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LE

CABINET SECRET

DE

L'HISTOIRE

Docteur CABANES

LE

Cabinet Secret

de l'Histoire

Nouvelle Edition, revue et très augmentée

QUATRIÈME SÉRIE

Avec sept gravures hors texte

PARIS

DORBON aîné, Éditeur 53 fer, quai des grand s-augustins

1905

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OCT -4 1966

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LE

CABINET SECRET DE L'HISTOIRE

(quatrième série)

LE MEDECIN DE LOUIS XI

I

Si la flânerie ou la curiosité eussent porté vos pas, il y a quelques années, rue Saint- André-des-Arts, près de cette cour du Commerce si riche en souve- nirs révolutionnaires ^, vos regards auraient été arrê- tés par un bâtiment d'une architecture sobre, d'une simplicité voulue, dont on achevait en hâte la cons- truction. Vous informiez-vous , on vous répondait qu'il allait bientôt s'élever sur cet emplacement un lycée de jeunes filles, qui devait porter le nom du Cygne de Cambrai : le Lycée Fénelon. Poussiez- vous plus avant votre enquête, toute une époque disparue surgissait en une évocation lointaine.

' V. Chronique médicale, 15 décembre 1904, p. 810, et 15 janvier 1905, p. 62.

iv-1

2 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Nous reportant par la pensée à quatre siècles en arrière, essayons de reconstituer, avec la patience d'un archéologue, ce coin du vieux Paris, menacé de disparaître sous le pic des démolisseurs.

Dans ce qu'on nomme, au quinzième siècle, le fau- bourg Saint-Germain, dessinons un carré irrégu- lier, limité par les rues des Fossés-Saint-Germain, de rÉcole-de-Médecine, du Paon, de l'Éperon et de Saint-André-des-Arcs. Une ruelle longue, étroite, appelée la « cour de Rouen », coupe diagonalement, en deux parties à peu près égales, ce carré irré- gulier. Dans la partie du carré adossée à la rue du Paon, se trouve «l'hôtel de l'Archevêque de Rouen ». Dans la partie touchant à la rue Saint-André-des- Arcs, s'étendent à perte de vue des jardins, des prairies marécageuses, des masures qui tombent en ruines. C'est tout ce pâté qu'on désigne sous le nom de « Séjour de Navarre».

Après avoir été l'apanage de la couronne pen- dant des années, le Séjour de Navarre est passé entre les maias de Louis XII, alors duc d'Orléans.

A la veille de partir pour son expédition de Bre- tagne, le jeune duc, qui fait flèche de tout bois, a vendu l'hôtel de ses pères. Les acquéreurs nous sont aujour- d'hui connus : c'est un conseiller au Parlement, Guil- laume Ruzé ; un correcteur de la Chambre des Comp- tes, Nicolle Viole, sieur de Noizeau. Un avocat au Parlement, Jean Huraut, a acquis le troisième lot,

LE MEDECIN DE LOUIS XI O

dont il ne tarde pas à se débarrasser, le 27 janvier l/l89, en faveur de Jacques Goitier, naguère encore premier médecin de Louis XI et son conseiller in- time.

Coitier, que les historiens ont tour à tour appelé Coiciier\ Coittier, Coiier, Coctier^ et enfin Collier^ s'est retiré là, tout au bout de la ville, contre les remparts, après fortune faite. Ce n'est pas, comme le veut une légende longtemps acceptée, pour fuir la colère du monarque, qu'il a pris sa retraite. Le cour- roux de Louis XI n'est plus redoutable : le roi est mort depuis six ans, quand Coitier est devenu l'ac- quéreur des terrains situés vis-à-vis la poterne de Bucy, touchant presque le rempart de Philippe-Au- guste.

A peine le nouveau propriétaire est-il entré en pos- session, que les ouvriers se sont mis à l'œuvre. En quelques mois, se sont élevés deux corps d'hôtel, un mur de façade crénelé, et derrière le mur une galerie close, portée sur piliers, telle qu'on en voyait fré- quemment dans les demeures seigneuriales du moyen âge.

A l'angle formé par la réunion des deux corps de bâtiment se trouvent : une cour enfermant un escalier en forme de vis ; un ensemble de constructions dispa- rates ; un petit corps d'hôtel.

Une deuxième cour possède en son milieu un puits, qui mérite quelques lignes de description. Ce puits,

4 1-E CABINET SECRET DE L HISTOIRE

qui se voyait encore en ces dernières années, était plu- tôt une citerne à margelle basse, sur laquelle figurait une tête de dauphin.

N'oublions pas de mentionner deux jardins, un jar- din d'agrément et un jardin fruitier, et une chapelle gothique. Au-dessus de la porte principale, donnant sur la rue Saint-André-des-Arcs, Coitier avait fait graver un éléphant, portant sur son dos une tour.

Sur une tourelle, au-dessus d'une porte donnant accès à un escalier, on avait sculpté un blason, dans le champ duquel avait été représenté un arbre chargé de fruits, un oranger ou un abricotier*, et desimages de la Vierge, de saint Jacques et de saint Nicolas, avec cette inscription, en lettres incluses les unes dans les autres, ainsi qu'on l'observe communément dans les écritures des rois de la première et de la deuxième races :

Jacobus Collier

Miles et consiliarus

Ac vice prseses camerse compolorum

1 Pour ne pas faire mentir la légende, qui veut que Coitier ait voulu faire un jeu de mots, une sorte d'enseigne de rébus, nous adoptons la ver- sion de l'abricotier.

A r.A5ri Cotier signifiait que le médecin s'estimait beureux d'être retiré, comme le sage, à l'abri de toutes les tracasseries importunes. Mais il est plus vraisemblable qu'il s'agissait d'un oranger, l'oranger « arraché d'or » se trouvant dans les armes de l'archiâtre.

LE MÉDECIN DE LOUIS XI ï>

Parisiensis,

Aream emil el in ea sedificauil

Anno M.CCCC.XC.

Le manoir de Goitier, connu sous le nom de « Mai- son de l'Éléphant », ne fut démoli qu'en 1739. Il oc- cupait l'emplacement des n''^ M, 49, 51 et 53 de la rue Saint- André-des- Arcs ^ En 17ZiO, l'hôtel de l'archiâtre royal fut remplacé par des maisons dépourvues de caractère, en dépitdes protestations des journalistes de l'époque contre cet acte de vandalisme.

Goitier vécut près de quinze ans dans la Maison de l'Éléphant, accablé d'honneurs et de dignités, jouissant en paix des biens qu'il avait amassés. Il ne se contenta pas d'avoir un hôtel à la ville, il voulut avoir une maison de campagne. A quelques por- tées de fusil de la forêt de Bondy, près de l'ab- baye célèbre de Livry, existait une ancienne châtelle- nie, la seigneurie d'Aulnay : il en fit l'acquisition moyennant plus de 3.000 écus d'or. Gette seigneurie comprenait : un château avec pont-levis, un manoir situé dans la basse-cour du château, deux étangs, deux moulins à eau, une garenne, sans compter les

* La traduction de cette inscription est la suivante :

«Jacques Coitier, chevalier, conseiller du roi, vice-président de la Chambre des Comptes, a acheté ce terrain et y a fait bâtir cet édifice l'an 1490. »

* Coïncidence à signaler : c'est dans la maison portant le n" 53 de la rue Saint-André-des-Arts, que mourut Orfila, le 12 mars 1853.

6 LE CABINET SECRET DE L'hISTOIRE

arpents de terre, de prairies et de bois, qui en fai- saient un des plus beaux domaines des environs de Paris.

Coitier pouvait, s'il lui en prenait fantaisie, jouer au seigneur dans ses terres. La châtellenie jouissait, en effet, de droits et prérogatives incontestables : droits de voirie, droits de geôles et prisons, droits de greffe et de tabellionnage ; droits de fourches pa- tibulaires, droits de haute, moyenne et basse jus- tice. En usa-t-il jamais, c'est ce que l'histoire a né- gligé de nous apprendre. Si Louis XI eût vécu, les paysans auraient sans doute subi le sort des serfs du temps jadis, et on aurait vu renaître sur ce coin de terre les pratiques féodales. Mais Coitier n'était plus en faveur à la cour et Louis XII, pas plus que Charles VIII, n'étaient disposés à servir son ambition.

A la mort de Louis XI, le médecin bourguignon avait perdu sa charge de premier médecin, celle de président des Comptes et n'avait qu'à de hautes influences d'être rétabli dans les fonctions secondaires de vice-président. On voulait bien toutefois avoir égard « aux grands, agréables services que iceluy conseiller, maître Jacques de Coitier, a fait à nostre seigneur et père, durant sa maladie », comme disait la charte de Charles VIII, charte que Louis XII con- firmait plus tard, « à cause de la grande estime et parfaite confiance » qu'il avait en son « amé et féal » Jacques Coitier.

LE MÉDECIN DE LOUIS XI

Assurément ce n'était pas une disgrâce, mais quel- que chose d'approchant, pour qui connaît l'extraordi- naire carrière poursuivie sous le règne précédent par ce médecin sans scrupules, qu'un roi pusillanime comblait de libéralités, pensant éloigner ainsi la mort qu'il redoutait ^

II

En avait-il exercé un ascendant sur ce monarque soupçonneux, redouté de tous ceux qui l'appro- chaient, et qui se pliait docilement à toutes ses exi- gences, si hautaines et si impérieuses qu'elles fussent? Comment un médecin de village était-il devenu le di- recteur de la santé d'un souverain défiant entre tous ? Comment avait-il réussi à gagner sa con- fiance ? Autant d'énigmes qu'on n'a pas encore tirées

au clair.

On ignore non seulement la date de la naissance de Coitier, mais on ignore tout de son enfance et de ses premières années "^ On sait seulement qu'il naquit

* Charles VIII, en monlanl sur le trône, avait emprunté à Coitier la somme considérable de 23.100 livres soit environ 193.000 francs de notre monnaie. Le roi de France, après avoir attendu quatorze ans pour faire honneur à sa signature, finit par s'exécuter.

* Ce que nous savons de Coitier nous le tenons, pour une bonne part, du docteur Chereau, qui a publié, sur le médecin de Louis XI, une

8 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

en Franche-Comté, à Poligny, et qu'il appartenait à une famille honorable, possédant même une certaine aisance. On chercherait vainement, dans les registres de la Faculté de Paris ou de Montpellier, la trace de son passage. Peut-être, mais ce n'est qu'une conjec- ture, prit-il ses grades à l'Université de Dôle, il avait été remarqué par Philippe, duc de Savoie, qui se l'attacha comme médecin.

A en croire Louis Guyon, ce fut le duc de Savoie qui le présenta à Louis XI et le fit agréer par le roi, vers ililO. Il eut tôt fait de persuader à ce prince qu'il avait été jusque-là maltraité ; que ses médecins habituels n'entendaient rien à sa maladie ; qu'il avait soigneusement étudié son cas et que, seul, il en vien- drait à bout. Pour achever de le convaincre, il ne craignit pas de lui parler sur un ton de brutalité, auquel le roi n'était guère accoutumé. Il lui était si rude, écrit Comynes, « que l'on ne dirait point à un valet les outrageuses paroles qu'il lui disait ». Et s'il le voyait se regimber, il lui répliquait audacieuse- ment : <( Je scay bien qu'un matin vous m'envoyerez comme vous faictes d'autres, mais par la... (un grand

étude très documentée, dans l'Union médicale (1861 et 1862), étude que nous avons considérablement élaguer. Cette étude a été reprise par le môme auteur dans le Bulletin de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts de Poligny, année 1861, pp. 33-43, 57-64 et 81-89 (tiré à part, Poligny, 1881, in-8). Voir aussi dans le même recueil, année 1868, p. 10-11, les « lettres de naturalité de J. Coitier, par Louis XI (1473).

LE MÉDECLN DE LOUIS XI 9

serment qu'il jurait), vous ne vivrez point huict jours après ». Et, par crainte de la mort, le roi accordait tout ce que son médecin sollicitait et Dieu sait s'il

avait les dents longues !

III

C'est d'abord la place de « clerc ordinaire » de la Chambre des Comptes que Coitier réclame, place qui lui rapportera 9 francs environ par jour, a sans compter des droits de robes, de manteaux, de gants, de manchons, de chapeaux, de bonnets, de harnais, de housses, de chevaux, d'huis, de canifs, d'écritoirs, etc. » Il devient le vice-président de cette même Chambre, à la mort du titulaire de cette charge, au bout de trois ans^

' Antoine Riboteau, commis par le roi pour faire le paiement d'une demi-année des Francs-Archers de Champagne, qui étaient sous le com- mandement de Baudricourt, capitaine-général, n'avait pas rendu compte de sa gestion, et redevait au roi une somme assez considérable.

Louis XI fit donner ordre à la Chambre des Comptes, le 24 juin 1480, de faire rechercher Riboteau, et de le forcer à restituer les sommes dont il était détenteur. Le monarque saisit cette occasion pour faire un présent à son médecin, vice-président des Comptes : il garda pour lui la moitié des sommes que devait rendre le payeur des Francs-Archers, et donna l'autre moitié à Coitier.

Un peu plus tard, Louis fait don à Coitier de tout le droit que Jean Cauchon, parent de l'évéque de Beauvais, avait sur les biens de certains Anglais, ainsi que des biens mêmes du juge de Jeanne d'Arc, mort, comme on le sait, en 14'f3, et jeté à la voirie (t/nion médica/e, 5 sep- tembre 1861).

10 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Au bout d'une nouvelle période de trois ans, « par considération de bons, agréables et continuels ser- vices », le roi donne à son médecin les revenus du château de Civray.

Un peu plus tard, par lettres patentes datées de Lyon, Coitier reçoit le château et la seigneurie de Rouvres, avec toutes ses dépendances. Puis c'est la châtellenie de Poissy, qui lui échoit à titre de dota- tion; en plus, une maison située dans la basse-cour du château de Plessis-du-Parc, résidence favorite de Louis XL

Son ambition ne connaît dès lors plus de bornes. Ce qu'il ne peut obtenir par la ruse, il l'aura par la violence. La délation, les accusations mensongères, tous les moyens lui sont bons.

Un même personnage, JeandeLadriesche, a le titre de bailli ou concierge du palais du roi et celui de pré- sident des Comptes ^ : il n'aura pas de cesse qu'il ne l'ait fait destituer.

L'emploi de bailli, outre des appointements fixes de L200 livres (39.000 fr.), donne des avantages considérables. Le bailli a justice basse et moyenne; il a seul le droit de donner et d'ôter les places aux merciers, sans compter une foule d'autres privilèges non moins productifs. Il est entendu que Coitier

Le président et même le vice-président des Comptes furent appelés à contre-signer la plupart des ordonnances des rois de France, même des actes politiques plus importants, tels que traités de paix et d'alliances, etc.

LE MÉDECIN DE LOUIS XI H

touchera les bénéfices que lui rapportent ses fonc- tions, sans les exercer. L^état de l'auguste malade réclame sa présence constante auprès de lui, et c'est le souverain lui-même qui l'a dispensé de remplir les devoirs de ses charges.

Comme s'il redoutait de voirie roi mourir avant que son rêve ne fût réalisé, il s'empresse de lui faire signer les actes qui le mettent en possession des domaines de Poligny et de Grimont, dans son propre pays ' ; des châtellenies de Brazay et de Saint Jean- de-Losne ; d'une maison à Dijon, que Louis XI paie sur sa cassette, et d'autres cadeaux d'une valeur

i Pour rehausser encore la valeur de ce splendide présent, et faire dignement succéder l'archiâtre royal aux Gérard de Rossillon, aux Othon, aux Renaud, aux Guillaume le Grand, etc., Louis voulut que Coilier vint lui-même faire hommage accoutumé, c'est-à-dire une espèce de soumis- sion et de reconnaissance, que le vassal faisait au seigneur du fief domi- nant, pour lui marquer par « qu'il était son homme », comme on disait alors, et lui jurer une entière fidélité.La comédie se joua pleine et entière entre le roi et son médecin. Le 20 février 1483, Coiticr, introduit en grande cérémonie dans une des salles du Palais-Royal, se mit à genoux devant le monarque, la tête nue, les mains jointes, entre celles de son seigneur couronné, sans ceinture ni épée, et débita les termes accoutumés de l'hommage du vassal envers son souverain :

. Je deviens votre homme et vous promets féauté dorénavant, comme à mon seigneur, envers tous hommes (qui puissent vivre et mourir) en telle redevance comme le flef le porte. »

Cela fait, Coitier baisa Louis XI sur la joue ; Louis XI baisa Coitier sur la bouche {osculum fidei), et tout fut dit. Coitier était seigneur de Poligny, et lui, vassal du roi, eut à son tour des vassaux qui lui rendi- rent aussi foi et hommage (Docteur Chereac).

12 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

inférieure. Il est juste d'ajouter que, s'il ne s'oublie pas, il pense aussi à sa famille. Un de ses neveux, Pierre de Vercey, chanoine de Bayeux, est nommé, sans coup férir, grâce à lui, évêque d'Amiens.

IV

C'est l'époque le roi est tombé dans un tel état de dépression intellectuelle et d'affaiblissement phy- sique, qu'il ne sait plus rien refuser à l'ambition, jamais assouvie, de son médecin.

En l/i81, après une attaque d'apoplexie, survenue comme il sortait de table, le roi a presque perdu l'usage de la parole \ Dès ce moment, il passe par des alternatives d'amélioration et de rechutes succes- sives ; il se croit entouré de dangers imaginaires, fait murer son château de Plessis d'une véritable enceinte de fer.

Un jour, il se figure que son corps exhale une odeur infecte et il s'inonde de parfums des pieds à la tête. Une autre fois, il s'avise que la musique le soulagera et les joueurs sont aussitôt comman- dés pour l'égayer. Privé de la chasse, une de ses distractions, il prend plaisir à faire chasser par ses chiens, dans ses appartements, des rats et des souris.

* Sur cet incident morbide elles autres maladies de Louis XI, voir nos Morts mystérieuses de l'Histoire, chapitre Louis XI.

LE MÉDECIN DE LOUIS XI l3

Il consulte charlatans et devins, a recours à tous les remèdes naturels et surnaturels, se fait apporter la sainte ampoule de Reims \ va jusqu'à se faire envoyer des reliques par le sultan.

On équipe deux navires pour aller quérir « quelque chose pour la santé du roi ». Quelque chose, une drogue exotique apparemment, dont on attendait les meilleurs effets.

On mande d'Allemagne un chirurgien du nom de Sixte ■'. On fait venir un médecin en renom de Reims,

' Voici la lettre qu'il écrivit, à cette occasion, à l'abbé de Saint-Rémy de Reims :

« De par le Roy.

« Cher et bien-aimé, nous avons vu les lettres que vous avez escript, et sçavons très-bon gré de la belle messe et des prières que vous et vos religieux avez fait et faites pour nous.

« Nous vouldrions bien, s'il se pouvoij, faire, avoir une petite goutte de la sainte ampoulle. Et pour ce, nous vous prions que vous advisiez et enquerres s'il se pourroit faire d'en tirer un peu de la fiole elle est, sans péché n\- danger. Et si ainsi est qu'on le puisse faire, vous-mesmes rapportez-nous-en en quelque part que nous soyions. Car plus grand plai- sir ne nous pourriez faire. Mais à tous vous prie que vous advisiez bien comment il se pourra faire.

« Donné à Saint-Laurent-de-la-Roche, le 17 d'avril (1483).

« Signé : Loys. » Et au-dessous : « Parent. »

La précieuse gouttelette fut, en effet, apportée à Sa Majesté, et, le 30 juillet suivant, la cour du Parlement se rendait, à cheval, jusqu'à Saint-Antoine-des-Champs. se trouvait l'ampoule renfermée dans une petite « capse » recouverte d'un drap d'or. A. Ch. (Éphémérides médi- cales, de l'Union médicale, 17 avril 1873).

* Ce chirurgien ayant amélioré l'état du monarque, fut fait chevalier

l4 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Gérard Cochet, une matrone ou sirurgienne, Guille- mette Duluys. Et tout cela ne sert de rien, et tout cela n'empêche pas le roi, comme dit Comynes, de passer « par les autres sont passés ».

En dépit des chirurgiens et apothicaires \ Louis XI mourait le 30 août 1483. Son médecin devait lui sur- vivre vingt-deux ans : il ne succomba, en effet, que le 29 octobre 1506.

Comme il a, dans sa vie, beaucoup péché, Coitier, arrivé aux portes de l'éternité, ne songe plus qu'à racheter ses fautes passées. Deux églises, seize con- grégations participent à ses libéralités posthumes. Tous ses filleuls, et ils étaient en nombre ; des pau-

conseiller, et reçut en don, le 3 juillet 1483, les magnifiques hôtels de Paris, de Flandre, d'Artois et de Bourgogne, que Marguerite, héritière des comtes de Flandre et d'Artois, avait apportés en dot à Philippe de France, quatrième fils du roi Jean. Sixte reçut encore la Seigneurie de Conflans, près Paris, seigneurie que Louis XI avait déjà donnée, deux ans auparavant, à Jean de Saint-Omer, mais qu'il en déposséda pour récompenser le chirurgien allemand {Union médicale, 19 septembre 1861). ' Et nous devons ajouter des astrologues, car il avait à son service des médecins astrologiens, dont les noms ont été conservés, ainsi que les indications des honoraires dont les gratifiait le roi. (V. les Archives historiques, artistiques et littéraires, t. I", 1889-1890, p. 362-364, et aussi VUnion médicale, 1862, n" 98.) Sur les autres médecins de Louis XI, cf. l'Union médicale, 1862, n" 110 et 125.

LE MÉDECIN DE LOUIS XI l5

vres orphelines en âge d'être mariées ; ses amis, ses serviteurs, touchent leur part d'héritage ; seuls, deux fils, nés d'un amour illicite, ne sont pas couchés sur son testament, bien qu'ils eussent été légitimés par le roi.

Pour couronner son œuvre de bien, le pécheur repenti demanda à être inhumé dans la chapelle Saint-Nicolas de l'église Saint-André-des-Arcs, qui devint dès lors la chapelle des Coitier.

Enfin, par son testament, Coitier léguait sa biblio- thèque au chapitre de Poligny ^, et fondait, dans l'église de ce lieu, une messe quotidienne à perpétuité pour le salut de son âme.

En devenant vieux le diable s'était fait ermite.

* On a voulu faire de Coitier un Berrichon, parce qu'il existe, à deux lieues du Blanc, une commune du nom de Pouligny, autrefois Poligny. et que, d'autre part, Coitier avait légué aux Pères Augustins du Blanc, en Berry, une somme importante ; mais les actes authentiques, exhumés par Chereau, détruisent cette assertion, qui a été, du reste, abandonnée sans difficulté par celui qui l'avait émise {Comptes rendus des travaux de la Société du Berry, 1862-1863, p. 248 et suiv.).

LE MÉDECIN DE RICHELIEU. LA MALADIE DU CARDINAL.

I

« 11 serait intéressant de rechercher quel usage ont fait, non seulement de leur influence mais de ce droit de vie et de mort qu'ils ont eu sur leurs sem- blables, les médecins appelés à donner des soins aux hommes qui ont joué un rôle dans l'histoire K » 11 y a là, en effet, des horizons insoupçonnés à découvrir pour lepsycho-pathologiste. Comme le confesseur, le médecin a été souvent le dépositaire de secrets ter- ribles, parfois l'instrument de manœuvres criminelles, qu'il a pu dissimuler sous le couvert mensonger de la science. Dans d'autres circonstances, les médecins ont rendu des services éminents, réclamés par la politique ou les intérêts des personnages auxquels ils ont été attachés : on trouve, dans l'histoire, les noms de Mi- ron lié à celui de Catherine de Médicis, dont il fut le confident; comme Louis de Bourges l'avait été de

* h'Histoive et la Philosophie dans leurs rapports avec la médecine, par le docteur G. Sauckrotte (Paris, V. Masson, 1863, p. 111).

LE MÉDECIN DE RICHELIEU I7

François F; comme Vautier lo fut d'Anne d'Au- triche; Gitoys, du cardinal de Richelieu.

Citoys naquit à Poitiers en 1572. A 23 ans, bache- lier en médecine de l'école de Montpellier, il se fai- sait recevoir bachelier de la Faculté de Poitiers (18 décembre 1595). Le 6 mai suivant, il était candi- dat à la licence. Les 25 et 26 octobre de cette même année, « après un examen rigoureux » cet examen consistait à prendre au hasard unpassaged'Hippocrate ou de Galien, sur lequel le candidat devait répondre après vingt-quatre heures de réflexion Citoys était reconnu capable de recevoir le degré de licencié.

La Faculté lui avait accordé, par faveur spéciale, la dispense de deux ans d'études et de deux examens publics. Le 12 novembre, le nouveau gradué était conduit par le doyen dans l'église Saint-Hilaire, de Poitiers, « pour recevoir la bénédiction apostolique de Maître Antoine Baron, vice-chancelier de cette Université, qui lui a donné la licence, permission et bénédiction accoutumées ». Deux jours après, le doyen et les Régents de la Faculté, après avoir fait prêter serment à l'impétrant « de garder et observer tous les articles contenus es statuts de la dite Faculté, con- cernant la licence », l'ont reçu et approuvé licencié et lui ont délivré « les lettres signées de chacun d'eux, scellées du sceau de la Faculté et contresignées du sceau du doyen* ».

< Histoire de iancienne Faculté de médecine de Poitiers (1431-1793), par

iv-2

l8 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Citoys est reçu docteur le 19 janvier 1598 ; en 1609, il fait partie de la délégation de professeurs, convo- qués par le bedeau pour conduire l'aspirant au docto- rat François Pidoux un aïeul de La Fontaine ^ à la cathédrale.

Tous les docteurs-régents ont « la chappe rouge, le chaperon fourré et le bonnet carré, orné du flot d'or », insignes de leur dignité. Maître François Pi- doux, seul, est revêtu de la chappe, du chaperon et du bonnet «sans flot», qui le distingue de ses maîtres. Citoys a été désigné pour lui conférer le bonnet, l'anneau, le livre et les autres insignes du doctorat.

Citoys conquit rapidement un renom de savant médecin et de bel-esprit. « Qu'on se batte désormais d'estoc et de taille, écrit un de ses panégyristes ; Citoys guérira tout et vite : hic cilô Ciiosius qui medeatur erit ». Dès 1605, Scévole de Sainte-Marthe parlait de lui comme d'un génie cultivé, qui ferait honneur à sa patrie, à laquelle il promet « mille Hippocrates en lui seul ».

Toutes ces qualités devaient plaire à Richelieu, qui tenait à avoir auprès de lui un homme assez versé dans son art pour lui donner des soins éclairés et capable, d'autre part, de dissiper son hypocondrie.

le docteur Jean Jablonski, médecin de l'Hôtel-Dieu (parue en feuille- ton, dans \c Républicain, de Poitiers, vers 1897, et qui nous a été commu- niquée par l'auteur en février 1898). Cf. Chronique médicale, 1" avril 1898.

