MÉMOIRES ET JOURNAL
DE
JEAN-GEORGES WILLE
PARIS. — lMr. SIMON ÏUÇON tT COM£'., BOE D EH FUKTIl , 1,
MÉMOIRES ET JOURNAL
DE
.-G. WILL1
GRAVEUR DU ROI
D APRÈS LES MANUSCRITS AUTOGRAPHES DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE
GEORGES DUPLESSIS
AVEC UNE PREFACE
PAR EDMOND ET JULES DE CONCOURT
TOME PREMIER
PARIS
V« JULES RENOUARD, LIBRAIRE-EDITEUR
6, RUE DE TOURNON, G
1857
THÉ J.PPUL GETTY CENTEFi
LI3RA3Y
PRÉFACE
L'honnête logis, l'aimable école d'art, la bonne franc- maçonnerie allemande que le n° 29 du quai des Augustins ! Plaisante maison, la maison de M. Wille! hospitalier marteau soulevé quarante- trois ans par l'Allemagne, et le Danemark, et la Russie! Parcourez le Paris du dix-huitième siècle, et vous ne trouverez ailleurs plus joyeuse hôtellerie du travail et du gai compagnonnage, plus odorant fumet de choucroute ! Et trouvez ailleurs belle humeur semblable à la belle humeur de ces gros garçons réjouis, les élèves de M. Wille, et dites en- core s'il est cheminées plus chargées et plus encombrées par- les jours de l'an que les cheminées de M. W ille, et s'il est de* mains plus douces , plus pieusement soigneuses pour les hôtes malades que les mains de la femme de M. Wille? et larmes de reconnaissance pareilles aux larmes versées par les vieux pensionnaires que délogent un à un, année par année, i. a
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les petits-enfants du grand-père Wille, — où les recueillerez- vous ?
Santé de l'esprit, joies faciles, rêves à portée de la main, imaginations sans lièvre, paix de l'âme, sérénité des désirs, tranquille poursuite de la forlune et de la célébrité, amitiés éprouvées, chagrins qui s'envolent aux caresses des marmots, vie toute droite et tout unie qu'on parcourt au petit pas, la bien-aimée ménagère au bras, — quel parfum d'artisanerie aisée s'échappe de là, ainsi que des intérieurs dessinés par Chardin! Et quelle belle chose c'est, le bonheur et le bon sens qui rient dans cette maison !
L'hôtellerie bénévole est sous l'invocation du dieu Terme. Qu'ils reviennent d'Allemagne ou d'Italie, les habitués, les amis, les clients, retrouvent la même enseigne à la porte, cet accueil joyeux de Joseph, du vieux Joseph, qui se réjouit des heureux retours dans l'antichambre une minute avant son maître. Rien n'est changé, le seuil franchi : les clefs des buf- fets, La clef de la cave à la ceinture, madame Wille est toujours la ménagère hollandaise que Wille semble avoir épousée dans le tableau de Terburg gravé par lui; les. habits de fête des en- fants, une fois éraillés, sont encore jugés bons à user les jours ouvriers; la bourse pleine a, comme devant, de bons cor- dons qui font deux fois le tour des écus; mais nul des pension- naires n'a pàti, et l'excellente face grasse et rouge des blonds Vllemands montre qu'au logis, entre l'ordre et l'économie, l'ai- sance est toujours assise.
Aussitôt les burins remisés, les cuivres serrés, une discipline amie lâche bride aux ébats de ce collège de la gravure. Les far- ceurs entrent en récréation, et l'énorme sottisier, 31. Baader, le Silène plaisant de la troupe, mène, déchaîne, rallie les espiègleries, les enfantillages et les jovialités germaniques. La table ilu souper est bruyamment égayée, comme une table
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•d'enfants que présiderait la bonne enfance d'un grand-père. Et combien plus égayée est-elle encore quand il s'agit de faire honneur aux bouteilles de Bordeaux d'un ami, aux bouteilles de vin du Rhin d'un autre ami, et d'arroser le jambon que M. de Livri a envoyé de Versailles pour décarêmer les estomacs mauvais chrétiens! Jours fastes! où les camarades de Paris, Basan, Saint-Aubin et tant d'autres, viennent mettre leurs coudes sur la table et jettent leurs saillies françaises au nez des naïfs teutomanes, qui « se cotisent pour comprendre. » Parfois le génie du lazzi, lui-même, Carlin, apporte au banquet la Comédie italienne; et tels sont, à ses pantalonnades, les gaietés et les éclats, qu'ils font jaloux les passants attardés du quai des Augustins.
Viennent les beaux jours. Que le ciel promette le chemin sec aux petits souliers de madame Wille et des étoiles au retour, — quelle envolée ! Madame Wille, et les amies, et les parentes, ont ajusté leur coqueluchon — et le bras aux dames ! la cara- vane buissonnière gagne, par le plus long et le plus vert, Au- teuil et la maison de Kopofer, le musicien de M. de la Popli- n ère, ou bien surprend madame Huet, qui met en hâte les couverts sous le berceau de verdure de son jardin des Gobelins. Ce ne sont point, ces bonnes gens, des citadins endurcis. Il est vrai, ils allaient tout à l'heure chez Bancelin et à la foire Saint-Laurent; mais ne sont-ils pas bourgeois de Paris? ils al- laient chez Nicolet, mais Nicolet leur avait enyoyé sa plus belle loge; ils allaient à la comédie, mais il y débutait un acteur appelé Talma. Et vive le foin et les bois! les poignées de fleurs des champs, l'herbe sous les pieds, l'haleine du soir, le repas sans nappe, les bouchons semés dans la prairie ! Vive la Seine près Charenton! vive le paysage humide de Saint- Bonnet, Tempé de la friture, où M. Wille oublie les longs et grands festins d'artistes du quai de l'École ! Puis ce sont les
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parties de houle, et toute la famille, — trois générations donl la plus vieille s'amuse des amusements de la plus jeune, — revenant, le petit-fils en avant, et courant, et sautant, et battant les deux côtés de la route, et se régalant de fatigue, toujours
poursuivi à cloche-pied par le traducteur de Gessner, qui
grand Dieu ! le voilà par terre!
Mais qu'ont dit ces consciencieux menteurs, Gillot, Lancret? Étudiez, étudiez la nature! — Le plaisir sera profit. L'arbre et la chaumière seront modèles, les croquis conseilleront les ta- bleaux. Les crayons sont taillés, la banlieue est marquée pour être découverte. Les vieux murs de l'Arsenal, les masures de la lointaine Chausséed'Antin, les ruines moussues de l'hôtel Soissons, prennent bien souvent les habitants du quai des Au- gustins aussitôt l'été déclaré, aussitôt l'automne officiel. Sceaux, Meudon, l'abbaye de Sainl-Maur, Mantes, Longjumeau, Mar- coussy, Monllhéry. les jardins d'Arcueil, cette académie en plein air des paysagistes du dix-huitième siècle, surpris à la pierre d'Italie, sont emportés tout vifs par ces butineurs de pittoresque : Wille père, AVille lils, AYeirotter, Chevillet, Pan- seau, Freudeberg, Dunker, Yangclisti, Klauber, Preisler. La pluie, et quelquefois des poux, vilains déboires! Mais la patrie est si près ! à l'horizon les églises de Paris semblent si proches! et n'est-ce pas, ce bruit, la voilure que madame AVille amène d'ordinaire, à une grande lieue du faubourg, au-devant des in- valides de la marche? Ce n'est qu'une course dans tant de courses, le voyage jusqu'à Morlcerf, bien loin au delà de Brie- Comte-Robert ; ce n'est qu'une mauvaise aventure dans tant d'heureuses odyssées, le court séjour dans cette Gaule sauvage, tout étonnée de voir des Français, et les couchant sur des oreillers de sable et de coquilles d'œuf !
W ille tils avait découvert, aux enviions de la banlieue, un meilleur gîte : un château d'évêque, excellente auberge
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bourguignonne qui lui faisait un peu oublier le travail, ainsi qu'il s'en confesse à son père dans cette curieuse lettre tombée en nos mains :
« Sens, le "2 aoust 1769.
« Mon très-cher père,
« Je vous prie de ne pas croire que j'ay pris en mal les crayons que vous m'avés envoyé; au contraire, j'ay.été extrêmement sensible a votre atten- tion; mais je vous ay marqué qu'ils ne me seroient peut-être pas d'une grande utilité pour que vous ne vous attendiés pas a voir une cantité de des- sins prodigieuse. Vous scavez que je n'aime pas mantir ; c'est pourquoy je vous rend un compte fidelle et exactte de toutte ma conduitte. Ici, le tablau que je suis après a faire ne s'avance pas mal; j'ai finie hier de peindre les 5 têtes et les manches de chemises qui sont» dedans, et je compte l'avoir finit pour la Saint-Louis, qui est, a ce que je pense, le terme de mon excur- sion hor la maison paternelle, que j'ai grande envie de revoir. Monseigneur va un peu mieux présentement, et espère vous envoyer insessament une boete de fer blanc pour que vous ayez (dit-il) la bonté de mettre votre nou- velle estampe, voulant par la être des premier pour avoir des premières épreuves. J'ai trouvé singulier à M. Buldet de m'appeler Philippe; il me pa- roit que ce monsieur-là voudroit. à quelque prix que ce tut, me faire renier mon patron, chose que je ferait pas, m'en dut il coûter gros; la place qu'il oc- cupe dans le ciel est trop intéressante pour moy, et je ne veux certenement pas m'en faire une enemie. Si bien des suplians auprès des grand avoient la politique de se faire bien venir du portier, il ne seroient peut être pas si longtems a obtenir ce qu'ils demandent. J'ai profité de l'avis que vous m'aves donné de ne pas moisir dans la maison. Hier, sur les six lieus es du soir, je suis sorti avec Halm, qui a pris un fusil sur son épaule, disant a monseigneur qu'il se ressouviendroit encore très bien de son premier métier, qui etoit de chasser. Sur cette assurence, il le laisse partir et je l'accom- pagne ; nous allons sur le territoire de Sainte-Colombe, et nous nous enfon- çons dans un endroit marécageux. Come mon pied ne me permet pas de chasser ainsi, je me suis assis sur l'herbe, ou j'ai même dessiné un sole. Je perd bientôt Halm de vu; il s'étoit éloigné de moy pour trouver du gibier. .J'entendois a tout moment pif, paf, pan, et je lui criois de toute ma force : A tu quelque chose? J'entendois une voix lamentable qui me repondoit rien, et moy de continuer de dessiner; enfin, loreeque mon arbre fut finit, je me levay et je l'alois trouver dans l'instant ou il etoit a viser un corbeau perché sur un arbre, mais aussitôt le coup tiré, l'oiseau part en le regardant insola- ment; moy je le guayois beaucoup, en lui disant que sans poudre ni plomb j'en ferois plus que lui. Je n'eus pas plutôt dit ces parolles, que je me re-
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tourne et vois deriere moy, par terre, un canard sauvage, qui a la vérité etoit tout jeune, et qui, a ce qu^ je pense, était éloigné de sa mère; je me courbe et le ramasse en le montrant au prétendu ch.isseur, qui, enragé de roir ma bonne fortunne, dit: Parbleu, je ne m'en iray pas sans reporter quelque chose au logis. 11 dit, et aussitôt il se met a chercher dans les près la grenouille la plus grosse qu'il put "trouver, et l'attacha avec bon couteau a un arbre pour lui tirer un coup de fusil a son aise. Le coup part et lu grenouille est encor dans son môme état : aucunne trace de plomb. La co- lère alors s'empare de ses sens; il remet fièrement son fusil sur son épaule, et, moj , mon canard en vie dans la main, nous reprenons le chemin de la mai- son ; j'ai donne mon oiseau a la mere Loysoo, qui en a fait présent a mie feme du peys, et une poule s'est charge de l'élever en l'adoptant pour son lils. Si j'avois été plus près de Paris, je l'aurois aporté a Frédéric, a qui je souhaitte une bonne santé et que j'embrasse de tout mon cœur, ain>i qu'a ma chère mere, que j'embrasse pareillement. Il eut elé plus décent de placer ma chère mere avant mon frère, mais je la prie extrêmement de ne pas m'en savoir mauvais gré, car elle peut être persuadé que si elle est placé a la lin de ma lettre, elle l'est au commencement de mon cœur. Mes res- pects, s'il vous plait, a ma tente Chevilet, M. Chevilette, madame Bracognier, M. Messager, de Marcenay, Daudet et Baader. Je leur souhaitte a tous une parfaitte santé, ainsi qu'a vous, mon cher peie. Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis sincèrement votre très humble, et très obéissant, et très soumis fils,
« P A Wille.
« Mes complimens, s'il vous plaît, a Josephe et a Marie, et leur souhaitte bon courage dans le déménagement, chose que l'on ne peut pas faire sai s une bonne santé.
i llalm vous présente ses respects; il a fini d'ébaucher toulte sa tapis- serie et grave maintenant le plancher a l'imitation du votre. »
Pendant que l'évêque de Calliniquc loge le fils du graveur W il le, — qui monte l'escalier de Wille pour le voir et le sa- luer? les personnages les plus haut nommés du temps. Les cu- violets dr Versailles et de Paris lui font leur cour. 11 est des gloires qui le sollicitent. Le marquis de Marigny vient encou- rager ce burin qui travaille à le peindre. Le graveur refuse I iron, Clairon qui le prie, Clairon qui postule son portrait auprès de lui pour mieux être immortalisée. De Paris, de
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France, la popularité de Wille a rayonné par l'Europe ; les sou verains savent son nom, les grands seigneurs sa porte, les amateurs son œuvre» L'Europe le complimente, le consulte, le visite, lui dépêche les talents qui lui naissent du Rhin à la Newa. Lors des ventes fameuses, l'Allemagne lui envoie sa bourse et la confie à son goût. 11 est le confesseur et le tuteur des caprices des princes ; il porte les renommées de France à la connaissance du Nord. La Russie, qui s'éveille à ces choses, lui sourit et le cajole. Le Danemark, qui courtise le talent, le Danemark tout entier, roi, nobles, ambassadeurs, il le tient. Correspondant avec Vienne, Rerlin, Copenhague, Moscou, re- cevant le monde ou à peu près, il est le Voltaire de l'art, ce patriarche de la gravure. Que d'illustres hôtes! Hier Struensée, aujourd'hui Gluck! et le duc de Deux - Ponts , et le comte d'Olna, et la princesse Galitzin! Les visiteurs partis, le cour- rier vient :1e comte de Kaunitz lui demande s'il peut recevoir des élèves, et le comte de Wasclierblen, un ministre, s'il peut lui envoyer sa dernière gravure; la margrave de Bade-Durlacb s'il peut lui conquérir un tableau à la vente du comte de Vence, et le baron de Kessel, chambellan de l'empereur, s'il peut le soir lui faire l'honneur de dîner avec lui! Et chaque jour vi- sites nouvelles, nouveaux hommages, un diplôme, un cadeau, un dessin de la main même de la margrave de Bade-Durlach, dont la margrave enrichit le cabinet de dessins de M. W ille, quelque médaille d'or dont la grande-duchesse de Russie en- richit le cabinet de médailles de M. Wille !
Car lui-même aussi est un grand curieux, M. Wille. Le guide et le conseiller des collections étrangères a son petit musée, qu'il chérit et qu'il augmente. Il est c.urieux de médailles, et Tocqué lui en rapporte de Danemark ; il est curieux de por- celaines de Saxe, et Dietrich lui envoie toutes celles qu'il a peintes. Il est curieux de tableaux, il est curieux de dessins, il
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est curieux de gravures, et pas une grande vente n'a lieu sans que Wille ne s'y ruine un peu. Sa chaise est la plus proche de l'huissier priseur, son enchère connue comme l'enchère de >]. Mariette, son bordereau respectable entre tous. Sous le feu croisé des enchères, il a emporté ce beau Poelembourg, cet ad- mirable Greuze, le dessin deBossuet par Riga ud. Qui le consolera pourtant d'avoir laissé échapper les sanguines de Bouchardon pour les Cris de Paris? Quel habitué de Huquier, le marchand d'estampes! quel feuilleteur infatigable! qued'après-dînées don- nées à la revue de ses portefeuilles! quel furieux rococotier, ce bonhomme Wille, qui invente pour la convalescence de son ami Péters une promenade toute neuve : la visite de tous les brocanteurs de Paris ! — Rares merveilles ! objets caressés î amis de votre œil assemblés de partout! morceaux de votre vie même qu'un jour dispersera aux quatre vents de la criée !
Ainsi, en ces années heureuses, la curiosité descendait de la noblesse à l'atelier. Un luxe de belles et précieuses choses pa- rait ces murs que le regard de l'artiste consultait comme de muettes et éloquentes leçons. Il se cherchait un entour inspi- rateur, un milieu qui lui fût un agrément ensemble et une exhortation. C'était l'atelier non de AYille seulement, mais de bien d'autres : de Boucher, d'Oudry, de Coypel, d'Aved, de Deshayes, et de Halle, et de Baudoin, qui allaient enseigner à la bourgeoisie française le goût de l'intérieur, la recherche des toiles, des marbres, des bronzes, et lui imposer la mode des objets d'art, des chefs-d'œuvre — et des dunkerques.
L'orgueil du cabinet de Wille était le bon choix des morts; mais sa gloire particulière était le mariage, sur ses panneaux, des vieux noms fameux et des illustres noms contemporains. La bourse de l'artiste s'était ouverte aussi pour les œuvres de Bea camarades; cl ce petit Panthéon, dont il n'excluait pas les vivants, était le plus bel éloge de son esprit équitable, de son
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cœur peu jaloux. VYille était l'ami, le véritable ami, et non l'envieux intime des talents faciles et charmants de son temps. Dans sa collection, bien des tableaux, bien des dessins, révé- laient une bonne action , attestaient un service, marquaient une reconnaissance, rappelaient un de ces liens que la mort seule avait pu briser. Depuis les vieilles bouteilles de vin que le jeune homme vidait aux Gobelins avec le vieux Parro- cel, jusqu'au chocolat matinal qu'offrait madame Greuze au vieillard , — les années de Wille s'écoulent dans une confra- ternité loyale et cordiale avec toutes les célébrités de son temps; et il fait plaisir à regarder de quelle affection et de quelle admi- ration sincère l'ami Wille entoure l'ami Greuze, ce peintre profond et solide, ainsi qu'il l'appelle. Greuze et Wille! les deux vieux amis, les deux vieux cœurs unis! voyez-les en vi- site chez la nourrice de la petite Greuze ! voyez Greuze tracer de ses pinceaux les meilleurs la face fine et bienveillante de Wille! et voyez-les tous deux, perchés sur une échelle, confes- sant, le nez sur la toile, les Rubens du Luxembourg, théorisant de conserve et sans querelle à douze pieds au-dessus de terre — et des jugements du dix-huitième siècle !
Cependant vint la Révolution. La Révolution venue, Wille alla se promener. Au milieu de tous les partis qui déchiraient la France, il adopta une opinion plutôt fatigante que dangereuse, et qui compromettait plus ses jambes que sa tête : il se fit badaud. Il regarda passer les événements. Les foules, les pi- ques, les cris, les fureurs, les vivats, les canons, — tout cela lui fut spectacle; et, comme il était optimiste, il ne vit guère que des feux d'artifice dans ces jeux de la Mort et du Hasard. Heureux homme! il alla visiter les massacres de septembre : il arriva que la pièce était jouée !
Wille eut encore un rôle pendant ces années : son fils aîné devint capitaine, puis chef de bataillon de la garde nationale.
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Ce fut une grande occupation pour le bonhomme d'être le père de son Bis, de le dire, de le répéter, et de naïvement s'enor- gui illir de ses épaulettes d'or, dernière joie du vieillard bientôt suivie d'un dur sacrifice! 11 faut ;V cette patrie qui a donné un uniforme galant à son lils, il faut que le père livre, pour être brûlés, les parchemins d'honneur de sa longue, de sa laborieuse carrière, les titres de son talent, les lettres de noblesse de son burin! ses patentes d'académicien de l'Académie de Rouen . de l'Académie ci-devant royale de Paris, de l'Académie impériale d'Augsbourg, de l'Académie impériale de Vienne, de l'Aca- démie des arts de Berlin, de l'Académie de Dresde! La Répu- blique fit un peu de fumée du tout au mois d'octobre 1793.
Le malheur était entré déjà depuis quelques années dans la riante maison ; déjà le cœur de Wille avait été atteint et blessé. Le petit Frédéric, le joli enfant, l'enfant de ses caresses, la mort l'avait pris. La mort avait encore frappé au quai des Augustins le 29 octobre 1785. « Ce jour, — écrit Wille, — a été le jour Le plus fatal et le plus malheureux de ma vie. — Ma femme, la plus excellente femme possible, s'est endormie avec la ferme con- duire en la bonté de son Créateur. — Dieu! que de larmes me coûte cette séparation!... Que les trente-huit ans que j'ai passés heureusement avec elle se sont promptement écoulés! »
Contre le vieillard sans compagne les ennuis et les inquié- v tudes s'empressent. Un jour la maison du quai des Augustins change de propriétaire, et Wille est menacé d'aller porter ail- leurs le lit où il doit mourir. Autour de lui la solitude se fait lentement] la table se dégarnit, les convives ne sont plus ou s'en vont. Le convive de trente ans, le vieil ami Baader, s'en ?a, emportant le rire du logis. — Hélas! la triste lin des choses humaines! Encore quelque vingt ans, et de cette dynastie heureuse et joyeuse l'unique héritier. Alexandre Wille, n'aura pas de quoi payer la pension de sa femme à Charenlon, et sup-
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XV
pliera la duchesse d'Angoulême, au nom de sa misère et de ses soixante-treize ans, d'accorder cette aumône à la pauvre folio !
« A SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE D'ANGOULÊME.
« Respectable, vertueuse et auguste princesse permettes à un vieilliard
de soixante et treze ans d'oser élever sa voix jusqu'à Votre Altesse Royale.
« Princesse, je suis fils du célèbre graveur Jean -Georges Wille, qui a si bien illustré son siècle par la beauté de ses ouvrages, et dont les mœurs égalaient les rares talents. Marie Thérèse, impératrice d'Allemagne et reine d'Hongrie, votre illustre ayeule, a honoré mon père de son estime et l'a comblé de ses grâces. J'ai fait mon possible pour suivre les traces de l'au- teur de mes jours. Je fus reçu très jeune membre de l'ancienne Académie royale de peinture, et par des traveaux assidues nous étions parvenus, mon pere et moy, a nous ménager une fortune asses considérable pour des artis- tes ; mais hélas l'horrible tourbe révolutionnaire a engloutie pour jamais le fruit des soins et des peines que nous nous étions donnés ; en un mot, l'ou- vrage de soixante-dix années de travail fut entièrement détruit. Depuis quarante-cinq ans, princesse, je suis marié à une femme qui a fait consta- * ment le charme de ma vie, et dont malheureusement je suis privé du bon- heur de la posséder. Ma femme, après avoir essuyé une maladie de plus de douze années, causée par ses cruels chagrins, a fini par perdre totallement la raison, est maintenant a la maison royale de Charenton. Ne pouvant par aucun moyen subvenir a payer les frais de sa pansion, je supplie a mains jointes Votre Altesse Royale de daigner jeter un regard favorable sur ma si- tuation et sur ma malheureuse épouse, et vouloir bien m'accorder une lé- gère partie des dons qu'elle se plait a répandre sur les honnêtes infortunés, qui dans leur détresse sont assurés de trouver auprès de votre Auguste per- sonne le soulagement de leurs peines. . . t
« WlLLE, « Quai des Grands-Augustias, 29
* Ce 9 janvier 1821. »
Un marchand d'estampes de Nuremberg s'avisa, en l'année 1792, de demander à Wille ses Mémoires. Le vieillard lui ré- pondit que sa vanité et son orgueil n'étaient pas encore assez mûrs pour la lecture imprimée de sa propre histoire, et qu'il
1 Collection d'autographes de Goncourt.
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n'était ni ne serait jamais disposé à se donner ce ridicule de gaieté de cœur; que, cependant, si, après qu'il ne serait plus, on avait envie de faire son histoire, on trouverait de quoi dans ses journaux, qu'il avait écrits toujours avec négligence, mais avec vérité.
Ce sont ces journaux de Wille que nous donnons pour la première fois au public.
Voici donc ces pages tranquilles et sans ambition que le gra- veur écrivait après le labeur du jour. Voici le livre où chaque soir il rangeait ses souvenirs, où chaque soir il se racontait lui- môme; voici le compte scrupuleux qu'il tenait de sa vie. L'ami accueilli, le grand seigneur reçu, la promenade accomplie, la lettre écrite, la lettre arrivée, le fils marié, le tableau acheté, la maladie survenue, la planche terminée, le nouvel élève in- stallé, le meuble môme apporté le matin, l'événement et le dé- tail, la catastrophe et le rien de chaque douzaine d'heures, tout est marqué, rien n'est omis en cette autobiographie minu- tieuse, en ces confessions de bonne foi. L'heureuse fortune pour le curieux d'art! la maison de Wille, une maison de verre, et sa vie sauvée tout entière!
Témoignage des mœurs du temps, , le Journal de Wille est plus peut-être qu'un document, il est un enseignement. Il montre le rôle et la place intermédiaire des hommes d'art, alors que le peintre, le sculpteur, le graveur, ne sont plus les artisans du seizième siècle, et ne son! pas encore les artistes du dix-neuvième. 11 les montre agissant et se déployant dans la société, formant un ordre particulier, un petit tiers état d'ap- titudes et de talents entre le peuple, auquel ils tiennent par leurs alliances et leurs habitudes ouvrières, et la bourgeoisie, à laquelle ils touchent par l'aisance acquise. Il fait pénétrer dans ces intérieurs réguliers, resserrés et fermés, où l'artiste du dix-huitième siècle vivait comme en une patrie étroite et
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chère. Il peint en leur chez eux ces « fils des Dieux, » tout en- tiers à leur tâche, contents d une gloire modeste, contents de leur poule au pot, heureux sans bruit, maris, pères, hommes de famille, ne sachant d'autre joie, ne sachant d'autre monde, ne sachant d'autre Muse que leur foyer.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
MÉMOIRES
DE
JEAN-GEORGES WILLE
MÉMOIRES
DE
JEAN-GEORGES WILLE
A l'âge de près de quatre-vingt-huit ans, il me paroît qu'il seroit temps, mon très-cher fils, d'écrire, selon tes désirs, quelques traits de ma vie dont je puisse me sou- venir encore. Je te dirai d'abord que mon père Jean- Philippe Wille étoit bourgeois de Kœnigsberg, endroit très-ancien, chef-lieu d'un bailliage, et situé sur les con- fins de la Wetteravie; ma mère se nommoit Anne-Élisa- beth Zimmermann. Mon père ne demeuroit pas exacte- ment à Kœnigsberg même, mais dans le Bieberthal; son habitation étoit près de la source de la Bieber, et c'étoit à ses environs qu'il faisoit cultiver son bien ru- ral qui étoit assez étendu, et c'est là que je naquis le o novembre 1715. J'étois l'aîné de six fils et d'une fille
1 Nous devons la connaissance et la possession de ces Mémoires à Tex- trème obligeance de notre ami Th. Arnauldct. Sachant l'intention où nous étions de publier le journal de J.-G. Wille, et ayant été assez heureux pour rencontrer ces précieux Mémoires, il nous les a abandonnés généreusement; qu'il en reçoive ici nos sincères rernerciments.
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w MÉMOIRES
que mon père eut de ses deux femmes. Ma sanlé étoit parfaite. On avoit observé que mon humeur tenoit delà joyc; mais que j'étois remuant, volontaire et même ca- pricieux quelquefois, sans être méchant.
