XI traités quelques points du sujet, dans des articles de journaux, etc. J'essa_,erai de faire cela dans ma bio- graphie de Bakounine. Je nie bornerai ici à dire que dans la première catégorie se rangent, entre autres, un manuscrit de la période italienne: « Catéchisme delà Franc-Maçonnerie moderne» ! les « Catéchis- mes révolutionnaires » de la « Fraternité internatio- nale» — qui n'ont rien de commun avec un soi-disant « Catéchisme révolutionnaire » d'une époque bien postérieure qu'on attribue communément, sans aucune preuve, à Bakounine ; — les discours des Congrès de la Paix ; une œuvre inachevée : « le Fé- déralisme, le Socialisme et l'Antithéologisme » (1867-68); plusieurs écrits rédigés en 1869 pour l'In- ternationale : son œuvre capitale; un manuscrit écrit dans l'hiver de 1870 àyi, et dont « Dieu et l'Etat » a été tiré ; enfin une partie des écrits contre Mazzini et quelques autres publications ou manuscrits. De l'autre ouvrage sur les questions slaves, auquel se rat- tachent les publications des années 1848 et 1862-63, on a peut-être une ébauche première en des articles publiés en 1867, dans un journal de Naples que je n'ai pas encore réussi à retrouver, puis dans les dis- cours des Congrès de la Paix, et dans les fragments XII INTRODUCTION existant en manuscrit, d'une publication qui devait avoir pour titre: « Question révolutionnaire dans les Pays Russes et en Pologne *. » Durant les années qui suivirent, l'Internationale l'absorba tout à fait. Cependant, dès qu'il eut plus de loisirs, après que fut close la polémique contre Marx et contre Mazzini, il se mit de nouveau à écrire sur le second de ces deux sujets. Il donna, en français, une lettre aux Jurassiens (lettre de plus d'une cen* taine de pages), et la première partie d'un grand ouvrage, en russe : « l'Etatisme et l'Anarchie, » pu- blié à Zurich en 1874 et formant un fort volume. J'ai cru qu'au lieu de faire un choix nouveau parmi les écrits de propagande et de polémique, il était préférable de réunir, dans ce volume, quelques-unes despariies les mieux élaborées du premier des deux ouvrages dont je viens de parler. Ce ne sont malheu- reusement quedes fragments, et il faudrait plus d'un volume encore pour réunir tous les matériaux exis- tants qui permettraient de reconstruire, pour ainsi dire, l'ensemble du système. I. Voir l'avertissement de cette publication dans la brochure de Bakounine « Un dernier mot sur M, Louis Mieroslawski, » publiée, pendant l'été de 1868, à Genève. INTRODUCTION XUI Mais avant de donner des détails précis sur l'historique de ces divers fragments, je tiens à déter- tninerde mon mieux la place que Michel Bakounine occupe dans l'histoire du développement des idées anarchistes. Ce sera là chose utile, vu le manque à peu près total d'investigations sérieuses sur l'ori- gine et sur l'histoire de ces idées si réprouvées, si persécutées et qui sont, malgré tout, le dernier mot, la dernière pensée et la dernière espérance de tant d'hommes nobles et courageux qui savent agir et mourir pour elles. Dans cette étude, nous laisserons de côté les nom- breux penseurs qui, s'ils ont laissé voir de ci, de là, dans leurs écrits, que pour eux l'avenir appartenait aux idées libertaires et non aux idées autoritaires, n'ont pas traité ces questions de façon à en arriver logiquement à l'anarchie. Le premier William Godwin, dans son livre sur la « Justice Politique «publié à Londres en 1793 arriva aux dernières conséquences d'une critique sérieuse des principes de l'Etat et de l'autorité et son livre fut le premier ouvrage de théorie anarchiste pure. Les anarchistes de la première période de ce s"è- cle,ense révoltant contrel'Etat sous sa forme actuelle, XIV INTRODUCTION et SOUS la forme masquée et non moins oppressive qu'il prendrait dans une société basée sur le commu- nisme autoritaire des socialistes de cette époque (^et les socialistes de nos jours ne sont pas plus avancés sur ce point), arrivèrent à l'individualisme anarchiste. Ils propagèrent cette idée d'une société où chacun tra- vaillerait pour soi-même, faisant à son gré avec d'au- tres l'échange du produit de son travail soit person-^ nel, soit produit par une association formée en vue de son travail même, association dans laquelle il ne sera entré que si son propre et unique intérêt le lui a conseillé. On trouve ces idées exposées dans le livre de l'An- glais Thompson : Aîi Inquiry into the principles of the Distribution of Wealth most conductive to human happiness... (London, 1824) qui, cependant, les aban- donna plus tard pour accepter le système d'Owen, mais les propagandistes américains de la « souverai- neté individuelle » les exprimèrent avec plus de pré- cision, et ils en montrèrent les conséquences, depuis Josiah Warren, Stephen Pearl Andrews et leur école, les Lysander Spooner et bien d'autres, jusqu'à leurs représentants actuels qui exposent leurs doctrines dans le journal que publiait, à Boston et à iNew- INTRODUCTION XV York, R. B. Tuker : « Liberty » et dans quelques autres publications des Etats-Unis et de l'Angleterre. De même, en France, Proudhon opposa au com- munisme autoritaire et aux autres systèmessocialistes de son temps, son socialisme muiuelliste, qui de- mandait l'égal échange, entre les producteurs du pro- duit de leur travail. Le système n'était pas nouveau pour les Anglais et les Américains, mais pour le continent, Proudhon fut un initiateur. Il trouva de nombreux adhérents, hors de France, en Espagne par exemple où on s'inspira surtout de son fédéra- lisme, et en Allemagne où, pendant les années qui précédèrent la révolution de 1848, des socialistes comme M. Hess et Ch. Grùne, essayèrent d'amalga- mer ses idées économiques, avec les extrêmes spéculations hégéliennes. Ils n'y réussirent guère, mais ce fut cependant en Allemagne que parut, en 1844, l'ûÊLivre classique de l'anarchisme individua- liste « Der Einzige und sein Eigenthum » (L'unique et sa propriété) de Max Stirner, qui fut le dernier grand œuvre, et comme le terminus théorique de ce mouvement individualiste international. Après les défaites de 1848 et les années de réaction qui suivirent, le mouvement ouvrier repritsamarche. XVI INTRODUCTION Le caractère de ce mouvement ne fut plus alors indi- vidualiste ou expérimental, comme auparavant, il fut plutôt collectif, si je puis dire, et il trouva son expression propre dans « l'Association internationale de travailleurs », fondée en 1864. Les théories socia- listes, après 1848, furent soumises à un nouvel exa- men et dans les milieux les plus avancés, en France, en Belgique, dans la Suisse romande, on arriva à reje- ter nettement aussi bien le socialisme autoritaire ou d'Etat, représenté jadis par Louis Blanc, par exem- ple, et alors par Karl Marx et Ferdinand Lassalle, que le muiualisme proudhonien, défendu en France par des épigones bien exténués, les Langlois, les To- lain, etc. et n'ayant gardé quelque verve et esprit révolutionnaires que chez les proudhoniens belges et chez les jeunes gens du journal « La Rive gauche ». Après delonguesdiscussionsdansles journaux, dans les congrès et dans les sections de l'Internationale, l'idée du collectivisme révolutionnaire, comme on disait alors, c'est-à-dire de l'anarchisme collectiviste, prit naissance. Tout en adoptant la critique proudho- nienne de l'Etat et de l'autorité, on estimait que le système individualiste de production et de distribu- tion, ne saurait préservçr d'une rechute dans les mi- INTRODUCTION XVII . sères du monopole économique inséparablement lié à la restauration du pouvoir politique de l'Etat. On s'inspirait en même temps de cette idée, base de tout socialisme, que les produits de la nature et ceux du travail, intellectuel et physique, des générations pas- sées, en tant qu'ils servent d'instruments de produc- tion, ou sont employés à quelque besoin commun, ne doivent pas être appropriés par des individus. On se déclarait donc pour la propriété collective du sol, des matières primitives et des instruments de tra- vail, tout en laissant aux groupes producteurs ou aux communes réunissant les groupes fédérés, la liberté de choisir les moyens de répartitions. Toutefois, do- minait toujours cette idée, que chacun devrait 'rece- voir le produit entier de son travail personnel. La propagation de ces idées fui l'œuvre des inter- nationalistes suisses romands, français, belges, ita- liens et espagnols. Pour elles, Michel Bakounine et ses amis jurassiens en Suisse, Varlin en France, Cé- sar de Paepe en Belgique, Cafiero en Italie, et bon nombre d'autres, eurent d'ardentes luttes à soutenir contre des adversaires de toutes sortes, qu'ils ren- contrèrent dans le camp bourgeois, comme dans l'In- ternationale. Karl Marx lui-même, par ses machina- XyiII INTRODUCTION tiens souterraines et déloyales, qui avaient pour but de faire adopter son système comme doctrine offi- cielle par l'Internationale tout entière, montra com- bien l'autorité est abusive, fùt-elle même confiée à un homme intelligent et sincère tel qu'il était. Par son attitude, il contribua puissamment à ouvrir les yeux, à la grande majorité des internationalistes, sur les défauts inhérents à toute organisation autoritaire, et il les disposa en faveur de l'anarchie. Cette lutte dans l'Internationale entre les autori- taires et les anarchistes se termina donc en faveur de ces derniers. Si, après des défaites sanglantes et des persécutions acharnées en France, en Espagne, en Italie, l'organisation extérieure de l'Internationale fut disloquée^ mais jamais complètement anéantie, les idées collectivistes anarchistes continuèrent à être propagées jusqu'au temps où, après toutes ces luttes, vint une période de calme relatif. Dans cette période on examina de nouveau le fond de la doctrine de façon à l'élaborer plus complètement et dans un sens plus avancé, de même fit- on, — ce qui ne nous inté- resse pas ici — pour les questions de tactique. On se disait que tout système se proposant d'attri- buer équitablement à chacun le produit de son tra- INTRODUCTION XIX vai], devait être nécessairement imparfait et par con- séquent injuste, car tous les individus ne sont pas semblables et ils appliquent au même travail une fraction différente de force. Donc chacun des systè- mes généralement adoptés était, plus ou moins, cons- truit au proih de la majorité qui avait trouvé bon de l'adopter. De ces conceptions sortaient encore, fata- lement, la réglementation, la loi, l'Etat. On se disait encore qu'il est impossible de distinguer clairement les produits et les instruments de travail. La nourri- ture, le vêtement, etc., qui sont, pour l'un le produit d'un travail, sont pour l'autre ce que le charbon et l'huile sont pour la machine, c'est-à-dire des élé- ments indispensables pour le mettre en état de tra- vailler et par conséquent sont des instruments aussi nécessaires à la production que tout autre outil. Par- tant de ces raisonnements et de ces contradictions, on en arriva au communisme anarchiste, au système qui reconnaît que le communisme libre et spontané dans la production et dans la consommation, est la seule base solide d'une société. Une telle société, organisée d'après ce principe du communisme, pour- voit ainsi aux besoins quotidiens de chacun et lui assure toute facilité pour devenir un homme vrai- XX INTRODUCTION ment libre, libre selon sa conception individuelle el comme bon lui semble. C'est en 1876 — autant que Je le sache — que ces idées furent émises pour la première fois en public, au sein de l' Internationale. On les agitait déjà dans une petite brochure abstentionniste publiée au com- mencement de 1876, à Genève, par des proscrits lyonnais. La Fédération italienne de Tlnternationale fut la première fédération qui les adopta à son Con- grès d'octobre 1876, tenu près de Florence. Elles furent plus tard exprimées dans des journaux, dans des conférences jurassiennes et genevoises, par C. Cafiero, P. Kropotkine, Elisée Reclus et d'autres, puis dans le « Révolté » de Genève et de Paris, enfin, depuis ce temps, elles ont suscité une littérature déjà abondante. Répandues dans beaucoup de pays, ces idées nou- velles furent examinées et approfondies, elles prédo- minent maintenant presque partout où l'on trouve des anarchistes. Il devait se passer bien des années avant qu'elles fussent adoptées partout parles anciens collectivistes. En Espagne même, où l'Internatio- nale anarchiste avait pris si fortement racine, qu'a- près sept années d'existence souterraine et clandes- INTRODUCTION XXI tiiie elle revécut avec son ancienne vigueur, le collectivisme prévaut toujours, mais modifié dans un sens libertaire par la discussion et la critique soule- vées à son sujet. Mais partout ailleurs, sauf parmi les quelques individualistes d'Amérique, d'Angleterre et d'Australie, et les adhérents récemment gagnés à leurs idées en France et en Allemagne, le commu- nisme anarchiste est adopté en principe, bien que des divergences se produisent sur les détails, et sur les questions spéciales, comme cela doit se produire dans le développement d'une idée vivante, ayant horr'îur du dogme. Par exemple, de nos jours, le commu- nisme anarchiste est loin de souffrir de la renaissance de l'individualisme, il ne peut qu'en profiter, car le conimunisme n'est que le moyen par lequel on peut obtenir le plus haut développement individuel de tout homme ; quant aux limites entre le commu- nisme et l'individualisme, elles ne peuvent être fixes et invariables, elles doivent varier au contraire de mille façons, selon les besoins particuliers de chacun. C'est l'expérience seule qui pourra résoudre ces mille questions ; c'est donc aux communistes comme aux individualistes à hâter, chacun à sa manière, l'avéne- ment des temps où seront brisées les entraves qui XXII INTRODUCTION jusqu'à présent, s'opposent à la libre expérience. Ce rapide aperçu ne doit servir qu'à montrer la place qu'occupe Michel Bakounine dans l'histoire de l'anarchisme théorique et de faire comprendre par là, qu'il n'a pas pu arriver spontanément aux idées anarchistes actuelles; mais même ce qui peut dans ses vues nous paraître arriéré et obsolète doit être consi- déré, historiquement, comme marquant un pas en avant qu'il fit de sa propre initiative. Je n'ai donc pas, dans les pages qui précèdent, parlé des anarchistes plus ou moins solitaires de ce siècle qui, arrivant d'eux-mêmes à des idées plus avancées que celles des autres anarchistes de leur temps, ne réussirent ce- pendant pas à se faire entendre efficacement, ni à influer sur le grand courant des idées. Bien que leurs efforts n'aient pas été perdus, il est presque impos- sible, sans études spéciales, de déterminer leur influence sur le mouvement, tellement est grand l'ou- bli dans lequel la plupart d'entre eux sont tombés. Ce sont par exemple les communistes révolution- naires qui ont publié à Paris, en 1841, le journal clandestin « l'Humanitaire »; le groupe dit des « communistes matérialistes » qui paraît avoir pro- fessé les théories de la propagande par le fait et de IXTRODL'CTION XXIII l'expropriation individuelle, dès 18-17, qi-^and un grand procès mit fin à son action ; les Proudhoaiens révolutionnaires comme Ernest Cœurderoy et sur- tout Joseph Déjacque, le poète ouvrier, proscrit anar- chiste qui, entre autres, dans son journal « Le Liber- taire, «publié à New-York de i858 à 1861, non seulement arriva — comme le fit l'Internationale près de dix ans plus tard — au collectivisme anarchiste, mais encore, toujours de sa propre initiative, entrevit avec clarté le communisme anarchiste actuel, et émit, sur la tactique et les moyens révolutionnaires, des opinions analogues à celles qui prévalent de nos jours. Mentionnons encore Bellegarrigue, l'Italien Pisacane, mort les armes à la main à Sapri en iSSj, etc. C'est donc comme matériaux pour servir à l'his- toire des théories anarchistes que je publie ces frag- ments de l'œuvre théorique de Bakounine. Si l'on voulait choisir selon les besoins d'une propagande immédiate, on trouverait alors bien d'autres écrits de lui, inspirés par la plus grande ardeur révolution- naire, au lieu de ces études scientifiques. Je vais maintenant donner quelques éclaircisse- ments historiques sur les pièces qui sont contenues dans ce volume. S.X1V INTRODUCTION I. Fédéralisme, Sociamsme et Antithéoi.ogismh Bakounine vint de Naples en Suisse, pour assister au premier Congrès de la Paix, tenu à Genève en septembre 1867. Il fut élu membre du Comité cen- tral de la nouvelle « Ligue de la Paix et de la Lib3rté, » siégeant à Berne. Pendant l'année sui- vante, il habitait les environs de Vevey et de Clarens d'où il se rendait à Berne pour assister aux réu- nions générales du Comité central. Ce fut probable- ment dans la séance du 26 octobre 1867 que, d'accord avec d'autres membres du comité, les russes Ogarev et Joukowsky, les polonais Mroczkowski et Zagorski et M. Naquet, délégué français, il proposa au comité d'adopter un programme nettement socialiste, anti- autoritaire et anti-religieux : c'était son programme tout entier, qu'il avait déjà, en peu de mots, exposé dans un discours prononcé aux Congrès de Genève'. • Ces mêmes vues se trouvent exposées dans les dé- 1. Ce discours se trouve imprime dans les « Annales » de ce Congrès, mais d'après un manuscrit de Bakounine, écrit quel- ques mois après le Congrès, en vue de la publication des « An- nales » (1868}. INTRODLCTIOM XXV clarations de principes de la « Fraternité Internatio- nale », existant depuis 1864. Comme preuve du zèle de Bakouniae, à propager ces ide'es dans tous les mi- lieux où il avait l'espoir qu'elles eussent une in- fluence, nous citons une des premières ébauches qui contiennent ces théories, peut-être même la première qui existe encore. C'est un manuscrit qui a pour ti- tre: « Catéchisme de la Franc-Maçonnerie moderne» *. On trouvedans cette œuvre ce passage, qu'on retrouve presquetextuellement dans des écrits bien postérieurs: « Dieu est, donc l'homme est esclave. L'homme est libre, donc il n'y a point de Dieu. — Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant choi- sissons ». Ce manuscrit doit dater de la période du séjour de Bakounine à Florence, période pendant laquelle il était en relation avec des membres influents de la Franc-Maçonnerie italienne, avant la fondation de l'Internationale; quand il essaya de fonder la « Fra- ternité internationale » et en établit certainement le I . Ce manuscrit commence ainsi : « Pour redevenir un corps vivant et utile, la Franc-Maçonnerie doit reprendre sérieuse ment le service de l'humanité. Mais quelle signification ont au jourd'hui ces mots : Service de l'humanité ? »... XXVI INTRODUCTION programme. Ou bien, le mamiscrit date-t-il des an- nées 1865-67, et de Naples. On retrouve encore les idées de cette période exprimées presque avec les mêmes mots que dans les « Catéchismes révolution- naires », dans un article de la « Démocratie » de Pa- ris (en 1868). Je ne connais pas quelle fut la décision prise par le co- mité de Berne au sujet de cette « Proposition motivée ». De plusieurs lettres adressées, à cette époque, à des amis de Bakounine, par un membre du bureau de la « Ligue » de Berne, et des manuscrits et épreuves existant encore, il résulte que les résolutions au sujet de cette publication varièrent. « La publication du mé- moire doit se faire sous forme de supplément au jour- nal» dit une lettre du 10 novembre 1867, mais le jour- nal ne paraissait pas encore à cette époque. D'après une autrelettre du 21 décembre 1867, il y eut tin arrange- ment postérieur, d'après lequel l'imprimerie Rieder et Simmen devait commencer l'impression du mé- moire que la librairie Georg, de Genève, devait publier sous forme de brochure ou de volume. Le i5 décembre on écrit encore de Berne que Bakou- nine doit avoir recule même jour les épreuves de la deuxième feuille ; enfin le 26 décembre on écrit ; INTRODUCTION XX.VII « la première feuille de la brochure Bakounine est imprimée à 3ooo exemplaires. » La suite de cette correspondance manque. Tout ce que je puis affirmer^ c'est que 80 pages, grand in-8°, furent composées d"après une copiedu manuscrit fâiie par un ami russe de Bakounine. Cette copie, dont la dernière panie existe, ne contientqu'un seul mot (« l'a- pôire ») de plus que la dernière ligne de la page 80 des épreuves. Il existe du texte antérieur des manus- crits originaux, et même plusieurs rédactions de certaines parties^ ainsi que huit pages et demie, im- primées en épreuves (pag. 34-42), d'une autre ver- sion fort intéressante. J'en conclus donc que, pour des raisons inconnues, Bakounine n'écrivit pas lui- même plus que ces quatre-vingts pages. L'ouvrage, commencé sous forme de proposition motivée d'un programme adressé au comité de la Jigue, était devenu une œuvre d'investigation, toute personnelle, sur l'origine de la religion., de l'Etat, etc. Le titre de : « Proposition motivée des Russes membres du comité central » fut changé en celui de : « Proposition motivée au comité central... par M. Bakounine ». Bakounine aurait peut-être même ôté tout à fait le caractère de « Proposition » à cet ou- XXVIII INTRODUCTION vrage, en le publiant sous le titre de : « La question révolutionnaire, Fédéralisme, Socialisme et Antithéo- logisme », ainsi qu'il l'écrit dans le manuscrit, da- tant delà même époque, d'un autre livre qui devait s'appeler « La question révolutionnaire dans les pays russes et en Pologne, » livre qui ne fut pas non plus publié. J'ignore les raisons qui empêchèrent définitivement la publication de cet ouvrage, à la composition duquel Bakounine avait mis beaucoup de soins, et dont il se servit fréquemment dans la rédaction d'écrits postérieurs. Je n'essaie pas de chercher une raison intérieure qui expliquerait cette non publication. Il y eut dans la vie de Bakounine tant d'incidents extérieurs, tant d'événements accidentels, que des hypothèses basées sur des raisons intérieures ne seraient que des spécu- lations erronées. IL Série d'articles de Bakounine publiée dans le « Progrès » du Locle, du i"mars au 2 octobre 1869. Dans la partie inachevée de « l'Antithéologisme » Bakounine avait l'intention d'exposer ses idées sur INTRODUCTION XXIX l'origine de l'Etat et sur celle de la religion. On trouve quelques-unes de ces idées exposées dans des arti- cles du « Progrès » du Locle de 1869. C'est pour cela que je réédite ces articles ici, le journal étant aujourd'hui à peu près introuvable, même dans de grandes bibliothèques suisses. Malheureusement, là non plus,JBakounine neparvint pas à mènera bonne fin ses investigations. La première ébauche de ces articles se trouve dans une conférence faite à la section de l'Alliance de Genève, le i3 février 1869. On lit à ce sujet, dans un manuscrit des « Procès-verbaux des conférences de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, groupe de Genève » : La parole au citoyen Bakounine pour lire son discours sur l'histoire de la bourgeoisie et de la position qu'occupe celle-ci vis-à-vis des clas- ses ouvrières ». Sur la proposition qui fut faite d'imprimer ce discours, « le citoyen Bakounine, ré- pondant au préopinant, dit, qu'il publiera son dis- cours à un prix très minime. » Mais quelques jours après, Bakounine se rendit — pour la première fois, — dans le Jura où, le 11 février 1869, au cercle international du Locle, il donna une conférence sur « La philosophie du peuple ». Cette conférence b XXX INTRODUCTION était divisée en deux parties, l'une traitant de ft ^a question religieuse » l'autre faisant « l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa gran- deur et de sa décadence '». Au lieu de «livrer le texte complet à l'impression » (comme dit aussi le Pro- grès », 1. c), Bakounine fît, dès son retour à Genève, des articles pour le « Progrès ». Ecrits d'abord sous forme de lettres aux compagnons des montagnes, ces articles se transformèrent peu à peu en investigations théoriques dans le genre de « l'Antithéologisme »; malheureusement, celte fois-ci encore, elles furent in- terrompues à une époque qui coïncide avec celle du départ de Bakounine, de Genève pour Locarno «. 1. Voir le « Progrès » du 1er mars I869, p. 2, où se trouve un bref résumé de ces deux discours. 2. La première lettre est datée « Genève, le 23 février I869. » Le 27 février, dans la section de l'Alliance, Bakounine donna un rapport sur son voyage dans le Jura ; ce fut dans cette même séance que Fanelli déposa un rapport sur le voyage qu'avec deux amis il avait fait en Espagne, pour y poser les base? de l'In- ternationale ; l'un et l'autre de ces deux voyages fut plein de suc- cès et donna une initiative puissante au mouvement révolution» naireet anarchiste du Jura et de l'Espagne. INTRODUCTION XXXI m. — « Dieu ET l'Etat. » Une fois encore, Bakounine se proposa de placer devant le public l'ensemble de ses idées : ce fut, comme toujours, par un écrit d'occasion qui se dé- veloppa en un grand ouvrage. Pour en retracer l'origine il faut d'abord examiner l'action politique et littéraire de Bakounine durant la guerre franco- allemande de 1870-71. Le 26 juillet 1870, Bakounine revint de Genève, par Neuchâtel, à Locarno. Il commença à exposer, après les premières défaites, ses idées sur la méthode révolutionnaire, qu'il fallait adopter pour d'abord résister à l'invasion, ensuite pour faire une révolution sociale. C'est sous forme de « Lettres à un Français », qu'il présenta ses vues. Une édition de ces lettres, abrégée cependant et arrangée de manière àlui don- ner la forme d'un écrit d'actualité, fut publiée, à Neu- châiel, vers la deuxième moitié de septembre 1870*. Le 9 septembre Bakouoine partit de Locarno par I. J'ai appris que le manuscrit fut écrit les 2 5 et 27 août et le a se tembre. XXXII INTRODUCTION Berne, pour Lyon. Il quitta Lyon, après les événe- ments du 29 septembre, pour se rendre à Marseille le lendemain. Mais, voulant me borner à noter son ac» tion littéraire à cette époque, Je reviens à ses écrits. Nous avons de lui d'autres « Lettres à un Français », et une étude inachevée : « Le Réveil du peuple », dont la dernière partie paraît déjà être écrite lors du séjour à Marseille. Il existe aussi un commencement d'une lettre à M. Esquiros, pour lui exposer les mêmes idées, ainsi qu'une lettre à un ami de Lyon (Palix), écrite à l'époque où il quittait cette ville. Toutefois, moins encore qu'à Lyon, réussit-il^ à Marseille, à faire prévaloir ses idées de résistance à l'invasion par la révolution sociale faite sur des bases fédéralistes. Voici des extraits d'une lettre écrite, le 23 octo- bre 1870 à un ami russe : «... quand tu auras reçu cette lettre, Je serai en route et tout près de Barcelone et peut-être même déjà à Barcelone. Je dois quitter celte place, parce que Je n'y trouve absolument rien à faire, et Je doute que tu trouves quelque chose de bon à faire à Lyon. — Mon cher. Je n'ai plus au- cune foi dans la Révolution en France. Ce peuple n'est plus révolutionnaire du tout. — Le peuple lui- même y est devenu doctrinaire, raisonneur et bour- INTRODUCTION XXXIII geois comme les bour-;eois... Les bourgeois sont odieux. Ils soat aussi féroces que stupides — et comme la nature policière est dans leurs veines — on dirait des sergents de ville et des procureurs gé- néraux en herbe ! — A leurs infâmes calomnies je m'en vais repondre par un bon petit livre où je nomme toutes les choses et toutes les personnes par leur nom. — Je quitte ce pays avec un profond désespoir dans le cœur,.. » Dans cette lêiire nous trouvons le premier projet du livre dont « Dieu et l'Etat », publié en 1882 par G. Cariero et E. Reclus^ est un fragment. Bakounine ne se rendit pas en Espagne mais bien, quelques jours après cette lettre, à Locarno *, par Gê- nes. Là son projet prit une forme plus précise. Dans une lettre à un p^ai de Genève, du 19 novembre, il dit (en russe), que maintenant il n'écrit pas une brochure mais un livre entier, ei il prit des arrange- ments pour le faire publier à Genève. Bien que la première partie de ce nouveau livre se rattache aux « Lettres à un Français » et aux événements de France, I. Voir le récit de son départ de Marseille, publié par Ch. Alerini dans le Bulletin de la Fédération jurassienne ... , le i»' octobre 1876. XÏXIV INTRODUCTION Bakounine s'y place bientôt sur le terrain philosophi- que et il y reste. Dans son exemplaire du « Cours de Philosophie positive » d'Auguste Comte, on trouve, en marge, notées les dates du lo, t2, 17 et 18 décem- bre et de ces études sortit un long manuscrit (ina- chevé) dont les pages 82 à 256 existent encore. Ce manuscrit, après une discussion sur la situation en France (dont le commencement, de la page i à la page 81, manque) : et quelques pages sur le socia- lisme, prend, dès la page 107, le titre : « Appendice, considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur r homme », Quoique écrit d'abord comme « Appendice » aux nages i à 107 de ce manuscrit il est cité dans plusieurs passages du manuscrit de « Dieu et l'Etat » comme « Appendice» à ce manuscrit qui lui est postérieur ; il aura donc probablement été remanié avant la publication. Enfin, vraisemblablement en février et jusqu'aux premiers jours de mars 1871, Bakounine écrivit un manuscrit de 040 pages qui, bien qu'épars en trois pays difiérents, existe aujourd'hui encore, à l'excep- tion de trois pages. La première livraison de cette œuvre fut d'abord imprimée à l'Imprimerie coopérative de Genève, sous INTRODUCTION XXXV le titre : « La Rcvoliuioii sociale ou la diciaïuie mi- litaire » (pages là i38 du manuscrit) mais, l'impres- ion étant très peu correcte, deux errata et un nou- eau titre : « L'Empire knoutogermanique et la Ré- volution sociale n, furent composés à Neuchâtel, et a brochure (mille exemplaires) fut publiée dès la fin de mai 1871. On avait encore composé à Genève les pages i38 à 148 du manuscrit (Jusqu'au 20 mars) et cette partie s'intitulait : « Sophismes historiques de l'école doc- trinaire des Communistes allemands ». On voulait continuer à publier l'ouvrage, en livraisons et en bro- chures,à Neuchâtel; le manque d'argent empêcha cette publication et, en septembre 1 871, le projet fut défi- nitivement abandonné. C'est alors que, déjà, Bakou- nine envoya à Neuchâtelle manuscrit de « La Théo- logie politique de Mazzini et llaternationale » qui fut publié immédiatement. En efïet, en août 1871, par une première lettre, publiée, en italien, comme sup- plément au « Gazzettino Rosa » de Milan et, en fran- çais, dans la « Liberté » de Bruxelles^ Bakounine avait entrepris une polémique ardente contre les idées mazziniennes, polémique qui, avec les ajïaires de l'Internationale, la résistance aux ambitions des au- XXXVl INTRODUCTION toritaires, l'absorba pendant cet hiver; et pour cette polémique, il tira beaucoup d'arguments de ce livre inédit. Cène fut qu'après l'issue heureuse de la lutte pour la liberté dans l'Internationale, c'est-à-dire après le Congrès de Saint-Imier, en septembre 1872, que Bakounine se remit à rédiger de nouveau cette deuxième partie: « Sophismes historiques... »;les pages 3 à 75 de ce manuscrit, des derniers mois de 1872, existent encore. Les pages 149 à 210 et 214 à 2^7 du grand manus- crit de 3^0 pages, furent publiées en 1882 sous le litre de « Dieu et l'Etat, » à Genève (nouvelle édi- tion : Paris, aux bureaux de la Révolte, 1893) '. Comme il n'entrait pas dans les intentions des édi- teurs, de publier une édition littérale, ils ont corrigé le texte en maint endroit pour le rendre en français plus correct. Cette brochure, telle qu'elle fut éditée, a été traduite depuis en italien, espagnol, roumain, anglais, allemand, hollandais et polonais. I. Quant aux pages 2 1 1 à 2i3, je n'ai pas pu les retrouver: mais une page au moins a été entre les mains des éditeurs de « Dieu et l'Etat » et comme les pages 149 à 210 et les pages 2143247 sont gardées dans différents pays, la perte tem- poraire ou définitive de ces quelques pages peut s'expliquer. INTRODUCTION XXXVIl Les pages 24S à 340 restent inédites en français '. (Il existe encore 24 pages d'une rédaction antérieure des pages 248 à 279 et d'autres versions rejetées de quelques autres parties du manuscrit). Mais ces pages, formant la suite, qu'on croyait perdue, de « Dieu et l'Etat » sont celles qui méritent d'être pu- bliées avant tout, malgré qu'elles produisent une certaine désillusion; car le manque du sens des pro- portions se trahit de nouveau dans la première par- tie, qui est le résumé détaillé de la philosophie éclec- tique bourgeoise de la première moitié de ce siècle. Un Jour on fera une édition de toute cette oeuvre manuscrite avec 1' « Appendice » qui donnera fidè- lement le texte original de « l'Empire knoutogerma- nique » et de « Dieu et l'Etat ; » là, on insérera ce résumé ; ici, voulant surtout insister sur la partie théorique de l'œuvre, je donne les fragments théo- riques les plus intéressants de ce manuscrit, malheu- reusement inachevé. En concluant, il faut encore expliquer pourquoi le manuscrit est resté inachevé. Les dernières par- I. J'en ai publié des extraits, traduits en anglais, dans le jour- nal anarchiste mensuel de Londres a Liberty » des mois de mai à septembre 1894. XXXVIII INTRODUCTION ti es furent écrites, en mars 1871, à Locarno, et le voyage, d'une quinzaine de jours, que fit Bakounine à Florence, à cette époque, interrompit ce travail. Quand Bakounine revint à Locarno, on était en pleine Commune et il se rendit dans le Jura, à Son- villier et au Locle, pour s'occuper de la révolution en France, plutôt que d'un livre qui était devenu si purement théorique. 11 y écrivit aussi le manuscrit de trois conférences qu'il donna, en avril ou mai 1871, àSonvillier. Après la Commune, il rentra à Locarno, mais, comme j'ai dit plus haut, ne voyant plus d'occasion de publier la suite de la première bro- chure, il renonça à terminer son manuscrit. Donc, et bien que Bakounine ne soit jamais par- venu à présenter un ensemble complètement élaboré de ses idées, on voit qu'il tenta de le faire de son mieux et il existe encore assez d'écrits inéditsdans les- quels il étudie à fond quelque question écartée dans cevolume ; par exemple un manuscrit inachevé de 36 pages: « Delà nature historique de l'Etat. Le prin- cipe de l'Etat » etc. En général, les écrits inédits se divisent en écrits ayant pour but la propagande des idées de l'Internationale antiautoritaire, en écrits de polémique contre Marx et Mazzini, en écrits sur les INTRODUCTION XXXIX questions slaves et en fragments de cette grande œuvre de ihcorie, dont font partie ceux qui sont imprimés dans ce volume '. J'ai publié le texte des manuscrits et des épreuves sans altération aucune. Quant aux articles tirés du Progrès du Locle, je n'en connais pas le manuscrit original; mais il est fort probable que ce texte a été remanié un peu par le rédacteur de ce journal, de même que le texte de « Dieu et l'Etat », imprimé en 1882, l'a été par l'un des deux éditeurs. Moi, je suis ennemi de l'uniformité incolore à laquelle on arrive trop souvent si de telles corrections ne sont pas faites avec la plus grande habileté. On va donc lire dans ce livre les œuvres de Bakounine, telles qu'il les écrivit lui-même. II novembre 1894. N. I. Jusqu'ici on a publié des parties ou extraits de ces manus- crits inédits dans le Trav/zilleur de Genève, 1878 (sur la Com- mune de Paris; réimprimé, en 1892, dans les Entretiens Poli- tiques et Littéraires de Paris), dans le supplément littéraire de XL INTRODUCTION la Révolte, dans la Société nouvelle de Bruxelles (août 1894), dans la Lotta sociale de Milan (janvier 1894) et dans Liberty de Londres (1894); en brochure: « Dieu et l'Etat » (Genève 1882; Paris 1893) et une brochure italienne contre Mazzini Ancona 1886, d'abord publiée dans le Paria d'Ancone.) r r FEDERALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME PROPOSITION MOTIVEE AU Comité Central DE LA Ligue de la Paix et de la Liberté par M. BAKOUNINE Genève"^. Messieurs, L'œuvre qui nous incombe aujourd'hui, c'est d'or- ganiser et de consolider détinitivement la Ligue de la Paix et de la Liberté, en prenant pour base 1er principes qui ont été formulés par le comité directeur 1. C'est le titre définitif adopté dans les épreuves corrigées; l'épreuve contenait le sous-titre : Proposition des Russes, ment' bres du comité central de la L. de la P. et de la L. et le manuscrit de Bakounine (in-4, p. 1) donne pour titre: Proposition motivée I 2 ŒUVRES DE BAKOUNINE précédent et votés par le premier Congrès. Ces prin- cipes constituent désormais notre charte, la base obli- gatoire de tous nos travaux postérieurs. Il ne nous est plus permis d'en retrancher la moindre partie ; mais nous avons le droit et même le devoir de les développer. Il nous paraît d'autant plus urgent de remplir au- jourd'hui ce devoir, que ces principes, comme tout le monde le sait ici, ont été formulés à la hâte, sous la pression de la lourde hospitalité genevoise... Nous les avons ébauchés pour ainsi dire entre deux orages, forcés que nous étions d'en amoindrir l'expression, pour éviter un grand scandale qui aurait pu aboutir à la destruction complète de notre œuvre. Aujourd'hui que, grâce à l'hospitalité plus sincère et plus large de la ville de Berne, nous sommes libres de toute pression locale, extérieure^ nous devons ré- tablir ces principes dans leur intégrité, rejetant de côté les équivoques comme indignes de nous, indi- gnes de la grande œuvre que nous avons mission de fonder. Les réticences, les demi-vérités, les pensées châtrées, les complaisantes atténuations et conces- sions d'une lâche diplomatie, ne sont pas les éléments dont se forment les grandes choses : elles ne se font des Russes^ membres du comité permanent de la Ligue de la Paix et de la Liberté ; (appuyée par M. A lexandre Naquet, dé- légué français et par MM. Valérien Mroc:{kowski et Jean Za» gorski, dclégues polonais). FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 2 qu'avec des cœurs haut places, un esprit juste ei ferme, un but clairement détermine et un grand cou- rage. Nous avons entrepris une bien grande chose, messieurs, élevons-nous à la hauteur de notre en- treprise : grande ou ridicule, il n y a point de milieu, et pour qu'elle soit grande, il faut au moins que par notre audace et par notre sincérité nous devenions grands aussi. Ce que nous vous proposons n'est point une dis- cussion académique de principes. Nous n'ignorons pas que nous nous sommes réunis ici principalement pour concerter les moyens et les mesures politiques nécessaires à la réalisation de notre œuvre. Mais nous savons aussi qu'en politique il n'est point de pratique honnête et utile possible, sans une théorie et sans un but clairement déterminés. Autrement, tout inspirés que nous sommes des sentiments les plus larges et les plus libéraux, nous' pourrions abou- tir à une réalité diamétralement opposée à ces senti- ments : nous pourrions commencer avec des convic- tions républicaines, démocratiques, socialistes, — et finir comme des Bismarckiens ou comme des Bona- partistes, Nous devons faire trois choses aujourd'hui : l'Etablir les conditions et préparer les éléments d'un nouveau Congrès ; 2° Organiser notre Ligue, autant que faire se pourra, 4 ŒUVRES DE BAKOUNINE dans tous les pays de l'Europe, l'étendre même en Amérique, ce qui nous paraît essentiel, et instituer dans chaque pays des comités nationaux et des sous- comités provinciaux, en laissant à chacun d'eux toute l'autonomie légitime, nécessaire, et en les subordon- nant tous hiérarchiquement au Comité central de Berne. Donner à ces comités les pleins pouvoirs et les instructions nécessaires pour la propagande et pour la réception de nouveaux membres. 3" En vue de cette propagande, fonder un journal. N'est-il pas évident que pour bien faire ces trois choses, nous devons préalablement établir les prin- cipes qui, en déterminant de manière à ne plus lais- ser de place à aucune éqvivoque, la nature et le but de la Ligue, inspireront et dirigeront d'un côté toute notre propagande tant verbale qu'écrite, et de l'autre, serviront de conditions et de base à la réception de nouveaux adhérents. Ce dernier point, messieurs, nous paraît excessivement important. Car tout l'ave- nir de notre Ligue dépendra des dispositions, des idées et des tendances tant politiques que sociales, tant économiques que morales, de cette foule de nou- veaux-venus auxquels nous allons ouvrir nos rangs. Formant une institution éminemment démocratique, nous ne prétendrons pas gouverner notre peuple^ c'est- à-dire, la masse de nos adhérents, de haut en bas ; et du moment que nous nous serons bien constitués, FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 5 nous ne nous permettrons jamais de leur imposer d'autorité nos idées. Nous voulons au contraire que tous nos sous-comités provinciaux et comités natio- naux, jusqu'au comité central ou international lui- même, élus de bas en haut par le suffrage des adhé- rents de tous les pays, deviennent la fidèle et obéis- sante expression de leurs senùments, de leurs idées et de leur volonté. Mais aujourd'hui, précisément parce que nous sommes résolus de nous soumettre en tout ce qui aura rapport à l'œuvre commune de la Ligue, aux vœux de la majorité, aujourd'hui que nous sommes encore un petit nombre, si nous vou- lons que notre Ligue ne dévie jamais de la pre- mière pensée et de la direction que lui ont impri- mées ses initiateurs, ne devons-nous pas prendre des mesures pour qu'aucun ne puisse y entrer avec des tendances contraires à cette pensée et à cette di- rection ? Ne devons-nous pas nous organiser de ma- nière à ce que la grande majorité de nos adhérents reste toujours fidèle aux sentiments qui nous inspi- rent aujourd'hui, et établir des règles d'admission telles que, lors même que le personnel de nos comi- tés serait changé, l'esprit de la Ligue ne change ja- mais. Nous ne pourrons atteindre ce but qu'en établissant et en déterminant si clairement nos principes, qu'au- cun des individus qui y seraient d'une manière ou 6 ŒUVRES DE BAKOUNINE d'une autre contraire, ne puisse jamais prendre place parmi nous. Il n'y a pas de doute que, si nous évitons de bien pré- ciser notre caractère réel, le nombre de nos adhérents pourra devenir depuis plus fort. Nous pourrions même dans ce cas, comme nous l'a proposé le délégué de Bâle, M. Schmidlin, accueillir dans nos rangs beau- coup de sabreurs et de prêtres, pourquoi pas des gen- darmes? — ou comme vient de le faire la Ligue de ]a Paix, fondée à Paris sous la haute protection im- périale, par MM. Michel Chevalier et Frédéric Passy, supplier quelques illustres princesses de Prusse, de Russie ou d'Autriche, de vouloir bien accepter le ti- tre de membres honoraires de notre association. Mais, dit le proverbe, qui trop embrasse, mal étreint : nous achèterions toutes ces précieuses adhésions au prix de notre annihilation complète, et parmi tant d'équi- voques et de phrases qui empoisonnent aujourd'hui l'opinion publique d l'Europe, nous ne serions qu'une mauvaise plaisanterie de plus. Il est évident, d'un autre côté, que si nous procla- mons hautement nos principes, le nombre de nos adhérents sera plus restreint ; mais ce seront du moins des adhérents sérieux^ sur lesquels il nous sera permis de compter, — et notre propagande sin- cère, intelligente et sérieuse n'empoisonnera pas, — elle moralisera le public. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 7 Voyons donc quels sont les principes de notre nou- velle association? Elle s'appelle Ligue de la Paix et de la Liberté. C'est déjà beaucoup ; par là nous nous distinguons de tous ceux qui veulent et qui cherchent la paix à tout prix, même au prix de la liberté et de l'humaine dignité. Nous nous distinguons aussi de la société anglaise de la paix qui, faisant abstraction de toute politique, s'imagine qu'avec l'organisation ac- tuelle des Etats en Europe la paix est possible. Con- trairement à ces tendances ulirapacifiques des sociétés parisienne et anglaise, notre Ligue proclame qu'elle ne croit pas à la paix et qu'elle ne la désire que sous la condition suprême de la liberté. La liberté est un mot sublime qui désigne une bien grande chose et qui ne manquera Jamais d'électriser les cœurs de tous les hommes vivants, mais qui néan- moins demande à être bien déterminée, sans quoi nous n'échapperonspasàréquivoque,etnous pourrions voir des bureaucrates partisans de la liberté civile, des mo- narchistes constitutionnels, des aristocrates et des bourgeois libéraux^ tous plus ou moins partisans du privilège et ennemis naturels de la démocratie, venir se placer dans nos rangs et constituer une majorité parmi nous sous le prétexte, qu'eux aussi aiment la li- berté. Pour éviter les conséquences d'un si fâcheux més- en-endu, le Congrçs de Genève a proclamé qu'il dé- 5 ŒUVRES DE BAKOUNINE sire « fonder la paix sur la démocratie et sur la li- berté », d'où il suit que, pour devenir membre de notre Ligue, il faut être démocrate. Donc en sont ex- clus tous les aristocrates, tous les partisans de quelque privilège, de quelque monopole ou de quelque exclu- sion politique que ce soit, je mot de démocratie ne voulant dire autre chose que le gouvernement du peu- ple par le peuple et pour le peuple, en comprenant sous cette dernière dénomination toute la masse des citoyens, — et aujourd'hui il faudrait ajouter, des citoyennes aussi, — qui forment une nation. Dans ce sens nous sommes certainement tous dé- mocrates. Mais nous devons en même temps reconnaître, que ce terme : démocratie ne suffît pas pour bien déter- miner le caractère de notre Ligue, et que, comme ce- lui de liberté, considéré à part, il peut prêter à l'équi- voque. N'avons-nous pas vu, dès le commencement de ce siècle, en Amérique, les planteurs, les esclava- gistes du Sud et tous leurs partisans des Etats-Unis du Nord s'intituler des démocrates.