LE MÉDECIN DE RICHELIEU I9

On sait que Gitoys remplit à merveille les desseins du cardinal ; la meilleure preuve en est que celui-ci garda son médecin auprès de lui jusqu'à sa mort, c'est- à-dire pendant plus de trente ans.

Citoys était entré au service de Richelieu en 1609 ^ Il fut non seulement son médecin, mais son secrétaire : beaucoup de dépêches sont signées de sa main. Le cardinal occupait un autre secrétaire, du nom de Charpentier. Gitoys figure, en outre, sur l'état des gages des domestiques du cardinal pour 1626*. Il ne paraît pas avoir abusé de sa situation. Nous n'avons trouvé qu'une mention de l'interven- tion du cardinal en faveur du personnage chargé de veiller sur sa précieuse santé : en 16/il, Richelieu s'interpose pour qu'on maintienne Gitoys à la mairie de Poitiers. La mairie de Poitiers était alors élec- tive. De par sa charge, le maire obtenait le titre et le privilège de noblesse^. On voulait déposséder Citoys de ce privilège. Richelieu écrivit alors ce billet, conservé dans sa Correspondance :

Mon petit médecin m'importune de telle sorte que sa mélancolie, sa triste flgure et sa raison me font... vous prier, par ce billet, de trouver quelque repli en son affaire par

' D'AvENEL, Correspondance de Richelieu (Documents inédits de l'Histoire de France), t. I, p. 88. * Revue historique et nobiliaire, 1870-71, p. 459. » BouLLAiNViLLiERS, Êlat de France, t, II, p. 98, édit n-f".

aO LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

lequel il puisse avoir contentement; car si ce petit bon homme perd sa noblesse, il perdra l'usage de la raison et la vie qui est nécessaire à la conservation de la mienne.

Poète facile autant qu'adroit courtisan, Gitoys avait réussi à plaire à son illustre client. Il faisait des vers pour distraire Son Éminence, qu'il savait amuser par sa conversation pleine d'agrément. On n'a pas oublié comment il fît rentrer en grâce auprès de Richelieu Boisrobert, qui servait de bouffon au cardi- nal. Pour toute ordonnance, il écrivit sur une feuille de papier : Recipe Boisrobert. Richelieu comprit et Boisrobert fut rappelé. Boisrobert, qui n'était pas un ingrat, alla chantant partout que Citoys était le pre- mier des médecins de son temps ; il le mit sur le pied des plus doctes de la Faculté :

Outre nos maîtres uniformes, Outre les Citoys, les Delormes, Les Mayernes et les Valots, Les Merlets et les Bourdelots, Je pense avoir vu pour ma bile Tous les charlatans de la ville ^

Le 2 avril 1608, Citoys avait été élu un des soixante-quinze bourgeois du corps de ville ; il devint pair et échevin de Poitiers, le 13 août 1638, après

* Bibliothèque historique etcritiqiie du Poitou (t. IV, p. l et suivantes), par Dredx dd Radier. MDCCLIV.

LA MALADIE DE RICHELIEU 21

deux délibérations du Conseil de la commune lui réservant la première place vacante, « à cause des bons offices qu'il a rendus et rend journellement à la ville » .

Après la mort de Richelieu, survenue le li dé- cembre 164^, Gitoys revint se fixer définitivement à Poitiers, il séjourna encore dix ans; il y suc- comba âgé de 80 ans, le 3 juillet 1652. Il avait été doyen de la Faculté de cette ville pendant vingt ans, sans remplir les devoirs de sa charge, retenu auprès du personnage qui eut maintes fois recours à ses bons offices.

II

On peut dire que Richelieu a été valétudinaire toute sa vie. Il était à peine âgé de 22 ans qu'il était sacré évéque de Luçon, il avait pris la succession de son frère, qui venait de se faire agréer aux Char- treux.

Le nouveau prélat n'était pas installé depuis un an dans cette masure qu'était la maison épiscopale de Luçon, qu'il ressentait les premières atteintes de fiè- vres intermittentes. Trois ans plus tard, au commen- cement de 1611, les fièvres le minent de nouveau ; il se plaint de maux de tête intolérables. Ces migraines obs- tinées furent le tourment de sa vie. Il s'excuse auprès

22 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

d'un de ses correspondants de ne pas lui écrire, parce « qu'il se meurt de la tête ». « Mon mal de tête me tue de telle sorte, dit-il un autre jour, que je n'ose prendre la hardiesse d'escrire à la Reyne, aiant l'esprit si mal fait », Les remèdes étant restés sans effet, il eut re- cours aux empiriques. On a de lui une épître, il remercie le général des Chartreux de lui avoir fait cadeau d'une croix et surtout du « bon bézouart (bézoard) ^ qui l'a tiré d'une si fâcheuse maladie». « Vous avez voulu, lui dit-il, marier les remèdes spi- rituels et corporels, afin de procurer la santé de mon âme, et tascher de rendre à mon corps celle dont ily a plus d'un an qu'il est destitué ».

En 1628, Marie de Médicis ne manquera pas d'en- voyer à son ministre le bézoard qui lui avait si bien réussi une première fois : Richelieu était alors occupé au siège de La Rochelle. Sept ans auparavant, dans un moment de désespérance, il s'était adressé au Ciel, pour obtenir cette santé que les hommes ne pouvaient lui garantir : il avait fait le vœu s'il était délivré, dans les huit jours, du « mal de tête extraordinaire » dont il se plaignait de fonder, en sa maison de Ri- chelieu, une messe qui serait célébrée tous les diman- ches de l'année.

Il convient de noter, dès à présent, cette persis-

* Voir, sur ce médicament employé jadis, nos Remèdes d'autrefois ; Paris, Maloine, 1904.

LA MALADIE DE RICHELIEU 23

tance des migraines, depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse prématurée du cardinal. C'est un stig- mate des plus nets du tempérament arthritique, af- firmé par le cortège de symptômes dont fut affligé Richelieu : hémorrhoïdes, ulcères, rhuma- tismes, etc. Il suffit, d'ailleurs, de jeter les yeux sur le portrait de Philippe de Champaigne, que nous re- produisons, pour faire son diagnostic ; mais nous devons apporter plus de précision et de rigueur dans la reconstitution de l'observation clinique du grand cardinal.

III

La première maladie que nous trouvons signalée dans la Correspondance de Richelieu * date de 163/4. H se plaint au roi d'un rhumatisme qui lui « court d'un côté et d'autre » et qui, finalement, s'est localisé aux mâchoires. Il s'en défend « du mieux qu'il peut », à l'aide des « petits remèdes » que lui a prescrits son « petit médecin ». Citoys avait alors toute sa con- fiance ; ce médecin donnait également ses soins à la belle-sœur de Richelieu et à son neveu, un enfant débile qui mourut en bas âge ^.

L'année suivante (1635), Perdreau, l'apothicaire de

* Letlres et papiers du cardinal de Richelieu, par d'Avenel.

* Revue des questions historiques, 1" janvier 1869, p. 155.

24 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Monseigneur, lui fournit un compte de 127 bols de casse, 75 clystères, sans préjudice de nombreuses tisanes et médecineslaxatives, composées derhubarbe, de sirop de fleurs de pêcher, « et autres selon l'ordon- nance », le tout s'élevant à la coquette somme de 1.401 livres 14 sols, pour la seule personne du cardinal, et pendant un an seulement ^ Comme le dit notre confrère Corlieu '^ c'était le bon temps pour les apothicaires !

En sa qualité de constipé permanent, Richelieu fut toute sa vie en butte à cette pénible incommodité qui se nomme hémorrhoïdes. Cette infirmité fut le tour- ment de sa vie. « Le cardinal estoit subject aux hé- morrhoïdes, conte Tallemant^ et Juif Tavoitune fois charcuté à bon escient ». Ce Juif ^ était le chirurgien qui avait opéré le poète Voiture, dont la gratitude se traduisit dans ces vers :

J'ai reçu deux coups de ciseau Dans un lieu bien loin du museau,

Landerirette, Je m'en porte mieux, Dieu merci,

Landeriri,

' Collection de documents pour servir à l'histoire des hôpitaux de Paris, t. IV, par Brièle ; Paris, MDCCCLXXXVII, p. 301.

* Revue scientifique, 24 septembre 1898. ^T. II. édition in-12, p. 229.

* Voir à son sujet l'Index funereus, de J. Devaux, p. 44.

LE CARDINAL DE RICHELIEU

LE CARDINAL DE RICHELIEU

I

l.\ MALADIE DE RICHELIEU

25

I médecin qui réussissait si bien à guérir les .'ut la main moins heureuse quand il s'agit du i.il. En désespoir de cause, celui-ci eut recours, . .-.on habitude, à la médication surnaturelle : ilfit ven- les reliques de saint Fiacre, qui passaient pour aines dans la maladie dont il était affecté :1a rés- inée du mot fie ' avec le nom du saint avait fait c'iU'. inlirinité sous l'invocation de ce dernier, ennemis du cardinal n'eurent garde délaisser l'occasionde lui décocher leurs traits; la poésie itf, dont nous ne donnons que de courts ts, courut sous le manteau:

...Celuy dont la fureur l'.rMiiiilil loiil»' ri'iiropo ot dt^ sani; et d"horrour.

lU-i- Itère ho les samls luux. réclame les reliques, (;„ii\'- '«•■ l'iété ses humeurs tyranniques

Les rares .|ualilc/. de ce grand (avory S'étuulleronl bientôt, s'il a le cul pourry. Chirurxiens allronteurs. dont la vaine science A trompé le puissant ministre de la France, Nous ne méritez pas d'avoir pari aux honneurs. Vous n'aurez plus ce digne objet de vos labeurs. Vos consuHatioiis ne sont que des chimères. Pour guérir ce derrière il faut de grands mystères.

, lébinoloKie et loriKiiie .lu ...ol. voir U- Glossaire de Du C»nge, l-tcus. t. m. |.. e^J. col, H. el LKUi;.:nAT. l<.-mnn)u.-ssur If ohnpitiH» 11. tli- la Confession de Sancu-

LA MALADIE DE RICHELIEU 25

Le médecin qui réussissait si bien à guérir les poètes eut la main moins heureuse quand il s'agit du cardinal. En désespoir de cause, celui-ci eut recours, selon son habitude, à la médication surnaturelle : ilfit venir les reliques de saint Fiacre, qui passaient pour souveraines dans la maladie dont il était affecté :1a res- semblance du mot fie ^ avec le nom du saint avait fait placer cette infirmité sous l'invocation de ce dernier.

Les ennemis du cardinal n'eurent garde délaisser passer Foccasionde lui décocher leurs traits; la poésie suivante, dont nous ne donnons que de courts extraits, courut sous le manteau :

...Celuy dont la fureur Remplit toute l'Europe et de sang et d'horreur,

Recherche les saints lieux, réclame les reliques, Couvre de piété ses humeurs tyranniques.

Les rares qualitez de ce grand favory S'étoutleront bientôt, s'il a le cul pourry. Chirurgiens affronteurs, dont la vaine science A trompé le puissant ministre de la France, Vous ne méritez pas d'avoir part aux honneurs, Vous n'aurez plus ce digne objet de vos labeurs. Vos consultations ne sont que des chimères. Pour guérir ce derrière il faut de grands mystères.

* Sur l'étymologie et l'origine du mot, voir le Glossaire de Du Cange, au mot Ficus, t. III, p. 280, col. 3, et LeDlcuat, Remarques sur le chapitre 11, liv. II, de la Confession de Sancu.

26 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Retirez-vous d'icy, podagres et teigneux, Saint Fiacre n'a plus de vertu dans ces lieux... Ce bon saint, délaissant son temple et ses autels, Abandonne le soin du reste des mortels.

Le poète énumère ensuite les personnages dési- gnés pourrapporter les reliques :

Nogent S le plus falot de tous les favoris,

Avec un plein pouvoir est party de Paris

Pour ravir cet ancien protecteur de la Brie,

Enlever saint Fiacre du sein de sa patrie...

Deux graves députez chargez de la conduite

Mettent par les chemins tous les galleux en fuite,

Reservant la vertu de ce vol pretieux

Pour donner guerison à ce cul glorieux.

Thetis, doyen de Meaux, en habit magnifique.

Doit être le premier porteur de la relique ;

Le bon docteur Julien, quoy qu'en très grand emoy.

Prête son ministère à ce plaisant esbat. Qui ressemble à celui qui se fait au Sabbat. Armand dedans son lit reçoit cette ambassade Et, la face tournée, offre son cul malade...

« L'orateur, étonné de cette pourriture », se plaint

* Nogent, c'était Bautru, un des amuseurs du cardinal. Sa femme, qui craignait qu'on prononçât son nom à l'italienne, ne se faisait appeler que Mme de Nogent (F. Barrière, la Cour et la Ville, p. 32).

LA MALADIE DE RICHELIEU 27

qu'on ait dérangé pour rien Monsieur Saint Fiacre. Ignorait-on donc que celui-ci « ne guérit pas un phan- tome sans corps »,

Que sa vertu ne peut ressusciter les morts... Que ce cul est déjà le partage des vers, Et que l'àme d'Armand est le prix des enfers. Ainsi tous murmurans, députez et reliques, Crient qu'on les a pris pour de vrais empiriques ; Qu'on les a fait venir pour soulager un mal Dont le Ciel, juste auteur, punit ce cardinal... Cet impie est frappé, mais non pas dans le cœur : Un poltron n'eut jamais cette marque d'honneur ; Sos dos, son cul, rongez, serviront de victimes Et d'expiation aux horreurs de ses crimes *.

Ce pamphlet, un des plus virulents qui aient été écrits contre Richelieu, ne nous renseigne qu'impar- faitement sur le mal dont était affecté le cardinal. Nous avons dit plus haut que le fie avait été placé par analogie de nom. sous la protection de saint Fiacre. Or, qu'entendait-on par /ic ^ ? Il y a tout lieu de croire qu'on désignait autrefois, sous ce terme générique, la plupart des excroissances ou végétations péri-anales, fluentes et ulcérées, tels que : hémorrhoïdes, condy- lomes, etc. Dans le cas de Richelieu, il paraît s'agir

* Variétés historiques et littéraires, revues et annotées par M. Edouard FoDRNiER ; Paris, Jannet, MDCCLVII, p. 231 et suiv. » Voir Chronique médicale, 1900, pp. 86 et 510 ; 1901, pp. 55 et 328.

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plutôt d'hémorrhoïdes et non, comme certains l'ont présumé, d'ulcérations tuberculeuses ou cancéreuses, encore que l'hypothèse de tuberculose ne soit pas tant déraisonnable qu'elle le semble à première vue

On a dit que le cardinal était mort '( d'une horrible gangrène* qu'il avait à l'anus, étant au bassin ». Cette gangrène était-elle de nature épithéliomateuse ou bacillaire, il est bien difficile, à distance, de le dé- terminer.Cependant le malade a eu, dans les derniers temps de sa vie, des abcès, sur la nature desquels il n'est guère possible de se méprendre ; mais n'arri- vons pas au dénouement avant d'avoir vu la pièce.

IV

Il est un épisode de la vie morbide du cardinal qui mérite d'être exposé avec quelques développements.

Au mois de novembre 163*2, le cardinal revenait « d'assoupir les troubles du Languedoc » et était arrivé à Bordeaux, très souffrant. C'est à cette époque que se rapporte la visite que lui fit le duc d'Epernon et dont un historien ^ a parlé en ces termes :

L'irritation de la vessie, l'impossibilité d'uriner, semblent du premier coup l'approcher de la mort... Pour comble, le vieux coquin d'Epernon (il touchait aux quatre-vingts ans)

* Cf. Chronique médicale, 1898, p. 59.

* MicHELET, Richelieu et la Fronde.

i

LA MALADIE DE RICHELIEU 29

vient, chaque matin, à grand bruit, avec toute une armée de psadassins, pour lui tàter le pouls et le voir au visage, lui aigrissant son mal par des accès de peur...

On disait qu'il allait mourir. On dansait. Le bal ne dura pas, et la joyeuse cour revint au sérieux tout à coup, ap- prenant deux nouvelles qui changeaient le monde : Richelieu avait uriné, et Gustave-Adolphe était mort*.

Richelieu avait eu, en effet, une rétention d'urine et c'est un maître chirurgien de Bordeaux, du nom de Mingelousaulx, qui, en se servant de bougies ca- nulées de son invention, au lieu d'algalies qu'on em- ployait communément, fut assez heureux pour rendre perméable le canal de l'auguste Eminence.

D'où provenait le mal ? D'un abcès, qui s'était formé « vers l'extrémité inférieure des muscles fessiers », par suite « d'un dégorgement des hémorrhoïdes » auquel le malade était sujet.

Le voisinage de cet abcez fit une inflammation et une compression du col de la vessie qui causèrent à cette Emi- nence une suppression d'urine dans laquelle il demeura plus de trois jours; les grandes douleurs de cet abcez, les fréquentes envies d'uriner, la tension de tout le bas-ventre, mirent ce grand ministre sur le bord de la fosse; M. Séguin,

* On trouvera un récit beaucoup moins piquant, mais beaucoup plus fidèle, de la peu amicale visite de Jean-Louis de Nogaret à Richelieu, dans VHistoire de ta vie du duc d'Épemon, par Guillaume Girard (édi- tion de 1630, in-4°, p. 479).

3o LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

médecin de la Reine-Régente, depuis mère de notre invin- cible monarque, M. Cytoys, médecin de cette Éminence, et Leroy son chirurgien, se trouvèrent bien embarrassez dans cette conjuncture, ils appelèrent à leurs secours MM. François Jopes et Jean Maures, tous deux professeurs du Roy en mé- decine dans l'Université de Rordeaux et médecins jurés de la Ville.

Ces praticiens ayant avoué leur impuissance, on fit appel aux lumières du sieur Jean de Mingelou- saulx, maître chirurgien juré delà ville de Bordeaux, qui proposa

de faire pisser monseigneur de Richelieu par le moyen de ses bougies canulées, et comme elles étoient inconnues aux médecins de la Cour, il les fallut faire voir, et leur faire observer que par leur corps doux, souple et pliant, elles ne pouvoient en aucune manière blesser, ni piquer le col de la vessie comme font ordinairement les algalies, ce qui ayant esté reconnu et goûté par tous les consultants, et par les assistants, on le fut dire à M. le Cardinal malade.

Celui-ci demanda qu'on lui présentât l'innovateur ; il voulut également voir les bougies, s'informer si leur passage serait douloureux, et comment il devait se placer pour l'opération, « puisque son abcez ne lui permettoit pas de demeurer assis et qu'estant couché sur le dos, ou sur le costé, la situation n'estoit pas avantageuse n'y pour introduire la bougie, n'y pour rendre l'urine ».

LA MALADIE DE RICHELIEU 3l

Le chirurgien lui proposa de se tenir debout, en se faisant soutenir par ses valets de chambre sous les bras. Grâce à cette attitude, la première bougie canulée passa fort douce- ment et son Éminence pissa si commodément et avec tant de joye qu'elle l'appela Ile chirurgien) son père par plusieurs fois, et l'urine vint si abondamment qu'Elle en rendit 4 livres, poids de marc, car elle fut pesée, gardée et veue de toute la Cour. Son Éminence eut une joie inconcevable de se voir hors de ce grand péril, tous ses amis en furent ravis, et peut-être jamais chirurgien du royaume ne fut si caressé, ny loué, par tant de grands hommes, que mon père (c'est le récit même du lils de l'opérateur que nous rapportons) le fut en cette occasion, lequel, à cause de son âge avancé, et des douleurs de la pierre qu'il avoit dans la vessie, s'excusa de suivre Monseigneur le cardinal qui le vouloit mener à Paris, et lui donner des appointements très considérables^.

Cet « abcès au fondement » avait donné beaucoup d'inquiétude aux médecins, plus encore qu'à l'entou- rage du cardinal. Dans une lettre qu'adressait au roi Ghâteauneuf, lettre écrite de Bordeaux le 12 novembre de l'année précitée, celui-ci annonçait à Louis XIII que son ministre avait été « travaillé d'une fluxion sur les reins, qui s'est terminée par une rétention d'urine qui le contraint de séjourner ici deux ou trois jours» ; il ajoutait que le malade n'avait pas de fièvre,

La guérison ne vint pas aussi vite que l'avait es-

* Chronique médicale, 1" février 1903, p. 77-78.

32 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

péré Châteauneuf, lequel avouait, trois jours plus tard, que « les accidents avaient donné aux médecins une grande appréhension ».

Le père Joseph écrivait, de son côté, que la dou- leur provenait « d'un pus qui s'était formé au col de la vessie » et qui, sorti avec l'urine, l'avait beaucoup soulagé *. Le cardinal était « fort faible, pour avoir

' A la date du 24 novembre 1632, Citoys, récemment nommé doyen de la Faculté de Poitiers, et qui avait confié, en son absence, l'administra- tion de la Faculté au sous-doyen M. de Rafou, écrivait à ce dernier la lettre suivante, que nous exhumons de la publication de M. le docteur Jablonski (feuilleton du Républicain, de Poitiers, 30) :

« Monsieur DE P»afou, docteur en la Faculté de médecine de Poitiers.

« Monsieur, il n'y a rien si inconstant que la Cour. Je m'estois promig par la disposition que je voyois aux affaires que je pourrois voir à l'entrée de ces Advents commencer les principes de nos escoles et en bonne com- pagnie de MM. Bouvard et Séguin, mais le désir qu'a eu le Roy de se rendre au plutôt à Versailles, a fait passer M. Bouvard par le Limosin, Et la maladie de Monseigneur le Cardinal a donné occasion à la Reine de commander à M. Seguin de demeurer près de luy avec moy, comme il y est de présent. Le mal de Mondit Seigneur a esté un grand abscès inter anum et coccygyum, qui avant suppurer luy a donné mille douleurs et fièvre assidue avez une ischurie, qu'un chirurgien de Bordeaux nous a fait cesser par une bougie cannulée sans laquelle notre homme sufTo- quoit.

>' L'abscès a suppuré et ayant tesmoigné quelques exitures (abcès qui suppure) au dehors s'est retiré au dedans et est allé s'ouvrir dans la vessie. Depuis ne se vuidant pas par suffisamment nous avons appliqué un cautère à la tumeur ayant passé la lancette nous en avons tiré à plu- sieurs fois plus de cinq palettes de pus. Et nonobstant de cela il n'a laissé de se faire un autre petit abcès ou tubercule au col de la vessie qui a pareillement suppuré et s est vuidé par les urines. II ne nous reste plus

LA MALADIE DE RICHELIEU 33

passé plusieurs jours sans dormir et avoir été saigné plusieurs fois ».

La convalescence fut longue et le cardinal eut de la peine à se remettre de la secousse.

A cette époque, le roi n'était pas moins malade que son ministre, qui prenait plus de souci de la santé de son souverain que de la sienne propre : en 16/i2, Richelieu envoyait un de ses médecins, Chicot, et un de ses chirurgiens, Bomtemps, auprès de Louis XIII, affligé, lui aussi, d'hémorrhoïdes.

A ce moment même, le cardinal souffrait cruelle- ment : selon sa propre expression, on ne pouvait le « porter d'un lit à l'autre, sans d'extraordinaires douleurs ». Ne pouvant souffrir ni litière ni carrosse, il voulut remonter le Rhône jusqu'à Lyon, « dans un

que de mondifier nos ulcères et empescher la fistule. Tout cela me ren- voj"e bien loin de ce que j'avais proposé de me trouver à nos principes. Et partant vous ne laisserez pas s'il vous plaist de les faire faire quand il plaira à la compagnie. Je ne pense pas estre plutôt par delà que vers Noël, en attendant l'honneur de vous voir je demeure, Monsieur,

« Votre très humble serviteur,

« CiTOYS.

» De Saint-Fort-en-Saintonge, ce 23 novembre 1632.

« Nous allons donner du repos à notre malade à Saujon et volontiers à Brouage qui n'en est qu'à trois ou quatre lieues. »

iv-S

34 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

bateau Ton avait bâti une chambre de bois, tapissé de velours rouge cramoisi à feuillages, le fonds étant d'or ». Quand son bateau abordait la terre, il y avait un pont de bois, qui du bateau allait au bord de la rivière. Après s'être assuré qu'on pouvait débarquer sans danger, on sortait le lit dans lequel le cardinal était couché, Six^ hommes, choisis parmi les plus forts, le portaient avec deux barres et « les liens les hommes mettaient les mains étaient rembourrés et garnis de buffeteries ».

Ces hommes portoient le lit et le dit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde etoit étonné, c'est qu'il entroit dans les mai- sons par les fenêtres ; car auparavant qu il arrivât, les ma- çons qu'il menoit abattoient les croisées des maisons ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres il devoit loger et après on faisoit un pont de bois qui venoit de la rue jusque aux fenêtres ou ouvertures de son logis ^.

On le transportait de la sorte dans sa chambre sans lui faire monter des degrés, afin de lui éviter toute secousse.

Il avait, en effet, besoin de grands ménagements. Dans une lettre écrite au roi par de Chavigny, confident du cardinal, il est fait mention, à la date

* D'aucuns disent 12 (Montglat) ; Pontis en compte 16 ; Tallemant va jusqu'à 24. ' Variétés historiques et littéraires, par Ed. Fournier, t. VII, p. 339 et suiv.

LA MALADIE DE RICHELIEU 35

du 23 avril (l6/i2) * d'un abcès survenu au bras droit de Richelieu, pour lequel on a réclamé l'intervention du chirurgien.

Le 6 mai, une nouvelle fluxion se produit; l'an- cienne plaie s'est rouverte et jette du pus en quantité. On parle, écrit le malade, « de jouer des couteaux, à quoy j'aurai bien de la peine à m'y résoudre, n'ayant plus ny force ni courage pour cela ». Deux jours plus tard, il est décidé qu'on lui fera une ouverture dans le pli du bras, mais on craint d'y rencontrer et de couper la veine.

Le roi offre à son ministre de lui dépêcher ses médecins.

Le 17 mai, un petit abcès nouveau s'est manifesté dans le pli du bras, au-dessus de la première ouver- ture; le malade a un cri de découragement, malgré l'énergie dont il a donné de si nombreuses preuves. Bien que ses chirurgiens l'assurent que son état s'améliore, il n'ajoute pas foi à leurs dires, et com- mence à douter de leur parole.

Les pamphlétaires reprennent leur triste besogne. Des poètes de bas étage raillent l'ulcère du cardinal :

' Dès le 11 avril, Sublet des Noyers, intendant des Finances sous Louis XIII, écrivait de Narbonne au maréchal de Brézé que « S. E. souffre toutz les jours de nouveaux maus par les incisions que ceste cruelle Faculté fait faire à son bras ». Revue des Autographes, avril 1905, p. 16.

36 LE CABINET SECRET DE l'hiSTOIRE

Il vit grouiller les vers dans ses salles ulcères,

11 vit mourir son bras.