A l'âge de deux à trois ans, mon bonheur suprême étoit d'être, un crayon blanc à la main, couché sur le plancher de la salle, j'y dessinois des oiseaux, des arbres et autres objets qui avoient frappé ma vue. Malheur à celui qui eût eu la témérité de marcher sur mes productions! Cependant mon père, ayant remarqué que j'avois de la vivacité et du discernement, et que j'étois constamment occupé et sans repos, résolut de m'apprendre h lire et à écrire, et ses leçons ne furent pas infructueuses.
Jl ne voulut m'envoyer à l'école qu'à l'âge de six ou sept ans, à cause des difficultés qu'il y auroit pour un enfant Irop jeune à monler la montagne où Kœnigsberg est situé et qui étoit à un quart de lieue de notre habita- tion. Mon père me mena donc, vers cet âge, à l'école; Mais, outre les leçons en notre langue, je fus obligé d'ajouter les latines. C'étoit double besogne, dont cepen- dant, par ma mémoire heureuse, je me tirois assez bien d'affaire; le maître me donna même quelques éloges, il n'étoil (''gaiement pas mécontent de mon écriture dans les deux langues; mais il l'étoit lorsqu'il voyoit les marges de mescahiers chargées de croquis de dessins. Souvent je dessinois les profils de mes camarades qui me paroissoient avoir des mines plaisantes et que je rendois par des formes si ridicules sur le papier, que plusieurs en furent choqués ; mais d'autres ne faisoient qu'en rire. Déplus, je me divertissois en composant des vers ironiques ana- logues à ces portraits. Les jours de congé, je circulois ;i h lourdes restes de l'ancien château fort de Kœnigsberg, terriblement ruiné par les Suédois pendant la guerre de
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trente ans, et que je dessinois. C'est là le commencement du plaisir que j'ai toujours eu de dessiner le paysage. Dans ces temps venoit régulièrement dans nos quartiers le frère jardinier du couvent des Capucins de Wetzlar, pour y quêter des vivres. Mon père l'estimoit, car il par- loit savamment de la greffe des pruniers de mirabelle, de la plantation des choux et des raves, de l'accroisse- ment des concombres en terrain sec ou humide.
Ce bon frère se trouvoit donc exactement chez nous lorsque mon père achetoit, pour me satisfaire, quelques images d'un marchand d'estampes tyrolien qui étoit dans la maison; et, ayant remarqué quelle joyc me causoit cette acquisition , il tira de la poche de son froc un large portefeuille bien fourni d'images de la fabrique de Jérôme Wolf d'Augsbourg, me priant de les accepter. Ce don étoit composé de six grandes feuilles, chaque feuille contenoit dix-huit images. Je possédois donc dans un moment, et sans y songer, une très-belle collection décent huit pièces bien comptées; aussi ne me possé- dois-je pas de plaisir de voir l'abondance de leurs cou- leurs tranchantes de vert, de bleu, de rouge. Mais aussi le frère ne rcstoit-il pas sans récompense, car cette fois-cy on lui donna une liasse de boudins fumés, au lieu d'un pot de beurre fondu depuis du temps, ou d'une douzaine d'œufs pondus dans l'année. Il en fut sensible- ment touché. La joye brilloit sur son visage lorsqu'il jeta ledit présent dans la profondeur de son bissac qui étoit encore vide. Il poussa sa gratitude plus loin : il m'invita à aller le voir à Wetzlar, m'assurant qu'il me montreroit des tableaux estimés de tout le monde, et qu'ils avoient le bonheur de posséder dans le cloître de leur couvent. On lui objectoit que j'étois bien jeune pour faire un che- min de deux lieues. Il répondit : « Sa chère tante que voicy
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aura la complaisance de l'accompagner. » Ma tante le pro- mit d'autant plus volontiers qu'elle avoit des amies dans cette ville. Quelques jours après, qui éloit un jour de congé, elle m'y mena; mais le frère étoit absent. Cepen- dant, une heure après il revint d'une excursion qu'il avoit faite dans les villages de Huttenberg; il étoit chargé de pommes de terre et de fèves de marais sèches; mais aussitôt qu'il s'étoit débarrassé de son fardeau utile, il vint nous recevoir avec une amitié très-remarquable. Il me prit par la main, m'introduisit dans le cloître, en me disant : « Voicy une rangée de croisées cintrées dont les vitres sont chargées et ornées des armes de plusieurs seigneurs qui les ont fait peindre et payées, les uns par dévotion, les autres par bonté ou par vanité. Il me parla alors beaucoup des couleurs du blason dont je ne com- prenois rien. Enfin, à la dernière croisée, il me lit re- marquer des armes très-curieuses. Elles sont, medisoit- il. d'un seigneur, grand guerrier, tué à la bataille de Muhlerg contre l'empereur Charles-Quint. « Voyez-vous, mon ami, continua-t-il, en haut de ces armes deux ar- quebuses bleues accompagnées de mèches fumantes. Ce fut Moritz de Saxe qui ajouta ces deux pièces aux armes de ce seigneur tué aux champs d'honneur. Mais voicy deux béliers d'or sur un champ d'azur. Vous font-ils plaisir ces béliers? Tue polite inclination de ma tète étoit la réponse. Il faut donc, me disoit-il, vous en faire l'his- toire. Les ancêtres de notre héros tué étoient deux frères laborieux, vigoureux et libertins, mais pieux. Ils se croi- sèrent comme bien d'autres dans le onzième siècle, tant par zèle que pour obtenir la rémission de leurs péchés qui s'étoienl extrêmement multipliés. Ils vendirent leurs possessions aux solitaires des montagnes de Bohème pour avoir de l'argent, el par ce moyen vivre largement, che-
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rnin faisant avec l'armée chrétienne vers l'Orient. Ils se distinguèrent dans ce pays par des faits d'armes in- croyables, surtout par la prise de Joppé, dont ils enfon- cèrent les portes à grands coups de massues lourdes et en forme de bélier. Après une action si remarquable, ils eurent des chefs de l'armée non-seulement la per- mission d'avoir, ainsi que leurs descendants, pour armes parlantes ces massues, instruments de leur vigueur et de leur gloire; mais aussi le privilège exclusif d'enfoncer toutes les portes des villes fortes de l'Orient. Ces armes admirables, continua-t-il, nous ont été envoyées depuis, nous ne savons par qui; mais elles sont très-anciennement peintes, les uns pensent qu'elles l'ont été par Lucas Kranach, les autres, qu'elles le sont par Albert Durer. » Comme je ne connoissois pas encore ces maîtres, je ne parlois plus de rien, et le frère, ayant remarqué que je commençois à in ennuyer, et peut-être s'ennuyoit-il aussi, il m'embrassa cordialement, en me disant: « Adieu, mon enfant, j'espère que vous êtes content des tableaux comme de moi. Revenez me voir l'automne prochain, et alors je vous donnerai des poires de bon-chrétien, des noisettes et des petits pains glacés avec des jaunes d'œufs. »
Je remerciois le frère de toutes ses bontés en lui fai- sant une profonde inclination, et, mon chapeau à h main, je me retournai assez gauchement pour lui en faire une autre; mais il n'y étoit plus. Ma tante, pendant mon absence, avoit fait quelques visites ; mais, à mon retour, je la trouvois déjà assise sur un banc à la porte du couvent. Je lui déclarai d'abord que la faim me tour- mentoit beaucoup. Elle étoit compatissante, et sur-le- champ elle m'achetoit un gâteau parsemé de grains de sel et de cumin, que je fis disparoître en un instant. Elle-même se sentit de l'appétit, car elle me mena chez
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une femme de ses amies qui, depuis plus de trente ans, vcndoif, du chocolat d'Espagne fait à Wetzlar sans cacao ni vanille, et d'un goût exquis, à ce qu'elle disoit. Cette respectable marchande nous offrit à dîner. Elle nous offrit d'abord des nodèles, ou vermicelle du pays; en- suite des laitues cuites dans leur propre jus, avec des saucisses grillées sur le charbon; deux bouteilles de vin, l'une rouge, des coteaux de la Lahne, l'autre des bords du Rhin, parurent sur la table. On me donna un très- petit verre de chacune, et ces dames burent le reste. En- lin le café parut. Il me sembloit être fait avec des graines du Westerwald, où les glands ne sont pas bien rares, et qui, quoique abondamment amalgamé avec de la casso- nade, me déplaisoit encore beaucoup. Enfin ma tante prit congé de son amie et. moi aussi. Je tirai ma révé- rence à la manière des écoliers très-nouveaux dans ce monde. Nous n'arrivâmes chez nous qu'avec la nuit close. Mon père se fit faire le récit de mon pèlerinage pittoresque et du profit que j'en pouvois avoir obtenu, et dont il rioit beaucoup; mais au môme moment il me conseilloit de ne plus faire d'excursions de ce genre et me renvoyoit à mes livres pour étudier mes leçons. Cepen- dant l'année d'ensuite j'obtins de lui, après bien des sup- plications, la permission de faire un nouveau voyage. Les récils que j'avois entendu faire des merveilles qu'on voyoit dans l'église de Sainte-Élisabeth, à Marbourg, m'échauffèrent singulièrement. Je désirois et cherchois avec ardeur une occasion de m'y rendre, et bientôt elle se présentoit. Il y a dans notre vallon du marbre blanc, qu'annuellement des paysans du quartier réduisent en chaux* la voiturant ensuite pour la vendre à Marbourg, où elle esl estimée. Il fut résolu que je partirois avec ces braves unis, qui tous nous étoient connus. Je marchois
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tantôt à pied, tantôt j'étois assis sur l'une ou l'autre voi- ture. Enfin le second jour (nos six lieues étant faites), nous arrivâmes à notre destination, après avoir couché une nuit fort mollement dans une grange, sur un tas de foin. Aussitôt que nous étions dans Marbourg, je quitte mes conducteurs; je passe devant la maison de ville dont le fronton avoit des niches garnies de figures de gran- deur naturelle, qu'un mécanisme intérieur faisoit agir à faire autant de bruit et diverses manières que l'horloge avoit frappé de coups. Et, quoique tout cela étoit du nou- veau pour moi, je ne m'arrêtai presque pas. Je cours plus loin, je cherche l'église, et bientôt je la trouve. Elle étoit fermée. On m'enseigne un bedeau qui obtient les clefs, et, moyennant quelque argent que je lui donnois, il ouvrit une des portes avec empressement et m'intro- duisit. Je vis d'abord, à droite et à gauche de la porte, les statues assez gothiques des Land commandeurs qui avoient possédé cette dignité à Marbourg depuis l'insti- tution de l'ordre ïeutonique. Ils me parurent vêtus moi- tié en religieux, moitié en militaires. Je regrettois, en les contemplant, de n'avoir ni crayon ni papier, ni le temps pour dessiner quelqu'une de ces figures, quoique je n'étois pas stylé pour le faire tant soit peu correcte- ment. En avançant, et à ma droite, je voyois avec plaisir et respect dans une niche grillée la statue de sainte Elisabeth (fille d'un roi de Hongrie et mariée à un land- grave, Louis, qui n' étoit pas le meilleur prince de son siècle). Elle avoit la couronne sur la tête et le modèle de cette église que l'on avoit bâtie sur la main droite. Devant elle il y avoit plusieurs degrés très-usés en pro- fondeur, ainsi que le pavé, par les génuflexions et les révérences faites par de nombreux pèlerins, qui, autre- fois, s'y rendoient par dévotion. A gauche et vis-à-vis de
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la statue de sainte Elisabeth, il y a une chapelle on les anciens landgraves de Hesse avoient leur sépulture.
Mon mentor me fit remarquer en y entrant, à droite, les statues de grandeur naturelle qui y étoient enterrées. Il m'apprenoit leurs noms et surnoms et me racontoit en partie l'action remarquable de la vie de chacun d'eux. Ils étoient tous debout, complètement armés selon l'usage du temps où ils avoient vécu. 11 n'y avoit qu'un seul à terre, couché sur le dos, rongé de vers et de serpents. J'en fus étonné et presque effrayé. Mon conducteur s'en aperçut et m'en fit l'histoire. « Ce prince, me disoit-il, étoit un des plus impies, qui, au lieu de se rendre les fêtes et dimanches à l'église, partoit pour la chasse. Aussi en fut-il sévèrement puni, car il se cassa le cou en tombant de son cheval dans une forêt très-éloignee de son monde, et son cadavre ne fut trouvé que longtemps après sa chute, rongé et défiguré comme il est repré- senté par la sculpture que vous voyez devant vous. » Vis- à-vis de ces statues, on voit en plusieurs petits compar- timents les actions vertueuses et les miracles de sainte Elisabeth; le tout est sculpté en relief sur le bois et peint diversement, selon l'usage de ces temps reculés. Dans le dernier compartiment, le mari de la sainte, qui, àvec nombre de noblesse, s'étoit croisé, paroît à cheval et err marche, suivi de ses braves Ilessois, pour la conquête de la terre sainte, d'où il ne revinl plus. Au milieu de l'église et au-dessus de la chaire à prêcher, on voit une draperie noire en forme de pavillon, qu'on m'assuroit êtrel'cuvrage des propres mains de sainte Elisabeth. J'aurois désiré res- ter encore quelque temps dans celte église pour y voir le reste des curiosités, qui me parurent nombreuses; mais midi sonna, et je devois quitter, caries voituriers m'aboient averti que vers celle heure ils se metlroient en marche
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pour retourner chez eux. Je ne pouvois donc que jeler un regard sur l'extérieur .de ce respectable bâtiment, et courir rejoindre mes conducteurs, qui sortoient d'un bon dîner. Ils me parurent fort contents; mais moi, je sen- tois ma tête plus remplie de figures que mon estomac de vivres. Je trouvai cependant moyen, quoique à la hâte, de satisfaire ce dernier. L'on se mit en marche, et par la même roule qui nous avoit conduits à Marbourg. Pen- dant la route , je parlois bien moins avec mes conduc- teurs que cy-devant. Je ne faisois que passer et repasser dans mon esprit les objets qui m'avoient tant frappé dans l'église et que j'admirois en idée avec un plaisir infini. Cependant un de nos voituriers m'interrompit souvent dans mes réflexions par des chansons d'un lan- gage et d'une musique tantôt gaie, tantôt lamentable, et composées, selon les apparences, du temps d'Othon le Grand, et qui ne sont plus connues que des gens de la campagne, à ce que me disoit le maire du village où nous logeâmes la nuit, car il étoit aubergiste. Ces chan- sons rouloient sur les amours, les faits d'armes, les mal- heurs et même la fin funeste d'anciens chevaliers. Cela m'induisit à considérer attentivement les châteaux rui- nés situés sur des collines, à droite et à gauche de notre chemin, où ces anciens preux dont il étoit question s'é- toient jadis fortifiés. « Enfin, quels objets à dessiner! » me disois-je.
J'arrivai, le lendemain, auprès de mon père, qui me reçut au mieux, et me disoit, après que je l'eusse em- brassé : « II me paroît, mon fils , que tu te portes bien, cela me fait plaisir. » Ensuite il fit bien boire mes conduc- teurs et les remercia des soins qu'ils avoient eus de moi pendant le voyage, dontilslui firent la révérence enleur ma- nière, et s'en retournèrent fort contents dans leur village.
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« A présent, mon fils, me dit mon père, raconte-moi un peu ce que lu as vu et observé, et par là je verrai bien si tu dois être plus satisfait d'avoir été à Marbourg qu'à Wetzlar. »Celam,encourageoit beaucoup, et de suite je fis l'orateur et le conteur avec l'enthousiasme d'un écolier qui n'avoit encore rien vu d'intéressant, et qui s'embrouille par l'abondance de la matière dont sa tète est remplie.
Mou père, m' ayant écoulé avec patience, me parut assez content; c< mais, me disoit-il, tout cela est fort bien; cependant voilà cinq jours que tu es absent de l'école; reprends tes livres, étudie tes leçons, et regagne le temps <|ue tu as perdu en voyageant. »
Je sentois qu'il éloil juste de me soumettre à ce conseil paternel, et, dès le lendemain, accompagné de deux de nies frères et de quelques enfants du voisinage, j'enfilois le chemin de noire montagne. «Hélas! disois-je en moi- même, quel plaisir n'aurois-je pas si notre école étoit à Marbourg au lieu qu'elle se trouve à Kœuigsberg. Après tout, je devois me consoler, car je regagnois prompte- ment tout ce quej'avois un peu négligé; et même, in- dépendamment de mon devoir, j'élois occupé de l'idée, d'après ce quej'avois vu, de sculpter en relief quelques figures sur bois; mais bien des articles pour l'exécution de mon projet me manquèrent absolument. Je devois donc, réflexion faite, chercher quelques autres moyens pour me satisfaire, et j'eus le bonheur de découvrir sur les bords du canal, par où les eaux' de la source delà Bieber ' sonl forcées de se rendre vers les moulins, de la terre glaise que j'employai sur-le-champ à modeler des
1 Cette petite rivière tombe dans la Lahne, vois Giessen ; sa course n est que (1 une lieue et demie. Il y a sur ses bonis douze moulins, une f'on- t mie forge de ter, un hameau, des villages, quatre ou cinq habita-
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mascarons : je leur donnai des yeux louches, des fronts ridés et des bouches béantes; leur forme, en général, éloit différente, leur destination étoit résolue d'avance : je les appliquois de suite sur les petites portes des ruches de mouches à miel dont mon père possédoit un certain nombre ; rien n'étoit plus risible que la sortie et la ren- trée de ces volatiles par les bouches de mes masques ; mais tout cela dura peu : la pluie les ayant détrempés et le soleil desséchés, ils tombèrent en ruine et je n'y pen- sai plus. Cependant l'hiver s'approchoit, les soirées de- venoient longues. Jepensois alors qu'il me seroit infini- ment agréable qu'après l'étude de mes leçons, qui, d'or- dinaire, me coùtoient peu de moments, dé m'occuper selon ma fantaisie. Il y avoit dans la collection des livres de mon père une grande Bible remplie d'estampes que je considérois souvent avec plaisir, et déjà plusieurs fois l'idée m'étoit venue de faire, sans copier les estampes, des dessins analogues aux événements racontés dans la Bible et susceptibles d'être représentés. Je parlai donc de cette idée à mon père, qui, à ma grande satisfaction, l'approuva. Je lui fis alors les détails des choses qui me seroient nécessaires pour l'exécution de mon projet. Mon père m'ayant écouté tranquillement, me dit alors : « Mon fils, seras-tu constant à faire ce que tu te proposes? » Je l'en assurai avec vivacité ; depuis cette assurance il eut la bonté de m'acheter lui-même du papier de Hollande, dont je fabriquai un volume in-4°, des pinceaux, une de ces boîtes de couleurs qu'on fabrique à Nuremberg, et me tailla même quelques plumes avec une grande dextérité. Personne au monde ne pouvoit être plus heureux que
tions de nobles. En outre, il y a vers le haut du vallon six où sept fours à chaux, etc.
{Note de Wille.)
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moi. Je me disposons donc avec impatience à faire mes dessins; mais je ne voulus les faire qu'après que tout le momie eut soupe et se fut couché; car je voulois être seul auprès de ma lampe. Enfin, je le fus : je lisois alors un chapitre, et, réfléchissant sur l'événement qui y étoil rapporté, je composois l'ensemble de mes figures selon mes petites conceptions d'alors; je eommençois, comme de raison, parla création, et, lorsque j'avois chassé Adam et Eve du paradis et fait tuer Abel par Caïn , j'interrom- pis déjà l'ordre des chapitres; car tel chapitre me pré- sentoit un événement plus attrayant qu'un autre; je dessinois, par exemple, avec plaisir, Moïse frappant le rocher dont l'eau jaillissante étanchoit la soif des Juifs: ensuite vint Samson tuant vigoureusement mille Philis- tins, Abraham se disposant à sacrifier son fils, la femme de Putiphar tirant Joseph par ses vêtements; c'étoit un désordre réel; aussi le dégoût suivit de près; de sorte que ma grande résolution de dessiner les faits histori- ques de la Bible depuis le commencement de l'Ancien Testament jusqu'y comprise l'Apocalypse du Nouveau, s'étoit bien affaiblie. Cependant chaque nuit un des des- sins fut achevé, et le matin, avant mon départ pour l'école, je le montrois à mon père, qui m'encourageoit ; mais enfin, s'apercevant du désordre qu'il y avoit dans la distribution des sujets, il me disoit, avec quelque cha- grin, qu'il avoit prévu mon inconstance. Cela m'affli- geoit, mais je ne répondis rien, son amitié m'étoil pré- cieuse et nécessaire. Et, quoique j'avois cessé ce genre de dessins, je ne laissois pas d'en faire de fantaisie, ou bien je lisois d'anciens romans estimés du peuple, tels que les Quatre fils d'Aymon, la Belle Mêlusine, le Duc Emest, et autres; mais cet amusement ne dura pas: il me fallut de la \;iriété; j'avois la permission de mon
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père de fouiller parmi ses livres à volonté. Devois-je manquer de m'en servir? J'y trouve de gros volumes de botanique dont les plantes, quoique gravées en bois, me parurent joliment faites et exactement représentées, et la vertu ou la malfaisance de chaque végétal clairement expliquée. Cette inspection medonnoit envie d'herboriser, d'autant plus que le printemps étoit venu, et le mois de mai peu éloigné. Cependant et préalablement je m'amu- sois à greffer dans nos jardins les diverses espèces d'ar- bustes qui y étoient propres à cette opération et dont je réussis, sinon complètement, du moins assez bien pour m'en glorifier.
En même temps je me souvins qu'autrefois le frère jardinier du couvent de Welzlar assuroit à mon père, moi présent, qu'on pouvoit greffer le pommier sur le saule, et le poirier sur l'aubépine ; que cette pratique, non-seulement étoit bonne, mais la réussite immanqua- ble. Cette pratique me parut très-curieuse, et me trot- toit si bien dans la tête, que je la mettois promptement en œuvre, et avec un soin tout à fait particulier. Quelle excellente découverte ! disois-je en moi-même, les saules des bords de nos rivières, les aubépines de nos haies, porteront donc enfin des fruits utiles ! Tous les jours j'ai- lois contempler mes greffes. Mon ouvrage m'enchantoit. J'espérois que d'un moment à l'autre les feuilles dévoient paroi tre; et, après une attente infinie, je voyois que tout avoit si bien réussi, que j'en élois honteux de la facilité avec laquelle j'avois donné dans le panneau. Après cette jolie opération, je me disposois à herboriser, et déjà, au retour de l'école, je déracinois plusieurs espèces de plan- tes des bords du sentier, que mes frères m'aidèrent à porter à la maison, où je désirois les confronter avec les images imprimées; mais cela ne suffîsoit, et bientôt je
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courus les vallons, les bois et les montagnes, où je trou- vois des plantes très-variées et de différentes espèces, les plus agréables, les plus intéressantes; je les dessinois. J'en porlois toujours des charges au logis, où, étant jetées pêle-mêlé, je nie trouvois souvent dans l'erreur par rap- port au classement des espèces selon leur genre ou pa- renté. Cependant je désirois être utile, et, d'après le texte de nos volumes, je composois des liqueurs par l'in- fusion des plantes désignées pour cet effet, et des médi- caments pour d'autres. Après de telles opérations et rem- pli de confiance, je proposois mes drogues, même gratis, à tous ceux que je croyois en avoir besoin; mais personne ne daigna s'en servir. On se rnoquoit de moi, je me fâchois ; on faisoit pire : on disoit que je prélendois faire le guéris- seur, et que peut-être je ne serois qu'un petit empoison- neur qui pense avoir le privilège et la scienec de faire ce que de vieux docteurs font par habitude ou par hasard pour gagner leur vie et affermir leur réputation. Ma peine, quoique agréable pour moi, se trouvoit donc encore une fois perdue. Enfin, mon père, voyant mon in- constance et la variété de mes occupations, me deman- dent que, si je voulois étudier complètement, il me met- trait à l'Université. Je lui répondis, avec soumission, que je désirois être artiste, et que la peinture me flatte- roi t le plus.« Eh bien, mon fils, me répondit-il, restons- en là, et nous verrons ce qu'il en arrivera. Il faut être utile, conlinua-t-il, à soi et aux autres dans ce monde par une occupation honnête quelle qu'elle puisse être; de plus il faut de la moralité! Et ne seroit-il pas hon- teux d'être sans vertu sociale? Mais en ce moment je pense qu'il sera nécessaire, continua- t-il encore, que tu apprennes l'arithmétique, et, pour cet effet, je t'en- verrai à Gussen. »Je remerciai mon père de ses bontés et
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peu de jours après il m'envoya effectivement chez un de mes oncles, qui y éloit maître ou inspecteur des moulins de la ville. Ce parent, chez qui je logeois, m'aimoit comme son fils : c'étoit un excellent homme, de bonne humeur, agréable en société, un peu ironique, mois estimé de tout le monde. De sa demeure j'aîlois donc journelle- ment chez un professeur de calculs nommé M. Groll- mann, qui enseignoit parfaitement l'arithmétique, soit chez lui, soit en ville. Ce brave homme disoit souvent qu'il étoit content de moi à cause de la facilité de mes conceptions. Pendant cette étude, j'avois fait connais- sance avec un aimable jeune homme qui faisoit ses éludes à l'Université, et qui possédoit des cartes géographi- ques dont il me permettoit l'usage pour mon instruc- tion. Il savoit, en outre, un peu de géométrie et quel- ques règles de perspective dont je prolitois également; le tout me devint môme utile pour la suite. Aussi, pour faire sentir à ce jeune étudiant combien sa façon d'agir à mon égard me touchoit, je lui fis présent de plusieurs de mes dessins qu'il accepta avec plaisir, et les admi- roit, car il n'étoit nullement connoisseur. Enfin, mon père ayant jugé convenable de me rappeler à la maison, où, ne pouvant être oisif, l'idée me vint de m'exercer dans la mécanique, je cominençois par des machines hydrau- liques sans les achevèr; de plus, une horloge d'après les principes de celle de l'église de Kœnigsberg, que j'avois soigneusement examinée; mais tout ce travail entrepris avec tant d'activité, je l'abandonnai par mon inconstance ordinaire et sans regret. Enfin, mon père, voyant tou- jours la variété de mes occupations, et sachant le dessein que j'avois d'étudier la peinture, commença sérieuse- ment à s'informer s'il n'y avoit pas, dans quelques-unes des villes voisines, un peintre de réputation en état d'en-
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seigncr les principes d'un art qui devoit avoir des diffi- cultés sans nombre.
