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Presenîed to the

LIBRARY ofthe

UNIVERSITY OF TORONTO

from

the estate of

GIORGIO BANDINI

La Comtesse de Charny

Tome deuxième

La Comtesse de Ckarny

Tar

Alexandre Dumas

TOME DEUXIEME

Saison

Éditeurs 25, rue Denfert-Rochereau

Taris

Calmann- Lévy

Editeurs ■j, rue Auber

Taris

APR 2 2 1997 ^Km GF 10»^

IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

DEUXIEME VOLUME

Pages

I. La reine 7

II. Le roi . . . . .. . . »i5

///. D'anciennes connaissances ... 25 IV. le lecteur aura le plaisir de retrouver

M. de Beausire tel qu'il l'avait quitté 40

V. Œdipe et Loth 55

VI. Gamain prouve qu'il est véritable- ment maître sur maître, maître sur

tous 71

VII. l'on parle de foute attire chose que

de serrurerie 82

VIII. Oîi il est démontré qu'il y a véritable- ment un dieu pour les ivrognes . . 92 IX. Ce que c'est que le hasard . . .100 X. La machine de M. Guillotin . . .119 XI. Une soirée au pavillon de Flore . .131 XII. Ce que la reine avait vu dans une carafe, vingt ans auparavant, au château de

Taverney 143

XIII. Le médecin du corps et le médecin de

l'âme 154

6

TABLE

Pofres

XIV. Monsieur désavoue Favras, et le roi

prête serment à la Constitution . 169 XV. Un gentilhomme . . . .180 XVI. la prédiction de Cagliostro s'ac- complit 192

XVII. La place de Grève .... 200

XVIII. La monarchie est sauvée . . .215

XIX. Retour à la ferme . . . .227

XX. Pitou garde-malade . . . .236

XXI. Pitou confident 246

XXII. Pitou géographe .... 259

XXIII. Pitou capitaine d'habillement . . 272

XXIV. l'abbé Portier donne une nou-

velle preuve de son esprit contre- révolutionnaire . . . .281 XXV. La Déclaration des droits de l'homme 298

XXVI. Sous la fenêtre 3^1

XXVII. Le père Clouîs reparaît sur la scène 321 XXVIII. Le jeu de barres . .' . . 332

XXIX. L'affût au loup 34 1

XXX. l'orage a passé . . . -351 XXXI. La grande trahison de M. de Mira- beau 35^

XXXII. L'élixir de vie 368

LA

COMTESSE DE CHARNY

LA REINE

M DE LA FAYETTE et le comte Louis de Bouille montèrent le petit escalier du pa- villon Marsan, et se présentèrent aux appartements du premier étage, qu'habitaient le roi et la reine.

Toutes les portes s'ouvraient devant M. de La Fayette. Les sentinelles portaient les armes, les valets de pied se courbaient ; on reconnaissait facilement le roi du roi, le maire du palais, comme disait M. Marat.

M. de La Fayette fut introduit d'abord chez la reine ; quant au roi, il était à sa forge, et l'on allait prévenir Sa Majesté.

Il y avait trois ans que M. Louis de Bouille n'avait vu Marie- Antoinette.

Pendant ces trois ans, les états généraux avaient été réunis, la Bastille avait été prise, et les journées des 5 et 6 octobre avaient eu lieu.

La reine était arrivée à l'âge de trente-quatre ans,

217 7

8 LA COMTESSE DE CHARNY

« âge touchant, dit Michelet, que tant de fois s'est plu à peindre Van Dyck, âge de la femme, âge de la mère, et, chez Marie-Antoinette, âge de la reine surtout ».

Depuis ces trois ans, la reine avait bien souffert de cœur et d'esprit, d'amour et d'amour-propre. Les trente-quatre ans apparaissaient donc, chez la pauvre femme, inscrits autour des yeux par ces nuances légères, nacrées et violâtres, qui révèlent les yeux pleins de larmes, les nuits vides de som- meil ; qui accusent surtout ce mal profond de l'âme dont la femme femme ou reine ne guérit plus dès qu'elle en est atteinte.

C'était l'âge de Marie Stuart prisonnière, l'âge elle fit ses plus profondes passions, l'âge Douglas, Mortimer, Norfolk et Babington devin- rent amoureux d'elle, se dévouèrent et moururent pour elle.

La vue de cette reine prisonnière, haïe, calom- niée, menacée, la journée du 5 octobre avait prouvé que ces menaces n'étaient pas vaines, fit une profonde impression sur le cœur chevale- resque du jeune Louis de Bouille.

Les femmes ne se trompent point à l'effet qu'elles produisent, et, comme les reines et les rois ont, en outre, une mémoire des visages qui fait en quelque sorte partie de leur éducation, à peine Marie- An- toinette eut-elle aperçu M. de Bouille, qu'elle le reconnut ; à peine eut-elle jeté les yeux siu: lui, qu'elle fut certaine d'être en face d'un ami.

Il en résulta qu'avant même que le général eût fait sa présentation, qu'avant qu'il fût au pied du divan sur lequel la reine était à demi couchée, celle-ci s'était levée, et, comme on fait à la fois à

LA COMTESSE DE CHARNY 9

une ancienne connaissance qu'on a plaisir à revoir, et à un serviteur sur la fidélité duquel on peut compter, elle s'était écriée :

Ah ! M. de Bouille !

Puis, sans s'occuper du général La Fayette, elle avait étendu la main vers le jeune homme.

Le comte Louis avait hésité un instant, il ne pouvait croire à une pareille faveur.

Cependant, la main royale restant étendue, le comte mit un genou en terre, et de ses lèvres tremblantes effleura cette main.

C'était une faute que faisait la pauvre reine, et elle en fit bon nombre de pareilles à celle-là ; sans cette faveur, M. de Bouille lui était acquis, et, par cette faveur accordée à M. de Bouille devant M. de La Fayette, qui, lui, n'avait jamais reçu faveur pareille, elle établissait sa ligne de démarcation, et blessait l'homme dont elle avait le plus besoin de se faire un ami.

Aussi, avec la courtoisie dont il était incapable de se départir un instant, mais avec une certaine altération dans la voix :

Par ma foi, mon cher cousin, dit La Fayette, c'est moi qui vous ai offert de vous présenter à Sa Majesté ; mais il me semble que c'était bien plutôt à vous de me présenter à elle.

La reine était si joyeuse de se trouver en face d'un de ces serviteurs sur lesquels elle savait pou- voir compter, la femme était si fière de l'effet qu'il lui semblait avoir produit sur le comte, que, sentant dans son cœur un de ces rayons de jeunesse qu'elle y croyait éteints, et tout autour d'elle comme une de ces brises de printemps et d'amour qu'elle croyait mortes, elle se retourna vers le général La

10 LA COMTESSE DE CHARNY

Fayette, et, avec un de ses sourires de Trianon et de Versailles :

Monsieur le général, dit-eUe, le comte Louis n'est pas un sévère républicain comme vous ; il arrive de Metz et non pas d'Amérique ; il ne vient pas à Paris pour travailler sur la Constitution ; il y vient pour me présenter ses hommages. Ne vous étonnez donc pas que je lui accorde, moi, pauvre reine à moitié détrônée, une faveur qui, pour lui, pauvre provincial, mérite peut-être encore ce nom, tandis que, pour vous...

Et la reine fit une charmante minauderie, pres- que une minauderie de jeune fille, qui voulait dire : « Tandis que vous, monsieur le Scipion, tandis que vous, monsieur le Cincinnatus, vous vous moquez bien de pareils marivaudages. »

Madame, dit La Fayette, j'aurai passé respec- tueux et dévoué près de la reine, sans que la reine ait jamais compris mon respect, ait jamais ap- précié mon dévouement ; ce sera un grand malheur pour moi, un plus grand malheur peut-être encore pour elle.

Et il salua.

La reine le regarda de son œil profond et clair. Plus d'une fois La Fayette lui avait dit de sem- blables paroles, plus d'une fois elle avait réfléchi aux paroles que lui avait dites La Fayette ; mais, pour son malheur, comme venait de le dire celui-ci, elle avait une répulsion instinctive contre l'homme.

Allons, général, dit-elle, soyez généreux, par- donnez-moi.

Moi, madame, vous pardonner ! Et quoi ?

Mon élan vers cette bonne famille de Bouille, qui m'aime de tout son cœur, et dont ce jeune

LA COMTESSE DE CHARNY ii

homme a bien voulu se faire le fil conducteur, la chaîne électrique. C'est son père, ses oncles, toute sa famille que j'ai vue apparaître lorsqu'il est entré, et qui m'a baisé la main avec ses lèvres. La Fayette fit un nouveau salut.

Et, maintenant, dit la reine, après le pardon, la paix ; une bonne poignée de main, général, à l'anglaise ou à l'américaine.

Et elle tendit la main, mais ouverte et la paume en dehors.

La Fayette toucha d'une main lente et froide la main de la reine en disant :

Je regrette que vous ne vouliez jamais vous souvenir que je suis Français, madame. Il n'y a cependant pas bien loin du 6 octobre au i6 no- vembre.

Vous avez raison, général, dit la reine faisant un effort sur elle-même et lui serrant la main ; c'est moi qui suis une ingrate.

Et, se laissant retomber sur son sofa comme brisée par l'émotion :

D'ailleurs, cela ne doit pas vous étonner, dit-elle, vous savez que c'est le reproche qu'on me fait.

Puis, secouant la tête :

Eh bien ! général, qu'y a-t-il de nouveau dans Paris ? demanda-t-elle.

La Fayette avait une petite vengeance à exercer, il saisit l'occasion.

Ah ! madame, dit-il, combien je regrette que vous n'ayez pas été hier à l'Assemblée ! Vous eus- siez vu une scène touchante et qui eût bien cer- tainement ému votre cœur ; un vieillard venant remercier l'Assemblée du bonheur qu'il lui devait

12 LA COMTESSE DE CHARNY

à elle et au roi, car l'Assemblée ne peut rien sans la sanction royale.

Un vieillard ? répéta la reine distraite.

Oui, madame, mais quel vieillard ! le doyen de l'humanité, un paysan mainmortable du Jura, âgé de cent vingt ans, amené à la barre de l'Assem- blée par cinq générations de descendants, et venant la remercier de ses décrets du 4 août. Comprenez- vous, madame, un homme qui a été serf un demi- siècle sous Louis XIV, et quatre-vingts ans depuis !

Et qu'a fait l'Assemblée en faveur de cet homme ?

Elle s'est levée tout entière, et l'a forcé, lui, de s'asseoir et de se couvrir.

Ah ! dit la reine de ce ton qui n'appartenait qu'à elle, ce devait être, en effet, fort touchant ; mais, à mon regret, je n'étais pas là. Vous savez mieux que personne, mon cher général, ajoutâ- t-elle en souriant, que je ne suis pas toujours je veux.

Le général fit un mouvement qui signifiait qu'il avait quelque chose à répondre, mais la reine con- tinua sans lui donner le temps de rien dire :

Non, j'étais ici, je recevais la femme François, la pauvre veuve de ce malheureux boulanger de l'Assemblée, que l'Assemblée a laissé assassiner à sa porte. Que faisait donc l'Assemblée, ce jour-là, monsieur de La Fayette ?

Madame, répondit le général, vous parlez d'un des malheurs qui ont le plus affligé les repré- sentants de la France ; l'Assemblée n'avait pu pré- venir le meurtre, elle a du moins puni les meurtriers.

Oui, mais cette punition, je vous jure, n'a point consolé la pauvre femme ; elle a manqué

LA COMTESSE DE CHARNY 13

devenir folle, et l'on croit qu'elle accouchera d'un enfant mort ; si l'enfant est vivant, je lui ai promis d'en être marraine, et, pour que le peuple sache que je ne suis pas aussi insensible qu'on le dit aux malheurs qui lui arrivent, je vous demanderai, mon cher général, s'il n'y a pas d'inconvénient à ce que le baptême se fasse à Notre-Dame.

La Fayette leva la main comme un homme qui était prêt à demander la parole, et qui est enchanté qu'on la lui accorde.

Justement, madame, dit-il, c'est la seconde allusion que vous faites, depuis un instant, à cette prétendue captivité dans laquelle on voudrait faire croire à vos fidèles serviteurs que je vous tiens. Madame, je me hâte de le dire devant mon cousin, je le répéterai, s'il le faut, devant Paris, devant l'Europe, devant le monde, je l'ai écrit hier à M. Mounier, qui se lamente du fond du Dauphiné sur la captivité royale, madame, vous êtes libre, et je n'ai qu'un désir, je ne vous adresse même qu'une prière, c'est que vous en donniez la preuve, le roi en reprenant ses chasses et ses voyages, et vous, madame, en l'accompagnant.

La reine sourit comme une personne mal con- vaincue.

Quant à être la marraine du pauvre orphelin qui va naître dans le deuil, la reine, en prenant cet engagement avec la veuve, a obéi à cet excellent cœur qui la fait respecter et aimer de tout ce qui l'entoure. Lorsque le jour de la cérémonie sera arrivé, la reine choisira l'église elle désire que cette cérémonie ait lieu ; elle donnera ses ordres, et, selon ses ordres, tout sera fait. Et, maintenant, continua le général en s'inclinant, j'attends ceux

14 LA COMTESSE DE CHARNY

dont il plaira à Sa Majesté de m'honorer pour aujourd'hui.

Pour aujourd'hui, mon cher général, dit la reine, je n'ai pas d'autre prière à vous faire que d'inviter votre cousin, s'il reste encore quelques jours à Paris, à vous accompagner à l'un des cercles de madame de Lamballe. Vous savez qu'elle reçoit pour elle et pour moi ?

Et, moi, madame, répondit La Fayette, je profiterai de l'invitation pour mon compte et pour le sien, et, si Votre Majesté ne m'y a pas vu plus tôt, je la prie d'être bien persuadée que c'est qu'elle a oublié de me manifester le désir qu'elle avait de m'y voir.

La reine répondit par une inclination de tête et par un sourire.

C'était le congé.

Chacun en prit ce qui lui revenait : La Fayette, le salut ; le comte Louis, le sourire.

Tous deux sortirent à reculons, emportant de cette entrevue, l'un plus d'amertume, l'autre plus de dévouement.

II

LE ROI

A LA porte de l'appartement de la reine, les deux visiteurs trouvèrent le valet de chambre du roi, François Hue, qui les attendait.

Le roi faisait dire à M. de La Fayette qu'ayant commencé, pour se distraire, un ouvrage de ser- rurerie très important, il le priait de monter jus- qu'à la forge.

Une forge était la première chose dont s'était informé Louis XVI en arrivant aux Tuileries, et, apprenant que cet objet d'indispensable nécessité pour lui avait été oublié dans les plans de Cathe- rine de Médicis et de Philibert de Lorme, il avait choisi au second étage, juste au-dessus de sa cham- bre à coucher, une grande mansarde ayant escalier extérieur et escalier intérieur, pour en faire son atelier de serrurerie.

Au milieu des graves préoccupations qui étaient venues l'assaillir depuis cinq semaines à peu près qu'il était aux Tuileries, Louis XVI n'avait pas un instant oublié sa forge. Sa forge avait été son idée fixe ; il avait présidé à son aménagement, avait lui-même marqué la place du soufflet, du foyer, de l'enclume, de l'établi et des étaux. Enfin la forge

i6 LA COMTESSE DE CHARNY

était installée de la veille ; limes rondes, limes bâtardes, limes à refendre, langues-de-carpe et becs- d'âne étaient à leurs places ; marteaux à devant, marteaux à pleine croix, marteaux à bigorner pen- daient à leurs clous ; tenailles tricoises, tenailles à chanfrein, mordaches à prisonnier se tenaient à la portée de la main. Louis XVI n'avait pu y résister plus longtemps, et, depuis le matin, il s'était ardem- ment remis à cette besogne qui était une si grande distraction pour lui, et dans laquelle il fût passé maître si, comme nous l'avons vu, au grand regret de maître Gamain, un tas de fainéants tels que M. Turgot, M. de Calonne et M. Necker ne l'eussent distrait de cette savante occupation en lui par- lant, non seulement des affaires de la France, ce que permettait à la rigueur maître Gamain, mais encore, ce qui lui paraissait bien inutile, des affai- res du Brabant, de l'Autriche, de l'Angleterre, de l'Amérique et de l'Espagne.

Cela explique donc comment le roi Louis XVI, dans la première ardeur de son travail, au lieu de descendre auprès de M. de La Fayette, avait prié M. de La Fayette de monter près de lui.

Puis aussi peut-être, après s'être laissé voir au commandant de la garde nationale dans sa fai- blesse de roi, n'était-il pas fâché de se montrer à lui dans sa majesté de serrurier ?

Comme, pour conduire les visiteurs à la forge royale, le valet de chambre n'avait pas jugé à pro- pos de traverser les appartements, et de leur faire monter l'escalier particulier, M. de La Fayette et le comte Louis contournaient ces appartements par les corridors, et montaient l'escaher public, ce qui allongeait fort leur chemin.

LA COMTESSE DE CHARNY 17

Il résulta de cette déviation de la ligne droite que le jeune comte Louis eut le temps de réfléchir.

Il réfléchit donc.

Si plein qu'il eût le cœur du bon accueil que lui avait fait la reine, il ne pouvait méconnaître qu'il ne fût point attendu par elle. Aucune parole à double sens, aucun geste mystérieux ne lui avait donné à entendre que l'auguste prisonnière, comme elle prétendait être, eût connaissance de la mission dont il était chargé, et comptât le moins du monde sur lui pour la tirer de sa captivité. Cela, au reste, se rapportait bien à ce qu'avait dit Chamy du secret que le roi avait fait à tous, et même à la reine, de la mission dont il l'avait chargé.

Quelque bonheur que le comte Louis eût à revoir la reine, il était donc évident que ce n'était pas près d'elle qu'il devait revenir chercher la solution de son message.

C'était à lui d'étudier si, dans l'accueil du roi, si, dans ses paroles ou dans ses gestes, il n'y avait pas quelque signe compréhensible à lui seul, et qui lui indiquât que Louis XVI était mieux ren- seigné que M. de La Fayette sur les causes de son voyage à Paris.

A la porte de la forge, le valet de chambre se retourna, et, comme il ignorait le nom de M. de Bouille :

Qui annoncerai- je ? demanda-t-il.

Annoncez le général en chef de la garde na- tionale. J'aurai l'honneur de présenter moi-même monsieur à Sa Majesté.

M. le commandant en chef de la garde na- tionale, dit le valet de chambre.

Le roi se retourna.

i8 LA COMTESSE DE CHARNY

Ah ! ah ! dit-il, c'est vous, monsieur de La Fayette ? Je vous demande pardon de vous faire monter jusqu'ici, mais le serrurier vous assure que vous êtes le bienvenu dans sa forge ; un charbon- nier disait à mon aïeul Henri IV : « Charbonnier est maître chez soi. » Je vous dis, moi, général : « Vous êtes maître chez le serrurier comme chez le roi. »

Louis XVI, ainsi qu'on le voit, attaquait la con- versation de la même façon à peu près que l'avait attaquée Marie-Antoinette.

Sire, répondit M. de La Fayette, en quelque circonstance que j'aie l'honneur de me présenter devant le roi, à quelque étage et sous quelque cos- tume qu'il me reçoive, le roi sera toujours le roi, et celui qui lui offre en ce moment ses humbles hom- mages sera toujours son fidèle sujet et son dévoué serviteur.

Je n'en doute pas, marquis ; mais vous n'êtes pas seul ? Avez-vous changé d'aide de camp, et ce jeune officier tient-il près de vous la place de M. Gouvion ou de M. Romeuf ?

Ce jeune ofhcier, sire, et je demande à Vo- tre Majesté la permission de le lui présenter, est mon cousin, le comte Louis de Bouille, capitaine aux dragons de Monsieur.

Ah ! ah ! fit le roi en laissant échapper un léger tressaillement que remarqua le jeune gentil- homme ; ah ! oui, M. le comte Louis de Bouille, fils du marquis de Bouille, commandant à Metz.

C'est cela même, sire, dit vivement le jeime comte.

Ah ! monsieur le comte Louis de Bouille, pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnu, j'ai

LA COMTESSE DE CHARNY 19

la vue basse... Et vous avez quitté Metz il y a long- temps ?

Il y a cinq jours, sire ; et, me trouvant à Paris sans congé officiel, mais avec une permission spé- ciale de mon père, je suis venu solliciter de mon pa- rent, M. de La Fayette, l'honneur d'être présenté à Votre Majesté.

De M. de La Fayette ! vous avez bien fait, monsieur le comte ; personne n'était plus à même de vous présenter à toute heure, et de la part de personne la présentation ne pouvait m 'être plus agréable.

Le à toute heure indiquait que M. de La Fayette avait conservé les grandes et les petites entrées qui lui avaient été accordées à Versailles.

Au reste, le peu de paroles qu'avait dites Louis XVI avaient suffi pour indiquer au jeune comte qu'il eût à se tenir sur ses gardes. Cette question surtout : « Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Metz ? » signifiait : « Avez- vous quitté Metz depuis l'arrivée du comte de Charny ? »

La réponse du messager avait renseigner suffisamment le roi. « J'ai quitté Metz il y a cinq jours, et suis à Paris sans congé, mais avec une permission spéciale de mon père », voulait dire : « Oui, sire, j'ai vu M. de Charny, et mon père m'a envoyé à Paris pour m 'entendre avec Votre Ma- jesté, et acquérir la certitude que le comte venait bien de la part du roi. »

M. de La Fayette jeta un regard curieux autour de lui. Beaucoup avaient pénétré dans le cabinet de travail du roi, dans la salle de son conseil, dans sa bibliothèque, dans son oratoire même ; peu' avaient eu cette insigne faveur d'être admis dans

20 LA COMTESSE DE CHARNY

la forge le roi devenait apprenti, et le vé^- table roi, le véritable maître était M. Gamain.

Le général remarqua l'ordre parfait dans lequel tous les outils étaient rangés, ce qui n'était pas étonnant au reste, puisque depuis le matin seule- ment le roi était à la besogne.

Hue lui avait servi d'apprenti, et avait tiré le soufflet.

Et Votre Majesté, dit La Fayette, assez em- barrassé du sujet qu'il pouvait aborder avec un roi qui le recevait les manches retroussées, la lime à la main, et le tablier de cuir devant lui ; et Votre Majesté a entrepris un ouvrage important ?

Oui, général ; j'ai entrepris le grand œuvre de la serrurerie : une serrure ! Je vous dis ce que je fais, afin que, si M. Marat savait que je me suis remis à l'atelier, et qu'il prétendît que je forge des fers pour la France, vous puissiez lui répondre, si toutefois vous mettez la main dessus, que ce n'est pas vrai. Vous n'êtes pas compagnon ni maître, monsieur de Bouille ?

Non, sire ; mais je suis apprenti, et, si je pouvais être utile en quelque chose à Votre Majesté...

Eh ! c'est vrai, mon cher cousin, dit La Fayet- te, le mari de votre nourrice n'était-il pas serrurier ? et votre père ne disait-il pas, quoiqu'il soit assez médiocre admirateur de l'auteur d'Emile, que, s'il avait à suivre à votre endroit les conseils de Jean- Jacques, il ferait de vous un serrurier ?

Justement, monsieur, et c'est pourquoi j'avais l'honneur de dire à Sa Majesté que, si elle avait be- soin d'un apprenti...

Un apprenti ne me serait pas inutile, mon-

LA COMTESSE DE CHARNY 21

sieur, dit le roi ; mais c'est surtout un maître qu'il me faudrait.

Quelle serrure Sa Majesté fait-elle donc ? de- manda le jeune comte avec cette quasi-familiarité qu'autorisaient le costume du roi et le lieu il se trouvait. Est-ce une serrure à vielle, une serrure tréfilière, une serrure à pêne dormant, une serrure à houssette ou une serrure à clanche ?

Oh ! oh ! mon cousin, dit La Fayette, je ne sais pas ce que vous pouvez faire comme homme pratique ; mais, comme homme de théorie, vous me paraissez fort au courant, je ne dirai pas du métier puisqu'un roi l'a ennobli, mais de l'art.

Louis XVI avait écouté avec un plaisir visible la nomenclature de serrures que venait de faire le jeune gentilhomme.

Non, dit-il, c'est tout bonnement une serrure à secret, ce qu'on appelle une serrure bénarde, s'ou- vrant des deux côtés ; mais je crains bien d'avoir trop présumé de mes forces. Ah ! si j'avais encore mon pauvre Gamain, lui qui se disait maître sur maître, maître sur tous !

Le brave homme est-il donc mort, sire ?

Non, répondit le roi en jetant au jeune homme un coup d'oeil qui semblait dire : « Comprenez à demi-mot » ; non, il est à Versailles, rue des Réser- voirs ; le cher homme n'aura pas osé me venir voir aux Tuileries.