Son bras qui, dans l'Europe, alluma tant de guerres,

Qui brusla tant d'autels *...

Ces abcès au bras non seulement lui causaient des douleurs atroces, mais encore lui avaient enlevé tota- lement l'usage de ses mains; de telle sorte que, le 23 mai 16Zi2, étant encore à Narbonne, en l'hôtel de la vicomte, après avoir dicté ses dernières volontés (tant il se sentait frappé), il lui fut impossible d'y apposer sa signature ; «. d'autant, lit-on à la fin de son testament, qu'à cause de ma dicte maladie et des abcès survenus sur mon bras droit, je ne puis escrire ny signer; j'ay fait escrire et signer mon tes- tament, contenant seize feuillets et la présente page, par le dit Falconis, notaire royal; après m'en être fait faire lecture distinctement et intelligiblement"^ ».

VI

Nous avons vu comment on le transporta à Lyon, il fit décapiter Cinq-Mars et de Thou, et d'où il se

^ Les Derniers jours de Richelieu, par Paul Servant, docteur en méde- cine; Paris s. d. (vers 1887), imprimerie Charles Blot, rue Bleue, 7. * AuBERY, Hist. du cardinal de Richelieu, p. 625.

LA MALADIE DE RICHELIEU 3/

dirigea, par Roanne, Montargis et Nemours, sur Fontainebleau, il coucha.

Le 17 octobre, il arrivait à Paris ' ; les commissaires des quartiers eurent ordre de faire nettoyer les rues, depuis le port Saint-Paul, il quitta son bateau, jusqu'à l'hôtel de Richelieu.

Il fut porté dans son lit. Quelques jours après, une amélioration inattendue se produisait : les plaies de son bras s'étaient fermées ; il eut pendant quelques jours l'illusion d'une guérison prochaine. Il congédia son chirurgien, qui était resté six mois auprès de lui, en lui faisant donner 800 pistoles.

A Ruel, il s'était rendu, il reçut la visite de la reine. Le cardinal s'assit à côté d'Anne d'Autriche « dans une chaise semblable à celle de Sa Majesté, à cause de son indisposition ». Le 15 novembre, il faisait représenter, sur la scène du Palais-Cardinal, une tragi-comédie; mais l'état de sa santé, qui s'était de nouveau dérangée, ne lui permit pas d'assister à la représentation. Les inquiétudes renaissaient; les rougeurs « paraissaient quelquefois à son bras, et il consultait à tout moment les chirurgiens^ ».

On croyait à une accalmie quand, tout à coup, dans la matinée du 29 novembre, Richelieu fut pris d'un

1 Avant de rentrer à Paris, il se rendit aux eaux de Bourboa-Lancy « pour se faire appliquer de la boue sur son bras ». Il y resta dix jours (Servant, op. cit., p. 22).

* Archives des Affaires étrangères, France, 844, 144, cité par Servant.

38 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

frisson suivi de fièvre et d'une grande douleur de côté. On le saigna deux fois ; les médecins espé- raient encore que le mal ne serait que passager. La nuit qui suivit ne fut pas trop mauvaise ^

Le roi envoya Bouvart, son médecin, auprès du car- dinal ; l'archiâtre déclara, après examen, qu'il s'agis- sait d'une pleurésie. Citoys était près de partager cette opinion, que combattit « M. Kurtaud, médecin de M. le grand ministre ». Selon ce dernier, il s'agis- sait d' « un rhumatisme superficiel et la fluxion n'était pas interne ».

Le lendemain, lundi, vers 3 ouZiheures aprèsmidi, «il eut de grands redoublements, accompagnés d'un crachement de sang et d'une difficulté de respirer, et la nuit ayant été fort mauvaise, il fut encore saigné deux fois, sur l'avis et en présence du sieur Bouvard, médecin du roy ^ ».

Le mardi matin, grande consultation. Le malade de- mandaauxmédecins jusquesàquand il pourrait encore vivre ; qu'ils le lui disent franchement, puisqu'il était bien résolu à la mort. Après avoir balbutié quelques

1 Nous suivons, pour la relation de cette dernière maladie du cardinal, outre les récits contemporains, recueillis par le docteur Servant, dans sa brochure, « la Lettre à monseigneur le marquis de Fontenay-Mareuil, ambassadeur de Sa Majesté à Rome, sur le trépas de monseigneur l'Emi- D entissime cardinal duc de Richelieu », parue dans les Archives curieuses de l'Histoire de France, de F. Danjou, 2' série, t. V, p. 347 et suiv.

' Histoire du cardinal de Richelieu, par Aubery; Paris, 1660

LA MALADIE DE RICHELIEU 89

excuses et qu il n'y avait encore rien de désespéré, la Faculté se prononça : elle ne jugeait pas que le malade irait au-delà du 7. « Voilà qui est donc bien », répliqua-t-il simplement. Vers le soir, la fièvre ayant redoublé, on pratiqua une nouvelle saignée. Le lendemain, Bouvart assurait au roi que le cardinal ne passerait pas la journée; mais, dans la soirée, un médecin de Troyes, nommé Lefebvre, lui ayant donné une pilule de sa composition, il s'en suivit un soulagement marqué et la nuit se passa avec plus de repos et moins de fièvre.

Le mercredi, sur les cinq heures du soir, il parut si fort soulagé après la prise d'une seconde pilule, semblable à la première, « qu'on le crut quasi tout à coup hors de danger » . La nuit qui suivit fut rela- tivement calme.

Le lendemain jeudi, au matin, il prit médecine, qui opéra si heureusement, que ses domestiques ne doutaient pas de son prompt rétablissement. « La matinée se passa de la sorte dans l'attente de la santé ». Tout le monde s'était peu à peu retiré, les uns pour aller prendre du repos, les autres pour aller manger. Fort peu après onze heures, le cardi- nal tomba en faiblesse. Il eut tout juste la force de dire à sa nièce : « Je suis bien mal, je vais mourir ; je vous prie de vous retirer ; votre tendresse m'atten- drit. » Quelques cuillerées de vin qu'on réussit à lui faire prendre le ranimèrent un moment. Il eut un

40 LE CABINET SECRET DE LHIS FOIRE

hoquet convulsif, puis un second, a sans force ni vio- lence » : c'était la fin. Quand le médecin et les dix ou douze personnes qui étaient dans la chambre eurent jugé, « par l'approche de la bougie et autres marques », qu'il était mort, le R. P. Léon lui ferma les yeux, puis le baisa au front, en prononçant ces paroles : Ainsi passe la gloire du monde !...

VII

L'ouverture du corps fut faite, et les résultats de cette opération sont indiqués dans cette lettre de Gui Patin à son ami Ch. Spon :

Rien n'est arrivé ici, écrit, à la date du 12 décembre 1642, le satirique, que la mort de M. le cardinal de Richelieu le jeudi à midi 4 décembre. In disseclo cadavere deprehensus est abcessus insignis in parole infima Ihoracis, a quo mirum in modum premebalur diaphragma l'autopsie, on a trouvé un énorme abcès à la partie inférieure du thorax \ et qui comprimait fortement le diaphragme)... Tout le sang qu'on lui a tiré était très pourri, sans aucune fibre, avec une séro- sité laiteuse... Le quatrième jour de sa maladie, desperan-

* « On lui trouva, dit Aubery {Histoire du cardinal de Richelieu), deux apostumes dont il y en avait une de crevée, et tout le poumon gâté; mais les autres parties étaient saines et belles. »

LA MALADIE DE RICHELIEU ^l

libus medicis^ on lui amena une femme qui lui fit avaler de la fiente de cheval dans du vin blanc, et trois heures après un charlatan qui lui donna une pilule de laudanum, et omnia frustra : contra vim mortis non est medicamen in horlis (contre la force de la mort il n'est pas de médicament en nos jardins). Il sera enterré en Sorbonne...

De ce document, il résulte que Richelieu succomba à une pleurésie purulente ou à une pleuro-pneu- monie, probablement de nature tuberculeuse. Il était, en effet, considérablement émacié dans sa dernière maladie et cette faiblesse, cet épuisement, provenait vraisemblablement de la fièvre hectique, qui le mina plusieurs mois durant, fièvre caractéristique de la phtisie.

Une pièce de l'époque parle de deux abcès qu'on lui trouva au-dessus du poumon ; comme le suppose le docteur Servant, ces abcès ne pouvaient être que des cavernes pulmonaires. Une autre cause, ajoute notre confrère, avait encore affaibli le malade : la longue suppuration du bras, qu'on peut rapporter aune ostéite tuberculeuse. Le traitement qu'on infli- gea au cardinal, surtout les saignées répétées, ne purent que hâter sa fin.

' « Le lendemain, 3 du courant, qui estoit mercredy au matin, les mé- decins l'abandonnèrent aux empiriques, voyans qu'ils n'avoyent plus de remèdes en leur pouvoir, à cause que l'inflammation estoit à la poictrine et que la douleur du costé alloit d'un costé à l'autre, si bien que sur les onze heures le bruict de sa mort couroit par toute la ville... » (Extrait d'une relation du temps, publiée par la Revue historique.)

42 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Les chirurgiens qui firent l'autopsie du cerveau lui trouvèrent « tous les organes de l'entendement doubles et triples », ce qui passa, dans Topinion, pour un véritable miracle. Mais qu'entendait-on par or- ganes de l'entendement ? On ne connaissait pas encore les localisations cérébrales ; on ne pouvait donc indiquer avec précision le siège des facultés. Quant à en déduire « cette vivacité admirable qu'il avait à concevoir sur le champ les choses les plus difficiles ; cette netteté à éclaircir les plus em- brouillées ; cette sérénité de jugement à prendre ses résolutions^ », c'est de la phraséologie de courtisan, et rien autre chose.

Le chirurgien qui avait fait l'ouverture de la tête, pour en retirer le cerveau, avait relevé des singula- rités non moins extraordinaires que celles qui pré- cèdent.

Il avait remarqué d'abord que les deux tables du crâne étaient minces et poreuses, et qu'aux endroits les plus épais « il y avait peu de cette substance spon- gieuse et osseuse qu'on appelle disploé [sic), en sorte que d'un coup de poing on aurait pu facilement en- foncer ce crâne, qui est extrêmement dur et épais dans les autres, pour résister aux impressions du dehors qui ne sont pas trop violentes ».

* Lettre de Fontenay-Mareuil, précitée.

LA MALADIE DE RICHELIEU [\Z

Ce qui suit sort du domaine scientifique, mais n'en a pas moins son intérêt :

... « Ayant ouvert le cerveau, il s'agit toujours de celui qui pratiqua l'autopsie, il le trouva tout grisâtre et d'une consistance bien plus ferme qu'à l'ordinaire. Il élaii d'une odeur suave et agréable^ au lieu qu'il a coutume d'être blanchâtre, mol, aqueux, et d'une odeur un peu fétide. »

Nous nous expliquons aisément cette particula- rité : Richelieu faisait parfumer sa chambre « toute de musc et d'ambre », sans doute pour chasser les mauvaises odeurs qui se dégageaient de sa personne, et, comme le dit un écrivain satirique du temps :

Pour modérer un peu l'odeur puantissime, Qui sort du cul pourry de l'éminentissime ^.

Rien de surprenant donc que son cerveau embaumât. Chez un homme dépassant la commune mesure, tout devait, du reste, sembler prodigieux, extraordinaire, et les hyperboles posthumes les plus outrées étaient trouvées toutes naturelles.

^ Sur l'enlèvement des reliques de saint Fiacre apportées de la ville de M eaux pour la guérison du cul de Monsieur le cardinal (Bibl. Car- navalet, ms. 11956).

l'odyssée d'un CRANE. LA TÊTE DU CARDINAL

I

Par une fatalité inconcevable, l'homme devant qui avaient tremblé les puissants de ce monde, le cardi- nal tant redouté de son vivant, n'allait plus goûter le repos, du jour il entrait dans la paix éternelle.

Au lendemain de sa mort, son tombeau * avait failli subir une première profanation. Le ministre avait accumulé tant de haines pendant sa vie, que des gens du peuple ne parlaient de rien moins que de jeter le corps à la voirie, menace qu'ils n'auraient pas man- qué d'exécuter, si les docteurs de Sorbonne n'avaient jugé prudent de faire disparaître momentanément le cercueil.

Le tombeau de Richelieu fut respecté jusqu'à la Révolution. Le 19 frimaire an II (l*"" décembre 1798), ordre était donné de fouiller les cercueils de la Sor- bonne, sur la déclaration faite par un membre du

* Ce tombeau, situé au centre du chœur de l'église, fut placé étaient autrefois les latrines du collège de Cluny!

l'odyssée d'un CRANE 45

Directoire, le sieur Leblanc, qu'il y existait « un dé- pôt soupçonné enfoui dans la ci-devant église ». En conséquence, les caveaux étaient ouverts et fouillés officiellement les 19, 20, 21, 22 et 23 du même mois (l^*" au 5 décembre).

D'après un procès-verbal de l'époque i, les citoyens Dubois, Hébert et Grincourt, commis à l'enlèvement des cercueils, avaient aj)pris du citoyen Bernard, porteur de la clef de l'église, qu'il était venu plu- sieurs citoyens le 17 du mois et parmi eux Saillard, commissaire de la section, afin de fouiller dans le caveau du cardinal de Richelieu ; que le dit Saillard avait fait ouvrir le tombeau; mais qu'il ne savait rien de plus sur l'incident. Saillard, interrogé à son tour, déclarait qu'effectivement « un particulier », dont il ne se rappelait pas le nom, mais qui était « chargé d'ordre du département », avait fait ouvrir le tombeau de Richelieu, y était descendu « sans rien emporter », puis l'avait fait refermer. Ce que le procès-verbal mentionnait également, c'est qu'une heure était accordée chaque jour « pour le déjeuner des ouvriers », et que, pendant cette heure, aucune surveillance n'était exercée. Est-ce à ce moment que fut commis le vol, dont nous allons rapporter les cir- constances, ou lors de la visite du « particulier », signalée plus haut ? La chose parait assez difficile à

* Académie des Sciences morales et politiques, t. LVII (1902), p. 193.

46 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

déterminer. Toujours est-il que la tête du cardinal fut dérobée* et qu'elle le fut vraisemblablement par un sieur Cheval, connu comme l'un des plus ardents patriotes de la section des Thermes*.

Cheval était bonnetier rue de la Harpe ou rue Saint-Jacques, à deux pas de la Sorbonne. Un jour qu'un honorable ecclésiastique, l'abbé Armez, était venu faire un achat chez lui, le commerçant avait emmené son client dans Farrière-boutique, et lui avait confié qu'il possédait la tête de Richelieu ! Et ce disant, il avait montré à son visiteur stupéfait le masque du cardinal, encore enveloppé dans un mor- ceau maculé de toile forte, authentique débris du linceul qui avait servi à l'ensevelir^. Sur la demande

1 Ce ne fut pas le seul larcin commis. On peut voir à la Bibliothèque Mazarine, à côté du buste en bronze du ministre de Louis XIII, enchâssé sous le cristal, un des petits doigts du cardinal, qui fut arraché par l'un des maçons qui travaillaient au chantier, afin de le dépouiller à l'aise des bagues qui l'encerclaient.

Ce doigt humain devint plus tard la propriété de M. Petit-Radel, frère du bibliothécaire de ce nom, lequel en fit don à la Bibliothèque Maza- rine {Biographie Michaud, art. Richelieu).

* On a raconté que la tête du cardinal avait été tirée la première du cercueil et soufQetée au.t applaudissements de l'assistance. Le trait paraît être le produit d'une imagination romanesque. « La tombe de Richelieu, dit simplement Lenoir, a été ouverte en ma présence, et son corps, constaté dans une entière conservation, fut mis en pièce par la multitude : ce fut un certain homme Cheval, qui porta le premier coup. » Bulletin de l'Académie des Sciences morales, loc. cit.,p. 195.

3 Cf. Les Tombeaux des Richelieu à la Sorbonne, p. 13, par un membre de la société Archéologique de Seine-et-Marne, etc. (Th. Lhuillier); Paris, Ernest Thorin, 1867.

l'odyssée d'un CRANE 4?

de l'abbé Armez, le commerçant consentit, à plusieurs reprises, à montrer la relique qu'il possédait.

Après le 9 thermidor, redoutant d'être inquiété pour ses opinions avancées, et craignant que son vol ne vînt un jour à être découvert, Cheval pria l'abbé Armez de le débarrasser d'un dépôt qu'il jugeait com- promettantV Pour éviter une nouvelle profanation, l'abbé emporta le masque au fond de la Bretagne ; il en fît don à son frère, habitant Plourivo, dans les Côtes-du-Nord".

Sous la Restauration, une dame de Kérouard, de Brest, demanda sans succès, à l'abbé Armez, d'en faire hommage au duc de Richelieu^. D'après une autre version, M. Armez l'aurait offert directement, par lettre, au duc de Richelieu, qui ne lui aurait pas répondu.

La relique échut, par droit de succession, à M. Ar- mez fils. Celui-ci, qui fut depuis député, fit démarches sur démarches, pour restituer le dépôt qui lui avait été confié. En juin 1846, François Grille informait le pré-

* Contrairement à Tassertion de Lenoir, reproduite quelques lignes plus haut, le sieur Cheval avait, parait-il, les intentions les plus pures. S'il s'empara delà relique, c'est qu'il voulait la soustraire au vandalisme des révolutionnaires déchaînés. (Voir le Magasin pittoresque, i" avril 1903, p. 158.)C'est une version d'autant plus vraisemblable, que celui qui avait commis le vol n'en a tiré aucun profit.

* Études sur l'art et la curiosité, par Edmond Bonnaffé ; Paris, 1902, p. 143.

3 Bulletin de l'Académie des Sciences morales, t. LVII (1902), p. 195.

^8 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

sident du Comité historique des Arts ot monuments, le comte de Montalembert, des intentions de M. Arinez^ Malgré les efforts de la Société, la tête resta veuve de son corps.

Vers 18/iO, la tête de Richelieu avait servi de modèle à un peintre d'histoire, M. Bonhomme, qui put ainsi faire, d'après nature, le portrait du cardinal, destiné à Tune des salles du Conseil d'Etat^

En 1853, le ministre de Tlnstruction publique né- gociait avec le détenteur pour rentrer en possession de la relique macabre^. Il ne réussit pas dans ses négociations^.

Ce n'est qu'en octobre 1866 que M. Armez écrivait au préfet des Gôtes-du-Nord, pour le charger de faire parvenir au ministre de l'Instruction publique, qui était M. Duruy^, la boite osseuse de l'éminent prélat.

' Bullelin Archéologique, t. IV, p. 154 (Séance du 19 juin 1846). - Les Tombeaux des Richelieu, auct. cit., p. 14.

3 Ainsi le prouve cet extrait des Mémoires de Viel-Castel, qui nous est communiqué par notre ami, M. Félix Chambon :

c. 16 octobre 18L3.

« Le ministre de l'Instruction publique est venu me voir avant-hier . il m'a dit qu'il s'occupait de reconquérir pour la Sorbonne la vraie tête du cardinal de Richelieu avec peau, barbe et moustache, vendue 50 fr. à un amateur en 1793 par les honnêtes patriotes qui violaient les tom- beaux. Si le ministre ne réussit pas dans cette entreprise, nous verrons un jour cette puissante tète adjugée aux enchères avec des porcelaines, par un commissaire-priseur. » H. de Viel-Castel, Mémoires, II, 215.

■• Académie des Sciences morales, etc., loc. cit.

5 Prosper Mérimée, alors sénateur, suggéra à Duruy dei'aire faire un

l'odyssée d'un CRANE ^9

Le 15 décembre suivant, le ministre remettait en grande pompe*, à la Sorbonne, à l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, « ce qui restait du grand homme ». Après les discours et les prières d'u- sage, le coffret contenant la précieuse dépouille était descendu dans un caveau préparé sous le mau- solée qui avait été élevé, en l69/i, par les héritiers du cardinal.

En la remettant, dans l'église, au milieu d'un grand concours de notabilités académiques et univer- sitaires, à l'archevêque de Paris, Monseigneur Dar- boy, qui présidait la cérémonie, Victor Duruy di- sait :

« Monseigneur, je dépose en vos mains ce qui nous reste d'un grand homme dont le nom est tou- jours ici présent, parce qu'il pacifia et agrandit la France, honora les lettres et construisit cette maison qui est devenue le sanctuaire des plus hautes études. L'Université et l'Académie accomplissent un devoir filial en réunissant leur hommage au pied de cette tombe, qui ne sera plus violée. »

A la vérité, le tombeau n'a pas été violé dé-

moulage du masque de Richelieu, avant que la cérémonie du 15 dé- cembre 1866 restituât solennellement l'original au caveau de la Sorbonne [Magasin piltoresque, art. cité.) Ce moulage est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de l'Université de Paris.

1 Sur les détails de la cérémonie, cf. la brochure précitée, de M. Th. Lhcillier, sur les tombeaux des Richelieu à la Sorbonne, p. 5etsuiv.

IV 4

5o LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

puis, mais il a été ouvert : simple nuance de mots.

En 1895, averti par M. l'abbé Bouquet, profes- seur honoraire de la Faculté de théologie, adminis- trateur de Péglise, aujourd'hui évêque de Mende, l'architecte de la Sorbonne, M. Nénot, reconnaissait que le soubassement du mausolée n'était plus clos et que, par la porte descellée, il suffisait presque d'étendre le bras pour s'emparer du coffret qui ren- fermait la relique. Il remarquait, en outre, que les scellés du coffret étaient sans cachets et ne portaient que l'empreinte d'un pouce. Pendant les troubles de la Commune en 1871, ou depuis, dans l'église souvent déserte, à la nuit tombante, n'avait-il pas subi quelque dommage ? Les mesures furent aussitôt prises pour mettre le monument en état de défense. Mais les circonstances commandaient de s'assurer d'abord qu'il était indemne.

Le ministre de l'Instruction publique, M. Raymond Poincaré, avait autorisé l'exhumation. L'historien de Richelieu, M. Hanotaux, alors ministre des Affaires étrangères, avait manifesté le désir d'assister à la cérémonie. La princesse de Monaco, veuve du duc de Richelieu, le dernier représentant de la famille, s'était fait un devoir de s'y rendre.

Le 25 juin, la princesse, accompagnée de son père, M. Michel Heine, et de M. Mayer, le chef de cabinet du prince; M. Hanotaux; le directeur des Beaux- Arts, M. Henri Roujon; M. l'abbé Bouquet; le

L ODYSSEE D UN CRANE gl

peintre Edouard Détaille* ; M. Nénot etM. Gréard*,

M. Poincaré avait été empêché de venir,

étaient réunis autour du coffret, non sans quelque anxiété.

L'enveloppe extérieure du dépôt fut reconnue intacte. Dans une boîte de chêne s'en trouvait une autre en bois de citronnier, qui renfermait un coffret de plomb. Sous une feuille de ouate, le parchemin contenant le procès-verbal de 1866 fut relevé et lu. A l'intérieur, tout était en ordre. Seulement, du ton d'ivoire jaune foncé qu'elle avait en 1866 et qui venait du vernis dont on l'avait enduite en 1812, pour la préserver des insectes^, la tête était passée à un ton brun : ce qui fît dire à M. iXénot qu'elle res- semblait à un vieux bronze florentin. La barbiche apparaissait, irrégulièrement coupée^ par un coup de

' M. Edouard Détaille a dessiné le portrait du cardinal. L'original appartient, croyons-nous, à M. llanotaux. mais des photographies en ont été remises à M. Gréard, et l'une d'elles se trouve à la Bibliothèque de la Sorbonne.

* C'est le récit même de M. Gréard. paru dans le Bulletin de l'Aca- démie des Sciences morafes, 1902. que nous reproduisons, pour cette partie de notre travail. M. Gréard avait l'intintion de faire une élude plus détaillée encore; mais la mort est survenue avantqu'il ait pu re- prendre ce travail.

' C'est un pharmacien de Rennes du nom de Hamon, qui, consulté à

ce sujet, conseilla de badigeonner la tête avec un vernis jaune, en usage

pourles préparations d'histoire naturelle (Études sur l'art et la curiosité

par Ed. Bo.nnaffé, p. 143-144).

* Dans une relation contemporaine de la mort de Richelieu, ileslditque.

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52 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

ciseau donné à la hâte. M. Hanotaux constatait, de son côté, la dissymétrie des arcades sourcilières, la longueur du nez busqué au milieu, l'enfoncement des orbites', le menton court et pointu, tous les traits propres à la construction de la tête du cardinal.

La bouche, petite et grimaçante, était tendue sur des dents d'un émail éclatant ; la mâchoire inférieure était retenue en place au moyen de fils d'argent. Le système pileux, modifié par la coloration des aro- mates, paraissait roux; les paupières étaient encore pourvues de leurs cils ; les sourcils dessinaient l'ar- cade sourcilière '. Tous ces traits répondent au signa- lement historique.

Pour achever la démonstration, il eût été peut-être nécessaire de soumettre cette tête à la mensuration, comme on l'avait fait lors de l'exhumation de 1866. A cette époque, M. Fabre d'Olivet, dont le manus- crit^, inédit, nous a été signalé par M. F. Chambon, bibliothécaire à la Sorbonne, avait procédé à cette

dans ses derniers jours, comme le malade ne peinait plus prendre aucune nourriture solide et que les réconfortants liquides qu'on lui faisait boire se répandaient sur sa barbiche, il avait fallu en couper la pointe.

* Ce détail est attesté par le médecin et académicien Marin Cureau de la Chambre, qui avait vu le cardinal sur son lit de mort. « Son visage, écrit-il, ne semblait pas changé ny de forme, ny de contour : le front, le nez et les joues paroissoient tout de mesme que s'il eust été encore en vie ; il avoit seulement les yeux plus enfoncés que lorsqu'ils estoient animés. »

' l.'Éclair, 12 septembre 1895 (article de G. Montorgueil).

^ Ms 96 (Manuscrits de la Bibliothèque de la Sorbonne).

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l'odyssée d'un CRANE 53

opération; il avait en outre donné, d'après nature, nous reproduisons ci-après son dessin* la tête du cardinal.

« Cette tête, ce front..., écrivait notre confrère, je les ai vus, je les ai touchés !

« Si vous voulez voir Richelieu tel qu'il était à sa mort, tel qu'il est aujourd'hui, tel que je l'ai vu hier, le voici aussi bien que notre gravure peut repré- senter les traits déformés et le sombre aspect de cette momie couchée sur le lambeau de son linceul.

« Au reste, pour suppléer aux inexactitudes invo- lontaires que la main du dessinateur pourrait avoir commises, et pour donner aux amateurs de la science phrénologique des données précises sur l'ampleur et la configuration de cette tête célèbre, voici quelques mesures prises avec exactitude, et qui suffiront pour leur faire connaître l'ensemble, sinon les détails :

« La hauteur, depuis la réunion des sourcils à la naissance du nez jusqu'au sommet du front, à la ren- contre d'une ligne tirée en avant du trou auditif, est de 0,102 milllimètres.