On lui en nomma plusieurs, entre autres un qui étoit peintre de portraits, qu'on disoitêtre un génie supérieur, et dont la réputation avoit passé les portes de la ville même jusqu'à deux lieues à la ronde, où cependant les amateurs n'étoient pas nombreux; mais que cela n'étoit pas la faute du peintre en question. En conséquence de cet éloge, quoique un peu équivoque, mon père fit le voyage et se rendit auprès de ce peintre, et lui exposoit qu'un de ses fils désiroit fortement d'étudier l'art de la peinture sous un maître célèbre, et que, d'après les con- seils des connoisseurs, il avoit pensé qu'il ne s'adresse- roit jamais mieux qu'à sa personne. « Vous avez raison, répondit le maître, je suis en état et prêt à lutter avec les plus forts dans ma partie; mais pour ce qui concerne l'histoire, le paysage, la marine ou les caricatures des fêtes, je ne m'en mêle et ne m'en soucie pas. J'ai beau- coup voyagé, continua-t-il ; on m'a dénigré, on m'a fait passer pour un charlatan effronté qui n'impose qu'aux ignorants et aux sots; mais c'étoit la jalousie qui hurloit contre moi. — Et ce monstre ne dort jamais, je le crois, répondit mon père. Mais, monsieur, je désire savoir si mon fils pourrait avoir le bonheur de profiter de vos leçons et à quelle condition? — Je vous le dirai dans un moment, répondit ce maître avec une certaine hauteur qui sied toujours si mal à un homme supérieur. Considérez préa- lablement quelqu'une de mes productions. Voyez ce por- trait : c'est celui d'un conseiller de notre ville, mégissier <1«' son métier; il paye mon art avec des peaux de bouc excellentes passées à l'huile de baleine, marchandises toujours utiles dans un bon ménage; et cet autre por- trait, c'est celui d'un chaudronnier, aussi conseiller de
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la ville. Je loge chez lui, comme vous voyez, et, pour les honoraires de mon travail, je ne lui paye pas de loyer pendant une année. Avouez que ces messieurs ont des mines noblement sévères et analogues à leur état. » Mon père répondit: « Je l'avoue. » Après cet éloge que ce peintre se rendit, et l'exposé de l'avantage qu'il tiroit de son art, il tira d'un des coins de son atelier un tableau dont il tira la poussière en disant à mon père : « Voici un enfant de mon génie : c'est un renard qui croque une poule; et, quoique je n'aye jamais vu de renard en vie, je l'ai si bien peint, qu'il doit vous paroître parlant. — Ah! c'est un renard, disoit mon père, en ajoutant : J'en ai vu quelquefois, mais je ne suis pas grand connoisseur. — Je le vois, répondit. le peintre, et ajoutoit aussi: Mon renard est un renard sublime; mais pour ce qui est des poules, je les connois, j'en ai mangé en nature et avec plaisir lorsque l'occasion se présentait; de plus, continua-t-il, je suis estimé ici. Preuve de ça : chaque fois, n'ayant rien à faire et que je me promène par les rues avec un chapeau bordé d'or, ma veste rouge ga- lonnée, aussi longue que mon habit marron, des sou- liers carrés et l'épée au côté, tout le monde me donne le salut, le bonnet à la main. — Je vous en fais mon com- pliment, monsieur, disoit mon père, en répétant de nou- veau s'il pouvoit espérer que son fils auroit le bonheur d'être admis chez lui, et à quelles conditions. — Rien de plus facile à vous motiver, répondit-il. Chaque année vous me payerez une somme dont nous conviendrons, et, par un engagement formel, voire fils restera avec moi pendant sept années consécutives. — Gela, mon- sieur, me paroît une espèce d'esclavage, lui répondit mon père; car, conlinua-t-il, j'ai toujours pensé que le privilège d'un art libéral étoit la liberté; qu'en consé- i. 2
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quence le maîlre pouvoit renvoyer son élève quand il le jugeroit convenable, et que l'élève pouvoit le quitter lorsqu'il seroit mécontent de lui. — Je ne saurois rien changer à tout ce que je vous ai exposé verbalement,.» répondit le peintre. Là-dessus mon père prit congé de lui.
Pendant le peu d'absence de mon père,- j'avois cepen- dant augmenté notre colombier de quelques pigeons rares, et ma volière de plusieurs espèces d'oiseaux que j'avois dénichés du haut des arbres en y grimpant avec l'agilité d'un chat sauvage qui cherche sa proie.
Enfin mon père, étant de retour, me parut, en entrant, et contre son ordinaire, un peu triste en me voyant. J'en étois inquiet. Je courus au-devant de lui; mais lorsqu'il m'eut instruit du mauvais succès de sa négociation, je l'étois bien plus encore.
Cependant le hasard seul découvrit bientôt un remède contre mon inquiétude. Je crois même devoir rapporter les effets avec les circonstances. Un tisserand, natif de Kœnigsbcrg, nommé Kranich, établi et marié à Glade- bach, petite ville du bailliage de Blankenstein, y fabri- quoil avec dextérité des toiles ouvrées d'après les dessins qu'on lui donnoit. La femme de ce tisserand vint, peu après le retour de mon père, nous apporter des toiles que son mari avoit tissées pour notre maison. Elle y fut régalée, et vit sur une table plusieurs de mes dessins, qu'elle manioj't en disant: « Le fils de notre voisin, drôle de garçon, en fait aussi, et presque comme ça; mais il va chez un peintre de bonne famille de noire ville, nommé M. Kuhn1, qui est garçon, demeure avec sa mère, veuve
1 Nous n'avons pu trouver nulle part de renseignements sur cet artiste. Nous avons rencontré d'autres artistes du nom de Kuhn, mais les dates ne pouvaient convenir à ce premier maître de YYille.
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et femme respectable, jouissant de quelques revenus et logeant dans sa propre maison, qui est très-belle. » Mon père, ayant écouté le discours de cette femme, lui de- manda si ce peintre avoit quelque réputation, s'il étoit honnête et de bonnes mœurs. Elle répondit qu'elle ne le connoissoit que de vue, mais qu'on en disoit du bien, et que, dans sa jeunesse, il avoit travaillé une douzaine d'années à Amsterdam, chez un de ses parents qui y étoit établi; mais qu'elle n'en savoit pas davantage. Mon père faisoit alors ses réflexions en disant : « Ce M. Kuhn s'est exercé dans son art pendant plusieurs années en Hollande; d'après cet aveu, je dois croire qu'il a du ta- lent, car j'ai toujours entendu dire qu'il y avoit d'excel- lents artistes dans ce pays, et, d'après cette considération, il me prend envie de partir avec vous, madame, et d'em- mener également mon fils pour y voir M. Kuhn ou pren- dre préalablement quelques informations à son sujet. » Nous partîmes effectivement, et arrivâmes de bonne heure à Gladebach. Nous allâmes d'abord avec madame Rranich chez son mari, qui parut charmé de revoir mon père, et qui lui donna de favorables renseignements sur M. Kuhn, qu'il disoit bien connoître. Il s'offrit même de nous accompagner, comme il le fit, chez ce peintre, qui nous reçut le plus poliment possible. Mon père, lui ayant exposéde sujet de sa venue, en lui demandant si son fils, qu'il prenoit la liberté de lui montrer, pouvoit espérer le bonheur de recevoir de ses instructions, et qu'en cas de consentement favorable, quelles en seroient les condi- tions, M. Kuhn me regardoit alors en disant : « Votre fils, monsieur, me plaît; il me paroît fort éveillé, et nous nous arrangerons sans difficulté. D'abord, continua-t-il, vous aurez pour agréable de pourvoir à son entretien, €l? comme il doit vivre avec nous et comme nous, j'es-
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père que vous ne refuserez pas de bonifier le surplus de la dépense de Ja maison; du reste, je n'exige rien pour l'instruction qu'il pourroit recevoir de moi ; il en profi- tera même aussi longtemps que, de part et d'autre, il sera jugé convenable. La liberté doit être réciproque. » Mon père remercia M. Kubn de ses sentiments nobles et généreux, et promit de remplir exactement les autres conditions, aussi raisonnables que justes.
La bonne mère de M. Kubn applaudissoit à cet arran- gement, et moi, le cbapeau sur le bras, je distribuai de part et d'autre des révérences qui ne fînissoient pas; mais, comme j'avois supposé, en partant avec mon père de la maison, que je pouvois peut-être rester cbez M. Kuhn, j'avois par précaution mis mon bonnet de nuit dans ma poche, qui effectivement me servit; car de ce moment je restois cbez lui, et mon père, qui prit congé de la mère et du fils, en leur faisant sentir sa sensibilité par rapport à l'heureuse conclusion de celte affaire, et lorsqu'il eut régalé et remercié Kranich et sa femme des services qu'il avoit reçus d'eux, s'en retourna chez lui très-satisfait de son voyage, et m'envoya le lendemain ce qui pouvoit m'êtrc nécessaire. Me voilà donc au comble de mes désirs en me voyant dans une école de peinture. Je senlois d'avance le plaisir que j'aurois à faire des pro- grès dans le dessin, surtout de m'exercer dans la pein- ture, dont la manipulation m'étoit inconnue. Je me pro- curai d'abord une palette, des pinceaux, une toile et des couleurs, dont M. Kuhn m'enseigna la préparation selon la nature de chacune d'elles, leur mélange et l'emploi qu on devoit ou pouvoit en faire dans des cas différents.
Dès ce moment, et conforme à mon impatience, je commençai, sous la direction de mon maître, à copier quelques parties d'un tableau, et cette première opéra-
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tion ne lui déplut pas; depuis ce moment j'eus l'ambition et la croyance de faire de mieux en mieux par la suite. La maison de M. Kuhn, quoique située dans un mauvais faubourg, étoit belle; elle étoit appuyée avec son jardin contre le Kirchberg, montagne immense où sont des mines d'argent qu'on y exploitait de mon temps. L'ate- lier de cette maison étoit superbe, c'étoit une grande salle bien éclairée, et heureusement c'étoit ma demeure ordinaire. Les estampes que mon maître avoit apportées de Hollande y étoient dans une caisse et à ma disposi- tion, et je m'en amusois souvent fort agréablement, surtout après que j'avois employé une partie de la jour- née à peindre ou à dessiner. Enfin, j'en étois peu distrait; car le jeune homme qui devoit être mon camarade ne venoit que rarement; il cultivoit peu les dispositions que la nature lui avoit données, et, quoique mon maître ne s'occupât pas beaucoup de son art, je me trouvois heu- reux et plus peut-être que je ne l'ai jamais été. J'étois aimé du maître, de sa mère et de la domestique. Dans les beaux jours, vers le soir, je prenois mon petit fusil et j'allois à la chasse, dont je ne rapportois souvent que de la poussière sur mes habits; souvent aussi j'entrois dans la profondeur des mines de la montagne, conduit par les mineurs eux-mêmes, qui me connoissoient tous ■et me servirent quelquefois et volontairement de mo- dèles. Leur confiance est singulière. Il n'est guère pos- sible de voir des gens plus insouciants et de meilleure humeur que les mineurs. Presque tous sont musiciens. Leurs instruments paroissent être d'ancienne date, et tels qu'ils les avoient hérités de leurs prédécesseurs. Et lors- qu'ils sont sans occupation, ils sont sans inquiétude. Ils jouent des comédies dans les cabarets, et presque toujours comme improvisateurs. Leurs danses, selon leur musique,
22 MÉMOIRES quoique un peu rustique, ne sont pas sans agrément, elles sont curieuses et n'appartiennent qu'à eux. J'aimois être avec eux. Et lorsque je dessinois les ouvertures ro- cailleuses et pittoresques qu'ils avoient faites au bas de la montagne pour y chercher le minerai dans l'intérieur, ils s'arrêtèrent à leur retour auprès de moi et me con- tèrent mille historiettes de l'apparition de fantômes, de spectres ou dieux gardiens jaloux des Ircsors précieux contenus dans la profondeur de la montagne, qui tantôt leur étoient favorables et tantôt les vexoient cruellement. Enfin, je ne quittois mon dessin et ces joyeux person- nages que quand la nuit s'approchoit et me chassoit vers la maison, et de suite je montre les dessins que je venois de faire à M. Kuhn, qui me disoit son sentiment et m'en- courageoit beaucoup. C'étoit aussi alors que je priois M. Kuhn de me mener voir les ruines de l'ancien châ- teau de Blankenstein, situé sur une hauteur derrière le nouveau, et à peu de distance de Gladebach, et où je désirois fortement faire des dessins. Il m'y mena effec- tivement un jour, et, comme il faisoit extrêmement chaud, nous entrâmes dans un cabaret d'un village situé dans un vallon derrière les ruines, pour nous rafraîchir. C'étoit un dimanche, le cabaret étoit rempli de paysans qui buvoient de la bière. 11 y en avoit plusieurs à une table qui disputèrent avec force et bientôt se tinrent aux cheveux. Nous quittâmes notre petite table pour gagner la porte, et, comme je m'arrêtois là, M. Kuhn me tira par l'habit pour nous en aller; mais je n'obéissois pas. Je désirois voir et je voyois en effet des mines terribles, des coups de poing lancés au visage, dans l'estomac, des attitudes forcées, les habits déchirés, les bancs et cruches avec la table renversés, les mouvements de ceux qui eherchoient à les séparer. Nous entendîmes les jurements
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de ces acteurs forcenés et les cris de l'hôtesse, de la ser- vante et de toute la maison. Enfin, après tant de va- carme, la paix se rétablit ; je quittai mon poste et nous retournâmes au logis. Pendant notre souper, nous ne parlâmes que de cette scène tragi-comique; mais je re- vois déjà pour en faire un dessin. Et dès le lendemain je le commençois sur une grande feuille de papier de Hol- lande. Et quoique je cherchois principalement à donner aux acteurs les expressions les plus prononcées, je ne sentois pas moins ma propre foiblesse. Malgré cela, je montrai mon dessin à mon maître et à quelque peu d'ha- bitants de la ville, qui d'ordinaire fréquentoient notre maison, dont les uns ne faisoient qu'en rire, et les au- tres parurent indifférents ou froids, selon que chacun s-e sentoit affecté d'une dispute de paysans.
Cependant cet événement, à cause de la proximité du village, étoit déjà connu dans la ville de beaucoup de monde, et on y fut également informé qu'un élève de M. Kuhn, spectateur du combat, l'avoit figuré par un dessin, que plusieurs habitants curieux vinrent voir, entre autres un juif, qui avoit connu M. Kuhn à Amster- dam, où il passoit pour un prodige de science et de vertu, et où aussi il fut nommé par plusieurs rapins de mérite cuistre de la synagogue germanique, qui est sur un pied respectable dans cette grande ville de commerce, d'où cependant, après quelques jours d'exercice et des raisons à lui connues, il décampa et se retira à Glade- bach, lieu de sa naissance. Cet honnête homme, après avoir considéré longtemps mon dessin, eut la bonté de m'en offrir un demi-florin; mais un épicier un peu brusque prit le dessin des mains du juif, le tourna tan- tôt les tètes des figures en bas, tantôt de travers, le con- sidérant peu, et me présenta un écu, que j'acceplai.
24 MÉMOIRES Après cela, il posa le dessin sur une table, le plia en huit, le mit dans sa poche et retourna chez lui. Et dans la journée même, on m'assuroit que l'épicier avoit fait l'honneur à mon ouvrage de le clouer au mur de l'inté- rieur de sa boutique, en société de plusieurs anciennes <?ravures en bois, coloriées et enfumées, selon leur mé- rite bien connu du possesseur, qui ne fut pas la dupe de son écu, car beaucoup de gens allèrent chez lui et ache- tèrent des clous de girofle, du poivre, de la moutarde et autres denrées; mais leur but étoit d'y voir la batterie des paysans, qui, presque tous, leur étoient bien con- nus, et dont ils s'imaginèrent connoître les mines, quoi- que défigurées par la colère, très-prononcée dans le des- sin. La spéculation de l'épicier étoit fondée : il gagna plus que ses déboursés; et moi, outre ma réputation établie parmi le peuple, je possédois le premier écu que mon talent, encore mince, m'avoit procuré.
Il y avoit déjà du temps que je voyois mon maître chancelant sur ses pieds. « Ce n'est pas, disois-je en moi-même, pour avoir été assis toute la journée devant son chevalet, car il ne travaille presque jamais ; il faut donc qu'il y ait quelque vice dans sa constitution phy- sique qui lui occasionne une telle foibîesse. » Voici comme je raisonnois alors. Ensuite, en observant ce mystère plus attentivement, je le découvris avec certi- tude au bout de peu de jours par la difficulté qu'il eut avec sa mère, qui lui refusoit absolument autant d'eau- de-vie qu'il en désiroit boire, et dont, depuis quelque temps, il avoit contracté l'habitude d'en boire sans au- cune modération. Tout cela me fit de la peine. Mon maî- Ire étoit de mauvaise humeur; son amitié m'étoit néces- saire, et, pour la conserver, j'entamai mon écu, et, à mes dépens, je cherchois de l'eau-de-vie dans la ville,
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qu'il but outre mesure en caclietle. Il devint plus chan- celant et même plus intraitable vis-à-vis de sa mère. C'étoit en ce temps que mon père invitoit M. Kuhn à ve- nir chez lui et y passer autant de jours qu'il lui plairait, et qu'il y trouverait quelque agrément. Cela parut lui faire plaisir. Nous y allâmes par un temps superbe et fumes bien reçus par mon père ainsi que par ma belle- mère, bonne et brave femme s'il en fut jamais. Mon maître s'y comporta honnêtement et avec beaucoup de politesse. Il fut estimé non-seulement dans notre maison, mais aussi des étrangers qui s'y rassemblèrent souvent. Le tout alloit au mieux et me donnoit une satisfaction particulière. M. Kuhn parut également content, et de l'attention avec laquelle il avoit été reçu et de la ma- nière dont il avoit été traité pendant son séjour dans notre maison. Il en marqua même sa satisfaction à mon père en prenant congé de lui avec toute la civilité pos- sible. Et moi, après que j'eus embrassé mon père, ainsi que tous mes parents, nous retournâmes à Gladebach, où nous trouvâmes que tout étoit tranquille. Cependant, peu de jours après, mon maître me fit sentir de l'hu- meur, en me disant qu'il avoit espéré que mon père lui aurait donné autant d'eau-de-vie qu'il aurait pu boire dans une sécurité aussi satisfaisante que possible, ce qu'il ne pouvoit jamais espérer de sa méchante mère. Cetle déclaration me parut indiscrète et même cho- quante. Je défendis sans amertume l'honneur de mon père, qui, disois-je, ne pouvoit deviner ses désirs, et que, si seulement il me les avoit communiqués à moi, mon père aurait senti le plus grand plaisir à les satis- faire.
Cependant, comme j'avais à craindre, vu ma satisfac- tion, de perdre les bonnes grâces de mon maître, je de-
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vois être prudent et finir notre discussion par me taire le premier.
Dès lors l'intelligence entre mon maître et moi se ré- tablit, niais non pas avec cet attachement amical d'au- trefois, quoique, à l'insu de sa mère, je lui procurois, selon ses désirs, des liqueurs qui dévoient être aussi pernicieuses à sa santé que l'achat l'étoit à mon petit trésor. Peut-être avois-je tort d'agir ainsi. Au reste, par la, et. pendant quelque temps, la paix dans la mai- son se conserva. Cependant, comme il n'étoit guère pos- sible de pousser plus loin mes sacrifices, les demandes du fils et les refus de la mère occasionnèrent des disputes si violentes et si terribles, que souvent je cherchois, au- tant qu'il m'étoit possible, à y mettre le holà; mais, comme le repos n'étoit que momentané et que je n'étu- diois presque plus, j'écrivis à mon père une lettre que la femme du tisserand Kranich se chargea de lui porter, dans laquelle je lui marquois qu'il n'étoit presque plus possible que je restasse dans une maison dans laquelle il n'y avoit plus que des désagréments, sans aucune utilité pour l'avancement d'un art qui devoit faire mon bon- heur et mes délices, et je le priois instamment de me retirer.
Pendant l'attente d'une réponse ou d'une décision de mon père à mon égard, j'élois présent à une nouvelle ouverture que firent les mineurs près de la maison de M. Kuhn, et au bas du grand chemin, pour pénétrer, de là, dans l'intérieur du Kirchberg. Les pierres blanchâ- tres et plates qu'ils jetèrent dehors, je les examinois et trouvois qu'elles étoient assez tendres à être taillées ai- sément. Je m'emparois donc d'une de ces pierres et je sculptois sur une de ses faces un pied d'homme en re- lief aussi exactement qu'il m'étoit possible, et, pour faire
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disparoître les marques du tranchant de mon instrument, je frottois mon ouvrage avec du sable et je le posois comme auroit fait le pur hasard parmi les pierres au bord du chemin. Je désirois avec impatience qu'il y fût trouvé. Il le fut effectivement et porté aussitôt chez M. Kuhn, au moment où plusieurs officiers du souve- rain éloient chez lui, qui, admirant ce prétendu jeu de la nature, résolurent de l'offrir au prince comme une des plus grandes singularités très-dignes de ses regards, et moi, je me gardois bien de m'avouer l'auteur; mais, intérieurement, je me sentis quelque plaisir de ma pe- tite tromperie. Je pensai même que bien des choses qu'on trouve dans les cabinets des curieux pouvoient avoir de pareilles origines.
Enfin un valet de mon père vint à cheval pour me chercher. 11 apportoit, outre un présent, une lettre à M. et madame Kuhn, remplie de remercîments des at- tentions qu'ils avoient eues pour son fils pendant le temps qu'il avoit eu le bonheur de demeurer dans leur maison; mais, actuellement, il y avoit de fortes rai- sons pour le retirer, surtout pour qu'il pût achever ses études.
Le présent fut accepté; la lettre lue à haute voix par M. Kuhn, qui tantôt fixoit ses yeux vers le plafond, tan- tôt sur le plancher, et finit sa lecture en se grattant la tête, et n'en parla plus; mais sa mère, femme respectable à tous égards, versa des larmes.
Pendant ces moments, mes paquets furent faits et chargés; et je pris congé, à quelques regrets près, de toute la maison, dans laquelle j'avois eu plus de plaisir que de peine, et me rendis auprès de mon père, qui me reçut bien. Alors je lui montrai tout ce que j'avois ap- porté : des dessins, des esquisses peintes, et surtout le
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buste de Louis XIV, à grande perruque noire, que j'avois copié d'après une copie que M. Kuhn avoit fort bien peinte en Hollande, d'après un original excellent. Mon père parut content de mes opérations. Je montrai égale- ment mes ouvrages à des gentilshommes, des bourgeois, des rustres et autres connoisseurs fins et délicats, qui les admirèrent sans savoir pourquoi.
Je dois cependant excepter de ces gens et rendre jus- tice à un vieil invalide, qui, dans sa jeunesse, avoit été un apprentif indocile d'un bon maître perruquier dans la ville de Wetzlar, car il me débitoit des remarques et si savantes et si curieuses sur les boucles de la perruque du roi, que je l'en remerciois grandement, comme de raison. Me voilà donc de nouveau dans la maison pater- nelle, où le repos m'étoit insupportable. Je songeois aux moyens d'être occupé; mais la vanité seule pouvoit me satisfaire et me plaisoit infiniment. J'avois chassé à Gladebach, je voulus tàter de la pêche chez nous, quoi- que très-défendue. Cela m'inquiétoit. Cependant je re- vois, jecherchois quelques inventions, et je parvins enfin à fabriquer deux instruments différents et si petits, qu'il me fut aisé de les porter cachés sous mes habits. Pourvu de cette manière, je me rendis au haut de notre rivière, et là, couvert des saules et des broussailles qui la bor- dent des deux côtés, je mettois en jeu mes instruments, et si bien, qu'en peu de temps je prenois des truites ex- cellentes et en quantité, que je portois au logis comme en triomphe, sans que personne m'eût aperçu. Mais mon père, sY'Lant aperçu de mes manœuvres, me défendit sévèrement de faire ainsi le braconnier. 11 avoit raison; c éloit à moi d'être obéissant.
Que faire dans la position où je me trou vois? J'avois en effet apporté ma palette et mes pinceaux; mais bien
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des choses nécessaires me manquoient pour les em- ployer. Je devenois presque oisif ou indolent, et, quoi- que souvent je dessinois ou je lisois, ou je fagotois de mauvais vers, ce mélange ne pouvoit me satisfaire. Il me manquoit quelque chose qu'il ne m'étoit guère possible d'expliquer. Cependant, dans les intervalles, et pour me distraite, j'allois à la fonderie de fer, à trois portées de fusil de chez nous, où j'observois les diverses manœu- vres qu'employoient les fondeurs, dont ils ne faisoient nul mystère, à produire, par la fonte des minéraux, des chaudières et marmites de belle forme et de grande per- fection. Ils me connoissoient tous. Je me hasardai donc à les prier de me céder de l'amalgame qu'ils employoicnt à faire des formes, des matrices et des moules, en leur avouant que j'avois envie de faire en petit, par curiosité, ce qu'ils produisoient si bien en grand pour l'utilité pu- blique. Ils me donnèrent et m'enseignèrent tout selon mes désirs et avec complaisance. D'après celte instruc- tion, je commençai mon travail et j'obtins avec satisfac- tion, par la fonte de morceaux d'étain d'Angleterre, plu- sieurs ustensiles, et surtout de jolies sonnettes, que je garnissois de petits battants de fer. Le tout cependant ne servit qu'à divertir ou amuser pendant plusieurs jours les plus petits de mes frères. Mon père, qui voyoit tout cela, me laissoit faire, d'autant plus qu'il ne me connois- soit aucune mauvaise inclination. Il espéroit qu'avec le temps cette variété d'idées et cette inconstance dans mes occupations pourroient bien, et naturellement, se relâ- cher et me fixer pour toujours à quelque entreprise so- lide, utile et honorable. Mais l'espérance de mon père étoit encore loin de se réaliser, car, depuis quelque temps, même sans cesse, je faisois des réflexions sur l'art de la gravure. Je savois que le cuivre s'employoit;
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mais les instruments qu'on emploie pour former les traits qui doivent recevoir le noir et le produire sur le papier, comment sont-ils faits? Je me faisois avec in- quiétude cette question. Comment la résoudre? Heureu- sement, il me souvint qu'il y avoit dans la maison de pe- tits ustensiles garnis de cuivre jaune, sur lesquels il y avoit des ornements de gravés. J'examinois cette gra- vure, et je voyois avec plaisir que les entailles étoient triangulaires; donc les burins dévoient avoir cette forme, et, de plus, être tranchants. Après celte décou- verte, je fabriquois un modèle en buis, d'après lequel un coutelier du voisinage me fit deux burins de bon acier et d'une trempe parfaite, que j'emmancbois, que j'ai- guisois d'abord sur une pierre très-dure; mais de suite j'en eus une autre plus douce. Cela me mit en état d'es- sayer mes burins sur de l'étain, et cet essai, à quelques échappées près, n'alloit pas si mal et me donnoit l'es- pérance de faire de mieux en mieux.
Mais c'étoit principalement sur le cuivre que je dési- rois faire des essais. 11 fallut en avoir. Heureusement un vieux chaudron troué, bosselé et abandonné me fournit quelques morceaux que je taillois en carré, que je drcs- sois à coups de marteau pour les rendre aussi unis que possible. Ce n'étoit pas tout. Quel temps n'ay-je pas em- ployé, avec la patience d'un Robinson, à les polir, soit avec des pierres fines, soit avec du charbon ou du blanc de craie pulvérisé. Enfin, avant que de tâter le cuivre avec mes burins, j'avois dessiné sur une de mes plan- ches préparées une tête à grande barbe, coiffée d'un bonnet de poil d'ours. Je n'avois donc qu'à suivre les l races de mon dessin et y conduire, avec la force de mon poignet, mes burins, si neufs à une telle opéra- tion; et si celte gravure n'étoit pas bien bonne, du
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moins étoit-elle passablement sauvage. Après cela une inquiétude me survint. Je désirois avec ardeur d'avoir des épreuves de ma gravure; mais je n'avois point de presse ; la construction même d'une telle machine m'é- toit inconnue. Malgré cet obstacle, je ne perdis point courage. Il y avoit dans une de nos maisons un pressoir avec sa vis formidable, que je résolus de mettre en jeu pour voir si, par ce moyen, il me seroit possible d'at- teindre mon but. De plus, il me fallut du noir. J'en com- posai avec de la graisse et du noir de fumée, que j'in- troduisis dans les tailles de ma planche, que je couvris d'un papier blanc et sec; et ayant assuré le tout avec précaution sous la vis, je la tournois avec toute la force dont un jeune homme peut être capable. Mais quelle fut ma surprise quand je retirai mon papier de la presse! Il n'étoit qu'impur et nul trait de la gravure n'y parois- soit. Que de réflexions à faire! Je disois que certaine- ment le noir doit être composé par d'autres ingrédients. D'après cette idée, je prenois de l'huile grasse et du noir d'ivoire (si connus da-ns la peinture), et j'en compo- sois une pâtée que j'introduisis dans les traits gravés sur ma planche, que je couvris, cette fois-cy, d'un pa- pier humide, en la fourrant, comme cy-devant, sous la vis du pressoir, qu'un de nos valets, d'une force d'Her- cule, m'aidoit à tourner. Cette pression terrible avoit produit quelque succès, car, en retirant mon papier humide de sa souffrance, j'y considérois avec un senti- ment paternel les traits de ma gravure, qui, il est vrai, n'étoient pas parfaitement marqués, mais assez bien pour me donner une joie qui pouvoit être, je crois, presque aussi grande que celle d'un vieil adepte de profession, qui, après avoir soufflé une dizaine d'années infructueusement, s'écrieroit tout d'un coup : « Que
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vois-je? tics petites étoiles si brillantes et si éclatantes dans mes scories noirâtres et refroidies ! Ma fortune est faite! Encore quelque peu de constance et de travail, et j'aurai entre mes mains un or aussi parfait et aussi pur que les rayons du soleil! » Que de douleurs si le bon bomme se seroit trompé !