Pourquoi cela, sire ? demanda La Fayette.

Mais de peur de se compromettre ! Un roi de France est fort compromettant, à l'heure qu'il est, mon cher général, et la preuve est que tous mes amis sont les uns à Londres, les autres à Coblentz ou à Turin. Cependant, mon cher général, continua

22 LA COMTESSE DE CHARNY

le roi, si vous ne voyez aucun inconvénient à ce qu'il vienne avec un de ses apprentis me donner un coup de main, je l'enverrai chercher un de ces jours.

Sire, répondit vivement M. de La Fayette, Votre Majesté sait bien qu'elle est parfaitement libre de prévenir qui elle veut, de voir qui lui plaît.

Oui, à la condition que yos sentinelles tâteront les visiteurs comme on fait des contrebandiers à la frontière ; c'est pour le coup que mon pauvre Gamain se croirait perdu, si on allait prendre sa trousse pour une giberne et ses limes pour des poi- gnards !

Sire, je ne sais en vérité comment m'excuser auprès de Votre Majesté, mais je réponds à Paris, à la France, à l'Europe de la vie du roi, et je ne puis prendre trop de précautions pour que cette pré- cieuse vie soit sauve. Quant au brave homme dont nous parlons, le roi peut donner lui-même les ordres qu'il lui conviendra.

C'est bien ; merci, monsieur de La Fayette ; mais cela ne presse pas ; dans huit ou dix jours seulement, j'aurai besoin de lui, ajouta-t-il en je- tant un regard de côté à M. de Bouille, de lui et de son apprenti ; je le ferai prévenir par mon valet de chambre Durey, qui est de ses amis.

Et il n'aura qu'à se présenter, sire, pour être admis auprès du roi ; son nom lui servira de laissez- passer. Dieu me garde, sire, de cette réputation qu'on me fait de geôlier, de concierge, de porte- clefs ! Jamais le roi n'a été plus libre qu'il ne l'est en ce moment ; je venais même supplier Sa Ma- jesté de reprendre ses chasses, ses voyages.

Oh ! mes chasses, non, merci ! D'ailleurs, pour

LA COMTESSE DE CHARNY 23

le moment, vous le voyez, j'ai tout autre chose en tête. Quant à mes voyages, c'est différent ; le der- nier que j'ai fait de Versailles à Paris m'a guéri du désir de voyager, en si grande compagnie du moins. Et le roi jeta un nouveau coup d'œil au comte de Bouille, qui, par un certain clignement de pau- pières, laissa entendre au roi qu'il avait compris.

Et, maintenant, monsieur, dit Louis XVI s'adressant au jeune comte, quittez-vous bientôt Paris pour retourner auprès de votre père ?

Sire, répondit le jeune homme, je quitte Paris dans deux ou trois jours, mais non pour retourner à Metz. J'ai ma grand'mère, qui demeure à Ver- sailles, rue des Réservoirs, et à laquelle je dois rendre mes hommages. Puis je suis chargé par mon père de terminer une affaire de famille assez im- portante, et, d'ici à huit ou dix jours seulement, je puis voir la personne dont je dois prendre les ordres en cette occasion. Je ne serai donc auprès de mon père que dans les premiers jours de décembre, à moins que le roi ne désire, par quelque motif parti- culier, que je hâte mon retour à Metz.

Non, monsieur, dit le roi, non, prenez votre temps, allez à Versailles, faites les affaires dont le marquis vous a parlé, et, quand elles seront faites, allez lui dire que je ne l'oubhe pas, que je le sais un de mes plus fidèles, et que je le recommanderai un jour à M. de La Fayette, pour que M. de La Fayette le recommande à M. du Portail.

La Fayette sourit du bout des lèvres en enten- dant cette nouvelle allusion à son omnipotence.

Sire, dit-il, j'eusse depuis longtemps recom- mandé moi-même MM. de Bouille à Votre Majesté, si je n'avais l'honneur d'être des parents de ces

24 LA COMTESSE DE CHARNY

messieurs. La crainte qu'on ne dise que je détourne les faveurs du roi sur ma famille m'a seule em- pêché jusqu'ici de faire cette justice.

Eh bien, cela tombe à merveille, monsieur de La Fayette ; nous en reparlerons, n'est-ce pas ?

Le roi me permettra-t-il de lui dire que mon père regarderait comme une défaveur, comme une disgrâce même, un avancement qui lui enlèverait en tout ou en partie les moyens de servir Sa Ma- jesté ?

Oh ! c'est bien entendu, comte, dit le roi, et je ne permettrai qu'on touche à la position de M. de Bouille que pour la faire encore plus selon ses désirs et les miens. Laissez-nous mener cela, M. de La Fayette et moi, et allez à vos plaisirs, sans que cela pourtant vous fasse oublier les affaires. Allez, messieurs, allez !

Et il congédia les deux gentilshommes d'un air de majesté qui faisait un assez singulier contraste avec le costume vulgaire dont il était revêtu.

Puis, lorsque la porte fut refermée :

Allons, dit-il, je crois que le jeune homme m'a compris, et que, dans huit ou dix jours, j 'aurai maître Gamain et son apprenti pour m 'aider à poser ma serrure.

m

d'anciennes connaissances

Le soir même du jour M. Louis de Bouille avait eu l'honneur d'être reçu par la reine d'abord et par le roi ensuite, entre cinq ou six heures, il se passait, au troisième et dernier étage d'une vieille, petite, sale et sombre maison de la rue de la Juiverie, une scène à laquelle nous prierons nos lecteurs de per- mettre que nous les fassions assister.

En conséquence, nous les prendrons à l'entrée du pont au Change, soit à la descente de leur car- rosse, soit à la descente de leur fiacre, selon qu'ils auront six mille livres à dépenser par an pour un cocher, deux chevaux et une voiture, ou trente sous à donner par jour pour une simple voiture numéro- tée. Nous suivrons avec eux le pont au Change ; nous entrerons dans la rue de la Pelleterie, que nous suivrons jusqu'à la rue de la Juiverie, nous nous arrêterons en face de la troisième porte à gauche.

Nous savons bien que la vue de cette porte, que les locataires de la maison ne se donnent même pas la peine de fermer, tant ils se croient à l'abri de toute tentative nocturne de la part de MM. les voleurs de la Cité, n'est pas fort attrayante ;

26 LA COMTESSE DE CHARNY

mais, nous l'avons déjà dit, nous avons besoin des gens qui habitent dans les mansardes ce cette mai- son, et, comme ils ne viendraient pas nous trouver, c'est à nous, cher lecteur, ou bien-aimée lectrice, d'aller bravement à eux.

Assurez donc le mieux possible votre marche pour ne pas glisser dans la boue visqueuse qui fait le sol de l'allée étroite et noire dans laquelle nous nous engageons ; serrons nos vêtements le long de notre corps, pour qu'ils ne frôlent même pas les parois de l'escalier humide et graisseux qui rampe au fond de cette allée, comme les tronçons d'un serpent mal rejoint ; approchons de nos narines un flacon de vinaigre, ou un mouchoir parfumé de notre visage, pour que le plus subtil et le plus aristocrate de nos sens, l'odorat, échappe, autant que possible, au contact de cet air chargé d'azote que l'on respire à la fois par la bouche, par le nez et par les yeux, et arrêtons-nous sur ce palier du troisième, en face de cette porte l'innocente main d'un jeune des- sinateur a tracé à la craie des figures qu'au premier abord on pourrait prendre pour des signes cabalisti- ques, et qui ne sont que des essais malheureux dans l'art subhme des Léonard de Vinci, des Raphaël et des Michel-Ange.

Arrivés là, nous regarderons, si vous le voulez bien, à travers le trou de la serrure, afin, cher lec- teur, ou bien-aimée lectrice, que vous reconnaissiez, si vous avez bonne mémoire, les personnages que vous allez rencontrer. D'ailleurs, si vous ne les reconnaissez pas à la vue, vous appliquerez votre oreille à la porte, et vous écouterez. Il sera bien difficile, alors, pour peu que vous ayez lu notre livre du Collier de la reine, que l'ouïe ne vienne pas

LA COMTESSE DE CHARNY 27

au secours de la vue : nos sens se complètent les uns par les autres.

Disons, d'abord, ce que l'on voit en regardant par le trou de la serrure :

L'intérieur d'une chambre qui indique la misère, et qui est habitée par trois personnes ; ces trois personnes sont un homme, une femme et un en- fant.

L'homme a quarante-cinq ans et en paraît cin- quante-cinq ; la femme en a trente-quatre, et en paraît quarante : l'enfant a cinq ans et paraît son âge ; il n'a pas encore eu le temps de vieillir deux fois.

L'homme est vêtu d'un ancien uniforme de ser- gent aux gardes françaises, uniforme vénéré depuis le 14 juillet, jour les gardes françaises se réuni- rent au peuple, pour échanger des coups de fusil avec les Allemands de M. de Lambesc et les Suisses de M. de Besenval.

Il tient à la main un jeu de cartes complet, depuis l'as en passant par le deux, le trois et le quatre de chaque couleur, jusqu'au roi ; il essaye pour la centième fois, pour la millième fois, pour la dix millième fois, une martingale infaillible. Un carton piqué d'autant de trous qu'il y a d'étoiles au ciel repose à ses côtés.

Nous avons dit repose, et nous nous hâtons de nous reprendre ; repose est un mot bien impropre employé à l'endroit de ce carton, car le joueur il est incontestable que c'est un joueur le tour- mente incessamment en le consultant de cinq mi- nutes en cinq minutes.

La femme est vêtue d'une ancienne robe de soie ; chez elle, la misère est d'autant plus terrible, qu'elle

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apparaît avec des restes de luxe. Ses cheveux sont relevés en chignon avec un peigne de cuivre autre- fois doré ; ses mains sont scrupuleusement propres, et, à force de propreté, ont conservé ou plutôt ont acquis un certain air aristocratique ; ses ongles, que M. le baron de Taverney, dans son réalisme brutal, appelait de la corne, sont habilement arrondis vers la pointe ; enfin, des pantoufles passées de ton, éraillées en certains endroits, qui furent autrefois brodées d'or et de soie, jouent à ses pieds, couverts par des restes de bas à jour.

Quant au visage, nous l'avons dit, c'est celui d'une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, qui, s'il était artistement travaillé à la mode du temps, pourrait permettre à celle qui le porte de se donner cet âge auquel, pendant un lustre, comme dit l'abbé de Celle, et même pendant deux lustres, les femmes se cramponnent avec acharnement, vingt-neuf ans ; mais qui, privé de rouge et de blanc, dénué, par conséquent, de tous moyens de cacher les douleurs et les misères, cette troisième et quatrième aile du temps, accuse quatre ou cinq années de plus que la réalité.

Au reste, toute dénuée qu'est cette figure, on se prend à rêver en la voyant ; et, sans pouvoir se faire de réponse, tant l'esprit, si hardi que soit son vol, hésite à franchir une pareille distance, on se demande dans quel palais doré, dans quel carrosse à six chevaux, au milieu de quelle poussière royale, on a vu un resplendissant visage dont celui-ci n'est que le pâle reflet.

L'enfant a cinq ans, comme nous l'avons dit ; il a les cheveux frisés d'un chérubin, les joues rondes d'une pomme d'api, les yeux diabohques de sa

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mère, la bouche gourmande de son père, la paresse et les caprices de tous les deux.

Il est vêtu d'un reste d'habit de velours nacarat, et, tout en mangeant un morceau de pain beurré de confitures chez l'épicier du coin, il effile les débris d'une vieille ceinture tricolore frangée de cuivre, dans le fond d'un vieux chapeau de feutre gris perle.

Le tout est éclairé par une chandelle à lumignon gigantesque à laquelle une bouteille vide sert de chandelier, et qui, tout en plaçant l'homme aux cartes dans la lumière, laisse le reste de l'apparte- ment dans une demi-obscurité.

Cela posé, et comme, selon notre prévision, l'ins- pection à l'œil nu ne nous a rien appris, écoutons.

C'est l'enfant qui rompt le premier le silence, en jetant par-dessus sa tête sa tartine de pain, qui va retomber sur le pied du lit, réduit à un matelas.

Maman, dit-il, je ne veux plus de pain et de confitures... pouah !

Eh bien, que veux-tu, Toussaint ?

Je veux un bâton de sucre d'orge rouge.

Entends-tu, Beausire ? dit la femme.

Puis, voyant qu'absorbé dans ses calculs, Beau- sire ne répond pas :

Entends-tu ce que dit ce pauvre enfant ? re- prend-elle plus haut.

Même silence.

Alors, ramenant son pied à la hauteur de la main, et, prenant sa pantoufle qu'elle jette au nez du cal- culateur :

! Beausire ! dit-elle.

Eh bien, qu'y a-t-il ? demande celui-ci avec un visible accent de mauvaise humeur.

30 LA COMTESSE DE CHARNY

Il y a que Toussaint demande du sucre d'orge rouge, parce qu'il ne veut plus de confitures, pauvre enfant !

Il en aura demain.

J'en veux aujourd'hui, j'en veux ce soir, j'en veux tout de suite, moi ! crie l'enfant d'un ton pleurard qui menace de devenir orageux.

Toussaint, mon ami, dit le père, je te con- seille de nous accorder du silence, ou tu aurais affaire à papa.

L'enfant jeta un cri, mais qui lui était bien plutôt arraché par le caprice que par l'effroi.

Touche un peu au petit, ivrogne, et tu auras affaire à moi ! dit la mère en allongeant vers Beau- sire cette main blanche qui, grâce aux soins qu'a- vait pris sa propriétaire d'en efftler les ongles, pou- vait au besoin devenir une griffe,

Eh ! qui diable veut y toucher, à cet enfant ? Tu sais bien que c'est une façon de parler, madame Oliva, et que, si, de temps en temps, on bat les habits de la mère, on a toujours respecté la casaque de l'enfant... Allons, venez embrasser ce pauvTC Beausire, qui, dans huit jours, sera riche comme un roi ; allons, venez, ma petite Nicole.

Quand vous serez riche comme un roi, mon mignon, il sera temps de vous embrasser ; mais, d'ici là, nenni !

Mais puisque je te dis que c'est comme si j'a- vais là un million ; fais-moi une avance, ça nous portera bonheur : le boulanger nous fera crédit.

Un homme qui remue des millions, et qui demande au boulanger crédit pour un pain de quatre livres !

Je veux du sucre d'orge rouge, moi ! cria l'en-

LA COMTESSE DE CHARNY 31

fant d'un ton qui devenait de plus en plus mena- çant.

Voyons, l'homme aux millions, donne un mor- ceau de sucre d'orge à cet enfant.

Beausire fit un mouvement pour porter la main à sa poche, mais la main n'accomplit pas même la moitié de la route.

Eh ! dit-il, tu sais bien que je t'ai donné hier ma dernière pièce de vingt-quatre sous.

Puisque tu as de l'argent, mère, dit l'enfant se retournant vers celle que le respectable M. de Beausire venait d'appeler tour à tour Oliva et Nicole, donne-moi un sou pour aller chercher du sucre d'orge rouge.

Tiens, en voilà deux, méchant enfant, et prends garde de tomber en descendant par les escaliers.

Merci, petite mère, dit l'enfant en sautant de joie et en tendant la main.

Allons, viens ici, que je te remette ta ceinture et ton chapeau, petit drôle ! afin qu'on ne dise pas que M. de Beausire laisse aller son enfant tout dé- loqueté par les rues, ce qui lui est bien égal, à lui, qui est un sans-cœur, mais ce qui me ferait mourir de honte, moi.

L'enfant avait bonne envie, au risque de ce que pourraient dire les voisins sur l'héritier présomptif de la maison Beausire, de se priver de son chapeau et de sa ceinture, dont il n'avait reconnu l'utilité que tant que, par leur fraîcheur et leur éclat, ils avaient excité l'admiration des autres enfants. Mais, comme ceinture et chapeau étaient une des conditions de la pièce de deux sous, il fallait bien que, tout récalcitrant qu'il était, le jeune matamore passât par là.

32 LA COMTESSE DE CHARNY

Il s'en consola en mettant, avant de sortir, sa pièce de dix centimes sous le nez de son père, qui, absorbé dans ses calculs, se contenta de sourire à cette charmante espièglerie.

Puis on entendit son pas craintif, quoique hâté par la gourmandise, se perdre dans les escaliers.

La femme, après avoir suivi des yeux son enfant jusqu'à ce que la porte se fût refermée sur lui, ra- mena son regard du fils au père, et, après un instant de silence :

Ah çà ! monsieur de Beausire, dit-elle, il fau- dra pourtant que votre intelligence nous tire de la misérable position nous sommes; sans quoi, il faudra que j'aie recours à la mienne.

Et elle prononça ces derniers mots en minaudant, comme une femme à qui son miroir aurait dit le matin : <( Sois tranquille, avec ce visage-là, l'on ne meurt pas de faim ! »

Aussi, ma petite Nicole, répondit M. de Beau- sire, tu vois que je m'en occupe.

Oui, en remuant des cartes et en piquant des cartons.

Mais puisque je te dis que je l'ai trouvée I

Quoi ?

Ma martingale.

Bon ! voilà que cela recommence. Monsieur de Beausire, je vous préviens que je vais chercher de mémoire parmi mes anciennes connaissances s'il n'y en aurait pas quelqu'une qui eût le pouvoir de vous faire mettre comme fou à Charenton.

Mais puisque je te dis qu'elle est infaillible !

Ah I si M. de Richelieu n'était pas mort ! murmura la femme à demi-voix.

Que dis-tu ?

LA COMTESSE DE CHARNY 33

Si M. le cardinal de Rohan n'était pas ruiné !

Hein ?

Et si madame de la Motte n'était pas en fuite !

Plaît-n ?

On retrouverait des ressources, et l'on ne se- rait pas obligée de partager la misère d'un vieux reître comme celui-là.

Et, d'un geste de reine, mademoiselle Nicole Legay, dite madame Oliva, désigna dédaigneuse- ment Beausire.

Mais puisque je te* dis, répéta celui-ci avec le ton de la conviction, que demain nous serons riches !

A millions ?

A millions !

Monsieur de Beausire, montrez-moi les dix premiers louis d'or de vos millions, et je croirai au reste.

Eh bien, vous les verrez ce soir, les dix pre- miers louis d'or ; c'est justement la somme qui m'est promise.

Et tu me les donneras, mon petit Beausire ? dit vivement Nicole.

C'est-à-dire que je t'en donnerai cinq, pour acheter une robe de soie, à toi, et un habit de ve- lours au petit ; puis, avec les cinq autres...

Eh bien, avec lea cinq autres ?

Je te rapporterai le million promis.

Tu vas encore jouer, malheureux ?

Mais puisque je te dis que j'ai trouvé une martingale infaillible !

Oui, la sœur de celle avec laquelle tu as mangé les soixante mille livres qui te restaient de ton affaire sur le Portugal.

u. 2

34 LA COMTESSE DE CHARNY

Argent mal acquis ne profite pas, dit sen- tencieusement Beausire, et j'ai toujours eu idée que c'était la façon dont cet argent nous était venu qui nous avait porté malheur.

Il paraît que celui-ci t'arrive d'héritage, alors. Tu avais un oncle qui est mort en Amérique ou dans les Indes, et qui te laisse dix louis ?

Ces dix louis, mademoiselle Nicole Legay, dit Beausire avec un certain air supérieur, ces dix louis, entendez-vous ? seront gagnés, non seule- ment honnêtement, mais encore honorablement, et pour une cause dans laquelle je me trouve inté- ressé, ainsi que toute la noblesse de France.

Vous êtes donc noble, monsieur Beausire ? dit en ricanant Nicole.

Dites de Beausire, mademoiselle Legay, de Beausire, appuya-t-il, comme le constate l'acte de naissance de votre enfant rédigé dans la sacristie de l'église Saint-Paul, et signé de votre serviteur, Jean-Baptiste-Toussaint de Beausire, le jour je lui ai donné mon nom...

Beau cadeau que vous lui avez fait ! mur- mura Nicole.

Et ma fortune ! ajouta emphatiquement Beausire.

Si le bon Dieu ne lui envoie pas autre chose, dit Nicole en secouant la tête, le pauvre petit est bien sûr de vivre d'aumône, et de mourir à l'hô- pital.

En vérité, mademoiselle Nicole, dit Beausire d'un air dépité, c'est à n'y pas tenir, vous n'êtes jamais contente.

Mais n'y tenez pas ! s'écria Nicole lâchant la digue à sa colère longtemps contenue. Eh ! bon

LA COMTESSE DE CHARNY 35

Dieu, qui donc vous prie d'y tenir ? Dieu merci ! je ne suis pas embarrassée de ma personne ni de celle de mon enfant, et, dès ce soir même, je puis, moi aussi, chercher fortune ailleurs.

Et Nicole, se levant, fit trois pas pour marcher vers la porte.

Beausire, de son côté, en fit un vers cette même porte, qu'il barra en ouvrant les deux bras.

Mais puisqu'on te dit, méchante, reprit-il, que cette fortune...

Eh bien ? demanda Nicole.

Elle vient ce soir ; puisqu'on te dit que, la martingale fût-elle fausse, ce qui est impossible d'après mes calculs, ce serait cinq louis de per- dus, et voilà tout.

Il y a des moments cinq louis, c'est une fortune, entendez-vous, monsieur le dépensier ! Vous ne savez pas cela, vous, qui avez mangé de l'or gros comme cette maison.

Cela prouve mon mérite, Nicole ; si j'ai mangé cet or, c'est que je l'avais gagné, et, si je l'avais gagné, c'est que je puis le gagner encore, d'ailleurs ; il y a un Dieu pour les gens... adroits.

Ah ! oui, compte là-dessus !

Mademoiselle Nicole, dit Beausire, seriez-vous athée, par hasard ?

Nicole haussa les épaules.

Seriez-vous de l'école de M. de Voltaire, qui nie la Providence ?

Beausire, vous êtes un sot, dit Nicole.

C'est qu'il n'y aurait rien d'étonnant, sortant flu peuple, que vous eussiez de ces idées-là. Je vous préviens que ce ne sont pas celles qui appartien- nent à ma caste sociale et à mon opinion politique.

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Monsieur de Beausire, vous êtes un insolent, dit Nicole.

Moi, je crois, entendez-vous ? moi, j'ai la foi ; et quelqu'un me dirait : « Ton fils, Jean-Baptiste- Toussaint de Beausire, qui est descendu pour acheter du sucre d'orge rouge avec une pièce de deux sous, va remonter avec une bourse pleine d'of dans la main », que je répondrais : « Cela peut être, si c'est la volonté de Dieu ! »

Et Beausire leva béatement les yeux au ciel.

Beausire, vous êtes un im^bécile, dit Nicole.

Elle n'avait pas achevé ces mots, que l'on en- tendit dans les escaliers la voix du jeune Tous- saint.

Papa ! maman ! criait-il.

Beausire et Nicole prêtaient l'oreille à cette voix chérie.

Papa ! maman ! répétait la voix en se rap- prochant de plus en plus.

Qu'est-il arrivé ? cria Nicole en ouvrant la porte avec une sollicitude toute maternelle. Viens, mon enfant, viens !

Papa ! maman ! continua la voix en se rap- prochant toujours, comme celle d'un ventriloque qui fait semblant d'ouvrir le panneau d'une cave.

Je ne serais pas étonné, dit Beausire saisis- sant dans cette voix ce qu'elle avait de joyeux, je ne serais pas é1;onné que le miracle se réalisât, et que le petit eût trouvé la bourse dont je parlais tout à l'heure.

En ce moment, l'enfant apparaissait sur la der- nière marche de l'escalier, et se précipitait dans la chambre, tenant à la bouche son morceau de sucre d'orge rouge, serrant de son bras gauche un sac

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de sucreries contre sa poitrine, et montrant, dans sa main droite ouverte et étendue, un louis d'or, qui, à la lueur de la maigre chandelle, reluisait comme l'étoile Aldébaran.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Nicole laissant la porte se refermer toute seule. Que t'est-il donc arrivé, pauvre cher enfant ?

Et elle couvrait le visage gélatineux du jeune Toussaint de ces baisers maternels que rien ne dégoûte, parce qu'ils semblent tout épurer.

Il y a, dit Beausire en s'emparant adroitement du louis, et en l'examinant à la chandelle, il y a que c'est un vrai louis d'or, valant vingt-quatre livres.

Puis, revenant à l'enfant :

as-tu trouvé celui-là, marmot, que j'aille chercher les autres ?

Je ne l'ai pas trouvé, papa, dit l'enfant, on me l'a donné.

Comment ! on te l'a donné ? s'écria la mère.

Oui, maman ; un monsieur !

Nicole fut tout près, comme Beausire avait fait pour le louis, de demander était ce monsieur-là.

Mais, prudente par expérience, car elle savait Beausire susceptible à l'endroit de la jalousie, elle se contenta de répéter :

Un monsieur ?