^ Le césarisme moderne avec ses hideuses conséquences, suspendu comme une horrible menace sur *out ce qui s'appelle humanité en Europe, ne se dit-il point également démocrate? Et même l'impérialisme moscovite et saint-pétersbourgeois, l'Etat sans phrases, cet idéal de toutes les puissances militaires et bureaucratiques FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 9 centralisées, n'est-ce pas au nom de la démocratie qu'il a écrasé dernièrement la Pologne? Il est évident que la démocratie sans liberté ne peut nous servir de drapeau. Mais qu'est-ce que la démo- cratie fondée sur la liberté si ce n'est la République? L'alliance de la liberté avec le privilège crée le régime monarchique constitutionnel, mais son alliance avec la démocratie ne peut se réaliser que dans la Républi- que. Par mesure de prudence, que nous n'approuvons pas, le Congrès de Genève, dans ses résolutions, a cru devoir s'abstenir de prononcer le mot de république. Mais en proclamant son désir « de fonder la paix sur la démocratie et sur la liberté «, il s'est implicitement posé comme républicain. Donc notre Ligue doit être démocratique et républicaine en même temps. Et nous pensons, messieurs^ que nous sommes ici tous républicains dans ce sens, que poussés par les conséquences d'une inexorable logique, avertis par les leçons à la fois si salutaires et si dures de l'histoire, par toutes les expériences du passé, et surtout éclai- rés par les événements qui ont attristé l'Europe depuis i8^8, aussi bien que par les dangers qui la menacent aujourd'hui, nous sommes tous également arrivés à cette conviction : que les institutions monarchiques sont incompatibles avec le règne de la paix, de la jus- tice et de la liberté. Quant à nous, messieurs, comme socialistes russes 10 ŒUVRES DE BAKOUNINE et comme slaves, nous croyons devoir franchement ûéclarer, que, pour nous, ce mot de république n'a d'autre valeur que cette valeur toute négative : celle d'être le renversement ou l'élimination de la monar- chie; et que non seulement il n'est pas capable de nous exalter, mais qu'au contraire, toutes les fois qu'on nous représente la république comme une so- lution positive et sérieuse de toutes les questions du jour, comme le but suprême vers lequel doivent ten- dre tous nos efïorts, — nous éprouvons le besoin de protester. Nous détestons la monarchie de tout notre cœur; naus ne demandons pas mieux que de la voir renver- sée sur toute la surface de l'Europe et du monde, et nous sommes convaincus, comme vous, que son abo- lition est une condition sine qua non de l'émancipa- tion de l'humanité. A ce point de vue, nous som- mes franchement républicains. Mais nous ne pensons pas qu'il suffise de renverser la monarchie pour éman- ciper les peuples et leur donner la justice et la paix. Isous sommes fermement persuadés au contraire, qu'une grande république militaire, bureaucratique et politiquement centralisée peut devenir et nécessai- rement deviendra une puissance conquérante au de- hors, oppressive à l'intérieur, et qu'elle sera incapa- ble d'assurer à ses sujets, lors même qu'ils s'appelle- raient des citoyens, le bien-être et la liberté. N'avons- FioÉRALlSME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I I nous pas vu la grande nation française se constituer deux fois en république démocratique, et deux fois perdre sa liberté et se laisser entraîner à des guerres de conquête? Attribuerons-nous, comme le font beaucoup d'au- tres, ces rechutes déplorables au tempérament léger ^^ aux habitudes disciplinaires historiques du peuple français qui, prétendent ses détracteurs, est bien ca- pable de conquérir la liberté par un élan spontané^ orageux, mais non d'en jouir et de la pratiquer? Il nous est impossible, messieurs, de nous associer à cette condamnation d'un peuple entier^ l'un des plus intelligents de l'Europe. Nous sommes donc convain- cus que si, à deux reprises différentes, la France a perdu sa liberté et a vu sa république démocratique se transformer en dictature et en démocratie militai- res, la faute n'en est pas au caractère de son peuple, mais à sa centralisation politique qui, préparée de longue main par ses rois et ses hommes d'Etat, personnifiée plus tard dans celui que la rhétorique complaisante des cours a appelé le Grand Roi, puis poussée dans l'abîme par les désordres honteux d'une monarchie décrépite, aurait péri certainement dans la boue, si la Révolution ne l'avait relevée de ses mains puissantes. Oui, chose étrange, cette grande révolution qui, pour la première fois dans l'histoire, avait proclamé la li- berté non plus du citoyen seulement^ mais de l'homme. 12 ŒUVRES DE BAKOUNINE — se faisant l'héritière de la monarchie qu'elle tuait, avait ressuscité en même temps cette négation de toute liberté : la centralisation et l'omnipotence de l'Etat. Reconstruite de nouveau parla Constituante, com- battue, il est vrai, mais avec peu de succès par les Gi- rondins, cette centralisation fut achevée par la Con- vention Nationale. Robespierre et Saint-Just en furent les vrais restaurateurs : rien ne manqua à la nou- velle machine gouvernementale, pas même l'Etre su- prême avec le culte de l'Etat. Elle n'attendait plus qu'un habile machiniste pour montrer au monde étonné toutes les puissances d'oppression dont elle avait été munie par ses imprudents constructeurs... et Napoléon I"se trouva. Donc cette Révolution, qui n'avait été d'abord inspirée que par l'amour de la li- berté et de l'humanité, par cela seul qu'elle avait cru pouvoir les concilier avec la centralisation de l'Etat, se suicidait elle-même, les tuait, n'enfantant rien à leur place que la dictature militaire, le Césarisme. N'est-il pas évident, messieurs, que pour sauver la liberté et la paix en Europe, nous devons opposer à cette monstrueuse et oppressive centralisation des Etats militaires, bureaucratiques, despotiques^ monar- chiques constitutionnels ou même républicains, le grand, le sa\\xia\vt principe du Fédéralisme, — prin- cipe dont les derniers événements dans les Etats-Unis de l'A.^érique du Nord nous ont donné d'ailleurs une démonstration triomphante, FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTlTHÉOLOGlSME l3 Désormais il doit être clair pour tous ceux qui veu- lent réellement l'émancipation de l'Europe) que tout en conservant nos sympathies pour les grandes idées socialistes et humanitaires énoncées par la Révolu- tion française, nous devons rejeter sa politique d'E- tat et adopter résolument la politique de la liberté des Américains du Nord LE FEDERALISME. Nous sommes hsureux de pouvoir déclarer que ce principe a été unanimement acclamé par le Congrès de Genève. La Suisse même, qui, d'ailleurs, le pra- tique aujourd'hui avec tant de bonheur, y a adhéré sans restriction aucune et l'a accepté dans toute la largeur de ses conséquences. Malheureusement, dans les résolutions du congrès, ce principe a été très mal formulé et ne se trouve même qu'indirectement men- tionné, d'abord à l'occasion de la Ligue que nous devons établir, et plus bas, en rapport avec le journal que nous devons rédiger sous le nom a d'Etats-Unis de l'Europe », tandis qu'il aurait dû, selon nous, oc- cuper la première place dans notre déclaration de prlnclpe^. C'est une lacune très fâcheuse et que nous devons Fl^DÉRALISME, SOCIALISME ET ANTlTHEOLOGISMli l5 nous empresser de combler. Conformément au sen- timent unanime du Congrès de Genève, nous devons proclamer: i°Que pour faire triompher la libené, la justice et la paix dans les rapports internationaux de l'Europe, pour rendre impossible la guerre civile entre les difïérents peuples e-jui composent la famille euro- péenne, il n'est qu'un seul moyen: c'est de consti- tuer les Etats-Unis de l Europe. 2<^ Que les Etats de l'Europe ne pourront ja- mais se former avec les Etats tels qu'ils sont aujour- d'hui constitués, vu l'inégalité monstrueuse qui existe entre leurs forces respectives. 3° Que l'exemple de la défunte Confédération ger- manique a prouvé d'une façon péremptoire, qu'une confédération de monarchies est une dérision ; qu'elle est impuissante àgarantir soit la paix, soit la libené des populations. 4° Qu'aucun Etat centralisé, bureaucratique et par là même militaire, s'appela-t-il même républi- que, ne pourra entrer sérieusement et sincèrement dans une confédération internationale. Par sa cons- titution, qui sera toujours une négation ouverte ou masquée de la liberté à l'intérieur, il serait nécessai- rement une déclaration de guerre permanente, tine menace contre l'existence des pays voisins. Fondé essentiellement sur un acte ultérieur de violence, la l6 ŒUVRES DE BAKOUNINE conquête, ou ce que dans la vie privée on appelle le vol avec effraction, — acte béni par l'Eglise d'une religion quelconque, consacré par le temps et par là même transformé en droit historique^ — ets'appuyant sur cette divine consécration de la violence triom- phante comme sur un droit exclusif et suprême, cha- que Etat centraliste se pose par là même comme une négation absolue du droit de tous les autres Etats, ne les reconnaissant jamais, dans les traités qu'il con- clut avec eux, que dans un intérêt politique ou par impuissance. 5° Que tous les adhérents de la Ligue devront par conséquent tendre par tous leurs efforts à reconsti- tuer leurs patries respectives, afin d'y remplacer l'an- cienne organisation fondée, de haut en bas, sur la violence et sur le principe d'autorité, par une orga- nisationnouvelle n'ayant d'autre base (^ue les intérêts, les besoins et les attractions naturelles des popula- tions, ni d'autre principe que la fédération libre des individus dans les communes, des communes dans les provinces ', des provinces dans les nations, enfin I. L'illustre patriote italien, Joseph Mazzini, dont l'idéal ré- publicain n'est autre que la république française de 1793, refon- due dans les traditions poétiques de Dante et dans les souvenirs ambitieux de Rome, souveraine du monde, puis revue et corrigée au point de vue d'une théologie nouvelle, à demi rationnelle et à demi mystique, — ce patriote éminent, ambitieux, passionné et toujours exclusif, malgré tous les efforts qu'il a faits pour s' é- ever à la hauteur de la justice internationale, et qui a toujours FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME ij de celles-ci dans les Etats-Unis de l'Europe d'abord et plus tard du monde entier. 6" Conséquemment, abandon absolu de tout ce qui s'appelle droit historique des Etats ; toutes les ques- tions relatives aux frontières naturelles, politiques, stratégiques, commerciales, devront être considérées désormais comme appartenant à l'histoire ancienne et repoussées avec énergie par tous les adhérents de la Ligue. 7" Reconnaissance du droit absolu de chaque na- tion, grande ou petite, de chaque peuple, faible ou préfcré la grandeur et la puissance de sa patrie à son bien être et à sa liberté, — Mazzini a été toujours l'adversaire acharné de l'autonomie des provinces, qui dérangerait naturellement la sé- vère uniformité de son grand Etat italien. Il prétend que pour contrebalancer l'omnipotence de la république fortement consti- tuée, l'autonomie des communes suffira. Il se trompe : aucune commune isolée ne serait capable de résister à la puissance de cette centralisation formidable; elle en serait écrasée. Pour ne point succomber dans cette lutte, elle devrait donc se fédérer, en vue d'une commune résistance, avec toutes les communes voi- sines, c'est-à-dire qu'elle devrait former avec elles une province autonome. En outre, du moment que les provinces ne seront point autonomes, il faudra les gouverner par des fonctionnaires de l'Etat. Entre le fédéralisme rigoureusement conséquent et le régime bureaucratique il n'y a point de milieu. D'où il résulte que la république voulue par Mazzini, serait un Etat bureau- cratique et, par conséquent, militaire, fondé en vue de la puis- sance extérieure et non de la justice internationale ni de la li- berté intérieure. En 1793, sous le régime de la Terreur, les com- munes de la France ont été reconnues autonomes, ce qui ne les a pas "empêchées d'avoir été écrasées par le despotisme révolu- tionnaire de la Convention ou plutôt par celui de la Commune de Paris, dont Napoléon 'hérita naturellement. l8 ŒUVRES DE BAKOUNINE fort, de chaque province, de chaque commune à une complète autonomie, pourvu que sa constitution in- térieure ne soit pas une menace et un danger pour l'atitonomie et la liberté des pays voisins. 8° De ce qu'un pays a fait partie d'un Etat, s'y fût- il même adjoint librement, il ne s'ensuit nullement pour lui l'obligation d'y rester toujours attaché. Au- cune obligation perpétuelle ne saurait être acceptée par la justice humaine, la seule qui puisse faire au- torité parmi nous, et nous ne reconnaîtrons jamais d'autres droits, ni d'autres devoirs que ceux qui se fondent sur la liberté. Le droit de la libre réunion et de la sécession également libre est le premier, le plus important de tous les droits politiques ; celui sans lequel la confédération ne serait jamais qu'une centralisation masquée. 9° Il résulte de tout ce qui précède que la Ligue doit franchement proscrire toute alliance de telle ou telle fraction nationale de la démocratie européenne avec les Etats monarchiques, quand même cette al- liance aurait pour but de reconquérir l'indépendance ou la liberté d'un pays opprimé ; — une telle alliance, ne pouvant amener qu'à des déceptions, serait en même temps une trahison contre la révolution. 10° Par contre la Ligue, précisément parce qu'elle est la Ligue de la paix et parce qu'elle est convaincue que la paix ne pourra être conquise et fondée que sur FÉDÉRALISME, SOCI.VLISME ET ANTITHÉOLOGISME IQ la plus intime et complète solidarité des peuples dans la justice et dans la liberté, doit proclamer haute- ment ses sympathies pour toute insurrection natio- nale contre toute oppression, soit étrangère, soit indi- gène, pourvu que cette insurrection se fasse au nom de nos principes et dans l'intérêt tant politique qu'é- conomique des masses populaires, mais non avec l'intention ambitieuse de fonder un puissant Etat. 1 1° La Ligue fera une guerre à outrance à tout ce qui s'appelle gloire, grandeur et puissance des Etats. A toutes ces fausses et malfaisantes idoles auxquelles f ont été immolés des millions de victimes humaines, \ nous opposerons les gloires de l'humaine intelligence se manifestant dans la science et d'une prospérité uni- verselle fondée sur le travail, sur la justice et sur la liberté. I 2" La Ligue reconnoîtra la nationalité comme un fait naturel, ayant incontestablement droit à une existence et à un développement libres, mais non comme un principe. — tout principe devant porte." le caractère de l'universalité et la nationalité n'étant au contraire qu'un fait exclusif, sépare. Ce soi-disant principe de nationalité, tel qu'il a été posé de nos jours par les gouvernements de la France, de la Rus- sie et de la Prusse et même par beaucoup de patriotes allemands, polonais, italiens et hongrois, n'est qu'un dérivatif opposé par la réaction à l'esprit de la révo« 2 0 ŒUVRES DE BAKOUNINE lution : éminemment aristocratique au fond, jusqu'à faire mépriser les dialectes des populations non let* trées, niant implicitement la liberté des provinces et l'autonomie réelle des communes, et soutenu dans tous les pays non par les masses populaires, dont il sacrifie systématiquement les intérêts réels à un soi- disant bien public, qui n'est jamais que celui des classes privilégiées, — ce principe n'exprime rien que les prétendus droits historiques et l'ambition des Etats. Le droit de nationalité ne pourra donc jamais être considéré par la Ligue que comme une consé- quence naturelle du principe suprême de la liberté, cessant d'être un droit du moment qu'il se pose soit contre la liberté, soit même seuleme i'. en dehors de la liberté. i3° L'unité est le but, vers lequel tend irrésistible- ment l'humanité. Mais elle devient fatale, destructive de l'intelligence, de la dignité, de la prospériti des individus et des peuples, toutes les fois qu'elle se forme en dehors de la liberté, soit par la violence, soit sous l'autorité d'une idée théologique, métaphy- sique, politique ou même économique quelconque. Le patriotisme qui tend à l'unité en dehors de la li- berté, est un patriotisme mauvais, toujours funeste aux intérêts populaires et réels du pays qu'il prétend exalter et servir, ami, souvent sans le vouloir, de la réaction — ennemi de la révolution, c'est-à-dire de FÉDÉRALISME, SOCIALISME lîT ANTlTHÉOLOGlSME 21 l'émancipation des naiions et des hommes. La Ligue ne pourra reconnaître qu'une seule unité : celle qui se constituera librement par la fédération des parties autonomes dans le tout, de sorte que celui-ci, cessant d'être la négation des droits et des intérêts particu- liers, cessant d'être le cimetière où viennent forcé- ment s'enterrer toutes les prospérités locales, devien- dra au contraire la confirmation et la source de toutes ces autonomies et de toutes ces prospérités. La Ligue attaquera donc vigoureusement toute organisation religieuse, politique, économique et sociale, qui ne sera pas absolument pénétrée par ce grand principe de la liberté : s.ms kii, point d'intelligence, point de justice, point de prospérité, point d'humanité. Tels sont, messieurs, selon nous et sans doute aussi selon vous, les développements et les conséquences nécessaires de ce grand principe du Fédéralisme que le Congrès de Genève a hautement proclamé. Telles sont les conditions absolues de la paix et de la li- ber! é. Absoli^es, oui — mais sont-elles les seules.^ — Nous ne le pensons pas. Les Etats du Sud, dans la grande confédération républicaine de l'Amérique du Nord, ont été, depuis 22 ŒUVRES DE BAKOUNINË l'acte d'indépendance des Etats républicains, démo- crates par excellence i et fédéralistes jusqu'à vouloir la scission. Et pourtant ils se sont dernièrement attiré la réprobation de tous les partisans delà liberté et de l'humanité dans le monde, et ont manqué, par la guerre inique et sacrilège qu'ils ont fomentée contre les Etats républicains du Nord, de renverser et de détruire la plus belle organisation politique qui ail jamais existé dans l'histoire. Quelle peut être la cause d'un fait si étrange? Etait-ce une cause politique? Non, elle était toute sociale. L'organisation politique intérieure des Etats du Sud a été même, sous plu- sieurs rapports, plus parfaite, plus complètement li- bre que celle des Etats du Nord. Seulement, dans cette organisation magnifique, il s'est trouvé un point noir comme dans les républiques de l'antiquité; la liberté des citoyens a été fondée sur le travail forcé des esclaves. — Ce point noir suffit pour renverser toute l'existence politique de ces Etats. Citoyens et esclaves, — tel a été l'antagonisme dans le monde antique, comme dans les Etats à esclaves du nouveau monde. — Citoyens et esclaves, c'est-à- dire, travailleurs forcés, esclaves, non de droit mais de fait — tel est l'antagonisme du monde moderne. 1. On sait qu'en Amérique ce sont les partisans des intérêts du Sud contre le Nord, c'est-à-dire de l'esclavage contre l'éman- cipation des esclaves, qui s'appellent exclusivement démocrates. FÉDÉRALISME. SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 23 — Et comme les Etais antiques ont péri par l'escla- vage, de même les Etats modernes périront par le prolétariat. C'est en vain qu'on s'efforcerait de se consoler par l'idée, que c'est un antagonisme plutôt fictif que réel, ou qu'il est impossible d'établir une ligne de démar- cation entre les classes possédantes et les classes dé- possédées, ces deux classes se confondant l'une avec Tautre par une quantité de nuances intermédiaires et insaisissables. Dans le monde naturel ces lignes de démarcation n'existent pas non plus; dans la série ascendante des êtres, il est impossible de montrer par exemple le point où finit le règne végétal et où com- mence le règne animal, où cesse la bestialité et où commence l'humanité. Il n'en existe pas moins une différence très réelle entre la plante et l'animal, entre celui-ci et l'homme. De même dans l'humaine société, malgré les positions intermédiaires qui forment une transition insensible d'une existence politique et so- ciale à une autre, la différence des classes est néan- moins très marquée, et tout le monde saura distinguer l'aristocratie nobiliaire de l'aristocratie financière, la haute bourgeoisie de la petite bourgeoisie, et celle-ci des prolétaires des fabriques et des villes; aussi bien que le grand propriétaire de la terre, le rentier, le paysan propriétaire qui cultive lui-même la terre. le fermier du simple prolétaire de campagne. 24 ŒUVRES DE BA.KOUNINE Toutes ces différentes existences politiques et so- ciales se laissent aujourd'hui réduire à deux prin • pales catégories, diamétralement opposées l'une à l'autre, et ennemies naturelles l'une de l'autre : les classes politiques^, composées de tous les privilégiés tant de la terre que du capital, ou même seule- ment de l'éducation bourgeoise 2, — et les classes ou- vrières déshéritées aussi bien du capital que de la terre, et privées de toute éducation et de toute ins- truction. Il faudrait être un sophiste ou un aveugle pour nier l'existence de l'abîme qui sépare aujourd'hui ces deux classes. Comme dans le monde antique, notre civili- sation moderne, comprenant une minorité compara- tivement fort restreinte de citoyens privilégiés, a pour base le travail forcé (par la faim) de l'immense majorité des populations, vouées fatalement à l'igno- vance et à la brutalité. C'est en vain aussi qu'on s'efforcerait de se per- suader que cet abîme pourra être combléparla simple diffusion des lumières dans les masses populaires. Il est très bien de fonder des écoles pour le peuple ; en- 1. (Leg. privilégiées i) 2. A défaut même de tout autre bien, cette éducation bour. geoise, avec l'aide de la solidarité qui relie tous les membres du monde boui-geois, assure à quiconque l'a reçue, un privilège énorme dans la rémunération de son travail, — le travail des bourgeois le plus médiocre se payant presque toujours trois, quatre fois plus que celui de l'suvriir le plus intelligent. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME 20 core faut-il se demander, si l'homme du peuple, vi- vant du jour au jour et nourrissant sa famille du tra- vail de ses bras, privé lui-même d'instruction et de loisir, et forcé à se laisser assommer et abrutir par le travail pour assurer aux siens le pain du lendemain, — il faut se demander, s'il a seulement la pensée, le désir et même la possibilité d'envoyer ses enfants à l'école et de les entretenir pendant tout le temps de leur instruction? N'aura-t- il pas besoin du concours de leurs faibles bras, de leur travail enfantin, pour subvenir à tous les besoins de sa famille? Ce sera beaucoup s'il pousse le sacrifice jusqu'à les faire étu- dier, un an ou deux, leur laissant à peine le temps nécessaire pour apprendre à lire, à écrire, à compter et à se laisser empoisonner l'intelligence et le cœur par le ca.échisme chrétien, qu'on distribuesciemment et avec une si large profusion dans les écoles populai- res officielles de tous les pays. Ce peu d'instruction sera-t-il jamais en état d'élever les masses ouvrières au niveau de Tintelligence bourgeoise ? L'abîme sera-t-il comblé ? Il est évident que la question si importante de l'ins- truction et de 1 éducation populaires dépend de la solution de cette autre question bien autrement diffi- cile d'une réforme radicale dans les conditions éco- nomiques actuelles des classes ouvrières. — Relevez les condiùons du travail, rendez au travail tout ce qui 2 20 ŒUVRES DE BAKOUNINB d'après la justice revient au travail, et par cela même donnez au peuple la sécurité, l'aisance, le loisir, et alors, croyez-le bien, il s'instruira, il créera une ci- vilisation plus large, plus saine, plus élevée que la vôtre. C'est en vain aussi qu'on se dirait avec les écono- mistes que l'amélioration delà situation économique des classes ouvrières dépend du progrès général de l'industrie et du commerce dans chaque pays et de leur complète émancipation de la tutelle et de la pro- tection des Etats. La liberté de l'industrie et du com- merce est certainement une bien grande chose et l'un des fondements essentiels de la future alliance inter- nationale de tous les peuples du monde. Amis delà liberté quand même, de toutes les libertés, nous de- vons l'être également de celles-ci. Mais d'un autre côté nous devons reconnaître que tant qu'existeront les Etats actuels et tant que le travail continuera d'ê- tre le serf de la propriété et du capital, cette liberté, en enrichissant une minime portion delà bourgeoi- sie au détriment de l'immense majorité des popula- tions, ne produira qu'un seul bien : celui d'énerver et de démoraliser plus complètement le petit nombre des privilégiés, d'augmenter la misère, les griefs et la juste indignation des masses ouvrières, et par là même de rapprocher l'heure de la destruction des Etats. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOt.OGISME 2/ L'Angleterre, la Belgique, la France, l'Allemagne sont certainement les pays de l'Europe où le com- merce et l'industrie jouissent comparativement de la plus grande liberté, ont atteint le plus haut degré de développement. Et précisément ce sont aussi les pays où le paupérisme se sent de la manière lapluscruellc, où l'abîme entre les capitalistes et les propriétaires d'un côté et les classes ouvrières de l'autre semble s'être élargi à un point inconnu dans d'autres pays. En Russie, dans les pays Scandinaves, en Italie, en Espagne, où le commerce et l'industrie sont peu dé- veloppés, à moins de quelque catastrophe extraordi- naire, on meurt rarement de faim. En Angleterre, la mort par la faim est un fait journalier. Et ce ne sont pas seulement des individus isolés, ce sont des mil- liers, des dizaines, des centaines de milliers qui en meurent. N'est-il pas évident que, dans l'état écono- mique qui prévaut actuellement dans tout le monde civilisé, — la liberté et le développement du com- merce et de l'industrie, les applications merveilleuses de la science à la production, les machines mêmes qui ont pour mission d'émanciper le travailleur, en allé- geant le travail humain, — que toutes ces inventions, ce progrès, dont s'enorgueillit à juste titre l'homme civilisé, loin d'améliorer la situation des classes ou- vrières ne font que l'empirer et la rendre plus insup- portable encore. 28 ŒUVRES DE BAKOUNINE La seule Amérique du Nord fait encore en grande partie exception à cette règle. Mais loin de la renver- ser, cette exception même la confirme. Si les ouvriers y sont mieux rétribués qu'en Europe et si personne n'y meurt de faim, si, en même temps, l'antagonisme des classes n'y existe encore presque pas, si tous les travailleurs sont citoyens et si la masse des citoyens y constitue proprement un seul corps, enfin si une forte instruction primaire et même secondaire y est large- ment répandue dans les masses, il fjut l'attribuer sans doute en bonne partie à cet esprit traditionnel de liberté que les premiers colonistes ont importé d'Angleterre: suscité, éprouvé, raffermi dans les grandes luttes religieuses, ce principe de l'indépen- dance individuelle et du self government communal et provincial, se trouve encore favorisé par cette rare circonstance, que transplanté dans un désert, délivré pour ainsi dire des obsessions du passé, il put créer un monde nouveau — le monde de la liberté. Et la liberté est une si grande magicienne, elle est douée d'une productivité tellement merveilleuse, que se laissant inspirer par elle seule, en moins d'un siècle, l'Amérique du Nord a pu atteindre, et on pourrait dire aujourd'hui, même dépasser la civilisation de l'Europe. Mais il ne faut pas s'y tromper, ces progrès merveilleux et cette prospérité si enviable sont dus en grande partie et surtout à un important avantage que FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHIÎOLOGISME 29 l'Amérique a de commun avec la Russie : nous vou- lons parler de l'immense quantité déterres fertiles et qui faute de bras restent encore aujourd'hui sans cul- ture. Jusqu'à présent du moins, cette grande richesse territoriale a été presque perdue pour la Russie, parce que nous n'avons jamais eu de liberté. 11 en a été au- trement dans l'Amérique du Nord, qui par une li- bertételle qu'elle n'existe nulle autre part attire chaque année des centaines de milliers de colonsénergiques, industrieux et intelligents, et qui, grâce à cette ri- chesse, peut les recevoir dans son sein. Elle en éloi- gne en même temps le paupérisme et retarde le mo- ment où sera posée la question sociale : un ouvrier qui ne trouve pas de travail, ou qui est mécontent du salaire que lui offre le capital, peut à la rigueur tou- jours émigrer au/ar west pour y défricher quelque terre sauvage et inoccupée. Cette possibilité restant toujours ouverte comme un pis-aller à tous les ouvriers d'Amérique, y maintient naturellement le salaire à une hauteur et donne à chacun une indépendance inconnues en Europe. Tel est l'avantage, mais voici le désavantage : le bon mar- ché des produits de l'industrie s'obtenant en grande partie par le bon marché du travail, les fabricants américains, dans la plupart des occasions, ne sont pas en état de lutter avec les fabricants de l'Europe, — d'où résulte, pour l'industrie des Etats du Nord, la 30 ŒUVRES DE BAKOUNINE nécessité d'un tarif protectionniste. Mais celui-ci a pour résultat d'abord de créer une foule d'industries artificielles et surtout d'opprimer et de ruiner les Etats non manufacturiers du Sud et de leur faire dé- sirer la sécession ; enfin d'agglomérer dans les villes comme New-York, Philadelphie, Boston et tant d'au- tres des masses ouvrières prolétaires qui peu à peu commencent à se trouver déjà dans une situation analogue à celle des ouvriers dans les grands Etats manufacturiers de l'Europe. — Et nous voyons en eiïet la question sociale se poser déjà dans les Etats du Nord, comme elle s'est posée bien avant chez nous. Ainsi en règle générale, force nous est bien de re- connaître que dans notre monde moderne sinon tout à fait, comme dans le monde antique, la civili- sation d'un petit nombre est néanmoins encore fon- dée sur le travail forcé et sur la barbarie relative du grand nombre. Il serait injuste de dire que cette classe privilégiée soit étrangère au travail ; au con- traire, de nos jours on y travaille beaucoup, Je nom- bie des absolument désœuvrés diminue d'une ma- nièie sensible, on commence à y tenir en honneur le travail ;carles plus heureux comprennent aujourd'hui que pour tester à la hauteur de la civilisation actuelle, pour savoir profiter même de leurs privilèges et pour pouvoir les garder, il faut travailler beaucoup. Mais FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGlSME 3l il y a cette dififérence entre le travail des classes ai- sées et celui des classes ouvrières, que le premier étant rétribue dans une proportion infiniment plus forte que le second, il laisse à ses privilégiés le loisir, cette condition suprême de tout humain développement, tant intellectuel que moral — condition qui ne s'est jamais réalisée pour les classes ouvrières. Ensuite, le travail qui se fait dans ce monde des privilégiés, est presque exclusivement un travail nerveux — c'est- à-dire celui de l'imagination^ de la mémoire et delà pensée ; — tandis que le travail des millions de pro- létaires est un ?r(Jvaî7wn/5czJa/re, et souvent, comme dans toutes les fabriques, par exemple, un travail qui n'exerce pas tout le système musculaire de l'homme à la fois, mais en développe seulement une partie au détriment de toutes les autres, et se fait en général dans des conditions nuisibles à la santé du corps et contraires à son développement harmonique. Sous ce rapport, le travailleur de la terre est beaucoup plus heureux: sa nature, non viciée par l'atmosphère e'touf- fante et souvent empoisonnée des usines et des fa- briques, ni contrefaite par le développement anormal d'une de ses forces aux dépens des autres, reste plus vigoureuse, plus complète, — mais en revanche, son intelligence est presque toujours plus stationnaire. plus lourde et beaucoup moins développée que celle des ouvriers des fabriques et des villes. 32 ŒUVRES DE BAKOUNINE Somme toute, travailleurs de métiers et d'usines et travailleurs de la terre forment ensemble une seule et même catégorie, représentant le travail des muscles et opposée aux représentants privilégiés du travail nerveux. Quelle est la conséquence de cette division non fictive, mais très réelle et qui constitue le fond même delà situation actuelle tant politique que so- ciale. Aux représentants privilégiés du travail nerveux — qui par parenthèse, dans l'organisation actuelle de la société, sont appelés à le représenter non parce qu'ils seraient les plus intelligents, mais seulement parce qu'ils sont nés au milieu de la classe privilégiée — à eux tous les bienfaits, mais aussi toutes les corrup- tions de la civilisation actuelle, la richesse, le luxe, le confort, le bien-être, les douceurs de la famille, la liberté politique exclusive avec Ia faculté d'exploiter le travail des millions d'ouvriers et de les gouverner à leur guise et dans leur intérêt propre — toutes les créations, tous les rafànements de l'imagination et de la pensée... et avec le pouvoir de devenir des hom- mes complets, tous les poisons de l'humanité perver- tie par le privilège. Aux représentants du travail musculaire, à ces in- nombrables millions de prolétaires ou même de pe- tits propiiétaires de la terre, que reste-t-il ? une mi- sère sans issue, pas même les joies de la famille, car FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLÛGISME 33 la famille pour le pauvre devient vite un fardeau, l'i- gnorance, une barbarie et nous dirions presque une bestialité forcée avec la consolation qu'ils servent de piédestal à la civilisation, à la liberté et à la corrup- tion d'un petit nombre. — Par contre ils ont conservé une fraîcheur d'esprit et de cœur. Moralises par le travail même forcé, ils ont gardé un sens de justice bien autrement juste que la justice des jurisconsultes et des codes ; misérables eux-mêmes, ils compatissent à toutes misères, ils ont conservé un bon sens non corrompu par les sophismes de la science doctrinaire ou par les mensonges de la politique — et comme ils n'ont pas encore abusé, ni même usé de la vie, ils ont foi dans la vie. Mais, dira-t-on, ce contraste, cet abîme entre le pe- tit nombre de privilégiés et l'immense nombre de déshérités a toujours existé, il existe encore : qu'y a- i-il donc de changé ? Il y a ceci de changé, que jadis cet abîme a été comblé par les nuages de la religion, de sorte que les masses populaires ne le voyaient pas, et aujourd'hui, depuis que la grande Révolution a commencé à dissiper ces nuages, elles commencent, elles aussi, à le voir et à en demander la raison. Ceci est immense. Depuis que la Révolution a fait tomber dans les masses son Evangile, non mystique mais rationnel; non céleste mais terrestre, non divin mais humain — 34 ŒUVRES DE BAKOUNINE son Evangile des droits de l'homme ; depuis qu'elle a proclamé que tous les hommes sont e'gaux, tous également appelés à la liberté et à l'humanité, — les masses populaires dans toute l'Europe, dans tout le monde civilisé, se réveillant peu à peu du sommeil qui les avait tenues enchaînées depuis que le Chris- tianisme les avait endormies de ses pavots, commen- cent à se demander si elles aussi n'ont pas droit à l'égalité, à la liberté et à l'humanité? Du moment que cette question fut posée, le peuple partout dirigépar son bon sens admirable aussi bien que parson instinct, a compris, que la première con- dition de son émancipation réelle, ou si vous voulez me permettre ce mot, de son humanisation, c'était avant tout une réforme radicale de ses conditions économiques. La question du pain est pourlui à juste titre la première question, car Aristote l'a déjàremar que : l'homme, pour penser, pour sentir librement, pour devenir un homme, doit être libre des préoccu- pations de la vie matérielle. — D'ailleurs les bour- geois qui crient si fort contre le matérialisme du peu- ple, et qui lui prêchent les abstinences de l'idéalisme, le savent très bien, car ils prêchent de paroles, non d'exemple. — La seconde question pour le peuple est celle de loisir après le travail, condition sine qua non de l'humanité ; mais pain et loisir ne peuvent jamais être pour lui obtenus que par une transformation ra- FéoÉRALlSME, SOCIALISME ET ANTIIHÉOLOGISME 35 dicale de l'orgaaisaiion actuelle de la société, ce qui ex-^lique pourquoi la Révolution poussée par une con- séquence logique de son propre principe, a donné naissance au socialisme. II LE SOCIALISME. La Révolution française ayant proclamé le droit et le devoir de tout individu humain de devenir un homme, a abouti par ses dernières conséquences au Babouvisme. Babeuf, l'un des derniers citoyens éner- giques et purs que la Révolution avait créés et puis tués en si grand nombre, et qui eut le bonheur d'avoir compté parmi ses amis des hommes comme Buona- rotti, avait réuni, dans une conception singulière, les raditions politiques de la patrie antique avec les idées toutes modernes d'une révolution sociale. Voyant la Révolution dépérir, faute d'un changement radical et alors très probablement impossible dans l'organisa- tion économique de la société, fidèle d'ailleurs à l'es- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHKOLOGISME 3/ prit de cette Révolution, qui avait fiai par substituer l'action omnipotente de l'Etat à toute initiative indi- viduelle, il avait conçu un système politique et social, conformément auquel la république, expression de la volonté collective des citoyens, après avoir confis- qué toutes les propriétés individuelles, les administre- rait dans l'intérêt de tous, répartissant à portions éga- les à chacun : l'éducation, l'instruction, les moyens d'existence, les plaisirs, et forçant tous sans excep- tion, selon la mesure de forces et de capacité de cha- cun, au travaillant musculaire que nerveux. La cons- piration de Babeuf échoua, il fut guillotiné avec plu- sieurs de ses amis. Mais son idéal dune république socialiste ne mourut point avec lui. Recueilliepar son ami Buonarotti, le plus grand conspirateur de ce siè- cle, cette idée fut transmise par lui comme un dépôt sacré aux générations nouvelles, et grâce aux sociétés secrètes qu'il fonda en Belgique et en France, les idées communistes germèrent dans l'imagination popu- laire. — Elles trouvèrent depuis i83o jusqu'à 1848 d'habiles interprètes dans Cabet et M. Louis Blanc, qui établirent définitivement le socialisme révolution' naire. Un autre courant socialiste, parti de la même source révolutionnaire, convergeant au même but, mais par des moyens absolument différents, et que nous appellerions volontiers le socialisme doctrinaire, fut créé par deux hommes éminents : Saint-Simon et 3 38 ŒUVRES DE BAKOUNINE Fourier. Le Saint-Simonisme fut commenté, déve- loppé, transformé et établi comme système quasi-pra- tique, comme église, par le père Enfantin, avec beau- coup d'amis dont la plupart sont devenus aujour- d'hui des financiers et des hommes d'Etat, singuliè- rement dévoués à l'Empire. — Le Fouriérisme trouva son commentateur dans la « Démocratie pacifique » rédigée jusqu'au 2 décembre par M. Victor Considé- rant. Le mérite de ces deux systèmes socialistes, d'ail- leurs différents sous beaucoup de rapports, consiste principalement dans la critique profonde, scientifi- que, sévère, qu'ils ont faite de l'organisation actuelle de la société, dont ils ont dévoilé hardiiiient les con- tradictions monstrueuses ; — ensuite dans ce fait im- portant d'avoir fortement attaqué et ébranlé le Chris- tianisme, au nom de la réhabilitation de la matière et des humaines passions, calomniées et en même temps si bien pratiquées par les prêtres chrétiens. Au Christianisme, les Saint-Simoniens ont voulu subs- tituer une religion nouvelle, basée sur le culte mys- tique de la chair, avec une hiérarchie nouvelle de prêtres, nouveaux exploiteurs de la foule par le pri- vilège du génie, de l'habilité et du talent. Les Fou- riéristes, beaucoup plus et on peut dire même sincè- rement démocrates, imaginèrent leurs phalanstères gouvernés et administrés par des chefs, élus par le FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 39 suffrage universel, et où chacun, pensaient-ils, trou- verait de lui-même son travail et sa place, sel«'n la na- ture de ses passions. — Les fautes des Saint-Simo- niens sont trop visibles pour qu'il soit nécessaire d'en parler. Le double tort des Fouriérisies consista d'a- bord ea ce qu'ils crurent sincèrement que par la seule force de leur persuasion et de leur propagande paci- fique, ils parviendraient à toucher les cœurs des ri- ches, au point que ceux-ci finiraient par venir d'eux- mêmes déposer le surplus de leur richesse aux portes de leurs phalanstères ; et en second lieu, en ce qu'ils s'imaginèrent, qu'on pouvait théoriquement, à priori, construire un paradis social, où l'on pourrait coucher toute rhumanité à venir. Ils n'avaient pas compris que nous pouvons bien énoncer les grands principes de son développement futur, mais que nous devons laisser aux expériences de l'avenir la réalisation pra- tique de ces principes. En général, la réglementation a été la passion com- mune de tous les socialistes d'avant 1848, moins un seul : Cabei, Louis Blanc, Fouriérisies, Saint-Simo- niens, tous avaient la passion d'endoctiiner et d'or- ganiser l'avenir, tous ont été plus ou moins autori- taires. Mais voici que Proudhon parut : fils d'un paysan, et dans le fait et d'instinct cent fois plus révolutionnaire que tous ces socialistes doctrinaires et bourgeois, il 40 ŒUVRES DE BAKOUNliSE s"arma d'une critique aussi profonde et pénétrante qu'impitoyable, pour détruire tous leurs systèmes. Opposant la liberté à l'autorité, contre ces socialistes d'Etat, il se proclama hardiment anarchiste, et à la barbe de leur déisme ou de leur panthéisme, il eut le courage de se dire simplement athée, ou plutôt avec Auguste ComiQ positiviste. Son socialisme à lui, fondé sur la liberté tant indi- viduelle que collective, et sur l'action spontanée des associations libres, n'obéissant à d'autres lois qu'aux lois générales de l'économie sociale, découvertes ou qui sont à découvrir par la science, en dehors de toute réglementation gouvernementale et de toute protec- tion de l'Etat, subordonnant d'ailleurs la politique aux intérêts économiques, intellectuels et moraux de la société, devait plus tard et par une conséquence né- cessaire aboutir au fédéralisme. Tel fut l'état de la science sociale avant 1S48. La polémique des journatix, des feuilles volantes et des brochures socialistes porta une masse de nouvelles idées au sein des classes ouvrières; elles en étaient saturées, et lorsque la révolution de 1848 éclata, le socialisme se manifesta comme une puissance. Le socialisme, avons-nous dit, fut le dernier enfant de la grande révolution ; mais avant de l'avoir enfanté, elle avait donné le jour à un héritier plus direct, son aîné, l'enfant bien-aimé des Robespierre et des Saint- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 4I Just : le républicanisme pur, sans mélange d'idées socialistes, renouvelé de l'antiquité et s'inspirant aux traditions héroïques des grands citoyens de la Grèce et de RoiTie. Beaucoup moins humanitaire que le socialisme, il ne connaît presque pas l'homme et ne reconnaît que le citoyen; et tandis que le socialisme cherche à fonder une république d'hommes, lui, il ne veut qu'une république de citoyens, dussent ces ci- toyens, comme dans les constitutions qui succédè- rent, comme conséquence naturelle et nécessaire, à la constitution de 1793 (du moment que celle-ci, après avoir hésité un instant, finit par ignorer sciemment la question scciale), — dussent-ils à titre de citoyens actifs, pjur nous servir d'une expression de la Cons- tituante, fonder leur privilège civique sur l'exploita- tion du travail des citoyens passifs. Le républicain politique, d'ailleurs, n'est point ou du moins est censé n'être pas égoïste pour lui-même, mais il doit l'être pour la patrie qu'il doit placer dans son cœur libre au-dessus de lui-même, detouslesindividus, de toutes les nations du monde et de l'humanité tout entière. Par conséquent il ignorera toujours la justice inter- nationale ; dans tous les débats, que sa patrie ait tort ou raisc n, il lui donnera toujours le pas sur les autres, ilvoudi a qu'elle domine toujours et qu'elle écrasetou- tes les nations étrangères par sa puissance et sa gloire. Il deviendra par une pente naturelle conquérant, — 42 ŒUVRES DE BAKOUNINE malgré que l'expérience des siècles lui ait bien dé- montré que les triomphes militaires doivent fatale- ment aboutir au césarisme. Le républicain socialiste déteste la grandeur, la puissance et la gloire militaire de TEtat, — il leur préfère la liberté et le bien-être. Fédéraliste à l'intérieur, il veut la confédération in- ternationale, d'abord par l'esprit de justice, ensuite parce qu'il est convaincu que la révolution économi- que et sociale, dépassant les bornes artificielles et funestes des Etats, ne pourra se réaliser, au moins en partie, que par l'action solidaire sinon de toutes, au moins de la plus grande partie des nations qui cons- tituent aujourd'hui le monde civilisé, et que toutes, tôt ou tard, devront finir par s'y rallier. — Le répu- blicain exclusivement politique est un stoïcien ; il ne se reconnaît point de droits, seulement de devoirs, ou comme dans la république de Mazzini, il n'admet qu'un seul droit : celui de se dévouer et de se sacri- fier toujours pour là patrie, ne vivant que pour la servir et mourant pour elle avec joie, comme dit la chanson dont M. Alexandre Dumas a gratuitement doté les Girondins : « Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. » Le socia- liste, au contraire, s'appuie sur ses droits positifs à la vie et à toutes les jouissances tant intellectuelles et morales que physiques de la vie. Il aime la vie, et il veut en jouir pleinement. Ses convictions faisant FÉDÉRALISME, SOCÎAIISME ET ANTITHÉOLOGISME 43 partie de lui-même, et ses devoirs envers la société étant indissolublement liés à ses droits, pour rester fidèle aux unes et aux autres, il saura vivre selon la justice, comme Proudhon, et au besoin mourir comme Babeuf; mais il ne dira Jamais que la vie de l'huma- nité doive éire un sacrifice, ni que la mort soit le sort le plus doux. La liberté pour le républicain politique n'est qu'un vain mot ; c'est la li berté d"être esclave vo- lontaire, la victime dévouée de l'Etat ; toujours prêt à lui sacrifier la sienne, il lui sacrifiera volontiers celle des autres. Le républicanisme politique aboutit donc nécessairement au despotisme. La li berté unie au bien- être et produisant l'humanité de tous par l'humanité de chacun, est pour le républicain socialiste tout, tan- dis que l'Etat n'est à ses yeux qu'un instrument, un serv'iteur de son bien-être et de la liberté de chacun. Le socialiste se distingue du bourgeois par la justice, ne réclamant pour lui-même que le fruit réel de son propre travail ; et il se distingue du républicain exclu- sif par son franc et humain égoïsme, vivant ouverte- ment et sans phrases pour lui-même, et sachant qu'en le faisant selon la justice, il sert la société tout en- tière, et qu'en la servant, il fait ses propres afiFaires. Le républicain est rigide, et souvent par patriotisme -» comme le prêtre par religion — cruel. Le socia- liste est naturel, modérément patriote, mais, par contre, toujours très humain. — En un mot, entre le ^^ ŒLVRES DE BAKOUNINE socialiste républicain et le républicain politique il y a un abîme : l'un, comme une création semi-reli- gieuse, appartient au passé ; à l'autre, positiviste ou athée, appartient l'avenir. Cet antagonisme se fît pleinement jour en 1848. Dès les premières heures de la révolution, ils ne s'en- tendirent plus du tout : leurs idéals, tous leurs ins- tincts les entraînaient dans des sens diamétralement opposés. Tout le temps qui s'écoula depuis février Jus- qu'en juin, se passa dans des tiraillements qui, im- plantant la guerre civile dans le camp des révolution- naires, paralysant leurs forces, durent naturellement donner gain de cause à la coalition, d'ailleurs deve- nue formidable, de toutes les nuances de la réaction, réunies et confondues désormais en un seul parti par la peur. En juin, les républicains se coalisèrent à letir tour avec la réaction pour écraser les socialistes. Ils crurent avoir remporté la victoire et ils avaient poussé dans l'abîme leur république bien-aimée. Le général Cavaignac, le représentant de l'honneur du drapeau contre la révolution, fut le précurseur de Napoléon III . Tout le monde le comprit alors, sinon en France, du moins partout ailleurs, car cette funeste victoire des républicains contre les ouvriers de Paris, fut célébrée comme un grand triomphe par toutes les cours de l'Europe et les officiers des gardes prussiennes, leurs généraux en tête, s'empressèrent d'envoyer une adresse FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME ^5 de félicitations fraternelles au général Cavaignac. Epouvantée par le fantôme rouge, la bourgeoisie de l'Europe se laissa tomber dans une servilité absolue. Frondeuse et libérale par nature, elle n'adore pas le régime militaire, mais elle opta pour lui en présence des dangers menaçants d'une émancipation populaire. Ayant sacrifié sa dignité avec toutes ses glorieuses conquêtes du xvin* et du commencement de ce siècle, elle crut au moins avoir acheté la paix et la tranquil- lité nécessaires pour le succès de ses transactions com- merciales et industrielles : « Nous vous sacrifions notre liberté, semblait-elle dire aux puissances mili- taires qui s'élevèrent de nouveau sur les ruines de cette troisième révolution, — laissez-nous en retour exploiter tranquillement le travail des masses popu- laires, et protégez-nous contre leurs prétentions, qui peuvent paraître légitimes en théorie, mais qui, au point de vue de nos intérêts, sont détestables. )> On lui promit tout, on lui tint même parole. Pourquoi donc la bourgeoisie, toute la bourgeoisie de l'Europe, est-elle généralement mécontente aujourd'hui ? Elle n'avait point calculé que le régime militaire coûte cher, que déjà par sa seule organisation inté- rieure, il paralyse, il inquiète, il ruine les nations, et que, de plus, obéissant à une logique qui lui est propre et qui ne s'est ja-mais démentie, il a pour con- séquence infaillible la guerre] guerres dynastiques, 46 ŒUVRES DE BAKOUNINE guerres de point d'honneur, guerres de conquête ou de frontières naturelles, guerres d'équilibre — des- truction et engloutissement permanent des Etats par les Etats, fleuves de sang humain_, incendies des cam- pagnes, villes ruinées, dévastations de provinces en- tières — et tout pour satisfaire à l'ambition des princes et de leurs favoris, pour les enrichir, pour occuper, pour discipliner les populations et pour remplir l'his- toire. Maintenant la bourgeoisie le comprend, et c'est pourquoi elle est mécontente du régime qu'elle a si fortement contribué à créer. Elle en est lasse; mais que mettra-t-elle à la place de ce qui est? La monarchie constitutionnelle a fait son temps, et d'ailleurs elle n'a Jamais prodigieusement prospéré sur le continent de l'hurope; voire même en Angle- terre, ce berceau historique du constilutionalisme mo- derne, battue en brèche aujourd'hui par la démocra- tie qui s'élève, elle est ébranlée, elle chancelle et ne sera bientôt plus en état de contenir le flot montant des passions et des exigences populaires. La république ? Mais quelle république ? Politique seulement, ou démocratique et sociale ? Les peuples sont-ils encore socialistes ? Oui, plus que Jamais. Ce qui a succombé en Juin 1848, ce n'est pas le so- cialisme en général, c'est seulement le socialisme d'E' tat, le socialisme autoritaire et réglementaire, celui FlÎD^nALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 47 qui avait cru, espéré, que pleine satisfaction aux be- soins et aux légitimes aspirations des classes ouvrières allait être donnée par l'Etat et que celui-ci, armé de sa plénipotence, voulait et pouvait inaugurer un or- dre social nouveau. Ce ne fut donc pas le socialisme qui mourut en juin, ce fut au contraire l'Etat qui se déclara banqueroute par devant le socialisme et qui, se proclam.ant incapable de lui payer la dette qu'il avait contractée envers lui, essaya de le tuer pour se délivrer de la manière la plus facile de cette dette, il ne parvint pas à le tuer, mais il tua la foi que le so- cialisme avait eue en lui et il anéantit en même temps toutes les théories du socialisme autoritaire ou doc- trinaire, dont les unes, comme « l'Icarie » de Cabet - et comme ■< l'Organisation du travail » de M. Louis Blanc, avaient conseillé au peuple de s'en reposer en toutes choses surl'Etat, — dont les autres avaient dé- montré leur néant par une série d'expériences ridi- cules. Même la banque de Proudhon, qui dans des conditions plus heureuses aurait pu prospérer, écra- sée par l'animadversion et par l'hostilité générale des bourgeois, — succomba. Le socialisme perdit cette première bataille par une raison toute simple : il était riche d'instincts et d'i- dées théoriques négatives, qui lui donnaient mille fois raison contre le privilège; mais il manquait en- core absolument d'idées positives et pratiques, qui 48 ŒUVRES DE BAKOUNINE eussent été nécessaires pour qu'il pût édifier, sur les ruines du système bourgeois, un système noi^veau : celui de la justice populaire. Les ouvriers qui com- battaient en juin pour l'émancipation du peuple, étaient unis d'instinct, non d'idées — et lesidées con- fuses qu'ils avaient, formaient une tour de Babel, un chaos, dont il ne pouvait sortir rien. Telle fut la prin- cipale cause de leur défaite. Faut-il pour cela douter de l'avenir et de la force présente du socialisme? Le christianisme qui s'était donné pour objet la fonda- tion du règne de la justice dans le ciel, a eu besoin de plusieurs siècles pour triompher en Europe. Faut- il s'étoiiner après cela que le socialisme qui s'est posé un problème bien autrement difficile, celui du règne de la justice sur la terre, n'ait pas triomphé en quel- ques années ? Est-il besoin, messieurs, de prouver que le socia- lisme n'est pas mort ? Pour s'en assurer, il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe aujourd'hui dans toute l'Europe. Derrière tous les cancans diploma- tiques et tous ces bruits de guerre qui remplissent l'Europe depuis i852, quelle question sérieuse s'est posée dans tous les pays, qui ne soit pas la question sociale? C'est la grande inconnue dont tout le monde sent l'approche, qui fait trembler chacun et dont per- sonne n'ose parler... Mais elle parle pour elle-même et toujours plus haut ; les associations coopératives FEDERALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 49 ouvrières, ces banques de secours mutuels et de crédit au travail, ces trade-unions, et cette ligue in.e'niatio- nale des ouvriers de tous les pays, tout cemou>'ement ascendant des travailleurs en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie et en Suisse, ne prouve-t-il pas, qu'ils n'ont point renoncé à leur but, ni perdu foi en leur émancipation prochaine, et qu'en même temps ils ont compris que pour rapprocher l'heure de leur délivrance, ils ne doivent plus comp- ter sur les Etats, ni sur le concours toujours plus ou moins hypocrite des classes privilégiées, — mais sur eux-mêmes et sur leurs associations indépendantes tout à fait spontanées ? Dans la plupart des pays de l'Europe ce mouve- ment," en apparence du moins étranger à la politique, garde encore un caractère exclusivement économique et, pour ainsi dire, privé. Mais en Angleterre, il s'est déjà posé carrément sur le terrain brûlant de la poli- tique et, organisé en une ligue formidable, la « Ligue de la Réforme », il a déjà remporté une grande vic- toire contre le privilège politiquement organisé de l'a- ristocratie et de la haute bourgeoisie. Avec une pa- tience et une conséquence pratiques tout anglaises, la Reform League s'est tracé un plan de campagne, elle ne se dégoûte de rien et ne se laisse effrayer, ni arrê- ter par aucun obstacle. « Dans dix ans, au pîus tard, disent-ils, en supposant les plus grands empêchements. 