Cependant mes essais je les abandonnai, et, me sen- tant aussi jeune, aussi ardent et infatigable que je l'étois, je me permettois de penser sérieusement à l'agréable en l'associant au solide, qui, malgré leur aspect éloigné, ne pouvoientm'empêcber de poursuivre une espèce de route que je commençois à me tracer dans ma fantaisie. Je désirois, par exemple, que mon père m'eût permis de me rendre, pour mon instruction ultérieure, soit 5 Nu- remberg, soit à Augsbourg, deux villes où les peintres, les graveurs et les imprimeurs en taille-douce ne man- quent pas; mais je n'osois lui en parler encore; je cher- chois néanmoins quelques moments favorables que le hasard pouvoit me procurer à le faire avec succès, lors- qu'un événement imprévu m'imposa silence.
Un arquebusier célèbre en Allemagne, établi à Gùssen, nommé Pierre Witeman, vint dans notre maison avec un fusil garni d'argent qu'il avoit fabriqué pour un seigneur de nos environs. Ce fusil, il le montroit à mon père, qui, l'ayant' trouvé beau, s'arrêta princi- palement sur la gravure dont étoit ornée îa garniture, en disant que son fils aîné, après le dessin et la pein- ture, s'amusoit aussi à graver quelquefois; d'après cela Witeman eut envie de voir quelque ebose de ma be- sogne; je lui montrai ce que je possédois de mieux, qu'il regarda fort longtemps, et finit par dire à mon père que, s'il vouloit m'envoyer chez lui, l'occasion de m' exercer et de me fortifier clans la pratique de ce talent
DE JEAN-GEORGES WILLE. 55 ne me manqueroit pas. Mon père m'ayant demandé si cela me faisoit plaisir, je répondis que j'en serois flatté; et, huit jours après, il me mena chez Witeman, où, de suite, je^ fus installé dans mes fonctions ; c'est-à-dire à faire marcher les burins (autrement faits que ceux de mon invention) sur divers métaux, si bien qu'on ne put observer aucune gaucherie de ma part. Cela plut à M. Witeman, qui étoit fort civil, et qui par là se voyoit soulagé dans la gravure des ornements; aussi eut-il de la considération pour moi; il m'accordoit même, sur ma demande, le privilège de partir chaque samedi pour l'Obermule et Kœnigsberg, y passer le dimanche, et pour y voir mon père, mes parents, mes anciens cama- rades d'école, et une fille qui m'a toujours plu depuis mon enfance. Le lundi je retournois à Giessen ; en géné- ral, je me voyois estimé dans la maison de Witeman, dans laquelle aussi, à quelques espiègleries près, je ne me conduisis pas mal. Cependant ni les marques d'es- time que j'y recevois, ni les éloges que l'on donnoit à mon savoir-faire, n'empêchèrent pas que je n'aspirasse à l'exercice de talents plus distingués et moins bornés que ceux qui m'occupèrent encore et qui ne m'en- nuyèrent presque plus, et même j'étois étonné que, mal- gré mon caractère changeant, il m'avoit été possible de soutenir la stabilité à ne graver que des chasseurs, des chiens de chasse, des animaux sauvages, et autres es- pèces d'ornements sur des garnitures d'armes. Enfin, je résolus sérieusement de me retirer.
Il y avoil parmi les compagnons de l'atelier de Wite- man un fils de l'arquebusier du prince de Nassau-Usin- gne, nommé M. Leim, qui, à l'instigation de son père, cherchoit depuis du temps à me débaucher. 11 me met- toit souvent devant les yeux des perspectives si flatteuses, i. 5
34 MÉMOIRES qu'il parvint enfin à la promesse que je lui fis que je me rendrois incessamment auprès de son père. Il fut content de sa négociation et prit le devant. Et moi, de mon côté, je pris congé du brave M. Witeman, qui en parut si sen- sible, et avec la tristesse sur le visage me disoit que, si, après quelque temps d'absence, je désirois revenir chez lui, il me donneroit, selon mon bon plaisir, sa fille en mariage. Cela ne pouvoit que me flatter, d'autant plus qu'elle étoit belle et bonne. Je l'en remerciai gracieuse- ment, en lui donnant des espérances. Après cette sépa- tion, je me rendis dans la demeure paternelle, où je me préparois pour le voyage d'Usingne, où tout étoit ar- rangé; je pris congé d'un père si sage et si vertueux, qui, depuis mon enfance, m'avoit donné tant démarques d'une véritable amitié, et qui, en ce moment, m'embras- soit d'un cœur aussi sincère que pénétré. Pouvois-je rester inflexible! Enfin, je disois adieu à tous ceux qui m'étoient chers, et je partis. Cependant, et préalable- ment à tout cela, j'avois écrit au fils de l'arquebusier d'Usingne, en le priant de venir au-devant de moi jus- qu'à Buzbach, un tel jour et en une telle hôtellerie. Il y vint exactement, et dans la même journée nous arri- vâmes chez son père, qui me reçut avec beaucoup de cordialité, d'autant plus que son prince lui avoit com- mandé des armes à feu les mieux faites et supérieure- ment ornées, et c'étoit moi qu'il destinoit à exécuter les parties les plus précieuses de l'ouvrage. Et dès le len- demain je commençois mes opérations, dont le prince, qui y vint plusieurs fois pour voir les progrès, parut si content, qu'il me disoit des choses fort flatteuses, en ajoutant que je ferois bien de venir au château, un tel jour, pour y voir le bal qu'il y auroit. Après les remer- cîments que je devois au prince, et curieux de mon na-
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turel, je m'y rendis, et e'éloit là le premier bal magni- fique que je voyois.
Pendant cet hiver, je lis connoissance avec un jeune homme natif de Giessen, qui travailloit chez l'orfèvre de la cour. Et bientôt il y eut confiance et amitié entre nous. Je lui parlois souvent par forme de conversation des avantages qui dévoient résulter pour les progrès des ta- lents de voyager, surtout dans les pays où ils étoient bien exercés, honorés et récompensés; j'ajoutois que j'étois presque honteux de me trouver encore si près de chez nous. Mon ami m'écoutoit attentivement; et lorsque je croyois l'avoir un peu ébranlé par la communication de mon langage, je lui disois nettement que, le printemps venu, je partirois pour me rendre à Paris et qu'il ne feroit pas mal de venir avec moi. Il rêva, me le promit, et tint promesse en partie.
Pendant cet intervalle, mon respectable père me vint voir à Usingne; quelle joye pour moi ! Mais aussi quelle tristesse me saisit lors de cette seconde séparation. Ce fut la dernière fois que nous nous embrassâmes. Enfin, le temps fixé pour mon départ étant venu, je pris congé du maître, qui me marqua du regret. En ce moment mon camarade me joignit, ma bourse étoit garnie. Nous par- tîmes et arrivâmes par Hombourg à Francfort, dans le temps de la foire de Pâques. Nous y restâmes deux jours, exprès pour y voir les farceurs, les charlatans, les joueurs de gobelets et autres acteurs de cette espèce. Ces jeux avec leurs variétés nous plurent et nous édifièrent infi- niment; car c'étoit du nouveau pour des jeunes gens des environs de la Lahne.
Nous y rencontrâmes aussi, par le plus grand hasard, M. Wileman, qui y étoit venu pour ses affaires particu- lières. Nous nous vîmes d'amitié le verre à la main ; en
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ce moment, je lui remis un joli objet que je le priois d'offrir de ma part à mademoiselle Witeman. Il me le promit, parut enchanté de ma manière d'agir, et ne dou- toit vraisemblablement pas que ce ne fût un gage de mon amour que je donnois à sa fille.
Chemin faisant, nous fûmes témoins d'un tour d'adresse singulier. Un quidam, en habit de paysan, à cheveux plats, couvert d'un chapeau délabré, marchoit dans la foule, il toussa et cracha sur la veste tissue d'or d'un particulier, et, comme fâché, lui demande excuse le cha- peau d'une main, et de l'autre, avec son mouchoir, lui ôte le crachat de la veste, lui fait la révérence et dispa- roît. Le particulier voulant tirer sa montre, elle n'y étoit plus.
Enfin, nous résolûmes de quitter le tumulte de la foire oû les honnêtes gens faisoient leurs affaires de bonne foi, où les joueurs, les escamoteurs, les voleurs, les filous, les escrocs, les coupeurs de bourse font valoir leurs sciences et arts avec dextérité, et les simples fripons se fourrent partout; et moi-même j'y commis une action qui me parut plaisante, et qui dans le fond étoit blâmable : depuis du temps j'étois curieux de savoir s'il n'y avoit pas moyen de trouver le secret de faire de l'argent, non pas dans les différents systèmes des alchimistes, mais par l'amalgame de matières métalliques, combinées selon leur genre d'affinité, leur nature spécifique, leur pesan- teur et leur couleur, en n'y employant que peu d'argent fin, et simplement pour lier les diverses parties des mé- taux et procurer un peu de ductilité à la masse géné- rale. D'après celte rêverie, étant encore à Usingne, j'y avois rassemblé les diverses matières que je jugeois né- cessaires à la réussite de mon entreprise, et j'eus par la fonte un lingot fort gentil et propre à tromper les imbé-
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ciles. Ce lingot, je le présentai avec quelque mystère d'usage à un vieux juif à barbe touffue et manteau de bonne étoffe, mais rapiécé, qui le prit, et tirade sa pocbe une petite pierre noire, l'essaya, l'essaya encore, le pesa dans sa main et me demanda avec un air de malice : « Quel prix mettez-vous à ça? — Six florins, lui répon- disse. — Ah! ah! monsieur, s'écria-t-il, votre argent est mauvais, très-mauvais, bien éloigné du titre de fin. Je ne pourrois, foi d'honnête homme, vous donner que deux florins. Ce sera en conscience très-bien payé. En outre, ne faut-il pas que je gagne quelque peu de chose. Chacun doit vivre, et préférablement celui qui ne trompe personne ni dans les marchés publics, ni dans les affaires secrètes. » Je me retenois de rire, en lui disant : « Ecoute, Moïse, ce ne sont pas des apologies ni des raisonnements que je demande, mais de l'argent. » Finalement, il me donna deux florins et demi que je fourrai dans ma poche, et dont mon camarade, orfèvre de profession, ne cessoit de plaisanter, tant sur la pauvreté de mon argent que sur la misère d'un tel commerce.
Enfin, notre départ étant résolu, nous nous mîmes en route; mais je parlois peu, j'étois comme absorbé dans des réflexions pénibles, et lorsque nous étions- sur le pont du Mein, qui joint le faubourg à la ville, je priai mon ami de m'attendre là quelques moments; je retourne, je cherche mon juif dans la foule, résolu de reprendre mon lingot et de lui rendre son argent qui me pesoit plus sur la conscience que dans ma poche. Mais toutes mes per* quisitions furent inutiles, j'en eus un chagrin réel.
Après cette excursion, ayant rejoint mon camarade, je lui demandai s'il ne croyoit pas qu'il seroit convenable, qu'au lieu de partir de Francfort en droiture vers le Rhin, de nous rendre à Darmstadt, résidence de notre souve-
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rain, pour y entendre la musique du carillon le plus cé- lèbre de l'Allemagne. Il répondit qu'il en seroit charmé, que mon idée étoit excellente, qu'il l'approuvoit d'autant plus qu'il éloit amateur de musique. Dès lors nous enfi- lâmes la route par un beau chemin planté en partie de noyers des deux côtés, et, vers le soir, nous arrivâmes dans la ville, où nous considérâmes d'abord le nouveau château du prince, commencé sur un plan des plus ma- gnifiques, mais non pas achevé. Du même moment, la musique du carillon nous salua, nous surprit agréable- ment, nous amusa pendant le souper et presque toute la nuit; car c'étoit encore du nouveau pour nous.
Le lendemain nous partîmes et arrivâmes à Gernsheim, ville située sur le bord du Rhin, où nous considérâmes avec douleur d'immenses masures enfumées, fruit de la guerre dans ces quartiers. Nous passâmes de suite ce fleuve fameux en bateau. Et, heureusement arrivés à l'autre bord, nous allâmes à Oppenheim, dont les hautes tours et les fortes murailles étoient en ruines ou ren- versées.
Worms, ville ci-devant célèbre et opulente, bâtie très-anciennement dans celte belle contrée, nous parut, en y entrant, dans un état déplorable. Brûlée et sacca- gée dans les guerres du Palalinat, vers 1689, et dont les restes enfumés des portes, des églises et des édifices publiques, montroient encore que le tout avoit été aussi solide que magnifique, quoique dans le goût gothique, goût du temps de leur érection. La cathédrale qui existe n'avoit plus rien de remarquable : elle est également dans le goût gothique.
Le milieu de cette ville étoit un peu rétabli. La nou- velle église luthérienne, d'un style moderne, nous parut d'une forme agréable. L'hôte chez qui nous logeâmes
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nous apprit qu'il y avoit des tableaux, et s'offrit de nous mener si nous étions curieux de les voir. Nous acceptâ- mes ses offres avec plaisir ; et en y entrant nous vîmes d'abord dans la nef, vis-à-vis du chœur, un tableau peint à fresque sur le mur, représentant l'assemblée des élec- teurs et princes de l'empire convoqués par Charles-Quint. Cet empereur, assis au milieu d'eux, paroît écouler avec attention la fameuse dispute entre Luther et Eccius sur les dogmes de religion.
Dans le chœur, sur le grand autel, il y avoit un tableau en hauteur, représentant la Pasque que Notre-Seigneur fit avec ses disciples. Des deux côtés, dans l'intérieur du chœur, on voit les douze apôtres avec leurs attributs. Toutes ces figures, plus petites que nature, sont peintes à l'huile.
Nous passâmes la nuit dans cette ville. Le lendemain, instruits qu'il y avoit des moines qui débitaient du vin de leur cru à deux kreuzers la pinte, nous fûmes curieux d'en goûter, en y mangeant, pour compléter notre déjeu- ner, des jolis petits pains dont nos poches étoient four- nies; et bientôt, arrivés à la porte du couvent, nous y sonnâmes à plusieurs reprises. Enfin, un moine roubi- gond et ventru ouvrit la porte; il parut être de mauvaise humeur, se frottoit les yeux sans nous regarder en di- sant : « Peut-on avoir soif de si grand matin ! » (Il n'étoit pas neuf heures.) Malgré cela, il nous donna bonne me- sure dans une cruche de grès blanchâtre qu'il nous fut impossible de vider complètement, tant que ce vin étoit mauvais. Nous en parlâmes à un particulier de la ville qui faisoit route avec nous. «Ah ! répondit il, ces moines ont des caves remplies d'excellents vins; mais ils ne sont pas si imprudents de s'en défaire , ils les gardent pour leurs propres bouches et débitent le mauvais à qui en ■est amateur. »
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De Worms, nous nous rendîmes à Frankenthal, ville située dans un pays charmant, autrefois très-fortifiée, souvent prise et reprise, soit par les Espagnols, soit par les Suédois ou les Impériaux, et dont, après tant de déso- lations, les remparts n'existent plus. Lorsque nous étions vis-à-vis de la ville de Mannheim, qui seprésentoit avec le palais de l'électeur et ses fortifications d'une manière magnifique à nos yeux, nous résolûmes d'y aller; et de suite nous passâmes par le fort qui couvre la tête du pont de bateaux sur le Rhin, que nous traversâmes gaiement, et entrâmes dans cette ville si belle et si régulièrement bâtie, dont les rues larges et directement alignées nous plurent beaucoup plus que celles que nous avions traver- sées partout ailleurs.
Comme nous sentions qu'il étoit urgent de dîner, nous entrâmes dans une auberge dont le maître, aussi curieux que questionneur, nous demandoit sans façon si nous venions de la foire de Francfort; si par notre savoir-faire nous y avions fait bonne récolte, bon profit, en un mot si nous étions contents d'y avoir été. Comme cette de- mande me parut indiscrète, je lui en fis une autre, un peu vive peut-être, en lui demandant s'il nous connais- soit, s'il savoit quels étoient nos talents, a Ah ! répondit-il, je vois parfaitement que vous êtes de ces étudiants de Prague qui parcourent l'Allemagne, chantant et jouant des comédies dans les cabarets et hôtelleries pour en recevoir quelques rétributions honnêtes , ce qui vaut mieux, selon moi, continua-t-il, que d'exercer quelque métier moins lucratif ou plus dangereux. — Comme, d'après ce raisonnement, lui répondis-je, vous êtes per- suadé que nous sommes de ces étudiants de Prague qui chantent et jouent la comédie partout pour vivre, vous devez donc sentir aussi que nous ne pouvons être des ri-
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chards, et que, d'après cette observation, que vous nous traiterez, concernant notre dîner, avec douceur. » Il le promit et écorcha rudement nos bourses. Nous sortîmes bientôt de cette taverne, et lorsque nous eûmes observé et considéré dans cette ville tout ce qui étoit à notre portée, nous retournâmes sur la rive gauche du Rhin et enfilâmes la route vers Spire.
La ville de Spire, autrefois grande, belle, peuplée et florissante, située dans une plaine abondante et riche en toutes choses, nous parut, en y arrivant, aussi ruinée et aussi pauvre que la ville de Worms. De sa superbe ca- thédrale, dans laquelle plusieurs empereurs eurent leurs sépultures, nous ne vîmes sur pied que quelques hautes murailles percées de toutes parts et noircies par la fumée de son incendie. Nous logeâmes au milieu de la ville, dans le quartier le plus rétabli depuis son désas- tre ; mais il étoit si entouré de masures couvertes de ronces, de broussailles et d'herbes, qu'un tel aspect nous attristoit si fort, qu'après quelque peu de repos nous l'abandonnâmes de même que la ville et gagnâmes lé- gèrement le chemin qui mène directement à Landau.
C'étoit vers le soir, mais d'assez bonne heure, que nous arrivâmes à Landau. Cette ville est située dans une belle contrée. Elle est petite, mais extrêmement fortifiée; elle a été assiégée, prise et reprise plusieurs fois au commencement du dix-huitième siècle; mais à la fin elle fut cédée à la France, et devint par là la première place respectable qui couvre la basse Alsace du côté du Palati- nat. Nous y fûmes plus loyalement traités qu'en la ta- verne de Mannheim de cuisante mémoire. Le lendemain nous passâmes, sans nous arrêter nulle part, par Weis- sembourg, et entrâmes, souliers déchirés et fort fati- gués, et fort tard, dans la ville de Haguenau.
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Le lendemain, après le repos de la nuit et de bon ma- tin, mon camarade, chargé d'une lettre à l'adresse d'un orfèvre de cette ville, la lui remit ; lequel, après l'avoir lue, le regarde en disant : « Vous êtes donc orfèvre aussi? — Oui, monsieur, j'ai cet avantage, répondit-il. — En ce cas, repartit l'orfèvre, je vous prie, si cela vous convient, de m'aider pendant quelque temps à finir un ouvrage fort pressé. » Mon ami consentit; mais quel retard pour notre voyage projeté! Devois-je partir seul! Non, j'y reste également. Mes burins que j'avois avec moi me devinrent utiles, je les fis agir tantôt sur des garnitures d'armes que fabriquoit un arquebusier, tantôt sur l'ar- genterie, et par la diversité de ces travaux ma petite bourse se gonfla fort agréablement. Malgré le genre de mes occupations, et curieux que j'élois toujours, je ne laissois pas que de courir par toute la ville; j'y rencon- trais, en divers endroits, des ruines causées par plusieurs sièges opiniâtres. Cette ville n'est pas fortifiée à la mo- derne, excepté vers les portes; mais elle est entourée de fortes murailles avec de hautes tours quarrées et de larges fossés toujours remplis d'eau, que fournit vrai- semblablement la rivière de Motter, qui passe par des voûtes au milieu d'elle et la partage en deux parties.
Mais cette rivière est à découvert près de la grande place de la ville, dont, sur chacun de ses bords opposés, il y a deux tours quarrées assez intactes, à distance et hauteur égales et solidement bâties en brique. Ces quatre tours me parurent par leur construction d'une date extrêmement reculée; et je présumois, avec raison, que les habitants de ce quartier pouvoient être instruits, soit par tradition ou autrement, de leur origine et de leur destination. En conséquence, curieux d'en être instruit aussi, je m'adressois à un voisin assis devant sa porte,
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et qui, par sa bonne mine et son corps en repos, m'ins- pira de la confiance et me parut un homme fort savant, d'autant plus qu'il sembloit faire de profondes réflexions en fumant sa pipe avec autant de méthode que de tran- quillité. Ce brave homme, ayant écouté avec bonté mes demandes en poussant successivement la fumée de sa pipe en l'air, me répondit enfin avec la sincérité de son cœur : «Je suis en état, monsieur, de vous instruire que mon grand-père, mon père et moi-même nous avons constamment vu ces quatre tours telles qu'elles sont de- vant vous, et je ne sais rien de plus. » Une explication aussi lumineuse ajoutoit à mon ignorance et me renvoya stupéfait. Enfin, insatiable de connoître et d'examiner, je courus partout. Je voyois de suite, dans le cimetière de l'église de Saint- George, et avec respect, des machi- nes de guerre en usage avant l'invention de la poudre. C'étoient des belliers formés d'arbres droits de plus de vingt pieds de longueur; horizontalement suspendus contre le mur à gauche, ils sont arrondis avec soin et fortement garnis de bandes de fer à leurs têtes; ils avoient encore les anciennes agraffes par lesquelles les soldats les soulevoient, les balançoient, et par des chocs re- doublés ébranloient les murailles ou enfonçoient les portes des villes et des châteaux fortifiés. Je pense que de telles machines sont rares aujourd'hui. Aussi les bel- liers de ce cimetière éloient-ils, pour les bien conserver, fort soigneusement abrités.
Il y a dans le même cimetière, à main droite, contre le mur, un calvaire, dont les figures sculptées, en pierre rougeâtre, sont de grandeur naturelle et très-fines. Cet ouvrage, d'un style gothique et très-curieux, n'a souffert aucun dommage.
Indépendamment de ce peu de monuments que je viens
4-4 MÉMOIRES d'indiquer, je eonnoissois encore, soit dans cette ville, soit aux environs, nombre de choses singulières et dignes d'être dessinées; mais, par prudence et malgré mon en- vie, je m'étois fait la loi de ne pas dessiner d'après aucun objet aux endroits où il y auroit garnison, et de mon temps il y en avoit à Haguenau un régiment de hussards dont je eonnoissois plusieurs officiers très-aimables.
J'avois presque oublié de dire que le peuple de Ha- guenau est d'une humeur fort enjouée. Il aime les plai- sirs, surtout la danse, dont l'occasion ne lui manque pas; il y a hors de la ville des guinguettes où la jeunesse en foule se rend les fêtes et dimanches. Nous y allâmes par curiosité, et vîmes danser dans une grande salle des goujats en chemises déchirées, des garçons cordonniers sans souliers, des tailleurs sans culottes, et des servantes sans pudeur. Mon but étoit de voir des contorsions ridi- cules, des mouvements forcés, des gestes de travers peu décents de ces êtres gambadants. Le tout me parut digne d'être dessiné; mais je ne pouvois dessiner qu'en idée et m'en meubler la mémoire. Cependant ce beau monde payoit dans sa joye aussi largement les violonneurs qu'exactement le vin et la bonne chère fournis par l'au- bergiste, qui ne faisoit jamais crédii.
Il y a, outre ces endroits de plaisir, et le long des an- ciennes lignes de Haguenau, une promenade que fré- quentent les pèlerins et autres personnes qui se rendent à Marienthal, église où il y a une image miraculeuse. Nous fûmes dans cette église, où il y a nombre d'ex voto en tout genre suspendus contre les murs ; mais les tableaux représentant tel ou tel miracle paroissent être peints par ceux mêmes dont la guérison s'étoit opérée après leur dévote et fervente confiance. Il y a près de cette église des auberges dont les maîtres et les mai-
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tresses, avec leurs mines dévotement tristes, paroissoient vider les bourses des pèlerins avec autant de plaisir que ceux-ci vident leurs cruches de vin bien ou mal mesurées.
Cependant, comme rien de très-curieux ne restoità con- sidérer à Haguenau, et que mes affaires utiles étant aussi terminées selon mes désirs, je pensois qu'il seroit urgent de quitter cette ville qui n'étoit pas le but de mon voyage. J'en parlois à mon ami, je lui observois qu'il étoit plus agréable d'arriver à Paris par les beaux jours d'été que de nous y rendre vers l'hiver. Il goûta mes raisons, prévint son maître et prit congé de lui avec po- litesse. Et, de suite, nos préparatifs pour le départ furent aussi prestement faits que bien imaginés. Chacun se chargeoit de son équipage, qui n'étoit pas assez gonflé pour lui froisser les reins par sa pesanteur. Il ne conle- noit qu'une chemise, trois cravates, un bonnet, deux mouchoirs et une paire de bas. Chaque paquet étoit en- veloppé d'une toile gommée, et avoit la forme d'une bandoulière de bohémien. Nous sortîmes donc de la ville de Haguenau, équipés, chargés comme je viens de le dire, et nous nous retournâmes pour la saluer par plu- sieurs fois en reconnoissance des plaisirs et du bien-être dont nous avions joui près de deux mois dans son sein.
Enfin nous voilà sur le chemin qui mène à Strasbourg ; nous y étions aussi gaillards, aussi dispos que peuvent être des jeunes gens qui ne s'inquiètent ni du présent ni de l'avenir. Nous chantions par amusement des chan- sons de notre enfance et de notre patrie, lorsqu'un ca- pucin, assis à l'ombre d'un buisson sur le bord du chemin, avec son bissac fort enflé à ses côtés, se leva modestement; nous le saluâmes, nos chapeaux à la main. Il nous ren-
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dit le salut par des inclinations naturelles, et même nous témoigna le désir qu'il avoit de faire le voyage avec nous par la foret de Haguenau, réputée dangereuse. Nous consentîmes volontiers. Mais, comme ce pauvre homme étoit vieux et marchoit chargé de son double sac fort lentement, nous lui fîmes l'offre de porter son fardeau alternativement, pour le soulager, s'il vouloit nous le conlier. 11 le fit avec joye, et, se sentant même si touché de notre humanité, qu'il tira de son sac une boîte de fer-blanc, contenant une masse de fromage mou, en nous disant : « Mangez-en, messieurs, avec ma petite cuiller de bois de buis que voici. Cela vous rafraîchira, car la chaleur est grande. » Nous le remerciâmes sans accepter son fromage; mais je le priai de me permettre, à la pre- mière pose, de dessiner son profil dans un livret que je portois sur moi; il me le permit et se prêta de bon cœur : aussi le profil de ce religieux étoit-il d'une forme très-belle et bien prononcée; sa barbe, blanchie par les années, étoit large, longue et vénérable. G'étoit là le premier portrait que j'eusse jamais dessiné sur un grand chemin. Lorsque nous étions au milieu de la forêt, une bohémienne très-basanée, en cheveux flottant autour de sa tête, un enfant sur le dos, enveloppée d'une couver- ture tout en loques, se présenta et s'offrit de nous dire la bonne aventure pour peu d'argent; mais notre reli- gieux, l'ayant regardée finement, tira du sac un cervelas qu'il lui donna, et, avec la bonté et la dignité d'un pa- triarche, la renvoya dans l'épaisseur du bois.