Oui, petite mère, dit l'enfant en faisant cra- quer son sucre d'orge sous ses dents, un monsieur !

Un monsieur ? répéta à son tour Beausire.

Oui, petit papa, un monsieur qui est entré chez l'épicier pendant que j'y étais, et qui a dit : « Monsieur l'épicier, n'est-ce pas un jeune gentil- homme nommé de Beausire que vous avez l'hon- neur de servir en ce moment ? »

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Beausire se rengorgea ; Nicole haussa les épaules.

Et qu'a répondu l'épicier, mon fils ? demanda Beausire.

Il a répondu : « Je ne sais pas s'il est gentil- homme, mais il s'appelle, en effet, Beausire. Et ne demeure-t-il pas ici tout près ? demanda le monsieur. Ici, dans la maison à gauche, au troi- sième, en haut de l'escalier. Donnez toutes sortes de bonnes choses à cet enfant ; je paye », a dit le monsieur. Puis, à moi : « Tiens, petit, voilà un louis, a-t-il ajouté ; ce sera pour acheter d'autres bonbons, quand ceux-ci seront mangés. » Alors, il m'a mis le louis dans la main ; l'épicier m'a mis ce paquet sur le bras, et je suis parti bien content. Tiens ! est donc mon louis ?

Et l'enfant, qui n'avait pas vu l'escamotage de Beausire, se mit à chercher son louis de tous les côtés.

Petit maladroit, dit Beausire, tu l'auras perdu !

Mais non ! mais non ! mais non ! dit l'enfant. Cette discussion eût pu devenir plus sérieuse

sans l'événement qui va suivre, et qui devait nécessairement y mettre fin.

Tandis que l'enfant, doutant encore de lui-même, cherchait à terre le louis d'or, qui reposait déjà dans le double fond de la poche du gilet de Beau- sire ; tandis que Beausire admirait l'intelligence du jeune Toussaint qui venait de se manifester par la narration que nous venons de rapporter, et qui s'est peut-être un peu améliorée sous notre plume ; tandis que Nicole, tout en partageant l'en- thousiasme de son amant pour cette précoce fa- conde, se demandait sérieusement quel pouvait

LA COMTESSE DE CHARNY 39

être ce donneur de bonbons et ce bailleur de louis d'or, la porte s'ou^^it lentement, et une voix pleine de douceur fit entendre ces mots :

Bonsoir, mademoiselle Nicole ; bonsoir, mon- sieur de Beausire ; bonsoir, jeune Toussaint.

Chacun se retourna vers le côté d'où venait cette voix.

Sur le seuil, la figure souriant à ce tableau de famille, se tenait un homme fort élégamment vêtu.

Ah ! le monsieur aux bonbons ! s'écria le jeune Toussaint.

Le comte de Cagliostro ! dirent ensemble Ni- cole et Beausire.

Vous avez un charmant enfant, monsieur de Beausire, dit le comte, et vous devez vous trou- ver bien heureux d'être père !

IV

LE LECTEUR AURA LE PLAISIR DE RETROUVER M. DE BEAUSIRE TEL QU'iL l' AVAIT QUITTÉ

Il y eut, après ces gracieuses paroles du comte, un moment de silence pendant lequel Cagliostro s'a- vança jusqu'au milieu de la chambre, et jeta un regard scrutateur autour de lui, sans doute pour apprécier la situation morale, et surtout pécu- niaire, des anciennes connaissances au milieu des- quelles ces menées terribles et souterraines dont il était le centre le ramenaient inopinément.

Le résultat de ce coup d'œil, pour un homme aussi perspicace que l'était le comte, ne pouvait laisser aucun doute.

Un observateur ordinaire eût deviné, ce qui était vrai, que le pauvre ménage en était à sa der- nière pièce de vingt-quatre sous.

Des trois personnages au milieu desquels l'ap- parition du comte avait jeté la surprise, le premier qui rompit le silence fut celui auquel sa mémoire ne rappelait que les événements de la soirée, et auquel, par conséquent, sa conscience n'avait rien à repro- cher.

Ah ! monsieur, quel malheur ! dit le jeune Toussaint, j'ai perdu mon louis.

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LA COMTESSE DE CHARNY 41

Nicole ouvrait la bouche pour rétablir les faits dans leur vérité, mais elle réfléchit que son silence vaudrait peut-être un second louis à l'enfant, et que, ce second louis, ce serait elle qui en hériterait.

Nicole ne s'était pas trompée.

Tu as perdu ton louis, mon pauvre enfant ? dit Cagliostro. Eh bien, en voici deux ; tâche de ne pas les perdre, cette fois-ci.

Et, tirant d'une bourse dont la rotondité alluma les regards cupides de Beausire deux autres louis d'or, il les laissa tomber dans la petite main collante de l'enfant.

Tiens, maman, dit celui-ci courant à Nicole, en voilà un pour toi et un pour moi.

Et l'enfant partagea son trésor avec sa mère.

Cagliostro avait remarqué la ténacité avec la- quelle le regard du faux sergent avait suivi sa bourse, qu'il venait d'éventrer pour donner passage aux quarante-huit livres, dans les différentes évo- lutions qu'elle avait faites depuis la sortie de sa poche jusqu'à sa rentrée.

En la voyant disparaître dans les profondeurs de la veste du comte, l'amant de Nicole poussa un soupir.

Eh quoi ! monsieur de Beausire, dit Cagliostro, toujours mélancolique ?

Et vous, monsieur le comte, toujours mil- lionnaire ?

Eh ! mon Dieu ! vous qui êtes un des plus grands philosophes que j'aie connus, tant dans les derniers siècles que dans l'antiquité, vous devez connaître cet axiome qui fut en honneur à toutes les époques : L'argent ne fait pas le bonheur. Je vous ai connu riche, relativement.

42 LA COMTESSE DE CHARNY

Oui, répondit Beausire, c'est vrai ; j'ai eu jusqu'à cent mille francs.

C'est possible ; seulement, à l'époque je vous ai retrouvé, vous en aviez déjà mangé qua- rante mille à peu près, de sorte que vous n'en aviez plus que soixante mille, ce qui, vous en convien- drez, était une somme assez ronde pour un ancien exempt.

Beausire poussa un soupir.

Qu'est-ce que soixante mille livres, dit-il, comparées aux sommes dont vous disposez, vous ?

A titre de dépositaire, monsieur de Beausire, car, si nous comptions bien, je crois que ce serait vous qui seriez saint Martin, et moi qui serais le pauvre, et que vous seriez obligé, pour ne pas me laisser geler de froid, de me donner la moitié de votre manteau. Eh bien, mon cher monsieur de Beausire, rappelez-vous les circonstances dans les- quelles je vous ai rencontré ? Vous aviez, alors, comme je vous le disais tout à l'heure, à peu près soixante mille livres dans votre poche ; en étiez- vous plus heureux ?

Beausire poussa un soupir rétrospectif qui pou- vait passer pour un gémissement.

Voyons, répondez, insista Cagliostro ; vou- driez-vous changer votre position actuelle, quoi- que vous ne possédiez que ce malheureux louis que vous avez pris au jeune Toussaint ?...

Monsieur ! interrompit l'ancien exempt.

Ne nous fâchons pas, monsieur de Beausire ; nous nous sommes fâchés une fois, et vous avez été forcé d'aller chercher dans la rue votre épée, qui avait sauté par la fenêtre, vous le rappelez- vous ?,.. Vous vous le rappelez, n'est-ce pas ? continua le

LA COMTESSE DE CHARNY 45

comte, qui s'apercevait que Beausire ne répondait point. C'est déjà quelque chose d'avoir de la mé- moire. Eh bien, je vous le demande encore, vou- driez-vous changer votre position actuelle, quoi- que vous ne possédiez que ce malheureux louis que vous avez pris au jeune Toussaint (cette fois l'allé- gation passa sans récrimination), contre la position précaire dont je suis heureux d'avoir contribué à vous tirer ?

Non, monsieur le comte, dit Beausire ; en efïet, vous avez raison, je ne changerais pas. Hé- las ! à cette époque, j'étais séparé de ma chère Nicole !

Et puis, légèrement traqué par la police, à propos de votre affaire du Portugal... Que diable est devenue cette affaire, monsieur de Beausire ?.,. Vilaine affaire, autant que je puis me le rappeler !

Elle est tombée à l'eau, monsieur le comte, répondit Beausire.

Ah ! tant mieux, car elle devait fort vous inquiéter ; cependant, ne comptez pas trop sur cette noyade. Il y a de rudes plongeurs à la police, et, si trouble ou si profonde que soit l'eau, une vilaine affaire est toujours plus facile à pêcher qu'une belle perle.

Enfin, monsieur le comte, sauf la misère à la- quelle nous sommes réduits...

Vous vous trouvez heureux. De sorte qu'il ne vous faudrait qu'un millier de louis pour que ce bonheur fût complet ?

Les yeux de Nicole brillèrent ; ceux de Beausire jetèrent des flammes.

C'est-à-dire, s'écria ce dernier, que, si nous avions mille louis ; c'est-à-dire que, si nous avions

44 LA COMTESSE DE CHARNY

vingt-quatre mille livres, nous achèterions une campagne avec la moitié de la somme ; avec l'autre, nous nous constituerions quelque petite rente, et je me ferais laboureur !

Comme Cincinnatus...

Tandis que Nicole se livrerait tout entière à l'éducation de notre enfant !

Comme Comélie... Mordieu ! monsieur de Beausire, non seulement ce serait exemplaire, mais encore ce serait touchant ; vous n'espérez donc pas gagner cela dans l'affaire que vous menez en ce moment ?

Beausire tressaillit.

Quelle affaire ? demanda-t-il.

Mais l'affaire vous vous produisez comme sergent aux gardes ; l'affaire, enfin, pour laquelle vous avez rendez-vous, ce soir, sous les arcades de la place Royale.

Beausire devint pâle comme un mort.

Oh ! monsieur le comte, dit-il en joignant les mains d'un air suppliant.

Quoi ?

Ne me perdez pas !

Bon ! Voilà que vous divaguez à présent ! Est-ce que je suis le lieutenant de pohce pour v'ous perdre ?

! je te l'avais bien dit, s'écria Nicole, que tu te fourrais dans une mauvaise affaire !

Ah ! vous la connaissez, cette affaire, made- moiselle Legay ? demanda Cagliostro.

Non, monsieur le comte, mais c'est pour cela... quand il me cache une affaire, c'est qu'elle est mau- vaise, je puis être tranquille !

Eh bien, en ce qui concerne celle-ci, chère

LA COMTESSE DE CHARNY 45

demoiselle Legay, vous vous trompez, elle peut être excellente, au contraire.

Ah ! n'est-ce pas ? s'écria Beausire. M. le comte est gentilhomme, et M. le comte comprend que toute la noblesse est intéressée...

A ce qu'elle réussisse. Il est vrai que tout le peuple, de son côté, est intéressé à ce qu'elle échoue. Maintenant, si vous m'en croyez, mon cher mon- sieur de Beausire, vous comprenez, c'est un conseil que je vous donne, un vrai conseil d'ami ; eh bien, si vous m'en croyez, vous ne prendrez parti ni pour la noblesse ni pour le peuple.

Mais pour qui prendrai-je parti, alors ?

Pour vous.

Pour moi ?

Eh ! sans doute, pour toi, dit Nicole. Pardieu ! tu as assez pensé aux autres, il est temps de penser à toi I

Vous l'entendez, elle parle comme saint Jean- Bouche-d'Or. Rappelez- vous ceci, monsieur de Beausire, toute affaire a un bon et un mauvais côté : bon pour les uns, mauvais pour les autres ; une affaire, quelle qu'elle soit, ne peut être mauvaise pour tout le monde ou bonne pour tout le monde ; eh bien, il s'agit uniquement de se trouver du bon côté.

Ah ! ah ! et il paraîtrait que je ne suis pas du bon côté, hein ?...

Pas tout à fait, monsieur de Beausire ; non, il s'en faut du tout au tout. J'ajouterai même que, si vous vous y entêtez, vous savez que je me mêle de faire le prophète, j'ajouterai même que, si vous vous y entêtez, cette fois, ce ne serait pas risque de l'honneur, ce ne serait pas risque de la

46 LA COMTESSE DE CHARNY

fortune que vous courriez, ce serait risque de la vie... Oui, vous seriez probablement pendu !

Monsieur, dit Beausire en tâchant de faire contenance, mais en essuyant la sueur qui roulait sur son front, on ne pend pas un gentilhomme.

C'est vrai ; mais, pour obtenir d'avoir la tête tranchée, cher monsieiu* de Beausire, il faudrait faire vos preuves, ce qui serait long peut-être ; assez long pour ennuyer le tribunal, qui pourrait bien ordonner provisoirement que vous fussiez pendu. Après cela, vous me direz que, quand la cause est belle, peu importe le supplice.

Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.

comme a dit un grand poète.

Cependant..., balbutia Beausire de plus en plus effaré.

Oui, cependant, vous n'êtes pas tellement attaché à vos opinions, que vous leur sacrifiiez votre vie ; je comprends cela... Diable ! « On ne vit qu'une fois », comme dit un autre poète moins grand que le premier, mais qui, néanmoins, pour- rait bien avoir raison sur lui.

Monsieur le comte, dit enfin Beausire, j'ai remarqué pendant le peu de relations que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, que vous possédez une façon de parler des choses qui ferait dresser les cheveux sur la tête d'un homme timide.

Diable ! ce n'est pas mon intention, fit Ca- gliostro ; d'ailleurs, vous n'êtes pas un homme ti- mide, vous.

Non, répondit Beausire, il s'en faut même ; cependant il y a certaines circonstances...

LA COMTESSE DE CHARNY 47

Oui, je comprends ; par exemple, celles l'on a derrière soi les galères pour vol, et devant soi la potence pour crime de lèse-nation, comme on appellerait aujourd'hui un crime qui, je sup- pose, aurait pour but d'enlever le roi.

Monsieur ! monsieur ! s'écria Beausire tout épouvanté.

Malheureux ! fit Oliva, c'était donc sur cet enlèvement que tu bâtissais tes rêves d'or ?

Et il n'avait pas tout à fait tort, ma chère demoiselle ; seulement, comme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, il y a à chaque chose un bon et un mauvais côté, une face éclairée et une face sombre ; M. de Beausire a eu le tort de caresser la face sombre, d'adopter le mauvais côté : qu'il se retourne, voilà tout.

Est-il encore temps ? demanda Nicole.

Oh ! certainement.

Que faut-il que je fasse, monsieur le comte ? demanda Beausire.

Supposez une chose, mon cher monsieur, dit Cagliostro en se recueillant.

Laquelle ?

Supposez que votre complot échoue ; supn posez que les complices de l'homme masqué et de l'homme au manteau brun soient arrêtés ; sup- posez, il faut tout supposer dans le temps nous vivons, supposez qu'ils soient condamnés à mort... eh ! mon Dieu on a bien acquitté Besenval et Augeard, vous voyez qu'on peut tout supposer... supposez que ces complices soient condamnés à mort ; supposez, ne vous impatientez pas ; de suppositions en suppositions, nous arriverons à un fait ; supposez que vous soyez un de ces com-

LA COMTESSE DE CHARNY

plices ; supposez que vous ayez la corde au cou, et que l'on vous dise, pour répondre à vos doléances, car, en pareille situation, si courageux qu'il soit, eh ! mon Dieu, un homme se lamente toujours peu ou prou, n'est-ce pas ?...

Achevez, monsieur le comte, je vous en sup- plie, il me semble déjà que j'étrangle.

Pardieu ! ce n'est pas étonnant, je vous suppose la corde au cou ! Eh bien, supposez qu'on vienne vous dire : « Ah ! pauvre monsieur de Beausire, cher monsieur de Beausire, c'est votre faute ! »

Comment cela ? s'écria Beausire.

! vous voyez bien que, de suppositions en suppositions, nous arrivons à une réalité, puisque vous me répondez, à moi, comme si déjà vous en étiez là.

Je l'avoue.

« Comment cela ? vous répondrait la voix. Parce que, non seulement vous pouviez échapper à cette malemort qui vous tient en ses griffes, mais encore gagner mille louis avec lesquels vous eussiez acheté cette petite maison aux charmilles vertes vous désiriez vivre, en compagnie de mademoiselle Oliva et du petit Toussaint, de cinq cents livres de rente que vous vous fussiez constituées avec les douze mille livres qui n'eussent point été employées à l'achat de la maison... vivre, comme vous le disiez, en bon cultivateur, chaussé de pantoufles l'été et de sabots l'hiver ; tandis qu'au lieu de ce char- mant horizon, nous avons là, vous surtout, devant les yeux la place de Grève, plantée de deux ou trois vilaines potences dont la plus haute vous tend les bras. Pouah ! mon pauvre monsieur de Beausire, la laide perspective ! »

LA COMTESSE DE CHARNY 49

Mais, enfin, comment aurais-je pu échapper à cette malemort ? comment aurais-je pu gagner ces mille louis qui assuraient ma tranquillité, celle de Nicole et celle de Toussaint ?...

Demanderiez-vous toujours, n'est-ce pas? « Rien de plus facile, répondrait la voix ; vous aviez là, près de vous, à deux pas, le comte de Cagliostro. Je le connais, répondriez-vous ; un seigneur étranger qui habite Paris pour son plaisir, et qui s'y ennuie à pâmer quand il manque de nou- velles. — C'est cela même. Eh bien, vous n'aviez qu'à aller le trouver et lui dire : « Monsieur le comte... »

Mais je ne savais pas il demeurait, s'écria Beausire ; je ne savais pas qu'il fût à Paris ; je ne savais pas même qu'il vécût encore !

« Aussi, mon cher monsieur de Beausire, vous répondrait la voix, c'est pour cela qu'il est venu vous trouver, et, du moment qu'il est venu vous trouver, convenez-en, là, vous n'avez plus d'ex- cuse. Eh bien, vous n'aviez qu'à lui dire : « Mon- « sieur le comte, je sais combien vous êtes friand de « nouvelles ; j'en ai et des plus fraîches. Monsieur, « frère du roi, conspire... Bah !... Oui, avec « le marquis de Favras. Pas possible ! Si fait ; « j'en parle savamment, puisque je suis un des « agents de M, de Favras. Vraiment ? et quel « est le but du complot ? D'enlever le roi, et de « le conduire à Péronne. Eh bien, monsieur le comte, « pour vous distraire, je vais, heure par heure, si « vous le désirez, minute par minute, s'il le faut, « vous dire en est l'affaire. » Alors, mon cher ami, le comte, qui est un seigneur généreux, vous eût répondu : <( Voulez-vous réeUement faire cela, « monsieur de Beausire ? Oui. Eh bien, comme

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« toute peine mérite salaire, si vous tenez la parole « donnée, j'ai là, dans un coin, vingt-quatre mille « livres que je comptais enployer à une bonne « action ; ma foi, je les passerai à ce caprice, et, le « jour le roi sera enlevé ou M. de Favras pris, « vous viendrez me trouver, et, foi de gentilhomme, « les vingt-quatre mille livres vous seront remises, « comme vous sont remis ces dix louis, non pas à (( titre d'avance, non pas à titre de prêt, mais à « titre de simple don ! »

Et, à ces paroles, comme un acteur qui répète avec les accessoires, le comte de Cagliostro tira de sa poche la pesante bourse, y introduisit le pouce et l'index, et, avec une dextérité qui témoi- gnait de son habitude à ce genre d'exercice, il y pinça juste dix louis, ni plus ni moins, que, de son côté, Beausire, il faut lui rendre cette justice, avança la main pour recevoir.

Cagliostro écarta doucement cette main.

Pardon, monsieur de Beausire, dit-il, nous faisions, je crois, des suppositions ?

Oui ; mais, dit Beausire, dont les yeux bril- laient comme deux charbons ardents, n'aviez-vous pas dit, monsieur le comte, que, de suppositions en suppositions, nous arriverions au fait ?

Y sommes-nous arrivés ? Beausire hésita un moment.

Hâtons-nous de dire que ce n'était pas l'hon- nêteté, la fidélité à la parole donnée, la conscience soulevée qui causait cette hésitation. Nous l'affir- merions, que nos lecteurs connaissent trop bien M. de Beausire pour ne pas nous donner un démenti.

Non, c'était la simple crainte que le comte ne tînt pas sa promesse.

LA COMTESSE DE CHARNY 51

Mon cher monsieur de Beausire, dit Caglios- tro, je vois bien ce qui se passe en vous !

Oui, répondit Beausire, vous avez raison, mon- sieur le comte, j'hésite à trahir la confiance qu'un galant homme a mise en moi.

Et, levant les yeux au ciel, il secoua la tête comme quelqu'un qui se dit : « Ah ! c'est bien dur ! »

Non, ce n'est pas cela, reprit Cagliostro, et vous m'êtes une nouvelle preuve de la vérité de cette parole du sage : « L'homme ne se connaît pas soi-même ! »

Et qu'est-ce donc ? demanda Beausire un peu ébouriffé de cette facilité qu'avait le comte de lire jusqu'au plus profond des cœurs.

C'est que vous avez peur qu'après vous avoir promis les mille louis, je ne vous les donne pas.

Oh ! monsieur le comte !...

Et c'est tout naturel, je suis le premier à vous le dire ; mais je vous offre une caution.

Une caution ! Monsieur le comte n'en a cer- tes pas besoin.

Une caution qui répondra de moi corps pour corps.

Et quelle est cette caution ? demanda timide- ment Beausire.

Mademoiselle Nicole Oliva Legay.

Oh ! s'écria Nicole, si M. le comte nous pro- met, le fait est que c'est comme si nous tenions, Beausire.

Voyez, monsieur, voilà ce que c'est que de remplir scrupuleusement les promesses qu'on a fai- tes. Un jour que mademoiselle était dans la situa- tion où vous êtes, moins le complot, c'est-à-dire im jour que mademoiselle était fort recherchée

52 LA COMTESSE DE CHARNY

par la police, je lui fis une offre : c'était de venir prendre retraite chez moi. Mademoiselle hésitait ; elle craignait pour son honneur. Je lui donnai ma parole, et, malgré toutes les tentations que j'eus à subir, et que vous comprendrez mieux que per- sonne, je l'ai tenue, monsieur de Beausire... Est-ce vrai, mademoiselle ?

Oh ! cela, s'écria Nicole, sur notre petit Tous- saint, je le jure !

Vous croyez donc, mademoiselle Nicole, que je tiendrai la parole que j'engage aujourd'hui à M. de Beausire, de lui donner vingt-quatre mille livres, le jour le roi aura pris la fuite, ou le jour que M. de Favras sera arrêté ? sans compter, bien entendu, que je desserre ce nœud coulant qui vous étranglait tout à l'heure, et qu'il ne sera plus jamais question pour vous ni de corde ni de potence, à propos de cette affaire du moins. Je ne réponds pas au delà ; un instant ! entendons-nous bien ! il y a des vocations...

C'est-à-dire, monsieur le comte, répondit Nicole, que, pour moi, c'est comme si le notaire y avait passé.

Eh bien, ma chère demoiselle, dit Cagliostro en alignant sur la table les dix louis qu'il n'avcdt point lâchés, faites passer votre conviction dans le cœur de M. de Beausire, et c'est une affaire con- clue.

Et, de la main, il fit signe à Beausire d'aller cau- ser un instant avec Nicole.

La conversation ne dura que cinq minutes ; mais il est juste de dire que, pendant ces cinq minutes, elle fut des plus animées.

En attendant, Cagliostro regardait à la chandelle

LA COMTESSE DE CHARNY 53

le carton piqué, et faisait des mouvements de tête comme pour saluer une vieille connaissance.

Ah ! ah ! dit-il, c'est la fameuse martingale de M. Law que vous avez retrouvée ? J'ai perdu un million sur cette martingale.

Et il laissa négligemment retomber la carte sur la table.

Cette observation de Cagliostro parut donner une nouvelle activité à la conversation de Nicole et de Beausire.

Enfin, Beausire parut décidé.

Il vint à Cagliostro la main étendue, comme un maquignon qui veut conclure un indissoluble marché.

Mais le comte se recula en fronçant le sourcil.

Monsieur, dit-il, entre gentilshommes la parole vaut le jeu ; vous avez la mienne, donnez-moi la vôtre.

Foi de Beausire, monsieur le comte, c'est convenu.

Cela suffit, monsieur, dit Cagliostro.

Puis, tirant de son gousset une montre sur la- quelle était le portrait du roi Frédéric de Prusse, enrichi de diamants :

Il est neuf heures moins un quart, monsieur de Beausire, dit-il ; à neuf heures précises, vous êtes attendu sous les arcades de la place Royale, du côté de l'hôtel Sully ; prenez ces dix louis, mettez- les dans la poche de votre veste, endossez votre habit, ceignez votre épée, passez le pont Notre- Dame et suivez la rue Saint- Antoine ; il ne faut pas vous faire attendre !