« La hauteur de cette même ligne en avant du

1 1! a paru également un dessin de la tète de Richelieu dans la Gazette des Beaux-Arts, 2' période, vol. XXVII, dessin à M. Maurice Cottier ; xin autre dans la Revue scientifique, 1895 ; un autre, enfln, dans le Maga- sin pittoresque, du 1" avril 1903, mais celui-là fait d'après un moulage exécuté, vers 1866, par M. Jules Talrich, moulage dont un exemplaire se trouve au Musée d'Anthropologie.

54 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

conduit auditif jusqu'à la rencontre de la ligne per- pendiculaire du nez, 0,170 millimètres.

« La largeur du front, mesurée par une ligne passant sur les sinus frontaux et aboutissant des deux côtés à la ligne en avant des conduits auditifs, 0,226 mil- limètres.

« Gomme remarques particulières sur la structure du front, on peut observer une légère dépression de tous les organes du côté droit, qui sont sensiblement moins dévoloppés que ceux du côté gauche. Cette dépression correspond à une augmentation visible d'épaisseur dans la boite osseuse qui est plus dense et plus forte à droite qu'à gauche.

« A part cette légère anomalie, le front est uni, régulièrement bombé sur la ligne médiane et ne pré- sente aucune rugosité ni saillie remarquablement prédominante. Ainsi que les mesures rapportées ci- dessus le font voir, le crâne, peu élevé à la partie supérieure du front, présente un assez fort renflement dans la partie temporale.

« Quant aux traits de la figure, ils ont été notable- ment altérés par la mort, et depuis la mort par le sé- jour dans le cercueil. Les yeux se sont creusés et ont presque disparu sous l'orbite, bien que les paupières aient conservé tous leurs cils. Le cartilage du nez s'est affaissé. La bouche, soit par une dernière convulsion de l'agonie, soit par une pression étrangère, s'est dé- formée, et les lèvres se sont entr 'ouverte s par un gri-

l'odyssée d'un CRANE 55

maçant sourire qui laisse entrevoir les dents. Celles- ci sont incomplètes. Les dents inférieures seules sont conservées et régulièrement rangées. A la mâchoire supérieure on ne voit qu'une canine.

« On trouve des traces de cheveux au sommet de la tête, et des restes de barbe et de moustaches om- bragent encore les lèvres et le menton.

« Au reste, depuis son exposition à Tair libre, la face a pris une teinte noirâtre, qui ajoute encore à l'étrangeté de son aspect, et qui la fait ressembler à une antique momie arrachée des catacombes égyp- tiennes.

« Voilà ce qui reste de Richelieu. »

Nous avons tenu à donner cette relation, d'abord parce qu'elle est inédite, et puis parce qu'elle émane d'une personnalité compétente. En la confrontant avec celle qui a paru dans une revue scientifique ^, il y a quelques années, sous la signature d'un anthropolo- giste éminent, M. le colonel E. Duhousset^,on verra

^ La Revue scieniifiqae, 1895, p. 622 et suiv.

' Dans sa séance du 20 décembre 1866, M. Duhousset, en mettant sous les yeux de la Société d'anthropologie le calque du mas(|ue de Richelieu, lisait la note suivante :

« L'ovale est allongé, régulier.

« Comme contour général, les proportions des parties qui constituent le visage se rapprochent du type du beau par leur régularité.

« Le front surpasse en hauteur la longueur du nez, et il s'élargit for-

56 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

qu'aux détails près, il -y a concordance absolue entre les deux récits.

II

On fera sans doute, après lecture de ce qui suit, la réflexion qui nous est venue également à l'esprit : si l'on a dérobé en 179ilatète de Richelieu, comment un collectionneur a-t-il pu soutenir qu'il en était l'unique détenteur -

Quand mourut, en iSSi. l'éditeur Dentu. on trou- va, en effet, dans sa collection d' « objets rares et précieux», une tête, ou plutôt un fragment de tète, qui fut reconnue pour être la partie postérieure du

tement daas sa partie supérieure. La glabelle est plate, lisse et passe sans saillie auiarcs sourciliers.

« Ce qui trouble cependant un peu l'impression de l'harmonie générale est une légère asymétrie de la région frontale : le côté gauche est plus saillant que le droit ; de plus, à côté de ces traits généraui de supériorité, le front présente, dans sa partie élerée. une légère fuite vers le sommet ce qui caractériserait le cràae allongé dolicocéphale du Celte, si la lar- geur, dans cette partie supérieure, nétait pas aussi grande.

« La longueur sous-nasale surpasse celle du nez ; celte particularité, jointe à l'épaisseur médiane de la lèvre inférieure, dont on peut suivre le contour desséché, indique le dédain : le menton accuse de la fermeté, de la ruse et de la force. Les dents sont au complet dans la partie droite les quatre qui manquent dans la partie gauche du maxillaire inférieur se détachèrent probablement dans les péripéties aui suivirent la violation du cercueil pour amener cette tète illustre à n'être réintégrée dans son tombeau qu'en 1366. >

l'odyssée d'un CRANE by

crâne de Richelieu ; des papiers dûment authenti- fiés établissaient que le célèbre collectionneur tenait la relique de M. Armez. C'est cette partie postérieure que M. de Quatrefages se plaignait de n'avoir pu exa- miner. M. de Quatrefages, au cours d'une discussion à la Société d'anthropologie, faisait observer :

« Il est à remarquer que la partie postérieure du crâne manque. J'ai eu le crâne entre les mains. Les tempes présentaientune dépression sensible, le front était con- sidérablement élargi dans sa partie supérieure. Les mêmes caractères se retrouvent dans la statue de Girardon. Mais dans la statue le crâne semble bra- chycéphale, la bosse frontale gauche est très déve- loppée; à droite, le front est presque lisse. »

On sait comment le monument de Girardon fut pré- servé. En pleine Terreur, un homme, qui joua sa vie dans maintes circonstances, pour sauver de la destruc- tion les monuments les plus précieux de l'art, le con- servateur Lenoir, était présent dans l'église de la Sor- bonne, au moment s'y rua une horde de barbares, qui voulaient réduire en miettes le tombeau de Ri- chelieu. Dans la bagarre, Lenoir reçut un coup de baïonnette, mais le marbre resta intacte

' La statue de Mazarin, que le maréchal de La Meillera3e avait com- mandée, et qu'il avait fait placer dans la cour de son château, fut plus maltraitée. On lit dans une biographie du maréchal :

« La Révolution de 1789 suivit; le château, en partie détruit, fut démoli jusque dans ses fondemens, et à peine en reste-t-il quelques vestiges.

58 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Les vandales se dédommagèrent en arrachant le corps de sa tombe et en le piétinant outrageusement sur les dalles du sanctuaire.

« Le cardinal que j'ai vu retirer de son cercueil, raconte Lenoir, offrait aux regards l'ensemble d'une momie sèche et bien conservée. La dissolution n'avait point altéré ses traits. Une couleur livide était répan- due sur sa peau. 11 avait les pommettes saillantes, les lèvres minces, le poil roux et les cheveux blanchis par l'âge.

« Un des suppôts du gouvernement de 1793, croyant venger dans sa fureur les victimes de ce cruel minis- tre, coupa la tête de Richelieu et la montra aux spec- tateurs qui se trouvaient dans l'église . »

Le corps fut-il remis dans son cercueil ? Subit-il la profanation de l'égout, comme tant d'autres? C'est une question à résoudre.

Quant à la tête, on vient de voir quelles furent ses étranges vicissitudes.

L'ornement de la cour d'honneur, la statue en marbre du cardinal Maza- rin, fut renversée et brisée, et à l'époque néfaste de 1793, un habitant de Parthenay, joignant l'ironie a" "andalisme, crut faire un acte de haut patriotisme et même de civisme, en employant la tête de cette statue à l'usage le plus vulgaire : il en fît le poids de son tourne-broche. »

M Dupin, dans sa Statistique des Deiix-Sèvres, attribue à une préten- due statue du cardinal de Richelieu l'anecdote relative à la statue du cardinal Mazarin (Cf. Le Pdlais Mazarin, par de Laborde, p. 34H).

LE SQUELETTE DE MADAME DE MAINTENON ET LE CRANE DE MADAME DE SÉVIGNÉ. ILLUSTRES DEBRIS ET RELIQUES ANATOMIQUES,

I

Est-ce un travers de l'esprit, ou ne serait-ce pas plu- tôt une manie endémique ? On rend un culte à des débris humains, parce qu'ils sont les vestiges, le plus souvent contestables, de personnages qui ont, de leur vivant, occupé, à un titre quelconque, l'attention publique ; la superstition va si loin sur ce chapitre, qu'elle con- fine de près à la folie maniaque.

Feuillet de Couches, l'historiographe attitré de la curiosité, a fait à cet égard des révélations surpre- nantes. Artémise, nous dit-il, buvait par tendresse une eau saturée des cendres de son mari, mêlées de perles pilées. Et n'allez pas croire que le cas d'Arté- mise soit un cas isolé.

Il nous revient en mémoire un récit, publié na- guère par M. Jules Glaretie, en ses vivantes et

6o LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE f

pittoresques chroniques du Temps ; ce récit a été |'

réédité par Philippe Gille, en tète des Souve- - f nirs de Louis-François Gille, son grand-père, sou-

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î venirs connus sous le titre de : Mémoires (Van \

conscrit de 1808. ;

M. Gille père assurait avoir tenu entre ses mains les ossements de Mme de Maintenon ! ïl les avait vus, »

il les avait touchés. En revenant de Caprera et des 1.

pontons anglais, le grand-père de notre confrère du 1

Figaro était entré à l'économat de l'École royale de Saint-Cyr, vers \%\!x- Saint-Cyr était alors dirigé par |

le général d'Albignac ; l'économe de l'Ecole se nom- f

mait Guillaumot. Dans une armoire du logement \

qui fut donné à François Gille, se trouvait une pe- l

tite caisse mystérieuse, portant sur son couvercle ;

cette inscription à demi effacée : Os de Madame de î

Maintenon. |

En 1793, le tombeau de la veuve Scarron avait été profané comme tant d'autres : le plomb du cercueil en avait été enlevé, et les os avaient été traînés, à tra- vers les rues de Saint-Cyr, par les énergumènes du village. Après les avoir bien promenés sur une claie, on les avait jetés près du Polygone. C'est que les recueillit un abbé, qui les rapporta nuitamment à l'Ecole. Le fait avait été certifié au père Gille par l'au- teur de VHistoire des Français des divers Etats, Alexis Monteil, professeur à Saint-Cyr, et par le chi- rurgien de l'Ecole; celui-ci, ardent jacobin, ajoutait

LE SQUELETTE DE MADAME DE MAINTENON 6l

même que le brave abbé avait recueilli un os de trop, et que cet os était... un tibia de vache !

Le général d'Albignac s'inquiéta à plusieurs re- prises de faire donner une sépulture convenable aux restes de l'épouse du grand Roi. Il écrivit au mi- nistre, il en parla à la duchesse d'Angoulème. Il vit, à cet effet, le duc et la duchesse de Berry, On lui tourna partout le dos. Les Bourbons craignaient, di- sait-on, en voyant se révéler de nombreux Louis XVII, de se trouver en présence de quelque nouvel impos- teur, quisefût déclaré descendant directde LouisXIV, par Mme de M a intenon.

Les os de la fondatrice de Saint-Cyr restèrent donc entre les mains de M. Gille. Or, un soir, après un dîner il avait convié des camarades de Cabrera, un des amis de l'amphitryon, qui s'appelait Paluel, et qui devint plus tard secrétaire du baron Athalin, sous Louis-Philippe, voulut, par bravade, croquer du bout des dents un des morceaux brisés du crâne. Il en tomba malade... de peur presque sur-le- champ, mais il s'en consolait en répétant à qui vou- lait l'entendre : « C'est égal! j'ai mangé de la Main- tenon ! »

Ce ne fut que sous Louis-Philippe que les os de la fondatrice de Saint-Cyr furent placés dans un tom- beau, qu'on peut voir aujourd'hui dans la chapelle de l'École.

62 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

II

En recherchant à quel genre de mort avait suc- combé Mme de Sévigné *, nous n'avons pas conté les migrations de son crâne. Elles valaient pourtant d'être connues.

Au moment de la violation du tombeau de Mme de Sévigné, pendant la Révolution, la municipalité était présente. L'administration locale, suivie d'un grand nombre de citoyens, s'était transportée à l'église Saint-Sauveur, dans le but de trouver une quantité considérable de plomb dans les caveaux des comtes de Grignan, avait été inhumée Mme de Sé- vigné^. Un ouvrier maçon de la localité, alors âgé de vingt ans, celui-là même qui fut chargé d'enlever la dalle qui fermait le caveau, voulut avoir sa part des dépouilles de la célèbre marquise. Il prit une mèche de ses cheveux, dont il donna une partie au naturaliste Faujas de Saint-Fond ; le reste fut mis dans un papier et caché dans un trou de remise. Plus tard, cette dernière part fut divisée, par la fille aînée du maçon, entre M. Charles de Payan-Dumoulin, lieutenant de

* Voir nos Indiscrétions de l'Histoire, 1" série.

* Trois ou quatre des ouvriers présents descendirent dans le caveau et brisèrent six ou sept cercueils qui s'y trouvaient, pour s'emparer du plomb que la municipalité envoya au district de Montélimar.

LE CRANE DE MADAME DE SÉVIGNÉ 63

vaisseau, et M. Devès, greffier de la justice de paix de Grignan. Ce dernier conserva précieusement dans une boite les quelques cheveux qui lui avaient échu et qui, disait-il, étaient blancs et encore empreints de chaux. Le maçon prit également un lambeau de la robe de brocatelle dont le squelette était vêtu et qui était pres- que intacte.

Le juge de paix de Grignan, à Tépoque se passait ce que nous venons de conter, M. Pialla-Champier\ était présent à l'exhumation. // fil scier le crâne de la célèbre marquise, et envoya la partie supérieure de ce crâne à une école de Paris pour qu'on étudiât le cervelet. M. Saint-Surin, un des éditeurs de la correspondance de Mme de Sévigné, prétend avoir ouï dire que cette pièce anatomique fut soumise à l'examen du docteur Gall. Nous verrons tout à l'heure quel en fut le sort.

Ajoutons qu'un autre témoin oculaire de l'exhuma- tion, M. Veyrenc, notaire à Grignan, recueillit un fragment d'os de la marquise (un moroeau de côte, de 0 m. Oh de long), qu'il fit enchâsser dans un cadre de verre, au-dessus duquel il écrivit le quatrain sui- vant :

* M. Pialla se fil remettre une des dents de Mme de Sévigné ; celte dent, enchâssée dans une bague d'or, fut donnée à Mme de Cordoue de Tain, dont la fille fut peu de temps après élevée avec Mme Pialla- Champier.

f»îî

En rechf I combfî Mrru migrations * oonmuîrt.

Au iiioiii de Sévigiu était prcsci grand nom Téglisn Siii: Huantil<ï nu comtes de < vigne ^. Un do vingt iii' la dalle qui dépouil! de ses < Faujas (1 et caclu' ' dernière \y entre ^'

* Voir I » Troi-

1(1 isiTClll

#

4

DE MADAME DE SÉVIGNÉ

65

moitié, c'est ce qu'il ne nous a

déterminer. Nous avions espéré

iver dans la collection de crânes

1, dite Collection de Gall et Du-

:s M Manouvrier, le professeur d'an-

'; de cette collection une étude

: assuré que le crâne de Mme de

y .._ a pas.

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cherché, dus un dossier jadis constitué en

i travail sr les Débris anatomiques illus-

il n'y avait oint de note relative au crâne de

M- Sévigné, < le hasard a fait tomber sous nos

cette coupure provenant sans doute d'un journal

lien de Paris

lit dans les jouiaux de Nancy :

■Q des gens ignœnt que notre ville possède le crâne

lèbre écrivain é^stolaire du dix-septième siècle, qui

n son vivant, laoute gracieuse marquise de Sévigné,

Marie de Ilabuti de Chantai, petite-fille de sainte

anne de Chantai, ondatrice de lordre de la Visita-

.'•Ite relique esl cuservée à Nancy, dans la bibliothèque •s Pères Dominicain; il manque à cette tête le maxillaire iférieur, détaché loi de sa translation de Provence en

rraine.

Le crâne de Mme d Sévigné a été donné au monastère,

ndé à Nancy par La)rdaire, par un descendant collatéral

IV-Ô

64 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

De sa beaulé voici les îrisles restes, Le Irait fatal ne les respecta pas, Mais si tout passe et s'enfuit ici-bas, L'esprit survit aux temps les plus funestes.

Le médaillon dans lequel est enchâssé ce fragment d'os appartient aujourd'hui à M. Louis Faj^n^

Arrivons à Tépilogue de cette aventure qui, par quelques côtés, confine au vaudeville.

En avril J870, on remplaçait le vieux dallage en pierre, usé, du sanctuaire et du chœur de l'église de Grignan, par le beau dallage en ciment comprimé qu'on y voit aujourd'hui. Outre de nombreux osse- ments mélangés à de la chaux, épars et en désordre sur le sol, apparut une moitié de crâne très régulière- ment sciée, et dont l'extérieur, relativement propre, prouvait qu'il avait été jadis manié. M. Léopold Faure prit l'empreinte du contour delà partie sciée, sur un papier qu'il conserve comme souche de confron- tation, dans le cas on retrouverait la partie supé- rieure envoyée à Paris. Cette moitié de crâne fut en- suite replacée, en présence de témoins, à l'endroit elle avait été trouvée, et immédiatement le caveau fut refermé avec une dalle scellée.

Il reste donc avéré que le tombeau de Grignan ne renferme que la moitié du crâne de Mme de Se vigne.

* Voir Le Mire, A propos du deuxième centenaire de la mort de Mme de Sévigné; br. in-8, éditée à Rouen.

LE CRANE DE MADAME DE SÉVIGNÉ 65

se trouve l'autre moitié, c'est ce qu'il ne nous a pas été possible de déterminer. Nous avions espéré un moment la retrouver dans la collection de crânes célèbres du Muséum, dite Colleclion de Gall et Du- moulier; mais M. Manouvrier, le professeur d'an- thropologie qui a fait de cette collection une étude approfondie, nous a assuré que le crâne de Mme de Sévigné n'y figurait pas.

Dirigeant d'un autre côté nos investigations, nous avons recherché, dans un dossier jadis constitué en vue d'un travail sur les Débris analomiques illus- tres, s'il n'y avait point de note relative au crâne de Mme de Sévigné, et le hasard a fait tomber sous nos yeux cette coupure, provenant sans doute d'un journal quotidien de Paris :

On lit dans les journaux de Nancy :

Bien des gens ignorent que notre ville possède le crâne du célèbre écrivain éplstolaire du dix-septième siècle, qui fut, en son vivant, la toute gracieuse marquise de Sévigné, née Marie de Itabutin de Chantai, petite-fille de sainte Jeanne de Chantai, fondatrice de Tordre de la Visita- tion.

Cette relique est conservée à Nancy, dans la bibliothèque des Pères Dominicains ; il manque à cette tête le maxillaire inférieur, détaché lors de sa translation de Provence en Lorraine.

Le crâne de Mme de Sévigné a été donné au monastère, fondé à Nancy par Lacordaire, par un descendant collatéral

66 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

de la marquise. Du reste, toutes les preuves d'authenticité et les documents historiques sont réunis dans une custode formant le double fond de la cassette l'on conserve le crâne.

Muni de ces indications, nous écrivîmes au prieur des Dominicains de Nancy, le T. R. P. Tripier, qui voulut bien nous honorer de la réponse suivante :

Nancy, le 15 juin I896. A M. le docteur Cabanes.

Monsieur,

Nous possédons un crâne, que la Iradilion prétend être celui de l'illustre écrivain épistolaire du dix-septième siècle.

M. de Saint-Beaussant habitait Nancy quand le P. Lacor- dairevint prêcher une station à la cathédrale. Il se fit reli- gieux et donna au P. Lacordaire une petite maison, qui, exactement, malgré certaines modiflcations, est le chœur de notre couvent. M. de Saint-Beaussant était artiste et un collectionneur distingué : c'est de lui que nous tenons le crâne dit de Mme de Sévigné.

Les religieux, ses contemporains, ont disparu et n'ont laissé aucune pièce, que je sache, établissant l'authenticité du crâne.

Le crâne est renfermé dans une boite en carton, de forme ronde, haute de quinze à dix-huit centimètres ; elle parait d'une vétusté respectable.

LE CRANE DE MADAME DE SÉVIGNÉ 67

Sur le couvercle est fixée une carte avec l'inscription sui- vante, d'une vieille écriture :

Tête de Madame nf

de Sévigné ^''"'^ Monsieur

GARNIER

chez Monsieur de Bocheforl

Rue Caumarlin, n" 12

Assez fidèlement je reproduis la dimension de la carte et l'écriture.

Le crâne est fort, assez évasé à l'arrière, un peu rétréci sur le devant. L'os frontal paraît très régulier et d un déve- loppement assez large. La longueur du crâne est de quinze centimètres et demi. La largeur de l'os frontal au-dessus des yeux est de onze centimètres et demi. La largeur du crâne à larrière est de quatorze centimètres.

La curiosité et la compétence artistique de M. de Saint- Beaussant, l'inscription dont je vous donne un fac-similé, la tradition conservée au couvent de Nancy, sont les seules pièces justificatives que nous possédions.

L'autorité de M. de Saint-Beaussant, bon connaisseur et artiste, est la seule source de la tradition.

Au couvent de nos pèr.^s, rue du faubourg Saint-Honoré, le T. B. P. Faucillon, ancien prieur de Nancy, aurait peut- être à vous fournir des renseignements plus précis sur la provenance de ce crâne, que nous serions heureux de savoir être celui de Mme de Sévigné.

Agréez, monsieur, mes respectueuses salutations.

P. Tripier, prieur.

68 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Pour compléter notre enquête, nous nous empres- sions de rendre visite au T. R. P. Faucillon, qui nous accueillit avec une courtoisie parfaite. IVotre interlocuteur nous confirma, du reste, simplement, les renseignements qui nous avaient été obligeamment fournis par son collègue de Nancy.

<( M. de Saint-Beaussant, nous dit-il, était un homme du monde, qui entra dans notre couvent de Nancy, le premier qui fut fondé en France, à la suite des prédi- cations du Père Lacordaire. De qui tenait-il Fobjet dont vous me parlez, je ne saurais vous le dire. Il n'était pas, en tout cas, allié aux Rabutin : il appar- tenait à une vieille famille de Lorraine et n'avait j amais habité la Provence. Tout ce que je puis vous dire, c'est que c'était un amateur dun goût éclairé, et qui, s'il a cru nous faire don du crâne de Mme de Sévigné, était de bonne foi. Qu'il ait été mystifié lui-même, la chose est possible, et je vous avouerai que, si nous n'avons jamais fait remise de cette re- lique à un musée ou à une collection médicale, c'est que nous n'avions en main aucune pièce qui justifiât de son absolue authenticité. Cependant, il semblait bien que ce fut un crâne de femme ; et le grain, le poli, le ton jauni de l'ivoire témoignaient bien de sa vétusté. D'ailleurs, la boîte qui renfermait l'objet avait un air de vieillerie qui pouvait en imposer. Sur cette boite était fixée une carte, qui paraissait être une carte à jouer retournée, et qui était fixée

RELIQUES ANATOMIQUES 69

aux quatre coins avec de la cire à cacheter toute desséchée, toute effritée. Eu tout cas, il serait im- possible de préciser quel a été le premier propriétaire du crâne que possède le couvent de Nancy. M. de Saint-Beaussant, qui seul eût pu vous renseigner efficacement, est mort à OuUins, dans une de nos maisons, et il n'a pas laissé de descendants. Dans ces conditions... »

Ainsi, il y aurait de par le monde deux crânes de Mme de Sévigné : le vrai, ou plutôt une moitié du vrai, et une imitation. Bien fin qui nous dirait dans quelle moitié résida le génie de la plus illustre des épistolières.

III

Quel dramatique chapitre on pourrait écrire, si Ton voulait faire l'historique des vicissitudes qu'ont su- bies les débris anatomiques des personnages illustres ! Il faudrait la plume d'un Baudelaire ou d'un Edgar Poë pour décrire, dans leur horreur tragique, les des- tinées des cadavres de certains grands hommes ; car il est rare que, ballottés de siècle en siècle, ils n'aient pas eu à subir quelque sacrilège profanation.

Le grand poète de l'Italie, Dante Alighieri, a eu cette chance heureuse d'y échapper dans une certaine mesure. Il meurt à Ravenne,à l'âge de soixante-cinq

yO LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

ans, après une vie des plus agitées ; aussitôt après sa mort, son hôte, Guido délia Polenta, est lui-même chassé de la ville, avant d'avoir pu élever une tombe à celui, dit Ampère, « que les agitations de sa terrena- tale avaient privé d'une patrie et que les troubles de sa terre d'exil privaient d'un tombeau ». Ce fut seule- ment plus d'un siècle plus tard que le podestat de Ravenne pour la République de Venise fit ériger à la dépouille mortelle du chantre de Béatrix un monu- ment, « dont la jalousie ou les remords tardifs de Florence ne la laissèrent pas longtemps jouir ».

La ville qui, après avoir donné le jour au poète, l'avait non seulement banni de ses murs, mais encore condamné à mort, voulut, en 15d6, avoir ce corps, pour rendre au moins à l'illustre méconnu les hon- neurs posthumes d'une sépulture. Les négociations entamées à cette fin avec le gouvernement de la Séré- nissime République et l'intervention favorable du Pape lui auraient donné certainement gain de cause si, désobéissant courageusement au doge et au pon- tife, les humbles moines de Saint-François, qui en avaient la garde, n'avaient soustrait nuitamment l'insigne relique, pour la placer dans une cachette sûre.

La soustraction du corps irrita vivement Florence, mais elle n'empêcha cependant point les pieux pèle- rinages des admirateurs du Dante de continuer, sinon au tombeau que l'on savait vide, du moins à l'église

RELIQUES ANATOMIQUES 7I

l'on supposait que les ossements étaient restés. Cette supposition n'avait rien d'erroné ; car, en 1677, au cours de certains travaux de réparations, le hasard faisait enfin découvrir, par un des religieux, la caisse en bois de chêne portant, sur une petite plaque en cuivre, cette simple et précieuse inscription : Danlis ossa. On replaça ces derniers dans le monument de Lamberti, que le cardinal Domenico Corsi, Floren- tin, légat du Pape pour la Romagne, faisait ensuite restaurer en 1692, quoique d'une façon artistement peu heureuse.