A peine étions-nous sortis de cette célèbre forêt, que notre respectable vieillard, qui, chemin faisant, nous avoit conté bien des historiettes incroyables, se rechargea de son bissac, nous remercia, nous bénit même de l'avoir soulagé, prit congé de nous, et enfila une autre route.
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Nous le saluâmes encore de nos voix et cle nos gestes en nous éloignant également. En ce moment, rien n'éga- loit notre joye; nous aperçûmes dans l'éloignement la fameuse cathédrale de Strasbourg, regardée comme un chef-d'œuvre d'architecture; quoique gothique, elle est élégante dans sa forme, étonnante par sa hauteur, par sa •légèreté, par sa hardiesse, et cependant par la solidité de sa construction. Il nous tardoit de considérer de près ce que la renommée nous en avoit appris; nous marchions en conséquence avec la promptitude de ceux qui ne craignent pas la fatigue quand il s'agit d'atteindre le but qui les intéresse le plus fortement.
Malgré la rapidité de notre marche, nous n'arrivâmes qu'assez tard à Strasbourg, où nous fûmes parfaitement logés. Le lendemain, ma première affaire fut de m' in- former si ce que j'avois envoyé d'avance y étoit arrivé. Tout s'y trouvoit, j'en étois satisfait. Après cela, nous traversâmes une partie de la ville en nous rendant de suite à la cathédrale, objet de nos désirs. Nous considé- râmes avec attention tout ce qu'il y avoit de curieux, soit en dedans, soit au dehors de cette célèbre église, dont les monuments en sculpture sont si nombreux et les inscriptions si multipliées et déjà fort connus, que je me dispensois d'en faire la description, et même par la rai- son que je n'étois qu'un jeune voyageur ambulant pourvu de peu d'expérience. Mais l'envie nous prit de monter sur cette superbe église pour y voir de là et la grandeur de la ville et ses environs. Aussitôt que nous y étions parvenus, nous y gravâmes nos noms sur la balustrade, parmi des milliers de noms qui s'y trouvoient déjà. Mais je n'étois pas encore satisfait, je désirois monter dans une des tourelles qui, extérieurement, accompagnent la flèche de l'église. Mon camarade s'opposoit, en me re-
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présentant le danger tle l'entreprise; mais, sans l'écou- ter, je jette mon habit et mon épée sur la plate-forme, je m'élance, je monte lestement jusqu'au faite de la tou- relle. C'étoit de là que je voyois avec admiration à une distance infinie une partie considérable de l'Alsace, pro- vince aussi peuplée, aussi fertile et agréable que la plus délicieuse contrée du monde. Finalement, il fallut descendre; je voyois un abîme devant moi, la tête me tournoit. La tourelle, par sa composition, étoit à jour partout jusqu'aux marches même où il falloit poser les pieds : précaution, dextérité, tout fut employé de ma part pour me garantir de quelques faux pas; enfin, je me retrouvai sain et sauf d'où j'étois parti, et aussitôt je criois vers mon ami : « Eh! quelle gloire pour moi! — Tant mieux pour vous, répondit-il, je n'en suis pas jaloux. »
Après cette inspection si satisfaisante, nous retour- nâmes à notre auberge, où nous trouvâmes que logeoit également G. -F. Schmidt \ jeune graveur de Berlin, qui aussi alloit se rendre à Paris. Il étoit déjà habile et devint par la suite très-célèbre par ses superbes gravures au burin, et parfait dans l'imitation du genre de Rem- brandt, dont jamais artiste n'avoit aussi bien saisi la sa- vante et pittoresque manière que lui. Schmidt, à notre première entrevue, devint mon ami, et l'amitié entre nous a été sincère et constante jusqu'à la fin de sa vie. Il avoil quatre ans de plus que moi. Nous fîmes notre voyage ensemble, notre but étoit le même. Il étoit ac- compagné d'un jeune peintre, aussi de Berlin ; mais, comme le coche de Strasbourg pour Paris devoit partir
' Schmidt devint plus tard, comme on va le voir, l'ami intime de Wille, et leur talent eut même uns certaine analogie.
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au bout de vingt-quatre heures, j'arrangeai prompte- ment ma petite valise et la fis porter à ce coche. J'exhortai en même temps mon camarade de se dépêcher à en faire autant; il hésita d'abord, ensuite me déclaroit qu'il étoit résolu d'aller en Suisse, d'y travailler quelque temps, ensuite de retourner dans notre patrie. Il alléguoit pour plus d'excuse qu'il ne snvoit un mot de françois; j'avois beau lui dire que j'en savois fort peu aussi, cependant je croyois en savoir assez pour nous tirer d'affaire, que quelque séjour à Paris lui seroit profitable et lui donne- roit de la réputation, et s'il n'avoit pas assez d'argent pour faire le voyage, je pensois en avoir assez pour nous deux. Toutes mes raisons furent inutiles. 11 fallut donc nous séparer; j'étois fâché, et, dans un tel moment, il étoit convenable et loyal de faire préparer pour la der- nière fois un bon et gentil déjeuner, pendant lequel, le verre à la main, nous ne finissions pas de nous entretenir de mille choses très-importantes, comme on doit le croire fort aisément. Je le chargeai, par exemple, de faire chez nous des compliments de ma part à tout le monde, connu ou ignoré, surtout de demander excuse aussi pour moi au juif Moïse, dit Barbe-Rousse, de Waldkirche, de ce qu'autrefois je m'étois donné le plaisir de le des- siner et de le représenter d'une forme ridicule sur une des portes de Kœnigsberg, et de l'assurer que, depuis que j'étois devenu philosophe, il n'avoit plus à craindre que je me moquasse de lui, dont il devoit être content. Enfin il étoit temps de nous séparer; ce fidèle camarade et moi nous nous embrassâmes cordialement en nous souhai- tant réciproquement, selon l'usage simple de nos an- cêtres, bon voyage et bonne santé! Après ces cérémo- nies, je devois cependant payer un cuisant supplément à mon écot.
t. A
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Depuis longtemps le coche étoit parti de Strasbourg. Comment faire? Je ne voyois d'autre remède que de cou- rir pour le rattraper. Il avoit plu, il pleuvoit encore de temps en temps; le pavé étoit glissant, et je n'avois d'autre appui que ma (bible épée. Depuis Strasbourg jusqu'à Saverne, il y a sept lieues. Je l'arpentois, ce che- min, autant que possible, sans nr arrêter, sans boire ni manger, et je ne joignis le coche que lorsqu'il enlroit dans la cour de l'auberge de Saverne, où il devoir passer la nuit. Pour moi, j'entrois harassé, et mouillé comme je l'étois, dans la grande salle de l'auberge, où je n'entre- voyois que beaucoup de monde qui y soupoit. Je m'y jette sur une chaise et je me trouve mal. Personne ne prit garde à moi, excepté quatre voituriers en blouse bleue, dont l'un vient vers moi, me frappant sur l'épaule, en me disant : « Est-ce que vous êtes malade, cher jeune homme? — Hélas! oui, réponclis-je. — Eh bien, quoi- que voituriers, nous sommes médecins, repartit-il; te- nez, mangez-moi un morceau de fromage de Limbourg, qu'il tenoit sur une assiette; vous en serez guéri; ne vous gênez pas, nos voitures en sont chargées de cette marchandise médicinale. » Je le remerciai poliment de son offre. 11 insista, m'exhortoit d'en manger, même sans pain, et juroit sur son âme que j'en serois guéri. Enfin j'obéis, et n'ayant pas plutôt mangé une petite partie de ce fromage que je me sentis peu à peu si bien rétabli, que je me lis apporter un poulet rôti, une salade et une demi-bouteille de vin, dont je m'en régalai, car jamais je n'avois soupé avec autant d'appétit et de plaisir. Les voi- turiers, gens robustes, gros et gras, à faces très-colo- rées, finirent en ce moment leur souper, qui devoit avoir été copieux et bon, car ils s'occupoient encore à boire largement lorsque je m'approchois de ces bons hu-
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mains; et, les remerciant des soins qu'ils avoient pris de moi avec tant de bonté, ils me répondirent : « Il n'y a pas de quoi. » Je me retirois alors et je me couchai tran- quillement.
Le lendemain, je me trou vois aussi gai et aussi alerte que si je n'avois été ni fatigué ni incommodé le jour précédent. Schmidt, en me voyant, me lit amica- lement la guerre sur ma négligence passée, et je la mé- rilois.
Tout étant prêt pour le départ du coche, qui se mit en route de bonne heure, et alloit, quoique attelé de huit chevaux, toujours lentement. Schmidt, comme son ca- marade, y avoient les meilleures places. Il y avoit, outre plusieurs voyageurs, un ingénieur qui avoit été au siège de Philipsbourg, s'étoit arrêté quelque temps à Stras- bourg et retournoit à Paris, lieu de sa naissance. Il y connaissoit les principaux artistes, aimoit la gravure et s'y connoissoit parfaitement.
Il se nommoit M. Helle l. C'est avec plaisir que je fais mention de lui, car il devint mon ami et l'a été jusqu'à la lin de sa vie2.
1 Ce fut M. Helle qui, avec son ami Glomi , mit au jour le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, qui fut si bien reçu des amateurs. Helle étoit céliba- taire. Il me contoit que Peter licite, son grand bisaïeul, bourgeois et horloger de Nuremberg, avoit été le premier qui avoit construit une petite horloge renfermée dans une boîte de la forme et de la grandeur d'un œuf, et que de cette invention curieuse étoient venues , de perfection en perfection , les montres telles qu'elles sont aujourd'hui. C'étoit aussi M, Helle qui fit entrer M. Schmidt chez M. Larmessin, non en qualité d'élève, mais pour lui aider dans une entreprise de gravure. Schmidt n'a resté que neuf mois chez ee maître. (Note de Wi lie.)
2 Nous trouvons à la suite du catalogue d'Hermand, à la Bibliothèque impé- riale de Paris, une curieuse notice manuscrite sur cet amateur et sur Helle, son protégé, que nous croyons bon de reproduire ici ; la voici in extenso : « Ce catalogue ne contient qu'une partie de tout ce qui composoit le cabinet de delfunt M. Itobert-Alcxandrc d'Hermand, ancien colonel d'infanterie, irigé-
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Lorsque nous fûmes arrivés à Lunéville, où le coche s'arrêloit, je courus, accompagné de ïïelle et de Schmidt,
nieurdes camps et armées du roy, décédé, en 1739, aux galleries du Louvre, âgé de soixante et neuf ans.
« Avant la vente, Ton fit un choix pour le roy de tout ce qui pouvoit lui convenir. M. d'Anville, géographe, et delfunt M. Jaillot, aussi géographe, furent choisis pour faire la prisée de tout ce que Ton avait pris pour Sa Majesté.
« Tout ce qui fut mis à part consistoit particulièrement en plans et cartes manuscrits, dont la plus grande partie avoit été dessinée par M. d'IIcrmnnd dans l'espace de trente-cinq campagnes de service.
« Ces dessins furent estimés dix mille livres, et, par faveur, on en obtint quinze mille.
« L'on fit beaucoup d'argent des tableaux, médailles, bronzes, porcelaines, machines de mécanique, physique et autres, sans compter la vaisselle d'ar- gent, qui étoit nombreuse, ainsi que les diamants, bijoux d'or et meubles précieux.
« L'on remit au roy quantité de choses qui avoient été faites pour son éducation, comme nombre de volumes contenant un détail très-circonstancié de tous les habillements des troupes, avec l'histoire de tous les régiments, très-proprement écrite à la main, dont une partie dessinée et coloriée, et l'autre enluminée sur des traits gravés d'après C. Parrocel, et même plu- sieurs gravés de lui ; quelques planches gravées d'escadrons, bataillons et campements, avec toutes les tentes.
« De plus, deux grands plans en relief, dont un avoit trente-six pieds de long sur dix-huit de large, représentant partie de la Flandre, sur lequel l'on faisoit voir les différentes évolutions des armées, comme elles marchent en colonnes, comme elles se mettent en bataille et comme elles font le blocus d'une place pour en faire ensuite le siège.
« Un autre plan, aussi en relief, d'environ six pieds de long, sur lequel on montroit différentes marches des armées, comme les colonnes se sépa- rent, par rapport à l'irrégularité du terrain, et comme elles se rejoignent ensuite, se mettent en bataille et investissent une place afin d'en faire le siège.
« Outre toutes ces différentes choses, dont on vient de parler, étoient plusieurs machines pour faire voir des évolutions particulières, tant de cava- lerie que d'infanterie.
« Une suite d'artillerie compîette, tant de canons que de mortiers, et tous les bagages et munitions qui y conviennent, le tout représenté en petit et fait avec toute la régularité possible.
« Il étoit dù une très-grosse somme sur tous ces différents effets lors du décès de M. d'Ilermand, qui a été payée par madame sa veuve.
« M. d'Hermand étoit né de très-bonne famille; il sortoit d'un père qui ftoit très-intéressé dans les affaires du roy et qui lu y avoit donné une édu- cation des plus distinguées, n'ayant même rien épargné pour cela; mais,
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seuls curieux, pour y voir le château et les jardins. À mon retour, notre hôtesse me proposoit, par amitié pour
comme son inclination naturelle ne le portoit nullement à prendre le parti de l'a finance, que son père vouloit lui faire embrasser malgré lui, il ne put que faire voir, dès sa plus tendre jeunesse, son amour pour les arts et les sciences, et particulièrement pour l'art militaire; de sorte qu'à l'âge de seize à dix-sept ans, s'étant mis dans le service, en qualité de cadet, dans le ré- giment de Piémont, il se trouva, dans sa première campagne, à la bataille de Fleurus, dans laquelle ce régiment fut presque entièrement défait. C'est ce qui contribua beaucoup à son avancement, la façon dont il se comporta dans cette affaire et la blessure qu'il y reçut à la cuisse d'un coup de feu l'ayant fait monter à la place de capitaine en pied. Il étoit très-aimé de Louis XIV, qui récompensoit les personnes de mérite et à talents, et qui le gratifia du titre d'ingénieur géographe suivant la cour, d'une croix de Saint- Louis et de grosses pensions.
« M. le duc d'Orléans, régent du royaume, lit venir M. d'Hermand de Cambray, où il faisoit sa résidence en qualité d'ingénieur dans cette place, et il lui donna, aux galleries du Louvre, un logement qu'il rendit des plus agréables par le moyen d'une dépense très-considérable.
« Ce prince, qui savoit faire choix des personnes de mérite, lui confia les soins de l'éducation du roy et le chargea de faire voir à Sa Majesté toutes les différentes évolutions des armées, tant sur des plans considérables on relief que sur des cartes dessinées, ce qui le mit à portée d'augmenter sa fortune et de mériter de grosses pensions.
« M. d'Hermand avoit pris avec luy le sieur P. C. A. Ilelle, écuyer, son neveu, dans l'intention de lui donner une éducation qui pût le mettre à portée de faire son chemin en peu de temps et le faire profiter des grandes protections qu'il avoit ; il lui procura même l'honneur d'approcher de Sa Majesté pendant l'espace de sept années, ce qui donnoit heu audit sieur Ilelle d'espérer une très-grande fortune: mais, comme les choses du monde qui ont le plus d'apparence ne réussissent pas toujours, ces beaux commence- ments n'ont servi de rien audit sieur Ilelle. Ledit sieur d'Hermand eut alors un procès très-considérable avec sa famille, et ne manqua pas d'être fort irrité contre tous ses frères et sœurs ; son indignation s'étendit jusqu'à la mère du sieur Ilelle, sa sœur, quoiqu'elle n'eût aucune part à cette fâcheuse affaire. De sorte que le sieur Belle, abandonné de son oncle dans sa plus tendre jeunesse, a été obligé de se faire un état, tant pour s'occuper que pour subvenir à ses besoins, et il s'est adonné à montrer la géographie pen- dant plusieurs années à des personnes de la première distinction. C'est M. d'Anville, très-savant géographe, qui a bien voulu lui en donner des le- çons. Comme cela l'avoit mis à portée d'être connu, il prit ensuite le parti de profiter de l'occasion de la guerre, en 1754, pour faire campagne; il suivit le siège de Phiîisbourg très-exactement et y fit la fonction d'ingénieur
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moi, comme elle s'exprimoit, de changer mon argent
d'Allemagne contre de la monnoie françoise, qui seule
volontaire; ruais, n'étant point soutenu de sa famille comme il convcnoit, il n'a pu suivre le métier des armes et a été obligé de revenir à Paris chercher de l'occupation pour se tirer d'affaire. Par bonheur pour lui, il avoit tou- jours beaucoup aimé les estampes et les dessins et il en avoit pris une con- noissanec qui l'a mis à portée de se faire une réputation; ainsy plusieurs amateurs lui ont confié l'arrangement de leurs cabinets, ce qui lui a fait une occupation honnête et distinguée. Il a même fait plusieurs voyages en Hol- lande pour acquérir différents genres de curiosités, tant en dessins, tableaux, estampes, qu'en coquilles et autres choses de prix, pour compléter et em- bellir ces cabinets. 11 a fait aussi des catalogues raisonnés de ventes de beaux et riches cabinets de curiosité en tout genre, dont on luy avoit confié toutes les richesses pour eu tirer parti. Il continue toujours ces mêmes occultations et tâche de se distinguer, tant par ses talents que par une équité qu'on ose dire parfaitte, et il employé encore les connoissances qu'il a à faire des ca- talogues raisonnés d'estampes de tous les œuvres des maitres, par écoles, afin que les curieux puissent jouir de la science qu'il a acquise depuis nom- bre d'années.
« Le roy alloit souvent prendre ses leçons militaires chez M. d'Hermand. Cette maison a été tout le temps de sa vie une des plus brillantes de Paris par le concours de personnes de la première distinction qui y venoient. Il étoit généralement aimé et chéri des grands; mais il n'en étoit pas de même des personnes à talents, qui ne paroissoient pas en faire une si grande dis- tinction, soit par jalousie pour sa prospérité, soit par celle que leur inspirait son mérite. La plus grande partie des artisans ne l'aimoient pas, parce qu'il étoit très-difficile à contenter, voulant que tous les ouvrages fussent portés au plus haut point de perfection.
« M. d'Hermand se maria par inclination, à Bruxelles, à une des plus belles personnes qu'on pût voir.
« Il n'a eu qu'une seule fille, qui a été mariée peu de temps après son décès à M. Duchiron, chef du bureau de la guerre, dont elle est présente- ment veuve sans enfants. Elle fait sa résidence à Versailles; elle y tient un état très-honnête, jouissant d'une fortune gracieuse, et son aimable caractère la fait estimer et aimer généralement de tout le monde.
« Après que Dieu eut disposé de M. d'Hermand, l'on conserva sa belle maison du Louvre à madame sa veuve, par une considération particulière, des logements en survivance n'étant plus donnés aux veuves depuis plu- sieurs années. On lui accorda en même temps une pension très-honnète, ainsi qu'à mademoiselle sa fille.
« Madame d'Hermand a joui pendant plusieurs années de tous ces avan- tages, après quoi elle est décédée en , âgée de ans.
« Madame et mademoiselle d'Hermand avoient permis à M. Huquier, qui
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avoit cours dans le pays où j'allois. L'échange se fit; elle eut de mes florins et une petite partie de bons du- cats; mais je gardois le reste en pensant que l'or étoit de l'or partout. Je voyois cependant, dans l'échange même de nos espèces, que cette aimable et officieuse hôtesse aimoit encore mieux son profit que ma personne, qui devoit lui être fort indifférente.
A Saint-Nicolas, ville de la Lorraine, on nous montra avec respect, dans l'église du même nom, de fortes chaî- nes de fer, suspendues à des piliers, dont les Turcs d'au- trefois avoient inhumainement chargé d'excellents chré- tiens, qui, malgré les tourments que ces barbares leur firent souffrir, restèrent absolument fermes dans la foy, dont aussi ils eurent la récompense, car ils furent mira- culeusement transportés, chargés de leurs chaînes, et contre la vigilance des Turcs, dans la Lorraine leur patrie. On ajoutoit que les preuves de la vérité d'un fait si extraordinaire étoient manifestes en ce que ces mêmes chaînes, suspendues à ces piliers depuis des siècles, n'a- voient jamais changé de place, comme aussi, depuis ces temps reculés, les pèlerinages en cette église de Saint- Nicolas n'avoient jamais cessé.
Arrivé à Nancy, où le coche passoit la nuit, à peine restoit-il assez de jour pour me rendre dans le quartier qu'on nomme la nouvelle ville, où je voyois de belles rues, de beaux bâtiments et une grande place, avec un palais magnifique.
Je regrettois alors d'être privé de considérer dans une église les tombeaux des anciens ducs de Lorraine, qu'on disoit être remarquables. Pendant ce voyage, un ébéniste
a fait le catalogue et conduit la vente des dessins et estampes de M. d'IIer- mand, de mettre en vente, pendant deux vacations, plusieurs paquets appar- tenant audit sieur Huquier, afin de l'obliger. »
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d'Olmutz, en Moravie, qui suivoit la voiture, fit connois- sancc avec moi. C'étoitun garçon farci d'urbanité. Il me contoit plaisamment les événements de ses nombreux voyages, et me prouva, après s'être assuré de ma con- fiance par un petit échantillon, qu'il connoissoit son monde et savoit vivre, car il m'emprunta de l'argent, qu'il promit de me rendre lorsqu'il en auroit gagné à Paris, où, en effet, il travailloit, en gagnoit, et, selon l'usage des bons emprunteurs, ne me rendit rien. Nous passâmes par Verdun, place forte et considérable. Lors- que nous étions dans un certain endroit, le coche fut obligé de faire un grand détour pour être visité dans un autre dont je ne me souviens pas du nom en ce moment. D'après cette connoissance, deux voyageurs abandonnè- rent le coche, résolus d'aller à pied et directement à Châlons pour avoir le temps d'examiner ce qu'il y auroit de curieux en y attendant l'arrivée du coche dans cette ville. Cette résolution me plaisoit; je me joignis aux deux voyageurs, et notre Moravien vint également avec nous. On nous montra un chemin direct vers Châlons. Nous marchâmes avec promptitude; mais bientôt la cha- leur nous accabloit; l'eau manquoit pour nous rafraî- chir; nul arbre ne s'y trou voit pour nous donner de l'ombre. Enfin, vers le soir, à l'entrée d'un village, il y a voit une ferme, où nous demandions avec instance à être logés. On nous répondit : « Nous ne logeons per- sonne. » Après une réponse aussi nette que brusque, nous désirions savoir s'il y avoit une auberge au village. « Non, disoit-on; mais il y a une pauvre femme qui hé- berge quelquefois des vagabonds et coureurs du pays; elle pourroit faire votre affaire. » Cette réponse n'éloit pas édifiante; mais nous cherchions à être logés; nous étions accablés de soif et de lassitude. Nous trouvâmes
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cette femme, qui nous reçut; nous demandâmes de l'eau. « Il n'y en a point chez nous, disoî t-elle ; mais voici une cruche presque remplie de vin. » Ce vin étoit mauvais, cependant délicat dans notre situation, « Et le souper? — Hélas! je possède dix œufs, répondi t-elle; je les arran- gerai avec de l'oseille, si vous voulez , et ça sera bien bon. » Et de suite elle cassoit et battoit pêle-mêle les œufs et les feuilles entières de l'oseille dans une mar- mite, qu'elle mit sur un peu de paille. Elle avoit oublié le sel, mais le poivre étoit en abondance. C'est ainsi que l'hôtesse nous produisit une marmelade qui, dans toute autre situation, nous auioit répugné ; mais la faim n'a pas le privilège d'être difficile. •{ Et comment couche- rons-nous? — Voilà, messieurs, disoit cette bonne femme, une échelle; montez là, vous serez dans le gre- nier. Il y a du foin, couchez-vous dessus, vous vous y reposerez bien, je vous en réponds. » Nous y couchâmes, et, malgré la morsure des puces, chacun y dormoit jus- qu'au jour. Nous n'avions point de toilette à faire; nous descendîmes 1 échelle, payâmes l'hôtesse, partîmes et arrivâmes à Châlons, bien avant midi, à l'auberge où le coche étoit attendu. C'est alors que nous fûmes rafraîchis, et alors aussi nous sentîmes la sottise de notre expédition; car les cloches que nous avions aux pieds étoient si cui- santes, que nous fûmes obligés de garder la chambre ; si bien que, quand, vers le soir, le coche arriva, nous étions encore assis à caresser et guérir nos pieds, de manière qu'aucun de nous ne vit la capitale de la Champagne ni en entier ni en partie.
Après notre départ de Châlons, nous passâmes par plusieurs villes et villages sans qu'il y eût moyen de voir ou d'observer commodément ce qu'il y auroit de curieux. Cela me désespéroit; mais nous approchions de Paris,
58 MÉMOIRES seul Lui de mon voyage, et cela me consoloit. Le temps étoit constamment beau, mais la chaleur si considérable, que presque tous les voyageurs quittèrent le gouffre du coche, surtout lorsque le soleil s'inclinoit vers le cou- chant, et marchèrent à l'ombre de la voiture, très-hau- tement chargée de marchandises. Notre dernière station étoit à Meaux. De là il n'y a que dix lieues jusqu'à Paris, où j'arrivai en bonne santé au mois de juillet 1756. En- fin le coche, étant arrivé même de bonne heure à Paris, y entroit de suite par le faubourg Saint-Martin, où, de coté et d'autre, je ne voyois que chaumières et cabanes si mal arrangées, que j'en fus fort étonné, et d'autant plus, qu'un tel aspect ne répondoit pas à l'idée que j'a- vois de la magnificence de Paris. Cependant, en avan- çant toujours, je remarquai non-seulement de bonnes, mais de jolies maisons, surtout près de la barrière. C'é- loit alors, et en entrant par cette barrière, que le coche s'arrêtoit pour y être visité. Ma petite valise, ne conte- nant rien de suspect, fut pleinement acquittée. C'étoit aussi là que différentes cohortes d'aubergistes de la ville s'étoient avantageusement stationnées pour être à même d'engager, par de belles promesses, les nouveaux débar- qués à venir loger chez eux. Un de tels enrôleurs-gargo- tiers, en veste luisante de graisse, se présenta à moi. Il porloit un ventre très-arrondi, couvert d'un tablier presque blanchi, mais en ce moment par-ci par-là un peu crevassé. Sa face, analogue à sa tête, étoit d'une lar- geur convenable, bourgeonnée et violette comme celle d'un ivrogne de profession. Il me juroit d'une voix en- rouée, sur sa conscience et foy d'honnête homme, qu'on seroit mieux et à meilleur compte chez lui que chez au- cun de ses confrères, qui n'étoient que des misérables sans honneur ni probité, qui ne cherchoient qu'à couper
DE JEAN -GEORGES WILLE. 59 la bourse aux étrangers trop confiants dans leur babil malicieux et doré. Réflexion faite, je n'avois rien à dire contre le physique de ce jureur, qui me prêtoit à rire; mais sa morale comme sa cuisine ne m'étoient pas en- core connues. Il fallut observer l'une et faire l'essai de l'autre avant de prononcer. Ce brave homme trouva fina- lement le moyen de mettre sous sa bannière un de nos voya- geurs, Lorrain de nation, le Moravien, qui ne me quiltoit pas, et moi comme de raison. Il s'empara d'abord de nos équipages, qu'il chargea sur le dos d'un crocheteur, et nous mena, par la porte Saint-Martin l, à travers de la ville, dans la rue de la Vannerie, rue étroite, sale et obscure, et nous logea dans une maison de travers, prête à tomber, et dont les escaliers étoient moitié pourris à l'intérieur, noirs de fumée depuis des siècles. Cepen- dant notre logeur, qui, vraisemblablement, se piquoit de civilité, vint nous demander excuse d'avoir été obligé de nous loger si hautement; «car, messieurs, disoit-il, ma maison a tant de renommée, qu'il n'y reste pas un coin qui ne soit occupé par quelque beau monde. » Nous fûmes cependant bientôt informés qu'il nourrissoit et !o- geoit à huit sols par tète que des ouvriers sans ouvrage et des maçons de Limoges. Enfin le souper que nous servit notre gargotier célèbre, et dont il nous fit un éloge aussi sublime que risible, étoit bien médiocre. Le vin, qu'il qualifioit du titre de bourgogne, étoit, selon sa vertu et sa saveur, des coteaux froids de Montmartre. Le coucher ne valut pas mieux. Enfin, le lendemain, qui étoit un dimanche, je ne connoissois rien de plus pressé que de découvrir, au faubourg Saint-Germain, un jeune homme
1 Cette porte, ornée de bas-reliefs à la gloire de Louis XIV, me plut in- finiment, quoiqu'on y passant avec promptitude.