Beausire ne se le fit pas dire à deux fois. Il prit les dix louis, les mit dans sa poche, endossa son habit, et ceignit son épée.

54 LA COMTESSE DE CHARNY

retrouverai-] e monsieur le comte ?

Au cimetière Saint-Jean, s'il vous plaît... Quand on veut, sans être entendu, causer d'af- faires pareilles à celles-ci, mieux vaut en causer chez les morts que chez les vivants.

Et à quelle heure ?

Mais à l'heure que vous serez libre ; le pre- mier venu attendra l'autre.

Monsieur le comte a quelque chose à faire ? demanda Beausire avec inquiétude en voyant que Cagliostro ne s'apprêtait pas à le suivre.

Oui, répondit Cagliostro, j'ai à causer avec mademoiselle Nicole.

Beausire fit un mouvement.

Oh ! soyez tranquille, cher monsieur de Beau- sire, j'ai respecté son honneur quand elle était jeune fille, à plus forte raison le respecterai- je quand elle est mère de famille. Allez, monsieur de Beausire, allez.

Beausire jeta un regard à Nicole, regard dans lequel il sembla lui dire : « Madame de Beausire, soyez digne de la confiance que j'ai en vous. » Il embrassa tendrement le jeune Toussaint, salua avec un respect mêlé d'inquiétude le comte de Cagliostro, et sortit j liste comme l'horloge de Notre- Dame sonnait les trois quarts avant neuf heures.

ŒDIPE ET LOTH

Il était minuit moins quelques minutes, lorsqu'un homme, débouchant par la rue Royale dans la rue Saint-Antoine, suivit cette dernière jusqu'à la fontaine Sainte-Catherine, s'arrêta un instant der- rière l'ombre qu'elle projetait, pour s'assurer qu'il n'était point épié, prit l'espèce de ruelle qui con- duisait à l'hôtel Saint-Paul, et, arrivé là, s'en- gagea dans la rue, à peu près sombre et tout à fait déserte, du Roi-de-Sicile ; puis, rcQentissant le pas à mesure qu'il s'avançait vers l'extrémité de la rue que nous venons de nommer, il entra avec hésita- tion dans celle de la Croix-Blanche et s'arrêta, hé- sitant de plus en plus, devant la grille du cimetière Saint- Jean.

Là, et comme si ses yeux eussent craint de voir sortir un spectre hors de terre, il attendit, essuyant avec la manche de son habit de sergent la sueur qui coulait de son front.

Et, en effet, au moment même commençait de sonner minuit, quelque chose de pareil à une ombre apparut, se glissant à travers les ifs et les cyprès. Cette ombre s'approcha de la grille, et bien- tôt, au grincement d'une clef dans la serrure, on put

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56 LA COMTESSE DE CHARNY

s'apercevoir que le spectre, si c'en était un, avait non seulement la faculté de sortir de son tombeau, mais encore, une fois sorti de son tombeau, celle de sortir du cimetière.

A ce grincement, le militaire se recula.

Eh bien ! monsieur de Beausire, dit la voix railleuse de Cagliostro, ne me reconnaissez-vous point, ou avez-vous oublié notre rendez-vous ?

Ah ! c'est vous, dit Beausire respirant comme im homme dont le cœur est soulagé d'un grand poids, tant mieux ! Ces diablesses de rues sont si sombres et si désertes, qu'on ne sait pas si mieux vaut y rencontrer âme qui y vive qu'y cheminer seul.

Ah bah ! fit Cagliostro ; vous, craindre quel- que chose, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit ? Vous ne me ferez pas accroire cela ; un brave comme vous qui chemine l'épée au côté ! Au reste, passez de ce côté-ci de la grille, cher mon- sieur de Beausire, et vous serez tranquille, vous n'y rencontrerez que moi.

Beausire se rendit à l'invitation, et la serrure, qui avait grincé pour ouvrir la porte devant lui, grinça pour refermer la porte derrière lui.

! maintenant, dit Cagliostro, suivez ce petit sentier, cher monsieur, et, à vingt pas d'ici, nous trouverons une espèce d'autel ruiné, sur les marches duquel nous serons à merveille pour causer de nos petites affaires.

Beausire se mit en devoir d'obéir à Cagliostro ; mais, après un instant d'hésitation :

diable voyez- vous un chemin ? dit-il. Je ne vois que des ronces qui me déchirent les chevilles, et des herbes qui me montent jusqu'aux genoux.

LA COMTESSE DE CHARNY 57

Le fait est que ce cimetière est un des plus mal tenus que je connaisse ; mais cela n'est point éton- nant : vous savez que l'on n'y enterre guère que les condamnés qui ont été exécutés en Grève, et, pour ces pauvres diables, on n'y met pas tant de façon. Cependant, mon cher monsieur de Beausire, nous avons ici de véritables illustrations. S'il faisait jour, je vous montrerais la place est enterré Boute- ville de Montmorency, décapité pour s'être battu en duel ; le chevalier de Rohan, décapité pour avoir conspiré contre le gouvernement ; le comte de Hom, roué pour avoir assassiné un juif ; Damiens, écartelé pour avoir essayé de tuer Louis XV ; que sais-je ? Oh ! vous avez tort de médire du cimetière Saint- Jean, monsieur de Beausire ; c'est un cime- tière mal tenu, mais bien habité.

Beausire suivait Cagliostro, emboîtant son pas dans le sien aussi régulièrement qu'un soldat du second rang a l'habitude de le faire avec son chef de file.

Ah ! dit Cagliostro en s'arrêtant tout à coup, de manière que Beausire, qui ne s'attendait point à cette halte subite, lui donna du ventre dans le dos. Tenez, voici du tout frais ; c'est la tombe de votre confrère Fleur-d'Épine, un des assassins du boulanger François, qui a été pendu, il y a huit jours, par arrêt du Châtelet ; cela doit vous inté- resser, monsieur de Beausire ; c'était comme vous un ancien exempt, un faux sergent et un vrai ra- coleur.

Les dents de Beausire claquaient littéralement ; iLlui semblait que ces ronces, au milieu desquelles il marchait, étaient autant de mains crispées sor- tant de terre pour le tirer par les jambes, et lui

58 LA COMTESSE DE CHARNY

faire comprendre que la destinée avait marqué la place il devait dormir du sommeil étemel.

Ah I dit enfin Cagliostro s'arrêtant près d'une espèce de ruine, nous sommes arrivés.

Et, s'asseyant sur un débris, il indiqua du doigt à Beausire une pierre qui semblait placée côte à côte de la première pour épargner à Cinna la peine d'approcher son siège de celui d'Auguste.

Il était temps; les jambes de l'ancien exempt flageolaient de telle façon, qu'il tomba sur la pierre plutôt qu'il ne s'y assit.

Allons, maintenant que nous voici bien à notre aise pour causer, cher monsieur de Beausire,, dit Cagliostro, voyons, que s'est-il passé ce soir sous les arcades de la place Royale ? La séance devait être intéressante.

Ma foi ! dit Beausire, je vous avoue, monsieur le comte, que j'ai, dans ce moment-ci, la tête un peu bouleversée, et, en vérité, je crois que nous gagnerions tous les deux à ce que vous voulussiez bien m'interroger.

Soit ! dit Cagliostro. Je suis bon prince, et, pourvu que j'arrive à ce que je veux savoir, peu m'importe la forme. Combien étiez-vous sous les arcades de la place Royale ?

Six, moi compris.

Six, vous compris, cher monsieur de Beau- sire. Voyons si ce sont bien les hommes que je pense. Primo, vous, cela ne fait pas de doute.

Beausire poussa un soupir, indiquant qu'il aurait autant aimé que le doute fût possible.

Vous me faites bien de l'honneur, dit-il, de commencer par moi, quand il y a de si grands per- sonnages à côté de moi.

LA COMTESSE DE CHARNY 59

Mon cher, je suis les préceptes de l'Évangile ; l'Évangile ne dit-il point : « Les premiers seront les derniers » ? Si les premiers doivent être les derniers, les derniers se trouveront naturellement être les premiers. Je procède donc, comme je vous le dis, selon l'Évangile. Il y avait d'abord vous, n'est-ce

pas

Oui, fit Beausire.

Puis il y avait votre ami Tourcaty, n'est-il pas vrai ? un ancien officier recruteur, qui se charge de lever la légion du Brabant ?

Oui, fit Beausire, il y avait Tourcaty.

Puis un bon royaliste, nommé Marquié, ci- devant sergent aux gardes françaises, maintenant sous-lieutenant d'une compagnie du centre ?

Oui, monsieur le comte, il y avait Marquié.

Puis M. de Favras ?

Puis M. de Favras.

Puis l'homme masqué ?

Puis l'homme masqué.

Avez- vous quelque renseignement à me don- ner sur cet homme masqué, monsieur de Beausire ?

Beausire regarda Cagliostro si fixement, que ses deux yeux semblèrent s'allumer dans l'obscurité.

Mais, dit-il, n'est-ce pas... ?

Et il s'arrêta comme s'il eût craint de commettre un sacrilège en allant plus loin.

N'est-ce pas qui ? demanda Cagliostro.

N'est-ce pas... ?

Ah çà ! mais vous avez un nœud à la langue, mon cher monsieur de Beausire ; il faut faire at- tention à cela. Les nœuds à la langue amènent quelquefois les nœuds au cou, et ceux-ci, pour être des nœuds coulants, n'en sont que plus dangereux.

6o LA COMTESSE DE CHARNY

Mais, enfin, reprit Beausire, forcé dans ses derniers retranchements, n'est-ce pas Monsieur ?

Monsieur quoi ? demanda Cagliostro.

Monsieur... Monsieur, frère du roi?

Ah ! cher monsieur de Beausire, que le mar- quis de Favras, qui a intérêt à faire croire qu'il touche la main d'un prince du sang dans toute cette affaire, dise que l'homme masqué est Monsieur, cela se conçoit : qui ne sait pas mentir ne sait pas conspirer ; mais que vous et votre ami Tourcaty, deux recruteurs, c'est-à-dire deux hommes habitués à prendre la mesure de leur prochain par pieds, par pouces et par lignes, se laissent tromper de la sorte, ce n'est point probable.

En effet, dit Beausire.

Monsieur a cinq pieds trois pouces sept lignes, poursuivit Cagliostro, et l'homme masqué a près de cinq pieds six pouces.

C'est vrai, dit Beausire, et j'y avais déjà songé ; mais, si ce n'est pas Monsieur, qui donc cela peut-il être ?

Ah ! pardieu ! je serais heureux et fier, mon cher monsieur de Beausire, dit Cagliostro, d'avoir quelque chose à vous apprendre, quand je croyais avoir à apprendre quelque chose de vous.

Alors, dit l'ancien exempt, qui rentrait peu à peu dans son état naturel, au fur et à mesure que peu à peu il rentrait dans la réalité, alors, vous savez qui est cet homme, vous, monsieur le comte ?

Parbleu !

Y aurait-il indiscrétion à vous demander?.,.

Son nom ?

Beausire fit de la tête signe que c'était cela qu'il désirait.

LA COMTESSE DE CHARNY 6i

Un nom est toujours une chose grave à dire, monsieur de Beausire, et, en vérité, j'aimerais mieux que vous devinassiez.

Deviner... Il y a quinze jours que je cherche.

Ah ! parce que personne ne vous aide.

Aidez-moi, monsieur le comte.

Je ne demande pas mieux. Connaissez-vous l'histoire d' Œdipe ?

Mal, monsieur le comte. J'ai vu jouer la pièce une fois à la Comédie-Française, et, vers la fin du quatrième acte, j'ai eu le malheur de m'endormir.

Peste ! je vous souhaite toujours de ces mal- heurs-là, mon cher monsieur.

Vous voyez, cependant, qu'aujourd'hui cela me porte préjudice.

Eh bien ! en deux mots, je vais vous dire ce que c'était qu'Œdipe. Je l'ai connu enfant à la cour du roi Polybe, et vieux à celle du roi Admète ; vous pouvez donc croire ce que je vous en dis, mieux que vous ne croiriez ce qu'auraient pu vous en dire Eschyle, Sophocle, Sénèque, Corneille, Voltaire ou M. Ducis, qui en ont fort entendu parler, c'est possi- ble, mais qui n'ont pas eu l'avantage de le connaître.

Beausire fit un mouvement comme pour deman- der à Cagliostro une explication sur cette étrange prétention émise par lui, d'avoir connu un homme mort il y avait quelque trois mille six cents ans ; mais sans doute pensa-t-il que ce n'était pas la peine d'interrompre le narrateur pour si peu, il ar- rêta donc son mouvement, et le continua par un signe qui voulait dire : « Allez toujours, j'écoute. »

Et, en effet, comme s'il n'eût rien remarqué, Cagliostro allait toujours.

J'ai donc connu Œdipe. On lui avait prédit

62 LA COMTESSE DE CHARNY

qu'il devait être le meurtrier de son père et l'époux de sa mère. Or, croyant Polybe son père, il le quitta sans rien dire et partit pour la Phocide. Au moment de son départ, je lui donnai le conseil, au lieu de prendre la grand'route de Daulis à Delphes, de prendre par la montagne un chemin que je con- naissais ; mais il s'entêta, et, comme je ne pouvais lui dire dans quel but je lui donnais ce conseil, toutes mes exhortations pour le faire changer de route furent inutiles. Il résulta de cet entêtement que ce que j'avais prévu arriva. A l'embranche- ment du chemin de Delphes à Thèbes, il rencontra un homme suivi de cinq esclaves : l'homme était monté sur un char, et le char barrait tout le chemin ; tout aurait pu s'arranger si l'homme au char eût consenti à prendre un peu à gauche, et Œdipe un peu à droite, mais chacun voulut tenir le milieu de la route. L'homme au char était d'un tempérament colérique ; Œdipe était d'un naturel peu patient. Les cinq esclaves se jetèrent, les uns après les autres, au-devant de leur maître, et les uns après les autres tombèrent ; puis, après eux, leur maître tomba à son tour. Œdipe passa sur six cadavres, et, parmi ces six cadavres, il y avait celui de son père.

Diable ! fit Beausire.

Puis il reprit la route de Thèbes ; or, sur la route de Thèbes s'élevait le mont Phicion, et, dans un sentier plus étroit encore que celui Œdipe tua son père, un singulier animal avait sa caverne. Cet animal avait les ailes d'un aigle, la tête et les mamelles d'une femme, le corps et les griffes d'un lion.

Oh ! oh ! fît Beausire, croyez-vous, monsieur le comte, qu'il existe de pareils monstres ?

LA COMTESSE DE CHARNY 63

Je ne saurais vous l'afïirmer, cher monsieur de Beausire, répondit gravement Cagliostro, at- tendu que, lorsque j'allai à Thèbes par le même chemin, mille ans plus tard, du temps d'Épami- nondas, le sphinx était mort. En somme, à l'épo- que d' Œdipe, il était vivant, et l'une de ses manies était de se tenir sur la route, proposant une énigme aux passants, et les mangeant dès qu'ils n'en pou- vaient pas deviner le mot. Or, comme la chose durait depuis plus de trois siècles, les passants devenaient de plus en plus rares, et le sphinx avait les dents fort longues. Lorsqu'il aperçut Œdipe, il alla se mettre au milieu de la route, et, levant la patte pour faire signe au jeune homme de s'ar- rêter : « Voyageur, lui dit-il, je suis le sphinx. Eh bien, après ? demanda Œdipe. Eh bien, le destin m'a envoyé sur la terre pour proposer une énigme aux mortels ; s'ils ne la devinent pas, ils m'appartiennent ; s'ils la devinent, j'appartiens à la mort, et je me précipite de moi-même dans l'abîme où, jusqu'à présent, j'ai précipité les cada- vres de tous ceux qui ont eu le malheur de me trou- ver sur leur route. » Œdipe jeta un regard au fond du précipice, et le vit blanc d'ossements. « C'est bien, dit le jeune homme, quelle est l'énigme ? L'énigme, la voici, dit l'oiseau-lion : Quel est l'ani- mal qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois le soir ? » Œdipe réfléchit un instant ; puis, avec un sourire qui ne laissa point que d'inquiéter le sphinx : <( Et, si je devine, dit-il, tu te précipiteras de toi-même dans l'abîme ? C'est la loi, répondit le sphinx. Eh bien, répon- dit Œdipe, cet animal, c'est l'homme. »

Comment 1 l'homme ? interrompit Beausire,

64 LA COMTESSE DE CHARNY

qui prenait intérêt à la conversation, comme s'il se fût agi d'un fait contemporain.

Oui, l'homme ! l'homme, qui, dans son en- fance, c'est-à-dire au matin de sa vie, marche sur ses pieds et sur ses mains ; qui, dans son âge mûr, c'est-à-dire à midi, marche sur ses deux pieds, et qui, le soir, c'est-à-dire dans sa vieillesse, s'appuie sur un bâton.

Ah ! s'écria Beausire, c'est mordieu vrai !... Embêté, le sphinx !

Oui, mon cher monsieur de Beausire, si bien embêté, qu'il se précipita la tête la première dans l'abîme, et qu'ayant eu la loyauté de ne point se servir de ses ailes, ce que vous trouverez probable- ment bien niais de sa part, il se brisa la tête sur les rochers. Quant à Œdipe, il poursuivit son chemin, arriva à Thèbes, trouva Jocaste veuve, l'épousa et accomplit ainsi la prophétie de l'oracle qui avait dit qu'il tuerait son père et épouserait sa mère.

Mais, enfin, monsieur le comte, dit Beausire, quelle analogie voyez-vous entre l'histoire d'CBdipe et celle de l'homme masqué ?

Oh ! une grande... attendez ! D'abord, vous avez désiré savoir son nom.

Oui.

Et, moi, je vous ai dit que j'allais vous pro- poser une énigme ; il est vrai que je suis de meil- leure pâte que le sphinx, et que je ne vous dévo- rerai pas, si vous avez le malheur de ne pas la deviner. Attention, je lève la patte : Quel est le sei- gneur de la cour qui est le petit-fils de son père, le frère de sa mère, et l'oncle de ses sœurs ?

Ah ! diable, fit Beausire tombant dans une rêverie non moins profonde que celle d'Œdipe.

LA COMTESSE DE CHARNY 65

Voyons, cherchez, mon cher monsieur, dit Caghostro.

x\idez-moi un peu, monsieur le comte.

Volontiers... Je vous ai demandé si vous con- naissiez l'histoire d'Œdipe.

Vous m'avez fait cet honneur-là.

Maintenant, nous allons passer de l'histoire païenne à l'histoire sacrée. Connaissez-vous l'anec- dote de Loth ?

Avec ses filles ?

Justement.

Parbleu, si je la connais ! Mais attendez donc. Eh !... oui... ce que l'on disait du vieux roi Louis XV et de sa fille Madame Adélaïde !...

Vous brûlez, mon cher monsieur.

Alors, l'homme masqué, ce serait... ?

Cinq pieds six pouces.

Le comte Louis...

Allons donc !

Le comte Louis de...

Chut !

Mais, puisque vous disiez qu'il n'y a ici que des morts...

Oui ; mais, sur leur tombe, il pousse de l'herbe, elle y pousse même mieux qu'ailleurs. Eh bien, si cette herbe, comme les roseaux du roi Midas... Connaissez-vous l'histoire du roi Midas ?

Non, monsieur le comte.

Je vous la raconterai un autre jour ; pour le moment revenons à la nôtre.

Alors, reprenant son sérieux :

Vous disiez donc ? demanda-t-il.

Pardon, mais je croyais que c'était vous qui interrogiez.

IL 3

66 LA COMTESSE DE CHARNY

Vous avez raison.

Et, tandis que Cagliostro préparait son interro- gation :

C'est ma foi vrai, murmurait Beausire. Le petit-fils de son père, le frère de sa mère, l'oncle de ses sœurs... c'est le comte Louis de Nar... !

Attention ! dit Cagliostro.

Beausire s'interrompit dans son monologue, et écouta de toutes ses oreilles.

Maintenant qu'il ne nous reste plus de doute sur les conjurés masqués ou non masqués, passons au but du complot.

Beausire fit de la tête un signe qui voulait dire qu'il était prêt à répondre.

Le but du complot est bien d'enlever le roi, n'est-ce pas ?

C'est bien le but du complot, en effet.

De le conduire à Péronne ?

A Péronne.

A présent, les moyens ?

Pécuniaires ?

Pécuniaires, oui, d'abord.

On a deux millions.

Que prête un banquier génois. Je connais ce banquier. Il n'y en a pas d'autres ?

Je ne sache pas.

Voilà qui est bien pour l'argent ; mais ce n'est pas assez d'avoir de l'argent, il faut des hommes.

M. de La Fayette vient de donner l'autorisa- tion de lever une légion pour aller au secours du Brabant, qui se révolte contre l'Empire.

Oh ! ce bon La Fayette, murmura Cagliostro, je le reconnais bien là.

LA COMTESSE DE CHARNY 67

Puis, tout haut :

Soit ! on aura une légion ; mais ce n'est pas une légion qu'il faut pour exécuter un pareil projet, c'est une armée.

On a l'armée.

Ah ! voyons l'armée.

Douze cents chevaux seront réunis à Versail- les ; ils en partiront le jour désigné, à onze heures du soir ; à deux heures du matin, ils arriveront à Paris sur trois colonnes.

Bon !

La première entrera par la grille de Chaillot, la seconde par la barrière du Roule, la troisième par celle de Grenelle. La colonne qui entrera par la rue de Grenelle égorgera le général La Fayette ; celle qui entrera par la grille de Chaillot égorgera M. Necker ; enfin, celle qui entrera par la barrière du Roule égorgera M. Bailly.

Bon ! répéta Cagliostro.

Le coup fait, on encloue les canons, on se réunit aux Champs-Elysées, et l'on marche sur les Tuileries, qui sont à nous.

Comment, à vous ? Et la garde nationale ?

C'est que doit agir la colonne brabançonne ; réunie à une partie de la garde soldée, à quatre cents Suisses, et à trois cents conjurés de province, elle s'empare, grâce aux intelligences que nous avons dans la place, des portes extérieures et in- térieures ; on entre chez le roi, en criant : « Sire, le faubourg Saint- Antoine est en pleine insurrection... une voiture est tout attelée... il faut fuir ! » Si le roi consent à fuir, la chose va toute seule ; s'il n'y consent pas, on l'emporte de force, et on le conduit à Saint-Denis.

68 LA COMTESSE DE CHARNY

Bon !

Là, on trouve vingt mille hommes d'infan- terie auxquels se joignent les douze cents hommes de cavalerie, la légion brabançonne, les quatre cents Suisses, les trois cents conjurés, dix, vingt, trente mille royalistes recrutés sur la route, et, à grande force, on conduit le roi à Péronne.

De mieux en mieux ! Et, à Péronne, que fait- on, mon cher monsieur de Beausire ?

A Péronne, on trouve vingt mille hommes qui y arrivent en même temps de la Flandre maritime, de la Picardie, de l'Artois, de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l'/Vlsace et du Cam- brésis. On est en marché pour \dngt mille Suisses, douze mille Allemands, et douze mille Sardes, les- quels, réunis à la première escorte du roi, formeront un effectif de cent cinquante mille hommes.

Joli chilKre ! dit Cagliostro.

Enfin, avec ces cent cinquante mille hommes, on marchera sur Paris ; on interceptera le bas et le haut de la rivière pour lui couper les vivres ; Paris affamé capitulera ; on dissoudra l'Assemblée na- tionale, et l'on replacera le roi, véritablement roi, sur le trône de ses pères.

Amen ! dit Cagliostro. Et, se levant :

Mon cher monsieur de Beausire, dit-il, vous avez une conversation des plus agréables ; mais, enfin, il en est de vous comme des plus grands ora- teurs, quand vous avez tout dit, vous n'avez plus rien à dire, et vous avez tout dit, n'est-ce pas ?

Oui, monsieur le comte, pour le moment.

Alors, bonsoir, mon cher monsieur de Beau- sire ; lorsque vous aurez besoin de dix autres louis.

LA COMTESSE DE CHARNY 69

toujours à titre de don, bien entendu, venez me trouver à Bellevue.

A Bellevue, et je demanderai M. le comte de Cagliostro.

Le comte de Cagliostro ? Oh ! non, on fle saurait ce que vous voulez dire ; demandez le baron Zannone.

Le baron Zannone ! s'écria Beausire, mais c'est le nom du banquier génois qui a escompté les deux millions de traites de Monsieur.

C'est possible, dit Cagliostro.

Comment, c'est possible ?

Oui ; seulement, je fais tant d'affaires, que celle-là se sera confondue avec les autres ; voilà pourquoi, au premier abord, je ne me rappelais pas bien ; mais, en effet, maintenant, je crois me souvenir.