50 ŒUVRES DE BAKOUNINE nous aurons le suffrage universel, et alors... » alors ils feront la révolution sociale ! En France, comme en Allemagne, tout en procé- dant silencieusement par la voie des associations éco- nomiques privées, '^ socialisme est déjà arrivé à un si haut degré de puissance au sein des classes ou- vrières, que iN'apoléon III d'un côté, et le comte de Bismarck de l'autre, commencent à rechercher son al- liance... Bientôt en Italie et en Espagne, après le fiasco déplorable de tous les partis politiques, et vu la mi- sère horrible où l'une et l'autre se trouvent plongées, toute autre question va bientôt se perdre dans la ques- tion économique et sociale. — En Russie et en Polo- gne y a-t-il au fond une autre question } C'est elle qui vient de ruiner les dernières espérances de la vieille Pologne nobiliaire, historique ; — c'est elle qui menace et qui ruinera l'existence déjà si forte- ment ébranlée de cet affreux Empire de toutes les Russies. En Amérique même, le socialisme ne s'est- il pas fait complètement jour dans la proposition d'un homme éminent, M. Charles Sumner, sénateur de Boston, de distribuer des terres aux nègres émanci- pés des Etats du Sud ? Vous voyez bien, messieurs, que le socialisme est partout, et que, malgré sa défaite en juin, par un i;ra- vail souterrain, qui l'a fait lentement pénétrer dans les profondeurs de la vie politique de tous les pays, FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 5 1 il est arrivé au point de se faire sentir partout, comme la puissance latente du siècle. Encore quelques an- nées, et il se manifestera comme une puissance active, ormiable. A très peu d'exceptions près, tous les peuples de l'Europe, plusieurs sans connaître même le mot de socialisme, sont aujourd'hui socialistes, ne connais- sent d'autre drapeau que celui qui leur annonce leur émancipation économique avant tout, et renonce- raient mille fois à toute autre question plutôt qu'à cell'^-ci. Ce n'est donc que par le socialisme qu'on pourra les entraîner à faire de la politique et de la bonus politique. .N est-ce pas assez dire, messieurs, qu'il ne nous est pas permis de faire abstraction du socialisme dans notre programme, et que nous ne saurions nous en abstenir sans frapper notre œuvre entière d'impuis- sance? Par notre programme, en nous déclarant ré- publicains fédéralistes, nous nous sommes montrés assez révolutionnaires, pour écarter de nous une bonne partie de la bourgeoisie : toute celle qui spé- cule sur la misère et sur les malheurs des peuples et qui trouve à gagner jusque dans les grandes catastro- phes qui, aujourd'hui plus que jamais, viennent frap- per les nations. Si nous laissons de côté cette portion active, remuante, intrigante, spéculative de la bour- geoisie, il nous restera bien encore la majorité des 52 ŒUVRES DE BAKOUNINE bourgeois tranquilles, industrieux, faisant quelque fois le mal, plutôt par nécessité que par volonté et par goût, et qui ne demanderaient pas mieux qiie dé se voir délivrés de cette faiale nécessité, qui les met en hostilité permanente avec les populations ouvrières, et qui les ruine en même temps. Il faut bien le dire, la petite bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrières et si les choses mar- chent du même pas, cette majorité bourgeoise respec- table pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le prolétariat. Le grand com- merce, la grande industrie et surtout la grande et malhonnête spéculation l'écrasent, la dévorent et la poussent dans l'abîme. La situation de la petite bour- geoisie devient donc de plus en plus révolutionnaire, et ses idées trop longtemps réactionnaires, s'éclaircis- sant aujourd'hui grâce à de terribles leçons, devront nécessairement prendre une direction opposée. Les plus intelligents commencent à comprendre qu'il ne reste d'autre salut, pour l'honnête bourgeoisie, que dans l'alliance avec le peuple — et que la question sociale l'intéresse aussi bien et de la 777ême manière que le peuple. Ce changement progressif dans l'opinion de la petite bourgeoisie en Europe est un fait aussi consolant qu'incontestable. Mais nous ne devons pas nous faire FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME 53 illusion : l'initiative du nouveau développement n'ap- partiendra pas à elle, mais au peuple ; à l'occident — aux ouvriers des fabriques et des villes ; chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays slaves : — aux paysans. La petite bourgeoisie est de- venue trop peureuse, trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-même une initiative quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n'entraînera per- sonne; car en même temps qu'elle est pauvre d'idées, la foi et la passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple. Donc au peuple appartiendra, sans contestation aucune, l'ini- tiative du mouvement nouveau. Et nous ferions abs- traction du peuple! et nous ne parlerions pas du socialisme qui est la nouvelle religion du peuple! Mais le socialisme, dit-on, se montre enclin à con- clure une alliance avec le césarisme. D'abord c'est une calomnie, c'est au contraire le césarisme qui voyant poindre à l'horizon la puissance menaçante du socia- lisme, en recherche les sympathies pour les exploiter à sa façon. Mais n'est-ce pas une raison de plus, pour nous, de nous en occuper, afin de pouvoir empêcher cette alliance monstrueuse, dont la conclusion serait sans doute le plus grand malheur qui puisse menacer la liberté du monde? Nous devons nous en occuper en dehors même de 54 ŒUVRES DE BAKOUNINE toutes ces considérations pratiques, parce que le so- cialisme, c'est la justice. Lorsque nous parlons de justice, nous n'entendons pas celle qui nous est don- née dans les codes et par la Jurisprudence romaine, fondées en grande partie sur des faits de violence accomplis par la force, consacrés par le temps et par les bénédictions d'une église quelconque, chrétienne ou païenne, et comme tels acceptés comme des prin- cipes absolus, dont le reste n'est que la déduction très logique * — nous parlons de la justice qui se fonde uniquement sur la conscience des hommes, que vous retrouverez dans celle de tout homme, même dans la conscience des enfants, et qui se traduit en simple équation» Cette justice si tiniverselle et qui pourtant, grâce aux envahissements delà force et aux influences reli- gieuses, n'a jamais. encore prévalu, ni dans le monde politique, ni dans le monde juridique, ni dans le monde économique, doit servir de base au monde notiveau. Sans elle point de liberté, point de républi- I. Sous ce rapport, la science du droit offre une parfaite res- semblance avec la théologie; ces deux sciences partent égale- ment, l'une d'un fait réel, mais inique : l'appropriation par la force, la conquête ; l'autre d'un fait fictif et absurde : la révélation divine, comme d'un principe absolu, et se fondant sur cette ab- surdité ou sur cette iniquité, toutes les deux ont recours à la logique la plus rigoureuse pour édifier ici un système théologi- que et là un système juridique. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 55 que, point de prospérité, point de paix! Elle doit donc présider à toutes nos résolutions, afin que nous puis- sions efficacement concourir à l'établissement de la p:iix. Cette justice nous commande de prendre en nos mains la cause du peuple, jusqu'à cette heure si hor- riblement maltraité, et de revendiquer pour lui, avec la liberté politique, l'émancipation économique et sociale. Nous ne vous proposons pas, messieurs, tel ou tel système socialiste. Ce que nous vous demandons, c'est de proclamer de nouveau ce grand principe de la Révolution française : que tout homme doit avoir les moyens matériels et moraux de développer toute son humanité, principe qui se traduit, selon nous, dans le problème suivant : Organiser la société de telle sorte que tout indi- vidu, homme ou femme, venant à la vie, trouve des moyens à peu près égaux pour le développement de ses différentes facultés et pour leur utilisation par son travail; organiser une société qui, rendant atout individu, quel qu'il soit, l'exploitation du travail d'autrui impossible, ne laisse chacun participer à la jouissance des richesses sociales, qui ne sont en réa- lité jamais produites que par le travail, qu'autant qu'il aura diref'pment contribué à les produire par le sien. 56 ŒUVRES DE RAKOUNINE La réalisation complète de ce problème sera sans doute l'œuvre des siècles. Mais l'histoire l'a posé et nous ne saurions désormais en faire abstraction, sans nous condamner nous-mêmes à une impuissance complète. Nous nous hâtons d'ajouter, que nous repoussons énergiquement toute tentative d'organisation sociale qui, étrangère à la plus complète liberté tant des in- dividus que des associations, exigerait l'établissement d'une autorité réglementaire de quelque nature que ce fût, et qu'au nom de cette liberté que nous recon- naissons comme l'unique fondement et comme l'uni- que créateur légitime de toute organisation, tant éco- nomique que politique, nous protesterons toujours contre tout ce qui ressemblera, de près ou de loin, au communisme et au socialisme d'Etat. L'unique chose que, selon nous, l'Etat pourra et devra faire, ce sera de modifier d'abord peu à peu le droit d'héritage, pour arriver aussitôt que possible à son abolition complète. Le droit d'héritage, étant une pure création de l'Etat, l'une des conditions es- sentielles de l'existence même de l'Etat autoritaire et divin, il peut et doit être aboli par la liberté dans l'Etat, — ce qui revient à dire que l'Etat lui-même doit se dissoudre dans la société organisée librement selon la justice. Ce droit devra être nécessairement «boli, selon nous, parce que tant que Vhéritage çxis- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTlTHÉOLOGlSME 5 7 tera, il y aura inégalité économique héréditaire, non l'inégalitc naturelle des individus, mais '«'inégalité artificielle des classes, — et que celle-ci se traduira nécessairement toujours par l'inégalité héréditaire du développement et de la culture des intelligences et continuera d'être la source et la consécration de toutes les inégalités politiques et sociales. L'égalité du point de départ au commencement de la vie pour chacun, autant que cette égalité dépendra de l'organisation économique et politique de la société, et afin que chacun, abstraction faite des natures différentes, ne soit proprement que le fils de ses œuvres — tel est le problème de la justice. Selon nous, le fond piiblic d'éducation et d'instruction de tous les enfants des deux sexes, y comprenant leur entretien depuis leur naissance jusqu'à l'âge de la majorité, devra seul hé- riter de tous les mourants. Nous ajoutons en qualité de Slaves et de Russes, que chez nous, l'idée sociale, fondée sur l'instinct général et traditionnel de nos populations, est que la terre, propriété de tout le peu- ple, ne doit être possédée que par ceux qui la culti- vent de leurs bras. Nous sommes convaincus, messieurs, que ce prin- cipe est juste, qu'il est une condition essentielle et inévitable Je toute réforme sociale sérieuse et que, par conséquent, l'Europe occidentale à son tour, ne pourra manquer de l'accepter et de le reconnaître, 58 ŒUVRES DE BAKOUNINE malgré toutes les difiicultés que sa réalisation pourra rencontrer dans certains pays, comme la France par exemple, où la majorité des paysans Jouit déjà de la propriété de la terre, mais où par contre aussi la plus grande partie de ces mêmes paysans arrivera bientôt à ne rien posséder par suite du morcellement qui est la conséquence inévitable du système politico-écono- mique qui prévaut aujourd'hui dans ce pays. Nous ne faisons aucune proposition à ce sujet, comme en général nous nous abstenons de toute proposition, par rapport à tel ou tel problème de la science et de la politique sociales, convaincus que toutes ces ques tions doivent devenir dans notre journal l'objet d'une discussion sérieuse et profonde. — Nous nous bor- nerons donc aujourd'hui à vous proposer de faire la déclaration suivante : « Convaincue que la réalisation sérieuse de la li- berté, de la justice et de la paix dans le monde sera impossible, tant que l'immense majorité des popula- tions restera dépossédée de tout bien, privée d'ins- truction et condamnée à la nullité politique et sociale et à un esclavage de fait, sinon de droit, par la misère aussi bien que par la nécessité dans laquelle elle se trouve de travailler sans répit ni loisir, pro» duisant toutes les richesses dont le monde se glorifie aujourd'hui et n'en retirant qu'une si petite partie FÉDÉRALISME, SOCIALISME Eï ANTITHEOLOGIS.ME 5 9 qu'à peine elle suffit pour lui assurer le pain du len demain; » Convaincue que pour toutes ces populations, jus- qu'ici si horriblement maltraitées par les siècles, la question du pain est celle de l'émancipation intellec- tuelle, de la liberté et de l' humanité ; » Que la liberté sans le socialisme, c'est le privi- lège, l'injustice; et que le socialisme sans liberté, c'est l'esclavage et la brutalité ; » La Ligue proclame hautement la nécessité d'une ré/orme sociale et économique radicale, ayant pour but la délivrance du travail populaire du joug du capital et des propriétaires, fondée sur la plus stricte justice^ -non juridique, ni théologique, ni métaphysi- que, mais simplement humaine, sur la science positive et sur la plus absolue liberté. » Elle décide en même temps, que son Journal ou- vrira largement ses colonnes à toutes les discussions sérieuses sur les questions économiques et sociales, lorsqu'elles seront sincèrement inspirées par le désir de la plus large émancipation populaire, tant sous le rapport matériel, qu'au point de vue politique et in- tellectuel. » 60 ŒUVRES DE BAK.OUNINE Après avoir exposé nos idées sur le Fédéralisme et le Socialisme, nous croyons devoir, messieurs, vous entretenir d'une troisième question, que nous croyone indissolublement liée aux deux premières, c'est-à-dire sur la question religieuse, et nous vous demandons la permission de résumer 'outes nos idées à ce sujet par un seul mot. Qui vous paraîtra peut-être barbare : m L'ANTITHEOLOGISME. Messieurs, nous sommes convaincus qu'aucune grande transformation politique et sociale ne s'est faite dans le monde sans qu'elle n'ait été accompa- gnée et souvent précédée par un mouvement analo- gue dans les idées philosophiques et religieuses qui dirigent la conscience tant des individus que de la Société. Toutes les religions avec leurs Dieux n'ayant ja- mais été rien que la création de la fantaisie croyante et crédule de l'homme non encore à la hauteur de la réflexion pure et de la pensée libre appuyée sur la science, le ciel religieux n'a été qu'un mirage où l'homme exalté par la foi a si longtemps retrouvé sa 4 02 ŒUVRES DE BAKOUNINE propre image, mais agrandie et renversée, c'est-à- dire divinisée. L'histoire des religions, celle de la grandeur et de la décadence des Dieux qui se sont succédé, n'est donc rien que l'histoire du développement de l'intelli- gence et de la conscience collective des hommes. A mesure qu'ils découvraient soit en eux, soit en de- hors d'eux-mêmes, une force, une capacité, une qua- lité quelconques, ils l'attribuaient à leurs dieux, après l'avoir agrandie, élargie, outre toute mesure, comme font ordinairement les enfants, par un acte de fan- taisie religieuse. De sorte que, grâce à cette modestie et à cette générosité des hommes, le ciel s'est enrichi des dépouilles de la terre, et par une conséquence na- turelle, plus le ciel devenait riche, plus l'humanité devenait misérable. Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la maîtresse, la source, la dispensatrice de toutes choses : le monde réel ne fut plus rien que par elle et l'homme, après l'avoir créée à son insu, s'agenouilla devant elle et se déclara sa créature, son esclave. Le Christianisme est précisément la religion par excellence parce qu'il expose et manifeste la nature même et l'essence de toute religion, qui sont : l'appau- vrissement, l'anéantissement et l'asservissement sys- tématiques, absolus, de l'humanité au profit de la di- vinité, — principe suprême non seulement de toute FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME 63 religion, mais encore de tome métaph\sique çoit théiste, soit même panthéiste. Dieu étant tout, le monde réel et l'homme ne sont rien. Dieu étant la vérité, la justice et la vie infinie, Thomme est le men- songe, l'iniquité et la mort. Dieu étant le maître, l'homme est esclave. Incapable de trouver par lui- même le chemin de la justice et de la vérité, il doit les recevoir comme une révélation d'en-haut, par l'in- termédiaire des envoyés et des élus de la grâce di- vine. Qui dit révélation dit révélateurs, dit prophè- tes, dit prêtres, et ceux-ci une fois reconnus comme les représentants de la divinité sur la terre, comme les instructeurs et les initiateurs de l'humanité à la vie éternelle, reçoivent par là même la mission de la diriger, de la gottverner et de lui commander ici-bas. Tous les hommes leur doivent une foi et une obéis- sance absolue; esclaves de Dieu, ils doivent l'être aussi de l'Eglise et de l'Etat en tant que celui-ci est béni par l'Eglise. C'est ce que de toutes les religions qui existent ou qui ont existé, le Christianisme a seul parfaitement compris, et, ce que, parmi toutes les sec- tes chrétiennes, le catholicisme romain a seul pro- clame et réalisé avec une conséquence rigoureuse. Voilà pourquoi le Christianisme est la religion ab- solue, la dernière religion, et pourquoi TEglise apos- tolique et romaine est la seule conséquente, légitime et divine. 64 ŒUVRES DE BAKOUNINE N'en déplaise donc à tous les demi-philosophes, à tous les soi-disant penseurs religieux: L existence de Dieu implique l'abdication de la raison et de la jus- tice humaines, elle est la négation de rhiimalnn li- berté et aboutit nécessairement à un esclavage non seu- lement théorique mais pratique. A moins donc de vouloir l'esclavage, nous ne pou- vons, ni ne devons faire la moindre concession à la théologie, car dans cet alphabet mystique et rigou- reusement conséquent, qui commence par A devra fatalement arriver à Z, et qui veut adorer Dieu devra renoncer à sa liberté et à sa dignité d'homme : Dieu est, donc l'homme est esclave. L'homme est intelligent, juste, libre, — donc Dieu n'existe pas. Nous défions qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant qu'on choisisse. D'ailleurs l'histoire nous démontre que les prê- tres de toutes les religions, moins ceux des églises persécutées, ont été les alliés de la tyrannie. Et ces derniers même, tout en combattant et en maudissant les pouvoirs qui les opprimaient, ne disciplinaient- ils pas en môme temps leurs propres croyants, et par là même n'ont-ils pas toujours préparé les éléments d'une tyrannie nouvelle ? L'esclavage intellectuel de quelque nature qu'il soit, aura toujours pour consé- quence naturelle l'esclavage politique et social. — Au- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 65 jourd'hui le Christianisme sous toutes ses formes dif- férentes, et avec lui la métaphysique doctrinaire et déiste, issue de lui, et qui n'est au fond qu'une théo- logie masquée, font sans aucun doute le plus formi- dable obstacle à l'émancipation de la société ; et pour preuve, c'est que les gouvernements^ tous les hom- mes d'Etat de l'Europe qui ne sont, eux, ni métaphy- siciens, ni théologiens, ni déistes, et qui, dans le fond de Jeuîs cœurs ne croient ni à Dieu ni à Diable, pro- tègent avec passion, avec acharnement la métaphy- sique, aussi bien que la religion, quelque religion que ce soit, pourvu qu'elle enseigne, comme toutes le font du reste, la patience, la résignation, la sou- mission. Cet acharnement qu'ils mettent à les défendre, nous prouve combien il est pour nous nécessaire de les com- battre et de les renverser. Est-il besoin de vous rappeler, messieurs, jusqu'à quel point les influences religieuses démoralisent et corrompent les peuples? Elles tuent en eux la raison, le principal instrument de l'émancipation humaine, et les réduisent à l'imbécillité, fondement princi- pal de tout esclavage, en remplissant leur esprit de di- vines absurdités. Elles tuent en eux l'énergie du travail, qui est leur gloire et leur salut : le travail étant l'acte par lequel l'homme, devenant créateur, forme son monde, les bases et les conditions de son 66 ŒUVRES DE BAKOUNINE humaîne existence et conquiert en même temps sa li- berté et son humanité. La religion tue en eux cette puissance productive, en leur faisant mépriser la vie terrestre, en vue d'une céleste béatitude, et en leur représentant le travail comme une malédiction ou comme un châtiment mérité, et le désœuvrement comme un divin privilège. — Elle tue en eux la Jus- tice, cette gardienne sévère de la fraternité et cette condition souveraine de la paix, en faisant toujours pencher la balance en faveur des plus forts, objets privilégiés de la sollicitude, de la grâce et de la bé- nédiction divines. Jbnfin elle tue en eux l'humanité, en la remplaçant dans leurs cœurs par la divine cruauté. Toute religion est fondée stir le sang, car toutes, comme on sait, reposent essentiellement sur l'idée du sacrifice, c'est-à-dire sur l'immolation perpétuelle de l'humanité à l'inextinguible vengeance de la Di- vinité. Dans ce sanglant mystère, l'homme est tou- jours la victime, et le prêtre, homme aussi, mais homme privilégié par la grâce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs, les plus humains, les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur cœur et sinon dans leur cœur, au moins dans leur esprit et dans leur imagination, — et on sait l'influence que l'un et l'autre exercent sur le cœur, — quelque chose FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 6"] de cruel et de sanguinaire : et pourquoi, lorsqu'on avait partout agité la question de l'abolition de la peine de mort, prêtres catholiques romains, ortho- doxes Moscovites et Grecs, Protestants — tous se sont unanimement déclarés pour son maintien ! La religion chrétienne plus que toute autre fut fondée sur le sang et historiquement baptisée dans le sang. Qu'on compte les millions de victimes que cette religion de l'amour et du pardon a immolées à la vengeance cruelle de son Dieu. Qu'on se rappelle les tortures qu'elle a inventées et qu'elle a infligées. Est- elle devenue plus douce et plus humaine aujourd'hui } Non, ébranlée par l'indifférence etpar le scepticisme, elle est devenue seulement impuissante, ou plutôt beaucoup moins puissante, car malheureusement la puissance du mal ne lui manque pas encore, même aujourd'hui. Et regardez dans les pays où, galvanisée par des passions réactionnaires, elle se donne l'air de revivre : son premier mot n'est-il pas toujours la ven- geance et le sang, son second mot l'abdication de la raison humaine, et sa conclusion l'esclavage? Tant que le christianisme et les prêtres chrétiens, tant que quelque religion divine que ce soit, continueront d'exercer la moindre influence sur les masses popu- laires, la raison, la liberté, l'humanité, la justice ne triompheront pas sur la terre ; parce que tant que les masses populaires resteront plongées dans la supers- 68 ŒUVRES DE BAKOUNINE Itiion religieuse, elles serviront toujours d'instrument à tous les despotismes coalisés contre l'émancipation de l'humanité. Il nous importe donc beaucoup de délivrer les masses de la superstition religieuse, pas seulement par amour d'elles, maisencore par amour de nous-mêmes, pour sauver notre liberté et notre sécurité. Mais nous ne pouvons atteindre ce but que par deux moyens : la science rationnelle et la propagande du socialisme. Nous entendons par science rationnelle celle qui, s' étant délivrée de tous les fantômes de la métaphysi- que et de la religion, se distingue des sciences pure- ment expérimentales et critiques, d'abord en ce qu'elle ne restreint pas ses investigations à tel ou tel objet déterminé, mais s'efforce d'embrasser l'univers tout entier, en tant que connu, car elle n'a rien à faire avec l'inconnu ; et ensuite en ce qu'elle ne se sert pas, comme les sciences ci-dessus mentionnées, exclusive- ment et seulement de la méthode analytique, mais se permet aussi de recourir à la synthèse, procédant assez souvent par analogie et par déduction, tout en ayant soin de he jamais prêter à ces synthèses qu'une valeur hypothétique, jusqu'à ce qu'elles n'aient été entière- ment confirmées par la plus sévère analyse expéri- mentale ou critique. Les hypothèses de la science rationnelle se distin- guent de celles de la métaphysique, en ce que cette FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 69 dernière, déduisant les siennes comme des consé- quences logiques d'un système absolu, prétend forcer la nature à les accepter ; tandis que les hypothèses de la science rationnelle, issues non d'un système trans- cendant, mais d'une synthèse qui n'est jamais elle- même que le résumé ou l'expression générale d'une quantité de faits démontrés par l'expérience, ne peu- vent jamais avoir ce caractère impératif et obligatoire, étant au contraire toujours présentées de manière à ce qu'on puisse les retirer aussitôt qu'elles se trouvent démenties pas de nouvelles expériences. La philosophie rationnelle ou science universelle ne procède pas aristocratiquement, ni autoritairement comme feu-dame métaphysique. Celle-ci s'organisant toujours de haut en bas, par voie de déduction et de synthèse, prétendait bien reconnaître aussi l'autonomie et la liberté des sciences particulières, mais dans le fait elle les gênait horriblement, jusqu'au point de leur imposer des lois et même des faits qu'il était souvent impossible de retrouver dans la nature, et de les empêcher de se livrer à des expériences dont les résultats auraient pu réduire toutes ses spéculations au néant. — La métaphysique comme on voit, agis- sait selon la méthode des Etats ceniialisés. La philosophie rationnelle au contraire est une science toute démocratique. Elle s'organise de bas en haut librement, et a pour fondement unique l'expé- 70 ■ ŒUVRES DE BAKOUNINE rience. Rien de ce qui n'a été réelleme?it analysé et confirmé par l'expérience ou par la plus sévère cri- tique ne peut être par elle accepté. Par conséquent, Dieu, l'Infini, l'Absolu, tous ces objets tant aimés delà métaphysique, sont absolument éliminés de son sein. Elle s'en détourne avec indifférence, les regar- dant comme autant de mirages ou de fantômes. Mais comme les mirages et les fantômes font une partie essentielle du développement de l'esprit humain, puisque l'homme n'arrive ordinairement à la con- naissance de la vérité simple qu'après avoir imaginé, épuisé toutes les illusions possibles, et comme le dé- veloppement de l'esprit humain est un objet réel de la science, — la philosophie naturelle leur assigne leur vr:.ie place, ne s'en occupant qu'au point de vue de l'histoire et s'efforce de nous montrer en même temps les causes tant physiologiques qu''historiques qui expliquent la naissance, le développement et la déca- dence des idées religieuses et métaphysiques aussi bien que leur nécessité relative et transitoire dans les évolutions de l'esprit humain. De cette manière, elle leur rend toute la justice à laquelle elles ont droit, puis s'en détourne pour toujours. Son objet c'est le monde réel et connu. Aux yeux du philosophe rationnel il n'est qu'un être au monde et une science. Par conséquent il tient à embrasser et à coordonner toutes les sciences particulières en un FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLCGISME 7I seul système. GetiecoordonnanceJetoutesles sciences positives en un seul savoir humain constitue la Philo- sophie positive ou la science universelle. Héritière et en même temps négation absolue de la religion et de la métaphysique, cette philosophie, pressentie et pré- parée dès longtemps par les plus nobles esprits, fut conçue pour la première fois comme un système com- plet, par un grand penseur français, Auguste Comte, qui en traça le premier plan d'une main savante et hardie. La coordonnance qu'établit la philosophie positive n'est point une simple juxta-position, c'est une sorte d'enchaînement organique par lequel, commençant par la science la plus abstraite, celle qui a pour objet l'ordre des faits les plus simples, les mathématiques, on s'élève de degré en degré aux sciences comparati- N'emeni plus concrètes qui ont pour objet des faits de plusenpluscomposés. Ainsi des mathématiques pures on s'élève à la mécanique, à l'astronomie, puis à la physique, à la chimie, à la géologie et à la biologie (y comprenant la classification, l'anatomie et la physio- logie comparées des plantes d'abord, puis du règne animal), et on finit par la sociologie qui embrasse toute l'humaine histoire en tant que développement de l'Etre humain collectif et individuel dans la vie politique, économique, sociale, religieuse, artistique et scientifique. Il n'y a entre toutes ces sciences, qui 72 ŒUVRES DE BAK.OUNINE se suivent, depuis les mathématiques Jusqu'à la socio- logie inclusivement, aucune solution de continuité. Un seul Etre, un seul savoir, et au fond, toujours la même méthode, mais qui se complique nécessaire- ment à mesure que les faits qui se présentent à elle deviennent plus compliqués; chaque science qui suit s'appuie largement et absolument sur la science pré- cédente, et, autant que l'état actuel de nos connais- sances réelles le permet, se présente comme son déve- loppement nécessaire. Il est curieux d'observer que l'ordre des sciences établi par Auguste Comte, est à quelque chose près le même que celui de l'Encyclopédie de Hegel, le plus grand métaphysicien des temps présents et pas- sés et qui a eu le bonheur et la gloire d'avoir conduit le développement de la philosophie spéculative à son point culminant, ce qui fit que, poussée désormais par sa dialectique propre, elle devait se détruire elle- même. Mais il y a entre Auguste Comte et Hegel une énorme différence. Tandis que ce dernier, en vrai métaphysicien qu'il était, avait spiritualisé la matière et la nature, en les faisant procéder de la lo- gique, c'est-à-dire d^ l'esprit, — Auguste Comte a tout au contraire matérialisé l'esprit, en le fondant uniquement sur la matière. — C'est en cela que con- siste sa gloire immense. Ainsi la Psychologie, cette science si importante,- FÉDÉRALISME, SOClAlISME ET ANTITHÉOLOGISME y3 qui consumait Ja base même de la métaphysique, et que la philosophie spéculative considérait comme un monde quasi absolu, spontané et indépendant de toute influence matérielle, n'a plus, dans le système d'Auguste Comte, d'autre base que la physiologie, et n'est autre chose que le développement de celle-ci; de sorte que ce que nous appelons intelligence, ima- gination, mémoire, sentiment, sensation et volonté, ne sont plus rien à nos yeux que les diflérentes facul- tés, fonctions ou activités du corps humain. Considérés à ce point de vue, le monde humain, son développement, son histoire, — que nous avions envisagé jusque-là comme une manifestation d'une idée théologique, métaphysique et juiidico-poliiique, et dont aujourd'hui nous devons recommmencer l'é- tude, en prenant pour point de départ toute la na- ture et pour fil directeur la propre physiologie de l'homme, nous apparaîtront sous un Jour tout nou- veau, plus naturel, plus large, plus humain et plus fécond en enseignements pour l'avenir. C'est ainsi que l'on pressent déjà dans cette voie l'avènement d'une science nouvelle : la sociologie, — c'est-à-dire la science de lois générales qui président à tous les développements de la société humaine. Elle sera le dernier terme et le couronnement de la phi- losophie positive. L'histoire et la statistique nous prouvent que le corps social comme tout autre corps 5 /4 ŒUVRES DE BAKOUNINE naturel, obéit dans ses évolutions et transmutations à des lois générales et qui paraissent être tout aussi né- cessaires que celles du monde physique. Dégager ces lois des événements passés et de la masse des faits pré« sents, tel doit être l'objet de cette science. En dehors de l'immense intérêt qu'elle présente déjà à l'esprit, elle nous promet dans l'avenir une grande utilité pra- tique ; car de même que nous ne pouvons dominer la nature et la transformer selon nos besoins progres- sifs que grâce à la connaissance que nous avons ac- quise de ses lois, nous ne pourrons réaliser notre li- berté et notre prospérité dans le milieu social qu'en tenant compte des lois naturelles et permanentes qui le gouvernent. El du moment que nous avons reconnu que l'abîme qui dans l'imaginaiion des théologiens et des méiaph^si iens, était censé séparer l'esprit de la nature, n'existe pas du tout, nous devons considérer la société humaine comme un corps sans doute beau- coup plus complexe que les autres, mais tout aussi naturel, et obéissant aux mêmes lois, plus celles qui lui sont e.vclusivement propres. Une fois ceci admis, il devient clair que la connaissance et la stricte obser- vation de ces lois devient indispensable, pour que les transformations sociales que nous entreprendrons soient viables. Mais d'un autre côté, nous savons que la sociolo- gie est une scieace à peine née, qu'elle est encore à FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHIÎOLOGISMI:; jS h recherche de ses éléments, et si nous jugeons de cette science, la plusdifficile de toutes, d'après l'exem- ple des autres, nous devons reconnaître qu'il lui faudra des siècles, un siècle au moins, pour se constituer définitivement et pour devenir une science sérieuse, quelque peu suffisante et complète. Comment faire alors ? Faudra-t-il que l'humanité souffrante, pour se délivrer de toutes les misères qui l'oppriment, attende encore un siècle et plus, jusqu'au moment où la so- ciologie positive, définitivement constituée, viendra lui déclarer qu'elle est enfin en état de lui donner les indications et les instructions que réclame sa trans- formation rationnelle? .Non. mille fois non ! D'abord, pour attendre quel- ques siècles encore, il faudrait avoir la patience... cé- dant à une vieille habitude, nous allions dire la pa- tience des Allemands, mais nous avons été arrêtés par cette réflexion, que dans l'exercice de cette vertu d'au- tres peuples ont aujourd'hui surpassé les Allemands. Et ensuite, supposant même que nous eussions la pos- sibilité et la patience d'attendre, que serait une société qui ne nous présenterait rien que la traduction en pratique ou l'application d'une science, lors même que cette science serait la plus parfaite et la plus com- plète du monde ? une misère. Imaginez-vous un univers qui ne contiendrait rien que ce que l'esprit humain a jusqu'ici aperçu, reconnu ei compris, — ne yt ŒUVRES DE BAKOUNINE serait-ce pas une misérable bicoque à côté de l'univers qui existe ? Nous sommes pleins de respect pour la science et nous la considérons comme un des plus précieux tré- sors, comme une des gloires les plus pures de l'hu- manité. Par elle l'homme se distingue de l'animal, aujourd'hui son frère cadet, jadis son ancêtre, et de- vient capable de liberté. Pourtant il est nécessaire de reconnaître aussi les limites de la science et de lui rappeler qu'elle n'est pas le tout, qu'elle n'en est seu- lement qu'une partie, et que le tout c'est la vie : la vie universelle des mondes, ou pour ne pas nous perdre dans l'inconnu et dans l'indéfini : celle de notre sys- tème solaire ou même seulement de notre globe ter- restre, enfin nous restreignant encore davantage : le monde humain, — le mouvement, le développement, la vie de l'humaine société sur la terre. Tout cela est infiniment plus étendu, plus large, plus profond et plus riche que la science, et ne sera jamais par elle épuisé. La vie, prise dans ce sens universel, n'est point l'ap- plication de telle théorie humaine ou divine que ce soit, c'est une création, aurions-nous dit volontiers, si nous n'avions crainte de donner lieu à un mésen- tendu par ce mot; et comparant les peuples, créateurs de leur propre histoire à des artistes, nous aurions demandé si les grands poètes ont jamais attendu que FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME "]"] la science découvrît les lois de la création poétique pour créer leurs chefs-d'œuvre? Eschyle et Sophocle n'ont-ils pas fait leurs magnifiques tragédies bien avant qu'Aristote eût calqué sur leurs œuvres mêmes la première esthétique ? Shakespeare s'est-il laissé ja- mais inspirer par aucune théorie, et Beethoven n'a- t-il point élargi les bases du contre-point par la créa- tion de ses symphonies? Et que serait une œuvre d'art produite selon les préceptes de la plus belle es- thétique du monde ? Encore une fois, une chose mi- sérable. Mais les peuples qui créent leur histoire ne sont probablement pas ni moins riches d'instinct ni moins puissants créateurs, ni plus dépendants de MM. les savants que les artistes ! Si nous hésitons à faire usage de ce mot : création, c'est parce que nous craignons qu'on n'y attache un sens qu'il nous est impossible d'admettre. Qui dit création semble dire créateur et nous repoussons l'existence d'un unique créateur aussi bien pour le monde humain, que pour le monde physique, qui tous deux d'ailleurs n'en forment qu'un seul à nos yeux. Même en parlant des peuples, créateurs de leur propre histoire, nous avons la conscience d'employer une expression métaphorique, une comparaison im- propre. Chaque peuple est un être collectif possédant sans doute des propriétés tant physiologico-psycho- logiques que politico-sociales particulières qui, en le yS ŒUVRES DE BAKOUNINE distinguant de tous les autres peuples, l'individua- lisent en quelque sorte ; mais ce n'est jamais un in- dividu, un être unique et indivisible, dans le sens réel de ce mot. Quelque développée que soit sa cons- cience collective et quelque concentrée que puisse se trouver, au moment d'une grande crise nationale, la passion ou ce qu'on appelle la volonté populaire vers un seul but, jamais cette concentration n'atteindra celle d'un individu réel. En un mot, aucun peuple, quelque uni qu'il se sente, ne pourra jamais dire : Je veux! il devra toujours dire : nous voulons. L'indi- vidu seul a l'habitude de dire : je veux ! Et lorsque vous entendez dire, au nom d'un peuple enier : il veut! soyez bien sûr qu'un usurpateur quelconque, homme ou parti, se cache derrière. Sous le mot création, nous n'entendons donc ici ni la création théologique ou métaphysique, ni la créa- tion artistique, savante, industrielle, ni n'importe quelle création derrière laquelle se trouve un indi- vidu créateur. iNous entendons tout simplement par ce mot le produit infiniment complexe d'une quan- tité innombrable de causes très différentes, grandes et petites, quelques-unes connues, mais dont la plus immense partie reste encore inconnue, et qui, dans un moment donné, s'étant combinées, non sans rai- son, sans doute, mais sans plan tracé d'avance et sans préméditation aucune, ont produit le fait. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 79 Mais alors, dira-t-oii, l'histoire et les destinées de l'humaine société ne présenteraient plus qu'un chaos et ne seraient plus que le Jouet du hasard ? Bien, au contraire, du moment que l'histoire est libre de tout arbitraire divin et humain, c'est alors, et seulement alors, qu'elle se présente à nos yeux dans toute la grandeur imposante et en même temps rationnelle d'un développement nécessaire, comme la nature or- ganique et physique, dont elle est la continuation immédiate. Cette dernière, malgré l'inépuisable ri- chesse et variété des êtres réels dont elle est compo- sée, ne nous présente nullement le chaos, mais au contraire un monde magnifiquement organisé, et où chaque partie garde, pour ainsi dire, un rapport né- cessairement logique avec toutes les autres. Mais alors, dira-t-cn, il y a eu un ordonnateur? Pas du tout, un ordonnateur, fût-il un Dieu, n'aurait pu qu'entraver par son arbitraire personnel l'ordonnance naturelle et le développement logique des choses, et nous avons vu que la propriété principale de la divi- nité dans toutes les religions, c'est d'être précisément supérieure, c'est-à-dire contraire à toute logique, et de n'avoir toujours qu'une seule logique à elle : celle de l'impossibilité naturelle, ou de l'absurdité '. Car I. Dire que Dieu n'est pas contraire à la logique, c'est affir- mer qu'il lui est absolument identique, qu'il n'est rien lui-même que la logique, c'est-à-dire que le courant el le développement 8o ŒUVRES DE BAKOUNINE qu'est-ce que la logique, si ce n'est le courant ou le développement naturel des choses, ou bien le pro- cédé naturel par lequel beaucoup de causes détermi- nantes produisent un fait. Par conséquent, nous pouvons énoncer cet axiome si simple et en même temps si décisif : Tout ce qui est naturel est logique, et tout ce qui est logique est réalisé ou doit se réa- liser dans le monde réel : dans la nature proprement dite, et dans son développement postérieur — dans l'histoire naturelle de Vhumaine société. La question est donc desavoir — ce qui est logique dans la nature aussi bien que dans l'histoire? Ce n'est pas aussi facile à déterminer qu'on peut le penser du prime-abord. Car, pour le savoir en perfection, de manière à ne Jamais se tromper, il faudrait avoir la connaissance de toutes les causes, influences, ac- tions et réactions qui déterminent la nature d'une chose et d'un fait, sans en excepter une seule, fùt-elle la plus éloignée ou la plus faible. Et quelle est la philosophie ou la science qui pourra se flatter de pouvoir jamais les embrasser toutes et les épuiser par naturel des choses réelles, c'est-à-dire que -Dieu n'existe pas. L'existence de Dieu ne peut donc avoir de valeur que comme la négation des lois naturelles, d'où résulte ce dilemme irréfuta- ble: Dieu est, donc il n'y a point de lois naturelles et le monde présente un chaos. Le monde n'est pas un chaos, il est ordonné en lui-même, donc Dieu n'existe pas. FÉDÉRALISMK, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGlSME 8l son analyse ? Il faudrait être bien pauvre d'esprit, bien peu conscient de l'infinie richesse du monde réel, pour y prétendre. Faut-il pour cela douter de la science? Faut-il, parce qu'elle ne nous donne que ce qu'elle peut nous donner, la rejeter ? Ce serait une autre folie et bien plus funeste encore que la première. Perdez la science, et faute de lumière, vous retournerez à l'é- tat des gorilles, nos ancêtres, et force vous sera de refaire pendant encore quelque mille ans, tout le chemin que l'humanité a dû parcourir à travers les phantasmagoriques lueurs de la religion et de Ja mé- taphysique, pour arriver de nouveau à la lumière im- parfaite, il est vrai, mais du moins très certaine que nous possédons déjà aujourd'hui. Le plus grand et le plus décisif triomple obtenu par elle de nos Jours, ce fut comme nous l'avons déjà observé, d'avoir incorporé la psychologie dans la bio- logie; d'avoir établi que tous les actes intellectuels et moraux qui distinguent l'homme de toutes les autres espèces d'animaux, tels que la pensée, l'acte de l'hu- maine intelligence et les manifestations de la volonté réfléchie, ont leur source unique dans l'organisation sans doute plus accomplie, mais néanmoins toute ma- térielle de l'homme, sans l'ombre d'une intervention spirituelle ou extra-matérielle quelconque ; qu'ils sont en un mot, des produits issus de la combinaison de 82 ŒUVRES DE BAKOUNINE diverses fonctions purement physiologiques du cer- veau. Cette découverte est immense tant sous le rapport de la science que sous le rapport de la vie. Grâce à elle, la science du monde humain, y compris l'anthro- pologie, la psychologie, la logique, la morale, l'éco- nomie sociale, la politique, l'esthétique, la théologie et la métaphysique mêmes; l'histoire, en un mottoute la sociologie, devient enfin possible. Entre le monde humain et le monde naturel, il n'y a plus de solution de continuité ; mais, de même que le monde organi- que qui, tout en étant le développement non inter- rompu et direct du monde inorganique, se distingue pourtant de lui foncièrement par l'introduciion d'un élément actif nouveau : la matière organique, pro- duite non par l'intervention d'une cause extra-mon- daine quelconque, mais par des combinaisons jusqu'à présent à nous inconnues de la matière inorganique elle-même, et produisant à son tour, sur la base et dans les conditions de ce monde inorganique, dont elle est elle-même le plus élevé résultat, toutes les ri- chesses de la vie végétale et animale ; — de même le monde humain, tout en étant aussi la continuation immédiate du monde organique, s'en distingue es- sentiellement par un nouvel élément : la pensée, pro- duite par l'activité toute physiologique du cerveau et produisant en même temps au milieu de ce monde FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 83 matériel et dans les conditions organiques et inorga- niques dont elle est, pour ainsi dire, le dernier ré- sumé, tout ce que nous appelons le développement intellectuel et moral, politique et social de l'homme — l'histoire de l'humanité. Pour les hommes qui pensent réellement avec lo- gique et dont l'intelligence s'est élevée à la hauteur actuelle de la science, — cette unité du Monde ou de l'Etre est désormais un fait acquis. Mais il est im- possible de ne point reconnaître que ce fait si simple et tellement évident que tout ce qui lui est opposé nous apparaît désormais comme absurde, que ce fait, disons-nous, ne se trouve en flagrante contradiction avec la conscience universelle de l'humanité, qui, abstraction faite de la différence des formes sous les- quelles elle s'est manifestée dans l'histoire, s'est tou- jours unanimement prononcée pour l'existence de deux mondes distincts: le monde spirituel et le monde matériel, le monde divin et le monde réel. Depuis les grossiers fétichistes qui adorent dans le monde qui les entoure l'action d'une puissance sur- naturelle, incarnée dans quelque objet matériel, tous les peuples ont cru, tous croient encore aujourd'hui à l'existence d'une divinité quelconque. Cette unanimité imposante, selon l'avis de beau- coup de personnes, vaut plus que toutesles démonstra- tions de la science ] et, si la logique d'un petit nombre 84 ŒUVRES DE BAKOUNINE de penseurs conséquents mais isolés lui est contraire, tant pis, disent-elles, pour cette logique, car le con- sentement unanime, l'adoption universelle d'une idée ont été considérés de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa vérité, et cela avec beaucoup de raison parce que le sentiment de tout le monde et de tous les temps ne saurait se tromper ; il doit avoir sa racine dans une nécessité essentiellement inhérente à la nature même de toute l'humanité. Mais s'il est vrai que, conformément à cette nécessité, l'homme ait absolument besoin de croire à l'existence d'un Dieu, celui qui n'y croit pas, quelle que soit la logique qui l'entraîne à ce scepticisme, est une exception anor- male, un monstre. Voilà l'argumentation favorite de beaucoup de théologiens et métaphysiciens de nos jours, voire l'il- lustre Mazzini lui-même, qui ne peut se passer d'un bon Dieu pour fonder sa république ascétique et pour la faire accepter par les masses populaires, dont il sacrifie systématiquement la liberté et le bien-être à la grandeur d'un Etat idéal. Ainsi donc l'antiquité et l'universalitédela croyance en Dieu seraient, contre toute science et contre toute logique, les preuves irrécusables de l'existence de Dieu. Et pourquoi? Jusqu'au siècle deKopernic et de Galilée, tout le monde, moins les Pythagoriciens peut être, avait cru que le soleil tourne autour de la terre; FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME 85 cette croyance était-elle une preuve de la vérité de cette supposition? Dès l'origine de la société histo- rique jusqu'à nos jours, il y a eu toujours et partout exploitation du travail forcé des masses ouvrières, esclaves ou salariées, par quelque minorité conqué- rante; s'ensuit-il que l'exploitation du travail d'au- trui par des parasites ne soit pas une iniquité, une spoliation ou un vol ? Voilà deux exemples qui prou- vent que l'argumentation de nos déistes modernes ne vaut rien. Rien n'est en eflfet ni aussi universel, ni aussi anti- que que l'absurde, et c'est la vérité au contraire qui relativement est beaucoup plus jeune, ayant toujours été le résultat, le produit, jamais le commencement de l'histoire ; car l'homme, par son origine^ cousin, sinon descendant direct du gorille, est parti de la nuit profonde de l'instinct animal pour arriver à la lumière de l'esprit, ce qui explique fort naturellement toutes ses divagations passées et nous console en par- tie de sesprésentes erreurs. Toute l'histoire del'homme n'est donc autre chose que son éloignement progres- sif de la pure animalité par la création de son huma- nité. Il s'ensuit que l'antiquité d'une idée, loin de prouver quelque chose en faveur d'une idée, doit au contraire nous la rendre suspecte. Quant à l'univer- salité d'une erreur, elle ne prouve qu'une chose : l'i- dentité de l'humaine nature dans tous les temps et 86 ŒUVRES DE BAKOUNINE SOUS tous les climats. Et puisque tous les peuples à toutes les époques ont cru et croient en Dieu, sans nous en laisser imposer par ce fait sans doute incon- testable, mais qui ne saurait prévaloir dans notre es- prit ni contre la logique, ni contre la science, nous devrons en conclure simplement que l'idée Tdivine, sans doute issue de nous-mêmes, est une erreur né- cessaire dans le développement de l'humanité et nous demander comment et pourquoi elle est née, pour- quoi, pour l'immense majorité de l'espèce humaine, elle reste encore aujourd'hui nécessaire ? Tant que nous ne saurons pas nous rendre compte de la manière dont l'idée d'un monde surnaturel ou divin s'est produite, et a dû nécessairement se produire dans le développement naturel de l'esprit humain et de l'humaine société par l'histoire, nous aurons beau être scientifiquement convaincus de l'ab- surdité de cette idée, nous ne pourrons jamais la dé- truire dans l'opinion du monde, parce que sans cette connaissance, nous ne pourrons jamais l'attaquer dans les profondeurs mêmes de l'être humain, où elle a pris racine, — et condamnés à une lutte stérile et sans fin, nous devrons nous contenter de la combat- tre seulement à la surface, dans ses mille manifesta- tions, dont l'absurdité, à peine abattue parles coups du bon sens, renaîtra aussitôt dans une forme nou- velle et non moins iat-ensée, — parce iue tant que la FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTlTHÉOLOGlSME 87 racine de la croyance en Dieu reste intacte, elle pro- duira toujours des rejetons nouveaux. C'est ainsi que dans certaines régions de la société civilisée actuelle, le spiritisme tend à s'installer aujourd'hui sur les ruines du Christianisme. Qui plus est, il nous est indispensable de nous en rendre compte pour nous-mêmes, car nous aurons b2au nous dire athées, tant que nous n'aurons pas compris la genèse historique, naturelle, de l'idée de Dieu dans l'humaine société, nous nous laisserons toujours plus ou moins dominer par les clameurs de cette conscience universelle dont nous n'aurons pas surpris le secret, c'est-à-dire la raison naturelle, et vu la faiblesse naturelle de l'individu contre le milieu social qui Tentoure, nous courrons toujours le risque de retomber tôt ou tard dans l'esclavage de l'absur- dité religieuse. — Les exemples de ces tristes conver- sions sont fréquents dans la société actuelle. Nous sommes plus que jamais convaincus, mes- sieurs, de l'urgence qu'il y a aujourd'hui à résoudre complètement la question suivante : L' homme formant avec toute la nature un seul être et n étant que le produit matériel d'une quantité in- définie de causes exclusivement matérielles, comment cette dualité : la supposition de deux mondes oppo- sés, lun spirituel, Vautre matériel, l'un divin, l'autre 88 ŒUVRES DE BAKOUNINE tout naturel, a-t-elle pu naître, s'établir et s' enraciner si profondément dans la conscience humaine ? Nous sommes tellement persuadés que de la so- lution de cette question importante dépend notre émancipation définitive et complète des chaînes de toute religion, que nous vous demandons la permis- sion de vous exposer nos idées là-dessus. Il pourra paraître étrange à beaucoup de personnes que, dans un écrit politique et socialiste, nous trai- tions des questions de métaphysique et de théologie. Mais c'est que, selon notre plus intime conviction, ces questions ne se laissent plus séparer de celles du socialisme et de la politique. Le monde réactionnaire, poussé par une logique invincible, devient de plus en plus religieux. Il soutient le pape à Rome, il persé- cute les sciences naturelles en Russie, il met dans tous les pays ses iniquités militaires et civiles, politiques et sociales sous la protection du bon Dieu, qu'il pro- tège puissamment à son tour, dans les églises et dans les écoles, à l'aide d'une science hypocritement reli- gieuse, servile, complaisante, pesamment doctrinaire, et par tous les moyens dont l'Etat dispose. Le règne de Dieu dans le ciel se traduisant par le règne avoué ou masqué du knout et par l'exploitation en règle du travail des masses asservies sur la terre, — tel est au- jourd'hui l'idéal religieux, social, politique et abso- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 89 lument logique du parti de la rdaciion en Europe. Par contre et par raison inverse, la révolution doit être athée : l'expérience historique et la logique en même temps ayant prouvé qu'il suffit d'un seul maître au ciel, pour en créer des milliers sur la terre. Enfin le socialisme, par son objet même, qui est la réalisation du bien-être et de toutes les destinées humaines ici-bas, en dehors de toute compensation céleste, n'est-il point l'accomplissement et par consé- quent la négation de toute religion, qui, du moment que ses aspirations se trouveront réalisées, n'aura plus aucune raison d'être. En exposant nos idées sur les origines de la reli- gion, nous nous efforcerons d'être aussi brefs et aussi sobres d'abstractions que possible. Sans vouloir approfondir les spéculations philoso- phiques sur la nature de l'Etre, nous croyons pouvoir établir comme un axiome la proposition suivante : Tout ce qui est, les Etres qui constituent l'ensemble indéfini de V Univers, toutes les choses existantes dans le monde, quelle que soit d'ailleurs leur nature, sous le rapport de la qualité comme de la quantité, gran- des, moyennes ou infiniment petites, rapprochées ou immensément éloignées^ exercent, sans le vouloir et sans pouvoir même y penser^ les unes snr les autres et chacune sur toutes, soit immédiatement soit par transition, une action et réaction perpétuelles qui, se 90 ŒUVRES DE BAKOUNINE combinant en un seul mouvement, constituent ce que nous appelons la solidarité, la vie et la causalité universelles. Appelez cette solidarité Dieu, l'absolu, si cela vous amuse, peu nous importe, pourvu que vous ne donniez à ce Dieu d'autre sens que celui que nous venons de préciser : celui de la combinaison universelle, naturelle, nécessaire, mais nullement prédéterminée ni prévue d'une infinité d'actions et de réactions particulières. Cette solidarité toujours mouvante et active, cette vie universelle peut bien être par nous rationnellement supposée, mais jamais réellement embrassée, même par notre imagination, et encore moins reconnue. Car nous ne pouvons re- connaître que ce qui nous est manifesté par nos sens et ceux-ci ne pourront jamais embrasser qu'une indé- finitiveraent petite partie de l'Univers. Bien entendu que nous acceptons cette solidarité, non comme une cause absolue et première, mais tout au contraire comme une résultante ^ toujours produite et repro- duite par l'action simultanée de toutes les causes par- ticulières — action qui constitue précisément la cau- salité universelle. L'ayant ainsi déterminée, nous pouvons dire à présent, sans craindre de produire I. Comme tout individu humain n'est aussi rien que la Ré- sultante de toutes les causes qui ont présidé à sa naissance, combinées avec toutes les conditions de son développement pos térieur. FÉDÉRALISME, SOCIALISME KT ANTITHÉOLOGISME QI pnr là un mésentendu quelconque, que la vie univer- selle crée les mondes. C'est elle qui a déterminé la configuration géologique, climatologique et géogra- phique de notre t^rre et qui, après avoir couvert sa surface de toutes les splendeurs de la vie organique, continue de créer encore le monde humain : la so- ciété avec tous ses développements passés^ présents et à venir. On comprend maintenant que, dans la création ainsi entendue, il ne puisse être question ni d'idées antérieures, ni de lois préordonnées, préconçues. Dans le monde réel, tous les faits, produits par un concours d'influences et de conditions sans nombre, ' viennent avant, — puis vient avec l'homme pensant la conscience de ces faits et la connaissance plus ou moins détaillée et parfaite de la manière dont ils se sont produits; et lorsque dans un ordre de faits quel- conque, nous observons que la même manière ou le même procédé se répètent souvent ou presque tou- jours, nous l'appelons une loi de la nature. Par ce mot nature, nous entendons non une idée mystique, panthéistique ou substantielle quelconque, mais tout simplement la somme des êtres, des faits et des procédés réels qui produisent ces derniers. Il est évident que dans la nature ainsi définie, — grâce sans doute au concours des mêmes conditions et in- fluences et peut-être aussi grâce aux tendances une g2 ŒUVRES DE «AKOUNINE fois prises par le flot de la perpétuelle création, — tendances qui, à force d'avoir été trop souvent répé- tées, sont devenues constantes, il est évident, disons- nous, que dans certains ordres déterminés de faits, les mêmes lois se reproduisent toujours, et ce n'est qu'à cause de cette constance de procédés dans la nature, que l'esprit humain a pu constater et recon- naître ce que nous appelons les lois mécaniques» physiques, chimiques et physiologiques ; ce n'est que par elle que s'explique aussi la quasi-constante répé- tition des genres, des espèces et des variétés tant végé- tales qu'animales dans lesquelles s'est développée jusqu'ici la vie organique sur la terre. Cette constance et celte répétition ne sont point absolues. Elles lais- sent toujours un large champ à ce que nous appelons improprement les anomalies et les exceptions, — ma- nière de parler fort injuste, car les faits auxquels elle se rapporte prouvent seulement que ces règles géné- rales reconnues par nous comme des lois naturelles, n'étant rien que des abstractions dégagées par notre esprit du développement réel des choses, ne sont pas en état d'embrasser, d'épuiser, d'expliquer toute l'in- définie richesse de ce développement. D'ailleurs, comme l'a si bien démontré Darwin, ces prétendues anomalies en se combinant plus souvent entre elles et se fixant parla même davantage, créant, pour ainsi dire, de nouveaux procédés habituels^ de nouvelles FÉDÉRA-LiSME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME q3 manières de se reproduire et d'être dans la nature, sont précisément la voie par laquelle la vie organique donne naissance à de nouvelles variétés et espèces. C'est ainsi, qu'après avoir commencé par une simple cellule à peine organisée et l'avoir fait passer par toutes les transformations de l'organisation végétale d'abord et plus tard animale, elle en a fait un homme. L'homme sera-t-il toujours le dernier et le plus com- plet produit organique sur cette terre ? Qui pourrait en répondreet jurer que dans quelques dizaines ou cen- taines de siècles il ne puisse se dégager delà plushaute variété de l'espèce humaine une espèce d'êtres supé- rieurs à l'homme et qui se rapporteraient à lui comme il se rapporte lui-même aujourd'hui au gorille ? Dans tous les cas que notre vanité se rassure. Les procédés de la nature sont très lents, et rien dans l'état actuel de l'humanité ne dénote encore la probabilité qu'elle aille donner naissance à une espèce supérieure. Au reste, la nature ne coniinue-t-elle pas toujours im- médiatement son œuvre de création perpétuelle dans les développements historiques du monde humain? Ce n'est pas sa faute, si nous avons séparé dans notre esprit ce monde, l'humaine société, de ce que nous appelons exclusivement le monde naturel. La raison de cette séparation est dans la nature même de notre esprit, qui sépare essentiellement l'homme de» animaux de toutes les autres espèces. 94 ŒUVRES DE BAKOUNINE Nous devons pourtant reconnaître, que l'homme n'esi pas le seul animal intelligent sur la terre. Bien loin de là, la psychologie comparée nous démontre qu'il n'y a point d'animal qui soit dénué d'intelligence et que plus une espèce, par son organisation et surtout par le développement de son cerveau, se rapproche de l'humaine espèce, plus son intelligence se développe et s'élève aussi. Mais dans l'homme seul elle arrive à ce point de pouvoir être nommée la faculté de penser, c'est-à-dire de combiner les représentations des ob- jets' tant extérieurs qu'intérieurs qui nous sont don- nées par nos sens, d'en former des groupes, puis de comparer et de combiner de nouveau ces groupes dif- férents, qui ne sont plus des êtres réels, des objets de nos sens, mais dés notions formées en nous par le premier exercice de cette faculté que nous appelons jugement, recenues par notre mémoire, et dont la com- binaison postérieure par cette même faculté constitue ce que nous appelons les idées, — pour en d.iiuire ensuite les conséquences ou bien les applications lo- giquement nécessaires. ^Nous rencontrons, hélas! as- sez souvent des hommes qui ne sont pas encore arri- vés au plein exercice de cette faculté, mais nous n'a- vons jamais vu, ni même entendu parler d'aucun individu d'espèce inférieure qui l'ait jamais exercé, à moins qu'on ne veuille nous citer l'exemple de l'âne de Balaamoude quelques autres animaux recomman- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGlSME çS dés à noire foi et à notre respect par une religion quelconque. Nous pouvons donc dire, sans crainte d'être réfutés, que de tous les animaux de cette terre, l'homme seul pense. Seul il est doué de cette puissance d'abstraction, fortifiée et développée sans doute dans l'espèce par l'exercice des siècles, et qui, l'élevant successivement en lui-même au-dessus de tous les objets qui l'envi- ronnent, au-dessus ae tout ce qu'on appelle le monde extérieur et même au-dessus de lui-même comme in- dividu, lui permet de concevoir, de créer l'idée de la toialiié des Etres, de l'Univers, de l'Infini ou de l'Ab- solu, — idée tout abstriiite et vide de tout contenu si l'on veut; mais tout de ême toute-puiss mte et cause d " toutes les conquêtes postérieures de l'homme, parce que seule elle l'arrache aux prétendues béatitudes et à la stiif'ide innocence du paradis animal, pour le jeter dans les triomphes et dans les tourments in inis d'un développement sans bornes... Grâce a cette faculté d'abstraction, l'homme en s'é- levant au-dessus de la pres-^ion immédiate que tous les objets extérieurs ne m a nquent jamais d'exercer sur ch a que individu, peut les comparer les uns a\ec les au- tres, observer leurs rapports. — Voilà le commence- ment de l'analyse et de la science expérimentale. Grâce à cette même faculté, il se dédouble et se sépa- rant de lui-même en lui-même, il s'élève au-dessus de 96 ŒUVRES DE BAKOUNINE ses mouvements propres, de ses instincts et de ses dif- férents appétits, en tant que passagers et particuliers, ce qui lui donne la possibilité de les comparer entre eux, comme il compare les objets et les mouvements extérieurs, et de prendre parti pour les uns contre les autres, selon l'idéal (social) qui s'est formé en lui — voilà le réveil de la conscience et de ce que nous ap- pelons la volonté. L'homme possède-t-il réellement une volonté libre? Oui et non, c'est selon la manière dont on l'entend. Si, par volonté libre, on veut dire le libre arbitre, c'est-à-dire, là faculté présumée de l'individu humain de se déterminer spontanément, de lui-même, indé- pendamment de toute influence extérieure; si, comme l'ont fait toutes les religions et toutes les métaphysi- ques, par cette prétendue volonté libre on veut arra- cher l'homme au courant de la causalité universelle qui détermine l'existence de toute chose et qui rend chacune dépendante de toutes les autres, nous ne pour- rons faire autrement que la rejeter comme un non-sens, car rien ne peut exister en dehors de cette causalité. L'action et la réaction incessante du tout sur cha- que point et de chaque point sur le tout, consti ruent, avons-nous dit, la vie, la loi générique et suprême et la totalité des mondes, qui est toujours, et en même temps, et producteur et produit : éternellement active, toute-puissante, cette universelle solidarité, cène eau- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME gj sjlité mutuelle, que nous appellerons désormais na- ture, a créé, avons-nous dit, parmi une quantité in- nombrable d'autres mondes, notre terre, avec toute l'échelle de ses êtres, depuis le minéral jusqu'à l'homme. Elle les reproduit toujours, les développe, les nourrit, les conserve, puis lorsque leur terme ar- rive, et souvent même avant qu'il ne soit arrivé, elle les détruit ou plutôt les transforme en êtres nouveaux. Elle est donc la toute-puissance, contre laquelle il n'y a pas d'indépendance, ni d'autonomie possibles, — l'être suprême qui embrasse et pénètre de son action irrésistible toute l'existence des êtres, et parmi les êtres vivants, il n'en est pas un seul, qui ne porte en lui-même, sans doute plus ou moins développé, le sen- timent ou la sensation de cette influence suprême et de cette dépendance absolue. — Eh bien, cette sen- sation et ce sentiment constituent le fond même de toute religion. La religion, comme on voit, ainsi que toutes les choses humaines a sa première source dans la vie ani- male. Il est impossible de dire qu'aucun animal, ex- cepté l'homme, ait une religion; parce que la religion la plus grossière suppose encore un certain degré de réflexion, auquel aucun animal, hormis l'homme, ne s'est jamais élevé. Mais il est tout aussi impossible de nier que dans l'existence de tous les animaux, sans en excepter aucun, ne se trouvent tous les éléments, 6 gS ŒUVRES DE BAKOUNINE pour ainsi dire matériels, constitutifs de la religion, moins sans doute son côté idéal, celui même, qui doit la détruire, tôt ou tard — la pensée. En effet^ quelle est l'essence réelle de toute religion? C'est précisé- ment ce sentiment d'absolue dépendance del'individu passager vis-à-vis l'éternelle et omnipotente nature. Il nous est difficile d'observer ce sentiment et d'en anal^'ser toutes les manifestations dans les animaux d'espèces inférieures; pourtant nous pouvons dire que l'instinct de conservation, qu'on retrouve jusque dans les organisations relativement les plus pauvres, sans doute à un moindre degré que dans les organi- sations supérieures, n'est rien qu'une sorte de sagesse couiumière qui se forme en chacune sous l'influence de ce sentiment qui n'est autre, avons-nous dit, que le sentiment religieux. Dans les animaux doués d'une organisation plus complète et qui se rapprochent da- vantage de l'homme, il se manifeste d'une manière beaucoup plus sensible pour nous, dans la peur ins- tinctive et panique, par exemple, qui s'empare d'eux quelquefois à l'approche de quelque grande catastro- phe naturelle, tels qu'un tremblement de terre, une incendie de forets ou une forte tempête. Et en géné- rai, on peut dire, que la peur est un des sentiments prédominants dans lu vie animale. Tous les animaux vivants en liberté sont farouches, ce qui prouve qu'ils vivent dans une peur instinctive, incessante, FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 99 qu'ils ont toujours lesennment du danger, c'est-à-dire celui d'une influence toute-puissante qui les poursuit, les pénètre et les embrasse toujours et partout. Cette crainte, la crainte de Dieu, diraient les théologiens, est le commencement de la sagesse, c'est-à-dire, de la religion. Mais chez les animaux elle ne devient pas religion, parce qu'il leur manque cette puissance de réflexion, qui fixe le sentiment, en détermine l'objet et le transforme en conscience, en pensée. — On a eu donc raison de prétendre que l'homme est religieux pir naturel, il l'est comme tous les autres animaux, — mais lui seul, sur cette terre, a la conscience de sa religion. La religion, a-t-on dit, est le premier réveil de la raison : oui, mais sous la forme de la déraison. La religion, avons-nous observé tout à l'heure, com- mence par la crainte. Et en efiet l'homme, en se ré- veillant aux premières lueurs de ce soleil intérieur, que nous appelons la conscience de soi-même, et ' sortant lentement, pas à pas, de ce demi-sommeil magnétique, de cette existence toute d'instinct qu'il menait, lorsqu'il se trouvait encore à l'état de pure innocence, c'est-à-dire d'animal : — étant d'ailleurs né comme tout animal, dans la crainte de ce monde extérieur, qui le produit et le nourrit, il est vrai, mais qui, en même temps, l'opprime, l'écrase et menace de l'engloutir à toute heure, — l'homme a dû avoir né- 100 ŒUVRES DE BAKOUNINE cessairement, pour premier objet de sa naissante ré- flexion, cette crainte même. On peut présumer que chez l'homme primitif, au réveil de son intelligence, cette instinctive terreur devait être plus forte que chez les animaux de toutes les autres espèces; d'abord parce qu'il naît beaucoup moins armé que les autres, et que son enfance dure beaucoup plus longtemps, et ensuite parce que cette même réflexion, à peine éclose et non encore arrivée à un degré suffisant de maturité et de force pour reconnaître et pour utiliser les objets extérieurs, a dû tout de même arracher l'homme à l'union, à l'entente, à l'harmonie instinctive, dans lesquelles, comme cousin du gorille, il a dû se trou- ver avec le reste de la nature, avant que la pensée ne se fût en lui réveillée; ainsi la réflexion l'isolait au milieu de cette nature, qui, lui devenant ainsi étran- gère, a dû lui apparaître à ii avers le prisme de son imagination excitée et élargie par l'eflet même de cette commençante réflexion, comme une sombre et mys- térieuse puissance, infiniment plus hostile et plus menaçante qu'elle ne l'est en réalité. Il nous est excessivement difficile, sinon impossi- ble, de nous rendre un compte ex^ct des premières sensations et imaginations religieuses de l'homme sauvage. Dans leurs détails, elles ont dû être sans doute aussi diverses que l'ont été les propres natures des peuplades primitives qui les ont éprouvées, aussi FEDERALISME, SOCIALISME ET AN7ITHÉ0L0G1SME lOI bien que les climats, la nature des lieux et toutes les autres circonstances et déterminations extérieures, au milieu desquelles elles se sont développées. Mais comme après tout c'étaient des sensations et des ima- ginations humaines, elles ont dû, malgré cette grande diversité de détails, se résumer en quelques simples points identiques, d'un caractère général et que nous allons tâcher de fixer. Quelle que soit la provenance des différents groupes humains et de la séparation des races humaines sur le globe ; que tous les hommes n'aient eu qu'un seul Adam-gorille ou cousin de go- rille pour ancêtre, ou qu'ils soient issus de plusieurs, que la nature aurait formés sur différents points et à différentes époques, indépendamment les uns des autres, la faculté qui constitue proprement et qui crée l'humanité de tous les hommes : la réflexion, la puis- sance d'abstraction, la raison, la pensée, en un mot, la faculté de former des idées, restent, aussi bien que les lois qui déterminent la manifestation de cette fa- culté, en tous temps et en tous. lieux identiques, par- tout et toujours les mêmes — de sorte qu'aucun déve- loppement humain ne saurait se faire contrairement à ces lois. Ceci nous donne le droit de penser, que les phases principales observées dans le premier dé- veloppement religieux d'un seul peuple, ont dû se reproduire dans celui de toutes les autres populations de la terre. 103 ŒUVRES DE BAKOUNINE A en juger d'après les rapports unanimes des voya- geurs, qui, depuis le siècle passé ont visité les îles de rOcéanie, comme de ceux qui de nos jours ont péné" tré dans l'intérieur de l'Afrique, le Fétichisme doit être la première religion, celle de toutes les peuplades sauvages, qui se sont le moins éloignées de l'état de nature. Mais le Fétichisme n'est autre chose que la religion de la peur. Il est la première humaine ex- pression de cette sensation de dépendance absolue, mêlée de terreur instinctive, que nous trouvons au fond de toute vie animale et qui, comme nous l'avons déjà dit, constitue le rapport religieux des individus des espèces même les plus inférieures avec la toute- puissance de la nature. Qui ne connaît l'influence qu'exercent et l'impression que produisent sur tous les êtres vivants, sans en excepter même les plantes, les grands phénomènes réguliers de la nature; tels que le lever et le coucher du soleil, le clair de la lune, le retour des saisons, la succession du froid et du chaud, l'action particulière et constante de l'océan, des montagnes, du désert, ou bien les catastrophes naturelles, telles que les tempêtes, les éclipses, les tremblements de terre, aussi bien que les rapports si variés et mutuellement destructifs des espèces anima- les entre elles et avec les espèces végétales ; — tout cela constitue pour chaque animal un ensemble de conditions d'existence, un caractère, une nature; et FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 1 03 nous serions presque tentés de dire un culte particu- lier, car chez tous les animaux, dans tous les êtres vivants, vous retrouverez une sorte d'adoration de la nature, mêlée de crainte et de joie, d'espérance et d'inquiétude, et qui en tant que sentiment, ressemble beaucoup à la religion humaine. L'invocation et la prière même n'y manquent pas. Considérez le chien apprivoisé, implorant une caresse, un regard de son maître; n'est-ce pas l'image de l'homme à genoux devant son Dieu ? Ce chien ne transporte-t-il pas par son imagination et même par un commencement de réflexion , que l'expérience a développé en lui , la toute-puissance naturelle qui l'obsède, sur son raai- tre comme l'homme croyant la transporte sur Dieu ? Quelle est donc la différence entre le sentiment reli- gieux de l'homme et celui du chien? Ce n'est pas même la réflexion, c'est le degré de la réflexion, ou ■ bien la capacité de la fixer et de la concevoir comme une pensée abstraite, de la généraliser en la nommant, — la parole humaine ayant ceci de particulier, qu'in- capable de nommer les choses réelles qui agissent immédiatement sur nos sens, elle n'en exprime que la notion ou la généralité abstraite; et comme la pa rôle et la pensée sont les deux formes distinctes, mais inséparables, d'un seul et même acte de l'humaine réflexion, cette dernière, en fixant l'objet de la ter- reur et de l'adoration animales ou du premier culte 104 ŒUVRES DE BAKOUNINE naturel de l'homme, l'universalise, le transiorme en être abstrait et cherche à le désigner par un nom. L'objet réellement adoré par tel ou tel individu reste toujours celui-ci : cette pierre, ce morceau de bois, pas un autre; mais du moment qu'il a été nommé par la parole, il devient un objet ou une notion abs- tiaite, un morceau de bois ou une pierre, en général. — C'est ainsi qu'avec le premier réveil de la pensée, manifestée par la parole, le monde exclusivement humain, le monde des abstractions commence. Grâce à cette faculté d'abstraction, avons-nous dit, l'homme, né dans la nature, produit par elle, se crée, au milieu et dans les conditions mêmes de cette na- ture, une seconde existence, conforme à son idéal et comme lui progressive. Tout ce qui vit, ajouterons-nous, pour nous mieux expliquer, tend à se réaliser dans la plénitude de son être. L'homme, être vivant et pensant à la fois, pour se réaliser doit d'abord se connaître. C'est la cause de l'immense retard que nous observons dans son dé- veloppement et qui fait que, pour arriver à l'état ac- tuel de la société, dans les pays les plus civilisés, — état encore si peu conforme à l'idéal auquel nous ten- dons aujourd'hui — il lui a fallu employer plusieurs centaines de siècles.. .On dirait que, dans la recherche de lui-même,àtravers toutes ses pérégrinations physio- logiques aussi bien qu'historiques, l'homme a dû PÉDBRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I05 épuiser toutes les sottises et tous les malheurs possi- bles, avant d'avoir pu réaliser le peu de raison et de justice qui règne aujourd'hui dans le monde. Le dernier terme, le but suprême de tout dévelop- pement humain, c'est la liberté.].-}. Rousseau et ses disciples ont eu le tort de l'avoir cherchéedansles com- mencements de l'histoire, alors que l'homme encore privé de toute conscience de lui-même, et par consé- quent incapable de former quelque contrat que ce soit, subissait pleinement le joug de cette fatalité de la vie naturelle, à laquelle se trouvent assujettis tous les animaux, et dont l'homme n'a pu s'émanciper, en un certain sens, quepar l'usage consécutif de sa raison qui, en se développant avec beaucoup de lenteur, il est vrai, à travers toute l'histoire, reconnaissait peu à peu les lois qui régissent le monde extérieur, aussi bien que celles qui sont inhérentes à notre propre na- ture, se les appropriait pour ainsi dire, en les trans- lormant en idées — créations quasi spontanées de notre propre cerveau — et faisait que tout en conti- nuant d' obéir à ces lois, l'homme n'obéissait plus qu'à ses propres pensées. C'est vis-à-vis delà nature, pour l'homme, la seule dignité et toute la liberté possible. Il n'en aura jamais d'autre; car les lois naturelles sont immuables, fatales; elles sont la base même de toute existence et constituent notre être, de sorte que nul ne saurait se révolter contre elles, sans arriver I06 ŒUVRES DE BÎIkOUNINE immédiatement à l'absurde et sans se suicider à coup sûr. Mais en les reconnaissant et en se les appropriant par l'esprit, l'homme s"élève au-dessus de Tobsession immédiate du monde extérieur, puis devenant créa- teur à son tour, n'obéissant désormais qu'à ses pro- pres idées^ il transforme ce dernier plus ou moins selon ses besoins progressifs et lui inspire en quelque sorte l'image de son humanité. Ainsi ce que nous appelons monde humain n'a point d'autre créateur immédiat que l'homme qui le produit en conquérant, pas à pas, sur le monde exté- rieur et sur sa propre bestialité, sa liberté et son hu- maine dignité. Il les conquiert, poussé par une force indépendante de lui, irrésistible et qui est également inhérente à tous les êtres vivants. Cette force, c'est le courant universel de la vie, celui-là même, que nous avons appelé la causalité universelle, la nature, et qui se traduit dans tous les êtres vivants, plantes ou ani- maux, par la tendance à réaliser, chacun pour soi- même, les conditions vitales de son espèce — c'est-à- dire à satisfaire ses besoins. Cette tendance, mani- festation essentielle et suprême de la vie, constitue la base même de ce que nous appelons volonté : fatale et irrésistible dans tous les animaux, sans en excepter l'homme le plus civilisé — instinctive, on pourrait presque dire, mécanique, dans les organisations infé- rieures ; plus intelligente dans les espèces supérieures, FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 1 07 elJe n'arrive à une pleine conception d'elle-même que dans l'homme qui, grâce à son intelligence — qui l'clève au-dessus de chacun de ses mouvements ins- tinctifs et lui permet de comparer, et de critiquer et d'ordonner ses propres besoins, — seul parmi tous les animaux de cette terre, possède une détermination réfléchie de soi-même, une volonté libre. Bien entendu que cette liberté de la volonté hu- maine en présence du courant universel de la vie ou de cette causalité absolue, dont chaque vouloir par- ticulieru'est pour ainsi dire qu'un ruisseau, n'a d'autre sens ici que celui que lui donne la réflexion, en tant qu'opposée à l'exécution mécanique ou même à l'ins- tinct. L'homme saisit et comprend les nécessités na- turelles qui, en se réfléchissant dans son cerveau, y renaissent par un procédé physiologique réactif, en- core peu connu, comme une succession logique de propres pensées — et cette compréhension, au milieu de son absolue dépendance aucunement interrom- pue, lui donne le sentiment de la propre détermina- tion, de la volonté réfléchie spontanée et de la liberté, — A moins d'un suicide, partiel ou total, aucun homme ne parviendra jamais à se délivrer de ses appétits naturels, mais il pourra les régler et les modifier, en s'eâorçant de les conformer toujours davantage à ce que dansles diÔérentes époques de son développement intellectuel et moral, il appellera le juste et le beau. I08 ŒUVRES DE BAKOUNINE Au fond, les points cardinaux de l'existence hu- maine la plus raffinée et de l'existence animale la moins éveillée, sont et resteront toujours identiques: naître, se développer et grandir, travailler pour man- ger et boire, pour s'abriter et se défendre, maintenir son existence individuelle dans l'équilibre social de sa propre espèce, aimer, se reproduire, puis mourir... A ces points, il s'en ajoute seulement pour l'homme un nouveau : c'est penser et connaître, — faculté et besoin qui se retrouvent sans doute à un degré infé- rieur, mais déjà fort sensible, dans les espèces d'ani- maux, qui par leur organisation sont les plus proches de l'homme, car il semble que dans la nature il n'est point de différences qualitatives absolues, et que tou- tes les différences de qualité se réduisent en dernière analyse à des différences de quantité — mais qui dans l'homme seul arrivent à une puissance tellement im- pérative et prédominante, qu'ils transforment à la longue toute sa vie. Comme l'a fort bien observé l'un des plus grands penseurs de nos jours, Ludwig Feuer- bach, l'homme fait tout ce que les animaux font, seu- lement il doit le faire de plus en plus humainement. C'est toute la différence, mais elle est énorme i. Elle I. On ne saurait assez répéter ceci à beaucoup de partisans du naturalisme ou du matérialisme moderne, qui — patce que l'homme a retrouvé de nos jours sa parenté pleine et entière avec toutes les autres espèces d'animaux et sa descendance im- FÉDÉRALISME, SOCtALlSME ET ANTITHÉOLOGISME 1 OQ contient toute la civilisation avec toutes les merveil- les de l'industrie, de la science et des arts ; avec tous les développements religieux, esthétiques, philoso- phiques, politiques, économiques et sociaux de l'hu- manité — en un mot tout le monde de l'histoire. L'homme crée ce monde historique par la puissance d'une activité que vous retrouvez dans tous les êtres vivants, qui constitue le fond même de toute vie or- ganique, et qui tend à s'assimiler et à transformer le monde extérieur selon les besoins de chacun — ac- tivité par conséquent instinctive et fatale, antérieure à toute pensée, mais qui illuminée par la raison de l'homme et déterminée par sa volonté réfléchie, se transforme en lui et pour lui en travail intelligent et libre. rrtèdiate et directe de la terre, et parce qu'il a renoncé aux ab- surdes et vaines ostentations d'un spiritualisme, qui sous le prétexte de le gratifier d'une liberté absolue, le condamnait à un éternel esclavage, s'imaginent quô Cela leur donne le droit de re- noncer à tout respect humain. On pourrait comparer ces gens- là à des laquais, qui en découvrant l'origine plébéienne d'un homme, qui leur avait imposé par sa dignité naturelle, croient pouvoir le traiter comme un égal, par cette simple raison qu'ils ne comprennent pas d'autre dignité que celle que crée à leurs yeux une naissance aristocratique. D'autres sont si heureux d'avoir retrouvé la parenté de l'homme avec le gorille, qu'ils voudraient le conserver toujours à Tétat d'animal et se refusent à comprendre que toute sa mission historique, toute sa dignité et toute sa liberté consistent à s'en éloigner. 