L'essentiel était que le repos de l'illustre person- nage ne fût point à nouveau troublé ; et il ne le fut pas durant deux siècles, Florence ayant définitivement renoncé à ses prétentions. Mais, à l'époque de la do- mination napoléonienne en Italie, les franciscains de Ravenne, ayant été contraints par la sécularisation d'évacuer leur couvent, ces gardiens, plus jaloux en- core que fidèles du dépôt confié à leurs soins, cru- rent devoir, dans l'appréhension d'on ne sait quels dangers, retirer secrètement une seconde fois du sé- pulcre, pour les cacher ailleurs dans l'église, les vé- nérables ossements. En 1805, quand on fit abattre le monument élevé par le cardinal Coni, on trouva la tombe vide^

En 1857, de nouvelles recherches furent égale-

* Petit Temps, 2 décembre 1896.

72 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

ment infructueuses. Ce n'est qu'en 1865, au moment l'Italie célébrait le jubilé séculaire de la naissance du Dante, que Ton remit au jour la caisse portant l'inscription : Danlis ossa.

Les moindres détails de cette découverte sont au- jourd'hui connus. En vue delà célébration projetée de l'anniversaire du Dante, M. Romolo Conti, ingénieur en chef de la municipalité de Ravenne, fut chargé d'exécuter divers travaux autour du Braccio forte\ Le mur de face du porche, attenant à l'angle nord-est de la chapelle Rosponi, l'une des chapelles de Saint- François, n'avait été démoli que jusqu'à la hauteur de 1 m. 50 au-dessus du soi. Dans ce pan de muraille, reste de la chapelle primitive, avait existé une porte, depuis longtemps fermée par des briques cimentées de terre ; plusieurs de ces briques faisant saillie et gênant la manœuvre d'une pompe établie en cet en- droit, on résolut la démolition complète de la mu- raille. Le 27 mai 1865, on l'attaqua, et les premiers coups de pioche ayant détaché quelques briques, mi- rent à découvert une cavité contenant une caisse, dont le côté tomba avec quelques ossements humains, lais- sant voirie fond sur lequel étaient grossièrement tra- cés à l'encre ces mots, qui furent toute une révéla- tion :

* Les renseignements qui suivent sont empruntés à l'excellente brochure de M. E. Breton, Découverte dts restes du Dante à Ra- venne.

RELIQUES ANATOMIQUES 7^

Danlis ossa

Denuper revisa die levlio junij

1677.

Prévenus immédiatement, les ingénieurs Lanciani et Conti accoururent, et bientôt vinrent se joindre à eux le syndic et la municipalité de Ravenne, assistés de plusieurs notaires, qui dressèrent acte de la dé- couverte.

La cavité, longue de 0 m. 90, haute de 0 m. 335, avait été pratiquée dans les briques employées à condamner la porte ; du côté regardant l'intérieur du portique, elle aurait été formée par un simple lattis cimenté,

La caisse qui était renfermée dans cette cavité était formée de planches brutes de sapin assemblées gros- sièrement avec des clous ; sa longueur extérieure était de Om. 77, sa largeur de 0 m. SSZi, et sa hauteur deO m. 30 ; elle était un peu rongée par le temps et l'humidité. Lorsqu'on l'eut extraite, une seconde ins- cription, plus importante encore, tracée sur la face opposée, apparut aux regards ; elle était composée de ces mots, tracés également à l'encre en gros carac- tères:

Danlis ossa

Ame fre Antonio Sanli

hic posila

Ano 1677. Die 18 oclobris.

7^ LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Les ossements, qui étaient entassés pêle-mêle dans cet étroit espace, furent recueillis avec le plus grand soin, et deux habiles anatomistes, les professeurs Giovanni Puglioli et Claudio Bertozzi, purent recons- tituer le squelette presque entier.

Les ossements étaient en parfait état et de couleur brune ; quelques-uns seulement manquaient, dont les principaux étaient la mâchoire inférieure, la plupart des phalanges, le talon droit, etc. Le squelette ainsi rétabli mesurait seulement 1 m. 55, du sommet de la tête à la plante des pieds. Boccace dit, il est vrai, que le Dante était de taille médiocre, di médiocre siatura ; cependant , d'après les portraits qui sont restés de lui, soit au Bargello, soit à la cathé- drale de Florence, on n'aurait pu croire qu'il eût été d'une taille au-dessous de la moyenne.

Pour n'avoir plus de doute sur l'authenticité de la découverte, il restait à faire une dernière et décisive vérification. Le 7 juin, le sarcophage renfermé dans la chapelle funéraire fut ouvert, en présence de la municipalité et d'une commission nommée par le gouvernement, et, comme il y avait lieu de s'y at- tendre, il fut trouvé vide. Au milieu d'un peu de terre et de quelques morceaux déciment, tombés sans doute à l'époque le couvercle du tombeau avait été res- cellé, en 1781, on recueillit seulement quelques feuilles de laurier desséchées et trois phalanges, dont deux appartenant à la main et une aux pieds.

RELIQUES ANATOMIQUES 75

Ces ossements étaient justement du nombre de ceux manquant au squelette découvert...

IV

« Je ne sais personne, écrivait naguère M. Aimé Giron, en parlant de Duguesclin, dont la dépouille ait été plus disputée et plus déchiquetée, les tombeaux plus mutilés et plus déplacés, les cendres plus mal- traitées que celles du connétable. »

Duguesclin avait exprimé la volonté d'être trans- porté à Dinan, dans la chapelle funéraire de ses an- cêtres. On se mit en route pour la Bretagne. Le Puy était la première étape. Là, au couvent des Jacobins, un service devait être célébré, le corps exposé un jour, puis embaumé, malgré la règle, en pareil cas, de le brûler, puis d'en coudre les ossements dans un sac. En effet, le 23 juillet, « grande pompe et toute habondance de triumphes mortuaires » , avec cin- quante torches de cire, un drap d'or armorié brodé de noir plus une oraison funèbre par le théolo- gien du couvent.

Or, les vicomtes de Polignac avaient leur sépul- ture dans l'église des Frères Prêcheurs. Se croyant un peu chez eux et les obligés du connétable venu à leur secours, ils déclarèrent tout à coup leur volonté

76 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

formelle d'en garder les entrailles, qui furent bel et bien a tumulées dans un beau monument... »

Deux siècles durant, à peu près, le repos éternel du capitaine breton ne fut point troublé. Mais, en 1567, le chevalier de Malte défroqué, Blacons, lieu- tenant du baron des Adrets, à la tête de 8.000 reli- gionnaires, campa dans le couvent et n'en déguerpit qu'après avoir vandalisé l'église et mutilé le monu- ment. Tel resta celui-ci jusqu'en l'an VIII de la Ré- publique, où certain préfet voulut voir et vit « les dites entrailles ».

En 1833, le tout fut transporté et restauré dans une chapelle. On trouva dans le sarcophage une double boîte ronde en plomb. Sur la plus petite, toute mo- derne, on lisait : « Ici reposent les cendres du cœur et viscères du connétable Duguesclin, ensevelis dans l'église Saint-Laurent et exhumés le 5 complémen- taire de l'an VIII de la République française sous la préfecture du citoyen Lamothe. »

Cette petite boîte ouverte ne contenait que quelques pincées de vieilles cendres. Des prêtres étaient seuls là, autour, curieux, respectueux, silencieux et pen- chés sur cette relique. Ils respiraient à peine. Un souffle eût suffi à disperser ce qui demeurait des en- trailles du grand connétable.

Donc, en 1380, le corps du connétable partit du Puy dans son cercueil. Ses écuyers étaient déjà au Mans, quand une troisième volonté celle de Char-

RELIQUES ANATOMIQUES 77

les V les y atteignit et s'imposa. Le roi ordon- nait que le corps de Duguesclin fût inhumé à Saint- Denis « en haute tombe, à grande solennité, en la chapelle que pour luy-même il avait fait faire », dit Froissard.

Le corps fut donc dirigé sur Saint-Denis, « le roy lui fit faire des obsèques comme s'il eût été son propre fils ». On lui tailla une statue de marbre blanc sur un tombeau de marbre noir, devant lesquels une lampe devait brûler jour et nuit.

La lampe de Duguesclin brûla jusqu'en 1709, des réparations la déplacèrent et l'éteignirent. Qua- tre-vingt-quatre ans après, la Révolution viola en bloc les sépultures de la basilique. Il ne restait du conné- table que de rares ossements, mais la tête tout en- tière, à laquelle on arracha les cheveux. De ces débris, jetés pêle-mêle dans la même fosse que les cendres royales, le crâne fut pieusement soustrait. On « m'af- firme, ajoute M. Giron, qu'il est à Paris, en pos- session du curé de Saint-Thomas-d'Aquin, M. l'abbé Rigat. Mais je n'y suis point allé voir^ »

Quant au cœur du connétable, il reçut asile dans l'église cathédrale de Saint-Sauveur. Un cénotaphe de marbre blanc lui fut dédié, et, sur un ccusson, brille en lettres gothiques d'or cette vieille inscription : Ci- gît le cœur de messire Bertrand du Géaquin, en

Cf. le Figaro octobre 1895

78 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

son vivant conneslable de France, qui trespassa le XVIII" jour de juillet Van mil III''^ II fP^ dont son corps repose avec ceux des roys à Saint-Denijs en France.

Les grands hommes en raison de leur grandeur même ne sont jamais assurés du repos définitif. Sous prétexte d'honneurs à leur rendre, on viole leur sépulture, on disperse leurs cendres au vent, quand sonne l'heure des réactions triomphantes.

Poursuivi par ses détracteurs à la cour d'Isabelle et de Ferdinand, Christophe Colomb était mort à Sé- ville, en 1506, dans le dénuement et le chagrin. Son fils Fernand avait, se conformant à la volonté paternelle, fait transférer ses restes à Saint-Domingue, en 1536, d'où ils furent portés définitivement à la Havane, en 1795, dans la cathédrale. Or, Cuba, dont la Havane est la capitale, est devenue américaine, à la suite de la guerre dont les événements sont encore présents à toutes les mémoires. Les Espagnols ont tenu à ce que leur mort national ne reposât plus en pays en- nemi, et ils ont obtenu du gouvernement américain de rapatrier les cendres de Christophe Colomb. De grandes et imposantes cérémonies ont eu lieu, à l'oc- casion de l'arrivée en Espagne du navire qui appor-

RELIQUES ANATOMIQUES 79

tait ces précieuses reliques et de leur transfert dans leur sépulture définitive.

L'histoire des cendres de Marceau, qui ont fini par échouer une partie du moins au Musée de l'Ar- mée, est trop récente ^ pour que nous la narrions à nouveau. Par contre, les anecdotes que nous allons rapporter, si elles sontconnues de quel(|ues-uns, sont, pour la plupart, oubliées.

Quand mourut la grande Mademoiselle, Louis XIV voulut que la pompe funèbre se fît avec le plus grand cérémonial. Le corps de Mademoiselle fut exposé et gardé pendant plusieurs jours par une princesse, par une duchesse et par deux dames de qualité.

Quand vint la cérémonie, et pendant qu'on rendait ces tristes devoirs, arriva un accident qui causa un vif émoi. « Au milieu de la journée, dit Saint-Simon, et toutes les personnes de la cérémonie présentes, l'urne qui contenait les entrailles, et qui était sur une crédence, tomba et se brisa avec un bruit épouvan- table. A l'instant, voilà les dames, les unes pâmées d'effroi, les autres en fuite. Les héraults d'armes, les Feuillants qui psalmodiaient, s'étouffaient aux portes avec la foule qui se sauvait.

« La confusion fut extrême, la plupart" gagnèrent le jardin et les cours. C'étaient les entrailles mal embau-

* Voiries journaux de 1901.

8o LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

mées qui avaient causé ce fracas. Tout fut parfumé et rétabli, et cette frayeur servit de risée à la cour. »

Le corps fut conduit à Saint-Denis, on porta les en- trailles aux Célestins, le cœur au Val-de-Grâce. L'abbé Anselme, fameux prédicateur, prononça Forai- son funèbre. Mlle de Montpensier appartenait à 1 his- toire *.

N'est-on pas allé jusqu'à prétendre que le cœur du grand Roi lui-même a subi le sort le plus fantas- tique? La légende est trop divertissante, malgré que le sujet en soit quelque peu macabre, pour ne pas être recueillie.

Voici ce que nous relevions naguère dans un vieux numéro de journal, dont il nous a été impossible de préciser le titre ni la date.

« Il y a une dizaine d'années environ, au 104 de la rue du Faubourg-Poissonnière, existait une maison était installée une école professionnelle catholique de jeunes filles, dirigée par les Dames patronesses. MM. Gorbon fils et Gie, propriétaires, ont fait dé- molir cette maison et en ont supprimé le jardin planté d'arbres : le tout est remplacé par trois maisons, construites d'après le plan de M. Richefeu, archi- tecte.

* Le Luxembourg (1300-1882), par Louis Favre, p. 77.

RELIQUES ANATOMIQUES ol

« Un souvenir, extrêmement curieux et à peu près ignoré, se rattache à cette vieille maison. Avant la Révolution, elle était habitée, en partie du moins, par un Anglais fort riche, le docteur Buckland, dont le nom est, pour ainsi dire, devenu légendaire, à cause d'un fait qui n'a peut-être pas de précédent dans l'histoire.

« Un jour, raconte Labouchcre, on lui présenta le cœur de Louis XIV, afin d'avoir son opinion sur cette singulière relique. C'était quelque chose de sec et de ratatiné, ayant une assez grande ressemblance avec un morceau de cuir. Le savant docteur examina la chose avec la plus grande attention, la flaira lon- guement, si longuement qu'il finit par l'avaler.

« Le fit-il exprès, ou par inadvertance ? On ne l'a jamais bien su. L'aventure fit un bruit énorme, comme on se l'imagine ; mais comme une restitution était im- possible, faffaire en resta là. Ajoutons que les restes du docteur Buckland reposent à Westminster, mais le cœur de Louis XIV était digéré depuis longtemps, lorsque mourut le docteur. »

Une découverte récente vient contrarier, malheu- reusement, cette légende. Le Musée Carnavalet est entré, il y a environ dix ans, en possession d'une lettre du comte de Maurepas, ministre de Louis XV, datée de Versailles, 19 mars 1730. M. de Maurepas y informe le duc d'Artois que, suivant l'ordre du Roi, le cœur de Louis XIV sera déposé le surlendemain 21

iv-6

82 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

mars, en l'église des Pères Jésuites de la rue Saint- Antoine. Il l'invite à s'entendre avec M. Robert de Cotte, architecte des bâtiments du Roi, et l'intendant Jules de Cotte, pour faire placer le cœur « sur le mau- solée construit pour le recevoir. » A cette lettre est joint le procès-verbal de la cérémonie, qui eut lieu, en effet, dans la matinée du 21 mars.

VI

Puisque nous en sommes au siècle de Louis XIV, sait-on que le corps de Turenne fut longtemps con- servé au Muséum d'histoire naturelle?

Après la violation des sépultures de Saint-Denis *, le maréchal reposait au milieu des rois, son cer- cueil avait été enlevé et déposé dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes ^,

^ Son corps, parfaitement conservé, était entièrement desséché lors des exhumations de 1793 ; il fut heureusement oublié dans la chapelle on l'avait momentanément déposé et, par conséquent, ne fut pas jeté dans les fosses communes {Des Sépultures nationales, par Legrand d'Ausst, p. 384n).

* Les administrateurs du Muséum d'histoire naturelle le réclamèrent comme objet d'art, et il resta deux années dans une cage en verre dans le cabinet. Transporté ensuite au musée des Petits-Augustins, il fut placé dans un tombeau avec cette inscription : Passant, va dire aux enfants de Mars que Turenne est dans ce tombeau. Les consuls le firent trans- porter aux Invalides, on rétablit son tombeau de SaintrDenis. Cette translation fut très pompeuse ; on remarquait, à la suite du corps, la

RELIQUES ANATOMIQUES 83

il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Egypte.

Le duc de Rovigo se rappelait Ty avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita cet établis- sement ; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier.

Plus tard, le citoyen Lenoir, ayant obtenu l'auto- risation de réunir dans le couvent des Grands- Augustins, qu'il avait transformé en Muséum des monuments français, les mausolées échappés aux ou- trages de Saint-Denis, avait fait transporter dans ce lieu le corps de Turenne. C'est que le gouverne- ment le fît prendre, pour le transférer aux Invalides.

C'est à Beaumarchais que l'on doit d'avoir retiré le corps de Turenne du Muséum d'histoire naturelle, pour le transporter au Musée des Invalides, le célèbre guerrier est évidemment mieux à sa place.

Voici la lettre, peu connue, dans laquelle l'auteur du Mariage de Figaro, s'adressant à François de Neufchâteau, alors ministre, sollicitait la a cessation de ce scandale » :

cuirasse, l'écharpe de ce graad homme, et le boulet qui le tua. Ces objets avaient été prêtés par le duc de Bouillon, à qui ils appartenaient. (Legrand d'Aussy, loc. cit.)

84 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Au ciloijen François de Neufchâieau.

21 brumaire an VII (ii novembre 1798). Citoyen Ministre,

Les soins constants que vous mettez pour embellir le jar- din national, conservatoire des plantes exotiques, des arbres et des animaux qui arrivent de tous les points du globe, nous prouvent que vos sages vues s'étendent à tout ce qui peut être utile au public, ou sembler digne de sa curiosité. Mais j'avoue qu'au plaisir de voir ces collections se mêle en moi un sentiment pénible, toutes les fois que j'y retrouve au coin d'un laboratoire de chimie, dans la poussière des lourneaux, des matras et des matériaux servant à des distillations, le corps exhumé de Turenne, sans que je puisse m'expliquer les motifs d'un pareil dédain pour les restes d'un chef d'armée que le roi le plus fier de son rang jugea digne de partager la sépulture de sa maison.

Que peut donc avoir de commun le squelette du Grand Turenne avec les animaux que votre enceinte nous con- serve ?

Qu'aurait dit Montecuculli de voir son vainqueur figurer au milieu d'une ménagerie?

En cherchant s'il n'y avait point à Paris quelque dépôt moins indécent pour les restes de ce grand homme qu'un la- boratoire de chimie qui nous dégrade el non pas lui, j'ai re- trouvé son tombeau d'un grand style, au muséum de nos monuments funéraires, enclos des Petits-Augustins, ses restes si révérés manquent autant à son tombeau que le tombeau manque à ses restes.

RELIQUES ANATOMIQUES 85

Le marbre noir placé dessous le bas-relief de la bataille dcTurckeim en iG75, après le gain de laquelle Turenne perdit la vie en visitant un poste dangereux, ce marbre peut être enlevé; un cadre, des verres en sa place, laissant voir le corps du héros, commanderaient notre respect, apaise- raient l'indignation qu'on éprouve en voyant Turenne auprès des fœtus et des monstruosités qui attirent la foule.

Je suis même très étonné que les ingénieux auteurs du muséum le plus philosophique de tous, quoique dans un lo- cal mesquin, n'aient pas sollicité la cessation d'un tel scan- dale, en vous priant, citoyen ministre, de confier le dépôt provisoire des restes du grand homme dont ils ont sauvé le tombeau, en attendant que la nation lui décerne enfin des honneurs dignes de sa réputation ; eux qui, pendant que l'ignorance exaltée mutilait tous les monuments de nos ar- tistes, ont eu la pensée courageuse de préserver, et la con- ception profonde de classer par suite de siècles, les tombeaux des hommes puissants dont l'histoire offrirait le muséum moral, si l'on pouvait les y embrasser d'un coup d'oeil comme on le fait aux ci-devant Augustins.

Ce rapprochement désirable de Turenne avec son tombeau renforcerait l'un des buts si frappants qu'on sent qu'ils ont voulu remplir en composant leur muséum : celui de nous montrer par quels degrés nos sculpteurs et nos architectes se sont élevés à l'honneur de rivaliser avec les grands ar- tistes de la Grèce; celui d'y rappeler cette pensée philoso- phique, qu'avant que l'on eût érigé ce grand royaume en ré- publique, la mort seule avait le pouvoir d'y ramener les choses privilégiées à cette égalité que la république con- sacre; enfin, l'honorable but de prouver à tous les penseurs

86 LE CABINET SECRET DE L'hISTOIRE

de l'Europe que la nation française est loin de partager la barbarie qui uous a privés, en peu d'heures, des numuments de douze siècles. Si notre muséum central, par la réunion des chefs-d'œuvre qu'on y expose, donne un plaisir délicieux à ceux qui savent en jouir, celui-ci nous élève à de grandes pensées ; et le désir d'y voir déposer provisoirement les cen- dres de Turenne en est une des plus morales.

Je vous prie donc, ministre ami de l'ordre, dont la haute magistrature est de surveiller les objets de décence publique de prendre en considération cette remarque sur Turenne, qu'un bon citoyen vous soumet.

Je pourrais bien signer mon nom, ou même en donner l'anagramme, si cette singularité ajoutait quelque chose au mérite d'un aperçu : Qu importe qui je sois, si je dis la vérité ? c'est de cela seul qu'il s'agit.

Le corps de Turenne n'est pas la seule relique humaine que le Jardin des Plantes possède ou ait possédée : le corps de Daubenton y repose ou y repo- sait dans un coin du labyrinthe, sous un petit monu- ment du temps *. Victor Jacquemont, Guy de la Brosse y ont aussi leur sépulture^. Mais, au moins pour ceux-là, on ne songera pas à protester. Ce sont des naturalistes, des gloires de la Maison ; ils sont chez eux, au milieu des fleurs.

' Gazette anecdotique, 1885, p. 91.

' Les corps de V. Jacquemont et G. de la Brosse sont restés enfouis dans les caves du Muséum jusqu'à ces dernières années ; il y a quelques années seulement qu'on leur a donné une sépulture convenable.

RELIQUES ANATOMIQUES 87

On demandait dernièrement était le cœur de Turenne, que les Allemands affirmèrent longtemps être déposé dans une petite chapelle située aux en- virons d'Achem, près de Sulzbach.

En réalité, le cœur de Turenne est conservé en France ; il n'y a aucun doute à garder sur ce point, désormais incontestable.

Le 4 nivôse an II {2/i décembre 1793), le précieux viscère fut placé, par les soins de M. Guichard, maire de Cluny, dans les archives de cette ville, il resta jusqu'au commencement du règne de Louis XVIII.

Une ordonnance royale ayant décidé que les cœurs des généraux seraient rendus à leurs familles, une enquête fut établie, sur les ordres des ministres de l'intérieur et de la guerre, afin de constater l'identité du cœur de Turenne, réclamé par le comte de la Tour d'Auvergne-Lauraguais.

Le procès-verbal d'enquête fut rédigé, le 30 août

1818, par le marquis de Vaulchier, préfet de Saône- et-Loire. Le 16 décembre suivant, le cœur de Tu- renne était adressé, par le préfet de Saône-et-Loire, à son collègue de l'Aude, pour être remis au comte de la Tour d'Auvergne .

Cette remise eut lieu à Carcassonne, le 2 janvier

1819, par M. Cromot de Fougy, conseiller d'État, préfet de l'Aude. Depuis cette époque, le cœur de Turenne est conservé au château de Saint-Paulet, dans une boîte sur laquelle on lit ces mots :

88 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

La présente boîte de carton^ contenant le cœur de Tiirenne^ a été scellée par nous, préfet de Saône-et- Loire et maire de Cluny, à Cluny, le 30 août I8l8. Signé : Fart in, maire de Cluny.

La boîte elle-même, contenue dans une enveloppe de plomb, revêtue d'un sac de velours cramoisi, est accompagnée de la note suivante :

Ici est renfermé le cœur de très haut et très puis- sant prince Henry de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, colonel général de la cavalerie légère de France, gouverneur du haut et bas Limousin et maréchal général du camp et armées du roi.

Le cœur de Turenne * avait si peu de volume, qu'en l'examinant, les chirurgiens de l'armée qui l'embau- mèrent ne pouvaient revenir de leur surprise. Ce héros leur fournit un sujet d'étonnement de plus : il n'avait qu'un rein.

VII

Combien de débris funéraires qui ont eu des péri- péties mouvementées !

* La découverte du prétendu Cœur de saint Louis, faite à la Sainte-Cha- pelle, le 15 mai 1843, a donné lieu à une publication critique de M. Le- TRONNE (Paris, 1844). Nous avons parlé du cœur de différents grands personnages dans nos Curiosités de la. Médecine, et de l'odyssée du cœur du prétendu Louis XVII, dans nos Morts mystérieuses de l'Histoire.

RELIQUES ANATOMIQUES 89

S'il ne fallait se borner, que de révélations impré- vues pourrions-nous encore faire ! IVous sera-t-il permis de rappeler cependant une indiscrétion dont nous nous rendîmes jadis coupable et qui souleva, à l'époque elle se produisit, un assez gros ta- page ?

En feuilletant un ouvrage d'anecdotes médicales, nous avions découvert un fait inattendu : les méde- cins qui avaient pratiqué l'autopsie du grand empe- reur avaient dû, pendant la nuit, interrompre leur besogne, et le lendemain, le cœur de Napoléon ne se retrouvait plus..., parce qu'il avait été mangé par les rats ! Je tenais le détail de mon érudit confrère et ami, le docteur Bremond, qui avait recueilli ce détail dans les Mémoires du docteur Anlommarchi, un de ceux qui assistèrent aux derniers moments de l'exilé de Sainte-Hélène.

Ainsi, les quelques milliers de curieux qui avaient défilé devant le tombeau des Invalides s'étaient age- nouillés devant un cœur... de mouton; car on avait substitué le viscère de ce doux animal à celui du vainqueur du monde ^ !

Pareille mésaventure était arrivée au cœur d'Ar- naud, le solitaire de Port-Royal, ainsi qu'au cœur du Régent. Un chien, un beau danois, sans respect

' Voir Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1864, pp. 20, 46 ; 1865, p. 42 ; 1879, pp. 98, 151 ; 1887, pp. 549, 658.

QO LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

pour ce muscle inanimé, les avait dévorés sans autre façon^

VIII

Une simple réflexion en terminant : Y a-t-il inté- rêt à conserver, dans nos musées, le crâne de Riche- lieu ou la cervelle de Talleyrand, à moins toutefois quils ne présentent quelque particularité au point de vue anthropologique ?

Les cheveux de Maximilien Robespierre ou la prétendue tête de Charlotte Gorday devraient-ils avoir leur place à côté des chefs-d'œuvre les plus remarquables de Tart ancien ou moderne ? D'au- tant qu'on est exposé, à tout instant, aux plus gros- sières mystifications, celle-ci, entre autres : on avait retrouvé la mâchoire de l'auteur de Tartufe. M, Dar- cel, qui l'avait reçue, pour le musée de Cluny, des héritiers du docteur Cloquet, l'avait offerte à l'ad- ministrateur du Théâtre-Français, la seule sépulture digne d'une telle dépouille ^.

* Voir, pour les Cœurs mangés, VI intermédiaire, 1886, pp. 58 et 216.