Beausire était en stupéfaction devant cet homme qui oubliait ainsi des affaires de deux millions, et il commençait à croire que, ne fût-ce qu'au point de vue pécuniaire, mieux valait être au service du prêteur que de l'emprunteur.

Mais, comme cette stupéfaction n'allait point jusqu'à lui faire oublier le lieu il se trouvait, aux premiers pas de Cagliostro vers la porte, Beausire retrouva le mouvement, et le suivit d'une allure tellement modelée sur la sienne, qu'à les voir mar- cher ainsi presque accolés l'un à l'autre, on eût dit deux automates mus par un même ressort.

A la porte seulement, et lorsque la grille fut refer- mée, les deux corps parurent se séparer d'une ma- nière visible.

Et, maintenant, demanda Cagliostro, de quel côté allez-vous, cher monsieur de Beausire ?

70 LA COMTESSE DE CHARNY

Mais vous-même ?

Du côté vous n'allez pas.

Je vais au Palais-Royal, monsieur le comte.

Et moi, à la Bastille, monsieur de Beausire.

Sur quoi, les deux hommes se quittèrent, Beau- sire saluant le comte avec une profonde révérence, Cagliostro saluant Beausire avec une légère incli- nation de tête ; et tous deux disparurent presque aussitôt au milieu de l'obscurité, Cagliostro dans la rue du Temple, et Beausire dans la rue de la Verrerie.

VI

GAMAIN PROUVE QU'iL EST VÉRITABLEMENT MAÎTRE SUR MAÎTRE, MAÎTRE SUR TOUS

On se rappelle le désir qu'avait exprimé le roi de- vant M. de La Fayette et devant M. le comte de Bouille, d'avoir près de lui son ancien maître Ga- main, pour l'aider dans un important travail de serrurerie ; il avait même ajouté, et nous ne croyons pas inutile de consigner ici ce détail, il avait même ajouté qu'un apprenti adroit ne serait pas de trop pour compléter la trilogie forgeante. Le nombre trois, qui plaît aux dieux, n'avait pas déplu à La Fayette, et il avait, en conséquence, donné des ordres pour que maître Gamain et son apprenti eussent leur entrée franche près du roi, et fussent conduits à la forge aussitôt qu'ils se présenteraient.

On ne sera donc point étonné de voir, quelques jours après la conversation que notts avons rap- portée, maître Gamain, qui n'est point im étranger pour nos lecteurs, puisque nous avons eu soin de le montrer, dans la matinée du 6 octobre, vidant, avec un armurier inconnu, une bouteille de Bourgogne au cabaret du pont de Sèvres, on ne sera donc point étonné, disons-nous, de voir,

71

72 LA COMTESSE DE CHARNY

quelques jours après cette conversation, maître Gamain, accompagné d'un apprenti, se présenter, tous deux vêtus de leurs habits de travail, à la porte des Tuileries, et, après leur admission, qui ne souffrit aucune difficulté, contourner les appartements royaux par le corridor commun, monter l'escalier des combles, et, arrivés à la porte de la forge, décliner leurs noms et leurs qualités au valet de chambre de service.

Les noms étaient : Nicolas-Claude Gamain et Louis Lecomte.

Les qualités étaient : pour le premier, celle de maître serrurier ; pour le second, celle d'apprenti.

Quoiqu'il n'y eût rien dans tout cela de bien aristocratique, à peine Louis XVI eut-il entendu noms et qualités, qu'il accourut lui-même vers la porte en criant :

Entrez !

Voilà, voilà, voilà ! dit Gamain se présentant avec la familiarité, non seulement d'un commensal, mais encore d'un maître.

Soit qu'il fût moins habitué aux relations royales, soit que la nature l'eût doué d'un plus grand res- pect pour les têtes couronnées, sous quelque cos- tume qu'elles se présentassent à lui, ou sous quelque costume qu'il se présentât à elles, l'apprenti, sans répondre à l'invitation, et après avoir mis un intervalle convenable entre l'apparition de maître Gamain et la sienne, demeura debout, la veste sur le bras et la casquette à la main, près de la porte que le valet de chambre refermait derrière eux.

Au reste, peut-être était-il mieux que sur une ligne parallèle à celle de Gamain, pour saisir l'éclair

LA COMTESSE DE CHARNY 73

de joie qui brilla dans l'œil teme de Louis XVI, et pour répondre par un respectueux signe de tête.

Ah ! c'est toi, mon cher Gamain ! dit Louis XVI ; je suis bien aise de te voir ; en vérité, je ne comptais plus sur toi ; je croyais que tu m'avais oublié !

Et voilà pourquoi, dit Gamain, vous avez pris un apprenti ? Vous avez bien fait, c'était votre droit, puisque je n'étais pas ; mais, par malheur, ajouta-t-il avec un geste narquois, apprenti n'est pas maître, hein ?

L'apprenti fit un signe au roi.

Que veux-tu, mon pauvre Gamain ! dit Louis XVI, on m'avait assuré que tu ne me voulais plus voir ni de près ni de loin : on disait que tu avais peur de te compromettre...

Ma foi, sire, vous avez pu vous convaincre, à Versailles, qu'il ne faisait pas bon être de vos amis, et j'ai vu friser, près de moi, par M. Léonard lui-même, j'ai vu friser, dans le petit cabaret du pont de Sèvres, deux têtes de gardes qui fai- saient une vilaine grimace, pour s'être trouvées dans vos antichambres au moment vos bons amis les Parisiens vous rendaient visite.

Un nuage passa sur le front du roi, et l'apprenti baissa la tête.

Mais, continua Gamain, on dit que cela va mieux depuis que vous êtes revenu à Paris, et que vous faites maintenant des Parisiens tout ce que vous voulez. Oh ! pardieu, ce n'est pas étonnant, vos Parisiens sont si bêtes, et la reine est si en- jôleuse, quand cela lui plaît.

Louis XVI ne répondit rien, mais une légère rougeur monta à ses joues.

74 LA COMTESSE DE CHARNY

Quant au jeune homme, il semblait énormé- ment souffrir des familiarités que se permettait maître Gamain.

Aussi, après avoir essuyé son front couvert de sueur avec un mouchoir un peu fin peut-être pour appartenir à un apprenti serrurier, il s'approcha.

Sire, dit-il. Votre Majesté veut-elle permettre que je lui dise comment maître Gamain a l'honneur de se trouver en face de Votre Majesté, et comment j'y suis moi-même près de lui ?

Oui, mon cher Louis, répondit le roi.

Ah ! c'est cela : mon cher Louis ! gros comme le bras, dit Gamain murmurant. Mon cher Louis... à une connaissance de quinze jours, à un ouvrier, à un apprenti !... Qu'est-ce qu'on me dira donc, à moi qui vous connais depuis vingt-cinq ans ? à moi, qui vous ai mis la lime à la main ? à moi, qui suis maître? Voilà ce que c'est que d'avoir la langue dorée et les mains blanches !

Je te dirai : « Mon bon Gamain ! » J'appelle ce jeune homme mon cher Louis, non pas parce qu'il s'exprime plus élégamment que toi ; non pas parce qu'il se lave les mains plus souvent que tu ne le fais toi-même peut-être, j'apprécie assez peu, tu le sais, toutes ces mignonneries, mais parce qu'il a trouvé moyen de te ramener près de moi, toi, mon ami, quand on m'avait dit que tu ne voulais plus me voir !

Oh ! ce n'était pas moi qui ne voulais plus vous voir ; car, moi, malgré tous vos défauts, au bout du compte, je vous aime bien ; mais c'était mon épouse, madame Gamain, qui me dit à chaque instant : « Tu as de mauvaises connaissances, Ga- main, des connaissances trop hautes pour toi ', il

LA COMTESSE DE CHARNY 75

ne fait pas bon voir les aristocrates par ce temps-ci ; nous avons un peu de bien, veillons dessus ; nous avons des enfants, élevons-les ; et, si le dauphin veut apprendre la serrurerie à son tour, qu'il s'a- dresse à d'autres que nous ; on ne manque pas de serruriers en France. »

Louis XVI regarda l'apprenti, et étouffant un soupir moitié railleur, moitié mélancolique :

Oui, sans doute, il ne manque pas de serru- riers en France, mais pas de serruriers comme toi.

C'est ce que j'ai dit au maître, sire, quand je me suis présenté chez lui de votre part, interrompit l'apprenti ; je lui ai dit : « Ma foi, maître, voilà ! le roi est en train de fabriquer une serrure à secret ; il avait besoin d'un aide-sermrier : on lui a parlé de moi, il m'a pris avec lui ; c'était bien de l'hon- neur... bon... mais c'est de la fine ouvrage que celle qu'il fait. Ça a bien été pour la serrure, tant qu'il ne s'est agi que de la cloison, du palastre et des étoquiaux, parce que chacun sait que trois éto- quiaux à queue d'aronde dans le rebord suffisent pour assujettir solidement la cloison au palastre ; mais, quand il s'est agi du pêne, voilà l'ouvrier s'embarrasse... »

Je le crois bien, dit Gamain, le pêne, c'est l'âme de la serrure.

Et le chef-d'œuvre de la serrurerie quand il est bien fait, dit l'apprenti ; mais il y a pêne et pêne. Il y a pêne dormant, il y a pêne à bascule pour mouvoir le demi-tour, il y a pêne à pignon pour mouvoir les verrous. Eh bien, supposons, maintenant, que nous ayons une clef forée dont le panneton soit entaillé par une planche avec un pertuis, une fronçure simple et une fronçure hastée

76 LA COMTESSE DE CHARNY

en dedans, deux rouets avec un faucillon renversé en dedans, et hasté en dehors, quel pêne faudra- t-il pour cette clef-là ? Voilà nous sommes arrêtés...

Le fait est que ça n'est pas donné à tout le monde de se tirer d'une pareille besogne, dit Ga- main.

Précisément... « C'est pourquoi, continuai- je, je suis venu à vous, maître Gamain. Chaque fois que le roi était embarrassé, il disait avec un soupir : « Ah ! si Gamain était ! » Alors, moi, j'ai dit au roi : « Eh bien, voyons, faites-lui dire de venir, à « votre fameux Gamain, et qu'on le voie à la be- « sogne ! » Mais le roi répondait : « Inutile, mon « pauvre Louis, Gamain m'a oublié ! Oublier « Votre Majesté ! un homme qui a eu l'honneur de « travailler avec elle, impossible !... » Alors, j'ai dit au roi : « Je vais l'aller chercher, ce maître sur « maître, maître sur tous ! » Le roi m'a dit : « Va, « mais tu ne le ramèneras pas ! » J'ai dit : « Je le « ramènerai ! » et je suis parti. Ah ! sire, je ne savais pas de quelle besogne je m'étais chargé, et à quel homme j'avais à faire. D'ailleurs, quand je me suis présenté à lui comme apprenti, il m'a fait subir un examen que c'était pis que pour entrer à l'École des cadets. Enfin, bon... me voilà chez lui. Le lende- main, je me hasarde à lui dire que je viens de votre part. Cette fois-là, j'ai cru qu'il allait me mettre à la porte : il m'appelait espion, mouchard. J'avais beau lui assurer que j'étais réellement envoyé par vous, ça n'y faisait rien. Il n'y a que quand je lui ai avoué que nous avions commencé à nous deux un ouvrage que nous ne pouvions pas finir, qu'il a débouché ses oreilles ; mais tout cela ne le décidait

LA COMTESSE DE CHARNY 77

pas. Il disait que c'était un piège que ses ennemis lui tendaient. Enfin, hier seulement, quand je lui eus remis les vingt-cinq louis que Votre Majesté m'a fait passer à son intention, il a dit : << Ah ! ah ! en « effet, cela pourrait bien être véritablement de la « part du roi!... Eh bien, soit ! a-t-il ajouté, nous « irons demain ; qui ne risque rien n'a rien. » Toute la soirée, j'ai entretenu le maître dans ces bonnes dispositions, et, ce matin, j'ai dit : « Voyons, ce « n'est pas cela, il faut partir ! » Il faisait bien en- core quelque difficulté, mais, enfin, je l'ai décidé. Je lui ai noué le tablier autour du corps, je lui ai mis la canne à la main, je l'ai poussé dehors ; nous avons pris la route de Paris, et nous voilà !

Soyez les bienvenus, dit le roi en remerciant d'un coup d'œil le jeune homme, qui paraissait avoir eu autant de peine à composer dans le fond, et sur- tout dans la forme, le récit que l'on vient de lire qu'en eût eu maître Gamain à faire un discours de Bossuet ou un sermon de Fléchier. Et, maintenant, Gamain, mon ami, continua le roi, comme tu me parais pressé, ne perdons pas de temps.

C'est justement cela, dit le maître serrurier; d'ailleurs, j'ai promis à madame Gamain d'être de retour ce soir. Voyons, est cette fameuse serrure ?

Le roi remit entre les mains du maître une ser- rure aux trois quarts achevée.

Eh bien, mais que disais-tu donc que c'était une semure bénarde ? fit Gamain s'adressant à l'ap- prenti. Une serrure bénarde se ferme des deux côtés, mazette ! et celle-ci est une serrure de coffre. Voyons, voyons un peu cela... Ça ne marche donc pas, hein ?... Eh bien, avec maître Gamain, il fau- dra que cela marche.

78 LA COMTESSE DE CHARNY

Et Gamain essaya de faire tourner la ciel

Ah ! voilà ! voilà ! dit-il.

Tu as trouvé le défaut, mon cher Gamain ?

Parbleu !

Voyons, montre-moi cela !

Ah ! ce sera vite fait, regardez. Le museau d< la clef accroche bien la grande barbe ; la grande barbe décrit bien la moitié de son cercle ; mais, arrivée là, comme elle n'est pas taillée en biseau, elle ne s'échappe pas toute seule, voilà l'affaire... La course de la barbe étant de six lignes, l'épaule- ment doit être d'une ligne.

Louis XVI et l'apprenti se regardèrent comme émerveillés de la science de Gamain.

Eh ! mon Dieu ! c'est pourtant bien simple, dit celui-ci encouragé par cette admiration tacite ; et je ne comprends même pas comment vous avez oublié cela. Il faut que vous ayez pensé, depuis que vous ne m'avez vu, à un tas de bêtises qui vous ont fait perdre la mémoire ! Vous avez trois barbes, n'est-ce pas ? une grande et deux petites, une de cinq lignes, deux de deux lignes ?

Sans doute, dit le roi suivant avec un certain intérêt la démonstration de Gamain.

Eh bien, aussitôt que la clef a lâché la grande barbe, il faut qu'elle puisse ouvrir le pêne qu'elle vient de fermer, n'est-ce pas ?

Oui, dit le roi.

Alors, il faut donc qu'elle puisse accrocher en sens inverse, c'est-à-dire en revenant sur ses pas, la seconde barbe au moment elle lâche la pre- mière.

Ah ! oui, oui, dit le roi.

Ah ! oui, oui, répéta Gamain d'un ton gogue-

LA COMTESSE DE CHARNY 79

nard. Eh bien ! comment voulez-vous qu'elle s'y prenne, cette pauvre clef, si l'intervalle entre la grande et la petite barbe n'est pas égal à l'épais- seur du museau, plus un peu de liberté ?

Ah !

Ah !... répéta encore Gamain ! Voilà, vous avez beau être roi de France ; vous avez beau dire : « Je veux ! » la petite barbe dit : « Je ne veux pas ! » elle, et bonsoir ! c'est comme lorsque vous vous chamaillez avec l'Assemblée, c'est l'Assem- blée qui est la plus forte !

Et, cependant, demanda le roi à Gamain, il y a de la ressource, n'est-ce pas, maître ?

Parbleu ! dit celui-ci, il y a toujours de la ressource. Il n'y a qu'à tailler la première barbe en biseau, creuser l'épaulement d'une ligne, écarter de quatre lignes la première barbe de la seconde, et rétablir à la même distance la troisième barbe, celle-ci, qui fait partie du talon, et qui s'arrête sur le picolet, et tout sera dit.

Mais, observa le roi, à tous ces changements, il y a bien une journée de travail, mon pauvre Gamain ?

Oh ! oui, il y aurait une journée de travail pour un autre, mais, pour Gamain, deux heures suffiront ; seulement, il faut qu'on me laisse seul, et qu'on ne m'embête pas d'observations... Gamain, par-ci... Gamain, par-là... Qu'on me laisse donc seul ; la forge me paraît assez bien outillée, et, dans deux heures... eh bien, dans deux heures, si l'ouvrage est convenablement humectée, continua Gamain en souriant, on peut revenir ; l'ouvrage sera finie.

Ce que demandait Gamain, c'était tout ce que

8o LA COMTESSE DE CHARNY

désirait le roi. La solitude de Gamain lui fournis* sait l'occasion d'un tête-à-tête avec l'apprenti. Cependant, il parut faire des difficultés.

Mais, si tu as besoin de quelque chose, mon pauvre Gamain ?

Si j'ai besoin de quelque chose, j'appellerai le valet de chambre, et, pourvu qu'il ait ordre de me donner ce que je lui demanderai... c'est tout ce qu'il me faut.

Le roi alla lui-même à la porte :

François, dit-il en ouvrant cette porte, tenez- vous là, je vous prie. Voici Gamain, mon ancien maître en serrurerie, qui me corrige un travail man- qué. Vous lui donnerez tout ce dont il aura besoin, et particulièrement une ou deux bouteilles d'excel- lent bordeaux.

Si c'était un effet de votre bonté, sire, de vous rappeler que j'aime mieux le bourgogne ; ce diable de bordeaux, c'est comme si l'on buvait de l'eau tiède !

Ah ! oui, c'est vrai... j'oubliais, dit Louis XVI en riant ; nous avons pourtant trinqué plus d'une fois ensemble, mon pauvre Gamain... Du bourgogne, François, vous entendez, du volnay !

Bien ! dit Gamain en passant sa langue sur ses lèvres, je me rappelle ce nom-là !

Et il te fait venir l'eau à la bouche, hein ?

Ne parlez pas d'eau, sire ; l'eau, je ne sais pas à quoi ça peut servir, si ce n'est pour tremper le fer ; mais ceux qui l'ont employée à un autre usage que celui-là l'ont détournée de sa véritable destina- tion... L'eau, pouah !...

Eh bien, sois tranquille, tant que tu seras ici, tu n'entendras point parler d'eau, et, de peur que

LA COMTESSE DE CHARNY 8i

le mot ne nous échappe à l'un ou à l'autre, nous te laissons seul ; quand tu auras fini, envoie-nous chercher.

Et qu'est-ce que vous allez faire pendant ce temps-là, vous ?

L'armoire à laquelle est destinée cette serrure.

Ah ! bon, c'est de l'ouvrage comme il vous eo convient, celle-là. Bien du plaisir !

Bon courage ! répondit le roi.

Et, tout en faisant de la tête un adieu familier à Gamain, le roi sortit avec l'apprenti Louis Le- comte, ou le comte Louis, comme le préférera sans doute le lecteur, à qui nous supposons assez de perspicacité pour croire qu'il a reconnu, dans le faux compagnon, le fils du marquis de Bomllé.

vn

l'on parle de toute autre chose

QUE DE serrurerie

Cette fois, seulement, Louis XVI ne sortit point de la forge par l'escalier extérieur et commun à tout le service ; il descendit par l'escalier secret réservé à lui seul.

Cet escalier conduisait à son cabinet de travail.

Une table de ce cabinet de travail était couverte par une immense carte de France, laquelle prou- vait que le roi avait souvent déjà étudié la route la plus courte ou la plus facile pour sortir de son royaume.

Mais ce ne fut qu'au bas de l'escalier, et la porte refermée derrière lui et le compagnon serrurier, que Louis XVI, après avoir jeté un regard investiga- teur dans le cabinet, parut reconnaître celui qui le suivait, la veste sur l'épaule et la casquette à la main.

Enfin, dit-il, nous voilà seuls, mon cher comte ; laissez-moi, d'abord, vous féliciter de votre adresse, et vous remercier de votre dévouement.

Et, moi, sire, répondit le jeune homme, per- mettez que je fasse toutes mes excuses à Votre Majesté d'avoir, même pour son service, osé me

82

LA COMTESSE DE CHARNY 83

présenter devant elle vêtu comme je le suis, et de m'être permis de lui parler comme je l'ai fait.

Vous avez parlé comme un brave gentil- homme, mon cher Louis, et, de quelque façon que vous soyez vêtu, c'est un cœur loyal qui bat sous votre habit. Mais, voyons, nous n'avons pas de temps à perdre ; tout le monde, même la reine, ignore votre présence ici, personne ne nous écoute, dites-moi vite ce qui vous amène.

Votre Majesté n'a-t-elle pas fait à mon père l'honneur de lui envoyer un officier de sa maison ?

Oui, M. de Charny.

M. de Charny, c'est cela. Il était chargé d'une lettre...

Insignifiante, interrompit le roi, et qui n'était qu'une introduction à une mission verbale.

Cette mission verbale, il l'a remplie, sire, et c'est pour qu'elle ait son exécution certaine que, sur l'ordre de mon père, et dans l'espoir de causer seul à seul avec Votre Majesté, je suis parti pour Paris.

Alors, vous êtes instruit de tout ?

Je sais que le roi, à un moment donné, vou- drait être certain de pouvoir quitter la France.

Et qu'il a compté sur le marquis de Bouille, comme sur l'homme le plus capable de le seconder dans son projet.

Et mon père est à la fois bien fier et bien reconnaissant de l'honneur que vous lui avez fait, sire.

Mais arrivons au principal. Que dit-il du pro- jet ?

Qu'il est hasardeux, qu'il demande de grandes précautions, mais qu'il n'est pas impossible.

84 LA COMTESSE DE CHARNY

D'abord, fit le roi, pour que le concours de M. de Bouille eût toute l'efficacité que promettent sa loyauté et son dévouement, ne faudrait-il pas qu'à son commandement de Metz on joignît celui de plusieurs provinces, et particulièrement celui de la Franche-Comté ?

C'est l'avis de mon père, sire, et je suis heu- reux que le roi ait le premier exprimé son opinion à cet égard ; le marquis craignait que le roi n'at- tribuât à une ambition personnelle...

Allons donc, est-ce que je ne connais pas le désintéressement de votre père ? Voyons, main- tenant, s'est-il exphqué avec vous sur la route à suivre ?

Avant tout, sire, mon père craint une chose.

Laquelle ?

C'est que plusieurs projets de fuite ne soient présentés à Votre Majesté, soit de la part de l'Es- pagne, soit de la part de l'Empire, soit de la part des émigrés de Turin, et que, tous ces projets se contrecarrant, le sien n'avorte par quelques-unes de ces circonstances fortuites que l'on met sur le compte de la fatalité, et qui sont presque toujours le résultat de la jalousie ou de l'imprudence des partis.

Mon cher Louis, je vous promets de laisser tout le monde intriguer autour de moi ; c'est un besoin des partis, d'abord ; puis, ensuite, c'est une nécessité de ma position. Tandis que l'esprit de La Fayette et les regards de l'Assemblée suivront tous ces fils qui n'auront d'autre but que de les éga- rer, nous, sans autres confidents que les personnes strictement nécessaires à l'exécution du projet, toutes personnes sur lesquelles nous sommes sûrs

LA COMTESSE DE CHARNY 85

de pouvoir compter, nous suivrons notre chemin avec d'autant plus de sécurité qu'il sera plus mystérieux.

Sire, ce point arrêté, voici ce que mon père a l'honneur de proposer à Votre Majesté.

Parlez, dit le roi en s'inclinant sur la carte de France, afin de suivre des yeux les différents projets qu'allait exposer le jeune comte avec la parole.

Sire, il y a plusieurs points sur lesquels le roi peut se retirer.

Sans doute.

Le roi a-t-il fait son choix ?

Pas encore. J'attendais l'avis de M. de Bouille, et je présume que vous me l'apportez.

Le jeune homme fit de la tête un signe respec- tueux et afïirmatif à la fois.

Parlez, dit Louis XVI.

Il y a d'abord Besançon, sire, dont la cita- delle offre un poste très fort et très avantageux pour rassembler une armée, et donner le signal et la main aux Suisses. Les Suisses, réunis à l'armée, pourront s'avancer à travers la Bourgogne, les royalistes sont nombreux, et, de là, marcher sur Paris.

Le roi fit un mouvement de tête qui signifiait : « J'aimerais mieux autre chose. » Le jeune comte continua :

Il y a, ensuite, Valenciennes, sire, ou telle autre place de la Flandre qui aurait une garnison sûre. M. de Bouille s'y porterait lui-même avec les troupes de son commandement, soit avant, soit après l'arrivée du roi,

Louis XVI fit un second mouvement de tête qui voulait dire : « Autre chose, monsieur. »

86 LA COMTESSE DE CHARNY

Le roi, continua le jeune homme, peut encore sortir par les Ardennes et la Flandre autrichienne, et rentrer ensuite par cette même frontière en se portant sur une des places que M. de Bouille Uvre- rait dans son commandement, et oii, d'avance, il serait fait un rassemblement de troupes.