7 IIO ŒUVRES DE BAKOUNINE C'est uniquement par la pensée que l'homme ar- rive à la conscience de sa liberté dans ce milieu na- turel dont il est le produit ; mais c'est par le travail seulement qu'il la réalise. Nous avons observé que l'activité, qui constitue le travail, c'est-à-dire l'œuvre si lente de la transformation de la surface de notre globe par la force physique de chaque être vivant, conformément aux besoins de chacun, se retrouve plus ou moins développée à tous les degrés de la vie orga- nique. Mais elle ne commence à constituer le travail proprement humain, que lorsque, dirigée par l'intel- ligence de l'homme et par sa volonté réfléchie, elle sert à la satisfaction non plus seulement des besoins fixes et fatalement circonscrits de la vie exclusive- ment animale, mais encore de ceux de l'être pensant, qui conquiert son humanité en affirmant et en réali- sant sa liberté dans le monde. L'accomplissement de cette tâche immense, infi- nie, n'est pas seulement une œuvre de développement intellectuel et moral, c'est en même temps une œu- vre d'émancipation matérielle. L'homme ne devient réellement homme, il ne conquiert la possibilité de son développement et de son perfectionnement inté- rieur qu'à la condition d'avoir rompu dans une cer- taine mesure pour le moins, les chaînes d'esclave que la nature fait peser sur tous ses enfants. Ces chaînes sont la faim, les privations de toute es^^èce, la dou- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I I I leur, l'influence des climats, des saisons et en géné- ral les mille conditions delà vie animale qui main- tiennent l'être humain dans une dépendance quasi-ab- solue vis-à-vis du milieu qui l'entoure; les dangers permanents qui dans la forme de phénomènes natu- rels le menacent et l'oppressent de toutes parts : cette crainte perpétuelle qui constitue le fond de toute existence animale et qui domine l'individu naturel et sauvage au point qu'il ne trouve rien en lui-même qui puisse lui résister et la combattre... en un mot il n'y manque aucun des éléments de l'esclavage le'plus absolu. Le premier pas que l'homme fait pour s'é- manciper de cet esclavage, consiste, avons-nous dit, dans cet acte abstractif de l'intelligence qui, en s'é- levant au dedans de lui-même, au-dessus des choses qui l'entourent, lui permet d'en étudier les rapports et les lois. Mais le second pas est un acte nécessaire- ment matériel, déterminé par la volonté et dirigé par la connaissance plus ou moins approfondie du monde extérieur : c'est l'application de la force musculaire de l'homme à la transformation de ce monde selon ses besoins progressifs. Cette lutte de l'homme, in- telligent travailleur, contre la mère-nature, n'est point une révolte contre elle, ni contre aucune de ses lois. Il ne se sert de la connaissance qu'il en a acquise que pour se fortifier et se prémunir seulement contre les envahissements brutaux et contre les catastrophes 112 ŒUVRES DE BAKOUNINE accidentelles, aussi bien que contre les phénomènes périodiques et réguliers du monde physique, et ce n'est précisément que la connaissance et l'observation la plus respectueuse des lois de la nature, qui le ren- dent capable de la maîtriser à son tour, de la faire servir à ses desseins et de pouvoir transformer la surface du globe en un milieu de plus en plus favo- rable aux développements de l'humanité. Cette faculté d'abstraction, source de toutes nos connaissances et de toutes nos idées, est donc aussi, comme on voit, l'unique cause de toutes les émanci- pations humaines. Mais le premier réveil de cette fa- culté, qui n'est autre que la raison, ne produit pas immédiatement la liberté. Lorsqu'elle commence à agir dans Thomme, en se dégageant lentement des langes de son instinctivité animale, elle se manifete d'abord, non sous la forme d'une réflexion raisonnée, ayant conscience et connaissance de son activité pro- pre, mais sous celle d'une réflexion Imaginative ou de la déraison, et comme telle, elle ne délivre gia- duellement l'homme de l'esclavage naturel qui l'ob- sède à son berceau, que pour le rejeter aussitôt sous le poids d'un esclavage, mille fois plus dur et plus terrible encore — sous celui de la religion. C'est la réflexion imaginative de l'homme qui trans- forme le culte naturel dont nous avons retrouvé les éléments et les traces chez tous les animaux en culte FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I I 3 humain, sous la forme élémentaire du fétichisme. Nous avons montré les animaux adorant instincti- vement les grands phénomènes de la nature, qui réel- lement exercent sur leur existence une influence im- médiate et puissante, mais nous n'avons jamais en- tendu parler d'animaux, qui adorent un inoffensif morceau de bois, un torc+ion, un os ou une pierre — tandis que nous retrouvons ce culte dans la religion primitive des sauvages et jusque dans le catholicisme. Comment expliquer cette anomalie en apparence du moins si étrange et qui sous le rapport du bon sens et du sentiment de la réalité des choses, nous présente l'homme comme bien inférieur aux plus modestes animaux ? Cette absurdité est le produit de la réflexion Ima- ginative de l'homme sauvage. Il ne sent pas seule- ment la toute-puissance de la nature comme les au- tres animaux, il en fait l'objet de sa constante ré- flexion, il le fixe et le généralise en lui donnant un nom quelconque, il en fait le centre autour duquel se groupent toutes ses imaginations enfantines. Encore incapable d'embrasser par sa pauvre pensée l'univers, même le globe terrestre, même le milieu si restreint au sein duquel il est né et il vit, il cherche partout où réside donc cette toute-puissance, dont le sentiment, désormais réfléchi et tixé, l'obsède, — et par un jeu, par une observation de sa fantaisie ignorante qu'il I 14 ŒUVRES DE BAKOUNINE nous serait difficile d'expliquer aujourd'hui, il l'at- tache à ce morceau de bois, à ce torchon, à cette pierre... c'est le pur fétichisme, la plus religieuse, c'est-à-dire la plus absurde de toutes les religions. Après et souvent avec le fétichisme, vient le culte des sorciers. C'est un culte, sinon beaucoup plus ra- tionnel, au moins plus naturel et qui nous surpren- dra moins que le pur fétichisme, parce que nous y sommes habitués, étant encore aujourd'hui entou- rés de sorciers: les spiritistes, les médiums, les clair- voyants avec leurs magnétiseurs, et voire même les prêtres de l'église catholique romaine aussi bien que ceux de l'église orientale grecque, qui prétendent avoir la puissance de forcer le bon Dieu, à l'aide de quelques formules mystérieuses, à descendre sur l'eau ou bien même à se transformer en pain et en vin — tous ces farceurs de la divinité soumise à leurs en- chantements, ne sont-ils pas autant de sorciers ? Il est vrai que leur divinité, issue d'un développement de plusieurs mille ans, est beaucoup plus compliquée que celle de la sorcellerie primitive, qui n'a d'abord pour objet, que l'imagination déjà fixe, mais en- core indéterminée de la toute-puissance, sans aucun autre attribut, soit intellectuel, soit moral. La dis- tinction du bien et du mal, du juste ou de l'injuste, y est encore inconnue ; on ne sait ce qu'elle aime, ce qu'elle déteste, ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut FÉDÉRALISME, SOCIAMS.ME ET ANTITHÉOLOGISME Il5 pas; elle n'est ni bonne ni mauvaise, — elle est seulement la toute-puissance. Pourtant le caractère divin commence déjà à se dessiner; elle est égoïste et vaniteuse, elle aime les compliments, les génu- flexions, l'humiliation et l'immolation des hommes, leur adoration et leurs sacrifices — et elle persécute et punit cruellement ceux qui ne veulent pas s'y soumettre : les rebelles, les orgueilleux, les impies. C'est, comme on sait, le fond principal de la nature divine dans tous les dieux, antiques et présents, créés par l'humaine déraison. Y a-t-il eu jamais aumonde un être plus atrocement jaloux, vaniteux, égoïste, sanguinaire que le Jehovah des Juifs ou Dieu, le père des chrétiens. Dans le culte de la sorcellerie primitive, la divinité ou cette toute-puissance indéterminée, apparaît d'a- bord comme inséparable de la personne du sorcier : lui-même est Dieu, comme le Fétiche. Mais à la lon- gue, le rôle d'homme surnaturel, d'homme-Dieu, pour un homme réel, — surtout pour un sauvage, qui n'ayant encore aucun moyen de s'abriter contre la curiosité indiscrète de ses croyants, reste du matin jusqu'au soir exposé à leurs investigations — devient impossible. Le bon sens, l'esprit pratique d'une peu- plade sauvage, qui continue de se développer paral- lèlement à son imagination religieuse, finit enfin par lui démontrer l'impossibilité qu'un homme accessi- Il6 ŒUVRES DE BAKOUNINE ble à toutes les faiblesses et infirmités humaines, soi un Dieu. — Le sorcier reste pour elle un être sur- naturel, mais seulement par instant, lorsqu'il est pos- sédé. Mais possédé par qui? Par la toute-puissance, par Dieu... Donc la divinité se trouve ordinairement en dehors du sorcier. — Où la chercher ? — Le Fé- tiche, le Dieu-chose est dépassé, le sorcier, l'homme- Dieu, l'est aussi. — Toutes ces transformations, dans les temps primitifs, ont pu occuper des siècles. — L'homme sauvage déjà avancé, développé et riche de l'expérience et de la tradition de plusieurs siècles, cherche alors la divinité bien loin de lui, mais tou- jours encore dans des êtres réellement existants : dans le soleil, dans la lune, dans les astres. — La pensée religieuse commence déjà à embrasser l'univers. L'homme, avons-nous dit, n'a pu arriver à ce point qu'après une longue série de siècles. Sa faculté abs- tractive, sa raison s'est déjà développée, fortifiée, éprouvée par la connaissance pratique des choses qui l'entourent, et par l'observation de leurs rapports ou de leur causalité mutuelle, tandis que le retour ré- gulier de certains phénomènes lui a donné la pre- mière notion de quelques lois naturelles; il com- mence à s'inquiéter de l'ensemble des phénomènes et de leurs causes; il les cherche. En même temps il commence à se connaître lui-même, et grâce tou- jours à cette puissance d'abstraction, qui lui permet FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME llj de s'élever en lui-même, par la pensée, au-dessus de lui-même et de se poser comme objet de sa réflexion, il commence à séparer son être matériel et vivant de son être pensant, son extérieur de son intérieur, son corps de son âme. — Mais une fois cette distinction pour lui acquise et Hxée, il la transporte naturelle- ment, nécessairement dans son Dieu, il commence à chercîier Tâme invisible de cet apparent univers. — C'est ainsi qu'a dû naître le panthéisme religieux des Indiens. Nous devons nous arrêter sur ce point, car c'est ici que commence proprement la religion dans la pleine acception de ce mot, et avec elle la théologie et la métaphysique mêmes. Jusque-là l'imagination reli- gieuse de l'homme,, obsédée par la représentation fixe de la toute-puissance, a procédé naturellement, cher- chant la cause et la source de cette toute-puissance, par la voie de l'investigation expérimentale, d'abord dans les objets les plus rapprochés, dans les fétiches, puis dans les sorciers, plus tard encore dans les grands phénomènes de la nature, enfin dans les astres, mais l'attachant toujours à quelque objet réel et visible, si éloigné qu'il fût. Maintenant il suppose l'existence d'un Dieu spirituel, extra-mondain, invisible. D'au- tre part, jusqu'ici, ses dieux ont été des êtres res- treints et particuliers, parmi beaucoup d'autres êtres non divins, non doués de la toute-puissance, mais Il8 ŒUVRES DE BAKOUNINE non moins réellement existants. Maintenant il pose pour la première fois une divinité universelle : l'Etre des Etres, substance et créateur de tous ces Etres restreints et particuliers, — l'âme universelle de tout l'univers, le Grand-Tout. Voici donc le vrai Dieu qui commence et avec lui la vraie religion. Nous devons examiner maintenant le procédé par lequel l'homme est arrivé à ce résultat, afin de re- connaître, dans son origine historique même, la vé- ritable nature de la divinité. Toute la question se réduit à celle-ci : comment naissent en l'homme la représentation de l'univers et l'idée de son unité? D'abord, commençons par le dire, la représentation de l'univers pour l'animal ne peut exister, car ce n'est pas un çbjet qui se donne immédiatement par le sens, comme tous les objets réels, grands ou petits, qui de près ou de loin l'en- tourent — c'est un être abstrait et qui par conséquent ne peut exister que pour la faculté abstractive — c'est- à-dire pour l'homme seul. Exarninons donc la ma- nière dont elle se forme dans l'homme. L'homme se voit entouré d'objets extérieurs: lui-même, en tant que corps vivant, en est un pour sa propre pensée. Tous ces objets qu'il apprend successivement et len tement à connaître, se trouvent entre eux dans des rapports mutuels, réguliers, qu'il reconnaît aussi plus ou moins ; et néanmoins malgré ces rapports, qui les FéoÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME II»! avoisinent sans les unir, ni les confondre en un seul, ces objets restent en dehors l'un de l'autre. Le monde extérieur ne présente donc à l'homme rien qu'une diversité innombrable d'objets, d'actions et de rap- ports séparés et distincts, sans la moindre apparence d'unité, — c'est une juxtaposition indéfinie, ce n'est pas un ensemble. D'où vient l'ensemble? Il gît dans la pensée de l'homme. L'intelligence de l'homme est douée de cette faculté abstractive, qui lui permet, après qu elle eut parcouru lentement et examiné séparé- ment, l'un après l'autre, une quantité d'objets, de les embrasser en un clind'œil par une seule représenta- tion, de les unir en une seule et même pensée. — C'est donc la pensée de l'homme qui crée l'unité et qui la transporte dans la diversité du monde exté- rieur. Il s'ensuit que cette unité est un être, non concret et réel, mais abstrait, produit uniquement par la fa- culté abstractive de l'homme. jNous disons : faculté abstractive, parce que pour unir tant d'objets diffé- rents en une seule représentation, notre pensée doit faire abstraction de tout ce qui constitue leur diffé- rence, c'est-à-dire leur existence séparée et réelle, et ne retenir que ce qu'ils ont de commun, d'où il ré- sulte, que plus une unité pensée par nous embrasse d'objets, plus elle s'élève, et plus ce qu'elle retient en commun et ce qui constitue sa détermination positive. 120 ŒUVRES DE BAKOUNINE son contenu, se raréfie ; — plus elle devient abstraite et dénuée de réalité. La vie avec toutes ses exubéran- ces et magnificences passagères est en bas, dans la di- versité, — la mort avec sa monotonie éternelle et sublime est en haut, dans l'unité. — Montez toujours plus haut et plus haut, par cette même puissance d'abstraction, dépassez le monde terrestre, embras- sez en une même pensée le monde solaire, imaginez- vous cette sublime unité : que vous restera-t-il pour la remplir? — Le sauvage aurait été bien embarrassé de répondre à cette question ! Mais nous répondrons pour lui : il restera la matière avec ce que nous ap- pelons la force d'abstraction, la matière mouvante avec ses divers phénomènes, tels que la lumière, la chaleur, l'électricité et le magnétisme, qui sont, comme on le prouve aujourd'hui, les différentes manifesta- tions d'une seule et même chose. — Mais, si par la puissance de cette faculté d'abstraction, qui ne s'ar- rête devant aucune limite, vous montez encore plus haut, au-dessus de votre sj'stème solaire, et réunissez dans votre pensée, non seulement ces millions de so- leils que nous voyons briller au firmament, mais encore une infinité d'autres systèmes solaires, que nous ne voyons et que nous ne verrons jamais, mais dont nous supposons l'existence, car notre pensée, par cette même raison, qu'elle ne connaît point de limites à son action abstractive, se refuse de croire FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 121 que l'univers, c'est-à-dire la totalité de tous les mon- des existants puisse avoir une limite ou une fin, — puis faisant abstraction, toujours par notre pensée, de l'existence particulière de chacun de ces mondes exis- tants, si vous tâchez de vous représenter l'unité de cet univers infini — que vous restera-t-il pour la déter- miner et la remplir? Un seul mot, une seule abstrac- tion : VEtre indéterminé, c'est-à-dire l'immobilité, le vide, le néant absolu — Dieu. Dieu — 'c'est donc Vabstractwn absolu, c'est le pro- pre produit de la pensée humaine qui, comme puis- sance abstractive, ayant dépassé tous les êtres connus, tous les mondes existants et s'étant délivrée par là même de tout contenu réel, arrivée à n'être plus rien que le monde absolu, se pose devant elle-même, sans se reconnaître pourtant dans cette sublime nudité — comme r£'^re unique et suprême. On pourra nous objecter, qu'après avoir nous-mêmes affirmé, dans nos pages précédentes, Vunitéréelle de runivers,et après l'avoirdéfinie comme la solidarité ou la causalité universelle et comme l'unique toute- puissance régissant toute choses et sentie plus ou moins par tous les êtres vivants, nous avons mainte- nant l'air de vouloir la nier. Mais nous ne la nions pas du tout, nous prétendons seulement qu'entre cette réelle unité universelle et l'unité idéale cherchée et créée par voie d'abstraction, par la métaphysique tant 122 ŒUVRES DE BAKOUNINE religieuse que philosophique, il n'y a rien de com- mun. Nous avons défini la première comme la somme indéfinie des êtres, ou plutôt comme la somme des transformations incessantes de tous les êtres réels, ou celle de leurs actions et de leurs réac- tions perpétuelles, qui, en se combinant en un seul mouvement, constituent^ avons-nous dit, ce qu'on appelle la solidarité ou la causalité universelle, et nous avons ajouté que nous entendons cette solida- rité, non comme une cause absolue et première, mais tout au contraire, comme une résultante, toujours produite et reproduite par l'action simultanée de tou- tes les causes particulières, — action qui constitue précisément la causalité universelle — toujours créa- trice et toujours créée. Après l'avoir ainsi déterminée, nous avons cru pouvoir dire, sans craindre désor- mais aucun malentendu, que cette causalité univer- selle crée les mondes et quoique nous ayons eu bien soin d'ajouter qu'elle le fait, sans qu'il puisse y avoir de sa part aucune pensée ou volonté antérieure, aucun plan, aucune préméditation ou prédétermination possible — elle-même n'ayant en dehors de sa réali- sation incessante aucune existence ni antérieure ni séparée, et n'étant rien qu'une absolue résultante — nous reconnaissons maintenant que cette expression n'est ni heureuse, ni exacte et que malgré toutes les explications ajoutées elle peut encore donner lieu à FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET AMTITHÉOLOGISME 123 des malentendus, — tant nous sommes habitués à attacher à ce mot: création l'idée d'un créateur cons- cient de lui-même et séparé du son œuvre. — Nous aurions du dire que chaque monde, chaque être in- consciemment et involontairement se produit, naît, se développe, vit et meurt en se transformant en un être nouveau au milieu et sous l'influence, toute-puis- sante, absolue, de la solidarité universelle, — et nous ajouterons maintenant, pour préciser encore mieux notre pensée que V unité réelle de V univers n'est rien que la solidarité et V infinité absolues de ses réelles transformations, — car la transformation in- cessante de chaque être particulier constitue la vraie, V unique réalité de chacun, tout l'univers né- tant quune histoire sans limites, sans commencement et sans fin. Les détails en sont infinis. Il ne sera jamais donné à l'homme d'en connaître qu'une infiniment petite partie. Notre ciel étoile avec sa multitude de soleils ne forme qu'un point imperceptible dans l'immen- sité de l'espace et quoique nous l'embrassions du re- gard, nous n'en saurons jamais presque rien. Force nous est de nous contenter de connaître un peu notre système solaire, dont nous devons présumer la par- faite harmonie avec le reste de l'univers; car si cette harmonie n'existait pas, elle devrait ou bien s'éta blir ou bien notre monde solaire périrait. Nous con- 124 ŒUVRES DE BAKOUNÏNE naissons déjà fort bien ce dernier sous le rapport de la haute mécanique et nous commençons à le recon- naître déjà quelque peu sous le rapport physique, chimique, voire même géologique. Notre science ira difficilement beaucoup au delà. Si nous voulons une connaissance plus concrète, nous devrons nous en te- nir à notre globe terrestre. Nous savons qu'il est né dans le temps et nous présumons que nous ne savons dans quel nombre de siècles, il sera condamné à pé- rir, — comme naît et périt ou plutôt se transforme tout ce qui est. Comment notre globe terrestre, d'abord matière brûlante et gazeuse, infiniment plus légère que l'air, s'est condensé, s'est refroidi, s'est formé, par quelle immense série d'évolutions géologiques il a dtî pas- ser, avant de pouvoir produire à sa surface toute cette infinie richesse de la vie organique, depuis la pre- mière et la plus simple cellule Jusqu'à l'homme? Comment s'est-il transformé et continue-t-il à se dé- velopper dans le monde historique et social de l'homme ? Quel est le but vers lequel nous marchons, poussés par cette loi suprême et fatale de transforma- tion incessante ? Voilà les seules questions qui nous soient accessi- bles, les seules qui peuvent et qui doivent être réelle- ment embrassées, étudiées en détail et résolues par l'homme. Ne formant, comme nous l'avons déjà dit. FÉDliRALlSME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 125 qu'un point imperceptible dans la question illimitée et indéfinissable de l'univers, elles offrent tout de même à notre esprit un monde réellement infini — non dans le sens divin, c'est-à-dire dans le sens abs- trait de ce mot, non comme l'être suprême, créé par l'abstraction religieuse; infini, au contraire, par la richesse de ses détails qu'aucune observation, ni au- cune science ne pourront jamais épuiser. Et pour connaître ce monde, notre monde infini, la seule abstraction ne suffit pas. Elle nous condui- rait de nouveau à Dieu, à l'Etre suprême, au néant. Il faut tout en appliquant cette faculté d'abstraction, sans laquelle nous ne pourrions jamais nous élever d'un ordre de choses inférieur, à un ordre de choses supérieur, ni par conséquent comprendre la hiérar- chie naturelle des êtres, — il faut, disons-nous, que notre esprit se plonge avec respect et amour dans l'é- tude minutieuse des détails et des infiniment petits, sans lesquels nous ne concevrons jamais la réalité vi- vante des êtres. Ce n'est donc qu'en unissant ces deux facultés, ces deux tendances en apparence si contraires: l'abstraction et l'analyse attentive, scrupuleuse et pa- tiente de tous les détails, que nous pourrons nous élever à la conception réelle de notre monde non ex- térieurement mats intérieurement infini et nous for- mer une idée quelque peu suffisante de notre univers à nous — de notre globe terrestre, ou, si vous voulez 126 ŒUVRES DE BAKOUNINE aussi, de notre système solaire. — Il est donc évi- dent, que si notre sentiment et notre imagination peuvent nous donner une image, une représentation nécessairement plus ou moins fausse de ce monde, s'ils peuvent même, par une sorte de divination in- tuitive nous faire pressentir une ombre, une appa- rence lointaine de la vérité, ce n'est que la science seule, qui pourra nous donner la vérité pure et en- tière. Quelle est donc cette curiosité impérieuse qui pousse l'homme à reconnaître le monde qui l'entoure, à pour- suivre avec une infatigable passion les secrets de cette nature dont il est lui-même, sur cette terre, le dernier et le plus complet résultat? Cette curiosité est-elle un simple luxe, un agréable passe-temps, ou bien l'une des principales nécessités inhérentes à son être ? Nous n'hésitons pas à dire, que de toutes les nécessités qui constituent sa propre nature, c'est la plus humaine et qu'il ne devient réellement homme, ne se distingue effectivement de tous les animaux des autres espèces que par cet inextinguible besoin de savoir. Pour se réaliser dans la plénitude de son être, avons-nous dit, l'homme doit se reconnaître, et, il ne se reconnaîtra jamais réellement tant qu'il n'aura pas réellement re- connu la nature qui l'enveloppe et dont il est le pro- duit. — A moins donc de renoncer à son humanité, l'homme doit savoir, il doit pénétrer par sa pensée FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHKOLOGISME 12/ tout le nioaJe visible, et sans espoir de pouvoir ja- mais en atteindre le fond, en approfondir toujours da- vantage, la coordonnance et les lois, car notre huma- nité n'est qu'à ce prix. Il lui en faut reconnaître toutes les régions inférieures, antérieures et contemporaines à lui, toutes les évolutions mécaniques, physiques, chimiques, géologiques, organiques, à tous les degrés de développement de la vie végétale et animale, — c'est-à-dire toutes les causes et conditions de sa pro- pre naissance et de son existence, afin qu'il puisse comprendre sa propre nature et sa mission sur cette terre, — sa patrie et son théâtre uniques — afin que dans ce monde de l'aveugle fatalité, il puisse inau- gurer le règne de la liberté. Telle est la tâche de l'homme : elle est inépuisable, elle est infinie et bien suffisante pour satisfaire les esprits et les cœurs les plus ambitieux. Etre instan- tané et imperceptible au milieu de l'océan sans ri- vages de la transformation universelle, avec une éter- nité ignorée derrière lui et une éternité inconnue devant lui, l'homme pensant, l'homme actif, l'homme conscient de son humaine mission reste fier et calme dans le sentiment de sa liberté qu'il conquiert lui- même, en éclairant, en aidant, en émancipant, en révoltant au besoin, le monde autour de lui. Voilà sa consolation, sa récompense et son unique paradis. Si vous lui demandez après cela son intime pensée 128 ŒUVRES DE BAKOUNINE et son dernier mot sur l'unité réelle de l'univers, il vous dira, que c'est l'éternelle et universelle trans- formation, un mouvement sans commencement, sans limites et sans 'fin. — C'est donc le contraire absolu de toute Providence — la négation de Dieu. Dans toutes les religions qui se partagent le monde et qui possèdent une théologie quelque peu dévelop- pée — moins le Bouddhisme pourtant, dont la doc- trine étrange et d'ailleurs parfaitement incomprise par les quelques centaines de millions de ses adhé- rents, établit une religion sans Dieu — dans tous les systèmes de métaphysique, Dieu nous apparaît avant tout comme un être suprême, éternellement préexis- tant et prédéterminant, contenant en lui-même, étant lui-même la pensée et la volonté génératrices de toute existence et antérieures à toute existence : source et cause éternelle de toute création, immuable et tou- jours égal à lui-même dans le mouvement universel aes mondes créés. Ce Dieu, nous l'avons vu, ne se trouve pas dans l'univers réel, au moins dans cette partie de l'univers que l'homme peut atteindre. Donc n'ayant pu le rencontrer en dehors de lui-même, l'homme a dû le trouver en lui-même. Comment l'a- t-il cherché ? — En faisant abstraction de toutes les choses vivantes et réelles, de tous les mondes visibles, connus. — Mais nous avons vu qu'à la fin de ce stérile voyage, la faculté ou l'action abstraciive de FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGiSME 129 l'homme ne rencontre plus qu'un seul objet : elle- même, mais délivrée de tout contenu et privée de tout mouvement, faute de quelque chose à dépasser — elle-même comme abstraction, comme être abso- lument immobile et absolument vide. — Nous di- rions le Néant absolu. — Mais la fantaisie religieuse dit : l'Etre suprême — Dieu. D'ailleurs, comme nous l'avons déjà fait observer, elle est induite à le faire en prenant exemple de la différence ou même de l'opposition que la réflexion déjà développée à ce point, commence à établir entre l'homme extérieur — son corps, et son monde inté- rieur, comprenant sa pensée et sa volonté — l'âme humaine. Ignorant naturellement que cette dernière n'est rien que le produit et la dernière expression tou- jours renouvelée, reproduite de l'organisme humain, voyant au contraire que dans la vie journalière, le corps semble toujours obéir aux suggestions de la pensée et de la volonté; supposant par conséquent que l'âme est, sinon le créateur, au moins toujours le maître du corps auquel il ne resterait alors d'autre mission que celle de la servir et de la manifester, — l'homme religieux, — du moment que sa faculté abs- tractive arrivée, de la manière que nous venons de décrire, à la conception de l'être universel et suprême, qui n'est autre, avons-nous prouvé^ que cette puis- sance d'abstraction se posant à elle-même comme ob* l30 ŒUVRES DE BAKOUNINE jet, en fait naturellement l'âme de tout l'univers — Dieu. C'est ainsi que le vrai Dieu, — l'être universel, éternel, immuable créé par la double action de l'i- magination religieuse et de la faculté abstractive de l'homme, fut posé pour la première fois dans l'his- toire. Mais du moment qu'il fut ainsi connu et posé, l'homme oubliant ou plutôt même ignorant sa propre action intellectuelle, qui seul l'avait créé et, ne se reconnaissant plus du tout dans sa création propre : Vabstractum wiirersel, se mit à l'adorer. Les rôles aussitôt changèrent : le créé devint le créateur pré- sumé et le véritable créateur, l'homme prit sa place parmi tant d'autres créatures misérables, comme une pauvre créature à peine quelque peu privilégiée. Une fois Dieu posé, le développement successif et progressif des différentes théologies s'explique natu- rellement, comme le reflet du développement de l'hu- manité dans l'histoire. Car du moment que l'iJée d'un être extraordinaire et suprême s'est emparée de l'imagination de l'homme et s'est établie dans sa con- viction religieuse, au point que la réalité de cet être lui apparaît plus certaine que celle des choses réelles qu'il voit et qu'il touche de ses doigts, — il devient naturel, nécessaire, que cette idée devienne le fond principal de toute l'humaine existence, qu'elle la mo- dirte, la pénètre et la domine exclusivement et d'une FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l3l manière absolue. L'êire suprême apparaît aussitôt comme le maître absolu, comme la pensée, la vo- lonté, la source — comme le créateur et le régulateur de toutes choses, rien ne saurait plus rivaliser avec lui, et tout doit en sa présence disparaître : la vérité de toute chose ne se trouvant qu'en lui seul, et chaque être particulier, quelque puissant qu'il paraisse, y compris l'homme lui-même, ne pouvant désormais exister que par une concession divine, — ce qui d'ail- leurs est parfaitement logique, puisqu'autrement Dieu nt serait point l'être suprême, tout-puissant, absolu, c'est-à-dire qu'il n'existerait pas du tout. Dès lors, par une conséquence naturelle, l'homme attribue à Dieu toutes les qualités, toutes les forces, toutes les vertus qu'il découvre successivement soit en lui, soit en dehors de lui-même. Nous avons vu que, posé comme être suprême, et n'étant rien en réa- lité que Tabstractum absolu, Dieu est absolument vide de toute détermination et de tout contenu — nu et nul comme le néant : et comme tel, il se remplit et s'enrichit de toutes les réalités du monde existant, dont il n'est rien que l'abstraction, mais dont il appa- raît à la fantaisie religieuse comme le Seigneur et le Maître, — d'où il résulte que Dieu, c'est le spolia- teur absolu, et que — l'anthropomorphisme étant l'essence même de toute religion — le ciel, séjour des Dieux immortels, n'est rien qu'un infidèle miroir qui î32 ŒUVRES DE BAKOUNINE renvoie à l'homme croyam sa propre image renver- sée et grossie. Car l'action de la religion ne consiste pas seule- ment en ceci qu'elle prend à la terre les richesses et puissances naturelles et à l'homme ses facultés et ses vertus, à mesure qu'il les découvre dans son déve- loppement historique, pour les transformer dans le ciel en autant d'attributs ou d'êtres divins. En effec- tuant cette transformation, elle change radicalement la nature de ces puissances et de ces qualités, elle les fausse, les corrompt, leur donnant une direction dia- métralement opposée à leur direction primitive. C'est ainsi que la raison humaine, le seul organe, que nous possédions pour reconnaître la vérité, en devenant raison divine, se fait incompréhensible pour nous et s'impose aux croyants, comme la révélation de l'absurde. C'est ainsi que le respect du ciel se tra- duit en mépris pour la terre, et l'adoration de la divi- nité en dénigrement de l'humanité; l'amour humain, cette immense solidarité naturelle, qui reliant tous les individus, tous les peuples, et rendant le bonheur et la liberté de chacun dépendants de la liberté et du bonheur de tous les autres, doit, malgré toutes les diffcrences de couleurs et de races les unir tôt ou tard, dans une commune fraternité, — cet amouî*, trans- formé en amour divin et en religieuse charité, devient aussitôt le fléau de l'humanité : tout le sang versé au FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGlSME l33 nom de la religion, depuis le commencement de l'histoire, des millions de victimes humaines immo- lées à la plus grande gloire des Dieux, en font foi.... Enfin la justice elle-même, cette mère future de l'éga- lité, une fois transportée par la fantaisie religieuse dans les célestes régions et transformée en justice di- vine, retombant aussitôt sur la terre sous la forme théologique de la grâce ^ et embrassant toujours et partout le parti des plus forts, ne sème plus parmi les hommes que violences, privilèges, monopoles et tou- tes les monstrueuses inégalités consacrés par le droit historique. Nous ne prétendons pas nier la nécessité historique de la religion, ni affirmer qu'elle ait été un mal absolu dans l'histoire. Si c'en est un, elle fut et malheureu- sement elle reste encore aujourd'hui pour l'immense majorité de l'humanité ignorante, un mal inévitable, comme le sont, dans le développement de toute hu- maine faculté, les défaillances, les erreurs. La reli- gion, avons-nous dit, c'est le premier réveil de l'hu- maine raison sous la forme de la divine déraison; c'est la première lueur de l'humaine vérité à travers le voile divin du mensonge; la première manifesta- tion de la morale humaine, de la justice et du droit, à travers les iniquités historiques de la grâce divine; c'est enfin l'apprentissage de la liberté sous le joug humiliant et pénible de la divinité, joug qu'il faudra l34 ŒUVRES DE BAKOUNINE bien finir par briser, afin de conquérir pour tout de bon la raison raisonnable, la vérité vraie, la pleine justice et la réelle liberté. Par la religion, l'homme animal, en sortant de la bestialité, fait un premier pas vers l'humanité; mais tant qu'il restera religieux, il n'atteindra jamais son but, parce que toute religion le condamne à l'absurde et, faussant la direction de ses pas, le fait chercher le divin au lieu de l'humain. Parla religion, les peuples à peine délivrés de l'esclavage naturel, dans lequel restent plongées toutes les autres espèces d'animaux, retombent aussitôt dans l'esclavage des hommes forts et des castes privilégiées par la divine élection. L^un desprincipaux attributs des Dieux immortels, comme on sait, c'est d'être des législateurs de l'hu- maine société, les fondateurs de l'Etat. L'homme, disent à peu près toutes les religions, serait incapable de reconnaître ce qui est le bien et le mal, le juste ou l'injuste, il a donc fallu que la divinité elle-même, d'une manière ou d'une autre, ait descendu sur la terre pour le lui enseigner et pour établir dans 1 hu- maine société l'ordre politique et civil, — d'où natu- rellement résulte cette triomphante conclusion : que toutes les lois et tous les pouvoirs établis, consacres FÉDÉRATJSME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l35 par le ciel, doivent éire toujours et quand même aveu- glement obéis. C'est très commode pour les gouvernants, très in- commode pour les gouvernés; et comme nous som- mes de ce nombre, nous avons tout intérêt à examiner de plus près la validité de cette. antique assertion, qui a fait de nous tous des esclaves, afin de trouver le moyen de nous délivrer de son joug. La question est pour nous maintenant excessive- ment simplifiée : Dieu n'étant pas, ou n'étant rien qu'une création de notre faculté abstractive, unie en premier mariage avec le sentiment religieux que nous tenons de notre animalité, — Dieu n'étant qu'un abs- tractum universel, incapable de mouvement et d'ac- tion propre : le Néant absohi imaginé comme être suprême et mis en mouvement par la seule fantaisie religieuse; absolument vide de tout contenu ets'enri- chissant de toutes les réalités de la terre; ne rendant à l'homme, sous une forme dénaturée, corrompue, divine, que ce qu'il lui a d'abord dérobé, — Dieu ne peut être ni bon, ni méchant, ni juste, ni injuste. Il ne peut rien vouloir, ni rien établir, car en réalité iJ n'est rien, et ne devient le tout que par la crédulité religieuse. Par conséquent, si cette dernière a trouvé en lui les idées de la justice et du bien, c'est elle-même qui a dû les lui prêter à son insu; croyant recevoir, elle donnait. Mais pour les prêter à Dieu, l'homme a l36 ŒUVRES DE BAKOUNINE dû les avoîrî Où les a-t-il trouvées? Nécessairement en lui-même. Mais tout ce qu'il a, il le tient d'abord de son animalité, — son esprit n'étant rien que l'expli- cation, la parole de sa nature animale. — Donc les idées du juste et du bien doivent avoir, comme toutes les choses humaines, leur racine dans l'animalité même de l'homme. Et en effet, les éléments de ce que nous appelons la morale, se trouvent déjà dans le monde animal. Dans toutes les espèces d'animaux, sans aucune excep- tion, seulement avec une grande différence de déve- loppement, ne voyons-nous pas deux instincts oppo- sés : l'instinct de la conservation de l'Individu et celui de la conservation de l'Espèce, ou, pour parler humainement, Vinstinct égoïste et Vinstinct social. Au point de vue de la science, comme à celui de la nature elle-même, ces deux instincts sont également naturels et par conséquent légitimes, et ce qui plus est, également nécessaires dans l'économie naturelle des êtres, — l'instinct individuel étant lui-même une condition fondamentale de la conservation de l'espèce; car si les individus ne se défendaient pas avec énergie contre toutes les privations et contre toutes les pres- sions extérieures qui menacent leur existence sans cesse, l'espèce elle-même, qui ne vit qu'en eux et par eux, ne pourrait subsister. Mais si l'on voulait juger de ces deux mouvements en ne prenant pour point de pfoéRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME x'i'J vue absolu que l'intérêt exclusif de l'espèce, on dirait que l'instinct social est le bon, et l'instinct indivi- duel, et tant qu'il lui est opposé, le mauvais. Chez les fourmis, chez les abeilles, c'est la vertu qui prédo- mine, parce que l'instinct social semble en eux abso- lument écraser l'instinct individuel. C'est tout le contraire dans les bêtes féroces, et en général, on peut dire que c'est plutôt l'égoïsme qui triomphe dans le monde animal. L'instinct de l'espèce, au contraire, ne s'y réveille que par courts intervalles et ne dure que le temps nécessaire à la procréation et à l'éduca- tion d'une famille. 11 en est autrement dans l'homme. Il paraît et cela est une des preuves de sa grande supériorité sur tou- tes les autres espèces d'animaux — que les deux ins- tincts opposés : l'égoïsme et la sociabilité, sont en lui et beaucoup plus puissants tous les deux et beaucoup moins séparables que chez tous les animaux d'espèces inférieures : il est plus féroce dans son égoïsme que les bêtes les plus féroces, et plus socialiste en même temps que les abeilles et les fourmis. La manifestation d'une plus grande puissance d'é- goïsme ou d'individualité dans un animal quelcon- que, est une preuve indubitable d'une plus grande perfection relative de son organisme, le signe d'une intelligence supérieure. Chaque espèce d'animaux est constituée comme telle par une loi spéciale, c'est-à- l38 ŒUVRES DE BAKOUNINE dire par un procédé de formation et de conservation qui lui est propre et qui le distingue de toutes les autres espèces d'animaux. Cette loi n'a pas d'existence propre en dehors des individus réels qui appartien- nent à l'espèce qu'elle gouverne; elle n'a de réalité qu'en eux seuls, mais elle les gouverne d'une ma- nière absolue et ils en sont les esclaves. Dans les espèces tout à fait inférieures, se manifestant plutôt comme un procédé de la vie végétale que de la vie animale, elle leur est quasi tout à fait étrangère, ap- paraissant presque comme une loi extérieure, à la- quelle les individus à peine déterminés comme tels, obéissent pour ainsi dire mécaniquement. Mais plus les espèces se développent, montant par une série progressive vers l'homme, et plus la loi générique et spéciale qui les gouverne s'individualise davantage, et plus complètement elle se réalise et s'exprime dans chaque individu, qui acquiert par là même un carac- tère plus déterminé, une physionomie plus distincte, de sorte que tout en continuant d'obéir à cette loi aussi fatalement que les autres, du moment qu'elle se manifeste en lui davantage comme son impulsion individuelle propre, comme une nécessité plutôt in- térieure qu'extérieure, — malgré que cette nécessité intérieure soit toujours produite sans qu'il s'en doute en lui par une foule de causes extérieures — l'individu se sent plus libre et plus autonome, plus doué de FKDÉRATJSME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I Sp mouvement spontané, que les individus des espèces infJrieures. Il commence à avoir le sentiment de sa liberté. Donc nous pouvons dire que la nature elle- même, par ses transformations progressives, tend à l'émancipation, et que déjà en son sein, une plus grande liberté individuelle est un signe indubitable de supériorité. L'être, comparativement, le plus in- dividuel et le plus libre, sous le point de vue animal, c'est sans contredit l'homme. Nous avons dit que l'homme n'est pas seulement l'être le plus individuel de la terre, — il en est encore le plus social. Ce fut une grande erreur de la part de J.-J. Rousseau d'avoir pensé que la société primitive ait été établie par un contrat libre, formé par des sauvages. Mais J.-J. Rousseau n'est pas le seul qui l'afhrme. La majorité des juristes et des publicistes modernes soit de l'école de Kant, soit de toute autre école individualiste et libérale, et qui, n'admettent ni la société fondée sur le droit divin des théologiens, ni la société déterminée par l'école hégélienne, comme la réalisation plus ou moins mystique de la Morale objective, ni la société primitivement animale des naturalistes, prennent nolens volens, et faute d'autre fondement, le contrat tacite pour point de départ. Un contrat tacite ! C'est-à-dire un contrat sans paroles et par conséquent sans pensée et sans volonté — un révoltant non sens! Une absurde fiction, et, ce qui 140 ŒUVRES DE BAKOUNINE plus est, une méchante fiction! Une indigne super- cherie! car il suppose que, alors que je n'étais en état ni de vouloir ni de penser, ni de parler — parce que je me suis laissé tondre sans protester, j'ai pu con- sentir, pour moi-même, et pour ma descendance tout entière, à un éternel esclavage! Les conséquences du contrat social sont en effet funestes, parce qu'elles aboutissent à l'absolue domi- nation de l'Etat. Et pourtant le principe, pris au point de départ, semble excessivement libéral. Les indivi- ' dus, avant de former ce contrat, sont supposés jouis- sants d'une absolue liberté, car d'après cette théorie, l'homme naturel, l'homme sauvage est le seul qui soit complètement libre. Nous avons dit ce que nous pensons de cette liberté naturelle, qui n'est rien que l'absolue dépendance de l'homme gorille vis-à-vis de l'obsession permanente du monde extérieur. Mais supposons qu'il soit réellement libre à son point de départ, pourquoi alors se formerait-il en société .> Pour assurer, répond-on, sa sécurité contre tous les envahissements possibles de ce même monde exté- rieur, y compris d'autres hommes, associés ou non associés, mais qui n'appartiendraient pas à cette nou- velle société qui se forme. Voilà donc les hommes primitifs, absolument li- bres, chacun en lui-même et par lui-même, et qui ne jouissent de cette liberté illimitée qu'autant qu'ils ne FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I^ï se rencontrent pas, qu'autant qu'ils restent plongés chacun dans un isolement individuel absolu. La li- berté de l'un n'a pas besoin de la liberté de l'autre, au contraire, chacune de ces libertés individuelles se suffisant à elle-même, existant par elle-même, la li- berté de chacun apparaît nécessairement comme la négation de celle de tous les autres, et tomes ces libertés, en se rencontrant, doivent se limiter et s'a- moindrir mutuellement, se contredire, se détruire... Pour ne point se détruire jusqu'au bout, elles for- ment entre elles un contrat explicite ou tacite, par lequel elles abandonnent une partie d'elles-mêmes, afin d'assurer le reste. Ce contrat devient le fonde- ment de la société ou plutôt de l'Etat; car il faut re- marquer, que dans cette théorie, il n'y a point de place pour la société, il n'y existe que l'Etat, ou plutôt la société y est tout absorbée par l'Etat. La société, c'est le mode naturel d'existence de la collectivité humaine indépendamment de tout con- trat. Elle se gouverne par les mœurs ou par des ha- bitudes traditionnelles, mais jamais par des lois. Elle progresse lentement par l'impulsion que lui donnent les initiatives individuelles et non par la pensée, ni par la volonté du législateur. Il y a bien des lois qui la gouvernent à son insu, mais ce sont des lois natu- relles, inhérentes au corps social, comme /es lois physiques sont inhérentes aux corps matériels. La 142 ŒUVRES DE BAKOUNINE plus grande partie de ces lois reste jusqu'à présent inconnue, et pourtant elles ont gouverné l'humaine sociétédepuissanaissance, indépendamment de la pen- sée et de la volonté des hommes qui l'ont composée ; d'où il résulte qu'il ne faut pas les confondre avec les lois politiques et juridiques qui, dans le système que nous examinons, proclamées par un pouvoir législatif quelconque, sont censées être les déductions logiques du premier contrat formé sciemment par les hommes. L'Etat n'est point un produit immédiat de la na- ture; il ne précède pas, comme la société, le réveil de la pensée dans les hommes, et nous essaierons plus tard de montrer comment la conscience religieuse le crée au milieu de la société naturelle. Selon les pu- blicistes libéraux, le premier Etat fut créé par la volonté libre et réfléchie des hommes; selon les ab- solutistes, il est une création divine. Dans l'un et dans l'autre cas, il domine la société et tend à l'absorber tout à fait. Dans le second cas, cette absorption se comprend d'elle-même : une institution divine doit nécessaire- ment dévorer toute organisation naturelle. Ce qui est plus curieux, c'est que l'école individualiste avec son contrat libre aboutit au même résultat. Et en effet, cette école commence par nier l'existence même d'une société naturelle antérieure au contrat — puisqu'une telle société supposerait des rapports naturels d'indi- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME i 4-3 vidus et par conséquent une limitation réciproque de leurs libertés, qui serait contraire à l'absolue liberté, dont chacun conformément à cette théorie, est censé jouir avant la conclusion du contrat, et qui ne serait ni plus ni moins que ce contrat lui-même, existant comme un fait naturel et antérieurement même au libre contrat. Donc, selon ce système, la société hu- maine ne commence qu'avec la conclusion du con- trat. Mais qu'est-ce alors que cette société? C'est la pure et logique réalisation du contrat avec toutes ses dispositions et conséquences législatives et pratiques, — c'est l'Etat. Examinons-le de plus près. Que représente-t-il ? La somme des négations des libertés individuelles de tous ses membres; ou bien celle des sacrifices, que tous ses membres font, en renonçant à une portion de leur liberté au profit du bien commun. Nous avons vu que, d'après la théorie individualiste, la liberté de chacun est la limite ou bien la négation naturelle de la liberté de tous les autres : eh bien ! cette limitation absolue, cette négation de la liberté de chacun au nom de la liberté de tous ou du droit commun, — c'est l'Etat. Donc là où commence l'Etat, la liberté individuelle cesse et vice-versa. On répondra que l'Etat, représentant du salut pu- blic ou de l'intérêt communde tous, ne retranche une partie de la liberté de chacun, que pour lui en assurer 144 ŒUVRES DE BAKOUNINE tout le reste. Mais ce reste, c'est la sécurité, si vous voulez, ce n'est jamais la liberté. La liberté est indi- visible : on ne peut en retrancher une partie sans la tuer tout entière. Cette petite partie que vous retran- chez, c'est l'essence même de ma liberté, c'est letout. Par un mouvement naturel, nécessaire et irrésistible, toute ma liberté se concentre précisément dans lapar- tie, si petite qu'elle soit, que vous en retranchez. C'est l'histoire de la femme de Barbe-Bleue, qui eut tout un palais à sa disposition avec la liberté pleine et entière de pénétrer partout, de voir et de toucher tout, excepté une mauvaise petite chambre, que la volonté souveraine de son terrible mari lui avait dé- fendu d'ouvrir sous peine de mort. Eh bien, se dé- tournant de toutes les magnificences du palais, son âme se concentra tout entière sur cette mauvaise petite chambre : elle l'ouvrit, et elle eut raison de l'ouvrir, car ce fut un acte nécessaire de sa liberté, tandis que la défense d'y entrer était une violation flagrante de cette même liberté. C'est encore l'his- toire du péché d'Adam et d'Eve : la défense de goûter du fruit de l'arbre de la science, sans autre raison que telle était la volonté du Seigneur, était de la part du bon Dieu un acte d'affreux despotisme; et si nos premiers parents avaient obéi, toute la race humaine resterait plongée dans le plus humiliant esclavage. Leur désobéissance au contraire nous a émancipes et FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 146 sauvés. Ce fut, mvthiqucment parlant, le premier acte de l'humaine liberté. Mais l'Etat, dira-t-on, l'Etat démocratique, basé sur le libre suffrage de tous les citoyens, ne saurait être la négation de leur liberté? Et pourquoi pas ? Cela dépendra absolument de la mission et du pou- voir que les citoyens abandonneront à l'Etat. Un Etat républicain, basé sur le suffrage universel, pourra être très despotique, plus despotique même que l'Etat monarchique, lorsque sous le prétexte qu'il représente la volonté de tout le monde, il pèsera sur la volonté et sur le mouvement libre de chacun de ses mem- bres de tout le poids de son pouvoir collectif. Mais l'Etat, dira-t-on encore, ne restreint la liberté de SCS membres qu'autant seulement qu'elle est portée vers l'injustice, vers le mal. Il les empêche de s'entre- tuer, de se piller et de s'offenser mutuellement, et en général de faire le mal, leur laissant au contraire li- berté pleine et entière pour le bien. C'est toujours la même histoire de Barbe-Bleue ou celle du fruit 'dé- fendu : qu'est-ce que le mal, qu'est-ce que le bien ? \u point de vue du système que nous examinons, la distinction du bien et du mal n'existait pas avant la conclusion du contrat, alors que chaque individu restait plongé dans l'isolement de sa liberté ou de son droit 'absolu, n'ayant aucune considération à garder vis-à-vis de tous les autres, que celles que lui con- 9 146 ŒUVRES DE BAKOUNINE seillaient sa faiblesse ou sa force relatives — c'est-à- dire sa prudence et son intérêt propres '. Alors l'é- goisme, toujours selon cette même théorie, était la loi suprême, le seul droit : le bien était déterminé par le succès, le mal par la seule défaite et la justice n'était que la consécration du fait accompli, quelque horri- ble, cruel ou infâme qu'il fût — tout à fait comme dans la morale politique qui prévaut aujourd'hui en Europe. La distinction du bien et du mal ne commence, selon ce système, qu'avec la conclusion du contrat social. Alors tout ce qui fut reconnu comme consti- tuant l'intérêt commun, fut proclamé le bien, et tout ce qui lui fut contraire, le mal. Les membres con- tractants, devenus citoyens, s'étant liés par un enga- gement plus ou moins solennel, assumèrent par là I. Ces rapports, qui d'ailleurs n'ont jamais pu exister entre les hommes primitifs, parce que la vie sociale a été antérieure au réveil de la conscience individuelle et de la volonté réfléchie dans les hommes, et parce qu'en dehors de la société aucun in- dividu humain n'a jamais pu avoir de liberté ni absolue ni même relative, — ces rapports, disons-nous, sont précisément les mêmes, qui existent réellement aujourd'hui entre les Etats mo- dernes, chacun d'eux se considérant comme investi d'une liberté d'un pouvoir et d'un droit absolu, à l'exclusion de tous les au- tres et ne gardant, par conséquent vis à-vis de tous les autres Etats, que les considérations qui lui sont commandées par son intérêt propre, — ce qui les constitue nécessairement tous en état de guerre permanente ou latente. FEDERALISME, SOCIALISME ET ANTITIH'OLOGISME I47 me re un devoir: celui de subordonner leurs intérêts privés au salut commun, à l'intérêt inséparable de tous, et leurs droits séparés du droit public, dont le représentant unique, l'Etat, fut par là même investi du pouvoir de réprimer toutes les révoltes de l'é- goisme individuel, mais avec le devoir de protéger chacun de ses membres dans l'exercice de ses droits, tant que ces derniers n'étaient pas