(Note de Wille.)
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de la Welteravie, pour lui remettre une lettre qu'on m'a- voit donnée à Strasbourg, et dont le contenu me regar- doit en partie. Je sortis en conséquence de bon malin de notre taverne, accompagné du Moravien, qui, se disant passablement au fait de la langue latine, s'adressa à un abbé qui passoit près de nous, en lui demandant fort poliment, en latin, le chemin du faubourg Saint-Ger- main. I/abbé le regardoit, haussa les épaules en disant : « Je ne vous comprends pas, » et passa outre. Cette prompte séparation de l'abbé de notre pauvre latiniste me donnoit occasion de plaisanter sur l'éloquence du Moravien ébéniste, qui s'en formalisoit en me conseillant de mieux faire en françois qu'il n'avoit probablement fait en latin. Je l'écoutois encore lorsque j'aperçus un bourgeois qui humoit fort tranquillement l'air du matin devant la porte de sa maison. Je m'approche de lui, je commence par lui faire la révérence, en lui demandant pardon de la liberté que je prenois de l'interrompre dans son occupation, et je finissois par lui demander le chemin du faubourg. Ce bon citoyen me comprit, contre l'espérance du Moravien. Il m'enseigna en riant, non- seulement le chemin du faubourg Saint-Germain, mais aussi la rue, d'après l'adresse de ma lettre, que je devois y chercher. Après ce renseignement, nous trouvâmes fa- cilement et le faubourg et la rue, et le Welteravien lui- même, qui me reçut à merveille et m'offrit son amitié, qui, par la suite, me devoit être utile; et comme il vit, par le contenu de la lettre que je lui avois remise, que je me destinois à étudier la peinture, il me mena sur-le- champ chez un peintre du quartier qu'il connoissoit, dont les ouvrages me parurent si médiocres, que je ne cherchai ni à profiter de son art ni de sa connoissance. Après celle expédition, j'instruisis mon nouvel ami que
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ma demeure actuelle étoit des plus misérables. Il me plaignit et me conseilla de me loger dans une bonne mai- son de son quartier. Je suivis son conseil ; je cherchai et je trouvai une petite chambre garnie, rue de l'Observance, vis-à-vis le couvent des Cordeliers, que je Jouai à neuf francs par mois. Et de suite j'allai retirer mes effets des mains de mon tavernier, qui me fit payer beaucoup pour le peu qu'il m'avoit fourni. Après cela, je me rendis à ma nouvelle demeure, qui me plaisoit ; et, pendant que je m'y arrangeois selon ma fantaisie, mon cher Moravien, appa- remment meilleur ébéniste que latiniste, ayant trouvé de l'occupation, gagnoit de l'argent au faubourg Saint- Antoine et commençoit à me négliger, et enfin me de- vint invisible. Il avoit ses raisons : je l'avois obligé.
Aussitôt que mes petits arrangements dans ma nou- velle demeure furent faits, j'achetai par précaution pa- lette, pinceaux, couleurs, papier, crayons, etc., pour être prêt de m'en servir selon les occasions et les circonstan- ces. Après ces soins je commençai à parcourir les places publiques pour voir les slatues de bronze de plusieurs rois qui y étoient érigées. Je me rendis également au jar- din des Tuilleries où je vis nombre de slatues en marbre faites par des artistes modernes. Les tableaux, les tom- beaux gothiques, les monuments anciens et nouveaux des églises ne furent pas oubliés. Ce mélange, cette variété, produit des beaux-arts, m'échauffoit la tête et travailloit mon imagination. J'en rêvois pendant mon sommeil. Je me proposois de dessiner partout où il y auroit moyen de le faire. Ainsi, tout me tourmentoit et tout me faisoit plaisir, si bien que souvent j'oubliois le boire et le man- ger. Cependant la chose capitale à laquelle je n'avois pas songé étoit de savoir de quelle manière il me seroit pos- sible de subsister? Mon petit trésor diminuoit journelle-
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ment, et bientôt il pouvoit être à sec si je ne prenois des précautions contre un tel malheur, dont, réflexion faite, il n'y avoitque mon père qui pût m'en préserver. Mais je me sentis un peu peccable en ce que je ne l'avois pas encore instruit de mon arrivée à Paris, et qu'il pouvoit avoir appris d'une manière indirecte. Une telle négli- gence, et cette crainte me pesoient. N'importe, le cœur de mon père et son amitié m'étoient connus. Je lui écri- vis donc la lettre la plus filialement soumise comme c'étoit mon devoir, et après des informations, des excu- ses et bien des détails, je finissois par lui demander des secours en argent. En attendant une réponse favorable, et de quoi, par conséquent, réparer la brèche de ma bourse, je m'étois donné plusieurs objets fort agréables selon l'idée d'un jeune homme qui aime et estime la pro- preté et la parure.
J'ai déjà observé que l'amitié entre Schmidt et moi s'étoit heureusement formée pendant notre voyage ; j'a- joute qu'elle se fortifioit de plus en plus à Paris, nos façons de penser et d'agir étoient à peu près conformes; je l'aîlois voir souvent lorsqu'il aidoit M. de Larmessin dans la gravure des contes de la Fontaine1, nous ne nous lassions jamais d'être ensemble, l'ennui n'éloit pas de notre essence. Schmidt avoit de l'esprit, et quoiqu'un peu satirique il étoit noble et honnête par principes. J'avois également fait connoissance avec d'autres jeunes artistes, qui, comme moi, étudioient pour se perfection-
1 Schmidt grava trois pièces d'après les Contes de La Fontaine; elles sont décrites sous les n03 99, 102 et 105 du Catalogue de l'œuvre de Schmidt, et correspondent aux contes dont les titres sont : Nicaise, A femme avare, galant eseroe, et le Faucon. Elles sont toutes trois d'après Lancret, et Oayen, l'auteur du Catalogue de l'œuvre de G. -F. Schmidt, nous fait obser- ver que, dans l'estampe A femme avare, ijalant eseroe, « la ligure de l'a- mant représente notre artiste, et celle du mari le frère de M. Lancret. »
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ner, et j'aurois eu lieu d'être content si l'argent qui m'é- toit nécessaire et que j'atlendois de mon père avoit été dans ma poche. Enfin, la réponse de mon père me par- vint exactement lorsque j'avois le plus grand besoin de son secours ; elle étoit à peu près conçue en ces termes : «Enfin, mon fils, tu es donc sorti de ta patrie sans me consulter et même sans m'en avertir, je dois donc croire que tu te trouves en état de te soutenir sans mon inter- vention, et si j'avois la foiblesse de t'envoyer de l'argent, je feroisune faute capitale; je connois ton inclination de briller partout, je veux et je dois t'empêclier de faire des dépenses sans nécessité et sans utilité. Je t'invite à faire des réflexions sur mes paroles et sur les raisons qui me font agir comme j'agis. Au reste, mon fils, n'abandonne jamais le chemin de la vertu que je t'ai enseigné, évite les routes tortueuses, quoique agréables en apparence, elles ne mènent qu'aux précipices ou dans la fange ; fais voir en toute occasion que tu es le fils d'un honnête homme, enfin que je puisse avoir la consolation de dire que je mérite d'être ton père. » Que pouvois-je faire après une telle réponse? Mon père me faisoit des repro- ches, me refusoit des secours et me donnoit des conseils, j'avoue qu'en partie je méritois de telles leçons. Cepen- dant les fautes que je pouvois avoir faites étoient plutôt le résultat de la légèreté d'un jeune homme que de sa ma- lice ou de sa méchanceté. Au reste, c'étoit mon père qui m'avoit parlé, et quoique j'en eus du chagrin, je ne l'ai- mois pas moins, je connoissois son cœur, j'espérois de regagner son amitié $ mais ce n'étoit pas le moment de l'essayer; l'affaire étoit, selon mes idées, trop nouvelle.
Cependant ma situation en ce moment n'étoit pas plai- sante. Devois-je perdre courage? Non, je me voyois quel- ques ressources dans un des coins de ma valise ; c'étoit
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une douzaine de très-belles médailles d'argent que j'avois apportées d'Allemagne comme une de mes plus agréables curiosités, et que je fus obligé de tirer de là pour les mettre en gage. Et pour faire cette belle opération je découvris aisément un bon juif incirconcis qui voulut bien, selon l' usage et la moralité de ces gens utiles, avoir la générosité de me prêter, en monnoie, sur mes mé- dailles, la moitié de leur valeur, dont, par une précaution louable de sa part, il retint, en mecomptant son argent, l'intérêt complet d'un mois. Ce qui restoit après sur sa table et qui n'étoit pas lourd, je pouvois sans difficulté le fourrer dans mon gousset. Avec tout cela il y avoit une clause qui porloit que, si au bout de six mois je ne retirois pas mes médailles en payant l'intérêt éebu, elles seroient la propriété du prêieur bénévole. Tout cela me parut encore aussi juste que consolant. Mais je fus obligé de passer par là ou de rester absolument à sec. Cepen- dant je me promettais de retirer mes belles pièces d'en- tre les mains un peu crochues de mon juif, duquel je me prometlois aussi déchanter ses louanges que méritoient et son intelligence et sa sincérité qu'il avoit daigné met- tre dans notre négoce réciproque. La suite fera voir ce qu'il en arriva.
Aussitôt que cet argent judaïque fut dans ma poche, je me sentis plus de hardiesse et de courage. Je n'hési- tois plus à rendre visite et voir successivement les artis- tes les plus célèbres en commençant par M. de Largil- lière. En conséquence je m'habillai avec propreté et les- tement, et sans aucune recommandai ion je me rendis à l'hôtel de ce fameux peintre où il étoit logé magnifique- ment dans sa propriété. Je fus introduit auprès de lui ; je lui parlai le mieux qu'il me fut possible en lui deman- dant excuse de la liberté de ma venue dont la cause, lui
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disois-je, étoit sa grande célébrité. Je le priois, en outre, de me favoriser de ses conseils dans l'étude de la pein- ture, à laquelle je me destinois par inclination. Ce bon vieillard me comprit à merveille, me donna la main d'a- mitié, me mena dans une grande salle remplie de ses productions, qu'il me mont ra avec une affabilité extrême. J'y vis, entr'autres belles pièces de sa main, les Douze Apôtres de grandeur naturelle, mais demi-corps, qu'il avoit peints en différent temps pour sa propre satisfac- tion d'une manière excellente. Il y avoit également de la grandeur des Apôtres un Saint Jérôme si hardiment exécuté, qu'il me plut si singulièrement que je le consi- dérois sans cesse. «Hé bien, medisoit ce brave homme après qu'il eut observé mon attachement à ce tableau, si vous désirez faire une copie de ce Suivit Jérôme, je vous le prêterois avec plaisir, car vous me paroissez ardent à cultiver votre talent. » J'avoisbeau lui objecter que si j'a- vois le bonheur de lui être mieux connu, j'accepterois son offre avec reconnoissance, il m'interrompit en médisant: « J'ai beaucoup fréquenté les personnes de votre patrie, surtout lorsque je, vivois en Flandre, et je n'ai jamais eu lieu de me plaindre d'aucunes ; ainsi emportez, conti- nua-t-il, \e Saint Jérôme, et faites-moi voir la copie que vous en aurez faite. » Après cette conversation et après que j'eus salué respectueusement ce vieillard si rempli de confiance en ma probité, je fis porter le tableau chez moi, où, en peu de temps, je terminois la copie, Je la présente à M. de Largillière, qui parut étonné et de ma promptitude et de la fidélité comparée à l'original d'après lequel je l'avois exécutée ; il m'en fit même des compli- ments, et c'étoit, selon moi, pour m'encourager : et au même moment il s'offrit de me prêter quelqu'un de ses Apôtres ; mais je le priois de me réserver cette bonté i. . 5
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pour le printemps prochain. J'ajoutai pour excuse que l'hiver étoitvenu et que cette saison jel'avois destinée au dessin; il approuva ma résolution et me promit son ami- tié; mais le vrai étoit que l'argent commcnçoit à me manquer de nouveau. L'hiver se fit sentir. Il y avoit en- core des juifs remplis de rapacité; mais je n'avois plus de médailles à mettre entre leurs griffes. Jen'étois pas accoutumé à la misère. Il ne me restoit qu'à spéculer sur les moyens de subsister. Je revois à divers expédients, enfin, je m'arrête à l'idée de consulter mon ami le wetera- vien, qui, selon ma pensée, pouvoit être aussi bon con- seiller qu'il étoit expert en arquebuserie. Je me rends donc chez lui, je lui fais part de mes inquiétudes en le priant de me dire s'il ne connoissoit pas quelques moyens propres à écarter le mal qui me menaçoit. Il m'écoute, rêve un moment et enfin me disoit: ce II y a remède à tout, si l'on s'y prend bien ; vous avez autrefois fait des ornements sur des garnitures d'armes, ne seroit-il pas utile que vous repreniez vos burins et que vous fassiez le même métier jusqu'à nouvel ordre, et si vous le dési- rez je vous trouverai de l'occupation. » Devois-je hésiter? Au contraire, je le remerciai des peines qu'il voulut bien se donner pour m'obliger.
Le lendemain de notre entrevue, cet ami m'annonyoit qu'un arquebusier, nommé Malardot, demeurant sur le pont Marie l, m'occuperoit avec plaisir; j'accepte, il falloit vivre, et jusqu'au printemps d'ensuite, je m'oc- cupois chez ce maître, qui fut aussi content de moi que fâché quand je le quittai avec sa besogne. Cependant, comme ma situation ne s'étoit pas infiniment améliorée, j allois m'occuper de la même manière chez M. Bletterie,
1 Dans ce temps, toutes les maisons sur les ponts subsistoient encore.
(Note de Wille.)
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qui demeuroit rue et vis-à-vis de la Comédie-Française, dont le quartier étoit des plus agréables, par conséquent préférable à celui du pont Marie, qui ne m'avoit jamais plu. Ce M. Bletterie étoit un fort brave homme, il m'ho- noroit et estimoit mon travail; mais, après environ huit mois de constance chez lui, je le quittois également sans altérer la bonne amitié de part et d'autre. J'avois gagné de l'argent par mon travail ordinaire, comme aussi en dessinant plusieurs portraits. J'avois conservé ma petite chambre garnie. J'allois souvent à la Comédie-Française, dont plusieurs acteurs de ce théâtre, de ma connoissance, m'avoient donné mes entrées gratis. Je devois être tran- quille. La peinture ou la gravure ou le dessin pouvoient alternativement faire mes délices. Mais non, une idée mal conçue, plus mal digérée, m'écartoit pendant quel- que temps de la route que je m'étois tracée, preuve de ma légèreté ou de mon inconstance. Enfin, je désirois travailler dans l'horlogerie; car, bonnement, je croyois qu'un horloger commençoit, exécutoit le tout dans un.e montre, y compris les ornements de la gravure jusqu'à la finition parfaite de la pièce. Rempli d'une telle croyance, je passe, par hasard, par l'abbaye Saint-Germain, où je voyois, en lettres d?or, écrit sur une porte : Le Lièvre, horloger. — «Ha! voilà certainement, me disois-je, le maître qu'il me faut. » J'entre promptement chez ce M. Le Lièvre, je lui demande s'il avoit de l'ouvrage à me donner; il me répond que oui, « et sur l'heure même, ajouta-t-il, si cela vous convient. » Cette proposition étoit selon mes désirs, et dans la journée je fus installé dans l'atelier du maître, en qualité de compagnon horloger, moi qui étois aussi ignorant dans cet art mécanique que té- méraire à me donner pour ce que je n'étois pas. Je sentis tout cela; mais je me fiois sur la facilité de mes con-
68 MÉMOIRES ceptions et sur ma dextérité ordinaire. Je travail lois comme je voyois travailler mes camarades de boutique, et chacun étoit persuadé que j'étois du métier. Une chose m'embarrassoit souvent : le neveu du maître me deman- doit sans cesse : « Comment nommez-vous, en allemand, tel ou tel outil, ou telle pièce d'une montre?» — Et, comme j'ignorais parfaitement le nom de chaque pièce, je me voyois obligé, pour ne pas me découvrir, à faire l'im- posteur, d'inventer sur-le-champ des noms qui certaine- ment n'existoient pas dans l'horlogerie allemande. Ce cher jeune homme les écrivit, apprit ces noms par cœur, et m'en remercia; mais bientôt je me dégoûtai de l'hor- logerie; et, après plusieurs semaines pendant lesquelles je n'avois fait que tourner des pièces d'acier trempé de l'épaisseur d'un crin de cheval, je demande mon congé au maître, qui me l'accorda avec peine, et qui, pour ma tournerie éternelle, me paya plus largement que je ne l'aurois pensé et que je le méritois. Ce bon M. Le Lièvre soupçonnoit que j'allois partir pour l'Angleterre, m'in- vita de revenir chez lui lorsque l'envie m'en pren- droit.
Après cette excursion fantastique et nullement fruc- tueuse pour mes véritables études, je retournai dans ma chambre, où je dessinois un prétendu portrait que je gravois sur une petite planche, que je fis imprimer, el dont je montrai une épreuve à un marchand d'estampes qui faisoil beaucoup graver et payoit peu; il se nommoil Odieuvre, etdemeuroit quai de l'École, vis-à-vis la Sama- ritaine du Pont-Neuf ; il regarda mon travail, en disant : « Ça n'est pas mauvais. A propos, ajouta-t-il, je fai> dessiner, en ce moment, d'après des médailles, les pro- fils de tous les rois de France, et, d'après ces dessins, je les fais graver par d'habiles gens; mais je ne puis
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donner, en conscience, que vingt francs par planche \ Voyez si vous voulez m'en graver, et dites-moi franche- ment si ce prix vous convient. » — Je répondis qu'il me convenoit. — « Bon. s'écria-t-il, j'aime que l'on soit juste, et qu'on me rende justice également. » Au même moment, il me remit deux de ces dessins, en me recommandant d'en faire surtout une gravure bien profonde.
Je retourne chez moi avec ces dessins, et en moins de trois semaines la gravure en étoit faite, et dont aussitôt je porte les planches chez Odieuvre, qui les examina à tra- vers l'enveloppe et les épreuves que j'avois ajoulées; il les posa dans un portefeuille, en me disant : « Je ne suis pas absolument mécontent de votre besogne, il faut que vous soyez complètement satisfait de moi, car je veux vous payer et vous faire voir que j'encourage les artistes.» Au même moment il ouvre son tiroir, où, ne trouvant pas assez d'argent pour faire la somme requise, il cria à sa femme, qui étoit vieille, sourde et courbée, etbalayoitla cuisine : « Ma poule! cria-t-il encore, n'as-tu pas quelque argent dans les poches de ton tablier, car je veux payer cejeunehommequi travaillepourlaboutique. — Oui, mon ange, » répondit-elle, et mit sur le comptoir ce qu'elle avoit, dont il me paya en gémissant et disant toujours : « Hélas! que l'argent s'en va promptement ! » Malgré ses gémissements, il me donna sans cesse profds sur profils à graver, et je m'en occupois même sérieusement, lorsque Schmidt, qui étoit sorti de chez de Larmessin, etdemeu-
1 Wille grava , en effet , pour la suite des rois de France publiée par Odieuvre, les portraits de Childéric H, Thierry 1er, Clovis III, Dagobert III, Chilpéric II, Thierry II, Childéric III, Charlemagne, Louis le Débonnaire, Louis le Bègue, Charles le Gros,- Charles le Simple, Lothaire, Hugues-Capet, Henri Ier, Philippe Ier et Louis le Gros. On peut en voir la description détail- lée dans le Catalogue de l'œuvre de J. G. Wille, par Charles Leblanc ; nos 87- 105.
70 MÉMOIRES roit en chambre garnie rue Galande, me vint voir et me disoit, entre autres choses : « Voilà donc notre ami Ekhard l, de Darmstadt, qui, comme vous savez, demeure à côté de moi, passe en Angleterre, où il y est appelé pour aider un célèbre peintre de portraits, fort occupé dans ce pays, et je crois devoir vous conseiller de prendre la chambre qu'il quitte : ce seroit alors que nous serions à portée, comme bons amis, de nous rendre réciproque- ment service en cas de besoin. » Ce conseil me plut, et j'allai demeurer à côté de mon ami Schmidt, dont la so- ciété me convenoit, et où notre amitié de part et d'autre fut encore resserrée. C'étoit alors que je continuai la gravure, dans ma nouvelle demeure, des éternels profils pour Oclieuvre, dont l'occupation constante commençoit à m'ennuyer, si bien que je désirois de l'entremêler par quelque autre qui me seroit plus agréable. Dès ce mo- ment j'y imaginois plusieurs copies fort bien faites par Ekhard, d'après des originaux que M. de Largillière lui avoit prêtés, et qu'il avoit laissés, en partant, dans ma chambre; parmi ces copies, il y avoit le portrait de M. de Largillière, que j'entrepris et que je gravai 2 de la grandeur des planches d'Odieuvre, et dont j'envoyois d'abord, dans une lettre respectueuse, une épreuve h mon père pour regagner son amitié. Après cela, je com- mençai, mais en plus grand, la gravure du portrait de mademoiselle de Largillière 3 , également d'après une copie délaissée par Ekhard, et que je finis en mêlant ce travail au travail des susdits profils.
Ces deux portraits étant achevés, j'allois promptement
1 II n'est fait mention de cet artiste dans aucune biographie. - Voir Leblanc, n° 129.
* Elle s'appelait Marguerite-Elisabeth. N° 1 iG du Catalogue de M. Ch. Leblanc.
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présenter des épreuves au respectable M. de Largillière, qui m'embrassa de joye en m'exhortant de ne pas aban- donner la carrière des arts ; de plus, il me conseilloit de présenter à son fils (qui exerçoit un emploi civil) une épreuve du portrait de sa sœur, qu'il pensoit que cela lui feroit grand plaisir. D'après ce conseil, je fis mettre une épreuve en bordure dorée que je portai au fils de M. de Largillière, qui, non-seulement me remercia de mon at- tention à son égard, mais qui me força d'accepter, mal- gré ma résistance, quatre louis d'or qu'il me mit dans la main, et qui, par la suite, me devinrent fort utiles dans mon petit ménage.
Après cette expédition si heureusement terminée, je cherchois les occasions de connoître d'autres artistes cé- lèbres de la capitale, et, comme mon ami et voisin Schmidt gravoit en ce moment le portrait du comte d'Évreux *, d'après un tableau de M. Rigaud 2, je priai cet ami de me présenter à ce fameux peintre, duquel il étoit estimé, et auquel je désirois faire ma révérence. Schmidt consentit volontiers, et me mena chez M. Ri- gaud, qui nous reçut avec politesse, et auquel je pré- sentai de suite avec quelque témérité mes deux gra- vures, en le priant d'êlre indulgent, mais de me dire sincèrement ce qu'il trouveroit à redire sur mon travail en général. Cet homme, aussi respectable par son talent que par son âge, les considéroit beaucoup et longtemps,
1 Catalogue de l'œuvre de Schmidt, par Cray en, n° 42.
- Il n'est pas fait mention de ces relations de Wille avec Rigaud dans la biographie la plus complète de cet artiste, publiée dans les Mémoires iné- dits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, publiés par MM. Dussieux, Soulié, de Chen- nevières, Mantz et de Montaiglon, chez Dumoulin, en 2 vol. w-8. La biographie d'Hyacinthe Rigaud occupe, dans le second volume, les pages 114-200.
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et enfin disoit : « Vous méritez bien, monsieur, à être encouragé! » Ce prononcé me donna la hardiesse de lui répondre que je m'estimerois heureux, si je trouvois l'occasion de graver un seul portrait d'après un de ses tableaux, même à mes propres dépens. En ce moment, il me tendit la main en disant : « Votre courage à entre- prendre, et l'amour que vous faites pour votre talent, me font également plaisir. Je veux vous être utile ; voicy, continua-t-il, le portrait du duc de Belle-Isle sur ce cheva- let, auquel je dois retoucher quelque chose ; ça sera bien- tôt fait, venez me voir au bout de huit jours, en atten- dant je tâcherai d'obtenir de M. le duc la permission de vous remettre son portrait, afin que vous l'exécutiez soi- gneusement en gravure ; et ce seigneur ne doit-il pas en être flatté? Au reste, laissez-moi faire, je conduirai le tout à votre avantage, soyez-en bien persuadé. » Après cet entretien si amical et si rempli de bonne humeur, nous prîmes congé de cet excellent homme, que je re- merciai en mon particulier de ses bontés, de ses offres gracieuses et de la confiance qu'il me témoignoit sans que j'eusse l'avantage de lui être parfaitement connu.
La réussite de mes démarches près de M. Rigaud me donnoit une joye infinie, étant fortifiée par l'espérance, mais le terme des huit jours en question m'impatienloit et me parut long; mais, lorsqu'il fut arrivé, je ne man- quai pas de me rendre promptement auprès de mon protecteur, qui, aussitôt qu'il m'aperçut, me cria, comme étant satisfait lui-même : a J'ai la permission de M. le duc de vous remettre son tableau ; donc vous êtes le maître de l'emporter quand cela vous fera plaisir. » J'en remerciai ce brave homme des soins qu'il prenoit pour m'obliger; et rapidement j'empoignai le tableau pour l'enlever. «Doucement, disoit-ilalors, la vivacité estbonne,
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mais un peu de patience l'est aussi quelquefois: voicy, continua-t-il, mon valet de chambre qui apporte le café, nous le prendrons ensemble, si vous le voulez bien. » Je sentis bien que cette familiarité ne devoit pas m'éblouir; car M. Rigaud avoit la réputation d'être haut, même qu'il étoit sévère; cependant je fus convaincu du con- traire, car pendant le déjeuner il étoit très-affable, il me parloit de sa jeunesse, des efforts qu'il avoit faits pour être plus qu'un peintre ordinaire, qu'il s'étoit attaché à la nature, l'avoit étudiée sans relâche, en un mot, qu'il avoit aimé son art avec passion; de plus, il m'invitoit de le venir voir souvent, que par là il verroit parfaitement si je faisois quelque cas de son amitié. Il ajoutait encore : « Je me suis aperçu de votre ardeur pour le talent, conti- nuez, vous irez loin, car vous êtes jeune; mais vous êtes éloigné de votre patrie : c'est là que sont vos parenls, et c'est ici que je veux vous servir de père, je vous le promets; mais conduisez-vous bien ! » Mon cœur pouvoit- il être insensible à une telle promesse? Cet excellent homme a tenu parole, et jamais je n'oublierai ce qu'il a fait pour moi.