Je vous dirai, tout à l'heure, ce qui me fait vous demander si vous n'avez rien de mieux que tout cela.

Enfin, le roi peut se porter directement à Sedan ou à Montmédy ; là, le général, se trouvant au centre de son commandement, aurait pour obéir au désir du roi, soit qu'il lui plût de sortir de France, soit qu'il lui convînt de marcher sur Paris, toute sa liberté d'action.

Mon cher comte, dit le roi, je vais vous expli- quer en deux mots ce qui me fait refuser les trois premières propositions, et ce qui est cause que je m'arrêterai probablement à la quatrième. D'abord, Besançon est trop loin, et, par conséquent, j'aurais trop de chances d'être arrêté avant d'y arriver ; Valenciennes est à une bonne distance, et me con- viendrait assez en raison de l'excellent esprit de cette ville ; mais M. de Rochambeau, qui com- mande dans le Hainaut, c'est-à-dire à ses portes, est entièrement livré à l'esprit démocratique ; quant à sortir par les Ardennes et par la Flandre pour en appeler à l'Autriche, non ; outre que je n'aime pas l'Autriche, qui ne se mêle de nos af- faires que pour les embrouiller, l'Autriche a bien assez, à l'heure qu'il est, de la maladie de mon beau-frère, de la guerre des Turcs et de la révolte du Brabant, sans que je lui donne encore un sur- croît d'embarras par sa rupture avec la France :

LA COMTESSE DE CHARNY 87

d'ailleurs, je ne veux pas sortir de France ; une fois qu'il a le pied hors de son royaume, un roi ne sait jamais s'il y rentrera. Voyez Charles II, voyez Jacques II : l'un n'y rentre qu'au bout de treize ans, l'autre n'y rentre jamais. Non, je préfère Mont- médy ; Montmédy est à une distance conve- nable, au centre du commandement de votre père... Dites au marquis que mon choix est fait, et que c'est à Montmédy que je me retirerai.

Le roi a-t-il bien arrêté cette fuite, ou n'est-ce encore qu'un projet? se hasarda de demander le jeune comte.

Mon cher Louis, répondit Louis XVI, rien n'est arrêté encore, et tout dépendra des circon- stances. Si je vois que la reine et mes enfants cou- rent de nouveaux dangers, comme ceux qu'ils ont courus dans la nuit du 5 au 6 octobre, je me dé- ciderai, et dites-le bien à votre père, mon cher comte, une fois la décision prise, elle sera irrévo- cable.

Maintenant, sire, continua le jeune comte, s'il m'était permis, relativement à la façon dont se fera le voyage, de soumettre à la sagesse du roi l'avis de mon père...

Oh ! dites, dites !

Son avis serait, sire, qu'on diminuât les dan- gers du voyage en les partageant.

Expliquez-vous.

Sire, Votre Majesté partirait d'un côté avec madame Royale et Madame Elisabeth, tandis que la reine partirait, de l'autre, avec monseigneur le dauphin... de sorte que...

Le roi ne laissa point M. de Bouille achever sa phrase.

88 LA COMTESSE DE CHARNY

Inutile de discuter sur ce point, mon cher Louis, dit-il ; nous avons, dans un moment solennel, décidé, la reine et moi, que nous ne nous quitterions pas. Si votre père veut nous sauver, qu'il nous sauve tous ensemble ou pas du tout.

Le jeune comte s'inclina.

Le moment venu, le roi donnera ses ordres, dit-il, et les ordres du roi seront exécutés. Seule- ment, je me permettrai de faire observer au roi qu'il sera difficile de trouver une voiture assez grande pour que Leurs Majestés, leurs augustes enfants, Madame Elisabeth et les deux ou trois personnes de service qui doivent les accompagner puissent y tenir commodément.

Ne vous inquiétez point de cela, mon cher Louis ; on la fera faire exprès ; le cas est prévu.

Autre chose encore, sire : deux routes condui- sent à Montmédy ; il me reste à vous demander quelle est celle des deux que Votre Majesté préfère suivre, afin qu'on puisse la faire étudier par un ingénieur de confiance.

Cet ingénieur de confiance, nous l'avons. M. de Chamy, qui nous est tout dévoué, a relevé les cartes des environs de Chandernagor avec une fidélité et un talent remarquables ; moins nous mettrons de personnes dans le secret, mieux vau- dra ; nous avons, dans le comte, im serviteur à toute épreuve, intelligent et brave, servons-nous-en. Quant à la route, vous voyez que je m'en suis pré- occupé. Comme d'avance j'avais choisi Montmédy, les deux routes qui y conduisent sont pointées sur cette carte.

Il y en a même trois, sire, dit respectueuse- ment M. de Bouille.

LA COMTESSE DE CHARNY 89

Oui, je sais, celle qui va de Paris à Metz, que l'on quitte après avoir traversé Verdun pour prendre, le long de la Meuse, la route de Stenay, dont Montmédy n'est distant que de trois lieues.

Il y a celle de Reims, d'Isle, de Rethel et de Stenay, dit le jeune comte assez vivement pour que le roi vît la préférence que son interlocuteur donnait à celle-là.

Ah ! ah ! dit le roi, il paraît que c'est la route que vous préférez ?

Oh ! pas moi, sire. Dieu me garde d'avoir, moi qui suis presque un enfant, la responsabilité d'une opinion émise dans une affaire si grave ! Non, sire, ce n'est point mon opinion, c'est celle de mon père, et il se fondait sur ce que le pays qu'elle parcourt est pauvre, presque désert ; que, par conséquent, il exige moins de précautions ; il ajoute que le Royal-Allemand, le meilleur régi- ment de l'armée, le seul peut-être qui soit resté complètement fidèle, est en quartier à Stenay, et, depuis Isle ou Rethel, pourrait être chargé de l'es- corte du roi ; ainsi l'on éviterait le danger d'un trop grand mouvement de troupes.

Oui, interrompit le roi, mais on passerait par Reims, j'ai été sacré, et le premier venu peut me reconnaître... Non, mon cher comte, sur ce point, ma décision est prise.

Et le roi prononça ces paroles d'une voix si ferme, que, cette décision, le comte Louis ne tenta même point de la combattre.

Ainsi, demanda-t-il, le roi est décidé...?

Pour la route de Châlons par Varennes en évitant Verdun. Quant aux régiments, ils seront échelonnés dans les petites villes situées entre

90 LA COMTESSE DE CHARNY

Montmédy et Châlons ; je ne verrais même pas d'inconvénient, ajouta le roi, à ce que le premier détachement m'attendît dans cette dernière ville.

Sire, quand nous en serons là, dit le jeime comte, ce sera un point à discuter de savoir jusqu'à quelle ville doivent se hasarder ces régiments ; seulement, le roi n'ignore pas qu'il n'y a point de poste aux chevaux à Varennes.

J'aime à vous voir si bien renseigné, monsieur le comte, dit le roi en riant ; cela prouve que vous avez travaillé sérieusement notre projet ; mais ne vous inquiétez point de cela, nous trouverons moyen de faire tenir des chevaux prêts, au-dessous ou au-dessus de la ville ; notre ingénieur nous dira ce sera le mieux.

Et maintenant, sire, dit le jeune comte, main- tenant que tout est à peu près arrêté, Sa Majesté m'autorise-t-elle à lui citer, au nom de mon père, quelques lignes d'un auteur italien qui lui ont paru tellement appropriées à la situation se trouve le roi, qu'il m'a ordonné de les apprendre par cœur, afin que je pusse les lui dire ?

Dites-les, monsieur.

Les voici : « Le délai est toujours préjudiciable, et il n'y a jamais de circonstance entièrement favo- rable dans toutes les affaires que l'on entreprend ; de sorte que, qui attend jusqu'à ce qu'il rencontre une occasion parfaite, jamais n'entreprendra une chose, ou, s'il l'entreprend, en sortira souvent fort mal. » C'est l'auteur qui parle, sire.

Oui, monsieur, et cet auteur est Machiavel. J'aurai donc égard, croyez-le bien, aux conseils de l'ambassadeur de la magnifique république... Mais, chut ! j'entends des pas dans l'escalier... c'est Ga-

LA COMTESSE DE CHARNY 91

main qui descend ; allons au-devant de lui pour qu'il ne voie pas que nous nous sommes occupés de toute autre chose que de l'armoire.

A ces mots, le roi ouvrit la porte de l'escalier secret.

Il était temps, le maître serrurier était sur la dernière marche, sa serrure à la main.

VIII

IL EST DÉMONTRÉ QU'iL Y A VÉRITABLEMENT UN DIEU POUR LES IVROGNES

Le même jour, vers huit heures du soir, un homme vêtu en ouvrier, et appuyant avec précaution la main sur la poche de sa veste, comme si cette poche contenait, ce soir-là, une somme plus considérable que n'en contient d'habitude la poche d'un ouvrier, un homme, disons-nous, sortait des Tuileries par le pont Tournant, inchnait à gauche, et suivait d'un bout à l'autre la grande allée d'arbres qui prolonge, du côté de la Seine, cette portion des Champs- Elysées qu'on appelait autrefois le port au Marbre ou le port aux Pierres, et qu'on nomme aujourd'hui le Cours-la-Reine.

A l'extrémité de cette ailée, il se trouva sur le quai de la Savonnerie.

Le quai de la Savonnerie était, à cette époque, fort égayé le jour, fort éclairé le soir par une foule de petites guinguettes où, le dimanche, les bons bourgeois achetaient les provisions liquides et solides qu'ils embarquaient avec eux sur des ba- teaux nolisés au prix de deux sous par personne, pour aller passer la journée dans l'île des Cygnes ; île, où, sans cette précaution, ils eussent risqué

LA COMTESSE DE CHARNY 93

de mourir de faim, les jours ordinaires de la se- maine parce qu'elle était parfaitement déserte, les jours de fête et les dimanches parce qu'elle était trop peuplée.

Au premier cabaret qu'il rencontra sur sa route, l'homme vêtu en ouvrier parut se livrer à lui-même un violent combat, combat duquel il sortit vain- queur, — pour savoir s'il entrerait ou n'entrerait pas dans ce cabaret.

Il n'entra point et passa outre.

Au second, la même tentation se renouvela, et, cette fois, un autre homme qui le suivait comme son ombre sans qu'il s'en aperçût, depuis la hauteur de la patache, put croire qu'il allait y céder ; car, déviant de la ligne droite, il inclina tellement de- vant cette succursale du temple de Bacchus, comme on disait alors, qu'il en effleura le seuil.

Néanmoins, cette fois encore, la tempérance triompha, et il est probable que, si un troisième cabaret ne se fût pas trouvé sur son chemin et qu'il lui eût fallu revenir sur ses pas pour manquer au serment qu'il semblait s'être fait à lui-même, il eût continué sa route, non pas à jeun, car le voyageur paraissait avoir déjà pris une honnête dose de ce liquide qui réjouit le cœur de l'homme, mais dans un état de puissance sur lui-même qui eût permis à sa tête de conduire ses jambes dans une ligne suffisamment droite, pendant la route qu'il avait à faire.

Par malheur, il y avait, non seulement un troi- sième, mais encore un dixième, mais encore un vingtième cabaret sur cette route ; il en résulta que, les tentations étant trop souvent renouvelées, la force de résistance ne se trouva point en har-

94 LA COMTESSE DE CHARNY

monie avec la puissance de tentation, et succomba à la troisième épreuve.

Il est vrai de dire que, par une espèce de trans- action avec lui-même, l'ouvrier qui avait si bien et si malheureusement combattu le démon du vin, tout en entrant dans le cabaret, demeura debout près du comptoir et ne demanda qu'une chopine.

Au reste, le démon du vin contre lequel il luttait semblait être victorieusement représenté par cet inconnu qui le suivait à distance, ayant soin de demeurer dans l'obscurité, mais qui, en restant hors de sa vue, ne le perdait cependant pas des yeux.

Ce fut sans doute, pour jouir de cette perspec- tive, qui semblait lui être particulièrement agréa- ble, qu'il s'assit sur le parapet, juste en face de la porte du bouchon l'ouvrier buvait sa chopine, et qu'il se remit en route cinq secondes après que celui-ci, l'ayant achevée, franchissait le seuil de la porte pour reprendre son chemin.

Mais qui peut dire s'arrêteront les lèvres qui se sont une fois humectées à la fatale coupe de l'ivresse, et qui se sont aperçues, avec cet étonne- ment mêlé de satisfaction tout particulier aux ivrognes, que rien n'altère comme de boire ? A peine l'ouvrier eut-il fait cent pas, que sa soif était telle qu'il lui fallut s'arrêter de nouveau pour l'étancher ; seulement, cette fois, il comprit que c'était trop peu d'une chopine, et demanda une demi-bouteiUe.

L'ombre qui semblait s'être attachée à lui ne parut nullement mécontente des retards que ce besoin de se rafraîchir apportait dans l'accomplisse- ment de sa route. Elle s'arrêta à l'angle même du

LA COMTESSE DE CHARNY 95

cabaret ; et, quoique le buveur se fût assis pour être plus à son aise, et eût mis un bon quart d'heure à siroter sa demi-bouteille, l'ombre bénévole ne donna aucun signe d'impatience, se contentant, au moment de la sortie, de le suivre du même pas qu'elle avait fait jusqu'à l'entrée.

Au bout de cent autres pas, cette longanimité fut mise à une nouvelle et plus rude épreuve ; l'ou- vrier fit une troisième halte, et, cette fois, comme sa soif allait augmentant, il demanda une bouteille entière.

Ce fut encore une demi-heure d'attente pour le patient argus qui s'était attaché à ses pas.

Sans doute, ces cinq minutes, ce quart d'heure, cette demi-heure, successivement perdus, soulevè- rent une espèce de remords dans le cœur du buveur ; car, ne voulant plus s'arrêter, à ce qu'il paraît, mais désirant continuer de boire, il passa avec lui-même une espèce de transaction qui consista à se munir, au moment du départ, d'une bouteille de vin toute débouchée dont il résolut de faire la compagne de sa route.

C'était une résolution sage et qui ne retardait celui qui l'avait prise qu'en raison des courbes de plus en plus étendues, et des zigzags de plus en plus réitérés qui furent le résultat de chaque rapproche- ment qui se fit entre le goulot de la bouteille et les lèvres altérées du buveur.

Dans une de ces courbes adroitement combinées, il franchit la barrière de Passy, sans empêchement aucun, les liquides, comme on sait, étant affran- chis de tout droit d'octroi à la sortie de la capitale.

L'inconnu qui le suivait sortit derrière lui, et avec le même bonheur que lui.

96 LA COMTESSE DE CHARNY

Ce fut à cent pas de la barrière que notre homme dut se féliciter de l'ingénieuse précaution qu'il avait prise ; car, à partir de là, les cabarets devinrent de plus en plus rares, jusqu'à ce qu'enfin ils disparus- sent tout à fait.

Mais qu'importait à notre philosophe ? Comme le sage antique, il portait avec lui, non seulement sa fortune, mais encore sa joie.

Nous disons sa joie, attendu que, vers la moitié de la bouteille, notre buveur se mit à chanter, et personne ne contestera que le chant ne soit, avec le rire, un des moyens donnés à l'homme de mani- fester sa joie.

L'ombre du buveur paraissait fort sensible à l'harmonie de ce chant, qu'elle avait l'air de répéter tout bas, et à l'expression de cette joie, dont elle suivait les phases avec un intérêt tout particulier. Mais, par malheur, la joie fut éphémère, et le chant de courte durée. La joie ne dura que juste le temps que dura le vin dans la bouteille, et, la bouteille vide et inutilement pressée à plusieurs reprises en- tre les deux mains du buveur, le chant se changea en grognements, qui, s'accentuant de plus en plus, finirent par dégénérer en imprécations.

Ces imprécations s'adressaient à des persécu- teurs inconnus dont se plaignait en trébuchant notre infortuné voyageur.

Oh ! le malheureux ! disait-il ; oh ! la malheu- reuse!... à un ancien ami, à un maître, donner du vin frelaté... pouah ! Aussi, qu'il me renvoie cher- cher pour lui repasser ses serrures ; qu'il me ren- voie chercher par son traître de compagnon qui m'abandonne, et je lui dirai : « Bonsoir, sire ! que Ta Majesté repasse ses serrures elle-même. » Et

LA COMTESSE DE CHARNY 97

nous verrons si, une serrure, ça se fait comme un décret... Ah ! je t'en donnerai, des serrures à trois barbes... ah ! je t'en donnerai, des pênes à gâchette... ah ! je t'en donnerai, des clefs forées, avec un panneton... entaillé, entail... Oh ! le malheureux !... oh ! la malheureuse ! décidément, ils m'ont empoi- sonné !

Et, en disant ces mots, vaincu par la force du poison, sans doute, la malheureuse victime se laissa aUer tout de son long pour la troisième fois sur le pavé de la route, moelleusement recouvert d'une épaisse couche de boue.

Les deux premières fois, notre homme s'était relevé seul ; l'opération avait été difficile, mais, enfin, il l'avait accomplie à son honneur ; la troi- sième fois, après des efforts désespérés, il fut obhgé de s'avouer à lui-même que la tâche était au-dessus de ses forces ; et, avec un soupir qui ressemblait à un gémissement, il parut se décider à prendre pour couche, cette nuit-là, le sein de notre mère commune, la terre.

C'était sans doute à ce point de découragement et de faiblesse que l'attendait l'inconnu qui, depuis la place Louis XV, le suivait avec tant de persévé- rance ; car, après lui avoir laissé tenter, en se te- nant à distance, les efforts infructueux que nous avons essayé de peindre, il s'approcha de lui avec précaution, fit le tour de sa grandeur écroulée, et, appelant un fiacre qui passait :

Tenez, mon ami, dit-il au cocher, voici mon compagnon qui vient de se trouver mal ; prenez cet écu de six livres, mettez le pauvre diable dans l'intérieur de votre voiture, et conduisez-le au ca- baret du pont de Sèvres. Je monterai près de vous.

II. 4

LA COMTESSE DE CHARNY

Il n'y avait rien d'étonnant dans cette proposi- tion que celui des deux compagnons resté debout faisait au cocher, de partager son siège, attendu qu'il paraissait lui-même un homme de condition assez vulgaire. Aussi, avec la touchante confiiance que les hommes de cette condition ont les uns pour les autres :

Six francs ! répondit le cocher ; et sont-ils, tes six francs ?

Les voilà, mon ami, dit sans paraître forma- lisé le moins du monde, et en présentant un écu au cocher, celui qui avait offert cette somme.

Et, arrivé là-bas, notre bourgeois, dit l'au- tomédon adouci par la vue de la royale effigie, il n'y aura pas un petit pourboire ?

-— C'est selon comme nous aurons marché. Charge ce pauvre diable dans ta voiture, ferme consciencieusement les portières, tâche de faire tenir jusque-là tes deux rosses sur leurs quatre pieds, et, arrivés au pont de Sèvres, nous verrons... selon que tu te seras conduit, on se conduira.

A la bonne heure, dit le cocher, voilà ce qui s'appelle répondre. Soyez tranquille, notre bour- geois, on sait ce que parler veut dire. Montez sur le siège, et empêchez les poulets d'Inde de faire des bêtises ; dame ! à cette heure-ci, ils sentent l'écurie, et sont pressés de rentrer ; je me charge du reste.

Le généreux inconnu suivit sans observation aucune l'instruction qui lui était donnée ; de son côté, le cocher, avec toute la délicatesse dont il était susceptible, souleva l'ivrogne entre ses bras, le coucha mollement entre les deux banquettes de son fiacre, referma la portière, remonta sur son

LA COMTESSE DE CHARNY 99

siège, il trouva l'inconnu établi, fit tourner sa voiture, et fouetta ses chevaux qui, avec la mélancolique allure familière à ces infortunés quadrupèdes, traversèrent bientôt le hameau du Point-du-Jour, et, au bout d'une heure de marche, arrivèrent au cabaret du pont de Sèvres.

C'est dans l'intérieur de ce cabaret qu'après dix minutes consacrées au déballage du citoyen Ga- main, que le lecteur a sans doute reconnu depuis longtemps, nous retrouverons le digne maître sur maître, maître sur tous, assis à la même table, et en face du même ouvrier armurier, que nous l'avons vu assis au premier chapitre de cette histoire.

IX

CE QUE c'est que LE HASARD

Maintenant, comment ce déballage s'est-il opéré, et comment maître Gamain était-il passé, de l'état presque cataleptique nous l'avons laissé, à l'état presque naturel nous le revoyons ?

L'hôte du cabaret du pont de Sèvres était couché, et pas le moindre filon de lumière ne filtrait par la gerçure de ses contrevents, lorsque les premiers coups de poing du philanthrope qui avait recueilli maître Gamain retentirent sur sa porte. Ces coups de poing étaient appliqués de telle façon qu'ils ne permettaient pas de croire que les hôtes de la mai- son, si adonnés qu'ils fussent au sommeil, dussent jouir d'un long repos en face d'une pareille attaque.

Aussi, tout endormi, tout trébuchant, tout grom- melant, le cabaretier vint-il ouvrir lui-même à ceux qui le réveillaient ainsi, se promettant de leur ad- ministrer une récompense digne du dérangement, si, comme il le disait lui-même, le jeu n'en valait pas la chandelle.

Il paraît que le jeu contre-balança au moins la valeur de la chandelle ; car, au premier mot que l'homme qui frappait de si irrévérente manière ghssa tout bas à l'hôte du cabaret du pont de

100

LA COMTESSE DE CHARNY loi

Sèvres, celui-ci ôta son bonnet de coton, et, tirant des révérences que son costume rendait singulière- ment grotesques, il introduisit maître Gamain et son conducteur dans le petit cabinet nous l'avons déjà vu, dégustant le bourgogne, sa liqueur favorite.

Mais, cette fois-ci, pour en avoir trop dégusté, maître Gamain était à peu près sans connaissance.

D'abord, comme cocher et chevaux avaient fait chacun ce qu'ils avaient pu, l'un de son fouet, les autres de leurs jambes, l'inconnu commença par s'acquitter envers eux en ajoutant une pièce de vingt-quatre sous, à titre de pourboire, à celle de six livres déjà donnée à titre de paiement.

Puis, voyant maître Gamain carrément assis sur une chaise, la tête appuyée au lambris avec une table devant sa personne, il s'était hâté de faire apporter par l'hôte deux bouteilles de vin et une carafe d'eau, et d'ouvrir lui-même la croisée et les volets pour changer l'air méphitique que l'on res- pirait à l'intérieur du cabaret.

Cette dernière précaution, dans une autre cir- constance, eût été assez compromettante. En effet, tout observateur sait qu'il n'y a que les gens d'un certain monde qui aient besoin de respirer l'air dans les conditions la nature le fait, c'est-à-dire composé de soixante-dix parties d'oxygène, de vingt et une parties d'azote, et de deux parties d'eau, tandis que les gens du vulgaire, habitués à leurs habitations infectes, l'absorbent sans diffi- culté aucune, si chargé qu'il soit de carbone ou d'a- zote.

Par bonheur, personne n'était pour faire une semblable observation. L'hôte lui-même, après

102 A COMTESSE DE CHARNY

avoir apporté avec assez d'empressement les deux bouteilles de vin et avec lenteur la carafe d'eau, l'hôte lui-même s'était respectueusement retiré, et avait laissé l'inconnu en tête à tête avec maître Gamain.

Le premier, comme nous l'avons vu, avait, tout d'abord, eu soin de renouveler l'air ; puis, avant même que la fenêtre fût refermée, il avait approché un flacon des narines dilatées et sifflantes du maître serrurier, en proie à ce dégoûtant sommeil de l'ivresse qui guérirait bien certainement les ivrognes de l'amour du vin, si, par un miracle de la puis- sance du Très-Haut, il était une seule fois donné aux ivrognes de se voir dormir.

En respirant l'odeur pénétrante de la liqueur contenue dans le flacon, maître Gamain avait rouvert les yeux tout grands, et avait immédiate- ment étemué avec fureur, puis il avait murmuré quelques paroles inintelligibles pour tout autre sans doute que le philologue exercé qui, en les écoutant avec une profonde attention, parvint à distinguer ces trois ou quatre mots :

Le malheureux... il m'a empoisonné... em- poisonné !...

L'armurier parut reconnaître avec satisfaction que maître Gamain était toujours sous l'empire de la même idée ; il approcha le flacon de ses narines ; ce qui, rendant quelque force au digne fils de Noé, lui permit de compléter le sens de sa phrase, en ajoutant aux paroles déjà prononcées ces deux dernières paroles, accusation d'autant plus terrible qu'elle dénotait à la fois un abus de confiance et un oubli de cœur.

Empoisonner un ami !... un ammi !...