* Voir, sur la mâchoire de Molière, l'Intermédiaire, I, pp. 109,246; VIII, pp. 452, 538 ; X, p. 581 ; la brochure intitulée la Relique de Molière, par M. Ulrich-Richard Desaix, et l'article de M. F. Chambon, dans la Chronique médicale du 15 mars 1901 {Un fragment de la mâchoire de Molière à la Sorbonne).lï est question, dans l'opuscule de M. Desaix, d'un reliquaire appartenant à Vivant-Denon et qui contenait, outre un

RELIQUES ANATOMIQUES 9I

Il n'y avait qu'un malheur, c'est que l'authenticité en était fort contestée. Un irrévérencieux humoriste alla même jusqu'à insinuer que cette mâchoire de Molière était tout au plus de Regnard!

Si encore ces supercheries nous guérissaient de notre aberration; si on finissait par comprendre que le souvenir d'un grand homme et surtout l'exemple de son œuvre valent mieux que cette abdication de la raison devant une matière vouée fatalement à la des- truction î

fragment d'os de Molière, des cheveux d'Agnès Sorel et d'7nés de Castro, une partie de la moustache de Henri IV, un morceau du linceul de Turenne, des cheveux du général Desaix, une dent de Voliaire, des frag menls d'os d'Hëloîse et Abeilard, du Cid et de Chimène, de la Fontaine et enfin une mèche des cheveux de Napoléon !"•■.

Consulter, sur le crâne de Sophocle, Nouvelles de l'Intermédiaire, 30 août 1893, p. 47-48; sur les débris anatomiques du Dante, l'Amateur d'autographes, t. IV, pp. 175 et 192 ; sur la tête de Coligny, l'Intermé- diaire, XXV, pp. 385, 436, 49S, 593, 655 ; sur la tète de Pascal, Intermé- diaire, 1875, pp. 383, 464; 1878, pp. 3, 61 ; sur la destinée du cadavre de La Bruyère, Intermédiaire, 1887, p. 678 ; sur le cadavre de Des cartes, le Journal de Médecine de Paris, 1890, p. 662-663, et le Bulle- tin de la Société archéologique de Touraine, XIII, 1901, p. 55-80 ; sur le corps de Voltaire, émietté un peu partout : Petite Revue, 1866, t. XI, p. 182 ; Intermédiaire, 1, 62 ; III, 8 ; XVIII, 389, 452, 536; XXI, 12 ; Reuue des autographes, 15 août 1866 ; Reuue de la Révolution, Documents iné- dits, t. VII, p. 109; sur le crâne de Mirabeau, l'Intermédiaire, XX, 452 ; sur la tête de Stofflet, l'Intermédiaire, 1892, t. II, pp. 15 et 308; sur l'histoire posthume de quelques personnages célèbres, cf. la Corres- pondance historique et archéologique, 1897, n" 39.

LE MEDECIN DE MADAME DE POMPADOUR

Ne va-t-on pas s'aviser que le dix-huitième siècle, si fouillé et pourtant si fécond en surprises, n'est pas seulement l'époque des soupers fins, des femmes à paniers, des vapeurs et des mouches ? Cesserait- on de le représenter comme une perpétuelle féerie, libertins et oisifs jouaient seuls la partie ? Nous auraient-ils donc trompés, les annalistes grivois, en déroulant sous nos yeux le spectacle d'une sarabande folle, marquises et abbés de cour, petits-maîtres et nobles duchesses, s'entremêlent joyeusement?

Quand on nous parle du règne de Louis XV, c'est avec un air entendu, le sourire sur les lèvres. Ah! le beau temps pour les scandales à huis clos, les enlève- ments discrets, l'arbitraire et la licence sans frein ! S'il est pourtant un caractère de cette époque qu'on n'a pas mis suffisamment en relief, c'est le contraste qu'il nous offre d'une vie de plaisirs faciles et celle d'un travail opiniâtre.

LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR qS

On attribue communément aux Encyclopédistes le mérite d'avoir été les pionniers de la Révolution, de l'avoir préparée par leurs écrits ; on oublie qu'ils ont été secondés dans cette besogne par des hommes, d'allures plus modestes, qui ont accompli leur œuvre sans ostentation ni fracas. Ces hommes, on les peut compter; ils sont une poignée, tout au plus, ces fac- tieux qui conspirent dans l'entresol même de la favo- rite du moment, de cette bourgeoise parvenue, hier encore Mm^e d'Etiolles, aujourd'hui la vraie reine de France : Mme de Pompadour.

Tandis que, dans une pièce voisine, la maîtresse s'essaie à réveiller les sens blasés de son royal amant; alors que, de sa main fluette, elle signe les disgrâces et distribue les faveurs ; pendant qu'elle courbe, sous le talon de sa mule, les Choiseul, les Bernis, les Ma- chault et autres courtisans empressés à la lui baiser dévotieusement, des philosophes agitent les plus gra- ves problèmes dans son propre appartements sans s'inquiéter qu'on écoute aux portes.

* Au-dessous du logement de Quesnay, se trouvait le « cabinet parti- culier » Mme de Pompadour recevait le roi et les personnages impor- tants, « pour ses affaires secrètes ». Mémoires de MmeduHausset, p. 51.

Le duc de Croy parle a d'un arrière-cabinet de laque rouge », il est reçu par la marquise et paroù, àl'improviste, arrive le roi (Mémoires de Croy,v. 132) : ce devait être, d'après M. de Nolhac {Le Château de Ver- sailles sous Louis XV, p. 212), le « cabinet particulier », dont il vient d'être question et qu'un passage reliait à un escalier intérieur réservé au roi.

Mme d'Etiolles.devenue Mme de Pompadour, occupa au château de Ver-

g4 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Il est des jours le bruit des discussions doit ébranler les murs, car les conversations sont des plus animées. La présence de l'hôtesse de céans, qui daigne s'asseoir à la table voltigent les plus ingénieux paradoxes, les plus audacieuses théories, n'est pas pour en ralentir le feu.

Dans cette assistance de choix, on reconnaît la plu- part de ceux qui prendront plus tard la plume pour stigmatiser les abus, anéantir le passé et préparer Tavenir. On y voit, devisant ensemble, d'Alembert, au masque narquois; Duclos, si bien défini par Jean- Jacques : un homme droit et adroit ; Diderot, qui rumine dans son vaste cerveau la vaste Encyclopédie ; Marmonlel,le prêtre défroqué, l'auteur de Contes dits moraux, probablement par euphémisme ; BufFon, l'homme aux manchettes, ce qui ne l'empêche pas d'être un naturaliste de génie; enfin, un personnage grave entre tous, qui ne parle que par sentences, le médecin qui a toute la confiance de la favorite : le docteur Quesnay^

sailles divers appartements; le dernier, elle mourut, était situé dans l'aile du Nord, au rez-de-chaussée (Hist. de Mme du Barry, t. III, par Ch. Vatel).

* C'est par Mme dEstrades, parente de Mme de Pompadour, que Ques- nay était entré en relations avec la favorite de Louis XV . Un jour Mme d'Estrades, en voiture avec le duc de Villeroy, s'étant trouvée mal, Quesnay fut appeléauprès d'elle. Mme d'Estrades, satisfaite des soins que lui avait doaaés Quesnay, recommanda le docteur à sa cousine, Mme de Pompa- dour.

Ce ne fut que vers 1748 ou 1749 que Quesnay devint le médecin de

LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR QS

Louis XV a logé Quesnay dans une dépendance de Tappartement de sa maîtresse, à deux pas de son boudoir. Le médecin est bien à l'étroit dans son entresol, mais il s'en console en philosophe, trop heureux d'avoir sous les yeux un champ d'observa- tions sans limites.

Et puis il a un dada, l'aimable docteur, qui suffirait à dissiper son ennui, si tant est qu'il eût le temps de s'ennuyer. Vous le voyez errer dans le palais de Ver- sailles, le visage rasé de frais, l'air souriant, l'œil malicieux, le nez au vent. Vous vous le représentez obséquieux et poli, remplissant en conscience son mé- tier de médecin de cour. Détrompez-vous : le doc- teur Quesnay réfléchit', sous un masque de galantin oisif, aux plus sévères problèmes d'économie sociale. Pendant qu'on délibère chez Mme de Pompadour de

Mme de Pompadour ; à la fin de 1747, il était toujours attaché au duc de Villeroy comme chirurgien ; en mars 1749, il devint médecin à la Cour ; le 24 janvier 1750, Mme de Pompadour est la marraine d'un de ses petits- enfants, ce qui fait supposer des relations établies avec le grand-père. (Inauguration du monument de François Quesnay et Vie de Quesnay, par F. LoRiN, p. 139-140). Après la mort de la marquise de Pompadour, Quesnav habita à Versailles, au Grand-Commun (aujourd'hui l'hôpital militaire), dont il était le médecin ; quand il venait à Paris, il descendait chez son gendre au palais du Luxembourg (J. Lorin, op cit., p. 168).

« Louis XV l'avait surnommé le Penseur. Quand il l'avait anobli, il avait demandé à choisir lui-même l'écusson de ses armes. C'est ainsi qu'il les composa de trois fleurs de pensées sur un champ d'argent, à la fasce d'azur, avec cette devise : Propter cogitationem mentis, « espèce de rébus, si l'on veut, dit d'.\lembert, comme plusieurs autres écussons, mais rébus honorable, parce qu'il était vrai. «

C)6 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

la paix ou de la guerre, du choix des généraux, du maintien ou du renvoi des ministres, notre docteur, aussi indifférent à tous les mouvements de la cour, que s'il eût été à cent lieues de distance, griffonne en paix ses axiomes d'économie rustique*. Il vit à la cour, ignorant de la langue du pays, ne cherchant pas à l'apprendre et peu lié avec ses habitants"^.

Les seules personnes avec qui il aime s'entretenir sont les gens de lettres^ ou les philosophes qui viennent le visiter.

* Marmontel, Mémoires.

' Mercure de France, novembre 1778.

' La Condamine vint un jour le prier d'intervenir auprès de Mme de Pompadour, pour obtenir la mise en liberté de la Beaumelle, qui avait offensé la favorite et était emprisonné à la Bastille ; la Beaumelle quitta la Bastille au mois de septembre suivant {La Beainnelle et Saint-Cyr, par M. Ach. Taphanel, p. 291).

En 1762, Voltaire écrivait à un de ses amis que Mme Calas ferait bien de voir Quesnay : « Je suis fort de votre avis, que Mme Calas aille trou- ver QuesQaj', mais je ne sais si elle doit se trouver sur le passnge du Roi, à moins qu'il ait quelqu'un qui la fasse remarquer à Sa Majesté ou qu'il lui en ait parlé. » Le 16 août, Voltaire revient à la charge : ■■ Je suppose que Mme Calas a fait rendre à Mme la marquise de Pom- padour la lettre que le professeur Tronchin avait écrite, il y a un peu plus d'un mois, en faveur de Mme Calas ; je crois qu'il y en a une aussi à M. Quesnay. Ces lettres sont importantes. Si Mme Calas ne les avait pas encore fait rendre, il faudrait qu'elle ne différât plus, elle n'aurait qu'à écrire à M. Quesnay, à Versailles, et mettre la lettre pour Mme de Pompadour dans le paquet de M. Quesnay.

« Ceux qui dirigent Mme Calas à Paris lui dicteraient une lettre courte et attendrissante pour M. Quesnay : cette démarche ferait très bon effet.» Correspo7idance de Voltaire.

LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR 97

Ce sont d'abord la plupart des rédacteurs de VEn- cyclopédie\ dont il est un des plus assidus collabo- rateurs : Duclos, l'historiographe du roi, pour lequel il professe une réelle sympathie, faite d'une commu- nauté d'idées et de tempérament ; Buffon, Turgot, alors tout jeune, et qui appliquera plus tard au pou- voir les idées du maître.

Dans ce milieu, Quesnay conserve son franc parler. On composerait tout un recueil des saillies qui lui échappaient dans le feu de l'improvisation, car il ne se gênait guère pour dire crûment ce qu'il croyait être la vérité.

Lors des disputes du clergé et du Parlement, il se rencontre un jour, dans le salon de Mme de Pompa- dour, avec un homme qui proposait au roi l'emploi des moyens violents, lui disant : c'est la hallebarde qui mène un royaume.

Et qui, répliqua Quesnay, mène la hallebarde, Monsieur ?

Voyant qu'on attendait le développement de sa pensée :

C'est l'opinion! prononça-t-il avec force; c'est donc sur l'opinion qu'il faut travailler. Propos osé, pour le temps il fut tenu.

Il fit pour ce dictionnaire les articles Fermiers et Grains, ainsi que l'article Évidence, « qui eut le sort de presque tous les ouvrages de celte espèce, d'être assez peu lu, encore moins entendu, et fort critiqué. » D'Alembert.

iv-7

()8 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Un autre jour, le dauphin, père de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, se plaignait des embarras de la royauté.

Que feriez-vous donc si vous étiez roi, dit-il en se tournant vers Quesnay?

Monseigneur, je ne ferais rien.

Et qui gouvernerait ?

Les lois.

Devant le roi lui-même, son attitude était aussi fière, mais sa tierté était tempérée d'un respectueux attachement. Il en témoigna maintes fois S mais c'est dans une occurrence grave que son dévoue- ment trouva surtout à s'exercer.

Au beau milieu de la nuit, Mme de Pompadour avait réveillé sa femme de chambre, qui nous a con- servé le récit de l'aventure.

Venez vite, lui dit-elle, le roi se meurt. Toute en émoi, la soubrette met en hâte un jupon et arrive auprès du roi : Louis XV était évanoui.

On lui jette de l'eau : il revient à lui. Quelques gouttes de liqueur d'Hoffmann, préparation à base d'éther, achevaient de le remettre.

' Quesnay avait donné des soins à Louis XV, lors de l'attentat de Damiens, le 7 janvier 1757. Hévin, médecin de la dauphine, s'y était trouvé le premier; en l'absence de la Martinière, il soigna le roi ; la Martinière vint ensuite, mais il exprima le même avis que Quesnay, à savoir que, si le roi avait été un simple particulier, il aurait pu quitter la chambre le lendemain (Lorin, Variétés, p. 64 n.)

LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR 99

Ne faisons pas de bruit, dit le roi dès qu'il put parler. Allez seulement chez Quesnay lui dire que c'est votre maîtresse qui se trouve mal, et dites à ses gens de ne pas parler.

Quesnay vient aussitôt, et reste étonné de trouver le roi dans cet état. Il lui tâte le pouls et dit : « La crise est finie ; mais si le roi avait soixante ans, cela aurait pu être sérieux. »

Il alla chercher chez lui quelque drogue, probable- ment des gouttes du général Lamotte \ puis se mit à inonder le roi d'eau de senteur. On fit prendre en- suite au malade quelques tasses de thé, et il regagna son appartement, appuyé sur le bras du docteur.

Le lendemain, le roi faisait remettre un billet à sa maîtresse, il disait : « Ma chère amie doit avoir eu grand'peur, mais qu'elle se tranquillise, je me porte bien, et le docteur vous le certifiera. » Quesnay reçut mille écus de pension pour ses soins et la pro- messe d'une place pour son fils ^.

Le bon docteur en avait été quitte pour la peur, mais il appréhendait souvent ce qui adviendrait, si le

1 Sur leur composition, cf. le Vieux-Neuf, 2" édition, 1, 153 et 111,534 n.

Le roi, qui l'avait en grande estime et affection, voulut lui faire une ■dotation considérable. Quesnay connaissait l'état lamentable des finances du pays ; il avait, dans un de ses écrits, fait imprimer, par le roi lui-même, cette phrase : Pauvre paysan, pauvre royaume ; pauvre royaume, pauvre souverain. « Sire, répondit-il, j'accepterai les pré sents de Votre Majesté, quand elle aura payé ses dettes. » F. Lorin, Inauguration du monument, etc., p. 27.

100 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

roi disparaissait du monde. Une fois que Mirabeau, le frère de l'orateur, lui disait : « J'ai trouvé mau- vais visage au roi ; il vieillit. »

Tant pis, mille fois tant pis ! répondit Quesnay , ce serait la plus grande perte pour la France s'il venait à mourir. Et il détaillait toutes les consé- quences de cet événement, qu'il prévoyait bien avoir de funestes suites.

Nous avons dit que Quesnay avait du respect pour son roi. Ce respect n'allait pas sans quelque terreur. Un jour que le roi conversait avec lui chez Mme de Pompadour, le docteur ayant l'air tout troublé, après que le roi fut sorti, sa favorite lui dit :

Vous avez l'air embarrassé devant le roi, et cependant il est si bon !

Madame, répliqua-t-il, je suis sorti à quarante ans de mon village, et j'ai bien peu l'expérience du monde, auquel je m'habitue difficilement. Lorsque je suis dans une chambre avec le roi, je me dis : « Voilà un homme qui peut me faire couper la tête », et cette idée me trouble.

Mais la justice et la bonté du roi ne devraient- elles pas vous rassurer ?

Cela est bon pour le raisonnement, répondit-il ; mais le sentimentestplus prompt, et il m'inspire delà crainte avant que je me sois dit tout ce qui est propre à l'écarter *.

* Mme DU Hausset, Mémoires.

LE MEDECIN DE MADAME DE POMPADOUR 101

Il avait néanmoins pour Louis XV une admiration sans mélange, soit qu'il approuvât ceux qui en disaient hautement du bien, comme Turgot ou Duclos, soit qu'il portât lui-même un jugement sur le roi.

Louis XIV, disait-il, a aimé les vers, protégé les poètes: cela était peut-être bon dans son temps, parce qu'il faut commencer par quelque chose; mais ce siècle-ci sera bien plus grand, et il faut convenir que Louis XV, envoyant au Mexique et au Pérou des astronomes pour mesurer la terre, présente quelque chose de plus imposant que d'ordonner des opéras. Il a ouvert les barrières à la philosophie, malgré les criailleries des dévots, et l'Encyclopédie honorera son règne.

D'un génie positif, très porté vers les sciences exactes, Quesnay, peu disposé à goûter les beautés des vers, parlait, avec un dédain marqué, de la pro- tection accordée par le grand Roi à la poésie. Gomme on lui demandait un jour s'il n'admirait pas les grands poètes :

Comme de grands joueurs de bilboquet, riposta- t-il, sur ce ton qui rendait plaisant tout ce qu'il disait. J'ai cependant fait des vers, et je vais vous en dire : c'est sur un M. Rodot, intendant de la marine, qui se plaisait à dire du mal de la médecine et des médecins. J'ai fait ces vers pour venger Esculape et Hippocrate :

102 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Antoine se niédicina,

En décriant la médecine

Et de ses propres mains mina

Les fondements de sa machine;

Très rarement il opina

Sans humeur bizarre ou chagrine,

Et l'esprit qui le domina

Etait affiché sur sa mine.

Quesnay, le grave Quesnay, ne dédaignait pas de faire le bel-esprit \ heureusement ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il se permettait cette débauche de mauvais goût. D'ordinaire, ses propos étaient moins enjoués.

Le premier médecin du roi se trouvant un jour chez Mme de Pompadour, on se mit à parler de fous et de folie. Le roi, qui s'intéressait beaucoup à tous les sujets du ressort de la pathologie, écoutait avec attention.

Je me fais fort de connaître six mois à l'avance les symptômes de la folie, dit Quesnay.

* 11 était s^àrituel à ses heures, ainsi qu'en témoigne cette anecdote rapportée par M. F. Lorin.

Des médecins avaient été appelés en consultation pour un cas grave: il s'agissait d'un grand personnage. L'avis de l'un d'eux ayant prévalu, (ce n'était peut-être pas le bon), il crut devoir aller demandera Ques- nay ce qu'il en pensait, sous prétexte de rendre hommage à sa science.

« Monsieur, répondit Quesnay, il m'est arrivé quelquefois comme à TOUS de mettre à la loterie , mais jamais quand elle était tirée. »

LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR lo3

Y aurait-il des gens à la cour qui doivent deve- nir fous ? dit vivement le roi.

Et Quesnay de répondre : « J'en connais unqui sera imbécile avant trois mois. »

On le pressa de le désigner; il s'en défendit quelque temps ; puis, de guerre lasse, il en prononça le nom : a C'est M. de Séchelles, contrôleur général. Il veut à son âge faire le galant, et je me suis aperçu que la liaison de ses idées lui échappe. » Le roi se mit à rire ; mais, trois mois après, il vint chez Madame et lui dit : « Séchelles a radoté en plein conseil ; il faut lui donner un successeur*. »

Quelque temps après, c'était le tour du garde des sceaux Berrier, dont Quesnay avait prédit, quatre jours auparavant, qu'il tomberait en apoplexie : ce qui se vérifia exactement.

Quesnay avait un coup d'œil d'une finesse péné- trante. Il jugeait les hommes à la première rencontre, lisant au fond de leurs âmes, les dépouillant pour ainsi dire à leur insu. Puis il les caractérisait d'un mot, avec un rare bonheur d'expression. Un jour, comme on parlait de M. de Choiseul, le ministre musqué :

Ce n'est qu'un petit-maître, dit le docteur, et, s'il était plus joli, fait pour être un favori d'Henri III.

Une autre fois, le comte de Saint-Germain, qui se

* Mme DU Hausset, op cit.

104 LE CABINET SECRET DE l'iIISTOIRE

vantait de transformer les petits diamants en gros, venait de faire des expériences à la cour.

M. de Saint-Germain peut grossir les perles, c'est possible, dit Quesnay. Mais il n'en est pas moins un charlatan, puisqu'il a un élixir de longue vie et qu'il donne à entendre qu'il a plusieurs siècles.

Il ne manquait aucune occasion de stigmatiser les charlatans, comme ils le méritaient. Un certain méde- cin,appelé Renard, et qui justifiait bien son nom, avait prescrit à Mme de Pompadour, qui souffrait de palpi- tations violentes S de se promener dans sa chambre, de soulever des poids et de marcher vite. « Si le mou- vement accélère les battements, lui avait-il dit, c'est une preuve que cela vient de l'organe ; sinon, cela vient des nerfs. » Comme on rapportait à Quesnay cette étrange médication :

C'est la conduite d'un habile homme, se con- tenta-t-il de répondre.

Chose singulière, une seule fois ^, la reine, côté du

1 Voir, dans les Indiscrétions de l'Histoire, 2' série, le chapitre : Une Consultation pour la Pompadour.

* Une seule fois n'est peut-être pas tout à fait exact ; en tout cas, Mme de Pompadour n'eut que rarement recours aux soins de son mé- decin en titre. On trouve quelques vagues renseignements sur la santé de la favorite dans un recueil, qu'on songe rarement à consulter et qui contient pourtant de précieuses informations : c'est le Catalogue Morri- son, qui n'est pas dans le commerce et dont nous devons l'obligeante communicatioa à M. Noël Charavay (Cf. Chronique médicale, 1901, 1" décembre, p. 751 n.)

LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR 1 o5

cœur, eut recours aux bons offices de Quesnay. C'était un an ou quinze mois avant sa disgrâce. Etant à Fon- tainebleau ^ elle s'était placée devant un petit secré- taire pour écrire ; il y avait au-dessus un portrait du roi. En fermant le secrétaire, après avoir écrit, le portrait tomba et frappa assez fortement sa tête. On envoya quérir Quesnay. Il se fit expliquer l'accident et prescrivit des calmants et une saignée.

Les relations entre le médecin et la femme de chambre de la marquise paraissent avoir été plus étroites, bien qu'il ne soit nullement prouvé qu'il y ait eu entre eux autre chose qu'un commerce d'amitié.

Mme du Hausset ne nie pas, du reste, la sympathie que le docteur lui inspirait, les soupers qu'elle ac- ceptait chez lui, les entrevues ici qu'elle lui mé- nageait. Elle proclame, en maints endroits, « qu'il avait de l'esprit », « qu'il était fort gai », qu'elle le consultait « comme un oracle » ; mais nous ne voyons nulle part l'ombre d'un compromis.

Elle dit encore qu'il « était un grand génie » ; mais, ajoutait-elle, (( tout le monde le dit ».

Il aimait à causer avec elle de la vie des champs,

1 Quesnay accompagnait Mme de Pompadour dans ses déplacements.

Les inventaires de Saint-Hubert nous apprennent qu'il y avait, au château de Saint-Hubert, une chambre réservée à Quesnay. Cette chambre était située au premier étage du château. Dans l'Inventaire des meubles du château de Saint-Hubert, 1762, on trouve la description au mobilier de la chambre de Quesnay (Lori.n, op. cit., p. 145).

106 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

et, comme elle y avait été élevée, il lui faisait parler des herbages de Normandie, du Poitou, de la richesse des pommiers, et de la manière de cultiver. Mme du Hausset convient qu'il « était bien plus occupé, à la cour, de la meilleure manière de cultiver la terre que de tout ce qui s'y passait. » Mais s'arrêtent ses confidences .

Quesnay avait, d'ailleurs, trop la passion du travail pour s'en laisser distraire par la bagatelle.

Le travail était un besoin pour son activité. Dans le mois qui précéda sa mort, il fît trois mémoires d'économie politique, qui firent dire à un homme en place qu'il avait une tête de 30 ans sur un corps de 80.

A 70 ans, il s'était livré avec ardeur à l'étude des mathématiques, et avait fait imprimer, malgré les supplications de ses amis, sa prétendue découverte de la quadrature du cercle. Il écrivit aussi sur la théologie. Du moins avait-il eu le bon goût de s'en rapporter, sur ce chapitre, au R. P. Desmarets, confesseur du roi, qui lui fournit d'utiles indica- tions.

Son Tableau économique donne mieux la mesure de sa compétence ; avec VExtrait des Economies royales de Sully, il fut imprimé à Versailles, par ordre exprès du roi, qui avait tenu à en tirer lui- même quelques épreuves. Mais les exemplaires fu- rent si soigneusement séquestrés, que, même de son

LE MEDECIN DE MADAME DE POMPADOUR IO7

vivant, peu de temps après la publication, ainsi que Mirabeau en faisait la constatation, il n'était plus possible d'en découvrir un seul.

Après une existence si remplie, il était octogé- naire quand il mourut , Quesnay n'avait pas à s'alarmer de voir approcher sa fin. Accablé de travaux et d'infirmités \ il sortit de la vie, suivant le mot d'un poète ancien, comme d'un festin, sans dégoût, mais sans regret, avec toute la tranquillité d'un sage. Comme son domestique pleurait à chaudes larmes :

« Console-toi, lui dit-il avec douceur. Je n'étais pas pour ne pas mourir. Regarde le portrait qui est devant moi ; lis au bas l'année de ma naissance ; juge si je n'ai pas assez vécu. ^ »

Il ne se doutait pas, à cette heure suprême, que son dernier voyage le conduisait aux portes de l'im- mortalité^.

' Dès l'âge de vingt ans, il était goutteux, ce qui le détermina plus tard à abandonner la chirurgie pour la médecine. Il devint docteur en méde- cine à cinquante ans ; depuis vingt-six ans, il exerçait officiellement la chirurgie.

* Nous avons publié, dans la Chronique médicale (30 mars 1902), l'acte d inhumation et l'inventaire des biens après décès de François Quesnay. Nous avons appris depuis que cet inventaire avait été publié dans le Bul- letin du Comité des Travaux historiques (Sciences économiques), 1891, p. 12-16.