contraires au droit commun. Nous allons examiner maintenant ce que doit être l'Etat ainsi constitué, tant vis-à-vis des autres Etats, ses pareils, que vis-à-vis des populations qu'il gou- verne. Cet examen nous paraît d'autant plus intéres- sant et utile, que l'Etat tel qu'il est défini ici, est pré- cisément l'Etat moderne, en tant qu'il s'est séparé de l'idée religieuse : VEtat laïque ou athée, proclamé par les publicistes modernes. Voyons donc, en quoi consiste sa morale ? — C'est l'Etat moderne, avons- nous dit, au moment où il s'est délivré du joug de l'église, et où, par conséquent, il a secoué le joug de la morale universelle ou cosmopolite de la religion chrétienne; et nous ajouterons encore, au moment où il ne s'est pas encore pénétré de la morale ni del'idée humanitaire, ce qu'il ne saurait faire d'ailleurs sans se détruire ; parce que dans son existence séparée et dans sa concentration isolée, il serait trop étroit pour pouvoir embrasser, contenir les intérêts et par con- 148 ŒUVRES DE BAKOUNINE séquent aussi la morale de l'humanité tout entière. Les Etats modernes sont arrivés précisément à ce point. Le christianisme ne leur sert plus que de pré- texte et de phrase, ou de moyen pour tromper les ba- dauds, car ils poursuivent des buts, qui n'ont rien à démêler avec les sentiments religieux; et les grands hommes d'Etat de nos jours : les Palmerston, les Mouravieff, les Cavour, les Bismark, les Napoléon riraient beaucoup, si on prenait leurs démonstrations religieuses au sérieux. Ils riraient encore davantage, si on leur prêtait des sentiments, des considérations, des intentions humanitaires, qu'ilsnesefont d'ailleurs jamais faute de traiter publiquement de niaiseries. Que reste t-il donc pour leur constituer une morale ? Uniquement l'intérêt de l'Etat. De ce point de vue, qui d'ailleurs, à très peu d'exceptions près, fut celui des hommes d'Etat, des homtJies forts de tous les temps et de tous les pays, tout ce que sert à la conser- vation, à la grandeur et à la puissance de l'Etat, quelque sacrilège que ce soit au point de vue religieux, et quelque révoltant que cela puisse paraître à celui de la morale humaine — c'est le bien, et vice-versa, tout cequiy est contraire, que ce soit lachosela plus sainte et humainement la plus juste, — c'est le mal. Telle est dans sa vérité la morale et la pratique séculaires de tous les Etats. C'est aussi celle de l'Etat fondé sur la théorie du FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I49 contrat social. Selon ce système, le bien et le juste ne commençant qu'avec le contrat, ne sont rien en effet que le contenu même et le but du contrat, c'est-à-dire l'intérêt commuti et le droit public de tous les indivi- dus, qui l'ont formé entre eux, à l'exclusion de tous ceux qui sont restés en dehors du contrat, — par con- séquent vïenque la plus grande satisfaction donnée à Végoïsme collectif d'une association particulière et restreinte, qui étant fondée sur le sacrifice partiel de l'égoïsme individuel de chacun de ses membres re- jette de son sein, comme étrangers et comme ennemis naturels, l'immense majorité de Thumaine espèce, formée ou non formée en associations analogues. L'existence d'un seul Etat restreint suppose néces- sairement l'existence et au besoin provoque la forma- tion de plusieurs Etats, étant fort naturel que les individus qui se trouvent en dehors de lui, menacés par lui dans leur existence et dans leur liberté, s'asso- cient à leur tour contre lui. Voilà donc l'humanité divisée en un nombre indéfini d'Etats étrangers, hostiles et menaçants les uns pour les autres. Il n'existe point de droit commun, de contrat social entre eux, car s'il en existait un, ils cesseraient d'être des Etats absolument indépendants l'un de l'autre, devenant des membres fédérés d'un seul grand Etat. Mais à moins que ce grand Etat n'embrasse l'huma- nité tout entière, il aurait contre lui dans la même l5o ŒUVRES DE BAKOUNINE attitude d'hostilité nécessaire d'autres grands Etats intérieurement fédérés, — ce serait toujours la guerre comme loi suprême et comme une nécessité inhérente à l'existence même de l'humanité. Intérieurement fédéré ou non fédéré, chaque Etat, sous peine de périr, doit donc chercher à devenir le plus puissant. Il doit dévorer pour ne point être dé- voré, conquérir pour ne pas être conquis, asservir pour ne pas être asservi, — car deux puissances si- milaires et en même temps étrangères l'une à l'autre ne sauraient coexister sans s'entre-détruire. U Etat est donc la négation la plus flagrante, la plus cynique et la plus complète de Vhumanité. Il rompt l'universelle solidarité de tous les hommes sur la terre, et n'en associe une partie que pour en dé- truire, conquérir et asservir tout le reste. Il ne cou- vre de sa protection que ses propres citoyens, ne re- connaît le droit humain, l'humanité, la civilisation qu'à l'intérieur de ses propres limites; ne reconnais- sant aucun droit en dehors de lui-même, il s'arroge logiquement celui de la plus féroce inhumanité con- tre toutes les populations étrangères qu'il peut piller, exterminer ou asservir à son gré. S'il se montre gé- néreux et humain envers elles, ce n'est jamais par de- voir ; car il n'a de devoirs qu'envers lui-même d'a- bord, et ensuite envers ceux de ses membres, qui l'ont librement formé, qui continuent de le constituer FlÎDÉîlALISMïï, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME l5l librement ou bien même, comme cela arrive toujours à la longue, qui sont devenus ses sujets. Comme le droit international n'existe pas, et comme il ne saurait jamais exister d'une manière sérieuse et réelle sans miner dans ses fondements même le principe de l'ab- solue souveraineté des Etats — l'Etat ne peut avoir de devoirs vis-à-vis des populations étrangères. Donc s'il traite humainement un peuple conquis, s'il ne le pille et ne l'extermine qu'à demi et s'il ne le réduit pas au dernier degré d'esclavage, ce sera par politique et par prudence peut-être, ou bien par pure magna- nimité, mais jamais par devoir, — car il a le droit absolu de disposer de lui à son gré. Cette négation flagrante de l'humanité, qui consti- tue l'essence même de l'Etat, est au point de vue de l'Etat le suprême devoir et la plus grande vertu : elle s'appelle patriotisme, et constitue toute la morale transcendante de l'Etat. Nous l'appelons morale transcendante parce qu'elle dépasse ordinairement le niveau de la morale et de la justice humaines, commu- nes ou privées, et par là-même se met le plus souvent en contradiction avec elles. Ainsi oflenser, opprimer, spolier, piller, assassiner ou asservir son prochain, selon la morale ordinaire des hommes, est regardé comme un crime. Dans la vie publique au contraire, au point de vue du patriotisme, lorsque cela se fait pour la plus grande gloire de l'Etat, pour conserver l52 œUVRES DE BAKOXJNINE OU bien pour élargir sa puissance, tout cela devient devoir et vertu. Et cette vertu, ce devoir sont obliga- toires pour chaque citoyen patriote ; chacun est censé devoir les exercer, non seulement contre les étran- gers, mais contre ses concitoyens eux-mêmes, mem- bres ou sujets comme lui de l'Etat, toutes les fois que le réclame le salut de TEtat. Ceci nous explique pourquoi dès le commencement de l'histoire, c'est-à-dire dès la naissance des Etats, le monde de la politique a toujours été et continue d'être encore le théâtre de la haute coquinerie et du sublime brigandage, — brigandage et coquinerie d'ailleurs hautement honorés, puisqu'ils sont com- mandés par le patriotisme, par la morale transcen- dante et par l'intérêt suprême de l'Etat. Cela nous explique pourquoi toute l'histoire des Etats antiques et modernes n'est qu'une série de crimes révoltants ; pourquoi rois et ministres présents et passés, de tous les temps et de tous les pays : hommes d'Etat, di- plomates, bureaucrates et guerriers, si on les juge au point de vue delà simple morale et de la justice hu- maine, ont cent fois, mille fois mérité le gibet ou les galères ; car il n'est point d'horreur, de cruauté, de sacrilège, de parjure, d'imposture, d'infâme transac- tion, de vol cynique, de pillage effronté et de sale trahison, qui n'aient été ou qui ne soient quotidien- nement accomplis par les représentants des Etats, FÉDKRAT.ISME, SOCIALISME ET ANTITHKOLOGISME l53 sans autre excuse que ce mot élastique, à la fois si commode et si terrible : la raison d'Etat ! Mot vraiment terrible! car il a corrompu et désho- noré, dans les régions officielles et dans les classes gouvernantes de la société plus de gens que le Chris- tianisme lui-même. Aussitôt qu'il est prononcé, tout se tait et tout cesse : honnêteté, honneur, Justice, droit, la pitié elle-même cesse, et avec elle la logique et le bon sens : le noir devient blanc et le blanc noir, l'horrible humain, et les plus lâches félonies, les cri- mes les plus atroces deviennent des actes méritoires! Le grand philosophe politique italien, Machiavel, fui le premier qui prononça ce mot, ou qui du moins lui a donné son vrai sens et l'immense popularité dont il jouit encore à cette heure dans le monde de nos gouvernants. Penseur réaliste et positif s'il en fût, il a compris le premier que les grands et puissants Etats ne pouvaient être fondés et maintenus que par le crime, — par beaucoup de grands crimes et par un mépris radical pour tout ce qui s'appelle honnê- teté ! Il l'a écrit, expliqué et prouvé avec une terrible franchise. Et comme l'idée de l'humanité a été par- faitement ignorée de son temps ; comme celle de la fraternité, non humaine, mais religieuse, prêchée par l'église catholique n'a été clors, comme toujours, rien qu'une affreuse ironie, démentie à chaque' ins- tant par les propres actes de l'Eglise; comme de son l54 ŒUVRES DR BAKOUNINE temps aucun ne se doutait même pas, qu'il y eût quel- que chose comme un droit populaire, — les peuples n'ayant jamais été considérés que comme une masse inerte et inepte, comme une sorte de chair à Etats, taillable et corvéable à merci, et vouée à une obéis- sance éternelle ; — comme il n'y avait alors absolu- ment rieUj ni en Italie, ni ailleurs, qui fût au-dessus de l'Etat — Machiavel en conclut avec beaucoup de logique, que l'Etat était le but suprême de toute hu- maine existence, qu'on devait le servir à tout prix, et que l'intérêt de l'Etat prévalant sur toutes choses, un bon patriote ne devait reculer devant aucun crime pour le servir. Il conseille le crime, il le commande et en fait une condition sine qiia non de l'intelligence politique, ainsi que du vrai patriotisme. Que l'Etat s'appelle monarchie ou république, le crime, pour sa conservation et pour son triomphe, sera toujours né- cessaire. Il changera sans doute de direction et d'ob- jet, mais sa nature restera la même. Ce sera toujours la violation énergique, permanente de la ju-sticc, de la pitié et de l'honnêteté — pour le salut de l'Etat. Oui, Machiavel a raison, nous ne pouvons pas en douter après une expérience de trois siècles et demi, ajoutée à son expérience. Oui, toute l'histoire nous le dit : tandis que les petits Etats ne sont vertueux que par faiblesse, lés Etats puissants ne se soutiennent que par le crime. Seulement notre conclusion sera FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l55 absolument différente de la sienne et cela pour une très simple raison : Nous sommes les fils de la Révo- lution et nous avons hérité d'elle la Religion de Thu- maniié, que nous devons fonder sur les ruines de la Religion de la divinité : nous croyons aux droits de l'homme, à la dignité et à l'émancipation nécessaire de l'humaine espèce ; nous croyons à l'humaine li- berté et à l'humaine fraternité fondées sur l'humaine justice. — Nous croyons^ en un mot, au triomphe de l'humanité sur la terre ; mais ce triomphe, que nous appelons de nos vœux et que nous voulons rappro- cher par tous nos efl^orts réunis, étant par sa 'nature même la négation du crime qui n'est lui-même autre chose que la négation de l'humanité, — il ne pourra se réaliser que lorsque le crime cessera d'être, ce qu'il est plus ou moins partout aujourd'hui : la base même de r existence politique des nations absorbées, domi' nées par ridée de lEtat. — Et puisqu'il est prouvé désormais qu'aucun Etat ne saurait exister sans com- mettre des crimes, ou du moins sans les rêver et sans les méditer, alors même que son impuissance l'em- pêcherait de les accomplir — nous concluons aujour- d'hui à l'absolue tiécessité de la destruction des Etats, ou si Ton veut de leur radicale et complète transfor- mation, dans ce sens que, cessant d'être des puissan- ces centralisées et organisées de haut en bas, soit par la violence, soit par l'autorité d'un principe quelcon* l5Ô ŒUVRES DE BAKOUNINE que, ils se réorganisent, — avec une absolue li- berté pour toutes les parties de s'unir ou de ne s'u- nir pas, et en conservant à chacune celle de sortir toujours d'une union, même une fois librement con- sentie, — de bas en haut, selon les besoins réels n les tendances naturelles des parties, par la libre fédé- ration des individus et des associations, des com- munes, des districts, des provinces et des nations dans l'humanité. Telles sont les conclusions auxquelles nous amène nécessairement l'examen des rapports extérieurs de l'Etat même soi-disant libre, avec les autres Etats. Nous verrons plus tard que l'Etat qui se fonde sur. le droit divin ou sur la sanction religieuse arrive préci- sément aux mêmes résultats. Examinons maintenant les rapports de l'Etat fondé sur le libre contrat envers ses propres citoyens ou sujets. Nous avons vu qu'en excluant l'immense majorité de l'humaine espèce de son sein, en la rejetant en dehors des engagements et des devoirs réciproques de la morale, de la justice et du droit, il nie l'huma- nité et avec ce grand mot : Patriotisme, impose l'in- justice et la cruauté à tous ses sujets, comme un su- prême devoir. Il restreint, il tronque, il tue en eux l'humanité pour qu'en cessant d'être des hommes ils ne soient plus que des citoyens, — ou bien ce qui sera plus juste, sous le rapport delà succession historique FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l57 des faits, pour qu'ils ne s'élèveni jamais au delà du citoyen, à la hauteur de l'homme. — Nous avons vu d'ailleurs que tout Etat, sous peine de périr et de se voir dévoré par les Etats voisins, doit tendre à la toute-puissance, et que, devenu puissant, il doit con- quérir. Qui dit conquête, dit peuples conquis, asser- vis, réduits à l'esclavage, sous quelque forme et quel- que dénomination que ce soit. L'esclavage est donc une conséquence nécessaire de l'existence même de l'Etat. L'esclavage peut changer de forme et de nom — &on fond reste le même. Ce fond se laisse exprimer par ces mots : être esclave, c'est être forcé de travail- ler pour autrui, — comme être maître, c'est vivre du travail d'auirui. Dans l'antiquité, comme aujourd'hui en Asie, en Afrique, et comme dans une partie de l'Amérique encore, les esclaves s'appelaient tout bon- nement des esclaves. Au moyen-âge ils prirent le nom de serfs, aujourd'hui on les appelle salariés. La po- sition de ces derniers est beaucoup plus digne et moins dure que celle des esclaves, mais ils n'en sont pas moins forcés par la faim aussi bien que par les insti- tutions politiques et sociales, d'entretenir par un tra- vail très dur le désœuvrement absolu ou relatif d'au- trui. Par conséquent ils sont des esclaves. Et en général, aucun Etat, ni antique, ni moderne, n'a ja- mais pu ni ne pourra jamais se passer du travail forcé r58 ŒUVRES DE BAKOUNINE des masses soit salariés, soit esclaves, comme d'un fondem-^nt principal et absolument nécessaire du loi- sir, de la liberté et de la civilisation de la classe poli- tique : des citoyens. — Sous ce rapport, les Etats-Unis de l'Amérique du Nord ne font pas même encore ex- ception. Telles sont les conditions intérieures qui découlent nécessairement pour l'Etat de sa position extérieure, c'est-à-dire de son hostilité naturelle, permanente et inévitable envers tous les autres Etats. Voyons main- tenant les conditions qui découlent directement pour les citoyens du libre contrat par lequel ils se consti- tuent en Etat. L'Etat n'a pas seulement la mission de garantir la sécurité de ses membres contre toutes les attaques ve- nant du dehors, il doit encore intérieurement les dé- fendre les uns contre les autres et chacun contre lui- même. Car l'Etat — et ceci constitue son trait carac- téristique et fondamental — tout Etat, comme toute théologie, suppose l'homme essentiellement méchant et mauvais. Dans celui que nous examinons mainte- nant, le bien, avons-nous vu, ne commence qu'avec la conclusion du contrat social et n'est, par conséquent que le produit de ce contrat, — son contenu même. Il n'est pas le produit de la liberté. Au contraire, tant que les hommes restent isolés dans leur individualité absolue, jouissant de toute leur liberté naturelle à la- FÉDÉRALi:-ME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGlSME iSg quelle ils né reconnaissent d'autres limites que des li- mites de fait, non de droit, ils ne suivent qu'une seule loi, — celle de leur naturel égoisme : ils s'offensent, se maltraiient et se volent mutuellement, s'entr'égor- gent et s'entre-dévorent, chacun dans la mesure de son intelligence, de sa ruse et de ses forces matériel- les, comme le font aujourd'hui, ainsi que nous l'avons déjà observé, les Etats. — Donc la liberté humaine ne produit pas le bien, mais le mal, l'homme est mau- vais de sa nature. Comment est-il devenu mauvais? C'est à la théologie de l'expliquer. Le fait est que l'E- tat, en naissant, le trouve déjà mauvais et se charge de le rendre bon, c'est-à-dire de transformer l'homme naturel en citoyen. A ceci on pourra observer, que puisque l'Etat est le produit d'un contrat librement conclu par les hom- mes, et que le bien est le produit de l'Etat, il s'ensuit qu'il est celui de la liberté ! Cette conclusion ne sera pas juste du tout. L'Etat même dans cette théorie n'est pas le produit de la liberté, mais au contraire du sa- crilîceet de la négation volontaires de la liberté. Les hommes naturels, absolument libres de droit, mais dans le/ait exposés à tous les dangers qui à chaque instant de leur vie menacent leur sécurité, pour assu- rer et sauvegarder cette dernière, saciifient, renient une portion plus ou moins grande de leur liberté, et entant qu'ils l'ont immolée à leur sécurité, en tant l6o ŒUVRES DE BAKOUNINE qu'ils sont devenus citoyens, ils deviennent les escla^ ves de VEtat. Nous avons donc raison d'affirmer quau point de vue de VEtat le bien natt non de la li- berté, mais au contraire de la Jie'gation de la liberté'. N'est-ce pas une chose remarquable que cette simi- litude entre la théologie — cette science de l'église, et la politique — cette théorie de l'Etat, que cette ren- contre de deux ordres de pensées et de faits en appa- rence si contraires, dans une même conviction : celle de la nécessité de l'immolation de r humaine liberté pour moraliser les hommes et pour les transformer, selon l'une — en des saints, selon l'autre — en de vertueux citoyens. — Quant à nous, nous ne nous en émer- veillons en aucune façon, parce que nous sommes convaincus et nous tâcherons de prouver plus bas, que la politique et la théologie sont deux sœurs pro- venant de la même origine et poursuivant le même DUt sous des noms différents; et que chaque Etat est une église terrestre, comme toute église, à son tour avec son ciel, séjour des bienheureux et des Dieux immortels, n'est rien qu'un céleste Etat. L'Etat donc, comme l'église, part de cette supposi- tion fondamentale, que les hommes sont foncière- ment mauvais et que livrés à leur liberté naturelle, ils s'entre-déchireraient et offriraient le spectacle de la plus affreuse anarchie où les plus forts assomme- raient ou exploiteraient les plus faibles, — tout le con- FÉDÉRALISME. SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l6l traire, n'est-ce pas, de ce qui arrive dans nos Etats modèles d'aujourd'hui? Il pose comme principe, que pour établir l'ordre public, il faut une autorité supé- rieure; que pour guider les hommes et pour réprimer leurs mauvaises passions, il faut un guide et un frein; mais que cette autorité doit être celle d'un homme de génie vertueux ', législateur de son peuple, comme Moïse, Lycurgue, comme Solon — et que ce guide et ce frein seront la sagesse et la puissance répressive de l'Etat. Au nom de la logique nous pourrions bien chicaner sur le législateur, car dans le système que nous exa- minons maintenant, il s'agit non d'un code de lois imposé par une autorité quelconque, mais d'un en- gagement mutuel librement contracté par les libres fondateurs de l'Etat. Et cor^me ces fondateurs, d'après le système en question,, ne furent ni plus ni moins que des sauvages, qui, ayant vécu jusque-là dans la plus complète liberté naturelle, devaient ignorer la différence du bien et du mal, nous pourrions deman- der par quel moyen ils sont arrivés tout à coup à les distinguer et à les séparer? Il est vrai qu'on pourra I. L'idéal de Mazzini. — Voyez Doveri deW uomo — (Napoli 1860), p. 83 et a Pio IX Papa, p. 27 : « Crediamo santa l'Auto- rita quando consecrata delgenio e délia virtu, soli sacerdoti de!l' avvenire, e manifestata délia vasta potenza di sacrificio, prcdicâ il bene e liberamento accettata, guida visibilmente ad esso... » 102 ŒUVRES DE BAKOUNINE nous répondre que, puisqu'ils ne formèrent d'abord leur contrat mutuel qu'en vue de leur commune sé- curité, ce qu'ils appelèrent le bien nQ fut alors rien que les quelques points peu nombreux, qui furent par eux stipulés dans leur contrat, comme par exemple : de ne pas s"entre-tuer, ni de s'entre-piller et de se soute- nir mutuellement contre toutes les attaques venant du dehors; mais que plus tard un législateur, homme de génie vertueux, déjà né au milieu d'une association ainsi formée et, par conséquent, en quelque sorte élevé dans son esprit, a pu en élargir, en approfondir les conditions et les bases et créer par là même un pre- mier code de morale et de lois. Mais aussitôt surgit une autre question : en suppo- sant qu'un homme doué d'un génie extraordinaire, né au milieu de cette société encore très primitive, a pu, grâce à la très grossière éducation qu'il a pu rece- voir dans son sein, et son génie aidant, concevoir un code de morale, comment a-t-il pu parvenir à le faire accepter par son peuple ? Par la force de la seule logi- que ? — C'est impossible. La logique finit bien par triompher toujours, même des esprits les plus récalci- trants, mais il faut bien plus que la durée de la vie d'un homme pour cela, et avec des esprits peu développés il lui aurait fallu plusieurs siècles. Par la force, par la violence? Mais alors ce ne serait plus une société fondée sur le libre contrat, mais sur la conquête, sur FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l63 l'asservissement, ce qui nous amènerait tout droit aux sociétés réelles, historiques, dans lesquelles toutes es choses s'expliquent beaucoup plus naturellement, 1 est vrai, que dans les théories de nos publicistes li- éraux, mais dont aussi l'examen et l'étude, bien loin e servir, comme ces Messieurs le désirent à la glo- iticaiion de l'Etat, nous entraînent, comme nous le verrons plus tard, à en désirer au contraire, au plus vite, la destruction radicale et complète. Il reste un troisième moyen, dont un grand légis- lateur d'un peuple sauvage aura pu se servir pour im- poser son code à la masse de ses concitoyens : c'est l'au- torité divine. Et en effet, nous voyons que les plus grands législateurs connus, depuis Moïse jusqu'à Ma- homet inclusivement, ont eu recours à ce moyen. Il est très efficace dans les nations où les croyances et le sentiment religieux exercent encore une grande in- fluence, et naturellement très puissant au milieu d'un peuple sauvage. Seulement, la société qu'il aura servi à fonder n'aura plus pour fondement le libre contrat : constituée par l'intervention directe de la volonté di- vine, elle sera nécessairement un Etat théocratique, monarchique ou aristocratique, mais dans aucun sens démocratique; et comme on ne peut pas marchander avec les bons Dieux, comme ils sont aussi puissants que despotes, et comme on est forcé d'accepter aveu- glément tout ce qu'ils vous imposent et de subir leur 164 ŒUVRES DE BAKOUNINE volonté quand même, il en résulte que, dans une lé- gislatioa dictée par les Dieux, il ne peut v avoir de place pour la liberté. Nous abandonnons donc la cons- titution, d'ailleurs très historique, de l'Etat par l'in- tervention, soit directe, soit indirecte, de la toute- puissance divine, en nous promettant d'y revenir plus tard, et nous retournons ^à l'examen de l'Etat libre fondé sur le libre contrat. Arrivés d'ailleurs à la con- viction de ne pouvoir nous expliquer, en aucune ma- nière, le fait contradictoire en lui-même d'une légis- lation émanée du génie d'un seul homme et unani- mement acclamée, librement acceptée par tout un peuple sauvage, sans que le législateur ait eu besoin de recourir soit à la force brutale, soit à quelque di- vine supercherie, nous voulons bien admettre ce mi- racle, et nous demandons maintenant l'explication d'un autre miracle non moins difficile à comprendre que le premier : le nouveau code de morale et de lois, une fois proclamé et unanimement accepté, comment passe-t-il dans la pratique, dans la vie? Qui veille à son exécution? Peut-on admettre, qu'après cette acceptation una- nime, tous ou seulement la majorité des sauvages com- posant une société primitive et qui, avant que la nou- velle législation n'eut été proclamée, avaient été plon- gés dai» la plus profonde anarchie, se fussent tout d'un coup et à un tel point transformés par le seul FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTlTHÉOLOGlSME 1 65 faii de cette proclamation et de cette libre accepta- tion, que d'eux-mêmes et sans autre stimulant que leuro convictions propres, ils se fussent mis à obser- ver consciencieusement et à exécuter -égulièrement des prescriptions et des lois qui leur imposaient une morale jusque-là inconnue ? Admettre la possibilité d'un tel miracle, ce serait en même temps reconnaître l'inutilité de l'Etat, la capacité de l'homme naturel de concevoir, de vouloir et de faire, rien que par l'impulsion de sa liberté pro- pre, le bien, ce qui serait aussi contraire à la théorie de l'Etat soi-disant libre qu'à celle de l'Etat religieux ou divin ; toutes les deux ayant pour base fondamen- tale l'incapacité présumée des hommes de s'élever au bien et de le faire par impulsion naturelle, puis- que cette impulsion, d'après ces mêmes théories, les pousse au contraire irrésistiblement et toujours vers le mal. Par conséquent, toutes les deux nous ensei- gnent que, pour assurer l'observation des principes et l'exécution des lois dans quelque société humaine que ce soit, il faut qu'il se trouve à la tête de l'Etat un pouvoir vigilant, régulateur et au besoin répres- sif. — Reste à savoir qui devra et qui pourra l'exer- cer? Pour l'Etat fondé sur le droit divin et par l'inter- vention d'un Dieu quelconque, la réponse est toute simple : ce seront les prêtres d'abord, puis les auto- l66 ŒUVRES DE BAKOUNINE rites temporelles consacrées par les prêtres. La ré- ponse sera bien plus difficile pour la théorie de TE- lat fondé sur le libre contrat. Dans une démocratie pure où règne l'égalité, qui pourrait être en eiïet le gardiei? -t l'exécuteur des lois, le défenseur de la justice et de l'ordre public contre les mauvaises passions de chacun ? — chacun étant déclaré incapable de veiller sur lui-même et de museler, autant que cela est né- cessaire pour le salut commun, sa liberté propre, na- turellement portée vers le mal, — En un mot, qui remplira les fonctions de l'Etat? Les meilleurs citoyens, dira-t-on, les plus intelli- gents et les plus vertueux, ceux qui comprendront mieux que les autres les intérêts communs de la so- ciété et la nécessité pour chacun, le devoir de chacun de leur subordonner tous les intérêts particuliers. Il faut en effet que ces hommes soient aussi intelligents que vertueux, car s'ils étaient seulement intelligents sans vertu, ils pourraient fort bien faire servir la chose publique à leur intérêt privé, et s'ils n'étaient que vertueux sans intelligence, ils la ruineraient in- failliblement malgré toute leur bonne foi. Il faut donc, pour qu'une république ne périsse pas, qu'elle pos- sède à toutes les époques un nombre assez considé- rable d'hommes pareils ; il faut que, pendant toute sa durée, il y ait une succession pour ainsi dire con- tinue de citoyens à la fois vertueux et intelligents. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISMK I 6/ Voilà une condiiion qui ne se réalise ni facilement ni souvent. Dans l'histoire de chaque pays, les épo- ques qui offrent un assemblage considérable d'hom- mes éminents sont marquées comme des époques extraordinaires et qui resplendissent à travers les siècles. Ordinairement, dans les régions du pouvoir, c'est l'insignifiance, c'est le gris qui domine et sou- vent, comme nous l'avons vu dans l'histoire, c'est le noir et le rouge, c'est-à-dire tous les vices et la vio- lence sanguinaire qui triomphent. Nous pourrions donc en conclure que, s'il était vrai, comme cela ré- sulte clairement de la théorie de l'Etat soi-disant ra- tionnel ou libéral, que la conservation et la durée de toute société politique dépendent d'une succession d'hommes aussi remarquables par leur intelligence que par leur vertu — de toutes les sociétés actuelle- ment existantes, il n'en est pas une seule qui n^aurait dû, depuis longtemps, cesser d'exister. Si nous ajou- tons à cette difficulté, pour ne point dire impossibi- lité, celles qui surgissent de la démoralisation toute particulière attachée au pouvoir, les tentations extraor- dinaires auxquelles sont infailliblement exposés tous les hommes qui tiennent en leurs mains le pouvoir, l'effet des ambitions, des rivalités, des jalousies et des cupidités gigantesques qui assaillent jour et nuit précisément les plus hautes positions, et contre les- quelles ne garantissent ni l'intelligence, ni même l68 ŒUVRES DÉ BAKOUNINË souvent la vertu, — car la vertu de l'homme isolé est fragile, — nous croirons avoir tout le droit de crier au miracle en voyant tant de sociétés exister ! mais passons outre. Supposons que dans une société idéale, à chaque époque, il se trouve un nombre suffisant d'hom- mes également intelligents et vertueux, pour remplir dignement les fonctions principales de l'Etat. Qui les cherchera, qui les trouvera, qui les distinguera et qui mettra en leurs mains les rênes de l'Etat ? S'en em- pareront-ils eux-mêmes dans la conscience de leur intelligence et de leur vertu ; ainsi que le firent deux sages de la Grèce, Kléobule et Périandre, auxquels, malgré leur grande sagesse supposée, les Grecs n'en attachèrent pas moins le nom odieux des tyrans } Mais de quelle manière saisiront-ils le pouvoir ? Sera- ce par la persuasion ou par la force ? Si c'est par la première, nous observerons qu'on ne persuade bien que de ce dont on est bien persuadé soi-même et que les meilleurs hommes sont précisément ceux qui sont le moins persuadés de leur propre mérite ; en ont-ils même la conscience, il leur répugne ordinai- rement de l'imposer aux autres, tandis que les hom- mes mauvais et médiocres, toujours satisfaits d'eux- mêmes, n'éprouvent aucune répugnance à se glori- fier. Mais supposons même que le désir de servir la patrie, ayant fait taire dans les hommes d'un réel FÉDÉRALISME, S0CIAL1SM1-: ET ANTITHEOLOGISME 1 69 mérite cette excessive modestie, ils se présentent eux- mêmes au suffrage de leurs concitoyens, — seront-ils touj'ours acceptés et préférés par le peuple à des in- trigants ambitieux, éloquents et habiles? Si, au con- traire, ils veulent s'imposer par la force, il faut d'a- bord qu'ils aient à leur disposition une force suffisante pour vaincre la résistance d'un parti entier. Ils arri- veront au pouvoir par la guerre civile, au bout de laquelle il y aura un parti non réconcilié mais vaincu et toujours hostile. Pour le contenir, ils devront continuer à user de la force. Ce ne sera donc plus une société libre, mais un Etat despotique fondé sur la violence et dans lequel vous trouverez peut-être beaucoup de choses qui vous paraîtront admirables — mais la liberté jamais. Pour rester dans la fiction de l'Etat libre issu d'un contrat social, il nous faut donc supposer que la ma- jorité des citoyens aura toujours eu la prudence, le discernement et la justice nécessaires pour élire et pour placer à la tête du gouvernement les hommes les plus dignes et les plus capables. Mais pour qu'un peuple ait montré, non une seule fois et seulement par hasard, mais toujours, dans toutes les élections qu'il aura eu à faire, pendant toute la durée de son existence, ce discernement, cette justice, cette pru- dence, ne faut-il pas que lui-même, pris en masse, ait atteint un si haut degré de moralité et de culture, 10 170 ŒUVRES DE BAKOUNINE qu'il ne doive plus avoir besoin ni de gouvernement, ni d'Etat. Un tel peuple ne peut avoir besoin seule- ment de vivre, laissant un libre cours à tous ses ins- tincts : la justice et l'ordre public surgiront d'eux- mêmes et naturellement de sa vie, et l'Etat cessant d'être la providence, le tuteur, l'éducateur, le régula- teur delà société, renonçant atout pouvoir répressif, et tombant au rôle subalterne que lui assigne Prou- dhon, ne sera plus qu'un simple bureau d'affaires, une sorte de comptoir central au service delà société. Sans doute, une telle organisation politique, ou plutôt une telle réduction de l'action politique, en faveur de la liberté de la vie sociale, serait un grand bienfait pour la société, mais^lle ne contenterait nul- lement les partisans quand même de l'Etat. Il leur faut absolument un Etat-providence, un Etat-direc- teur de la vie sociale, dispensateur de la justice et régulateur de l'ordre public. C'est-à-dire, qu'ils se l'avouent ou non et lors même qu'ils s'appelleraient républicains, démocrates ou même socialistes, — il leur faut toujours tm peuple plus ou moins ignorant, mineur, incapable ou, pour nommer les choses par leur nom, un peuple plus ou moins canaille à gou- verner; afin sans doute, que, faisant violence à leur désintéressement et à leur modestie, ils puissent eux- mêmes garder les premières places, afin d'avoir tou- jours l'occasion de se dévouer à la chose publique et FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I7I que forts de leur dévouemcat vertueux et de leiir in- telligence exclusive, gardiens privilégiés de l'humain troupeau, tout en le poussant pour son bien et le conduisant au salut, ils puissent aussi le tondre un peu. Toute théorie conséquente et sincère de l'Etat est essentiellement fondée sur le principe de Vaiitorité c'est-à-dire sur cette idée éminemment théologique, métaphysique, politique, que les masses, toujours incapables de se gouverner, devront subir en tout temps le joug bienfaisant d'une sagesse et d'une jus- lice qui, d'une manière ou d'une autre, leur seront imposées d'en haut. Mais imposées au nom de quoi et par qui ? L'autorité reconnue et respectée comme telle par les masses, ne peut avoir que trois sources : la force, la religion ou l'action d'une intelligence supérieure. Nous parlerons plus tard des Etats fondés sur la double autorité de la religion et de la force, car tant que nous discutons la théorie de l'Etatfondé sur le libre contrat, nous devons faire abstraction de l'une et de l'autre. Il ne nous reste donc pour le mo- ment que l'autorité de l'intelligence supérieure, re- présentée toujours, comme on sait, parles minorités. Que voyons-nous en effet dans tous les Etals passés et présents, lors même qu'ils sont doués des institu- tions les plus démocratiques, tels que les Etats-Unis de l'Amérique du Nord et la Suisse ? Le self-govern- T72 ŒUVRES DE BAKOUNINE ment des masses, malgré tout l'appareil de la toute- puissance populaire, y reste paur la plupart du temps à l'état de fiction. En réalité, ce sont les minorités qui gouvernent. Dans les Etats-Unis, jusqu'à la der- nière guerre d'émancipation et même en partie à pré- sent — voire tout le parti du président actuel John- son — c'étaient et ce sont les soi-disant démocrates, les partisans quand même de l'esclavage et de la féroce oligarchie des planteurs, démagogues sans foi ni conscience, capables de tout immoler à leur cupi- dité, à leur malfaisante ambition et qui, par leur ac- tion et leur influence détestables, exercées à peu près sans obstacles pendant près de cinquante ans de suite, ont grandement contribué à dépraver les moeurs poli- tiques dans l'Amérique du Nord. Aujourd'hui, une minorité réellement intelligente, généreuse, mais tout de même et" toujours une minorité, — le parti des ré- publicains, combat avec succès leur politique per- nicieuse. Espérons que son triomphe sera complet, espérons-le pour le bien de l'humanité tout entière ; mais quelle que soit la sincérité de ce parti de la li- berté, quelques grands et généreux que soient les principe? qu'il professe, n'espérons pas, qu'une fois arrivé au pouvoir, il renonce à cette position exclu- sive de minorité gouvernante, pour se confondre avec la masse de la nation et pour que le self-governmen populaire devienne enfin une vérité. Pour cela il KÉuéRALlSME, SOCIALISME ET ANTITPÉOLOGISME lyS faudra une révolution bien autrement profonde que toutes celles qui ont ébranlé jusqu'ici l'ancien et le nouveau monde. En Suisse, malgré toutes les révolutions démocra- tiques qui s'y sont accomplies, c'est encore toujours la classe aisée, la bourgeoisie, c'est-à-dire la minorité privilégiée sous le rapport de la fortune, du loisir et de l'instruction, qui gouverne. La souveraineté du peuple, — mot que nous détestons d'ailleurs parce qu'à nos yeux toute souveraineté est détestable — le gouvernement des masses par elles-mêmes, y est éga- lement une fiction. Le peuple est souverain de droit, non de fait, car absorbé forcément par son travail quotidien, qui ne lui laisse aucun loisir, et sinon tout à fait ignorant, au moins très inférieur par son instruction à la classe bourgeoise, il est forcé de re- mettre aux mains de cette dernière sa prétendue souveraineté. Le seul avantage qu'il en retire, en Suisse comme dans les Etats-Unis de l'Amérique du l'iord, c'est que les minorités ambitieuses, les classes politiques n'y peuvent arriver autrement au pouvoir qu'en lui faisant la cour, en flattant ses pas- sions passagères, quelquefois fort mauvaises, et en le trompant le plus souvent. Qu'on ne pense pas que nous voulons faire par là la critique du gouvernement démocratique au profit de la monarchie. Nous sommes fermement convain- 174 ŒUVRES DE BAKOUNINE eus que la plus imparfaite république vaut mille foi"? mieux que la monarchie la plus éclairée, car du moins dans la république il est des moments où, quoique eontinuellemem exploité, lepeuplen'est pas opprimé, tandis que dans les monarchies il 1 est toujours. Et puis le régime démocratique élève peu à peu les masses à la vie publique, ce que la monarchie ne fait Jamais. Mais tout en donnant la préférence à la république, nous sommes néanmoins forcés de reconnaître et de proclamer que, quelle que soit d'ailleurs la forme du gouvernement, tant que par suite de l'inégalité héré- ditaire des occupations, des fortunes, de l'instruction et des droits, la société humaine restera partagée en classes différentes, il y aura toujours le gouvernement exclusif et l'exploitation inévitable des majorités.par les minorités. L'Etat n'est autre chose que cette domination et cette exploitation réglées et systématisées. Nous allons tâcher de le démontrer en examinant les conséquences du gouvernement des masses populaires par une mi- norité d'abord aussi intelligente et aussi dévouée qu'on veut, dans un Etat idéal, fondé sur un libre contrat. Les conditions du contrat une fois arrêtées, il ne s'agit plus que de les mettre en pratique. Supposons donc qu'un peuple, assez sage pour reconnaître sa propre insuffisance, ait encore la perspicacité néces- FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 1 75 saire pour ne confier le gouvernement de la chose publique qu'aux meilleurs citoyens. Ces individus privilégiés ne le sont pas d'abord de droit, mais seu- lement de lait. Ils ont été élus par le peuple parce qu'ils sont les plus intelligents, les plus habiles, les plus sages, les plus courageux et les plus dévoués. Pris dans la masse des citoyens, supposés tous égaux, ils rie forment pas encore de classe à part, mais un groupe d'hommes privilégiés par la seule nature, et distingués pour cela même par l'élection populaire. Leur nombre est nécessairement fort restreint, car en tout temps et dans tout pays, la quantité d'hommes doués de qualités tellement remarquables, qu'ils s'im- posent comme d'eux-mêmes au respectunanime d'une nation, est, comme l'expérience nous l'apprend, très peu considérable. Donc, sous peine de faire de mau- vaises élections, le peuple sera toujours forcé de choi- sir ses gouvernants parmi eux. Voici donc la société partagée en deux catégories, pour ne pas dire encore en deux classes, dont l'une, composée de l'immense majorité des citoyens, se sou- met librement au gouvernement de ses élus; l'autre, formée d'un petit nombre de natures privilégiées, re- connues et acceptées comme telles par le peuple, et chargées par lui de le gouverner. Dépendants de l'élection populaire, ils ne se distinguent d'abord de la masse des citoyens que par les qualités mêmes qui 176 ŒUVRES DE BAKOUNINE les ont recommandés à leur choix, et sont naturelle- ment, parmi tous, les citoyens les plus utiles et les plus dévoués. Ils ne se reconnaissent encore aucun privilège, aucun droit particulier, excepté celui d'ex- ercer, tant que le peuple le veut, les fonctions spé- ciales dont ils sont chargés. Du reste, par leur ma- nière de vivre, par les conditions et les moyens de leur existence, ils ne se séparent aucunement de tout le monde, de sorte qu'une parfaite égalité continue de régner entre tous. Cette égalité peut-elle se maintenir longtemps ? Nous prétendons que non, et rien de plus facile que de le démontrer. Rien n'est aussi dangereux pour la morale privée de l'homme que l'habitude du commandement. Le meilleur homme, le plus intelligent, le plus désinté- ressé, le plus généreux, le plus pur, se gâtera infailli- blement et toujours à ce métier. Deux sentiments in- hérents au pouvoir ne manquent jamais de produire cette démoralisation : le mépris des masses populaires et l'exagération de son propre tnérite. Les masses, reconnaissant leur incapacité de se gouverner par elles-mêmes, m'ont élu pour leur chef. Par là elles ont hautement proclamé leur infériorité et ma supériorité. Parmi cette foule d'hommes, re- connaissant moi-même à peine quelques égaux, je' suis seul capable de diriger la chose publique. Le FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME I77 peuple a besoin de moi, il ne peut se passer de mes sen'ices, tandis que je me suffis à moi-même; il doit donc m'obéir pour son propre salut et, en daignant lui commander, je fais son bonheur. Il y a de quoi perdre la tête et le cœur aussi et devenir fou d'orgueil, n'est-ce pas ? — C'est ainsi que le pouvoir et l'habi- tude du commandement deviennent pour les hommes, même les plus intelligents et les plus vertueux, une source d'aberration à la fois intellectuelle et mor'ale. Toute moralité humaine, — et nous nous efforce- rons un peu plus loin de démontrer la vérité absolue de ce principe, dont le développement, l'explication et l'application la plus large constituent le but même de cet écrit, — toute morale collective et individuelle repose essentiellement sur le respect humain. Qu'en- tendons-nous par respect humain ? C'est la reconnais- sance de l'humanité, du droit humain et de l'humaine dignité en tout homme, quelle que soit sa race, sa couleur, le degré de développement de son intelli- gence et de sa moralité même. Mais si cet homme est stupide, méchant, méprisable, puis-je le respecter? Sans doute, s'il est tout cela, il m'est impossible de respecter sa vilenie, sa stupidité et sa brutalité; elles me dégoûtent et m'indignent; je prendrai contre elles, au besoin, les mesures les plus énergiques, jusqu'à le tuer même s'il ne me reste pas d'autre moyen de dé- fendre contre lui ma vie, mon droit ou ce qui m'est 178 ŒUVRES DE BAKOUNINE respectable et cher. Mais au milieu du combat le plus énergique et le plus acharné, et au besoin même mor- tel contre lui, je dois respecter son caractère humain. — Ma propre dignité d'homme n'est qu'à ce prix. Pourtant, si lui-même ne reconnaît cette dignité en personne, faut-il, peut-on la reconnaître en lui ? S'il est une sorte de bête féroce ou, comme cela arrive quelquefois, pire qu'une bête, reconnaître en lui le caractère humain, ne serait-ce pas tomber dans la fiction ? Non, car quelle que soit sa dégradation in- tellectuelle et morale actuelle, s'il n'est organique- ment ni un idiot, ni un fou, dans lesquels cas il fau- drait le traiter non en criminel mais en malade, — s'il est en pleine possession de ses sens et de l'intelli- gence que la nature lui a départie, son caractère hu- main, au milieu même de ses plus monstrueux écarts, n'en existe pas moins d'une manière très réelle en lui, comme faculté, toujours vivante tant qu'il vit de s'élever à la conscience de son humanité, — pour peu que s'effectue un changement radical dans les condi' tions sociales qui l'orit rendu tel qu'il est. Prenez le singe le plus intelligent et le mieux dis- posé, mettez-le dans les meilleures, dans les plus humaines conditions — vous n'en ferez jamais un homme. Prenez le criminel le plus endurci ou l'homme le plus pauvre d'esprit ; pourvu qu'il n'y ait ni dans l'un, ni dans l'autre, quelque lésion orga- FEDERALISME, SOCIALISME ET ANTITHÊOLOGISME IJÇ nique qui détermine soit ridioiisme, soit uae incu- rable folie, vous reconnaîtrez d'abord que, si l'un est devenu criminel, et si l'autre ne s'est pas encore développe jusqu'à la conscienc3 de son humanité et de ses devoirs humains, la faute n'en est pas à eux ni même à leur nature, mais au milieu social dans le- quel ils sont nés et se sont développés. Nous touchons ici au point le plus important de la question sociale et de la science de l'homme en géné- ral. Nous avons déjà répété à plusieurs reprises que nous nions d'une manière absolue le libre arbitre, dans le sens qu'attachent à ce mot la théologie, la métaphysique et la science juridique; c'est-à-dire dans celui de la détermination spontanée de la volonté in- dividuelle de l'homme par elle-même, indépendam- ment de toute influence tant naturelle que sociale. Nous nions l'existence d'une âme, d'un être moral séparé et séparable du corps. Nous afârraons, au contraire, qu'aussi bien que le corps de l'individu, avec toutes ses facultés et prédispositions instinctives, n'est rien que la résultante de toutes les causes gêné- l80 ŒUVRES DE BAKOUNINE raies et particulières qui ont déterminé son organi- sation individuelle, — ce que Von appelle impropre^ ment son âme : ses capacités intellectuelles et morales, sont les produits directs ou, pour mieux dire, l'ex- pression naturelle, immédiate de cette organisation même et notamment du degré de développement orga- nique auquel, par le concours de toutes ces causes indépendantes de sa volonté, est arrivé son cerveau. Tout individu, même le plus modeste, est le pro- duit des siècles; l'histoire des causes qui ont concouru à sa formation n'a point de commencement. Si nous avions le don qu'aucun ne possède et ne possédera jamais : celui de reconnaître et d'embrasser l'infinie diversité des transformations de la matière ou de l'E- tre qui se sont fatalement succédé seulement depuis la naissance de notre globe terrestre jusqu'à la sienne, nous pourrions, sans l'avoir connu jamais, dire avec une précision presque mathématique quelle est sa nature organique, déterminer jusqu'aux moindres détails la mesure et le caractère de ses facultés intel- lectuelles et morales, — son dme en un mot, telle qu'elle est à la première heure de sa naissance. Dans l'impossibilité où nous sommes d'analyser et d'em- brasser toutes ces transformations successives, nous dirons sans crainte de nous tromper, que tout individu humain, au moment où. il naît, est entièrement le produit du développement historique , c'est-à-dire FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l8l physiologique et social de sa race, de son peuple, de sa caste, — si dans son pays il existe des castes, — de sa famille, de ses ancêtres et de la nature indivi- duelle de son père et de sa mère, qui lui ont transmis directement, par voie d'héritage physiologique, — comme point de départ naturel pour lui, et comme détermination de sa nature individuelle, — toutes les conséquences fatales de leur jpropre existence anté- rieure, tant matérielle que morale, tant individuelle que sociale, —y compris leurs pensées^ leurs senti- ments et leurs actes, y compris aussi toutes les dif- férentes vicissitudes de leur vie et les événements grands ou petits auxquels ils ont pris part, y com- pris également l'immense diversité des accidents aux quels ils ont pu être sujets \ — avec tout ce qu'ils I. Les accidents auxquels l'embryon est sujet durant son dé- veloppement dans le ventre de sa mère expliquent parfaitement la différence qui existe le plus souvent entre les enfants des mêmes parents et nous font comprendre comment des parents, gens d'esprit, peuvent avoir pour enfant un idiot. Mais ce n'est jamais qu'une malheureuse exception due à l'action de quelque cause momentanée et fortuite. La nature, grâce à la non-existence du bon Dieu, n'étant jamais capricieuse et ne faisant rien sans cause suffisante, ne change jamais de tendance et de direction ant qu'elle n'y est point contrainte par une force majeure, de sorte que la règle dans la reproduction de l'espèce humaine, par une succession de couples constituant une famille, doit être celle-ci : que si chaque couple ajoutait à l'héritage physiologique de ses parents un développement corporel, intellectuel et moral 1 1 l82 ŒUVRES DE BAKOUNINE 07it hérité de la même manière de leurs propres pa- rents. Nous n'avons pas besoin de rappeler, ce que per- sonne d'ailleurs ne conteste, que les différences des races, des peuples, voire même des classes et des fa- milles, sont déterminées par des causes géographi- ques , ethnographiques , physiologiques , économi- ques, — (y compris les deux grandes questions : celle des occupations, — de la division du travail collectif de la société, du mode de répartition des richesses et la question de l'alimentation, tant sous le rapport de la quantité que de la qualité), — de même que par des causes historiques, religieuses, philosophiques, juridiques, politiques et sociales; et que toutes ces causes, en se combinant d'une manière différente pour chaque race, pour chaque nation, et le plus souvent pour chaque province, et pour chaque commune, pour chaque classe et pour chaque famille, donnent à cha- cune une physionomie à part, c'est-à-dire un type physiologique différent, une somme de prédisposi- tions et de capacités particulières, — indépendam- ment de la volonté des individus qui les composent et qui en sont complètement les produits. nouveau, — comme tout perfectionnement idéal est nécessaire- ment un perfectionnement matériel dû au cerveau, — chaque progéniture nouvelle devrait étrt, sous tous les rapports, supé- rieure à ses parents. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l83 Ainsi toui individu humain, au moment même de sa naissance, est la résultante ynatériclle, organique, de toute cette diversité infinie de causes qui se sont combinées en le produisant. Son âme, — c'est-à-dire sa prédisposition organique au développement des sentiments, des idées et de la volonté, — n'est rien qu'un produit. Elle est complètement déterminée par la qualité physiologique individuelle de son système cérébral et nerveux qui, comme tout le reste de son corps, dépend absolument de la plus ou moins heu- reuse combinaison de ces causes. Elle constitue prin cipalement ce que nous appelons la nature particu- lière, primitive de Vindividu. Il y a autant de natures différentes qu'il y a d'indi- vidus. Ces différences individuelles se manifestent d'autant plus qu'elles se développent davantage, ou plutôt elles ne se manifestent pas seulement davantage, elles deviennent réellement plus grandes à mesure que les individus se développent, parce que les choses, les circonstances extérieures , — en un mot , les mille causes pour la plupart du temps insaisissables qui influent sur le développement des individus sont elles- mêmes extrêmement différentes. C'est ce qui fait que, plus un individu avance dans la vie, et plus sa nature individuelle se dessine, et plus il se distingue, tant par ses qualités que par ses défauts, de tous les autres individus. l8^ ŒUVRES DE BAKOUNINE Jusqu'à quel point la nature particulière ou l'âme de l'individu, — c'est-à-dire les particularités indivi- duelles de l'appareil cérébral et nerveux, sont-elles développées chez un enfant nouveau né ? — Voici une question dont la solution appartient aux physiologues. Nous savons seulement que toutes ces particularités doivent être nécessairement héréditaires, dans le sens que nous avons tâché d'expliquer, c'est-à-dire déter- minées par une infinité de causes les plus diverses, les plus disparates : matérielles et morales, mécani- ques et physiques, organiques et spirituelles, histori- ques, géographiques, économiques et sociales, grandes et petites, constantes et fortuites, immédiates et très éloignées dans l'espace et dans le temps, et dont la somme ne se combine en un seul Etre vivant et ne s'' individualise, pour la première et pour la dernière fois, dans le courant des transformations universel- les, que dans cet enfant seulement, qui, dans V accep- tion tout individuelle de ce mot, n'a jamais eu et n'aura jamais de pareil. Reste à savoir jusqu'à quel point et dans quel sens cette nature individuelle se trouve réellement déter- minée, au moment où Tenfant sort du ventre de sa mère? Cette détermination est-elle seulement maté- rielle, ou bien en même temps spirituelle et morale, ne fût-ce que comme tendance et comme capacité na- turelle ou comme prédisposition instinctive ? L'enfant FÉDl^RALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME l85 naît-il intelligent ou bête, bon ou mauvais, t!oué ou privé de volonté, disposé à se développer dans le sens d'un talent ou d'un autre? Peut-il hériter du carac- tère, des habitudes, des défauts ou des qualités intel- lectuelles et morales de ses parents et de ses ancêtres? Voilà des questions excessivement difficiles à résou- dre, et nous ne pensons pas que la physiologie et la psychologie expérimentales soient encore arrivées à la maturité et à la hauteur nécessaires pour pouvoir y répondre avec pleine connaissance de cause. Notre illustre compatriote, M. Setchenoflf dans son remar- quable travail sur l'activité du cerveau dit, que, dans l'immense majorité des cas, les 999/1000 parties du caractère psychique de rindi[vidu* ] sans doute plus ou moins sensibles dans l'homme Jusqu'à sa mort. « Je ne prétends pas, dit-il, que par l'éducation on puisse transformer un sot en un homme d'esprit. C'est aussi impossible que de rendre l'ouïe à un individu né sans le nerf acoustique. Je pense seulement qu'en prenant dans leur enfance un nègre, un Laponais ou un Samoyède naturellement intelligents, on pourrait en faire, par une éducation européenne, donnée au milieu même de la société européenne, des hommes I. Ici il manque une ou plusieuis lignes entre les pp. 64 et 65 des épreuves. l86 ŒUVRES DE BAKOUNINE qui, SOUS ]e rapport psychique, se distingueraient fort peu d'un européen civilisé. « En établi'ïsant ce rapport entre les 999/1000 parties du caractère ps}'cliique qui, selon lui, appartiennent à l'éducation, avec le seul millier qu'il laisse propre- ment à la naissance, M. Setchenofï n'a sans doute pas entendu parler des exceptions : des hommes de génie ou de talents extraordinaires, ni des idiots et des sots. Il n'a parlé que de l'immense majorité des hommes doués de facultés ordinaires ou moyennes. Ce sont, du point de vue de l'organisation sociale, les plus intéressants, nous dirions presque les seuls intéres- sants, — car la société est faite pour eux et par eux, non pour les exceptions, ni par les hommes de génie, quelque immense que leur puissance puisse paraître Ce qui nous intéresse surtout dans cette question, c'est de savoir si, aussi bien que les facultés indivi- duelles, les qualités morales: la bonté ou la méchan- ceté, le courage ou la lâcheté, la force ou la faiblesse du caractère, la générosité ou l'avarice, l'égoïsmeou l'amour du prochain, et autres qualités positives ou négatives de ce genre, peuvent être, soit physiolo- giquement héritées des parents, des ancêtres, soit in- dépendamment de tout héritage, se former par l'effet d'une cause fortuite quelconque, connueou inconnue, dans l'enfant tant qu'il réside encore dans le ventre de sa mère? — En un mot, si l'enfant peut apporter FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTIIHÉOLOGISME 1 87 en naissant des f rédispositions morales quelconques ? Nous ne le pensons pas. Pour mieux poser la ques- tion, reconnaissons d'abord que, si l'existence de qua- lités morales innées était admissible, cela ne pourrait être qu'à condition qu'elles soient attachées dans l'enfant nouveau-né à quelque détermination ou par- ticularité physiologique, toute matérielle de son or- ganisme : l'enfant au sortir des entrailles de sa mère n'a encore ni âme, ni esprit, ni sentiments, ni même instincts ; il naît à tout cela ; il n'est donc qu'un être physique, et ses facultés et ses qualités, s'il en a, ne peuvent être qu'anatomiques et physiologiques. Ainsi pour qu'un enfant puisse naître bon, généreux, dé- voué, courageux ou bien méchant, avare, égoïste et lâche, il faudrait que chacune de ces qualités ou cha- cun des défauts correspondent à autant de particula- rités matérielles et pour ainsi dire locales de son or- ganisme, et notamment de son cerveau, ce qui nous ramènerait au système de Gall qui croyait avoir trouvé, pour chaque qualité et pour chaque défaut, sur le crâne, soit des bosses, soit des cavités corres- pondantes, comme on sait unanimement rejeté par tous les physiologistes modernes. Mais si elle était fondée, qu'en résulterait-il? Les défauts, les vices aussi bien que les bonnes qualités, étant innés, il resterait à savoir s'ils peuvent être vaincus ou non par l'éducation ? Dans le premier cas, l88 ŒUVRES DE BAKOUNINE la faute de tous les crimes commis par les hommes retomberait sur la société, qui n'aurai i pas su leur donner une éducation convenable, et non sur eux, qui ne pourraient être considérés au contraire que comme des victimes de cette imprévoyance sociale. Dans le second cas, les prédispositions innées étant reconnues comme fatales et incorrigibles, il ne reste- rait plus à la société que de se défaire de tous les in- dividus affligés de quelque vice naturel ou inné. Seu- lement, pour ne point tomber elle-même dans le vice horrible de l'hypocrisie, elle devrait reconnaître qu'elle le fait uniquement dans l'intérêt de sa conser- vation et non dans celui de la Justice. Il est une autre considération qui peut contribuer à éclaicir cette question : dans le monde intellectuel et moral aussi bien que dans le monde physique, le positif seul existe ; le négatif n'existe pas, ne consti- tue pas un être à part, n'étant rien qu'une diminution plus ou moins considérable du positif. Ainsi le froid n'est qu'une propriété différente de la chaleur, ce n'est rien qu'une absence relative, une diminution très grande de la chaleur! Il en est de même de l'ob- scurité qui n'est que la lumièrediminuée à l'excès... — L'obscurité et le froid absolus n'existent pas. Dans le monde intellectuel la bêtise n'est qu'une faiblesse d'esprit, et dans le moral la malveillance, la cupi- dité, la lâcheté ne sont rien que la bienveillance, la FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTlTHÉOLOGISME 189 générosité, le courage réduits, non à zéro, mais à une très petite quantité. Si petite qu'elle soit, c'est donc toujours une quantité positive et qui, par l'édu- cation, peut être développée, fortifiée, augmentée dans un sens positif — ce qui ne serait pas si les vices ou les qualités négatives formaient une propriété à part; il faudrait les tuer, non les développer, car leur dé- veloppement ne pourrait alors avoir lieu que dans le sens négatif. Enfin, sans nous permettre de préjuger ces graves questions physiologiques, dans lesquelles nous avouons notre complète ignorance, nous ajoutons, en nous appuyant sur l'autorité unanime en ce point de tous les physiologistes modernes, une dernière con- sidération : il paraît constaté et prouvé que, dans l'or- ganisme humain, il n'y a point de lieux et d'organes séparés pour les facultés instinctives, affectives ou morales et intellectuelles et que toutes s'élaborent dans la même partie du cerveau an moyen du même outillage nerveux \ d'où, il semble clairement résul- 1. \'oyez ie remarquable articlede M. Littré « De la me'thode enpsycholog'e » dans la revue « la Philosophie positive « : il est physiologiquement avéré, ditl'illustre positiviste, que le cerveau ne crée rien; il reçoit. Sa fonction est de faire, avec ce qui lui est transmis (par les sens) des sentiments et des idées ; mais il y^'est pour rien dans ce qui constitue le substractum de ces idées et de ces sentiments. A vrai dire, tout lui vient du dehors, car les dispositions organiques, sans lesquelles ne s'entretiennent ni igO ŒUVRES DE BAKOL'NINE ter qu'il ne peut être question de prédispositions morales ou inmorales différentes, fatalement déter- minées par l'organisme même d'un enfant de qua- lités particulières ou de vices héréditaires et innés, et que Yinnéité morale ne se distingue d'aucune fa- çon, ni en aucun point doV innéité intellectuel le, ïune et l'autre se réduisant à un plus ou moins haut degré de perfection atteint en général par le développement du cerveau. « Les dispositions anatomiques et physiologiques de l'intelligence une fois reconnues, dit M. Littré (p. 355), on peut pénétrer au loin de son histoire. Tant qu'elle n'a pas été remaniée et enrichie par la la vie individuelle ni la vie collective et sans lesquelles aussi il n'y a.uvailpasdestni\ment^sont tellement extérieures {àVhomme), que la nature les réalise indépendamment de tout terme céré- bral ou psychique, dans les végétaux et surtout dans les ani- maux les plus inférieurs. 11 en résulte qu'il faut modifier quel- que peu le -sens du mot subjectif. Subjectif ne peut signifier quelque chose qui soit préexistant au développement de l'être humain, tel qu'un moi, une idée, un sentiment, un idéal ; il ne peut signifier que !a faculté d'élaboration départie aux cellules nerveuses ; excepté en ce sens, le subjectif est toujours mêlé d'objeclif. (n" iii,p, 3o2). —Et (p. 343-44) il dit encore: « Le jugement n'est point une faculté planant sur les impressions qui lui sont amenées; son office unique 'activité toute physiologi- que) est de les comparer pour en tirer une conclusion -, mais, il n'a aucune juridiction sur elles. L'hallucination le prouve; c'est la production d'impressions sans que rien d'objectif les provo- que; par le jeu morbide des cellules nerveuses chargées de FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHEOLOGISME IQ! civilisation, ne possédant que des idées simples^ pvo~ duites par les impressions tant internes qu'externes -, elle est au plus bas ; et pour s'élever au plus haut elle n'a que la rétention et l'association ^, mais cela suffit. Peu à peu se forment des combinaisons complètes qui augmentent la force et le champ de l'activité céré- la transmission, les impressions illusoires arrivent au centre intellectuel (« la substance grise des circonvolutions de cette partie du cerveau, qui occupe toute la partie supérieure et anté- rieure de la cavité crânienne ou du cerveau proprement dit»), comme si elles étaient réelles; le jugement s'en emparant, tra- vaille nécessairement sur ces matériaux fictifs et les conceptions imaginaires apparaissent. Au reste, sauf la lésion pathologique, une preuve toute semblable est fournie par le développement historique des conceptions humaines. Au début les observa- tions — à part les plus simples — sont fautives, et le jugement est fautif à leur suite; on voit le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest, et là-dessus le jugement bâtit une conception erronée qu'il ne rectifie qu'à d'aide d'autres observations meilleures. Si le jugement était primordial, non subséquent, l'histoire humaine aurait été différente (l'humanité n'aurait point eu pour ancê- tre un cousin du gorille) : les grandes lumières seraient à Vori- gine, d'où dériveraient par déductions les lumières secondaires; telle est en effet l'hypothèse théologique » M. Littré aurait pu ajouter : et métaphysique et juridique aussi. [ . Nous aurions dit les notions primordiales ou même les sim- ples représentations des objets. 2. Les impressions sensoriellesque l'individuau moyen de ses nerfs reçoit des objets tant extérieurs qu'intérieurs. 3. La rétention des simples idées par la mémoire et leur asso« ciation par l'activité même du cerveau. ig2 ŒUVRES DE BAKOUNINE brale *; et de période en période, on entreprend de plus grands travaux intellectuels. L'outillage mental s'accroît et se perfectionne, et sans outillage on ne fait rien de considérable, pas plus dans le domaine de l'intelligence que dans celui de l'industrie. « A mesure que cette élaboration s'effectue, elle ap- pelle à son aide une importante propriété de la vie, je veux dire l'hérédité qui tend à la consolider pré- sentement et à la faciliter ultérieurement. 565 ?70z/ve/- les aptitudes mentales, une fois acquises, se transmet- tent, cela est un fait expérimental, aux descendants sous la forme d'innéités ; innéités secondaires, ter- tiaires, qui, dans le domaine mental, créent des espè- ces de races humaines perfectionnées. On le voit quand des populations, qui n'oat pas suivi les mêmes filières, se rencontrent; l'inférieure, ou disparaît ou ne peut qu'après un long temps se mettre au niveau de la supérieure. » Plus loin, après avoir cité les paroles de M. Luys: « La sphère cérébrale où régnent les passions affec- tives et celle où siègent les manifestations purement intellectuelles sont unies par des liens d'une stricte et intime solidarité. » — M. Littré ajoute ': « Cette similitude parfaite entre Vintellect et le I . Far l'association des simples idées, a. P. 357. FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISMK IQS sentiment, à savoir un fonds où les nerfs puisent ^, un centre où ce qu'ils puisent est élaboré -, joint à l'i- dentité des deux centres, tout cela indique que la phy- siologie du sentiment ne peut pas être différente de celle de l'intellect : » En conséquence, de même qu'il a fallu renoncer à chercher dans le cerveau des organes pour les affec- tions ou passions et n'j- voir que des activités affecti- ves qu'il s'agit de déterminer . » La source des idées étant dans les impressions sensorielles, la source des sentiments est dans les im- 1. Le fonds où les nerfs puisent les impressions tant senso- rielles qu'instinctives, le sensorium commun, c'est d'après M. Littré et M. Luys, la couche optique où viennent aboutir toutes les impressions sensitives tant externes qu'internes, — c'est-à- dire soit produites par les objets extérieurs, soit émanées de la trame des viscères ou les organes de l'mtérieur, — et qui « par un système de fibres et de communications les transmet à la substance corticale (substance grise) des circonvolutions du cer- veau proprement dit — siège des facultés tant afFectives qu'in- tellectuelles » (pp. ■:540-4i). 2. La substance grise du cerveau proprement dit composée de cellules nerveuses : « Il est établi que les cellules nerveuses qui composent la substance du cerveau, étant anatomiquemcnt l'aboutissement (dernier) des nerfs et, par eux, de toutes les im- pressions internes, ont fonctionnellemnt, l'office de faire de ces impressions des idées ; les idées une fois faites, de les juger par différences et par ressemblance, de les retenir par la mémoire, de les réunir par l'association. Rien de plus, rien de moins. Tout le développement intellectuel de l'homme a son point de départ dans ces conditions anatomiques et physiologiques » (p. 352.) 194 ŒUVRES DE BAKOUNINE pressions instinctives. L'office des cellules nerveuses est de transformer en sentiments les impressions ins- tinctives. Le problème de l'origine des sentiments est exactement parallèle à celui de l'origine des. idées. » Ce genre d'activité cérébrale s'exerce sur deux ordres d'impressions instinctives, celles qui appar- tiennent aux instincts d'entretien de la vie indivi- duelle et celles qui appartiennent aux instincts d'en- tretien de la vie de l'espèce. La première catégorie y est transformée en amour-propre, et la seconde en amour d'autrui ; sous la forme primordiale d'amour d'un sexe,, l'.un pour l'autre, de la mère pour l'enfant et de l'enfant pour la mère. » A ce point, un coup d'oeil sur la physiologie com- parée n'est pas déplacé. Chez les poissons qui sontcé- rébralement au plus bas degré de l'échelle des verté- brés, et qui ne connaissent ni la famille, ni les petits, l'instinct reste purement sexuel. Maisle sentiment au- quel il donne naissance commence à se manifester chez plusieurs mammifères et oiseaux; un vrai ménage s'é- tablit, seulement il n'est la plupart du temps que temporaire. Il en est de même de l'ébauche de fa- mille qui suscite l'œuvre des parents pour les petits et des petits pour les parents. Enfin chez plusieurs, l'homme entre autres, il se forme entre les familles des liens de même nature qu'entre les membres mêmes FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME ipS de la famille ; ei la sociabilité naît ça et là sur quel- ques points du règne animal. » Le londement étant ainsi posé, il n'est pas mal- aisé de concevoir que, des sentiments primordiaux , à mesure que l'existence se complique, tant pour l'in- dividu que pour la société, il se forme des senti- ments secondaires et des combinaisons de sentiments qui deviennent aussi indissolubles que le sont, dans l'intellect, les idées associées » (p. 357). Ainsi, il paraît avéré qu'il n'existe point dans le cerveau âCorganes spéciaux, soit pour les diverses facultés intellectuelles, soit pour les différentes quali- tés, affections et passions morales bonnes ou mauvai- ses. Par conséquent, les qualités ou les défauts ne peuvent être ni hérités, ni innés, cette hérédité et cette innéité, avons-nous dit, ne pouvant être dans le nou- veau-né que physiologique, matérielle. En quoi donc peut consister le perfectionnement progressif, histo- riquement transmissible du cerveau, tant sous le rap- port intellectuel que sous le rapport moral ? Unique- ment dans le développement harmonieux de tout le système cérébral et nerveux, c'est-à-dire tant de la justesse, delà finesse et delà vivacité des impressions nerveuses, que de la capacité du cerveau de transfor- mer ces impressions en sentiments, en idées, et de combiner, d'embrasser et de retenir toujours déplus vastes associations de sentiments et d'idées. igb ŒUVRES DE BAKOUMINE Il est probable que, si dans une race, une nation, une classe, une famille, par suite de sa nature parti- culière, toujours déterminée par son histoire, par sa position géographique, économique, par la nature de ses occupations, par la quantité et parla qualité de sa nourriture, aussi bien que par son organisation poli- tique et sociale, par toute sa vie en un mot, et par le caractère ou par le degré de son développement intel- lectuel et moral, — que si par suite de toutes ces dé- terminations particulières, un ou quelques-uns des systèmes de fonctions organiques, dont l'ensemble constitue la vie d'un corps humain, se trouvent dé- veloppés au détriment de tous les autres systèmes, dans les parents, — il est probable, presque certain, disons-nous, que leur enfant héritera, à tel ou tel au- tre degré de cette fâcheuse désharmonie, — sauf à la réparer autant qu'il sera possible, et par son propre travail postérieur sur lui-même et quelquefois aussi par des révolutions sociales, sans lesquelles l'établis- sement d'une plus parfaite harmonie, dans le déve- loppement physiologique des individus, pris à part, peut être souvent impossible. Dans tous les cas, disons-le, l'harmonie absolue dans le développement du corps humain et, par con- séquent, aussi dans celui des humaines facultés mus- culaires, instinctives, intellectuelles et morales, est un idéal dont la réalisation ne sera jamais possible ; FibÉRALISME, SOCIALIÔ.ME ET ANTITHÉOLOGISME 197 d'abord parce que l'histoire pèse physiologîquement, plus ou moins (et vienne le temps où l'on pourra dire de moins en moins), — sur tous les peuples comme sur tous les individus, et ensuite parce que chaque fa- mille et chaque peuple se trouvent toujours entourés de circonstances et de conditions différentes, parmi lesquelles quelques-unes du moins seront toujours contraires à leur développement complet et normal. Aussi, ce qui se transmet par voie d'héritage de génération à génération et ce qui peut tXve physiolo- giquement inné dans les individus naissant à la vie, ce ne sont ni les qualités, ni les vices, ni aucune idée, ni association de sentiments et d'idées, mais uniquement l'outillage tant musculaire que nerveux . les organes plus ou moins perfectionnés et harmoni- sés, par lesquels l'homme se meut, respire et se sent, reçoit les impressions extérieures et retient, imagine, juge, combine, associe et embrasse les sentiments et les idées, qui ne sont autre chose que ces impressions mêmes, tant externes qu'internes, groupées et trans- formées d'abord en représentations concrètes, puis en notions abstraites, par l'activité toute physiologique et, ajoutons-le, tout à fait involontaire du cerveau. Les associations de sentiments et d'idées, dont le développement et les transformations successives constituent toute la partie intellectuelle et morale de l'histoire de l'humanité, ne déterminent pas, dans le 198 ŒUVRES DE BAKOUNINE cerveau humain, la formation de nouveaux organes^ correspondants à chacune prise à part, ne peuvent être transmises aux individus par voie d'héritage physio- logique. — Ce qui s'hérite physiologiquement c'est l'aptitude de plus en plus fortifiée, élargie et perfec- tionnée de les concevoir et d'en créer de nouvelles. Mais les associations mêmes et les idées complexes qui les représentent, telles que l'idée de Dieu, de la patrie, de la morale, etc., ne pouvant jamais être innées, ne sont transmises aux individus que par la voie de la tradition sociale et de l'éducation. Elles salc'ssent l'enfant dès le premier jour de sa naissance, et comme elles se sont déjà incarnées dans la vie qui l'entoure, dans tous les détails, tant matériels que moraux, du monde social au milieu duquel il est né, elles pénètrent de mille façons différentes dans sa conscience d'abord enfantine, puis adolescente et ju- vénile, qui naît, grandit et se forme sous leur toute- puissante influence. Prenant l'éducation dans le sens le plus large de ce mot, y comprenant non seulement l'instruction et les leçons de morale, mais encore et surtout les exemples que donnent à l'enfant toutes les personnes qui l'en- tourent ; l'influence de tout ce qu'il entend, de ce qu'il voit ; et non seulement la culture de son esprit, mais encore le développement de son corps par la nourri- ture, par l'hygiène, par l'exercice de ses membres et de FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHKOLOGISME 199 sa force physique, — nous dirons, avec pleine certi- tude de ne pouvoir être sérieusement contredits par personne, que tout enfant, tout adulte^ tout jeune homme et enfin tout homme mùrest le pur produit du monde qui l'a nourri et qui Ta élevé dans son sein — un produit fatal, involontaire et par conséquent irres- ponsable. Il entre dans la vie sans âme, sans conscience, sans l'ombre d'une idée ou d'un sentiment quelconque, mais avec un organisme humain dont l'individuelle nature se trouve déterminée par une infinité de cir- constances et de conditions, antérieures à la naissance même de sa volonté, et qui détermine à son tour sa plus ou moins grande capacité d'acquérir et de s'ap- proprier des sentiments, des idées et des associations de sentiments et d'idées élaborées par des siècles et transmises à chacun comme un héritage social, par l'éducation qu'il reçoit. Bonne ou mauvaise, cette éducation s'impose à lui — il n'en est aucunement responsable. Elle le forme, autant que sa nature indi« viduelle plus ou moins heureuse le permet pour ainsi dire à son image, de sorte qu'il pense, qu'il sent et qu'il veut ce que tout le monde, autour de lui, veut, sent et pense. Mais alors, demandera-t-on peut-être, comment expliquer que l'éducation en apparence, du moins la plus identique, produise souvent, sous le rapport du 200 ŒUVRES DE BAKOUNINE développement du caractère, de l'esprit et du cœur, les résultats les plus différents ? Et d'abord, les natu- res ne naissent-elles pas différentes ? Cette différence naturelle et innée, si petite qu'elle soit, est pourtant positive et réelle : différence de tempéraments, d'é- nergie vitale, de prédominance de tel sens ou de tel groupe de fonctions organiques sur un autre, de vi- vacité etde capacités naturelles. Nous avons tâché de prouver que les vices aussi bien que les qualités mo- rales, faits de conscience individuelle et sociale, ne petivent être physiquement hérités et qu'aucune dé- termination physiologique ne peut condamner l'homme att mal ; le rendre irrévocablement incapa- ble de bien ; mais nous n'avons nullement songé à nier qu'il n'y ait des natures très différentes, dont les unes, plus heureusement douées, ne soient plus capa- bles d'un large développement humain que les autres. Nous pensons, il est vrai qu'on exagère trop aujour- d'hui les différences naturelles qui séparent les indi- vidus et qu'il faut attribuer la plus grande partie de celles qui existent entre eux, non tant à la nature qu'à l'éducation différente qui a été répartie à chacun. Pour décider cette question, il faudrait, en tout cas, que les deux sciences qui sont appelées à la résoudre : la psychologie physiologique ou la science du cerveau et la pédagogie, qui est celle de l'éducation ou du dé- veloppement social du cerveau, sortissent de l'état FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 201 d'enfance dans lequel elles se trouvent encore toutes les deuK maintenant. Mais la différence physiologique des individus, à quelque degré que ce soit, une fois admise, il en résulte évidemment qu'un sysième d'é- ducation excellent en lui-même, en tant que système abstrait, peut être bon pour l'un, mauvais pour un autre. Pour être parfaite, l'éducation devrait être beaucoup plus individualisée qu'elle ne l'est aujourd'hui, indi- vidualisée dans le sens de la liberté et uniquement par le respect de la liberté, même dans les enfants. Elle devrait avoir pour objet non la dressure du ca- ractère, de l'esprit et du cœur, mais leur réveil à une activité indépendante et libre, et ne poursuivre d'autre but que la création de la liberté, ni d'autre culte ou plutôt d'autre morale, d'autre objet de respect : que la liberté de chacun et de tous; que la simple justice, non juridique mais humaine ; la simple raison, non théologique, ni métaphysique, mais scientifique, et le travail tant musculaire que nerveux, comme base première et obligatoire pour tous, de toute dignité, de toute liberté et du droit. — Une telle éducation, répartie largement à tout le monde, aux femmes comme aux hommes, dans des conditions économi- ques et sociales fondées sur la stricte justice, ferait évanouir bien de soi-disant différences naturelles. Si imparfaite qu'ait été l'éducation — pourra-t-on 202 ŒUVRE. ^É BAKOUNINE nous répondre, — toujours est-il qu'elle seule ne saurait expliquer ce fait incontestable qu'au sein des familles les plus dépourvues de sens moral, on rencontre assez souvent des individus qui nous frappent par la no- blesse de leurs instincts et de leurs sentiments, et qu'au contraire au milieu des familles moralement et intellectuellement les mieux développées, se montrent encore plus souvent des individus bas d'esprit et de cœur; ce fait semble contredire d'une manièreabsolue l'opinion qui fait résulter la plus grande partie des qualités intellectuelles et morales de l'homme de l'é- ducaiion qu'i] a reçue. Mais ce n'est qu'une contra- diction apparente. En effet, bien que nous ayons affirmé que dans l'immense majorité des cas l'homme est presque entièrement le produit des conditions so- ciales au milieu desquelles il se forme, et que nous n'ayons laissé à l'héritage physiologique, aux qualités naturelles qu'il apporte en naissant, qu'une part d'ac- tion comparativement assez faible, nous n'avons pas nié cette dernière; et même nous avons reconnu que dans certains cas exceptionnels, dans les hommes de génie ou de grand talent par exemple, aussi bien que dans les idiots ou dans les natures très perverses, cette part de l'action ou Je la détermination naturelle sur le développement de l'individu — détermination aussi fatale que l'influence de l'éducation et de la société, peut être même fort grande. — Le der- FLDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGlSME 203 nîer mot sur toutes ces questions appartient à la physiologie cérébrale et celle-ci n'est pas encore arrivée à un point qui lui permette de les résoudre aujourd'hui, même approximativement. La seule chose que nous puissions affirmer avec certitude aujourd'hui, c'est que toutes ces questions se débat- tent entre deux fatalismes : le fatalisme naturel, or- ganique, physiologiquement héréditaire et celui de l'hériîage, et de la tradition sociale, de l'éducation et de l'organisation publique, économique et sociale de chaque pays. — Il n'y a point de place pour le libre arbitre. Mais en dehors de la détermination naturelle, po- sitive ou négative de l'individu, qui, plus ou moins, peut le mettre en contradiction avec l'esprit qui règne dans toute sa famille, il peut exister pour chaque cas particulier d'autres causes occultes et qui, pour la plupart du temps, restent toujours ignorées, mais que nous devons néanmoins prendre en grande considé- ration. Un concours de circonstances particulières, un événement imprévu, un accident quelquefois très insignifiant par lui-même, la rencontre fortuite d'une personne, quelquefois un livre qui tombe entre les mains d'un individu dans un moment propice — tout cela, dans un enfant, dans un adolescent ou dans un jeune homme, lorsque son imagination fermente et qu'ell<> est encore tout ouverte aux impressions de la 204 ŒUVRES DE BAKOUNINE vie, peut produire une révolution radicale en bien comme en mal. Ajoutez-y l'élasticité qui est propre à toutes les jeunes natures, surtout lorsqu'elles sont douées d'une certaine énergie naturelle, laquelle les fait révolter contre les influences trop impérieuses et trop despotiquement persistantes et grâce à laquelle quelquefois l'excès même du mal peut produire le bien. L'excès du bien ou de ce qu'on appelle générale- ment le bien peut-il, à son tour, produire le mal? Oui, lorsqu'il s'impose comme une loi despotique^ abso- lue, soit religieuse, soit doctrinaire-philosophique, soit politique, juridique, sociale, ou comme loi pa- triarcale de la famille — en un mot, lorsque tout bien qu'il paraît être ou qu'il est réellement, il s'impose à l'individu comme la négation de la liberté et n'en est pas lui-même le produit. Mais alors la révolte contre le bien^ ainsi imposé, n'est pas seulement naturelle, elle est légitime : loin d'être un mal elle est un bien au contraire ; car il n'est point de bien en dehors de la liberté, et la liberté est la source et la condition absolue de tout bien, qui soit véritablement digne de ce nom, le bien n étant autre chose que la liberté. Développer et prouver cette vérité qui nous paraît si simple," tel est l'unique but de cet écrit. Retournons maintenant à notre question. L'exemple, de la même contradiction ou anomalie FÉDÉRALISME, SOCIALISME ET ANTITHÉOLOGISME 205 apparente nous est offert souvent, dans une sphère plus large, par l'histoire des nations. Comment expliquer, par exemple, que dans la nation juive, la plus étroite jadis et la plus exclusive qu'il y ait eue au monde ; tellement exclusive et étroite que, reconnais- sant le privilège pour ainsi dire absolu, la divine élection comme base principale de toute son existence nationale, elle s'est posée elle-même comme peuple favorisé entre tous, jusqu'au point de s'imaginer que son Dieu, Jehovah — Dieu le père des chrétiens — poussant sa sollicitude pour lui jusqu'à la plus sauvage cruauté envers toutes les autres nations, lui avait ordonné l'extirpation par le fer et le feu de tous les peuples qui avaient occupé avant lui la Terre-promise, afin de déblayer le terrain à son peuple-Messie ; — comment s'expliquer qu'un personnage comme Jésus- Christ, le fondateur de la religion cosmopolite ou mondiale, et par là même le destructeur de l'existence même de la nation juive, comme corps politique et social, ait pu naître en son sein ? Comment ce monde, exclusivement national est-il parvenu à produire un réformateur, un révolutionnaire religieux comme l'apôtre ' I. La suite de cet écrit est perdue ou introuvable, si toute- fois elle a été élaborée. AUX COMPAGNONS DE h ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS DU LOCLE ET DE LA CHAUX-DE-FONDS. Amis et frères *, Avant de quitter vos montagnes, j'e'prouvele besoin de vous exprimer encore une fois, par écrit, ma gra- titude profonde pour la réception fraternelle que vous m'avez faite. N'est-ce pas une chose merveilleuse qu'un homme, un Russe, un ci-devant noble, qui jusqu'à cette dernière heure vous a été parfaitement inconnu, et qui a mis potir la première fois le pied dans votre pays, à peine arrivé, se trouve entouré de plusieurs centaines de frères! Ce miracle ne peut plus être réalisé aujourd'hui que par l'Association inter- I. Genève, le 2 3 février 1869. — Le Progrès, 6 (!«■■ mars 1869), pp. 2-3. 208 ŒUVRES DE BAKOUNINE nationale des travailleurs , et cela par une simple raison : elle seule représente aujourd'hui la vie histo- rique, la puissance créatrice de l'avenir politique et social. Ceux qui sont unis par une pensée vivante, par une volonté et par une grande passion communes, sont réellement frères, lors même qu'ils ne se con- naissent pas. Il y eut un temps où la bourgeoisie, douée de la même puissance de vie et constituant exclusivement la classe historique, offrait le même spectacle de fra- ternii'^- et d'union aussi bien dans les actes que dans la pensée. Ce fut le plus beau temps de cette classe, toujours respectable sans doute, mais désormais im- puissante, stupide et stérile, l'époque de son plus énergique développement. Elle fut ainsi avant la grande révolution de i/gS; elle le fut encore, quoi- que à un bien moindre degré, avant les révolutions de i83o et de 1848. Alors la bourgeoisie avait un monde à conquérir, une place à prendre dans la so- ciété, et organisée pour le combat, intelligente, au- dacieuse, se sentant forte du droit de tout le monde, elle était douée d'une toute-puissance irrésistible : elle seule a fait contre la monarchie, la noblesse et le clergé réunis les trois révolutions, A cette époque la bourgeoisie aussi avait créé une association internationale, universelle, form:dable, la Franc- Maçonnerie. LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 2O9 On se tromperait beaucoup si l'on jugeait de la Franc-Maçonnerie du siècle passé, ou même de celle du commencement du siècle présent, d'après ce qu'elle est aujourd'hui. Institution par excellence bourgeoise, dans son développement, par sa puissance croissante d'abord et plus tard par sa décadence, la Franc-Ma- çonnerie a représenté en quelque sorte le développe- ment, la puissance et la décadence intellectuelle et morale de la bourgeoisie. Aujourd'hui, descendue au triste rôle d'une vieille intrigante radoteuse, elle est nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ri- dicule, tandis qu'avant i83o et avant 1793 surtout, ayant réuni en son sein, à très peu d'exceptions près, tous les esprits d'élite, les cœurs les plus ardents, les volontés les plus fières, les caractères les plus auda- cieux, elle avait constitué une organisation active, puissante et réellement bienfaisante. C'était l'incar- nation énergique et la mise en pratique de l'idée hu- manitaire du xviii« siècle. Tous ces grands principes de liberté, d'égalité, de fraternité, de la raison et de la justice humaines, élaborés d'abord théoriquement par la philosophie de ce siècle, étaient devenus au sein de la Franc-Maçonnerie des dogmes pratiques et comme les bases d'une morale et d'une politique nouvelles, — l'âme d'une entreprise gigantesoue de démolition et de reconstruction. La Franc-Maçonne- rie n'a été rien moins, à cette époque, que la conspi- 2IO ŒUVRES DE BAKOUNINE ration universelle de la bourgeoisie révolutionnaire contre la tyrannie féodale, monarchique et divine. — Ce fui l'Internationale de la bourgeoisie. On sait que presque tous les acteurs principaux de la première révolution ont été des Francs-Maçons, et que lorsque cette révolution éclata, elle trouva, grâce à la Franc-Maçonnerie, des amis et des coopérateurs dévoués et puissants dans tous les autres pays, ce qui assurément aida beaucoup son triomphe. Mais il est également évident que le triomphe de la révolution a tué la Franc-Maçonnerie^ car la révolution ayant comblé en grande partie les vœux de la bourgeoisie et lui ayant fait prendre la place de l'aristocratie no- biliaire, la bourgeoisie, après avoir été si longtemps une classe exploitée et opprimée, est devenue tout naturellement à son tour la classe privilégiée, exploi- tante, oppressive, conservatrice et réactionnaire, l'a- mie et le soutien le plus ferme de l'Etat. Après le coup d'Etat du premier Napoléon, la Franc-Maçon- nerie était devenue, dans une grande partie du con- tinent européen, une institution impériale. La Restauration la ressuscita quelque peu. En se voyant menacée du retour de l'ancien régime, con- trainte de céder à l'église et à la noblesse coalisées la place qu'elle avait conquise par la première révolu- tion, la bourgeoisie était forcément redevenue révo- lutionnaire. Mais quelle différence entre ce révolu- LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 211 tionarisme réchaufte et le révolutionarisme ardent et puissan*^ qui l'avait inspirée à la fin du siècle dernier! Alors la bourgeoisie avait été de bonne foi, elle' avait cru sérieusement et naïvement aux droits de l'homme, elle avait été poussée, inspirée par le génie de la dé- molition et de ia reconstruction, elle se trouvait en pleine possession de son intelligence, et dans le plein développement de sa force; elle ne se doutait pas encore qu'un abîme la séparait du peuple; elle se croyait, se sentait, elle était réellement la représen- tante du peuple. La réaction thermidorienne et la conspiration de Babeuf l'ont à Jamais privée de cette illu:rATIONAUX DU JURA 21 3 tion réelle des classes, l'égalisation politique et so- ciale des individus ne deviendra possible que par l'égalisation des moyens économiques d'éducation, d'instruction, du travail et de la vie pour tous. Tou- tefois, on ne peut faire un reproche au xviii® siècle de ce qu'il n'a pas compris cela. La science sociale ne se crée et ne s'étudie pas seulement dans les livres; elle a besoin des grands enseignements de l'histoire, et il a fallu faire la révolution de i7«R9 et de 1793, il a fallu repasser par les expériences de i83o et de 1848, pour arriver à cette conclusion désormais irréfraga- ble, que toute révolution politique qui n'a pas pour but immédiat et direct l'égalité économique n'est, au point de vue des intérêts et des droits populaires, qu'une réaction hypocrite et masquée. Cette vérité si évidente et si simple était encore in- connue à la fin du xvni" siècle, et lorsque Babeuf vint poser la question économique et sociale, la puissance de la révolution était déjà épuisée. Mais il n'en reste pas moins à cette dernière l'honneur immortel d'a- voir posé le plus grand problème qui ait jamais été DOsé dans l'histoire, celui de l'émancipation de l'hu- manité tout entière. En comparaison de ce programme immense, voyons quel but poursuit le programme du libéralisme ré- volutionnaire, à l'époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet? La soi-disant liberté bien sage, 214 ŒUVRES DE BAKOUNINE bien modeste, bien réglementée, bien restreinte, toute faite pour le tempérament amoindri d'une bour- geoisie à demi rassassiée et qui, lasse de combats et impatiente de jouir, se sentait déjà menacée, non plus d'en haut, mais d'en bas, et voyait avec inquiétude poindre à l'horizon, comme une m.asse noire, ces in- nombrables millions de prolétaires exploités, las de souffrir et se préparant aussi à réclamer leur droit. Dès le début du siècle présent, ce spectre naissant, qu'on a plus tard baptisé du nom de spectre rouge, ce fantôme terrible du droit de tout le monde opposé aux privilèges d'une classe d'heureux, cette Justice et cette raison populaires, qui, en se développant davantage, doivent réduire en poussière les sophismes de l'éco- nomie, de la jurisprudence, de la politique et de la métaphysique bourgeoises, deviennent ati milieu des triomphes modernes delà bourgeoisie, ses trouble-fê- tes incessants, les amoindrisseurs de sa confiance, de son esprit. Et pourtant, sous la Restauration, la question so- ciale était encore à peu près inconnue, ou potir mieux dire, oubliée. Il y avait bien quelques grands rêveurs isolés, tels que Saint-Simon, Robert Owen, Fourier, dont le génie ou le grand cœur avaient deviné la né- cessité d'une transformation radicale de l'organisation économique de la société. Autour de chacun d'eux se groupait un petit nombre d'adeptes dévoués et ardents, LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 21 5 formant auiani de petites églises, mais aussi ignorés que les maîtres, et n'exerçant aucune influence au de- hors. Il y avait encore le testament communiste de Babeuf, transmis par son illustre compagnon et ami, Buonarotti, aux prolétaires les plus énergiques, au moyen d'une organisation populaire et secrète. Mais ce n'était alors qu'iui travail souterrain, dont les ma- nifestations ne se firent sentir que plus tard, sous la monarchie de Juillet, et qui sous la Restauration ne fut aucunement aperçu par la classe bourgeoise. — Le peuple, la masse des travailleurs restait tranquille et ne revendiquait encore rien pour elle même. Il est clair que si le spectre de la justice populaire ava i une existence quelconque à cette époque, ce ne pouvait être que dans la mauvaise conscience des bourgeois. D'où venait-elle, cette mauvaise conscience ? Les bourgeois qui vivaient sous la Restauration étaient-ils, comme individus, plus méchants que leurs pères qui avaient fait la Révolution de 178g et de 1793 ? Pas le moins du monde. C'étaient à peu près les mêmes hommes, mais placés dans un autre milieu, dans d'autres conditions politiques, enrichis d'une nouvelle expérience, et par conséquent ayant une au- tre conscience. Les bourgeois du siècle dernier avaient sincèrement cru qu'en s'émancipant eux-mêmes du joug monar- chique, clérical et féodal, ils émanciperaient avec eux 21 6 ŒUVRES DE BAKOUNINE tout le peuple. Et cette naïve et sincère croyance ce fut la source de leur audace héroïque et detoute leur puissance merveilleuse. Ils se sentaient unis à tout le monde, et marchaient à l'assaut, portant en eux la force, le droit de tout le monde. Grâce à ce droit et à cette