LA COMTESSE DE CHARNY 103

Le fait est que c'est horrible, observa l'ar- murier.

Horrible !... balbutia Gamain.

Infâme ! reprit le no i.

Infamme ! répéta le no 2.

Par bonheur, dit l'armurier, j'étais là, moi, pour vous donner du contre-poison.

Oui, par bonheur, murmura Gamain.

Mais, comme une première dose ne suffit pas pour un pareil empoisonnement, continua l'in- connu, tenez, prenez encore cela.

Et, dans un demi-verre d'eau, il versa cinq ou six gouttes de la liqueur contenue dans le flacon, et qui n'était autre chose que de l'ammoniaque dissoute.

Puis il approcha le verre des lèvres de Gamain.

Ah ! ah ! balbutia celui-ci, c'est à boire par la bouche ; j'aime mieux cela que par le nez.

Et il avala avidement le contenu du verre.

Mais à peine eut-il ingurgité la liqueur diabo- lique, qu'il ouvrit les yeux outre mesure, et s'écria entre deux étemuements :

Ah ! brigand ! que m'as-tu donné ? Pouah ! pouah !

Mon cher, répondit l'inconnu, je vous ai donné une liqueur qui vous sauve tout bonnement la vie.

Ah ! dit Gamain, si elle me sauve la vie, vous avez eu raison de me la donner; mais, si vous appelez cela une liqueur, vous avez tort.

Et il éteniua de nouveau, fronçant la bouche et écarquillant les yeux comme le masque de la tra- gédie antique.

L'inconnu profita de ce moment de pantomime

104 LA COMTESSE DE CHARNY

pour aller fermer, non la fenêtre, mais les contre- vents.

Ce n'était pas sans profit, au reste, que Gamain venait d'ouvrir les yeux une deuxième ou troi- sième fois. Pendant ce mouvement, si convulsif qu'il fût, le maître serrurier avait regardé autour de lui, et, avec ce sentiment de profonde recon- naissance qu'ont les ivrognes pour les murs d'un cabaret, il avait reconnu ceux-ci comme lui étant des plus familiers.

En effet, dans les fréquents voyages que son état l'obligeait de faire à Paris, il était rare que Gamain ne fît pas une halte au cabaret du pont de Sèvres. Cette halte, à un certain point de vue, pouvait même être regardée comme nécessaire, le cabaret en question marquant à peu près la moitié du chemin.

Cette reconnaissance produisit son effet ; elle rendit, d'abord, une grande confiance au maître serrurier, en lui prouvant qu'il était en pays ami.

Eh ! eh ! fit-il, bon ! j'ai déjà fait la moitié de la route, à ce qu'il paraît.

Oui, grâce à moi, dit l'armurier.

Comment, grâce à vous ? balbutia Gamain portant ses regards des objets inanimés aux objets vivants ; grâce à vous ! Qui est-ce, vous ?

Mon cher monsieur Gamain, dit l'inconnu, voilà une question qui me prouve que vous avez la mémoire courte.

Gamain regarda son interlocuteur avec plus d'attention encore que la première fois.

Attendez donc, attendez donc, dit-il ; il me semble, en effet, que je vous ai déjà vu, vous.

Ah ! vraiment ? C'est bien heureux !

LA COMTESSE DE CHARNY 105

Oui, oui, oui ; mais quand cela et cela ? Voilà la chose.

cela ? En regardant autour de vous, peut- être les objets qui frapperont vos yeux aideront-ils un peu vos souvenirs... Quand cela? C'est autre chose ; peut-être serons-nous obligés de vous ad- ministrer une nouvelle dose de contre-poison pour que vous puissiez le dire.

Non, merci, dit Gamain en étendant le bras, j'en ai assez, de votre contre-poison. Et, puisque je suis à peu près sauvé, je m'en tiendrai là... je vous ai vu... je vous ai vu?... Eh bien, c'est ici.

A la bonne heure !

Quand je vous ai vu ? Attendez donc, c'est le jour je revenais de faire à Paris de l'ouvrage... secrète... Il paraît que, décidément, ajouta Gamain en riant, j'ai l'entreprise de ces ouvrages-là.

Très bien. Et, maintenant, qui suis-je ?

Qui vous êtes ? Vous êtes un homme qui m'a payé à boire, par conséquent un brave homme ; touchez !

Avec d'autant plus de plaisir, dit l'inconnu, que, de maître serrurier à maître armurier, il n'y a que la main.

Ah ! bon, bon, bon, je me souviens mainte- nant. Oui, c'était le 6 octobre, le jour le roi revenait à Paris ; nous avons même un peu parlé de lui, ce jour-là.

Et j'ai trouvé votre conversation des plus intéressantes, maître Gamain ; ce qui fait que, dé- sirant en jouir encore, puisque la mémoire vous re\dent, je vous demanderai, si toutefois ce n'est pas une indiscrétion, ce que vous faisiez, il y a une heure, étendu tout de votre long en travers de la

io6 LA COMTESSE DE CHARNY

route, et à vingt pas d'une voiture de roulage qui allait vous couper en deux si je n'étais intervenu. Avez-vous des chagrins, maître Gamain, et aviez- vous pris la fatale résolution de vous suicider ?

Me suicider, moi ? Ma foi, non. Ce que je fai- sais là, au milieu du chemin, couché sur le pavé?... Êtes- vous bien sûr que j'étais ?

Parbleu ! regardez-vous.

Gamain jeta un coup d'œil sur lui-même.

Oh ! oh ! fit-il, madame Gamain va un peu crier, elle qui me disait hier : « Ne mets donc pas ton habit neuf ; mets donc ta vieille veste ; c'est assez bon pour aller aux Tuileries. »

Comment ! pour aller aux Tuileries ? dit l'in- connu. Vous veniez des Tuileries, quand je vous ai rencontré ?

Gamain se gratta la tête, cherchant à rappeler ses souvenirs encore tout bouleversés.

Oui, oui, c'est cela, dit-il ; certainement que je venais des Tuileries. Pourquoi pas ? Ce n'est pas un mystère que j'ai été maître serrurier de M. Veto.

Comment, M. Veto ? Oui donc appelez-vous M. Veto ?

Ah ! bon ! Vous ne savez pas que c'est le roi qu'on appelle comme cela ? Eh bien, mais d'où venez- vous donc ? de la Chine ?

Que voulez- vous ! moi, je fais mon état, et je ne m'occupe pas de politique.

Vous êtes bien heureux ; moi, je m'en occupe malheureusement, ou plutôt on me force de m'en occuper ; c'est ce qui me perdra.

Et Gamain leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

Bah ! dit l'inconnu, est-ce que vous avez été

LA COMTESSE DE CHARNY 107

appelé à Paris pour faire quelque ouvrage dans le genre de celui que vous veniez d'y faire la première fois que je vous ai vu ?

Justement, si ce n'est qu'alors je ne savais pas j'allais, et j'avais les yeux bandés, tandis que, cette fois-ci, je savais j'allais, et j'avais les yeux ouverts.

De sorte que vous n'avez pas eu de peine à reconnaître les Tuileries ?

Les Tuileries ! lit Gamain répétant ; qui vous a dit que j'étais allé aux Tuileries ?

Mais vous, tout à l'heure, pardieu ! Comment saurais-je, moi, que vous sortez des Tuileries, si vous ne me l'aviez pas dit ?

C'est vrai, dit Gamain se parlant à lui-même ; comment saurait-il cela, au fait, si je ne le lui avais pas dit ?

Puis, revenant à l'inconnu :

J'ai peut-être eu tort de vous le dire ; mais, ma foi, tant pis ! vous n'êtes pas tout le monde, vous. Eh bien, oui, puisque je vous l'ai dit, je ne m'en dédis pas, j'ai été aux Tuileries.

Et, reprit l'inconnu, vous avez travaillé avec le roi, qui vous a donné les vingt-cinq louis que vous avez dans votre poche.

Hein ! fit Gamain ; en effet, j'avais vingt- cinq louis dans ma poche.

Et vous les avez toujours, mon ami. Gamain plongea vivement sa main dans les

profondeurs de son gousset, et en tira une poignée d'or mêlée à de la menue monnaie d'argent et à quelques gros sous.

Attendez donc, attendez donc, dit-il ; cinq, six, sept... bon ! et moi qui avais oublié cela...

io8 LA COMTESSE DE CHARNY

douze, treize, quatorze... c'est que vingt-cinq louis, c'est une somme... dix-sept, dix-huit, dix-neuf... une somme qui, par le temps qui court, ne se trouve pas sous le pied d'un cheval... vingt-trois, vingt- quatre, vingt-cinq ! Ah ! continua Gamain en respirant avec plus de liberté, Dieu merci, le compte y est.

Quand je vous le disais, vous pouviez bien vous en rapporter à moi, ce me semble.

A vous ? Et comment saviez- vous que j'avais vingt-cinq louis sur moi ?

Mon cher monsieur Gamain, j'ai eu l'honneur de vous dire que je vous avais rencontré couché au beau travers de la grand'route, à vingt pas d'une voiture de roulage qui allait vous couper en deux. J'ai crié au voiturier d'arrêter ; j'ai appelé un fiacre qui passait ; j'ai détaché une des lanternes de sa voiture, et, en vous regardant à la lueur de cette lanterne, j'ai aperçu deux ou trois louis d'or qui roulaient sur le pavé. Comme ces louis étaient à portée de votre poche, je présumai qu'ils venaient d'en sortir. J'y introduisis les doigts, et, à une vingtaine d'autres louis que contenait votre poche, je reconnus que je ne me trompais pas ; mais, alors, le cocher secoua la tête et dit : « Non, monsieur, non. Comment, non ? Non, je ne prends pas cet homme-là. Et pourquoi ne le prends-tu pas ?

Parce qu'il est trop riche pour son habit... Vingt- cinq louis en or dans la poche d'un gilet de velours de coton, ça sent la potence d'une lieue, monsieur !

Comment ! dis- je, vous croyez avoir affaire à un voleur ? » Il paraît que le mot vous frappa : « Voleur, dîtes-vous, voleur, moi ? Sans doute, voleur, vous, reprit le cocher de fiacre ; si vous

LA COMTESSE DE CHARNY 109

n'étiez pas un voleur, comment auriez-vous vingt- cinq louis dans votre poche ? J'ai vingt-cinq louis dans ma poche, parce que mon élève, le roi de France, me les a donnés », répondîtes-vous. En effet, à ces paroles, je crus vous reconnaître ; j'ap- prochai la lanterne de votre visage : « Eh ! m'écriai- je, tout s'explique ! C'est M. Gamain, maître ser- rurier à Versailles. Il vient de travailler avec le roi, et le roi lui a donné vingt-cinq louis pour sa peine. Allons ! j'en réponds. » Du moment je répondais de vous, le cocher ne fit plus de difïiculté. Je réin- tégrai dans votre poche les louis qui s'en étaient échappés ; on vous coucha proprement dans la voiture ; je montai sur le siège ; nous vous descen- dîmes dans ce cabaret, et vous voilà, ne vous plai- gnant. Dieu merci, de rien, que de l'abandon de votre apprenti.

Moi, j'ai parlé de mon apprenti ? moi, je me suis plaint de son abandon ? s'écria Gamain de plus en plus étonné.

Allons, bon ! voilà qu'il ne se rappelle plus ce qu'il vient de dire.

Moi?

Comment ! vous n'avez pas dit là, à l'instant même : « C'est la faute de ce drôle de... » ? Je ne me rappelle plus le nom que vous avez dit...

Louis Lecomte.

C'est cela... Comment ! vous n'avez pas dit à l'instant même : « C'est la faute de ce drôle de Louis Lecomte, qui avait promis de revenir avec moi à Versailles, et qui, au moment de partir, m'a brûlé la politesse » ?

Le fait est que j'ai bien pu dire tout cela, puisque c'est la vérité.

iro LA COMTESSE DE CHARNY

Eh bien, alors, puisque c'est la vérité, pour- quoi niez- vous ? Savez- vous qu'avec un autre que moi, toutes ces cachotteries-là, dans le temps nous vivons, ce serait dangereux, mon cher ?

Oui, mais avec vous..., dit Gamain câlinant l'inconnu.

Avec moi ! qu'est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire avec un ami.

Ah ! oui, vous lui marquez grande confiance à votre ami. Vous lui dites oui et puis vous lui dites non ; vous lui dites : « C'est vrai », et puis : « Ça n'est pas vrai. » C'est comme, l'autre fois, ici, pa- role d'honneur ! vous m'avez conté une histoire... il fallait être de Pézénas pour y croire un seul ins- tant !

Quelle histoire ?

L'histoire de la porte secrète que vous avez été ferrer chez ce grand seigneur dont vous n'avez seulement pas pu me dire l'adresse.

Eh bien, vous me croirez si vous voulez, cette fois-ci, il était encore question d'une porte.

Chez le roi ?

Chez le roi. Seulement, au lieu d'une porte d'escalier, c'était une porte d'armoire.

Et vous me ferez entendre que le roi, qui se mêle de serrurerie, aura été vous chercher pour lui ferrer une porte ? Allons donc !

C'est pourtant comme cela. Ah ! le pauvre homme ! Il est vrai qu'il se croyait assez fort pour se passer de moi. Il avait commencé sa serrure dare dare. « A quoi bon Gamain ? Pourquoi faire Ga- main ? Est-ce qu'on a besoin de Gamain ? » Oui, mais on s'emberlificote dans les barbes, et il faut en revenir à ce pauvre Gamain !

LA COMTESSE DE CHARNY m

Alors, il vous a envoyé chercher par quelque valet de chambre de confiance : par Hue, par Durey ou par Weber ?

Eh bien, justement voilà ce qui vous trompe. Il avait pris, pour l'aider, un compagnon qui en savait encore moins que lui ; de sorte qu'un beau matin, le compagnon est venu à Versailles, et m'a dit : « Voilà, père Gamain : nous avons voulu faire une serrure, le roi et moi, et bonsoir ! la sacrée ser- rure ne marche pas ! Que voulez- vous que j'y fasse ? ai-je répondu. Que vous veniez la mettre en état, parbleu ! » Et, comme je lui disais : « Ce n'est pas vrai, vous ne venez pas de la part du roi ; vous voulez m'attirer dans quelque piège », il m'a dit : « Bon ! A preuve que le roi m'a chargé de vous remettre vingt-cinq louis, afin que vous ne doutiez pas. Vingt-cinq louis ! ai-je dit ; sont-ils ? Les voici. » Et il me les a donnés.

Alors, ce sont les vingt-cinq louis que vous avez sur vous ? demanda l'armurier.

Non ; ceux-là, c'en est d'autres. Les vingt- cinq premiers, ça n'était qu'un acompte.

Peste ! cinquante louis pour retoucher une serrure ! Il y a du micmac là-dessous, maître Ga- main.

C'est aussi ce que je me dis ; d'autant plus, voyez-vous, que le compagnon...

Eh bien, le compagnon ?

Eh bien, ça m'a l'air d'un faux compagnon. J'aurais le questionner, lui demander des dé- tails sur son tour de France, et comment s'appelle la mère à tous.

Cependant, vous n'êtes pas homme à vous tromper, quand vous voyez im apprenti à l'ouvrage.

112 LA COMTESSE DE CHARNY

Je ne dis pas... Celui-ci maniait assez bien la lime et le ciseau. Je l'ai vu couper à chaud une barre de fer d'un seul coup, et percer un œillet avec une queue-de-rat, comme il eût fait avec une vrille dans une latte. Mais, voyez-vous, il y avait dans tout cela plus de théorie que de pratique : il n'avait pas plutôt fini son ouvrage, qu'il se lavait les mains, et il ne se lavait pas plutôt les mains, qu'elles deve- naient blanches. Est-ce que ça blanchit comme ça, des vraies mains de serrurier ? Ah bien, bon ! j 'au- rais beau laver les miennes, moi !...

Et Gamain montra avec orgueil ses mains noires et calleuses, qui, en effet, semblaient défier toutes les pâtes d'amande et tous les savons de la terre.

Mais, enfin, reprit l'inconnu ramenant le ser- rurier au fait qui lui paraissait le plus intéressant, arrivé chez le roi, qu'avez-vous fait ?

Il paraît d'abord que nous y étions attendus. On nous a fait entrer dans la forge : là, le roi m'a donné une serrure pas mal commencée, ma foi ! mais il restait embrouillé dans les barbes. Une ser- rure à trois barbes, voyez-vous, il n'y a pas beau- coup de serruriers capables de faire cela, et des rois à plus forte raison, comme vous comprenez bien. Je l'ai regardée; j'ai vu le joint; j'ai dit : « C'est bon : laissez-moi seul une heure, et, dans ime heure, ça marchera sur des roulettes. » Alors, le roi m'a répondu : « Va, Gamain, mon ami, tu es chez toi ; voilà les limes, voilà les étaux : tra- vaille, mon garçon, travaille ; nous, nous allons pré- parer l'armoire. » Sur quoi, il est sorti avec ce diable de compagnon.

Par le grand escalier? demanda négligem- ment l'armurier.

LA COMTESSE DE CHARNY 113

Non, par le petit escalier secret qui donne dans son cabinet de travail. Moi, quand j 'ai eu fini, je me suis dit : « L'armoire est une frime ; ils sont enfermés ensemble à manigancer quelque complot. Je vais descendre tout doucement, 'ouvrirai la porte du cabinet, vlan ! et je verrai un peu ce qu'ils font. »

Et que faisaient-ils ? demanda l'inconnu.

Ah bien, oui ! ils écoutaient probablement. Moi, je n'ai pas le pas d'un danseur, vous com- prenez ? J'avais beau me faire le plus léger possible, l'escalier craquait sous mes pieds : ils m'ont en- tendu ; ils ont fait comme s'ils venaient au-devant de moi, et, au moment j'allais mettre la main sur le bouton de la porte, crac ! la porte s'est ou- verte. Qu'est-ce qui a été enfoncé ? Gamain.

r ^ sorte que vous ne savez rien ?

Attendez donc ! « Ah ! ah ! Gamain, a dit le roi, c'est toi ? Oui, sire, ai-je répondu ; j'ai fini. Et, nous aussi, nous avons fini,a-t-il dit; viens, jevais te donner, maintenant, une autre besogne. » Et il m'a fait traverser rapidement le cabinet, mais pas si rapidement, cependant, que je n'aie vu, étendue tout au long sur une table, une grande carte que je crois une carte de France, attendu qu'elle avait trois fleurs de lis à un de ses coins.

Et vous n'avez rien remarqué de particulier à cette carte de France ?

Si fait : trois longues files d'épingles qui partaient du centre, et qui, en se côtoyant à quel- que distance les unes des autres, s'avançaient vers l'extrémité : on aurait dit des soldats marchant à la frontière par trois routes différentes.

En vérité, mon cher Gamain, dit l'inconnu \ouant l'admiration, vous êtes d'une perspicacité

114 LA COMTESSE DE CHARNY

à laquelle rien n'échappe... Et vous croyez qu'au lieu de s'occuper de leur armoire, le roi et votre compagnon venaient de s'occuper de cette carte ?

J'en suis sûr, dit Gamain.

Vous ne pouvez pas être sûr de cela. Si fait.

Comment ?

C'est bien simple : les épingles avaient des têtes en cire, les unes en cire noire, les autres en cire bleue, les autres en cire rouge ; eh bien, le roi tenait à la main et se nettoyait les dents, sans y faire attention, avec une épingle à tête rouge.

Ah ! Gamain, mon ami, dit l'inconnu, si je découvre quelque nouveau système d'armurerie, je ne vous ferai pas entrer dans mon cabinet, ne fût-ce que pour le traverser, je vous en réponds ! ou je vous banderai les yeux, comme le jour l'on vous a conduit chez le grand seigneur en question ; et encore, malgré vos yeux bandés, vous êtes-vous aperçu que le perron avait dix marches, et que la maison donnait sur le boulevard.

Attendez donc ! dit Gamain enchanté des éloges qu'il recevait, vous n'êtes pas au bout : il y avait réellement une armoire !

Ah ! ah ! Et cela ?

Ah ! oui, cela ? devinez un peu !... Creusée dans la muraille, mon cher ami !

Dans quelle muraille ?

Dans la muraille du corridor intérieur qui communique de l'alcôve du roi à la chambre du dauphin.

Savez-vous que c'est très curieux, ce que vous me dites ?... Et cette armoire était comme cela tout ouverte ?

LA COMTESSE DE CHARNY 115

Je vous en souhaite !... C'est-à-dire que j'avais beau regarder de tous mes yeux, je ne voyais rien et je disais : « Eh bien, cette armoire, est-elle donc ? » Alors, le roi jeta un coup d'œil autour de lui, et me dit : <( Gamain, j'ai toujours eu confiance en toi : aussi je n'ai pas voulu qu'un autre que toi connût mon secret ; tiens ! » Et, en disant ces mots, tandis que l'apprenti nous éclairait, car le jour ne pénètre pas dans ce corridor, le roi leva un panneau de la boiserie, et j'aperçus un trou rond, ayant deux pieds de diamètre à peu près à son ouverture. Puis, comme il voyait mon étonne- ment : « Mon ami, dit-il en clignant de l'œil à notre compagnon, tu vois bien ce trou ? Je l'ai fait pour y cacher de l'argent ; ce jeune homme m'a aidé pen- dant les quatre ou cinq jours qu'il a passés au châ- teau. Maintenant, il faut appliquer la serrure à cette porte de fer, laquelle doit clore de manière à ce que le panneau reprenne sa place, et la dissi- mule comme il dissimulait le trou... As-tu besoin d'un aide ? ce jeune homme t'aidera ; peux-tu te passer de lui ? alors, je l'emploierai ailleurs, mais toujours pour mon service. Oh ! répondis-je, vous savez bien que, quand je puis faire une beso- gne tout seul, je ne demande pas d'aide. Il y a ici quatre heures d'ouvrage pour un bon ouvrier, et moi, je suis maître, ce qui veut dire que, dans trois heures, tout sera fini. Allez donc à vos affaires, jeune homme, et, vous, aux vôtres, sire ; et, si vous avez quelque chose à cacher là, revenez dans trois heures. » Il faut croire, comme le disait le roi, qu'il avait pour notre compagnon de l'emploi ailleurs, car je ne l'ai pas revu ; le roi seul, au bout des trois heures, est venu me demander : « Eh bien ! Gamain,

ii6 LA COMTESSE DE CHARNY

en sommes-nous ? N, i, ni, c'est fini, sire », lui ai-je répondu. Et je lui ai fait voir la porte, qui marchait que c'était un plaisir, sans jeter le plus petit cri, et la serrure, qui jouait comme un auto- mate de M. Vaucanson. « Bon ! m'a-t-il dit ; alors, Gamain, tu vas m 'aider à compter l'argent que je veux cacher dedans. » Et il a fait apporter quatre sacs de doubles louis par le valet de chambre, et il m'a dit : « Comptons. » Alors, j'en ai compté pour un million et lui pour un million ; après quoi, comme il en restait vingt-cinq de mécompte : « Tiens, Gamain, a-t-il dit, ces vingt-cinq louis-là, c'est pour ta peine » ; comme si ce n'était pas une honte de faire compter un million de louis à un pauvre homme qui a cinq enfants, et de lui en donner vingt- cinq en récompense !... Hein, qu'en dites- vous ? L'inconnu fit un mouvement des lèvres.

Le fait est que c'est mesquin, dit-il.

Attendez donc, ce n'est pas le tout. Je prends les vingt-cinq louis, je les mets dans ma poche et je dis : « Merci bien, sire ! mais, avec tout cela, je n'ai ni bu ni mangé depuis le matin et je crève de soif, moi ! » Je n'avais pas achevé, que la reine entre par une porte masquée, de sorte que, tout d'un coup, comme cela, sans dire gare, elle se trouve devant moi : elle tenait à la main une assiette sur laquelle il y avait un verre de vin et une brioche. « Mon cher Gamain, me dit-elle, vous avez soif, buvez ce verre de vin ; vous avez faim, mangez cette brioche. Ah ! je lui dis en la saluant, ma- dame la reine, il ne fallait pas vous déranger pour moi, ce n'était pas la peine. » Dites donc, que pen- sez-vous de cela ? un verre de vin à un homme qui dit qu'il a soif, et une brioche à un homme qui

LA COMTESSE DE CHARNY 117

dit qu'il a faim !... Qu'est-ce qu'elle veut qu'on fasse de ça, la reine ?... On voit bien que ça n'a ja- mais eu faim et jamais eu soif !... Un verre de vin !... si cela ne fait pas pitié !...

Alors, vous l'avez refusé ?

J'aurais mieux fait de le refuser... non, je l'ai bu. Quant à la brioche, je l'ai entortillée dans mon mouchoir, et je me suis dit : « Ce qui n'est pas bon pour le père est bon pour les enfants ! » Puis j'ai remercié Sa Majesté, comme cela en valait la peine, et je me suis mis en route en jurant qu'ils ne m'y reprendraient plus, aux Tuileries !...