Enfin je pris congé de ce brave homme. Je retournai chez moi avec le tableau, dont à l'instant je fis le dessin pour la gravure, que je commençai de suite avec autant de chaleur que de prudence; et, quoique ma bourse fût à peu près vide, je m'en inquiétois peu. Le travail seul m'occupoit et avoit des charmes pour moi. Tout cela ne m'empêchoit pas de dessiner sans relâche, même une partie de ma nuit; et, outre l'Académie, je fréquentois l'anatomie1, car je pensois que l'une et l'autre dévoient
1 Lorsque j'assistai pour la première fois à de telles opérations, l'odeur me répugnoit si fortement, que sans cesse je prenois du tabac; les chirur- giens, Tayanfc remarqué, vinrent, avec leurs mains salies au dissèquement des
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marcher de société. Mais, après tout, il fallut vivre. C'é- toit une affaire majeure que je eoncevois à merveille. En conséquence, j'allai chez le sieur Odieuvre , auquel je vendis le portrait de de Largillière, qui, après que notre dispute sur le prix fut terminée, me paya, chose remar- quable, la somme de vingt-quatre livres nettes et claires, à condition cependant de graver pour lui encore, et au même prix, le portrait du prince de Dessau1 et celui de Cromwel 2; et je les ai gravés par la suite.
Le lendemain de celle belle convention que j'avois conclue avec le sieur Odieuvre, on frappe, et de grand matin, à ma porte. Je jette promplement une robe de chambre sur moi, et j'ouvre. Je vis un homme en habit noir, perruque blonde à marteaux et chapeau sous le bras, qui demande M. Wille. « C'est moi, votre servi- teur, lui répondis-je. — Eh! que diable! s'écrioit-il, il faut que vous n'ayez pas besoin d'argent, puisque vous négligez de chercher une certaine somme qui vous est destinée, et qui, depuis du temps, repose tranquillement dans ma maison. — Dites-moi, monsieur, répondis-je, votre nom et votre demeure, et vous verrez que, dès au- jourd'hui, j'aurai le plaisir de vous débarrasser de la cerlaine somme qui repose si tranquillement dans votre maison3. » Il me donna l'un et l'autre et s'en alla.
cadavres, les fourrer dans ma tabatière en disant : « Avec votre permission, monsieur, nous aussi, nous prenons du tabac! » Je ne devois pas les refu- ser, mais je cessois d'en prendre moi-même, et, au sortir de là, je jetois le reste dans la rue. Cependant il est à remarquer qu'avec le temps on s'accou- tume aux choses les plus dégoûtantes, si elles ont pour but quelques utilités.
{Noie de Wille.)
1 Leblanc, Catalogue du l'œuvre de J.-G. Wille, n° 457.
* Idem, n° 165.
3 Mon père, en m'éerivant qu'il m'envoyoit de l'argent, avoit négligé de marquer chez qui je devois le toucher.
(Note de Wille.)
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Dès ce moment, j'entre chez Schmidt, qui étoit sur pied, je le priai de venir promptement avec moi. « Et pourquoi si promptement? — Pour chercher des écus. — Des écus! admirable! Et où? — Je le sais, venez, et vous verrez que les écus me viennent comme étant tom- bés du ciel. — A. la bonne heure! Je vous accompagnerai, à condition cependant, et comme vous devez être riche aujourd'hui, de me régaler ce soir, ainsi que nos amis, d'un souper délicat et succulent. — Soit; vous serez con- tent de moi. » Cet entretien fini et nos arrangements faits, nous allâmes joyeusement chez le possesseur de mes écus. C'étoit un marchand d'étoffe, rue du Cheva- lier-du-Guet, qui, à notre arrivée dans sa boutique, me compta, sans hésiter, cent écus ou trois cents livres sur la table. La vue de cette somme me réjouit infiniment; mais j'observai à mon banquier que, selon 1 avis de mon père, je devois toucher cent rixthalers, qui dévoient pro- duire encore quatre cents livres de France ; qu'il n'étoil pas juste que je perdisse autant sur la somme; qu'il y avoit certainement de l'erreur. Le marchand, fort hon- nête homme, répondit que j'avois raison. « Mais, ajouta- t-il, mon frère, se trouvant à la dernière foire de Franc- fort, y fut chargé de porter la somme en question à Paris pour vous être remise. A son retour, il me disoit sim- plement de remettre à la réquisition de M. Wille, de- meurant rue Galande, cent écus de notre caisse, sans s'expliquer si c'éloient des écus d'Allemagne ou de France; et de suite il partit pour Lyon par rapport au commerce de notre maison. Je vous prie donc, ajouta - t-il, d'attendre le retour de mon frère, qui expliquera le tout le plus clairement possible. » Attendre! quel con- seil! Il était bon sans doute, mais il me déplut, et, sans aucune objection, je grattai les trois cents francs de
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la table dans mon chapeau , et je donnai quittance à mon banquier bénévole, en l'assurant cependant que je reviendrois pour m'informer si M. son frère seroit de retour de Lyon; mais cela fut négligé de ma part aussi légèrement que bien d'autres choses.
Après cette corvée pécuniaire et dans la même jour- née, j'écrivis à mon père une lettre de remercîment de la somme qu'il m'avoit envoyée, et surtout je l'assurois que le retour de son amitié paternelle, que je remar- quois dans sa générosité envers moi, étoit bien plus chère à mon cœur que l'argent que j'en avois reçu. Au reste, je sentois parfaitement que la bienveillance de mon père à mon égard provenoit du plaisir qu'il avoit eu en voyant le portrait de de Largillière, qu'il avoit reçu dans une de mes lettres, et dont l'examen lui avoit donné l'espérance qu'actuellement je devois être résolu de travailler sur un plan fixe et de ne plus varier aussi souvent dans mes projets et tentatives que cy-devant. Ce r:iiM)nnement, si mon père l'avoit fait, pouvoit être vrai jusqu'à un certain point. La suite de mon récit le fera voir.
Enfin mon ami Sehmidt, qui m'avoit accompagné chez mon homme aux écus, me lit souvenir que, selon ma promesse, je devois donner, non-seulement un souper, mais un souper des plus friands. C'étoit parler. Il avoit raison, il aimoit le choisi et savoit que le bon vaut mieux que le mauvais, et que l'excellent surpasse le bon. Sehmidt le savoit, car il avoit de l'esprit et surtout le goût fin. Aussi, dès le soir même, je le menois au Pa- nier fleuri, rue de la Huchetlc, chez un marchand de vin célèbre et nullement falsificateur, qui nous connoissoit parfaitement et chez lequel les artistes amis se rassem - bloient ordinairement pour y souper dans une chambre qui leur éloit constamment réservée, et qu'on nommoit
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ïestaminette. Elle étoit à peu près le patrimoine des ar- tistes, et avoit été consacrée depuis nombre d'années par nos devanciers, car c'étoit en elle qu'ils y avoient bu à la santé les uns des autres dans une cordialité parfaite. La gloire d être les imitateurs 'de ces patriarches respec- tables nous tenoit à cœur. Nous devions l'augmenter s'il étoit possible par notre union amicale, et, le verre à la main, chanter ensemble. Nos successeurs seront comme nous s'ils sont artistes et bons amis. Après ce préambule très -nécessaire, je me rendis avec Schmidt à notre cher Panier fleuri1, toujours copieusement fourni par le bon Bacchus. Nous y trouvâmes déjà deux de nos amis que j'avois invités et deux autres que le hasard y avoit ame- nés ce jour-là, et que j'obligeai à profiter également de ma munificenee. Nous étions donc au nombre de six amis, tous fort jeunes, gaillards et de bon appétit.
L'honneur me commandoit de faire le tout, coûte que coûte, avec grandeur et noblesse. J'agis en conséquence. Je connoissois mes moyens, moi qui, le jour précédent, avois à peine un pauvre écu dans la poche. Quel temps heureux que ce temps-là ! La rue de la Huchette étoit en réputation, car elle n'étoit habitée que par des rôtisseurs, fricasseurs et autres gens de bouche, dont les uns étoient remarquables par leur science à rôtir merveilleusement et à composer des sauces nouvelles et d'un goût déli- cieux; mais il y avoit également des maîtres dont la science consistoit à réduire en charbon ce qui de- voit être rôti avec soin, et de dessécher les pièces les plus juteuses. Mais aussi étoient-ils des plus accommo-
1 Dans ce temps, les meilleures sociétés de Paris soupoient aux cabaret?. Cet usage s'est perdu. Les rôtisseurs de la rue de la Huchette ont disparu; il n'en est plus question.
(Note de Wille.)
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dants, car ils cédoient volontiers, même avec politesse, aux amateurs peu difficiles leurs volatiles ainsi mal épi- cés à des prix modiques. D'autres vivandiers, voisins des susdits, jouissoienl d'une réputation différente : celle d'une malpropreté excessive. Ils en étoient peut-être con- vaincus, puisqu'ils lâchoient sans difficulté leurs bribes, infiniment dégradées, avec des pertes réelles, surtout lorsqu'ils étoient prêts de se retirer à la sourdine de leurs antres, déjà enfumés par des prédécesseurs aussi habiles et aussi propres qu'eux. Devois-je me servir de tels croû- liers? Non. Je me flattois d'avoir quelque peu de goût. En conséquence, je fis venir auprès de moi, avec de va- lables et bonnes marchandises, celui qui avoit, avec jus- tice, sa réputation solidement établie. Je pouvois donc choisir, et je ne manquai pas de mettre à part les pièces les plus convenables, dont les prix furent fixés, après quelques débats préliminaires, selon l'usage établi. Ce cher homme, qui nous connoissoit déjà, étoit actif, res- pectueux, mais chauve; et, comme il tenoit toujours son bonnet à la main en me parlant, la nudité de sa tête nous devint intéressante. 11 nous étoit facile d'en examiner la forme et les coutures diverses, dont nous rîmes beaucoup, mais sous cape, car elle nous parut avoir du rapport avec celle d'un dindon en colère. Mais, pendant que nous nous amusions de la sorte, notre pourvoyeur avoit disparu et se trouvoit déjà auprès de ses fourneaux et de ses ma- chines à feu, qu'il faisoit mouvoir et tourner avec une vitesse inconcevable. Il falloit bien que ce fût ainsi, puisqu'au bout d'une petite heure seulement il garnissoit déjà notre table de tout ce que j 'a vois choisi, et ce tout étoit parfaitement préparé. Aussi reçut-il des compli- ments, qu'il avala modestement avec un verre de vin que je lui offris de bon cœur, et dont il fut si touché, qu'il
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me tendit la main, non pour y mettre la mienne, mais pour y déposer l'argent que je lui devois. Il étoit juste qu'il fût payé, et je le payai vers l'entrée de la porte. 11 m'en remercia en me priant de l'employer souvent. Je l'en assurai et de ma stabilité et de mon attachement à ses rôtis et à ses bonnes sauces, dont il me remercia. Bref, il me tira sa révérence, et disparut.
Enfin, notre situation actuelle nous parut admirable, même digne d'envie. Les mets de notre table étoient par- faits, nos vins exquis. Nous choquâmes nos verres plei- nement remplis les uns contre les autres; on les vidoit souvent, on les remplissoit de nouveau. Les contes, les rires, les charges et les plaisanteries, se succédèrent ra- pidement. Chacun étoit content de soi et de moi. Nous nous séparâmes vers minuit. On se donnoit la main d'a- mitié. Chacun retournoi t peut-être un peu chancelant pour se reposer dans son manoir, où souvent il ne trou- voit ni feu ni flamme pour allumer sa pauvre petite bougie.
Il ne faut pas oublier que nous étions tous de jeunes artistes, peu sujets aux inquiétudes, quoique souvent sans pécune, mais toujours prêts à nous réjouir honnête- ment, selon les circonstances, nos moyens ou les occa- sions, et sans que nos études en souffrissent. Notre but étoit de faire plus de bruit dans le monde par nos talents qu'aux cabarets les plus fameux de la terre. Le lende- main de ce souper amical, je n'avois rien de plus pressé que de porter la lettre que j'avois écrite à mon père à la grande poste; de là, en me promenant, comme par ha- sard, dans la rue de l' Arbre-Sec, où je voyois une col- lection de belles médailles d'argent qu'un orfèvre avoit exposées comme curiosité à vendre aux amateurs du beau en ce genre, et comme je me flallois d'être du
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nombre de celte espèce d'amateurs, j'entrai dans la bou- tique de 1 orfèvre avec toute Ja suffisance d'un person- nage qui porte dans sa poche les moyens de satisfaire sa curiosité. Je commence par remuer toute la collection; je choisis de très-belles pièces, je les marchande, je les paye noblement et je retourne joyeusement chez moi, où, de suite, je montre mon acquisition à mon ami Schmidt, qui examinoit, mais en silence, les pièces les unes après les autres, admirant la beauté du travail, et finissoit par me dire assez froidement : « Vous devriez ménager votre argent. » Il n'avoit pas tort; mais je ne devins pas plus économe. L'épée que je portois, et dont la garde n'étoit que de cuivre doré, me déplut depuis du temps, et, sans hésiter, je fis acquisition d'une à garde d'argent. Ce n'étoit pas tout : une veste de soie à fleurs fond d'argent de fabrique de Lyon, un chapeau bordé d'un galon d'or, se succédèrent promptement, et dans la journée, si bien que mon trésor fut des plus fa- tigués. Schmidt m'observoit, et, plus prudent que moi, n'approuvoit pas ma prodigalité, qui, selon lui, étoit in- considérée. Il me lit sentir que le portrait du duc de Belle-Isle, que j'avois résolu de graver à mes dépens, de- mandoit et du temps et de la finance ; que je devois faire des réflexions sur mon existence pendant mon entre- prise; que cela étoit d'une conséquence absolue. Schmidt avoit encore raison; mais je lui objectois que mon père m'avoit donné des preuves de son amitié; qu'il étoit croyable qu'il m'en donneroit encore, en me faisant pas- ser, s'il étoit nécessaire, quelques petites sommes, comme il avoit fait en dernier lieu. « Et de plus, con- tinuai-je, vous savez, mon cher ami, que j'ai de l'ou- vrage en train pour Odieuvre, pour cet homme qui paye si largement les travaux des graveurs, que plusieurs,
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ainsi que vous, lui prodiguent des éloges équivoques et mal sonnants. Au reste, cela ne me regarde pas. Et je suis certain qu'il me sera permis, facile et agréable de fouiller dans la bourse de ce marchand d'estampes en cas d'une nécessité absolue. Par ce moyen, je vivrai et travaillerai sans inquiétude; .ce n'est-il pas consolant pour moi? — Aussi consolant que certain, » s'écrioit Schmidt en ricanant sous cape, selon son usage lors- qu'il doutoit de quelque chose. Au reste, cette discussion nous ennuyoit; elle étoit faite pour cela et devoit finir. D'abord elle avoit été sérieuse et amicale ; ensuite elle devint inconséquente et frivole. Cependant, ei par bon- heur, le calme survint aussitôt que nous criâmes de grand cœur et en chorus : « Haro sur notre discussion! » Cette belle exclamation fut suivie et fortifiée par nos rires et nos plaisanteries, tant bonnes que mauvaises. Heureu- sement la porte étoit fermée.
C'étoit en ce temps que J.-M. Preisler l, jeune graveur de Nuremberg, et fils du directeur de l'académie de celte ville, vint à Paris : il étoit accompagné de son ami Sau- ter 2, d'Arbonne en Suisse, également graveur. Ces jeunes artistes vinrent nous voir sur-le-champ; ils entrèrent, après convention faite d'avance, chez M. Cars 3, graveur et membre de l'Académie royale, qui en fut charmé et les employoit utilement. Preisler étoit bon dessinateur et graveur habile. Je marque tout cecy parce que ces aimables jeunes gens devinrent mes bons amis par la suite. .
1 Jean-Martin Preisler, né à Nuremberg en 1715, est mort à Copenhague en 1794.
2 Nagler, qui fait mention, dans son Kumllexicon, d'un certain nombre d'artistes du nom de Sauter, ne dit rien de celui dont il est ici question.
5 Laurent Cars, né à Lyon en mai 1699, et mort à Pans le 14 avril 177 1 > fut reçu à l'Académie le 31 décembre 1733, sur les portraits gravés de Mich. Anguier, d'après Gab. Revel, et de Séb. Bourdon, d'après H. Rigaud. i. 6
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C'éloit en ce temps que Schmidt fit paroître le portrait du comte d'Évreux \ qu'il avoit gravé d'après un excel- lent tableau peint par M. Rigaud. Cette gravure fit du bruit. Elle étoit si estimée des amateurs et des artistes, qu'ils conseillèrent à l'auteur de présenter son ouvrage a l'Académie royale, pour y être agréé; mais Schmidt savoit que la religion qu'il professoit metloit, selon la loi, obstacle à son admission. Cependant Louis XV, étant instruit de cette difficulté, suspendit la loi en faveur d'un artiste si recommandable et si distingué. C'éloit alors que mon ami présenloit ses ouvrages à l'assemblée de Tx^cadémie, qui les vit avec plaisir, et agréa l'auteur d'une voix unanime. Ce fut, si je m'en souviens bien, au printemps de 1 742 2. Cet événement me fit grand plaisir; mais ce plaisir dura peu, car Schmidt, toujours franc, m'avoua rondement qu'il alloit prendre congé de sa chambre garnie; mais qu'il espéroit que notre sépara- tion ne feroit rien à notre ancienne amitié; qu'il falloit considérer qu'ayant actuellement le titre de graveur du Roi, il lui seroit nécessaire, même pour la décence, d'ha- biter un logement joliment arrangé, où il pût recevoir dignement non-seulement ses nouveaux confrères, mais aussi d'autres personnes qui lui feroient l'honneur de le visiter. Schmidt, ayant remarqué que je branlois la tête cl que je ne disois mot, vit par là que je n'étois pas con- tent; mais, faisant semblant de ne pas s'en apercevoir, me pria amicalement de l'accompagner pour l'aider à découvrir quelque appartement convenable. Je consentis, et nous sortîmes à l'heure et trouvâmes, sans nous fali-
1 Catalogue de l'œuvre de G. -F. Schmidt, par Crayen; n° 42. Ce portrait avait été gravé en 1729.
- ("est le 5 mai 1742 que Schmidt fut reçu sur le portrait de Pierre Mi- lliard.
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guer, un joli logement dans une belle maison, quai des Orfèvres, qui nous plut, et que Schmidt loua sur-le-champ. Après cela, il s'arrangea avec un tapissier officieux qui le meubla complètement dans la journée, et tel qu'il le falloit pour un garçon assez sédentaire. C'étoit le len- demain que Schmidt résolut de déménager. Un croche- teur vigoureux fut mandé. Ses crochets furent bientôt chargés, on y mit d'abord un coffre construit au seizième siècle, couvert d'un cuir de monstre marin : on avoit mis.dedans une espèce d'uniforme de bombardier prus- sien, avec d'autres bons habits et du linge déjà blanchi, par-dessus on accrochoit des bottes de peau de vache sans semelles, mais encore propres par le haut, on ajou- tai! des pantoufles fabriquées à Berlin, avec un sac con- tenant des choses utiles; nous ajoutâmes à la ronde et liâmes avec des cordes autour de cet édifice des porte- feuilles en bon état et des livres concernant les beaux- arts; et, pour faire une pyramide parfaite, on y mit en haut un bonnet de poil de loutre de Sibérie, et par-des- sus de ce tout un manteau d'une coupe singulière et d' une couleur indéchiffrable. Le tout étant ainsi artistement arrangé, nous nous mîmes en marche sans le moindre bruit, en accompagnant le précieux transport de tels effets si utiles dans un ménage bien ordonné. Nous por- tâmes nous-mêmes ses rouleaux d'estampes, de dessins et de papier blanc ou colorié, et arrivâmes sans accident au nouveau gîte de mon ami, où tout fut débarqué, brossé et distribué diversement. Enfin, Schmidt tira de ses poches et posa sur une table son étui de mathéma- tique, une boîte contenant de la cire à vernir les plan- ches, des burins, des microscopes et des pointes emman- chées, de même que son bonnet de nuit et le Messager boiteux de Bâle,en allemand, qu'il estimoit très-for I. Cetle
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expédition étant faite, nous commençâmes à respirer; mais, après de telles fatigues, il étoit urgent de déjeuner; en conséquence. Schmidt fit venir de l'orgeat et des pe- tits pains de seigle pour nous rafraîchir. Ainsi, tous nos travaux étant finis, je donne la main à Schmidt, en lui souhaitant ce que l'on souhaite ordinairement à son ami quand on prend congé de lui. Schmidt en parut sensible. Encore un touchement de nos mains, et je cours me con- finer dans ma chambre; là, assis sur une chaise de paille, ma tête appuyée contre ma table de travail, je disois tristement : Il n'y a donc rien de stable en ce monde! C'est dans l'ordre, je le vois; mais je suis isolé! Schmidt, cet ancien camarade, a quitté cette demeure! Où est ce temps heureux si peu éloigné, mais passé, qu'une seule cloison de planches nous séparoit? Où ren- contre-t-on deux jeunes artistes, courant la même car- rière, qui aient été des amis plus sincères que nous? nous qui mangions sur la même table, souvent sans nappe, avec des fourchettes de fer, dans un plat fêlé lors- qu'il y avoit quelque chose de charnu tel quel sur son fond. 11 est vrai que de tels repas n'étoient pas délicieux, mais souvent forcés; malgré cela nous étions joyeux et si contents, que nous prenions souvent, au lieu d'un bon dessert, nos fleurets pour nous pousser de bonnes et belles bottes dextrement appliquées, ou que nous dessi nions réciproquement nos mines ou nos figures entières pour nous fortifier de plus en plus dans le dessin ; ou que, chacun travaillant chez soi, le burin à la main, faisant en chantant ces réflexions pour faire le mieux possible. Et quelle joye pour nous, lorsque avant le lever du soleil, nos portefeuilles sous le bras, nous sortions de Paris pour dessiner, dans ses environs, soit des baraques de jardiniers, soit des paysages fort éloignés, et qu'à l'heure
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du dîner, nous entrions souvent dans quelque taverne rustique, et y mangions du pain presque azime avec des cervelas à l'ail, pas mal fanés, en buvant du vin de Mont- martre ou de Ménilmontant, dont la réputation est si con- nue, et dont le goût fait le désespoir des ivrognes à six lieues à la ronde ! Après de tels repas, nous reprenions nos travaux avec la même ardeur que l'avant -midi : de cette manière nos journées furent bien employées, nos porte- feuilles augmentés de dessins souvent passables et tou- chés d'esprit, souvent négligés et sans effet. Mais, quand le soleil commençoit à disparoître, c'étoit aussi alors que nous étions obligés de quitter nos places quelquefois éloignées, souvent agrestes, et de passer par des che- mins de traverse, d'enfiler des sentiers raboteux, pour joindre la bonne route qui nous ramenoit souvent, à la lueur des lanternes, dans la ville de Paris, et de suite couverts de sueur et de poussière, mourant de faim et de soif dans nos chambres garnies, où d'ordinaire il n'y avoit rien qui pût nous restaurer. Cette situation, sans doute, n'étoit pas agréable, d'autant plus qu'il fallut vivre et cacher par honneur nos embarras à nos connois- sances, chose peu facile, vu que nos finances n'étoient pas toujours dans une situation désirable. Dans un tel état decirconstances, le manteau dont j'ai déjà fait mention nous devint d'une utilité majeure; il faisoit partie de la garde-robe de Schmidt, qui l'avoit acheté d'un juif anti- quaire de son métier, et Espagnol de nation. Cet homme, aussi savant que véridique en ses récits, avoit juré à Schmidt, par Moïse et les prophètes, que ce manteau étoit d'autant plus respectable, qu?il avoit couvert les épaules d'un grand officier dans l'armée chrétienne de Ferdinand et d'Isabelle, au siège de la ville de Grenade, que les Maures défendirent si courageusement. De là, il avoi passé par
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les mains de bien des amateurs, dont il avoit fait les dé- lices. Car pour moi, avoit ajouté l'Israélite, je ne l'ai obtenu qu'avec peine d'un rabbin de Valadolit, qui y vivoit incognito, et avoit besoin d'argent pour faire la dot de Sara, sa fille, qu'il alloit marier à un jeune homme intelligent de la race des nouveaux chréliens, et qui devoit passer et s'établir avec sa nouvelle épouse dans le Mexique ou le Chili, pour y faire fortune dans le com- merce des peaux de bœuf salées, des monstres aquatiques d'Ontario, des pelisses de loutres et castors esquimaux, et des hures de sangliers du Canada. Au reste, il fallut bien, pour finir l'histoire ridicule de ce manteau éternel, qu'il eût roulé et fait beaucoup de chemin : ses nombreuses crevasses recousues, sa couleur, d'un brun foncé, forte- ment effacée par le frottement et le laps de temps, le prouvoient suffisamment. Enfin, sa forme, selon nous, étoit ostrogothique, et, d'après les gazettes de Saint- Jacques-de-Compostelle, cette forme, de même que la couleur, sont encore de mode parmi les élégants de l'île de Majorque.
Après le récit aussi vrai qu'inutile que je viens de rap- porter, il est urgent que je retourne à l'objet principal, que j'avois presque oublié ; c'est le manteau merveilleux cy-devant préconisé, qui nous devint si utile lorsque nos bourses étoient à peu près vides; car c'étoit alors que nous le mettions alternativement sur nos épaules, pour nous glisser, ainsi déguisés, et vers le commencement des ténèbres, auprès des dames poissardes et autres vi- vandières de la place Maubert, pour négocier auprès d'elles des vivres à meilleur compte qu'en plein jour. Il est vrai que ces chères dames, souvent rougies de colère, nous régalèrent toujours libéralement, quand nos offres ne leur plaisoient pas, d'un déluge d'injures et de sot-
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tises des plus expressives et des mieux prononcées ; mais c'étoità nous à faire la sourde oreille, afin d'obtenir par notre douceur, à un prix honnête, quelques denrées va- lables, en les payant selon le marché conclu à la lueur de leurs lampes mal mouchées, d'envelopper nos achats dans une serviette, les porter chez nous, les y cuire, rôtir ou frire, et les manger en riant de notre situation et de notre manière de vivre; car nul chagrin, nulle tristesse, ne purent jamais être de notre bord. Nous étions jeunes, actifs, remplis de santé, d'espérance, et avides d'acquérir des talents et de l'honneur; avec tout cela Schmidtétoit plus économe et plus prudent que moi, je l'avoue franchement et de bonne foi.
En voilà assez, ce me semble, sur la société et la sépa- ration de deux amis, sauf leur amitié constante.
A présent, il sera question de moi et de mes affaires; d'abord je dirai que pendant le reste de la journée, après le déménagement de Schmidt, nombre de réflexions, même une partie de la nuit suivante, me passèrent par la tête, et principalement sur ma situation équivoque. Le lendemain, en me réveillant, je disois : a Ijuel silence règne autour de moi! resterai-jeici ou non? La chambre délaissée par Schmidt sera bien tôt occupée, sans doute, mais par qui? Peut-être par quelque libertin, tapageur ou autre mauvais sujet; et, d'après mon caractère si peu endurant, quoique bon, a ce que je crois, j'aurai, tôt ou tard, peut-être des altercations désagréables avec de telles espèces de vauriens. Mais le contraire aussi pourroit avoir lieu : un quelqu'un très-aimable, honnête et voisin excel- lent, pourroit également se loger à côté de moi. » Mais, comme ce raisonnement n'étoit fondé que sur de simples suppositions, je devois donc, selon les règles de la pru- dence, examiner quel seroit le meilleur parti à prendre
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dans l'incertitude où je me trouvois; mais, d'après mon mpatience naturelle, je sentois que cet examen m'en- nuyeroit infiniment, et qu'une résolution prompte et ferme me conviendroit mieux. En conséquence, et sans hésiter un instant, je résolus de déloger, et cela dans la journée.