3 La statue de Quesnay a été inaugurée à Méré, près Montfort-l'Amaury, en 1896.

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE?

A-t-on calomnié Guillotin ^, en lui attribuant une in-

* Joseph-Ignace Guillotin, le 28 mai 1738 à Saintes (Charente-Infé- rieure), était le fils d'un avocat. Il fit ses études à Bordeaux, il reçut, le 11 décembre 1761, le titre de magister artium. Plus tard, il fut nommé professeur au Collège des Irlandais, de Bordeaux, tenu par les Jésuites. Il ne put longtemps s'accommoder delà règle de l'ordre et vint à Paris étudier la médecine.

Sa première inscription date de 1763. Il suivit les cours d'Antoine Petit pendant plusieurs années, mais s'éloigna de la capitale en 1768, pour pas- ser les examens du doctorat à Reims, sa fortune modeste ne lui permet- tant pas d'acquitter les droits élevés (8.000 francs environ de notre mon- naie), que coûtait alors une promotion à la Faculté de Paris.

Reçu docteur le 7 janvier 1768, il revient aussitôt à Paris, le 27 du même mois, après un brillant concours, il est nommé pupille de la Fa- culté . Il reçut enfin, le 26 octobre 1770, des mains de Poissonnier, la bar- rette de docteur parisien, lui conférant le droit de pratiquer dans Paris. Peu après, il obtint de ses collègues le titre de docteur-régent.

Le crédit dont jouissait Guillotin est attesté par sa nomination comme membre d une Commission royale chargée, en 1784, de rechercher ce qu'il y avait de fondé dans la doctrine et les expériences du fameux Mesmer. La Faculté choisit, dans la circonstance, Guillotin et trois de ses collègues, auxquels, sur leur demande, furent adjoints cinq membres de l'Académie

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE? IO9

vention que d'autres pourraient plus légitimement réclamer? N'y aurait-il pris, comme d'aucuns vou- draient l'insinuer, la plus légère part ?

Sans refaire ici l'historique de la guillotine, rap- pelons en quelques lignes le rôle véritable joué par Guillotin.

Jusqu'en 1789, on faisait usage des supplices les plus variés. Le bûcher, la noyade, la potence, les divers instruments de torture, la mutilation, étaient infligés à des malheureux, coupables pour la plupart d'insi- gnifiants délits. Ce fut dans un but essentiellement humanitaire que Guillotin proposa de substituer à tous

des sciences : Lavoisier, Franklin et Bailly étaient de ces derniers. L'enquête, menée d'après une méthode strictement scientifique, dura six mois, de mars à août 1784.

Le 14 juillet 1787, le docteur Guillotin épousait Marie-Louise Saugrain, fille d'Antoine Saugrain, maître libraire, et de Marie Brunet. Elle lui sur- vécut, après de longues années de la plus parfaite union, mais sans laisser de postérité. Les Saugrain formaient une véritable dynastie d'imprimeurs, comme les Panckouke.

Nous passons sur le rôle politique de Guillotin ; nous retrouvons le médecin, ou plutôt l'hygiéniste, dans le discours qu'il prononça, le 17 juin 1789, contre l'insalubrité de la salle des Menus siégeait l'As- semblée. L'air ne sy renouvelait pas assez facilement, ce qui pouvait devenir dangereux au cours d'aussi longues séances; la distribution des bancs trop rapprochés était insalubre ; le manque de dossiers pouvait entraîner de graves inconvénients, etc. L'Assemblée chargea également Guillotin du soin de l'éclairage, des tribunes publiques et de tout ce qui touchait à l'installation matérielle. 11 remplissait, en somme, les fonctions du questeur dans notre Chambre actuelle (Cf. La Révolution française, 13* année, 5, 14 novembre 1893).

no LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

ces procédés barbares un moyen plus prompt et moins infamant. Le 10 octobre 1789, Guillotin demandait que les délits du même genre fussent punis par le même genre de peine, quels que fussent le ran et l'état des coupables ^

Le 1" décembre, il remontait à la tribune de l'As- semblée, et faisant une peinture, aussi pittoresque qu'émue, des supplices effroyables qui avaient encours

* Le docteur Chereau a retrouvé aux Archives la minute même de la rédaction définitive des articles décrétés le 10 octobre 1789 et le 21 jan- vier 1790. Il a reproduit ce texte dans sa curieuse et introuvable brochure, Guillolin et la Guillotine; Paris, aux bureaux de VUnion médicale, 1870, p. 6.

Voici ce que dit le Moniteur :

« M. Guillotin lit un travail dans lequel il établit en principe que la loi « doit être égale pour tous, quand elle punit comme quand elle protège, et « chaque développement de ce principe amène un article que M. Guillolin « propose à la délibération de l'Assemblée.

« Ce discours est fréquemment interrompu par des applaudissements ; « une partie de l'Assemblée, vivement émue, demande à délibérer sur-le « champ, mais une autre partie paraît vouloir s'y opposer.

« M. le duc de Liancourt, ajoute le Moniteur, fait observer que des « citoyens sont prêts à subir des arrêts de mort, qu'il est dès lors indis- <■ pensable de ne pas différer d'un jour, puisqu'un instant de retard peut « les livrer à la barbarie d'un supplice que l'humanité presse d'abolir, « puisqu'un instant peut ainsi livrer au déshonneur, dont un préjugé » absurde flétrirait les parents, des coupables qu'une loi juste et sage " doit flétrir à son tour. »

L'article premier, mis en délibération, est décrété à l'unanimité en ces termes :

« Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, « quels que soient le rang et l'état des coupables. »

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE L\ GUILLOTINE? 111

jusqu'alors, et qui déshonoraient Thumanité: le gibet, la roue, le bûcher, il concluait à ce que, « dans tous les cas la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du délit dont il se sera rendu coupable. » Il ajoutait : « le criminel sera décapité ; il le sera par l'effet d'un simple mécanisme ».Il serait même allé jusqu'à faire devant ses collègues la description de la mécanique. Oubliant un instant qu'il était législa- teur, il aurait prononcé cette phrase où, dans le feu de l'improvisation, les termes allaient bien au delà de sa pensée : « La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole, le sang jaillit, l'homme n'est plus*. »

L'assemblée, tout en approuvant en principe la motion de Guillotin, prononça l'ajournement sur le mode de supplice qui devait être infligé aux coupa- bles punis de la peine de mort. Guillotin avait seule- ment obtenu que nobles ou vilains seraient punis d'égale façon.

Ce n'est que le 3 juin 1791, soit vingt mois après le premier discours de Guillotin, que Lepeletier de Saint-

1 Dans son Histoire de la Consliluante, Bûchez prétend qu'au cours de cette discussion, emporté par son ardeur, l'orateur se serait écrié : « Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d'oeil, et vous ne souffrez point. » Cette exclamation, qui ne se trouve dans aucune rela- tion offlcielle, nous paraît un de ces mots historiques, inventés long- temps après les circonstances dans lesquelles ils auraient dil être pro- noncés (f-a Révolution française, loc. cit.).

112 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Fargeau faisait voter que « tout condamné à mort au- rait la tête tranchée* ».

Restait à faire fabriquer la machine assez expédi- tive pour épargner des souffrances inutiles aux pa- tients qui devaient en faire l'essai *.

* Moniteur, 4 juin 1791.

* « II suffit, en effet, de jeter les yeux sur le récit des décapitations les plus célèbres pour voir à combien de basards étaient exposés les patients ; plus la victime était élevée, plus elle montrait de courage et de résignation, plus elle courait de dangers. Voyez Marie Stuart : elle croyait, dit son éloquent historien, qu'on la frapperait comme en France, dans une attitude droite et avec le glaive. On l'aida à poser sa tête sur le billot ; le bourreau ému la frappa d'une main mal assurée ; la hache, au lieu d'atteindre le cou, tomba sur le derrière de la tète et la blessa sans qu'elle fît un mouvement, sans qu'elle proférât une plainte ; au second seulement, le bourreau lui abattit la tête. Pour le jeune de Thou, ce fut bien autre chose : condamné à mort pour n'avoir pas trahi Cinq- Mars, il ne fallut pas moins de sept coups pour abattre cette noble tête, et les condamnés n'ignoraient pas qu'on pourrait ainsi les manquer ! Le fils naturel de Charles II, Monmouth, en véritable Anglais, s'adressant au bourreau, lui dit : >< Tiens, voilà six guinées ; ne va pas me hacher comme tu l'as fait à lord Russel. » Le premier coup ne fit qu'une légère blessure. Monmouth leva la tête et jeta au bourreau comme un regard de reproche : il fallut quatre coups pour achever cette sanglante tra- gédie. L'idée d'être manqué préoccupait aussi le jeune chevalier de la Barre ; mis en face du bourreau de Paris, qu'on avait fait venir pour l'exécuter, cet héroïque enfant lui dit résolument : « Tes armes sont-elles bonnes? Voyons-les. Cela ne se montre pas. Monsieur, lui répondit le bourreau. Est-ce toi, reprit le chevalier, qui as exécuté le comte de Lally ? Oui, Monsieur. Tu l'as fait souffrir ? C'est sa faute, il était toujours en mouvement. Placez-vous bien, et je ne vous man- querai pas; soyez-en sûr. » En effet, ce maître bourreau balança plu- sieurs fois son arme et enleva la tête d'un seul coup. » Extrait des Recherches historiques sur les derniers jours de Louis et de Vicq d'Azyr,

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE? Il3

L'Assemblée nationale, prise de court, songea, pour se tirer d'embarras, à s'adresser au secrétaire per- pétuel de l'Académie de chirurgie, Antoine Louis, déjà connu par des travaux scientifiques de haute valeur. Louis s'empressa de rédiger un « avis motivé sur la décollation». Son rapport*, adopté

discours lu à l'Acodémie de médecine par M. Dubois d'Amiens, secré- taire perpétuel (Bulletin de l'Académie de médecine ; Paris, 1866, t. XXXII. p. 9 et suiv.).

1 Cette consultation chirurgicale dun nouveau genre mérite d'être conservée dans notre recueil de curiosités historiques. En voici les par- lies essentielles : elle a été publiée in extenso dans la iîeune des docu- ments liistoriques, t. III, p. 47.

Consultation du Secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie. « ... Personne n'ignore que les instruments tranchants n'ont que peu ou point d'efifet lorsqu'ils frappent perpendiculairement. En les examinant au microscope, on v it qu'ils ne sont que des scies plus ou moins fines, qu'il faut faire agir en glissant sur les corps à diviser ; on ne réussirait pas à décapiter d'un seul coup avec une hache ou couperet dont le tran- chant serait en ligne droite, mais avec un tranchant convexe, comme aux anciennes haches d'armes ; le coup asséné n'agit perpendiculaire- ment qu'au milieu de la portion du cercle ; mais l'instrument, en péné- trant dans la continuité il< s parties qu'il divise, a sur les cotés une action oblique en glissant et atteint sûrement au but. En considérant la struc- ture du col. dont la colonne vertébrale est le centre, composée de plu- sieurs os dont la connexion forme des enchevauchures de manière qu'il n'y a pas de joint à chercher, il n'est pas possible d'être assuré d'une prompte et parfaite séparation en la confiant à un agent susceptible de varier en adresse par des causes morales et physiques ; il faut certaine- ment, pour la certitude du procédé, qu'il dépende de moyens mécani- ques invariables, dont on puisse également déterminer la force et l'effet : c'est le parti qu'on a pris en Angleterre.

>' Le corps du criminel est couché sur le ventre, entre deux poteaux

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Il4 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

sans discussion, fut imprimé dans le Moniteur ^ Il ne s'agissait plus que de faire construire la ma- chine. Une correspondance active fut échangée à ce sujet entre Louis, le procureur-syndic du département de Paris, Rœderer, et le ministre des contributions publiques, Clavière^. Guillotin ne fut consulté que pour la forme. En réalité, Louis présida à toutes les opérations ^.

barrés dans le haut par une traverse d'où l'on fait tomber sur le col la hache convexe au moyen d'un déclic. Le dos de l'instrument doit être assez fort et assez lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert à enfoncer les pilotis ; on sait que sa force augmente en raison de la hauteur d'où il tombe.

« Il est aisé de faire construire une pareille machine dont l'effet sera immanquable. La décapitation sera faite en un instant, suivant le vœu et l'esprit de la loi. Il sera facile d'en faire l'épreuve sur les cadavres et même sur un mouton vivant.

« On verra s'il ne serait pas nécessaire de fixer la lête du patient par un croissant qui embrasserait le col au niveau de la base du crâne; les cornes ou prolongements de ce croissant pourraient être arrêtés par des clavettes sous l'échafaud ; cet appareil, s'il paraît nécessaire, ne ferait aucune sensation, il serait à peine aperçu.

« Consulté à Paris, le 7 mars 1792.

« Louis, « Secrélaire perpétuel de l'Académie de chirurgie. »

* Quand le décret du 20 mars 1792 fut rendu, Guillotin n'était plus législateur.

* La correspondance de Rœderer et de Clavière a été publiée dans la Revue rétrospective, de Taschereau, janvier 1835, p. 5 et suiv.

* Ce fut Louis qui recommanda à Rœderer le facteur de pianos Schmidt, qui était venu lui offrir un plan de machine à décoller ; ce fut le même

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE? Il 5

Il demanda d'abord au charpentier ordinaire du do- maine un devis estimatif delà dépense qu'allait occa- sionner la construction du nouvel appareil, mais de- vant les prétentions exagérées du « sieur Guidon », qui n'exigeait pas moins de 5.660 livres pour «la pre- mière machine », alléguant surtout « la difficulté de trouver des ouvriers pour des travaux réputés infa- mants », Clavière et Rœderer décidèrent d'un com- mun accord de se passer de son concours.

Louis fit alors appel à un « autre artiste», un « fac- teur de pianos » d'origine allemande, Tobias Schmidt*, qu'il recommanda au Directoire. Le 17 avril 1792, à dix heures du matin, les premiers essais avaient lieu avec la machine définitivement construite, dans l'am- phithéâtre ou dans une petite cour adjacente de Bi-

Louis qui, sur l'ordre du Directoire, avait doané ses Inslructioas au charpentier du domaine pour la construction de l'instrument ; son rôle a donc été capital en l'espèce (Cf. Revue des documents historiques, t. III, loc. cit.).

« Sur Schraidt, voir le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, t. XVI, p. 123 ; le Moniteuril septembre, 17'.)4, et 21 décembre 1799, et la brochure de Chereau précitée.

Ce Schmidt s'amouracha, sur le tard, d'une danseuse du njm de Cha- meroi, qui passait pour être au mieux avec Eugène de Beauharnais. Schmidt avait connu la « belle impure » dans le salon de la Grazini (ou Grassini), vers 1800. Le grossier soupirant, réduit au rôle d'amoureux surnuméraire, fournissait à la danseuse les sommes qu'elle ne pouvait tirer de la bourse, fort plate, du militaire à qui elle avait réservé son cœur. Schmidt était, au contraire, très riche, ayant gagné plusieurs millions dans les entreprises de construction dont il avait été chargé.

1 l6 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

cêtre, en présence des employés supérieurs de la mai- son; des médecins Philippe Pinel et Cabanis, Tami de Mirabeau; des docteurs Louis, Cullerier et Guillo- tin ; du procureur-syndic de la Commune ; d'une foule de notabilités de l'Assemblée nationale; des membres du Conseil des hospices \ etc.

Le bourreau Sanson et ses aides couchèrent un ca- davre entre les deux bras de la machine, la face tour- née vers le plancher. Au signal donné par l'un de ses ouvriers, Sanson pressa le bouton qui retenait la corde. Le couperet, fort de son poids, glissa rapide- ment entre les coulisses et sépara la tête du tronc,

* Voici, à ce sujet, la lettre qu'écrivit le docteur Louis au docteur Michel Cullerier, alors chirurgien de l'Hôpital général ; cette lettre a été publiée par Chereau, qui en devait la communication au docteur Culle- rier, fils du chirurgien de Bicêtre.

« Samedi, 12 avril 1792.

« Le mécanicien. Monsieur, chargé de la construction de la machine à décapiter, ne sera prêt à en faire l'expérience que mardi. Je viens d'écrire à M. le procureur général syndic, afin qu'il enjoigne à la per- sonne qui doit opérer en public et en réalité, de se rendre mardi à deux heures au lieu désigné pour l'essai. J'ai fait connaître au Directoire avec quel zèle vous avez saisi le vœu général sur cette triste affaire. Ainsi donc à mardi.

« Pour l'efficacité de la chute du couperet ou tranchoir, la machine doit avoir quatorze pieds d'élévation. D'après cette notion, vous verrez si l'expérience peut être faite dans l'amphithéâtre ou dans la petite cour adjacente.

« Je suis de tout mon cœur, Monsieur, le plus dévoué de vos obéissants

serviteurs.

« Louis. »

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE? Il 7

avec la vitesse du regard, selon l'expression de Ca- banis lui-même. Les os furent tranchés nets. Les deux autres essais, successivement effectués, réussi- rent de la même manière. C'était désormais un résul- tat acquis *.

Le 25 avril 1792, un assassin et voleur de grand chemin, Pelletier, était « décollé » par le nouveau tran- choir*.

II

S'il est maintenant établi que Guillotin ne fut pas

* Paul Bru, Histoire de Bicélre^ p. 87 ; Revue des documents histori- ques, loc. cit., p. 53.

Nous croyons devoir rapporter à cette place une anecdote, dont cepen- dant nous ne certifions nullement l'authenticité.

Pendant que les spectateurs adressaient leurs félicitations aux deux médecins dont l'invention tendait à rendre plus prompte et moins dou loureuse l'application de la peine capitale, seul, le vieux Sanson, les yeux fixés sur le dernier cadavre dont la tête avait roulé si rapidement, si facilement, sans que sa main exercée eût fait autre chose que de pousser un ressort, répétait avec tristesse : « Belle invention ! pourvu qu'on n'abuse pas de la facilité ! » Les spectateurs sortirent de l'enceinte et allèrent rendre compte de l'invention nouvelle, les unsà l'Assemblée, les autres par la ville. Quant aux prisonniers, ils se regardèrent les uns les autres et descendirent des appuis des fenêtres, sur lesquelles ils avaient grimpé.

C'est, dit l'un, le fameux projet d'égalité. Tout le monde mourra de la même manière.

- Oui, répliqua un plaisant de Bicêtre, cela nivelle ! » Histoire anec- dotique des prisons de l'Europe, par Alboize et A. Maquet.

* Chronique de Paris, n" 11«, 26 avril 1792 ; Journal de Perlet, n* 207.

Il8 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

l'inventeur de l'instrument qui porte son nom, com- ment en devint-il le parrain ?

Le rédacteur du Journal de Perlet, à la date du 22 mars 4792, écrivait:

« Le Comité de législation a fait adopter un projet de décret sur le mode de décollation des malheureux condamnés à mort. Il a été rendu sans être lu ni dis- cuté. Ce décret n'est autre chose que l'avis de M.Louis, secrétaire perpétuel de l'Académie de chi- rurgie, qui propose pour l'exécution de cet article du Code pénal une machine à peu près semblable à celle que son inventeur avait fait appeler la guillo- tine. »

Dès le mois de décembre 1789, on pouvait lire dans le journal les Actes des Apôtres^:

« Une grande difficulté s'est élevée sur le nom à

* Guillotin n'était pas un orateur, c'était un honnête homme animé d'excellentes intentions, mais imbu des nouvelles idées. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il devînt l'objet d'attaques et de moqueries conti- nuelles. On se mit à le chansonner; les rédacteurs des Actes des Apôtres supposèrent que, de concert avec Barnave et Chapelier, il avait inventé une machine propre à tuer les gens tout doucement ; de les bouts-rimés il est dit que Guillotin, aidé des gens du métier,

De sa main

Fait soudain

La machine, Qui doucement nous tuera. Et que l'on nommera

Guillotine.

(Dubois, d'Amiens, op. cit.]

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE? II9

donner à cet instrument. Prendra-t-on pour enrichir la langue le nom de son inventeur? Ceux qui sont de cet avis n'ont pas eu de peine à trouver la dénomination douce et coulante de guillotine. Sera-ce celui du pré- sident qui prononcera le vœu de l'Assemblée à ce sujet? On aurait alors à choisir entre M. Coupé et M. Tuault. On a observé que la mansuétude pasto- rale ne permettait pas à M. de Sabran d'accepter cette place ; sans cela, il était assuré des voix de toute la noblesse. On ajoute qu'un nouveau candidat se présente pour avoir les honneurs de cette machine supplicielJe. M. de Mirabeau s'est emparé jusqu'ici des motions qui ont porté les plus grands coups à la tyrannie. Ses essais si connus de jurisprudence cri- minelle lui donnent des droits incontestables au mo- nument proposé. Avec un léger amendement, l'hono- rable membre pourrait prendre cette machine sous œuvre, et le nom de Mirabelle remplacerait, à la grande satisfaction des bons Français celui de guillo- tine. »

Entre Mirabelle, petite Louison^, Louisette^ et Guillotine, le choix du public fut vite fait: ce fut le dernier vocable qui l'emporta.

1 Desgenettes, Souvenirs de la fin du dix-huitième siècle, etc., t. II, p. 175-182.

* Cf. Souvenirs de la marquise de Créquy, t. VI, p. 100. Le docteur Louis, n'ayant pas de situation politique, était peu connu du public ; sa mort, arrivée peu après, le fit tout à fait oublier.

120 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Une légende veut que c'est en assistant, plusieurs années avant la Révolution, à une pantomime des Quatre fils A y mon, représentée sur un théâtre du boulevard, que Guillotin aurait pris la première idée de sa machine K 11 est plus vraisemblable de penser qu'il en avait trouvé le modèle dans certains auteurs du seizième siècle, qui en donnaient une description détaillée.

Que Guillotin ait eu des précurseurs, cela ne fait point doute ^; qu'il ait été le premier en France à proposer et à faire adopter le principe d'une ma- chine à décapiter, c'est un mérite qu'on ne peut son- ger davantage à lui contester.

Quoi qu'il en soit, le nom de Guillotin restera insé- parable de l'instrument de supplice qui a tranché le fil de tant d'existences humaines, et grâce auquel un philanthrope, dont toute la vie fut consacrée au bien de ses semblables, aura conquis l'immortalité ^

1 Saint-Edme, Biographie de la police, 1829, in-8, p. 253.

' Sur les origines de la guillotine, cf. les ouvrages et opuscules sui- vants : La Guillotine au treizième siècle, par Héron, br. in-8, Rouen, 1892 ; Gay, Gîossau-e archéologique, p. 802; le Bulletin de l'Alliance des Arts, 25 février 1844 et 10 décembre 1846 ; le Musée universel, 1872-73, t. I, p. 179, et t. II, p. 118; Revue des Documents historiques, t.III,Joc. cit.; les Curio- sit' s judiciaires, de Warée, pp. 13 et 382 ; les Curiosités des Traditions, p. 302 et suivantes ; les brochures de Chereau, L. Du Bois, Dubois (d'Amiens), sur la guillotine ; le Vievx-Neuf, d'Eo. Fournier, t. 1, p. 318 n.; enfin, la Chronique médicale, 1901, p. 606 ; 1902, pp. 52 et 242; 1905, p. 377.

'Ona prétendu que Guillotin était mortsurl'échafaud et les plaisantins

GUILLOTIN EST-IL l'iNVENTEUR DE LA GUILLOTINE? 121

n'ont pas manqué de souligner la coïncidence. Est-il nécessaire de rele- ver cette absurdité ? Guillotin est mort à Paris, d'un anthrax à l'épaule gauche, le 26 mars 1814, à 3 heures du soir, âgé de soixante-seize ans. Il habitait alors rue Saint-Honoré, 533, quartier des Tuileries, au coin de la rue de la Sourdière.

Quelqu'un qui eut occasion de le rencontrer plusieurs fois, dans les derniers temps de sa vie, nous le représente comme « un petit homme à cheveux blancs, de manières unies, à la parole douce, et dont on disait le talent de médecin digne de toute confiance. Quand on lui parlait de l'adoption de son idée, il en montrait du regret, bien que per- suadé qu'elle n'avait pas influé sur le nombre des victimes dont la Révo- lution aurait toujours fait sa proie. Mais il ne se consolait pas de ce que son nom était resté attaché à la lugubre machine. » Charles Maurice, Histoire anecdolique du Théâtre et de la Littérature (1856), t. I, p. 16.

11 conserva l'usage de la poudre et le chapeau à cornes même pendant le règne du bonnet rouge, et, dans un ouvrage du docteur Saucerotte (Les médecins pendant la Révolution, Paris, 1887), nous lisons que « le père de l'auteur a acheté en 1813 (lisez 18141, à la vente après décès de Guillotin, les bustes de Henri IV et do Sully, qui avaient orné, en temps prohibé, le cabinet de ce pacifique révolutionnaire. »

Partout il le put, il chercha à protéger les victimes de la Révolution. Il recueillit chez lui des proscrits, intervint, du reste sans succès, près de son confrère Marat, en faveur d'amis communs ; on dit même qu'il prépara pour les victimes de la Terreur un poison qui, au moins, les pré- servait del'échafaud. Un émigré, le comte de Méré, condamné à mort, avait, avant son exécution, recommandé par écrit à Guillotin sa femme et ses enfants. La lettre tomba aux mains de Fouquier-Tinville. On demanda à Guillotin de révéler le séjour de cette famille d'émigrés qu'il ne lui était plus loisible de sauver. Sur son refus, il fut emprisonné, et seule, la chute de Robespierre, au 9 thermidor, le sauva de la mort.

A Guillotin, on doit la fondation d'une « Académie de médecine », qui tint ses séancs dans une salle mise à sa disposition par le Consistoire réformé de Paris. Cette Société ne laissa que peu de traces, n'ayant publié aucun compte rendu ; elle se confondit avec le Cercle médical, et ne fut plus connue que sous cette dernière dénomination.

Guillotin était un chaleureux partisan du vaccin de Jenner.

Sous l'Empire, Guillotin avait conservé la même liberté de langago

122 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

que sous la Terreur. Bourru raconte que, dans un interrogatoire que lui fit subir le préfet de police, on lui dit : Monsieur Guillotin, vous passez pour ne point aimer l'empereur ? « Monsieur, cela est vrai. —Mais, Monsieur, pourquoi ne l'aimez-vous pas ? Monsieur, parce que je ne le trouve point aimable. » Il fut impossible de le faire sortir de cette logique. (Cf. La Révolution française, 14 nov. 1893, art. de M. E. Pariset.)