puissance populaire qui s'étaient pour ainsi dire incarnés dans leur classe, les bourgeois du siècle der- nier purent escalader et prendre cette forteresse du pouvoir politique, que leurs pères avaient convoitée pendant tant de siècles. Mais au moment même où ils y plantaient leur bannière, une lumière nouvelle se faisait dans leur esprit. Dès qu'ils eurent conquis le pouvoir, ils commencèrent à comprendre qu'entre leurs intérêts bourgeois et les intérêts des masses po- pulaires, il n^y avait plus rien de commun, qu'il y avait au contraire opposition radicale, et que la puis- sance et la prospérité exclusives de la classe des possé- dants ne pouvait s'appuyer que sur la misère et sur la dépendance politique et sociale du prolétariat. Dès lors, les rapports de la bourgeoisie et du peu- ple se transformèrent d'une manière radicale, et avant même que les travailleurs eussent compris que les bourgeois étaient leurs ennemis naturels, encore plus par nécessité que par mauvaise volonté, les bourgeois étaient déjà arrives à la conscience de cet antago- nisme fatal. C'est ce que j'appelle la mauvaise cons- cience des bourgeois. LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 2\'J TROISIÈME LETTRE 1. La mauvaise conscience des bourgeois, ai-Je dit, a paralysé^ dès le commencement de ce siècle, tout le mouvement intellectuel et moral de la bourgeoisie. Je me corrige, et je remplace ce mot paralysé par cet autre : dénaturé. Car il se/ait injuste de dire qu'il y a eu paralysie ou absence de mouvement dans un esprit qui, passant de la théorie à l'application des sciences positives, a créé tous les miracles de l'industrie mo- derne, les bateaux à vapeur, les chemins de fer et le télégraphe, d'un côté; et qui, de l'autre, en mettant au jour une science nouvelle, la statistique, et en pous- sant l'économie politique et la critique historique du développement de la richesse et de la civilisation des peuples jusqu'à leurs derniers résultats, a jeté les ba- ses d'une philosophie norvelle, — le socialisme, qui n'est autre chose, au point de vue des intérêts exclu- sifs de la bourgeoisie, qu'un sublime suicide, la néga- tion même, du monde bourgeois. La paralysie n'est survenue que plus tard, depuis 1 848, alors qu'épouvanté des résultats de ses premiers travaux, la bourgeoisie s'est rejetée sciemment en ar- I. Genève, le 14 avril i86g. ^ Le Progrès, 8 (17 avril 1869), pp. 2-3. i3 2l8 ŒUVRES DE BAKOUNINE rière, et que, pour conserver ses biens, renonçant à toute pensée et à toute volonté, elle s'est soumise à des protecteurs militaires et s'est donnée corps et âme à la plus complète réaction. Depuis cette époque elle n'a plus rien inventé, elle a perdu, avec le courage, la puissance même de la création. Elle n'a plus même la puissance ni l'esprit de la conservation, car tout ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait pour son salut la pousse fatalement vers l'abîme. Jusqu'en 1 848, elle était encore pleine d'esprit. Sans doute cet esprit n'avait plus cette sève vigoureuse qui du XVI* au xvin* siècle lui avait fait créer un monde nouveau. Ce n'était plus l'esprit héroïque d'une classe qui avait eu toutes les audaces parce qu'il lui avait fallu tout conquérir : c'était l'esprit sage et réfléchi d'un nou\^eau propriétaire qui, après avoir acquis un bien ardemment convoité, devait mainte- nant le faire prospérer et valoir. Ce qui caractérise surtout l'esprit de la bourgeoisie dans la première moitié de ce siècle, c'est une tendance presque exclu- sivement utilitaire. On lui en a fait un reproche, et à tort. Je pense au contraire qu'elle a rendu un dernier grand service à l'humanité, en prêchant, encore plus par son exemple que par ses théories, le culte, ou pour mieux dire, le respectdesintérêts matériels. Au fond, ces intérêts ont toujours prévalu dans le monde : mais ils s'y étaient LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 219 produits jusque-là sous la forme d'un idéalisme hy- pocrite ou malsain, qui les avait précisément transfor- més en intérêts malfaisants et iniques. Quiconques'estunpeu occupé d'histoire n'apuman- qutrde s'apercevoir qu'au fond des luttes religieu- ses et théologiques les plus abstraites, les plus subli- mes etles plus idéales^ il y a eu toujours quelque grand intérêt matériel. Toutes les guerres de races, de na- tions, d'Etats et de classes, n'ont jamais eu d'autre but que la domination, condition et garantie néces. saires de la jouissance et de la possession. L'histoire humaine, considérée à ce point de vue, n'est rien que la continuation de ce grand combat pour la vie, qui, d'après Darwin, constitue la foi fondamentale de la nature organique. Dans le monde animal, ce combat se fait sans idées et sans phrases, il est aussi sans solution; tant que la terre existera, le monde animiil s'entre-dévorera. C'est la condition naturelle de sa vie. — Les hommes, ani- maux carnivores par excellence, ont commencé leur histoire par l'anthropophagie. — Ils tendent aujour- d'hui à l'association universelle, à la production et à la jouissance collectives. Mais entre ces deux termes, quelle tragédie san- glante et hoirible! Et nous n'en avons pas encore fini avec cette tragédie. Après l'anthropophagie est venu l'esclavage, après l'esclavage le servage, après le ser- 220 ŒUVRES DE BAKOUNINE vage le salariat, auquel doit succéder d'abord le jour terrible de la Justice, et plus tard, beaucoup plus tard, l'ère de la fraternité. Voilà les phases par lesquelles le combat animal pour la vie se transforme graduel- lement, dans l'histoire, en l'organisation humaine de la vie. Et au milieu de cette lutte fratricide des hommes contre des hommes, dans cet entredévorement mu- tuel, dans cet asservissement et dans cette exploita- tion des uns par les autres qui, en changeant de noms et de formes, se sont maintenus à travers tous les siècles jusqu'à nos jours, quel rôle la religion a-t-elle joué? Ellea toujours sanctifié la violence, et l'a trans- formée en droit. Elle a transporté dans un ciel fictif l'humanité, la justice et la fraternité, pour laisser sur la terre le règne de l'iniquité et de la brutalité. Elle a béni les brigands heureux, et pour les rendre en- core plus "heureux, elle a prêché la résignation e l'obéissance à leurs innombrables victimes, les peu- ples. Et plus l'idéal qu'elle adorait dans le ciel sem- blait sublime, plus la réalité de la terre devenait horrible. Car c'est dans le caractère propre de tout idéalisme, tant religieux que métaphysique, de mépriser le monde réel, et, lout en le méprisant, de l'exploiter — d'où il résulte que tout idéalisme en gendre nécessairement l'hypocrisie. L'homme est matière, et ne peut pas impunément LETTRlîS AUX INTERNATIONAUX DU JURA 22 1 mépriser la matière. Il est un animal, et ne peut dé- truire son animalité ; mais il peut et doit la transfor- mer et l'humaniser par la liberté, c'est-à-dire par l'action combinée de la justice et de la raison, qui à leur tour n'ont de prise sur elle que parce qu'elles en sont les produits et la plus haute expression. Toutes les fois au contraire que l'homme a voulu faire abs- traction de son animalité, il en est devenu le jouet et l'esclave, et le plus souvent même le serviteur hy- pocrite, — témoin les prêtres de la religion la plus idéale et la plus absurde du monde, le catholi- cisme. Comparez leur obscénité bien connue avec leur serment de chasteté ; comparez leur convoitise insa- tiable avec leur doctrine du renoncement aux biens de ce monde, — et avouez qu'il n'existe pas d'êtres aussi matérialistes que ces prêcheurs de l'idéalisme chrétien. A cette heure même, quelle est la question qui agite le plus toute l'Eglise ? C'est la conservation de ses biens, que menace de confisquer partout au- jourd'hui cette autre Eglise, expressionde l'idéalisme politique, l'Etat. L'idéalisme politique n'est ni moins absurde, ni moins pernicieux, ni moins hypocrite que l'idéalisme de la religion, dont il n'est d'ailleurs qu'une forme diôérente, l'expression ou l'application mondaine et terrestre. L'Etat, c'est le frère cadet de l'Eglise ; et le 222 ŒUVRES DE BAKOUNINE patriotisme, cette vertu et ce culte de l'Etat, n'est qu'un reflet du culte divin. L'homme vertueux, selon les préceptes de l'école idéale, religieuse et politique à la fois, doit servir Dieu et se dévouer à l'Etat. Et c'est cette doctrine dont Vutilitarisme bourgeois, dès le début de ce siècle, a commencé à faire justice. QUATRIÈME LETTRE 1. L'un des plus grands services rendus par l'utilita- risme bourgeois, ai-je dit, c'est d'avoir tué la religion de l'Etat, le patriotisme. Le patriotisme, comme on le sait, est une vertu antique née au milieu des républiques grecques et romaines, où il n'y eut jamais d'autre religion réelle que celle de l'Etat, d'autre objet de culte que l'Etat. Qu'est-ce que l'Etat ? C'est, nous répondent les métaphysiciens et les docteurs en droit, c'est la chose publique; les intérêts, le bien collectif et le droit de tout le monde, opposés à l'action dissolvante des inté- rêts et des passions égoïstes de chacun. C'est la justice et la réalisation delà morale et de la vertu sur la terre. I. Genève,le 28 avril 1869. — Le Progrès, 9 (i*' mai, 1869), p. a-3. LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 223 Par conséquent il n'est point d'acte plus sublime ni de plus grand devoir pour les individus, que de se dévouer, de se sacrifier, et au besoin de mourir pour le triomphe, pour ki puissance de l'Etat. Voilà en peu de mots toute la théologie de l'Etat. Voyons maintenant si cette théologie politique, de même que la théologie religieuse, ne cache passons de très belles et de très poétiques apparences^ des réa- lités très communes et très sales. Analysons d'abord l'idée même de l'Etat, telle que nous la représentent ses prôneurs. C'est le sacrifice de la liberté naturelle et des intérêts de chacun, indi- vidus aussi bien qu'unités collectives, comparative- ment petites : associations, communes et provinces, — aux intérêts et à la liberté de tout le monde, a la prospérité du grand ensemble. Mais ce tout le monde, ce grand ensemble, qu'est-il en réalité ? C'est l'ag- glomérationde tous les individus et de toutes les col- lectivités humaines plus restreintes qui le composent. Mais du moment que pour le [composer et pour s'y coordonner^ tous les intérêts individuels et locaux doivent être sacrifiés, le tout, qui est censé les re- présenter, qu'est-il en effet ? Ce n'est pas l'ensemble vivant, laissant respirer chacun à son aise et deve- nant d'autant plus fécond, plus puissant et plus libre que pluslargement sedéveloppent en sonseinla pleine liberté et la prospérité de chacun ; ce n'est point la 224 ŒUVRES DE BAKOUNINB société humaine naturelle, qui confirme et augmente la vie de chacun par la vie de tous ; — c'est, au con- traire, l'immolation de chaque individu comme de toutes les associations locales, l'abstraction destruc- tive de la société vivante, la limitation, ou pour mieux dire la complète négation de la vie et du droit de toutes les parties qui composent tout le monde, pour le soi-disant bien de tout le monde : c'est l'Etat, c'est l'autel de la religion politique sur lequel la so- ciété naturelle est toujours immolée: une universalité dévorante, vivant de sacrifices humains, comme l'E- glise. — L'Etat, je le répète encore, est le frère ca- det de l'Eglise. Pour prouver cette identité de l'Eglise et de l'Etat, je prie bien le lecteur de vouloir constater ce fait, que l'une comme l'autre sont fondés essentiellement sur l'idée du sacrifice de la vie et du droit naturel, et qu'ils partent également du même principe ; celui de la méchanceté naturelle des hommes, qui ne peut être vaincue, selon l'Eglise, que par la grâce divine et par la mort de l'homme naturel en Dieu, et selon l'Etat, que par la loi, et par l'immolation de l'indi- vidu sur l'autel de l'Etat. L une et l'autre tendent à transformer l'homme, l'un en un saint, l'autre en un citoyen. Mais l'homme naturel doit mourir, car sa condamnation est unanimement prononcée par la re- ligion de l'Eglise et par celle de l'Etat. LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 22i> Telle est dans sa pureté idéale la théorie identique de l'Eglise et de l'Etat. C'est une pure abstraction; mais toute abstraction historique suppose des faits historiques. Ces faits, comme Je l'ai déjà dit dans mon précédent article, sont d'une nature toute réelle, toute brutale : c'est la violence, la spoliation, l'as- servissement, la conquête. L'homme est ainsi formé, qu'il ne se contente pas de faire, il a encore le besoin de s'expliquer et de légitimer, devant sa propre conscience et aux yeux de tout le monde, ce qu'il a fait. La religion est donc venue à point pour bénir les faits accomplis et, grâce à cette bénédiction, le fait inique et brutal s'est transformé en droit. La science Juridique et Je droit politique, comme on sait, sont issus de la théologie d'abord; et plus tard de la métaphysique, qui n'est autre chose qu'uae théologie masquée, une théologie qui a la préten- tion ridicule de ne point être absurde, s'est efforcée vainement de leur donner le caractère de la science. Voyons maintenant quel rôle cette abstraction de l'Etat, parallèleà cette abstraction historique qui s'ap- pelle l'Eglise, a Joué et continue de Jouer dans la vie réelle, dans la société humaine. L'Etat, ai-Je dit, par son principe même, est un immense cimetière où viennent se sacrifier, mourir, s'enterrer toutes les manifestations de la vie indivi- duelle et locale, tous les intérêts des parties dont 220 ŒUVRES DE BAKOUNINE l'ensemble constitue précisément la société. C'est l'autel où la liberté réelle et le bien-être des peuples sont immolés à la grandeur politique ; et plus cette immolation est complète, plus l'Etat est parfait. J'en conclus, et c'est ma conviction, que l'empire de Rus- sie, c'est l'Etat par excellence, l'Etat sans rhéto- rique et sans phrases, l'Etat le plus parfait en Europe. Tous les Etats, au contraire, dans lesquels les peu- ples peuvent encore respirer, sont, au point de vue de l'idéal, des Etats incomplets, comme toutes les autres Eglises, en comparaison de l'Eglise catholique romaine, sont des Eglises manquées. L'Etat est une abstraction dévorante de la vie po- pulaire, ai-jedit; mais pour qu'une abstraction puisse naître, se développer et continuer d'exister dans le monde réel, il faut qu'il y ait un corps collectif réel qui soit intéressé à son existence. Ce ne peut être la grande masse populaire, puisqu'elle en est précisé- ment la victime : ce doit être un corps privilégié, le corps sacerdotal de l'Etat, la classe gouvernante et possédante, qui est dans l'Etat ce que la classe sa- cerdotale de la religion, les prêtres, sont dans l'Eglise. Et en efïet, que voyons-nous dans toute l'histoire } L'Etat a toujours été le patrimoine d'une classe pri- vilégiée quelconque : classe sacerdotale, classe nobi- liaire, classe bourgeoise; — classe -bureaucratique à la tin, lorsque, toutes les autres classes s'étant épui- LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 2 27 sées, l'Etat tombe ou s'élève, comme on voudra, à la condition de machine ; mais il faut absolument pour le salut de l'Etat qu'il y ait une classe privilégiée quelconque qui s'intéresse à son existence. Et c'est précisément l'intérêt solidaire de cette classe privi- légiée qui s'appelle le patriotisme. CINQUIÈME LETTRE '. Le patriotisme, dans le sens complexe qu'on attri- bue ordinairement à ce mot, a-t-il jamais été une pas- sion ou une vertu populaire ? L'histoire à la main, Je n'hésite pas à répondre à cette question par un tion décisif, et pour prouver au lecteur que je n'ai point tort de répondre ainsi, je lui demande la permission d'analyser les principaux élé- ments qui, combinés de manières plus ou moins dif- férentes, constituent celte chose qu'on appelle le pa- triotisme. Ces éléments sont au nombre de quatre : i° L'élé- ment naturel ou physiologique ; 2° l'élément écono- mique ; 3° l'élément politique ; et 4° l'élément reli- gieux ou fanatique. I. Genève, le 23 mai 1869. — Le Progrès, 11 (ag mai I86g), pp. 2-3, 2 28 ŒUVRES DE BAKOUNINE L'élément physiologique est le fond principal de tout patriotisme naïf, instinctif et brutal. C'est une passion naturelle et qui, précisément parce qu'elle est par trop naturelle, c'est-à-dire tout à fait animale, est en contradiction flagrante avec toute politique, et qui pis est, embarrasse beaucoup le développement économique, scientifique et humain de la société. Le patriotisme naturel est un fait purement bestial, qui se retrouve à tous les degrés de la vie animale et même, on pourrait dire jusqu'à un certain point, dans la vie végétale. Le patriotisme pris dans ce sens c'est une guerre de destruction, c'est la première expression humaine de ce grand et fatal combat pour la vie qui constitue tout le développement, toute la vie du monde naturel ou réel — combat incessant, entredévorement universel qui nourrit chaque in- dividu, chaque espèce de la chair et du sang des in- dividus des espèces étrangères, et qui se renouvelant fatalement à chaque heure, à chaque instant, fait vi- vre, prospérer et se développer les espèces les plus complètes, les plus imelugentes, les plus fortes aux dépens de toutes les autres. Ceux qui s'occupent d'agriculture ou de jardinage savent ce qu'il leur coûte de préserver leurs plantes contre l'envahissement d'espèces parasites qui vien- nent leur disputer la lumière et les éléments chimi- ques de la terre indispensables à leur nourriture. L^ LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 2 2g plante la plus puissante, celle qui se trouve être la mieux adaptée aux conditions particulières du climat et du sol, se développant toujours avec une plus grande vigueur relative, tend naturellement à étouf- fer toutes les autres. C'est une lutte silencieuse, mais sans trêve, et il faut toute l'énergique intervention de l'homme pour protéger contre cet envahissement fa- tal les plantes qu'il préfère. Dans le monde animal la même lutte se reproduit, seulement avec plus de mouvement dramatique et de bruit. Ce n'est plus un étouffement silencieux et in« sensible. Le sang coule, et l'animal déchiré, dévoré, torturé, remplit l'air de ses gémissements. L'homme enfin, l'animal parlant, introduit la première phrase dans cette lutte, et celte phrase s'appelle le patrio- tisme. Le combat pour la vie dans le monde animal et végétal n'est point seulement une lutte individuelle; c'est une lutte d'espèces, de groupes et de familles, les unes contre les autres. — Il y a dans chaque être vivant deux instincts, deux grands intérêts principaux : celui de la nourriture et celui de la reproduction. Au point de vue de la nourriture, chaque individu est l'ennemi naturel de tous les autres, sans considéra- tion aucune de liens de famille, de groupes et d'es pèces. Le proverbe, que les loups ne se mangent pas entre eux, n'est juste qu'autant que les loups trouvent 20 0 ŒUVRES DE BAKOUNINE pour leur nourriture des animaux appartenant à d'au- tres espèces, mais nous savons fort bien qu'aussitôt que ces derniers viennent à leur manquer, ils se dévorent tranquillement entre eux. Les chattes et les truies et bien d'autres animaux encore mangent souvent leurs propres enfants, et il n'y a pas d'animal qui ne le fasse toutes les fois qu'il s'y trouve poussé parla faim. Les sociétés humaines n'ont-elles pas débuté par l'an- t'iropophagie ? Et qui n'a pas entendu ces lamenta- bles histoires de marins naufragés et perdus dans l'océan, sur quelque frêle embarcation, privés de nourriture, et décidant par le sort lequel d'entre eux devait être sacrifié et mangé par les autres ? Enfin, pendant cette terrible famine qui vient de décimer l'Algérie, n'avons-nous pas vu des mères dévorer leurs propres enfants ? C'est que la faim est un rude et invincible despote, et la nécessité de se nourrir, nécessité tout indivi- duelle, est la première loi, la condition suprême de la vie. C'est la base de toute vie humaine et sociale, comme c'est aussi celle de la vie animale et végétale. Se révolter contre elle, c'est anéantir tout le reste, c'est se condamner au néant. Mais à côté de cette loi fondamentale de la nature vivante, il y en a une autre, tout aussi essentielle, celle de !a reproduction. La première tend à la con- servation des individus, la seconde à la constitution LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 23 I des familles, des groupes, des espèces. Les individus pour se reproduire, poussés par une nécessité natu- relle, cherchent à s'accoupler avec les individus qui parleur organisation sont le plus rapprochés d'eux, qui leur sont semblables. Il y a des différences d'or- ganisation qui rendent l'accouplement stérile ou même tout à fait impossible. Cette impossibilité est évidente entre le monde végétal et le monde animal ; mais même dans ce dernier, l'accouplement des quadru- pèdes par exemple avec les oiseaux, les poissons, les reptiles ou les insectes, est également impossible. Si nous nous limitons aux seules quadrupèdes, nous re- trouvons la même impossibilité entre des groupes dif- férents, et nous arrivons à cette conclusion que la ca- pacité de l'accouplement et la puissance de la repro- duction ne deviennent réelles pour chaque individu que dans une sphère très restreinte d'individus qui, étant doués d'une organisation identique ou rappro- chée de la sienne, constituent avec lui le même groupe ou la même famille. L'instinct de reproduction établissant le seul lien de solidarité, qui puisse exister entre les individus du monde animal, là où cette capacité d'accouplement cesse, toute solidarité animale cesse aussi. Tout ce qui reste en dehors de cette possibilité de reproduc- tion pour les individus, constitue une espèce diffé- rente, un monde absolument étranger, hostile et con- 232 ŒUVRES DE BAKOUNINE damné à la destruction; tout ce qui est au-dedans constitue la grande patrie de l'espèce, — comme, par exemple, l'humanité pour les hommes. Mais cette destruction ou cet entre-dévorement mu- tuel des individus vivants ne se rencontrent pas seu- lement aux limites de ce monde restreint que nous appelons la grande patrie ; nous les retrouvons aussi féroces et quelquefois plus féroces au milieu même de ce monde, à cause même de la résistance et de la compétition qu'ils y rencontraient et parce que les luttes tout aussi cruelles de l'amour viennent s'y ajouter encore à celles de la faim. D'ailleurs chaque espèce d'animaux se subdivise en groupes et en familles différentes, sous l'influence des conditions géographiques et climatologiques des dii- férenis pays qu'elle habite. La différence plus ou moins grande des conditions de la vie détermine une différence correspondante dans l'organisation même des individus qui appartiennent à la même espèce. On sait d'ailleurs que tout individu animal cherche naturellement à s'accoupler avec l'individu qui lui est le plus semblable, d'où résulte naturelle- ment le développement d'une grande quantité de va- riations dans la même espèce ; et comme les différences qui séparent toutes ces variations les unes des autres, sont fondées principalement sur la reproduction, et que la reproduction est Tunique base de toute solida- LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 233 rite animale, il est évident que la grande solidarité de l'espèce doit se subdiviser en autant de solidarités plus restreintes, ou que la grande patrie doit se mor- celer en une foule de petites patries animales, hostiles et destructives les unes des autres. LE PATRIOTISME PHYSIOLOGIQUE OU NATUREL ', J'ai montré dans ma précédente lettre comment le patriotisme en tant que qualité ou passion naturelle procède d'une loi physiologique, de celle précisément qui détermine la séparation des êtres vivants en es- pèces, en familles et en groupes. La passion patriotique est évidemment une passion solidaire. Pour la retrouver plus explicite et plus clai- rement déterminée dans le monde animal, il faut donc la chercher surtout parmi les espèces d'animaux qui, comme l'homme, sont doués d'une nature éminem- ment sociable : parmi les fourmis, par exemple, les abeilles, les castors et bien d'autres qui ont des habi- tations communes stables, aussi bien que parmi les espèces qui errent en troupeaux; les animaux àdomi* I. Le Progrès, 12 (12 juin 1869), pp. 2-3. 234 ŒUVRES DE BAKOUNINE cile collectif et fixé, représentant, toujours au point de vue naturel, le patriotisme des peuples agriculteurs, et les animaux vagabonds en troupeaux, celui des peu- pies nomades. Il est évident que le premier est plus complet que ce dernier, qui n'implique, lui, que la solidarité des individus dans le troupeau^ tandis que le premier y ajoute encore celle des individus avec le sol ou le domicile qu'ils habitent. L'habitude, qui pour les animaux aussi bien que pour l'homme constitue une seconde nature, certaines manières de vivre, sont beaucoup mieux déterminées, plus fixées parmi les animaux collectivement sédentaires, que parmi les troupeaux vagabonds, et les habitudes différentes, ces manières particulières d'exister, constituent un élé- ment essentiel du patriotisme. On pourrait définir le patriotisme naturel ainsi : c'est un attachement instinctif, machinal et complète- ment dénué de critique pour des habitudes d'exis- tence collectivement prises et héréditaires ou tradi- tionnelles, et une hostilité tout aussi instinctive et machinale contre toute autre manière de vivre. C'est l'amour des siens et du sien et la haine de tout ce qui porte un caractère étranger. Le patriotisme, c'est donc un égoïsme collectif d'un côté et la guerre de l'autre. Ce n'est point une solidarité assez puissante pour LETTRES AUX INTERNATIONAUX DL JURA 235 que les individus membres d'une collectivité animale nes'entre-Jévorent pas mutuellement au besoin; mais elle est assez forte pourtant pour que tous ces indivi- dus, oubliant leurs discordes civiles, s'unissent contre chaque intrus qui leur arriverait d'une collectivité étrangère. Voyez les chiens d'un village par exemple. Les chiens ne forment point naturellement de république collective ; abandonnés à leurs propres instincts, ils vivent en troupeaux errants, comme les loups, et ce n'est que sous l'influence de l'homme qu'ils de- viennent des animaux sédentaires. Mais une fois éta- blis, ils constituent dans chaque village une sorte de république non communautaire, mais fondée sur la liberté individuelle, selon la formule tant aimée des économistes bourgeois : chacun pour soi et le diable attrape le dernier. C'est un laissez-faire et laissez- aller sans limite, une concurrence, une guerre civile sans merci et sans trêve, où le plus fort mord toujours le plus faible — tout à fait comme dans les républiques bourgeoises. Maintenant qu'un chien d'un village voi- sin vienne à passer seulement dans leur rue, et vous voyez aussitôt tous ces citoyens en discorde se ruer en masse contre le malheureux étranger. Je le demande, n'est-ce pas la copie fidèle, ou plu- tôt l'original des copies qui se répètent chaque jour dans la société humaine? N'est-ce pas une manifes- 236 ŒUVRES DE BAKOUNINE tatioii pgrfaite de ce patriotisme nat'^rel duquel j'ai dit et j'ose encore répéter, qu'il n'est rien qu'une pas- sion toute bestiale? Bestial, il l'est sans doute, puis- que les chiens incontestablement sont des bêtes, et que l'homme, animal comme le chien et comme tous les autres animaux sur la terre, mais animal doué de la faculté physiologique de penser et de parler, com- mence son histoire par la bestialité pour arriver à travers tous les siècles à la conquête et à la constitu- tion plus parfaite de son humanité. Une fois cette origine de l'homme connue, il n'est plus besoin de s'étonner de sa bestialité, qui est un fait naturel parmi tant d'autres faits naturels, ni même de s'indigner contre elle, car il n'en résulte pas du tout qu'il ne faille la combattre avec la plus grande énergie, puisque toute la vie humaine de l'homme n'est rien qu'un combat incessant contre sa bestialité naturelle au profit de son humanité. J'ai tenu seulement à constater que le patriotisme que les poètes, les politiciens de toutes les écoles, les gouvernements et toutes les classes privilégiées nous vantent comme une vertu idéale et sublime, prend ses racines non dans l'humanité de l'homme, nais dans sa bestialité. Li ^n effet, c'est à l'origine de l'histoire, et actuel- lement c'est dans les parties les moins civilisées de la société humaine, que nous voyons le patriotisme na- LETTRES AUX IMTERNATIÛNAUX DU JLRA 287 îurel régner sans partage. — Il constitue dans les collectivités humaines un sentiment sans doute beau- coup plus compliqué que dans les autres collectivités animales, par cette seule raison que la vie de l'homme, animal pensant et parlant, embrasse incomparable- ment plus d'objets que celle des animaux des autres espèces; aux habitudes et aux traditions toutes physi- ques viennent encore se joindre chez lui les traditions plus ou moins abstractives, intellectuelles et morales, une foule d'idées et de représentations fausses ou vraies, avec différentes coutumes religieuses, écono- miques, politiques et sociales. — Tout cela constitue en tant d'éléments du patriotisme naturel de l'homme, en tant que toutes ces choses, se combinant d'une façon or d'une autre, forment, pour une collectivité quelconque, un mode particulier d'existence, une manière traditionnelle de vivre, de penser et d'agir autrement que les autres. i Mais quelque différence qu'il y ait entre le patrio- tisme naturel des collectivités humaines et celui des collectivités animales, sous le rapport de la quantité et même de la qualité des objets qu'ils embrassent, ils ont ceci de commun qu'ils sont également des passions instinctives, traditionnelles, habituelles, col- lectives et que l'intensité de l'un aussi bien que de l'autre ne dépend aucunement de la nature' de leur contenu. On pourrait dire au contraire que moins ce 2 38 ŒUVRES DE BAKOUNINE contenu est compliqué, plus il est simple, plus intense et plus énergiquement exclusif est le sentiment pa- triotique qui le manifeste et l'exprime. L'animal est évidemment beaucoup plus attaché aux coutumes traditionnelles de la collectivité dont il fait partie que l'homme; chez lui cet attachement patiioiique est fatal, et incapable de s'en défaire par lui-même, il ne s'en délivre parfois que sous l'in- fluence de l'homme. De même, dans les collectivités humaines, moins grande est la civilisation, moins compliqué et plus simple est le fond même de la vie sociale, et plus le patriotisme naturel, c'est-à-dire l'attachement instinctif des individus pour toutes les habitudes matérielles, intellectuelles et morales qui constituent la vie traditionnelle et coutumière d'une collectivité particulière, aussi bien que leur haine pour tout ce qui en diffère, pour tout ce qui y est étranger, se montrent intenses. — D'où il résulte que le patriotisme naturel est en raison inverse de la civi- lisation, c'est-à-dire du triomphe même de l'humanité dans les sociétés humaines. Personne ne contestera que le patriotisme instinctif ou naturel des misérables populations des zones gla- cées, que la civilisation humaine a à peine effleurées et où la vie matérielle elle-même est si pauvre, ne soit infiniment plus fort ou plus exclusif que*Ie patrio- tisme d'un Français, d'un Anglais ou d'un Allemand LETTRES AUX INTIiRNATlONAUX DU lURA 239 par exemple. L'Allemand, l'Anglais, le Français peu* vent vivre et s'acclimater partout, tandis que l'habi- tant des régions polaires mourrait bientôt du mal du pays, si on l'en tenait éloigné. Et pourtant quoi de plus misérable et de moins humain que son existence! Ce qui prouve «encore une fois que l'intensité du pa- triotisme naturel n'est point une preuve d'humanité, mais de bestialité. A côté de cet élément positif du patriotisme, qui consiste dans l'attachement instinctif des individus pour le mode particulier d'existence de la collectivité dont ils sont les membres, il y a encore l'élément négatif, tout aussi essentiel que le premier et qui en est inséparable; c'est l'horreur également instinctive pour tout ce qui y est étranger — instinctive et par conséquent tout à fait bestiale; oui, réellement bes- tiale, car cette horreur est d'autant plus énergique et plus invincible que celui qui l'éprouve a moins pensé et compris, est moins homme. Aujourd'hui on ne trouve cette horreur patriotique pour l'étranger que chez les peuples sauvages; on la retrouve encore en Europe au milieu des populations à demi-sauvages que la civilisation bourgeoise n'a poinJ" daigné éclairer — mais qu'elle n'oublie jamais d'exploiter. Il y a dans les plus grandes capitales de l'Europe, à Paris même, et à Londres surtout, des rues abandonnées à une population misérable et 240 ŒUVRES De BAKOU.NINE qu'aucune lumière n'a Jamais éclairée. Il suffit qu'un étranger s'y présente pour qu'une foule d'êtres nu« mains misérables, hommes, femmes, enfants, à peine vêtus et portant sur leur figure et sur toute leur per- sonne les signes de la misère la plus affreuse et de la plus profonde abjection, l'entourent, l'insultent et quelquefois même le maltraitent, seulement parce qu'il est étranger. Ce patriotisme brutal et sauvage n'est-il donc point la négation la plus criante de tout ce qui s'appelle humanité? Et pourtant, il est des journaux bourgeois très éclai- rés, comme le Journal de Genève par exemple, qui n'cp:"0UYent aucune honte en exploitant ce préjugé si peu humain et cette passion toute bestiale. Je veux pourtant leur rendre justice et je reconnais volontiers qu'ils les exploitent sans les partager en aucune ma- nière et seulement parce qu'ils trouvent intérêt à les exploiter, de même que font aujourd'hui à peu près tous les prêtres de toutes les religions, qui prêchent les niaiseries religieuses sans y croire et seulement parce qu'il est évidemment dans l'intérêt des classes privilégiées que les masses populaires continuent d'y croire. Lorsque le Journal de Genève se trouve à bout d'ar- guments et de preuves, il dit : c'est une chose, une idée, un homme étrangers, et il a une si petite idée de ses compatriotes, qu'il espère qu'il lui suffira de LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 24 î proférer ce mot terrible d'étranger, pour qu'oubliant tout, et iiens commun et humanité et justice, ils se mettent tous de son côté. Je ne suis point Genevois, mais je respecte trop les habitants de Genève, pour ne pas croire que le Jour- nal se trompe sur leur compte. Ils ne voudront sans doute pas sacrifier l'humanité à la bestialité exploitée par l'astuce. LE PATRIOTISME (SUlte *). J'ai dit que le patriotisme en tant qu'instinctif ou naturel, ayant toutes ses racines dans la vie animale, ne présente rien en plus qu'une combinaison particu- lière d'habitudes collectives : matérielles, ïntellec- tuelles et morales, économiques, politiques et socia- les, développées par la tradition ou par l'histoire, dans une société humaine restreinte. Ces habitudes, ai-je ajouté encore, peuvent être bonnes ou mauvaises, le contenu ou l'objet de ce sentiment instinctif n'ayant aucune influence sur le degré de son intensité; et même si l'on devait admettre sous ce dernier rapport une différence quelconque, elle pencherait plutôt en I. l^ Progrès, 14 (lo juillet i86g), pp. 2-3. 14 242 ŒUVRES DE BAKOUNINE faveur des mauvaises habitudes que des bonnes. Car — à cause même de l'origine animale de toute société humaine, et par l'efifet de cette torce d'inertie, qui exerce une action tout aussi puissante dans le monde intellectuel et moral que dans le monde matériel, — dans chaque société qui ne dégénère pas encore, mais qui progresse et marche en avant, les mauvaises habi- tudes, ayant toujours pour elles la priorité du temps, sont plus profondément enracinées que les bonnes. Ceci nous explique pourquoi, sur la somme totale des habitudes collectives actuelles, dans les pays les plus avancés du monde civilisé, les neuf dixièmes au moins ne vaient rien. Qu'on ne s'imagine pas que Je veuille déclarer la guerre à l'habitude qu'ont généralement la société et les hommes de se laisser gouverner par V habitude. En cela comme en beaucoup d'autres choses, ils ne font que fatalement obéir à une loi naturelle, et il serait absurde de se révolter contre des lois naturelles. L'action de l'habitude dans la vie intellectuelle et morale des individus aussi bien que des sociétés est la même que celle des forces végétatives dans la vie animale. L'une et l'autre sont des conditions d'exis- tence et de réalité. Le bien aussi bien que le mal, pour devenir une chose réelle, doit passer en habitude soit dans l'homme pris individuellement,*soit aansla société. Tous les exercices, toutes les études auxquels LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 2^3 les hommes se livrent n'ont point d'autre but, et les meilleures choses ne s'enracinent dans l'homme, au point de devenir sa seconde nature, que par cette puissance d'habitude. Il ne s'agit donc pas de se ré- volter follement contre elle, puisque c'est une puis- sance fatale, qu'aucune intelligence ni volonté hu- maines ne sauraient renverser. Mais si, éclairés par Ja raison du siècle et par l'idée que nous nous formons de la vraie Justice, nous voulons sérieusement devenir des hommes, nous n'avons qu'une chose à faire : c'est d'employer constamment la force de volonté, c'est-à- dire l'habitude de vouloir, que des circonstances in- dépendantes de nous-mêmes ont développée en nous, à l'extirpation de nos mauvaises habitudes et à leur remplacement par des bonnes. Pour humaniser une société tout entière, il faut détruire sans pitié toutes les causes, toutes les conditions économiques, politi- ques et sociales qui produisent dans les individus la tradition du mal, et les remplacer par des conditions qui auraient pour conséquence nécessaire d'engen- drer dans ces mêmes individus la pratique et l'habi- tude du bien. Au point de vue de la conscience moderne, de l'hu- manité et de la Justice, telles que, grâce aux dévelop- pements passés de l'histoire, nous sommes enfin par- venus à les comprendre, le patriotisme est une mau- vaise, étroite et funeste habitude, puisqu'elle est la 244 ŒUVRES DE BAKOUNINE négation de l'égalité et de la solidarité humaines. La question sociale, posée pratiquement aujourd'hui par le monde ouvrier de l'Europe et de l'Amérique, et dont la solution n'est possible que par l'abolition des frontières des Etats, tend nécessairement à détruire cette habitude traditionnelle dans la conscience des travailleurs de tous les pays. Je montrerai plus tard comment, dès le commencement de ce siècle, elle a été déjà fortement ébranlée dans la conscience de la haute bourgeoisie financière, commerçante et indus- trielle, par le développement prodigieux et tout inter- nationale sarichessesetde ses intérêts économiques. Mais il faut que je montre d'abord comment, bien avant cette révolution bourgeoise, le patriotisrjie na- turel, instinctif et qui par sa nature même ne peut être qu'un sentiment très étroit, très restreint et une habitude collective toute locale, a été dès le début de l'histoire, profondément modifié, dénaturé et diminué par la formation successive des Etats politiques. En effet le patriotisme en tant que sentiment tout à fait naturel, c'est-à-dire produit par la vie réellement solidaire d'une collectivité et encore point ou peu affaibli par la réflexion ou par l'effet des intérêts éco- nomiques et politiques, aussi bien que par celui des abstractions religieuses; ce patriotisme sinon tout à fait, du moins en très grande partie animal, ne peut embrasser qu'un monde très restreint : une tribu, LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 245 une commune, un village. Au commencement de l'histoire, comme aujourd'hui chez les peuples sau- vages, il n'y avait point de nation, ni de langue na- tionale, ni de culte national — il n'y avait donc pas de patrie dans le sens politique de ce mot. Chaque petite localité, chaque village avait sa langue particu- lière, son Dieu, son prêtre ou son sorcier, et n'était rien qu'une famille multipliée, élargie, qui s'affirmait en vivant, et qui, en guerre avec toutes les autres tri- bus, niait par son existence tout le reste de l'huma- nité. Tel est le patriotisme naturel dans son énergique et naïve crudité. Nous retrouvons encore des restes de ce patriotisme même dans quelques-uns des pays les plus civilisés de l'Europe, en Italie par exemple, surtout, dans les provinces méridionales de la péninsule italienne, où la configuration du sol, les montagnes et la mer, créant des barrières entre les vallées, les communes et les villes, les sépare, les isole ei les rend à peu près étrangèresl'uneà l'autre. Proudhon, dans sa brochure sur l'unité italienne, a observé avec beaucoup de raison que celte unité n'était encore qu'une idée, une passion toute bourgeoise et nullement populaire ; que les populations des campagnes au moins y sont res- tées jusqu'à cette heure en très grande partie étran- gères, et j'ajouterai même hostiles, parce que cette unité qui se met en contradictjpn d'un côté avec leur 246 ŒUVRES DE BAKOUNINE patriotisme local, de l'autre ne leur a rien apporté jusqu'ici qu'une exploitation impitoyable, l'oppres- sion et la ruine. Même en Suisse, surtout dans les cantons primitifs, ne voyons-nous pas très souvent le patriotism.e local lutter contre le patriotisme cantonal et ce dernier contre le patriotisme politique, national de la confé- dération républicaine tout entière ? Pour me résumer, je conclus que lepatriotisme en tant que sentiment naturel, étant dans son essence et dans sa réalité un sentiment essentiellement tout local, est un empêchement sérieux à la formation des Etats, et que par conséquent ces derniers et avec eux la civilisation n'ont pu s'établir qu'en détruisant sinon tout à fait, au moins à un degré considérable, cette passion animale. LE PATRIOTISME {suîte *). Après aVoir considéré le patriotisme au point de vue naturel, et après avoir démontré qu'à ce point de vue, d'un côté, c'est un sentiment proprement bestial I. Le Progrès, 17 (21 août 1869), pp. 2-4. LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 24^ OU animal, puisqu'il est commune toutes les espèces d'animaux, et que de l'autre, il est essentiellement localj puisqu'il ne peut jamais embrasser que l'espace ou le monde très restreinc dans lequel l'homme privé de civilisation passe sa vie, — je vais passer mainte- nant à l'analyse du patriotisme exclusivement hu- main, du patriotisme économique, politique, et reli- gieux. C'est un fait constaté par les naturalistes et désor- mais passé à l'état d'axiome, que le nombre de chaque population animale correspond toujours à la quantité des moyens de subsistance qui se trouvent dans le pays qu'elle habite. La population augmente toutes les fois que ces moyens se trouvent en plus grande quantité; elle diminue avec la diminution de cette quantité. Lorsqu'une population animale a dévoré toutes les subsistances d'un pays, elle émigré. Mais cette émigration rompant toutes ses anciennes habi- tudes, toutes ses manières quotidiennes et routinières de vivre, et lui faisant chercher, sans aucune connais- sance, sans aucune pensée, instinctivement et tout à fait à l'aventure, les moyens de subsister dans des pays absolument inconnus, est toujours accompagnée de privations et de souffrances immenses. La plus grande partie de la population animale émigrante périt de faim, servant souvent de nourriture aux sur- vivants; et la plus petite partie seulement parvient à 2^8 ŒUVRES DE BAKOUNINE s'acclimater et à trouver de nouveaux moyens de vivre dans un nouveau pays. Puis vient la guerre, la guerre entre les espèces qui se nourrissent des mêmes aliments, la guerre entre celles qui pour vivre ont besoin de se dévorer l'une l'autre. Considéré à ce point de vue, le monde naturel n'est rien qu'une hécatombe sanglante, une tragédie e.Trayante et lugubre écrite par la faim. Ceux qui admettent l'existence d'un Dieu créateur ne se doutent pas du beau compliment qu'ils lui font en le représentant comme le créateur de ce monde. Comment ! un Dieu toute puissance, toute intelli- gence, toute bonté, n'aurait pu aboutir qu'à créer un monde pareil, une horreur. Il est vrai que les théologiens ont un excellent ar- gument par expliquer cette contradiction révoltante. Le monde avait été créé parfait, disent-ils, il y régna d'abord une harmonie absolue, jusqu'à ce que, l'homme ayant péché, Dieu, furieux contre lui, mau- dit l'homme et le monde. Cette explication est d'autant plus édifiante qu'elle est pleine d'absurdités, et l'on sait que c'est dans l'absurde que consiste toute la force des théologiens. Pour eux, plus une chose est absurde, impossible, plus elle est vraie. Toute religion n'est que la déifi- fication de l'absurde. Ainsi, Dieu parfait a créé un monde parfait, et LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 249 voilà que cette perfection dégringole, et peut attirer sur elle la malédiction de son créateur, et, après avoir été une perfection absolue, devient une imperfection absolue. Comment la perfection a-t-elle pu devenir l'imperfection? A ceci on répondra que c'est précisé- ment parce que le monde, quoique parfait au moment de la création, n'était pas néanmoins une perfection absolue, Dieu seul étant absolu, le Plus-que-parfait. Le monde n'étant parfait que d'une manière relative et en comparaison de ce qu'il est maintenant. Mais alors pourquoi employer ce mot de perfection, qui ne comporte rien de relatif? La perfection n'est- elle pas nécessairement absolue ? Dites donc que Dieu avait créé un monde imparfait, mais meilleur que celui que nous voyons maintenant. Mais s'il n'était que meilleur, s'il était déjà imparfait au sortir des mains du créateur, il ne présentait pas cette harmonie et cette paix absolue dont Messieurs les théologiens nous rabattent les oreilles. Et alors nous leur deman- derons : Tout créateur, selon votre propre dire, ne doit-il pas être jugé d'après sa création, comme l'ou vrier d'après son œuvre ? Le créateur d'une chose im- parfaite est nécessairement un créateur imparfait ; le monde ayant été imparfait, Dieu, son créateur, est nécessairement imparfait. Car ce fait qu'il a créé un monde imparfait ne peut s'expliquer que par son in- intelligence, ou par son impuissance, ou par sa mé« chanceté. 25 O ŒUVRES DE BAKOUNINE Mais, dira-t-on, le monde était parfait, seulement il était moins parfait que Dieu. A cela, je répondrai que, lorsqu'il s'agit dû. la perfection, on ne peut pas parler de plus ou de moins ; la perfection est com- plète, entière, absolue, ou bien elle n'existepas. Donc, si le monde était moins parfait que Dieu, le monde était imparfait ; d'où il résulte que Dieu, créateur d'un monde imparfait, était imparfait lui-même, qu'il reste imparfait, qu'il n'a Jamais été Dieu^ que Dieu n'existe pas. Pour sauver l'existence de Dieu, Messieurs les théologiens seront donc forcés de m'accorder que le monde créé par lui était parfait à son origine. Mais alors je leur poserai deux petites questions. D'abord, si le monde a été parfait, comment deux perfections pouvaient-elles exister en dehors l'une de l'autre ? I.,a perfection ne peut être qu'unique ; elle ne permet pas de dualité, parce que, dan? la dualité, l'un limitant l'autre, le rend nécessairement imparfait. Donc, si le monde a été parfait, il n'y a pas eu de Dieu ni au- dessus ni même en dehors de lui, — le monde lui- même était Dieu. — Une autre question. Si le monde a été parfait, comment a-t-il fait pour déchoir ? Jolie perfection que celle qui peut s'altérer et se perdre ! Et si l'on admet que la perfection peut déchoir, donc Dieu peut déchoir aussi ! — Ce qui veut dire que Dieu a bien existé dans l'imagination croyante des LETTRES AUX INTERNATIONAUX DU JURA 25 I hommes, mais que la raison humaine, qui triomphe de plus en plus dans l'histoire, le détruit. Enfin, qu'il est singulier, ce Dieu des chrétiens! Il créa Thomme de manière à ce qu'il puisse, à ce qu'il io/v'