Cette résolution que je venois de prendre étoit-elle bonne en elle-même? J'en étois persuadé, et si bien, que de suite je jetai un peu pêle-mêle dans ma valise tout ce qui composoit ma garde-robe. Elle n'étoit pas aussi riche ni aussi complète que celle d'un usurier de ma connois- sance; mais bonne et propre. Après ce travail, je sortis de la maison, et, passant dans différentes rues toujours la tête en lair, je lisois sur plusieurs portes l'inscription en grands caractères rouges : Chambres garnies à louer. « Voilà qui est bien, » me disois-je en entrant dans une de » ces maisons, qu'occupoit une ancienne fruitière qui, avec affabilité, me fit voir plusieurs chambres; elles étoient les unes et les autres aussi obscures, aussi sales, que misé- rablement meublées. J'en faisois tant soit peu la critique, et j'avois tort, caria vieille, rougie de colère, auroit grincé des dents si elle ne les avoit pas perdues depuis bien du temps; mais cela ne Pempêchoit pas de me dire assez clairement : « Sachez, monsieur, qu'un roi de Corse, qui n'avoit plus de royaume, s'est fort bien accommodé pen- dant plus de huit jours d'une de mes chambres, et vous qui les méprisez toutes ensemble, qu'avez-vous à ré- pondre à cela? Rien ! » Je haussai les épaules et sortis, et, dans la même rue, j'entre dans une maison de belle ap- parence, dont une demoiselle étoit la principale loca- taire : elle me reçut très-gracieusement en me montrant plusieurs chambres qui, pour le moment, n'étoient pas habitées; mais j'y vis du coin de l'œil que dans plusieurs
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cabinets à portes entr'ouvertes, il y avoit des gaillards à contenance hardie et mines effrontées; ils avoient pour voisines des filles aussi sages qu'innocentes; car elles chantoient fort agréablement des chansons lubriques. Tout cela me donnoit des idées, peu favorables de cette maison. Je désirois en être dehors. Un petit mensonge que je faisois à la belle hôtesse me tira d'affaire : elle le crut, et nous nous quittâmes avec politesse. Au sortir de là, j'entrois dans une maison dont l'allée, remplie d'or- dures, me choquoit déjà ; mais, par pure curiosité, jepé- nétrois plus avant où j'y voyois une grande pièce noircie de fumée et salie de tous côtés. C'étoit le logement d'une société de petits ramoneurs de Savoie dont chaque mem- bre avait le bonheur de dormir sur un grabat de paille hachée, à deux sols de loyer par nuit, payé d'avance. Ah ! que je décampai bien vite de cette misérable caverne! En revanche, on me fit voir dans d'autres maisons de beaux appartements, mais plutôt destinés à loger des barons et des lords qu'à héberger un jeune homme qui devoit étudier son art avec constance, seroit-il obligé de vivre de la manière la plus mesquine.
C'étoit en sortant de ces diverses maisons que ma bonne humeur me quittoit. « Gomment, me disois-je, je cours déjà toute la matinée, je monte, je descends tant de différents escaliers, et avec aussi peu de succès que si j'étois resté assis sur une des bornes de la rue! ce n'est- il pas désespérant? Dois-je perdre courage? Non pas! » Enfin, je marche de nouveau, et le hasard me conduisoit dans la rue de l'Observance L, dont bien m'en prit : car j'y trouvois, dans une bonne maison et chez d'honnêtes
1 La première chambre garnie que j'ai occupée à Paris étoit dans cette rue, mais dans une autre maison.
{Note de Wille.)
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gens, une chambre au premier qui me convient si bien, <jue sur-le-champ je la louai en donnant le denier d'usage.
Aussitôt après cette trouvaille, je retourne prompte- ment auprès de mon ancien hôte en lui disant : « Je ne vous dois, monsieur, que huit jours de loyer; mais voici le payement d'un mois en entier que je vous fais, dont, d'après la loi, vous ne pouvez pas m' empêcher de démé- nager dès aujourd'hui. Le bonhomme convint que c'é- toit juste, mais qu'il regrettoit de me perdre. Aussitôt que cette affaire fut terminée, je cherchois au coin de la rue l'Hercule moderne qui avoit fait preuve de la force de ses épaules au déménagement de mon amiSchmidt, et qui vint avec plaisir me servir courageusement, et sur- le-champ il posa sur ses crochets et ma malle et mes li- vres contenus dans un sac, et mes portefeuilles liés les uns contre les autres, et les jeta ainsi chargés sur son dos avec une facilité merveilleuse. J'eus également un bon Savoyard que je chargeois de mes cuivres polis bien enve- loppés et ficelés, ainsi que du tableau que M. Rigaud m avoit confié. Pour ce qui concernoit mes instruments, mes outils et menus objets, je les mettois dans mes po- ches. Le reste, comme estampes, dessins et quelques paperasses de peu d'importance, je m'en chargeai moi- môme. On se mit en marche. J'accompngnois, comme de raison, ceux qui portoient très gaillardement mes pau- vres richesses, et bientôt je me trouvai dans ma nouvelle demeure, où, sans vanité, je fus installé sans bruit et sans acclamation, c'est-a-dire le plus tranquillement du monde, en 1 740.
Mes effets ayant été jetés pêle-mêle sur le plancher de ma chambre, c'étoit donc à moi qu'il étoit réservé à met- tre de l'ordre dans ce désordre. D'abord je commençai par vider ma malle et mes poches de tout ce qu'elles conte-
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noient ; je mis également la main sur les autres objets, et bientôt le tout fut convenablement distribué dans des endroits commodes et choisis pour cela. De cette manière je me trouvois au large et je pouvois être à mon aise dans mes occupations ordinaires, que je devois reprendre le lendemain.
Après ces petits arrangements, j'étois curieux de sa- voir qui pouvoient être en ce moment mes voisins habi- tants de la maison. Et pour m'en instruire je descendis auprès de mes hôtes, où, par hasard, je Irouvai un jeune homme fort affable qui, dans la conversation, m'apprit qu'il cherchoit à devenir bon littérateur et encore meil- leur philosophe s'il étoit possible; il ajoutoit qu'il seroit bien aise de faire connoissance avec moi, d'autant plus qu'il estimoit les artistes et aimoit les arts, qu'il pensoit que nous étions du même âge, et de plus qu'il savoit déjà que nous étions voisins. Je lui donnai la main, et en ce moment nous étions amis. Ce jeune homme étoit M. Diderot1, devenu célèbre par la suite; il occupoit l'entre-sol au-dessous de moi, y possédoit une jolie bi- bliothèque, et me prêloit avec plaisir des livres qui pouvoient m'en faire.
Enfin, après avoir quitté la compagnie, et quoique la journée fût avancée, je ne sortis pas moins pour visiter encore, avant la nuit, quelques-uns de mes amis; car j'a- vois pour manie de ne jamais remettre au lendemain ce que je pouvois faire sur l'heure. En conséquence, je me rendis d'abord et promptement chez mon ami Schmidt, auquel j'annonçois que j'avois changé de domicile, dont il me fit des compliments; ensuite j'allois chez Preisler
1 Diderot dit, dans son Salon de 1765 : « Moi qui ai vécu dans le même grenier avec Preisler, Wille. » (OEnvres de Denis Diderot. Belin, J 81 8 ; t. IV, p. 71.)
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et Sauter, pour leur dire qu'actuellement je me trouvois logé rue de l'Observance, dont ils ne furent que peu étonnés en pensant sans doute que ce n'étoit qu'un effet de mon instabilité ordinaire; cependant ils m'avouèrent qu'eux aussi ils étoient résolus de quitter M. Cars, sans cependant se brouiller avec lui, de se loger, à mon exem- ple, en chambre garnie; que le plus difficile seroit peut- être d'en trouver une de convenable pour eux deux. Cet aveu me parut sincère, aussi leur disois-je qu'il y avoit une chambre à côté de la mienne qui , en ce moment, n'étoit pas occupée, et que je croyois qu'ils feroient fort bien de l'inspecter le plus tôt possible. Ce renseigne- ment leur fit plaisir; elle lendemain ils vinrent, et exa- minèrent la chambre; elle leur convint, firent le marché avec l'hôtesse, et huit jours après ils étoient déjà mes voisins. J'en étois charmé, car c étoient des jeunes gens de bonne humeur, sages, honnêtes et studieux ; de plus ils étoient exactement de mon âge.
La même soirée de 1 emménagement de mes amis, chose importante à l'histoire de ma vie, nous soupâmes ensemble. Je ne ferai pas le détail du nombre des plats et des mets qui couvrirent notre table, ni des espèces de vins qui y furent consommés, quoique très-facile à faire. Je dirai seulement que notre souper étoit simple et si frugal, qu'il nous garantissoit, en dormant, de ces rêves sinistres et effroyables qui doivent être les tourments de ces Lucullus modernes, gloutons et insatiables, quoi- qu'ils soient couchés sur des lits de duvet. La vérité est que nous fûmes sobres, contents et de bonne humeur à ce premier souper de société. Il fut même résolu que nous prendrions, soit en dînant, soit en soupant, nos re- pas constamment ensemble et à la même table.
Le lendemain, en songeant à notre association, je pen-
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sois que toute société, grande ou petite, avoit ou devoit avoir des lois fondées sur la justice, et, pour être respec- tées et observées, consenties par tous les membres de la société. Ce peu de réflexions, je les communiquois âmes amis, en ajoutant que quelque peu" de lois faites pour nous et par nous en société seroient peut-être les vrais moyens, non-seulement à conserver la paix entre nous, mais aussi à fortifier nos égards réciproques. Us applau- dirent à mes idées, et me chargèrent de rédiger les arti- cles d'une telle loi, mais le plus simplement et le plus clairement possible, en se réservant, cependant, le droit de les examiner et d'en faire des observations s'il étoit nécessaire. Cela étoit juste. x\près une telle proposition, je me mis à l'ouvrage, et peu après je mon trois à mes amis les articles suivants que j'avois composés :
Article 1er. Nous mangerons à la même table. Aucun de nous ne doit murmurer si telle ou telle denrée néces- saire à la vie n'y seroil en abondance, ou même y man- queroit absolument: par exemple, quoique peu vraisem- blable qu'il n'y eût pas de pain, faudroit-il faire du bruit pour cela? Non; les gâteaux feuilletés, les biscuits du palais et les meringues à la crème le remplaceront aisé- ment. De même, on ne doit pas être inquiet si les vian- des de boucherie sont rares telles peuvent être suppléées par des dindes aux truffes, des jambons de Mayence, des chapons du Mans, des hures de sanglier, ou, selon la saison, par des perdrix rouges. Si les sardines de Mar- seille, les harengs secs de Hollande, les merluches des îles de Miquelons ne sont pas encore venus, on se jelteroit sur les brochets, les truites, les carpes du Rhin et les an- guilles de la Seine, en ajoutant les excellentes huîtres de Cancale ou les vertes d'Angleterre. Après avoir mangé tant dé belles et bonnes choses, il ('oit être question des vins ,
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el quoique nous ne soyons pas de grands buveurs et que les vins de Suresne, de Brétigny et des environs de Vilry dévoient nous suflîre; mais avec de bons mets il faut aussi de bons vins tels que du cap de Bonne-Espérance, de Malaga, de Chypre, de Madère et du Clos-Vougeot de Bourgogne. Avec tout cela le dessert ne doit jamais man- quer; mais, supposé qu'il n'y eût ni noisettes, ni nèfles, ni poires de martin-sec et autres fruits du pays , dans ce cas, nous mangerions, selon moi, et volontiers, des ana- nas, des olives de Provence, des figues sèches d'Italie, des oranges de Malteet des datlesdu Levant. Et si, pour faire une digestion parfaite, le fromage carré de Ma- rolles seroit introuvable, ceux de Parmesan et de Roque- fort seroient mis à sa place. Ce café moka ne sera pas oublié, il servira au lieu de thés pris très-complétement. J'avoue cependant, et bien sincèrement, que, n'ayant jamais été ni maître d'hôtel, ni chef de cuisine, que j'en ai fait une faule en me taisant sur les salades; mais, comme de telles crudités agréables accompagnent ordi- nairement la rôtisserie que l'usage et le goût leur ont assignés, leur rang à la table ne pouvoit leur être con- testé avec justice. J'ajoute à cet article, qui n'est déjà pas mince, que le sang de nous autres jeunes gens étant assez enflammé, tant par un travail assidu que par les délices d'une table peut-être bien fournie, qu'il seroit dangereux d'ouvrir la porte à toutes espèces de liqueurs. Voici le pourquoi : la Société doit se méfier, selon moi, du bruit de ces trompettes qui publient sans aucune honte que telles liqueurs sont non-seulement délicieuses au goût, mais supérieurement efficaces contre les maux infinis qui affligent si cruellement les pauvres ivrognes goutteux, les gloutons immodérés, les libertins incorri- gibles; queux, comme toute espèce de débauchés en gé-
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néral , savent se servir de ces liqueurs merveilleuses dont les vertus sont connues depuis plus d'une centaine d'années, et que par leur usage ils se guériront eux-mê- mes, et en si peu de jours, et sans se déranger de leurs affaires, qu'ils en seront fort étonnés. Pour moi, je crois qu'heureusement de telles liqueurs, soit par leur goût flatteur, soit par leurs utilités merveilleusement vantées, n'auront jamais d'accès auprès de notre Société. Grâce au ciel, notre bien-être n'en a que faire!
Article 2. Chacun de nous, et à son tour, fera pen- dant une semaine la dépense pour nous tous, et, si par hasard l'argent manquoit à celui qui seroit en charge et qu'il crieroit misère, il ne doit pas être écouté; on lui donneroit seulement, par humanité, le conseil de mettre en gage soit son chapeau bordé, soit sa veste galonnée, et se procurer, par ce moyen, assez d'argent pour finir la semaine très-glorieusement. Le samedi venu, il pré- sentera par écrit les articles de sa dépende en général, dont chacun lui remboursera sa part comme de raison.
Article 3. Le semainier sera également obligé, si quelqu'un frappe à notre porte commune, de l'ouvrir, de répondre à sa demande si elle concerne la Société , ou, s'il désire parler en particulier à quelqu'un de nous, soit pour che l'argent qui lui seroit dû ou d'objets qu'il lui auroit fournis à crédit, ou autres choses aussi secrètes, il doit l'introduire sans délai, et, après une telle entrevue terminée, il doit le reconduire très-poliment et fermer la porte après lui. De cette manière deux de la Société resteront, sauf interruption non prévue , toujours tran- quillement à leurs occupations ordinaires.
Article 4. Il sera permis au semainier d'inviter une fois, pendant sa charge et à sa fantaisie, un ami connu à souper avec nous.
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Article 5. La Société ne donnera jamais, pendant les jours de travail, à dîner à qui que ce soit. Les jeunes ar- tistes doivent constamment s'occuper et ne pas perdre leur temps et leur santé à table. La récréation est bonne, même nécessaire, mais en temps et lieu choisis, et nulle- ment à la commodité des fainéants et autres désœuvrés qui ne connoissent pas la valeur des moments ou ne se soucient pas de les employer utilement comme nous sommes résolus, à ce que je crois, de faire sans cesse.
Article 6. Si quelqu'un de nous casse un meuble que nous aurions acquis en commun pour notre ménage, il le remplacera; s'il lui appartient en propre, il verra ce qu'il auroit à faire.
Article 7. Le soir, après le retour de l'Académie et ensuite d'un souper quelconque, qui d'ordinaire ne sur- charge jamais nos estomacs, l'un de nous lira volontai- rement et à haute voix les gazettes du jour, toujours écrites par des savants aussi politiques, aussi clairvoyants que vrais dans les récits qu'ils nous donnent si généreu- sement pour peu d'argent. Par cette lecture nous sau- rons nettement ce qui se passe hors de la rue de l'Obser- vance, sur tout ce qui se traite dans les cabineîs des souverains de l'Europe, dont les secrels sont toujours merveilleusement mis au grand jour et si joliment déve- loppés, que cela réveillera notre amour pour la politique et les beaux-arts, presque profondément endormi dans l'ombre de nos gîtes rembrunis et toujours mal balayés.
Je pourrois composer et soumeltre à vos révisions un huitième article concernant nos santés; mais, comme nous nous porlons bien, il ne me paroît pas nécessaire. Je dirai seulement, et pour en dire quelque chose, que si l'un ou l'autre de vous deviendroit par hasard incom- modé, il seroit cordialement assisté et soigné par ceux
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de nous qui se portent bien. Qu'aucun guérisseur de profession ne seroit appelé auprès de lui. Les remèdes fort simples que nos grand'mères, d'heureuse mémoire, nous ont si bêtement enseignés lui seront administrés jusqu'à sa parfaite guérison. Je me permets d'ajouter et d'observer que, l'ayant appris de gens instruits, que de tels remèdes de bonnes femmes, reconnus efficaces, ne laissent pas d'être hautement décriés par des gens de l'art, ou se disant tels, comme n'étant que des palliatifs misérables; qu'eux seuls, au contraire, remplis de scien- ces suffisantes pour faire des réformes dans l'art de gué- rir, avoient trouvé juste de mépriser les remèdes des bonnes femmes, comme aussi les préceptes des Hippo- crate, des Gallien, des Boerhave et autres, comme n'étant que des radotages usés de nos jours, en leur opposant des raisonnements lumineux et plus solides, accompagnés de découvertes nouvelles par d'étonnants procédés chimi- ques, souvent répétés, et enfin obtenus par des travaux pénibles, des observations profondes, des dépenses in- croyables et même au détriment de leur santé; et cepen- dant le tout par amour du public et le soulagement de l'humanité souffrante.
Ayant, après ce dernier rapport, qui n'étoit guère de mon sujet, présenté les articles que j'avois composés à la hâte et avec peu de réflexion à mes associés, qui, en les considérant, ne me parurent pas, d'après leurs mines goguenardes, fort enthousiasmés de ma besogne; aussi, et je m'en doutois bien, commencèrent-ils par faire les capables en critiquant le sens et le but des articles sans réserve. «Voici, s'écrièrent-ils, l'article qui concerne notre table; n'est-il pas singulièrement mé- langé? il est trop long et presque inutile. N'est-ce pas se moquer de nous que de nous proposer de la couvrir, i. 7
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selon la saison, des mets les plus rares et des vins les plus précieux et les plus chers, comme si nous étions des richards de naissance et des gourmands de profession? Hélas! dirent-ils en maniant la suite des articles, en voilà de trop courts, là de mal digérés, plus mal présentés et à peu près dignes d'être rayés. » ce Courage! disois-jeen moi- même; mevoilà jolimentpayé de mon travail!» Cependant mes chers amis eurent la complaisance d'ajouter qu'il y avoit des articles qui ne seroient pas mauvais s'ils étoient réduits ou châtiés; mais enfin ils s'aperçurent que je n'étois pas fort édifié de leur critique, quoique en partie je le méritois, et, pour m'adoucir, sans doute, ils proposèrent et soutenoient qu'il falloit absolument laisser cette affaire en suspens, ajoutant que l'usage et Fessay nous feroient connoître ce qu'il seroit utile de conserver ou de changer aux dits articles. Cette propo- sition fut agréée de part et d'autre; cependant cette pe- tite tracasserie n'eut point de suite. Tout devint tranquille dans notre ménage. Les règlements que j'avois proposés ne furent pas mal observés, et les plaisanteries que je m'etois permis de fourrer dans quelques articles ne servi- rent qu'à en faire d'autres selon l'occasion; au reste, cha- cun commençoit à s'occuper de ses propres affaires.
Pour ce qui me regardoit, je m'estimois heureux; j'é- tois jeune, d'une santé parfaite, actif et rempli du dé- sir de me rendre habile dans mon art. Je travaillois tantôt pour Odieuvre, qui payoit peu, mais payoit; tantôt je m'occupois à finir le portrait du duc deBellisle, dont, par de bonnes raisons, la réussite m'imporloit beaucoup et me tenoit au cœur. Mais bientôt une interruption sur- vint. M. Daullé l, graveur de ma connoissance, me
' Jean Daullé, né a Abbeville en 1711, mort à Paris en 17G5, fut reçu membre de l'Académie de peinture en 1742.
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vient voir, me priant de lui être secourable en l'aidant dans la gravure des portraits du prétendant et du duc d'York \ son frère, dont il avoit fait l'entreprise, allé- guant qu'il étoit surchargé d'autres ouvrages. Je consen- tis volontiers à sa demande, plutôt pour saisir l'occasion de m'exercer qu'à gagner de l'argent, quoique je sentisse parfaitement l'utilité et la valeur de ce métal, surtout quand je n'en possédois pas. M. Daullé, lorsqu'il étoit assuré de ma bonne volonté à son égard , m'envoya les tableaux des deux princes, d'après lesquels je travaillois avec tant d'activité, que, dans un laps de temps peu con- sidérable, tout ce qui me concernoit étoit terminé. Mais cette gravure n'étoit ni belle, ni bonne, selon moi, cen'é- toit que la besogne d'un jeune homme qui savoit se ju- ger lui-même, mais qui espéroit mieux faire par la suite. Je dois observer ici que M. Daullé s'étoit réservé la gra- vure des têtes de ces princes; et, les ayant finies, il mit son nom sur des planches ainsi fagotées, et dont je pou- voir être jaloux. M. Daullé m'avoit payé, j'en étois con- tent; il le fut également par les princes (j'en étois content, il le fut également); il devoit l'être à plus fortes raisons.
Après cette affaire, aussitôt oubliée que terminée, je reprends mes propres travaux, mais je fus encore une fois dérangé. M. Daullé revint de nouveau, me propo- sant un autre ouvrage, que je refusai honnêtement d'en- treprendre; mais, après quelques contestations et des paroles gracieuses et flatteuses qu'il me prodiguoit, je consentis enfin de le seconder. 11 étoit question du por- trait de M. Maupertuis2, que M. Daullé s'étoit engagé
1 Ces deux portraits in-fol. ne paraissent pas avoir été terminés, car les épreuves que nous en avons rencontrées sont toujours avant la lettre.
2 Ce portrait a été terminé par Daullé en 1751. Il est gravé d"après une peinture de R. Tournière.
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de graver. Ce savant, de retour de son voyage du pôie arctique, où i\ avoit été occupé à mesurer la terre s'étoit fait peindre habillé et complètement vêtu de peaux d'ani- maux selon le costume et la nécessité des très-misérables Lapons, habitants de ces régions aussi froides que reculées de notre globe. Ce tableau me fut remis et me servit à graver les parties pour lesquelles je m'étois engagé, et dont M. Daullé me parut aussi content que je l'élois peu.
Tant d'occupations ne m'empêchoient pas de sortir quelquefois de la maison, soit pour rendre mes devoirs à des personnes respectables qui avoient de l'amitié pour moi, soit pour visiter des amis que j'estimois et qui m'estimèrent de même. Dans une telle intention je sortis un jour, et par le plus grand des hasards je me trouve exactement nez à nez avec le très-honoré usurier qui m'a- voit prêté quelque peu d'argent sur des médailles; il s'arrête, me regarde, et, sans aucune salutation, me dit d'une voix aigrement dure: « Vous voilà donc, monsieur! ce n'est-il pas bien vilain à vous de m'avoir oublié? Avez- vous mis le pied chez moi depuis que j'eus la générosité de vous avancer une jolie somme? Non, vous n'avez même pas daigné me payer les intérêts convenus entre nous, ni songé à retirer le nantissement que j'ai entre les mains.» Après ces reproches, il soupiroitet s'écrioit d'une manière lamentable : « Hélas! quelle sottise que de prê- ter de l'argent à déjeunes étourdis, quelle sottise, hélas! » Cette exclamation judaïque me choquoit si sensiblement, que, sans m'effrayer, je dis assez brusquement à ce mon- sieur :« Eccoutez ; votre désolation vis-à-vis de moi est très-superflue, car je me sens généreux à votre égard; écoutez encore : restez le possesseur absolu et même sans honte de mes médailles, d'autant plus que j'en pos-
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sède en ce moment et des plus riches et des plus belles. » Et sur-le-champ je lui tournois le dos. Après cela il pa- rut que mon usurier avoit fait des réflexions en se di- sant : « Encore de bonnes médailles entre les mains de ce jeune homme, espérons que tôt ou tard elles seront dans les nôtres. Voyons, flattons-le; il me paroît sans expé- rience et sans souci; soyons effronté, mais sage à notre manière! » Effectivement, il courut après moi, me tirant avec une timidité apparente par la manche en me disant d'unevoix doucereuse et basse : «Eh! mon cher monsieur, ne vous fâchez donc pas contre moi; nous ne nous som- mes certainement pas bien entendus; expliquons-nous; soyons en garde contre la promptitude et Terreur de l'es- prit; adoptons plutôt les sentiments tranquillement ré- fléchis d'un cœur véritablement juste et bon. Oublions le passé, comme il convient à des hommes bien nés, rem- plis d'honneur et d'humanité, dont la satisfaction n'est complète que lorsqu'ils trouvent l'occasion de secourir leurs semblables dans des nécessités urgentes ou déses- pérées; car, monsieur, continua-t-il, si par la suite vous avez besoin de mon assistance, ne vous gênez pas, je vous en supplie, car je suis bon, juste et accommodant, daignez vous en souvenir. » Le verbiage de cet homme me parut rempli de malice et de fausseté; les reproches qu'il m'avoit adressés, les éloges qu'il se donnoit, les offres qu'il me faisoit, tout cela, en un mot, m'indisposoit si bien contrelui, que je lui disois d'un air riant et moqueur: « Puisque vous êtes si serviable, allez donc, mon maître, chez un juif très-bien circoncis, nommé Habacue Isas- char, ancien delà synagogue d'Avignon, d'où il a décampé comme n'y ayant fait qu'une certaine banqueroute frauduleuse avec quelques autres méfaits de peu d'impor- tance, et qui, selon la voix publique, se trouve actuelle-
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ment ici pour y faire des emprunts considérables, basés sur sa bonne foi si connue dans le commerce, afin de se mettre en état de faire un négoce des plus solides en payant exactement tous ses créanciers de leurs capitaux exigibles, comme aussi les intérêts échus sans aucun re- tard, y compris les lettres de change dûment endossées par des banquiers ou négociants connus et solides. Allez donc voir ce bon juif, vous dis-je; prétez-lui une forfe somme, il vous promettra (étant pressé d'aller plus loin) certainement les trente pour cent par mois que vous prenez ordinairement, et pas plus, et cela sera fort hon- nête de part et d'autre, et, si vous vous arrangez sur ce pied avec ce bon emprunteur, je vous en ferai mes com- pliments, ça sera même la seule chose que je pourrai faire pour conserver votre chère amitié et votre belle connoissance. » D'après ce conseil ce brave homme branla la tête, serra les fesses et décampa, de crainte queparson imprudence et par mon discours, hautement prononcé en pleine rue, il ne fût signalé comme peste publique.
C'étoit ainsi que se terminoit ma discussion, aussi en- nuyeuse que ridicule, avec un juif nullement circoncis selon la loi de Moïse, mais en risque de l'être tôt ou tard, aux dépens de ses oreilles, d'une manière arbitraire, par quelqu'une de ses dupes.
Aussitôt que j'étois rentré au logis, je contai à mes amis, avides de nouvelles, que j'avois eu une rencontre bien singulière, suivie d'une discussion assez plaisante avec un individu tant soit peu de ma connoissance et qui, dans ses promenades, nes'occupoit spécialement que d'offrir de l'argent à ceux qu'il rencontroit et qu'il soup- çonnoit en être dépourvus; à condition cependant, car il falloit tout dire, d'un certain intérêt consenti de part et d'autre, et même, comme de raison, des sûretés suffi-
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santés et palpables, déposées avec confiance en Ire ses mains aussi pures que secourables.
Que ce digne homme, malgré de telles conditions, un peu rudes, éloit souvent en tel jour, ou en telle époque, tout en nage à force d'ouvrir et de fermer son coffre-fort, qui, sans beaucoup d'intervalle, se trouvoit souvent as- siégé, par différents détachements d'affamés d'argent. Tels étoient, par exemple, de jeunes étourdis, lâchés trop tôt