UN MÉDECIN, MAIRE DE PARIS EN 1798

Ceux qui connaissent dans ses moindres détails l'histoire de la Révolution sont déjà familiers avec le nom du confrère dont je vais évoquer la physionomie. Mais nombre de lecteurs entendront certainement pour la première fois parler du docteur Chambon, de Monlaux, membre de la Société royale de méde- cine, médecin de la SalpêtrièreS premier médecin

Il était médecin de cet hôpital en février 1790 ; il fut destitué à la suite de difficultés avec les sœurs (Lettre de M. Sigismond Lacroix, du 28 septembre 1896). Nous lisons, d'autre part, dans les Mémoires de Brissot : . L'exercice, la promenade, la vue des campagnes, le murmure d'un ruisseau, le chant des oiseaux, lui paraissent avec le régime végétal le meilleur moyen de guérir les fous. Ce système de traitement nest pour- tant pas, j'en conviens, sans des inconvénients qui méritent d'être pesés Il faut lire, à cet égard, le savant et précieux ouvrage d'un médecin qui, aux connaissances et à la pratique de son art dans les hôpitaux.joinl les lumières d'un philosophe et l'enthousiasme d'un démocrate pour la liberté, de mon digne ami le docteur Chambon. » Mémoires de Brissot, édition F. Didot, 1877, p. 161.)

124 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

des armées, inspecteur général des hôpitaux militaires, et maire de Paris pendant deux mois à peine, mais deux mois qui comptentpourdesannées,du8 décembre 1792 auZi février 1793.

De l'enfance de ChambonS rien de saillant à mettre en lumière. Issu d'une vieille famille champenoise, il avait conservé de ses ascendants cet esprit de terroir qui lui servit, en maintes circonstances, à doubler le cap de difficultés qu'une diplomatie moins avisée n'eût pu surmonter.

Le père de Ghambon était un chirurgien gradué, qui avait traversé la scène du monde sans y faire grand bruit.

Sa mère, Marie ^ Froussard, descendait du noble sire Etienne de Montaux, capitaine anobli par Louis XIV, pour avoir enlevé plusieurs drapeaux à l'ennemi, et mort plus tard au champ d'honneur^.

Nicolas Ghambon (de Montaux) avait fait ses pre- mières armes professionnelles en province , à Langres *. Aussitôt débarqué à Paris, il suivit les cours du célèbre Petit, dont l'enseignement avait, à cette époque, une grande vogue.

* Il naquit le 21 septembre 1748, à Breuvannes en Champagne.

* Elle est dénommée Marie-Marguerite, dans la notice, publiée par M. Victor Froussard, à Arcis-sur-Aube.

* Il fut tué en 1675, près du camp commandé parTurenne, à deux lieues de Strasbourg.

* « C'est à Langres qu'il avait exercé la médecine avant de venir pro- fesser à Paris. » Mémoires de Brissot, loc. cit., p. 164-165.

UN MÉDECIN, MAIBE DE PARIS EN IjgS 125

En 1782, ses connaissances en physique faisaient désigner le docteur Chambon pour aller étudier, à Bourbonne-les-Bains, l'action de Télectricitécombinée

avec les eaux minérales.

A la fin de 1792, il se trouvait à la tête de l'admi- nistration des impôts et finances de la ville de Paris, quand, à la suite des massacres de septembre, Pétion vint à donner sa démission de maire.

Le parti de la Montagne portait comme candidat à cette périlleuse fonction LuUier \ procureur-syndic du département. Les modérés se proposaient de répartir leurs suffrages entre Chambon etM.d'Ormesson,neveu

de l'ancien premier président du Parlement de Paris. Trois sections n'envoyèrentpas leurs procès-verbaux: celle du Mail, ci-devant place de Louis XVI ; celle de Poissonnière et celle du Finistère, ci-devant des Gobelins. Les Zi5 autres sections avaient fourni 11.365 votants: Chambon obtint 8.358 voix, et LuUier 3.906. On compta 101 voix nulles ^ Proclamé maire de Paris dans la séance de la Commune du 2 décembre 1792, Chambon accepta ces fonctions sous la réserve de ne prendre possession de son poste qu'après avoir rendu ses comptes d'administrateur des hôpitaux. Installé le 8 du mois, il prêtait, ce jour-là même, le serment et recevait l'investiture.

1 Louis-Marie Luilier avait succédé à Berthelol, qui prenait la qualité de " docteur agrégé de la Faculté de Paris ». * Moniteur universel, XV, 626.

126 LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

Dès les premiers jours de son installation, Ghambon se trouvait aux prises avec de grosses difficultés. Le 6 décembre, un décret de la Convention avait cité le Roi à sa barre ^ En exécution de ce décret, on battait la générale le 11 décembre, dans tous les quartiers. Tous les hommes disponibles étaient rappelés sous les armes. La force armée devait être groupée sur divers points, partout le roi avait à passer pour se rendre à l'Assemblée.

Le soir de son installation, Chambon réunit chez lui les membres de la Convention qui voulaient sauver les jours du Roi et se concertait avec eux sur la créa- tion d'une garde départementale, destinée, en appa- rence, à mettre l'Assemblée à l'abri des mouvements populaires, mais qui, en réalité, devait servir à pro- téger celui qu'on ne désignait plus que sous les noms de « tyran » ou de « Louis Capet ». Le décret du maire fut rapporté le lendemain, et celui-ci dut aviser à d'autres moyens de salut.

Sous prétexte de préserver la Conciergerie, mena- cée, disait-on, d'un envahissement imminent, Cham- bon fit caserner à la mairie le 2^ bataillon de Mar- seille, muni d'une quantité considérable de cartouches, pour parer à tout événement. La Convention, préve- nue, enjoignit au bataillon des Marseillais de quit- ter Paris sans retard. Le plan de Chambon était

1 Moniteur uràversel, 8 décembre 1792.

UN MÉDECIN, MAIRE DE PARIS EN 1798 I27

de nouveau déjoué. L'Assemblée avait son siège fait : le procès du Roi était décidé.

Le maire, le procureur de la Commune, le secré- taire-greffier et trente officiers municipaux furent dési- gnés pour escorter la voiture du roi, lorsqu'on le con- duirait à la Convention et qu'on le ramènerait au Temple. Les sections reçurent Tordre de se tenir en permanence. En exécution de cet arrêté, tous les per- sonnages indiqués plus haut, à l'exception des trente officiersmunicipaux, pénétraient, lell décembre 1792, à une heure de l'après-midi, dans la chambre du roi.

L'officier municipal de service à la Tour du Temple a rendu compte, en ces termes, de cette solennelle en- trevue ' :

Je m'approchai, dit-il, de Louis et lui annonçai qu'il allait recevoir la visite du maire.

Louis. Ah, tant mieux... Je vais donc voir le maire! Est-ce un homme gros, grand, jeune, vieux ?

Je ne le connais qu'imparfaitement, lui dis-je, je sais qu'il est d'un âge moyen, maigre et assez grand.

Savez-vousce qu'il a à me dire?

Il vous l'apprendra lui-même.

Louis resta pendant une heure dans son fauteuih II était si rêveur que je passai devant lui sans qu'il m'aperçût.

Ce maire se fait bien désirer, dit-il après un long silence.

* De Beaucodrt, Captivité de Louis XVI, t. II, p. 178 et suivantes.

128 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Le maire arriva et lui parla avec dignité.

Je suis chargé par la loi de vous déclarer que la Con- vention vous attend à sa barre, je viens vous y conduire.

Le secrétaire-greffier a lu alors ceci :

Décret de la Convention nationale du 6 décembre. Art. 5.

« Louis Capet sera conduit à la barre de la Convention nationale, mardi onze, pour répondre aux questions qui lui seront faites seulement par l'organe du président. »

Après cette lecture, le citoyen maire a demandé à Louis s'il voulait descendre. Celui ci a paru hésiter un instant et a dit : « .)e ne m'appelle pas Louis Capet ; mes ancêtres ont porté ce nom, mais jamais on ne m'a appelé ainsi. Au sur- plus, cest une suite des traitements que j'éprouve depuis quatre mois par la force. Ce malin, on a séparé mon fils de moi. C'est une jouissance dont on m'a privé.

« Je vous attendais depuis deux heures. * »

Le maire, sans répondre, Payant invité de nouveau à descendre, le roi finit par s'y décider.

Dans une notice très rare, destinée à ses amis, Ghambon a raconté, de son côté, sa mission auprès du roi.

En montant l'escalier du Temple, dit-il, mon émotion, malgré mes efforts pour la cacher, fut telle que mes genoux tremblaient sous moi. Ceux qui m'accompagnaient s'en aper- çurent ; elle s'augmenta au point que je faillis perdre tout

1 Le roi était occupé à faire une lecture quand on vint le prévenir que le Dauphin allait être conduit à sa mère. Deux heures après, Chambon se présentait.

UN MÉDECIN, MAIRE DE PARIS EN 1798 I29

à fait l'équilibre et tomber sur les derniers degrés qui res- taient à franchir.

Arrivé à la porte de l'étage occupé par le roi, je redoublai d'eflorts pour modérer le trouble auquel j'étais en proie. Je traversai lentement la première pièce pour acquérir une assurance apparente, quoique nous eussions, mes amis et moi, les plus grandes espérances de délivrer le roi, et que, d'après la parole du plus grand nombre des députés, nous nous en crussions assurés ; mes réflexions, en contemplant un si adorable monarque, retenu dans la Tour du Temple, étaient des plus déchirantes. J'articulai à voix un peu basse: « 11 mest ordonné par la Convention de vous traduire à sa barre ; le secrétaire de la Commune va lire le décret qui m'intime cet ordre. »

Je ne pouvais dire ni Sire ni Ciloyen. Dans le premier cas j'aurais manifesté quelque intelligence avec Sa Majesté pour le secourir, et dès ce moment, la vie de Louis XVI était compromise. J'avais tout à craindredela hainepourlemonar- que de la part de ceux qui m'accompagnaient et d'une partie de ceux qui étaient restés au rez-de-chaussée. Dans le second cas, en lui disant : Ciloyen, je l'aurais injurié ; il eût été encore de la plus grande irrévérence de lui adresser la parole en substituant à ses titres et à ses dignités, comme tant d'autres l'avaient fait, son seul nom de baptême...

Le secrétaire de la Commune ayant donné lecture du décret, on invita le roi à monter dans une voi- ture. Le maire se plaça à ses côtés, tandis que Ghau- mette, procureur de la Commune, et Brûlé, l'un de ses membres, se tenaient sur le devant.

iv-9

l3o LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

Durant tout le parcours, Chambon essaya d'occu- per le roi « par une conversation suivie * », pour rem- pêcher d'entendre les propos insultants qu'on tenait sur leur passage. Le roi parut prendre un vif intérêt à ce que lui racontait Chambon, notamment quand il l'entretint des « objets d'antiquité » qu'on trouvait encore dans sa province. Louis XVI fit preuve, à s'en rapporter au témoignage de son interlocuteur, des connaissances les plus variées ; il semblait sur- tout avoir des notions très précises d'histoire et de géographie.

Cependant la voiture poursuivait l'itinéraire fixé^.

Dans un moment, dit Chambon, le roi jetait sur raoi un regard de bonté en voulant me faire entendre, par ses expressions mêmes, qu'il me savait gré de mes soins, je trou- vai moyen de l'avertir, d un coup d'oeil, que nous étions entourés de gens dont la présence ne permettait pas un épancheraent qui serait dangereux pour lui...

' Le récit de Chambon est ici en contradiction avec le Procès-verbal de la. Commune de Paris, du 11 décembre, il est dit que le roi, « monté en voiture, a gardé le silence, presque tout le temps de sa translation ».

' Ordre pour la marche et l'escorte de Louis Capet, 10 décembre, depuis le Temple jusqu'à la Convention nationale, en passant par la rue du Temple, les boulevards, la rue Neuve-des-Capucins, la place Vendôme et la cour des Feuillans (V. le document in extenso aux Archives nationales, B. B. 52, d'après le marquis de Beaucourt, Cap- tivité et derniers moments de Louis XVI, t. II, p. 162 et suiv.).

UN MÉDECIN, MAIRE DE PARIS EN IjgS l3l

Il avait été décidé qu'en passant près de la porte Saint- Denis, on ferait une décharge d'artillerie sur la voiture ^

J'étais prévenudececoinplot ;les canonniers tenaient leurs mèches allumées. En abordant cette porte, je m'élançai par la portière, le corps à moitié en dehors, et d'une voix et d'un geste menaçants, je paralysai le bias des canonniers.

Louis XVI put ainsi, sans autre encombre, arriver à la barre de la Convention. Il s'y présenta en com- pagnie du maire de Paris et des généraux Santerre et Berruyer ^

Ghambon ne laissait pas que d'être inquiet sur le retour ^. La populace était très excitée, et il redoutai

' La Chronique de Paris donne la version suivante : « Un petit mouve- ment, occasionné par la désobéissance au général du citoyen Jacques Higonet, grenadier de la section de la Fraternité et commis aux Imposi- tions, hôtel Soubise, a été cause que la voiture a été arrêtée sur le boulevard, en face de la rue de Lancri. Le général avait commandé d'appuyer surla droite ; ce militaire a prétendu qu'il y avaitde la boue, et que l'état-major à cheval pouvait y passer plus facilement.

« Le boulevard entre la porte de Saint-Martin et celle de Saint-Denis étant très étroit, la voiture a été encore arrêtée. Alors Louis a demandé si on n'abattrait pas ces deux arcs de triomphe ; on lui a répondu que celui de la porte Saint-Denis étant un chef-d'œuvre, on pourrait le con- server. »

« C'est le général Berruyer et non Wittenkoff qui accompagna Louis XVI à la barre.

3 On lit, dans le Journal de Perlet, numéro du 13 décembre 1792 :

« La conduite du prisonnier, du Temple à la Convention, s'est faite avec le plus grand calme, d'après les sages mesures prises par le conseil exécutif, de concert avec la Commune. Louis était dans une voiture gar- nie en tôle avec le maire et un officier municipal ; elle était entourée de

l32 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

des incidents. Ses alarmes ne firent que s'accroître, quand, à la fin de la séance, au moment le roi pre- nait quelques rafraîchissements, on vint brusquement donner l'ordre du départ. La voiture qui avait amené le roi stationnait place Vendôme. On dut aller la rejoindre au milieu d'une foule dont on pouvait craindre avec quelque raison les manifestations hostiles. Cependant, sur un ordre donné parle commandant

trente autres officiers municipaux en écharpe. Douze cents hommes d'infanterie et de cavalerie précédaient et suivaient la voiture avec des pièces de canon. Les citoyens ont vu ce cortège dans un silence républi- cain. On fait courir le bruit que le prisonnier ne voulait point se rendre à la barre et que la Convention avait été obligée de rendre un décret pour le faire venir de force. Ces bruits répandus à dessein commen- çaient déjà à produire de l'agitation. Santerre les a , fait cesser par sa présence. La voiture dans laquelle était le ci-devant roi avait les por- tières ouvertes, ce qui a produit un excellent effet sur le peuple. On sait que la séparation de Louis de sa famille ne s'est pas faite sans inquié- tudes, qui ont été dissipées par son retour. »

On lit, d'autre part, dans la Révolution de 92 ou Journal de la. Conven- tion nationale, 84 (mercredi 12 décembre 1792) : «... Il était une heure après midi, quand Louis XVI est sorti de sa prison du Temple dans la voilure du maire de Paris, se trouvaient le maire, le procureur de la Commune et le secrétaire-greffier. Louis était dans le fond à droite ayant son chapeau sur la tête. Son habit était de la plus grande simpli- cité, et cet habit était couvert d'une redingote toute unie, couleur mar- ron ; ses regards étaient tranquilles et pleins d'assurance ;il considérait, à travers les portières de la voiture, la garde immense et silencieuse qui protégeait sa translation à l'Assemblée nationale et rien en lui n'an- nonçait que la plus grande confiance et la plus grande fermeté... Le plus morne silence régnait sur son passage... Il a été reconduit au Tem- ple vers six heures du soir dans le même ordre, et le peuple a observé la même conduite respectueuse qu'il avait manifestée le matin. »

UN MÉDECIN, MAIRE DE PARIS EN IJQS i33

de la place, le plus grand silence s'établit et Louis XVI, toujours suivi du maire, monta de nouveau en voi- ture.

Au moment le commandant fermait la portière, Ghambon lui dit ces paroles :

Vous nous avez sauvé la vie, mais les canons sont braqués à la porte de Saint-Denis pour faire sauter la voiture. Allez dire à mon épouse de ne plus compter sur moi.

Les craintes du maire furent dissipées en aperce- vant, au moment du départ, un bataillon de sa sec- tion. Sur un signe, le bataillon fit escorte à la voiture, qui arriva au Temple vers les six heures, sans qu'au- cun des funestes pressentiments de Ghambon se fût réalisé.

Le roi a été remis dans la chambre à six heures et demie *, dit le rapport de l'officier du Temple. Au moment du départ du maire, il lui a demandé, à deux reprises dilTéreates et avec insistance, de lui faire passer très promptement le décret qui lui accorde le conseil qu'il deinanie et qu'on ne refuse à personne. Le citoyen maire a répondu qu'il n'était chargé que de sa translation et que la Convention lui ferait connaître sa volonté '^.

* Son premier soin fut de demander... à manger. Il mangea à son dîner six côtelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des œufs, but un verre d'alicanle, puis s'en alla se coucher (Cf. de Bi^aucourt, op. cit. p. 181).

* Procès-verbal de la Commune de Paris, du 11 décembre 1792.

l34 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE

« Le maire de Paris a parlé au roi avec dignité », dit le rapport de Tofficier : on a vu, par le récit que nous avons tout au long relaté, qu'il avait, au con- traire, complètement perdu la tête.

Chambon était, du reste, un caractère faible et sans portée, cherchant à louvoyer entre les partis, coque- tant avec le roi, rusant avec l'Assemblée, système qui, en définitive, n'était pas si maladroit, puisqu'il devait lui sauver la vie.

Chambon avait quelques-unes des qualités du mi- nistre Roland, sans en avoir l'héroïsme. Mme Roland l'avait bien jugé quand, assise au coin de la chemi- née dans son salon, elle disait à Desgenettes et au na- turaliste Bosc d'Antic, qui devisaient des événements du jour : « Voilà deux hommes qui se ressemblent beaucoup extérieurement, et je suis portée à croire qu'ils ont le même désintéressement, le même genre de patriotisme, enfin les mêmes vertus aussi. » A quoi Desgenettes répliquait : qu'il y avait, en effet, de grandes analogies entre le ministre et le maire, sans ajouter que leurs épouses les conduisaient tous deux par le bout du nez.

Il

Le 26 décembre 1792, Chambon était, pour la deuxième fois, désigné pour accompagner Louis XVI

UN MÉDECIN, MAIRE DE PARIS EN 1798 l35

à l'Assemblée ^ Quand la Convention avait rendu le 16 décembre un décret bannissant de France tous les membres de la famille Gapet, à l'exception de ceux qui étaient détenus au Temple, de nombreuses péti- tions s'étaient couvertes de signatures, pour obtenir de l'Assemblée légiférante qu'elle rapportât son dé- cret.

Le 19, Chambon écrivait au président de la Conven- tion pour lui présenter l'adresse relative au rappel du décret rendu le 16 décembre. La Convention avait d'abord décidé qu'elle passerait à l'ordre du jour. Mais Bazire ayant insisté pour que le maire compa- rût à la barre, Robespierre profita de la circonstance pour accuser Chambon de relations avec les factieux. Chambon fut alors introduit et se borna à déclarer que le devoir de sa place l'obligeait à remettre à la Convention la pétition qui lui avait été contiéc, mais qu'il ne l'avait en aucune façon provoquée ; qu'en tous cas il n'en assumait point la responsabilité. A la suite de ces explications, Chambon fut admis aux honneurs de la séance.

Le procès-verbal de la seconde translation de Louis XVI de la Convention au Temple n'ayant pas paru assez détaillé àplusieurs membres ni aux tribu- nes, le secrétaire-greffier donna lecture du rapport qu'il avait rédigé en grande partie lui-même ;iUournit

* On n'avait pas été sang inquiétude sur le second tiansfèrement (Cf. Pièces annexes, A, Cubincl secret, 3' séiie, pr<niieis tirages, p. 20(1-208).

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de curieux aperçus sur la psychologie du roi qui allait payer de sa tête sa remarquable impéritie.

Arrivés au Temple, le maire, le procureur de la Commune, quelques commissaires de service, le commandant général et moi, nous sommes montés à la tour. Un a notifié à rinstant au prisonnier qu'il eût à se transporter à la Con- vention. Louis est descendu sur le champ; il était alors neuf heures et demie. 11 a marqué quelque inquiétude sur la manière dont ses conseils se transporteraient à la Con- vention ; il a dit qu'hier ils avaient demandé à la Com- mune qu'elle prît une décision à cet égard. On lui a répondu « que sur cet objet ses conseils feraient comme ils voudraient; que le Conseil avait arrêté qu'il n'y avait pas lieu à délibé- rer. » 11 s'est rendu à la voiture en faisant attention au détachement de cavalerie de lEcole militaire, dont il ne con- naissait pas la formation ; mais il a témoigné là, comme pen- dant toute la marche, le plus grand sang-froid et la plus par- faite tranquillité. Il faut que cet homme soit fanatisé, car il est impossible d'expliquer comment l'on peut être aussi tran- quille avec tant de sujets de craindre.

Monté en voiture, il a pris part à la conversation qui a été assez soutenue sur la littérature et spécialement sur quelques auteurs latins. Il a donné son avis sur tout avec beaucoup de justesse, et m'a paru fort curieux de faire voir qu'il est instruit. Quelqu'un a dit qu'il n'aimait pas Sénèque, parce que son amour pour les richesses contrastait fort avec sa prétendue philosophie et qu'on ne pouvait pas lui pardonner d'avoir osé pallier au sénat les crimes de Néron. Cette réflexion n'a pas paru l'aflecter. En parlant de Tite-

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Live (il a dit) que son style était bien opposé à celui de Tacite.

Arrivé à la salle il devait attendre avant d'être intro- duit, 11 a trouvé ses conseils, avec lesquels il s'est rendu dans un coin, et les a entretenus en particulier.

Bientôt il a été averti de se rendre à la Convention...

Nous sommes remontés en voiture, il a conservé le même calme, la même sérénité que s'il eût été dans une position ordinaire. En passant devant le dépôt des ci-devant gardes françaises, il a remarqué avec beaucoup d'étunnement la superbe maison que l'on bâtit sur cet emplacement.

Un peu plus loin, il me dit, en plaisantant sur ce que j'avais mon chapeau sur la tête : « La dernière fois que vous êtes venu, vous aviez oublié votre chapeau ; vous avez été plus soigneux aujourd'hui. » Peut-être m'a t-il fait cette observation sans dessein particulier, peut-être aussi, se rappelant les anciennes prérogatives, a-t-il voulu me témoi- gner que, dans son système, je devais tenir chapeau bas devant lui. Chaumet m'a fait signe du coude à cette remarque en faisant peut-être la même réflexion que moi.

A propos de l'indisposition du procureur de la Commune, la conversation est tombée sur les hôpitaux de Paris. Il a fait des réflexions sur la dépense de ces maisons. Il a dit qu'il serait utile d'en instituer dans chaque section, que les pauvres en seraient bien mieux soignés et plus soulagés. Il a fait ensuite diverses questions à Chaumet. Il lui a demandé de quel pays il était, quelles étaient ses occupations; il a même porté la curiosité jusqu'à lui demander des détails de sa famille.

Puis, comme en allant, je saluais plusieurs de mes cama-

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rades que je connaissais, il m'a dit : « Ces personnes que vous saluez sont-elles de votre section? »

Non, ce sont des membres de l'ancien Conseil général, que je vois avec plaisir s'occuper du soin de maintenir l'ordre. Là-dessus, il me dit qu'il y en avait un qui n'était pas resté longtemps. 11 voulait me parler de Meunier. Lors- qu'il était de service au Temple, m'a-t-il dit, il lui est souvent échappé des mouvements de trouble, en entendant tirer des coups de fusil, il paraît qu'il les craignait beaucoup. Je lui ai répondu que c'était moins un effet de la crainte que de la surprise de voir que l'arrêté du Conseil qui défendait de tirer des coups de fusil dans la rue, n'était point exécuté. « Il est mort bien malheureusement», m'a-t-il répliqué. J'ignore qui l'instruit si bien ; mais, comme vous voyez, il sait presque toutes les particularités arrivées aux membres du Conseil. 11 a pris ensuite la boîte du maire, il lui a demandé si ce portrait qui était gravé d'un côté était celui de sa femme. Mais avant que le maire put lui répondre, la conversation a été coupée par des cris de : « Fermez les fenêtres, fermez les fenêtres 1 » Sur cela il a dit: « C'est abominable « C'est une mesure de sûreté que l'on a prise », lui a répondu Chaumet ; « l'on a défendu d'ouvrir les fenêtres. » « Je croyais que l'on criait vive Lafayette! Ce serait une sottise. » Sans doute que Louis Capet s'occupa en cet instant de la différence qu'il y avait entre la garde brillante de Lafayette et celle qui l'escortait, composée en grande partie de sans-culottes.

"Voilà, citoyens, tous les petits détails dans lesquels j'ai cru devoir entrer, puisqu'ils ont paru vous intéresser. Plusieurs membres ont ensuite demandé la parole pour

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ajouter des circonstances à ce rapport. Une violente oppo- sition s'est manifestée à ce qu'ils fussent entendus; mais les tribunes ayant témoigné par leurs murmures un vif désir de les entendre, il a été arrêté qu'ils auraient la pa- role.

Pour vous faire connaître le caractère apathique de cet homme et son indillérence, a dit le premier, le trait suivant ne sera pas inutile. Lorsque les membres du Comité des 21 lui ont apporté les i06 pièces relatives à son procès, il les a reçues comme un grand seigneur reçoit les comptes de son intendant; et pendant qu'on s'occupait à les examiner, ce qui a duré près de cinq heures, lui, il s'occupait de la tabatière de Tronchet, posée sur la table. Cette tabatière, à double face, représentait d'un côté l'aristocratie désirant la contre-révolution; et de l'autre une figure coiffée du bon- net de la liberté, avec cette légende : La démocratie aime la révolution. Là-dessus Louis se retourne, en tenant le côté l'aristocratie était représentée. « Je n'aurais pas cru, a-t-il dit, trouver sur la tabatière du citoyen Tronchet une figure préchant la contre-révolution. « C'est une figure d'ancienne date, » a dit Tronchet, occupé au dépouille- ment.

Vous voyez par ce petit trait, citoyens, que l'abbé Lenfant lui a tellement inculqué que son royaume n'est plus de ce monde et que tout ce qu'il éprouve est son purgatoire, que l'affaire la plus majeure ne le frappe guère. « 11 n'est pas inutile, a dit Lebois, d'observer quel est le caractère de cet homme et des personnes qui lui appartiennent. Lorsque j'ai été nommé de garde au Temple, le hasard ma placé tantôt chez lui et tantôt chez elles. J'ai remarqué dans les

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femmes beaucoup de finesse, et chez luibeaucoup de bêtise; c'est un privilège pour lui de n'être pas sensible... On a pris jusqu'à