Et pourquoi dites-vous que vous eussiez mieux fait de refuser le vin ?

Parce qu'il faut qu'ils aient mis du poison dedans ! A peine ai-je eu dépassé le pont Tournant, que j'ai été pris d'une soif... mais d'une soif !... c'est au point qu'ayant la rivière à ma gauche et les marchands de vin à ma droite, j'ai hésité un instant si je n'irais pas à la rivière... Ah ! c'est que j'ai vu la mauvaise qualité du vin qu'ils m'a- vaient donné : plus je buvais, plus j'avais soif ! Ça a duré comme cela jusqu'à ce que j'aie perdu connaissance. Aussi ils peuvent être tranquilles ; si jamais je suis appelé en témoignage contre eux, je dirai qu'ils m'ont donné vingt-cinq louis pour m'avoir fait travailler quatre hevires et compter un million, et que, de peur que je ne dénonce l'endroit ils cachent leur trésor, ils m'ont empoisonné comme un chien ^ !

Et moi, mon cher Gamain, dit en se levant

1 Ce fut, en effet, l'accusation que ce misérable porta devant la Convention contre la reine.

Il8 LA COMTESSE DE CHARNY

rarmurier, qui savait sans doute tout ce qu'il vou- lait savoir, j'appuierai votre témoignage, en disant que c'est moi qui vous ai donné le contre-poison grâce auquel vous avez été rappelé à la vie.

Aussi, dit Gamain en prenant les mains de l'inconnu, entre nous deux, désormais, c'est à la vie, à la mort !

Et, refusant avec une sobriété toute Spartiate le verre de vin que, pour la troisième ou quatrième fois, lui présentait cet ami inconnu auquel il ve- nait de jurer une tendresse étemelle, Gamain, sur lequel l'ammoniaque avait fait son double effet en le dégrisant instantanément et en le dégoûtant pour vingt-quatre heures du vin, Gamain reprit la route de Versailles, il arriva sain et sauf à deux heures du matin, avec les vingt-cinq louis du roi dans la poche de sa veste, et la brioche de la reine dans la poche de son habit.

Resté derrière lui dans le cabaret, le faux armu- rier avait tiré de son gousset des tablettes d'écaillé incrustées d'or, et y avait crayonné cette double note :

Derrière l'alcôve du roi, dans le corridor noir, conduisant à la chambre du dauphin, armoire de fer.

S'assurer si ce Louis Lecomte, garçon serrurier, ne serait pas toitt simplement le comte Louis, fils du marquis de Bouille, arrivé de Metz depuis onze jours.

X

LA MACHINE DE M. GUILLOTIN

Le surlendemain, grâce aux ramifications étranges que Cagliostro possédait dans toutes les classes de la société, et jusque dans le service du roi, il savait que le comte Louis de Bouille était arrivé à Paris le 15 ou le 16 novembre ; avait été découvert par M. de La Fayette, son cousin, le 18 ; avait été pré- senté par lui au roi le même jour ; s'était offert comme compagnon serrurier à Gamain le 22 ; était resté chez lui trois jours ; le quatrième jour était parti avec lui de Versailles pour Paris ; avait été introduit sans difSculté près du roi ; était rentré dans le logement qu'il occupait près de son ami Achille du Chastelet, avait immédiatement changé de costume, et, le même soir, était reparti en poste pour Metz.

D'un autre côté, le lendemain de la conférence nocturne qui avait eu lieu dans le cimetière Saint- Jean entre lui et M. de Beausire, il avait vu l'ancien exempt accourir tout effaré à Bellevue chez le banquier Zannone. En rentrant du jeu à sept heures du matin, après avoir perdu jusqu'à son dernier louis, malgré la martingale infaillible de M. Law, maître Beausire avait trouvé la maison

119

120 LA COMTESSE DE CHARNY

parfaitement vide, mademoiselle Oliva et le jeune Toussaint avaient disparu.

Alors, il était revenu dans la mémoire de Beau- sire que le comte de Cagliostro avait refusé de sor- tir avec lui, déclarant qu'il avait quelque chose de confidentiel à dire à mademoiselle Oliva. C'était une voie ouverte au soupçon : mademoiselle Oliva avait été enlevée par le comte de Cagliostro ; en bon limier, M. de Beausire avait mis le nez sur cette voie, et l'avait suivie jusqu'à Bellevue ; là, il s'était nommé, et aussitôt avait été introduit près du baron Zannone ou du comte de Cagliostro, comme il plaira au lecteur d'appeler, pour le mo- ment, sinon le personnage principal, tout au moins ^a cheville ouvrière du drame que nous avons en- trepris de raconter.

Introduit dans le salon que nous connaissons pour y avoir vu entrer, au commencement de cette histoire, le docteur Gilbert et le marquis de Favras, et se trouvant en face du comte, Beausire hésita ; le comte lui paraissait un si grand seigneur, qu'il n'osait pas même lui réclamer sa maîtresse.

Mais, comme s'il eût pu lire au plus profond du cœur de l'ancien exempt :

Monsieur de Beausire, lui dit Cagliostro, j'ai remarqué une chose, c'est que vous n'avez au monde que deux passions réelles : le jeu et made- moiselle Oliva.

Ah ! monsieur le comte, s'écria Beausire, vous savez donc ce qui m'amène ?

Parfaitement. Vous venez me redemander mademoiselle Oliva ; elle est chez moi.

Comment ! elle est chez monsieur le comte ?

Oui, dans mon logis de la rue Saint-Claude ;

LA COMTESSE DE CHARNY 121

elle y a retrouvé son ancien appartement, et, si vous êtes bien sage, si je suis content de vous, si vous me donnez des nouvelles qui m'intéressent ou qui m'amusent, eh bien, ces jours-là, monsieur de Beausire, nous vous mettrons vingt-cinq louis dans votre poche pour aller faire le gentilhomme au Palais- Royal, et un bel habit sur le dos pour aller faire l'amoureux rue Saint-Claude.

Beausire avait eu bonne envie d'élever la voLx et de réclamer mademoiselle Oliva ; mais Cagliostro avait dit deux mots de cette malheureuse affaire de l'ambassade de Portugal, qui était toujours suspendue sur la tête de l'ancien exempt comme l'épée de Damoclès, et Beausire s'était tu.

Alors, sur le doute manifesté par lui que made- moiselle Oliva fût à l'hôtel de la rue Saint-Claude, M. le comte avait ordonné d'atteler, était revenu avec Beausire à l'hôtel du boulevard, l'avait intro- duit dans le sanctum sanctorum, et, là, en dépla- çant un tableau, il lui avait fait voir, par une ou- verture habilement ménagée, mademoiselle Oliva, mise comme une reine, lisant dans une grande causeuse un de ces mauvais livres si communs à cette époque, et qui faisaient, quand elle avait le bonheur d'en rencontrer, la joie de l'ancienne femme de chambre de mademoiselle de Tavemey, tandis que M. Toussaint son fils, vêtu, comme un fils de roi, d'un chapeau blanc à la Henri IV re- troussé avec des plumes, et d'un pantalon-matelot bleu de ciel retenu par une ceinture tricolore frangée d'or, jouait avec de magnifiques joujoux.

Alors, Beausire avait senti se dilater son cœur d'amant et de père; il avait promis tout ce qu'avait voulu le comte, et le comte, fidèle à sa parole, avait

122 LA COMTESSE DE CHARNY

permis, les jours M. de Beausire apportait quel- que intéressante nouvelle, qu'après en avoir reçu, en or, le paiement de sa main, il allât en chercher le prix, en amour, dans les bras de mademoiselle Oliva.

Tout avait donc marché selon les désirs du comte, et nous dirons presque selon ceux de Beausire, quand, vers la fin du mois de décembre, à une heure fort indue pour cette époque de l'année, c'est- à-dire à six heures du matin, le docteur Gilbert, déjà à l'ouvrage depuis une heure et demie, en- tendit frapper trois coups à sa porte, et reconnut, à la manière dont ils étaient espacés, que celui qui s'annonçait ainsi était un frère en maçonnerie.

En conséquence, il alla ouvrir.

Le comte de Cagliostro, le sourire sur les lèvres, était debout de l'autre côté de la porte.

Gilbert ne se retrouvait jamais en face de cet homme mystérieux sans un certain tressaillement,

Ah ! dit-il, comte, c'est vous ?

Puis, faisant un effort sur lui-même, et lui ten- dant la main :

Soyez le bienvenu, à quelque heure que vous veniez, et quelle que soit la cause qui vous amène.

La cause qui m'amène, mon cher Gilbert, dit le comte, est le désir de vous faire assister à une expérience philanthropique dont j'ai déjà eu l'hon- neur de vous parler.

Gilbert chercha à se rappeler, mais inutilement, de quelle expérience le comte l'avait entretenu.

Je ne me souviens pas, dit-il.

Venez toujours, mon cher Gilbert, je ne vous dérange pas pour rien, soyez tranquille... D'ail-

LA COMTESSE DE CHARNY 123

leurs, je vous conduis, vous rencontrerez des personnes de connaissance.

Cher comte, dit Gilbert, partout vousVou- lez bien me conduire, je vais pour vous d'abord ; le lieu je vais et les personnes que j'y rencontre ne sont plus que choses secondaires.

Alors, venez, car nous n'avons pas de temps à perdre.

Gilbert était tout habillé, il n'eut que sa plume à quitter et son chapeau à prendre. Ces deux opérations accomplies :

Comte, dit-il, je suis à vos ordres.

Partons, répondit simplement le comte. Et il marcha devant : Gilbert le suivit.

Une voiture attendait en bas ; les deux hommes y montèrent.

La voiture partit rapidement, sans que le comte eût besoin de donner aucun ordre ; il était évident que le cocher savait d'avance l'on allait.

Au bout d'un quart d'heure de marche, pendant lequel Gilbert remarqua qu'on traversait tout Paris et qu'on franchissait la barrière, on s'arrêta dans une grande cour carrée, sur laquelle s'ou- vraient deux étages de petites fenêtres grillées.

Derrière la voiture, la porte qui lui avait donné passage s'était refermée.

En mettant pied à terre, Gilbert s'aperçut qu'il était dans la cour d'une prison, et, en exami- nant cette cour, il reconnut que c'était celle de Bicêtre.

Le lieu de la scène, déjà fort triste par son aspect naturel, était rendu plus triste encore par le jour douteux qui semblait comme à regret descendre dans cette cour.

124 LA COMTESSE DE CHARNY

Il était six heures et un quart du matin à peu près ; heure de malaise l'hiver, car c'est l'heure le froid est sensible aux plus vigoureuses organi- sations.

Une petite pluie fine comme un crêpe tombait diagonalement et rayait les murailles grises.

Au milieu de la cour, cinq ou six ouvriers char- pentiers sous la conduite d'un maître, et sous la direction d'un petit homme vêtu de noir qui se donnait à lui seul plus de mouvement que tout le monde, dressaient une machine d'une forme incon- nue et étrange.

A la vue des deux étrangers, le petit homme noir leva la tête.

Gilbert tressaillit ; il venait de reconnaître le docteur Guillotin, qu'il avait rencontré chez Marat. Cette machine était, en grand, la même qu'il avait vue en petit dans la cave du rédacteur du journal L'Ami du Peuple.

De son côté, le petit homme reconnut Cagliostro et Gilbert.

L'arrivée de ces deux personnages lui parut assez importante pour qu'il quittât un instant la direc- tion de son travail, et vînt à eux.

Cependant, ce ne fut pas sans recommander au maître charpentier la plus grande attention dans la besogne dont il s'occupait.

Là, là, maître Guidon... c'est bien, dit-il ; achevez la plate-forme ; la plate-forme, c'est la base de l'édifice ; puis, la plate-forme achevée, vous dresserez les deux poteaux, en remarquant bien les repères, afin qu'ils ne soient ni trop éloignés ni trop proches. D'ailleurs, je suis là, je ne vous perds pas de vue.

LA COMTESSE DE CHARNY 125

Puis, s'approchant de Cagliostro et de Gilbert, qui lui épargnèrent la moitié du chemin :

Bonjour, baron, dit-il ; c'est bien aimable à vous d'arriver le premier et de nous amener le docteur. Docteur, vous vous rappelez que je vous avais invité chez Marat à venir voir mon expérience ; seulement, j'avais oublié de vous demander votre adresse... Vous allez voir quelque chose de curieux, la machine la plus philanthropique qui ait jamais été inventée.

Puis, tout à coup, se retournant vers cette ma- chine, objet de ses plus chères préoccupations :

Eh bien ! eh bien ! Guidon, que faites- vous ? dit-il. Vous mettez le devant derrière.

Et, s'élançant par l'escalier que deux aides ve- naient d'appliquer à l'un des carrés, il se trouva en un instant sur la plate-forme, sa présence eut pour effet de corriger en quelques secondes l'erreur que venaient de commettre les ouvriers, encore mal au courant des secrets de cette machine nouvelle.

Là, là, dit le docteur Guillotin voyant avec satisfaction que, maintenant qu'il les dirigeait, les choses allaient toutes seules ; là, il ne s'agit plus que d'introduire le couperet dans la rainure... Gui- don, Guidon, s'écria-t-il tout à coup, comme frappé d'effroi, eh bien ! mais pourquoi donc la rainure n'est-elle pas garnie de cuivre ?

Ah ! docteur, voilà : j 'ai pensé que du bon bois de chêne bien graissé, cela valait du cuivre, répon- dit le maître charpentier,

Oui, c'est cela, dit le docteur d'un air dédai- gneux, des économies... des économies ! quand il s'agit du progrès de la science et du bien de l'hu- manité ! Guidon, si notre expérience manque au-

126 LA COMTESSE DE CHARNY

jourd'hui, je vous en rends responsable. Messieurs, je vous prends à témoin, continua le docteur s'a- dressant à Cagliostro et à Gilbert, je vous prends à témoin que j'avais demandé les rainures en cuivre, que je proteste contre l'absence du cuivre ; donc, si maintenant le couperet s'arrête en route ou glisse mal, ce n'est plus ma faute, je m'en lave les mains.

Et le docteur, à dix-huit cents ans de distance, fit, sur la plate-forme de la machine, le même geste que Pilate avait fait sur la terrasse de son palais.

Cependant, malgré toutes ces petites contra- riétés, la machine s'élevait, et, en s'élevant, prenait une certaine tournure homicide qui réjouissait son inventeur, mais qui faisait frissonner le docteur Gilbert.

Quant à Cagliostro, il demeurait impassible ; de- puis la poort de Lorenza, on eût dit que cet homme était devenu de marbre.

Voici la forme que prenait la machine :

D'abord, un premier plancher auquel on arrivait par une sorte d'escalier de meunier.

Ce plancher, en manière d'échafaud, offrait une plate-forme de quinze pieds de large par toutes ses faces ; sur cette plate-forme, vers les deux tiers de sa longueur, en face de l'escalier, s'élevaient deux poteaux parallèles hauts de dix à douze pieds.

Ces deux poteaux étaient ornés de la fameuse rainure pour laquelle maître Guidon avait écono- misé le cuivre, économie qui venait, comme on l'a vu, de faire jeter les hauts cris au philanthrope docteur Guillotin.

Dans cette rainure glissait, au moyen d'un res- sort qui, en s'ouvrant, lui laissait toute liberté de se précipiter, avec la force de son propre poids cen-

LA COMTESSE DE CHARNY 127

tuplée par un poids étranger, une espèce de cou- peret en forme de croissant.

Une petite ouverture était pratiquée entre les deux poteaux : les deux battants de cette ouverture, au travers de laquelle un homme pouvait passer la tête, se rejoignaient, de façon à lui prendre le cou comme avec un collier.

Une bascule composée d'une planche de la longueur d'un homme de taille ordinaire jouait à un moment donné, et, en jouant, se présentait d'elle-même à la hauteur de cette fenêtre.

Tout cela, comme on le voit, était du plus grand ingénieux.

Pendant que les charpentiers, maître Guidon et le docteur, mettaient la dernière main à l'érec- tion de leur machine, pendant que Cagliostro et Gilbert discutaient sur le plus ou moins de nou- veauté de l'instrument, dont le comte contestait l'invention au docteur Guillotin, trouvant des analogues dans la mannaya italienne, et surtout dans cette doloire de Toulouse, avec laquelle fut exécuté le maréchal de Montmorency ^, de nou- veaux spectateurs convoqués sans doute pour assister aussi à l'expérience avaient peuplé la cour.

C'était, d'abord, un vieillard de notre connais- sance, et qui a joué un rôle actif dans le milieu de cette longue histoire ; atteint de la maladie dont il devait mourir bientôt, il s'était, sur les instances de son confrère Guillotin, arraché à sa chambre, et

1 « En ce pays, dit Puységur, on se sert d'une doloire qui est entre deux morceaux de bois ; quand on a la tête posée sur le bloc, quelqu'tm lâche la corde, et cela descend et sépare la tête

du corps. »

I2S LA COMTESSE DE CHARNY

était venu, malgré l'heure et le mauvais temps, dans l'intention de voir fonctionner la machine.

Gilbert le reconnut, et s'avança respectueuse- ment à sa rencontre.

Il était accompagné de M. Giraud, architecte de la ville de Paris, qui devait aux fonctions qu'il rem- plissait la faveur d'une invitation particulière.

Le second groupe, qui n'avait salué personne, et qui de personne n'avait été salué, se composait de quatre hommes vêtus tous quatre fort simple- ment.

A peine entrés, ces quatre hommes avaient gagné l'angle de la cour le plus éloigné de celui étaient Gilbert et Cagliostro, et se tenaient dans cet angle, humblement, parlant bas, et, malgré la pluie, ayant le chapeau à la main.

Celui qui paraissait le chef parmi ces quatre hommes, ou tout au moins celui que les trois écou- taient avec déférence lorsqu'il prononçait quelques paroles à voix basse, était un homme de cinquante à cinquante-deux ans, dont la taille était haute, le sourire bienveillant, la physionomie ouverte.

Cet homme s'appelait Charles-Louis Sanson ; il était le 15 février 1738 ; il avait vu écarteler Damiens par son père, et il avait aidé celui-ci lors- qu'il avait eu l'honneur de trancher la tête à M. de Lally-Tollendal.

On le nommait communément Monsieur de Paris.

Les trois autres hommes étaient son fils, qui de- vait avoir l'honneur de l'aider à décapiter Louis XVI, et ses deux aides.

La présence de M. de Paris, de son lîls, et de ses deux aides, donnait une terrible éloquence à la

LA COMTESSE DE CHARNY 129

machine de M. Guillotin, en prouvant que l'expé- rience qu'il allait faire était tentée, sinon avec la garantie, du moins avec l'approbation du gouverne- ment.

Pour le moment, M. de Paris semblait fort triste : si la machine dont il était appelé à voir l'essai était adoptée, tout le côté pittoresque de sa physionomie se trouvait retranché ; l'exécuteur n'apparaissait plus à la foule comme l'ange exterminateur armé du glaive flamboyant ; le bourreau n'était plus qu'une espèce de concierge tirant le cordon à la mort.

Aussi, était la véritable opposition.

Comme la pluie continuait de tomber plus fine peut-être, mais à coup sûr plus serrée, le docteur Guillotin, qui craignait sans doute que le mauvais temps ne lui enlevât quelqu'un de ses spectateurs, s'adressa au groupe le plus important, c'est-à-dire à celui qui se composait de Cagliostro, de Gilbert, du docteur Louis et de l'architecte Giraud, et, comme un directeur qui sent que le public s'im- patiente :

Messieurs, dit-il, nous n'attendons plus qu'une seule personne, M. le docteur Cabanis. M. le doc- teur Cabanis arrivé, l'on commencera.

Il achevait à peine ces paroles, qu'une troisième voiture pénétrait dans la cour, et qu'un homme de trente-huit à quarante ans, au front découvert, à la physionomie intelligente, à l'œil vif et interro- gateur, en descendait.

C'était le dernier spectateur attendu, c'était le docteur Cabanis.

Il salua chacun d'une manière affable, comme doit faire un médecin philosophe, alla tendre la

". 5

130 LA COMTESSE DE CHARNY

main à Guillotin, qui, du haut de sa plate-forme, lui criait : « Venez donc, docteur, mais venez donc, on n'attend plus que vous ! » Puis il alla se con- fondre dans le groupe de Gilbert et de Cagliostro.

Pendant ce temps, sa voiture se rangeait près des deux autres voitures.

Quant au fiacre de M. de Paris, il était humble- ment resté à la porte.

Messieurs, dit le docteur Guillotin, comme nous n'attendons plus personne, nous allons com- mencer.

Et, sur un signe de sa main, une porte s'étant ouverte, on en vit sortir deux hommes vêtus d'une espèce d'uniforme gris, qui portaient sur leurs épau- les un sac sous la toile duquel se dessinait vague- ment la forme d'un corps humain.

On voyait, derrière les vitres des fenêtres, ap- paraître les visages pâles des malades, qui, d'un œil effaré, regardaient, sans qu'on eût songé à les y inviter, ce spectacle inattendu et terrible dont ils ne pouvaient comprendre ni les apprêts ni le but.

XI

UNE SOIRÉE AU PAVILLON DE FLORE

Le soir de ce même jour, c'est-à-dire le 24 décembre, veille de la Noël, il y avait réception au pavillon de Flore.

La reine n'ayant pas voulu recevoir chez elle, c'était la princesse de Lamballe qui recevait pour elle, et qui faisait les honneurs du cercle jusqu'à ce que la reine fût arrivée.

La reine arrivée, toute chose reprenait son cours, comme si la soirée se fût écoulée au pavillon Marsan, au lieu du pavillon de Flore.

Dans le courant de la matinée, le jeune baron Isidore de Chamy était revenu de Turin, et, aussi- tôt son retour, il avait été admis près du roi d'a- bord, et près de la reine ensuite.

Il avait trouvé chez tous deux une extrême bienveillance ; mais, chez la reine surtout, deux raisons rendaient cette bienveillance remarquable.

D'abord, Isidore était le frère de Charny, et, Chamy absent, c'était un grand charme pour la reine que de voir son frère.

Puis Isidore apportait, de la part de M. le comte d'Artois et de la part de M. le prince de Condé, des paroles qui n'étaient que trop en harmonie avec celles que lui soufflait son propre cœur.

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132 LA COMTESSE DE CHARNY

Les princes recommandaient à la reine les pro- jets de M. de Favras, et l'invitaient à profiter du dévouement de ce courageux gentilhomme, à fuir et à les venir rejoindre à Turin.

Il était, en outre, chargé d'exprimer, au nom des princes, à M. de Favras toute la sympathie qu'ils éprouvaient pour son projet, et tous les vœux qu'ils faisaient pour sa réussite.

La reine garda Isidore une heure près d'elle, l'in- vita à venir le soir au cercle de madame de Lam- balle, et ne lui permit de se retirer que parce qu'il lui demanda congé pour aller s'acquitter de sa mis- sion près de M. de Favras.

La reine n'avait rien dit de positif à l'endroit de sa fuite. Seulement, elle avait chargé Isidore de répéter à M. et à madame de Favras ce qu'elle leur avait dit lorsqu'elle avait reçu madame de Favras chez elle, et qu'elle était entrée tout à coup chez le roi, tandis que M. de Favras s'y trouvait.

En quittant la reine, Isidore se rendit immédiate- ment auprès de M. de Favras, qui demeurait place Royale, 21.

Ce fut madame de Favras qui reçut le baron de Chamy. Elle lui dit, d'abord, que son mari était sorti ; mais, lorsqu'elle sut le nom du visiteur, quels augustes personnages il venait de voir il y avait une heure, quels autres il avait quittés cinq ou six jours auparavant, elle avoua la présence de son mari à la maison, et le fit appeler.

Le marquis entra le visage ouvert et l'œil sou- riant ; il avait été prévenu directement de Turin ; il savait donc de quelle part venait Isidore.

Le message dont la reine avait, en outre, chargé le jeune homme mit le comble à la joie du conspi-

LA COMTESSE DE CHARNY 133

rateur. Tout, en effet, secondait son espérance : le complot marchait à merveille ; les douze cents cavaliers étaient rassemblés à Versailles ; chacun d'eux devait prendre un fantassin en croupe, ce qui donnait 2,400 hommes au lieu de 1,200. Quant au triple assassinat de Necker, de Bailly et de La Fayette, qui devait être exécuté simultanément par chacune des trois colonnes entrant dans Paris, l'une par la barrière du Roule, l'autre par la barrière de Grenelle, et la troisième par la grille de Chaillot, on y avait renoncé, pensant qu'il suffirait de se défaire de La Fayette. Or, pour cette expédition, c'était assez de quatre hommes, pourvu qu'ils fus- sent bien montés et bien armés : ils eussent attendu sa voiture, le soir, à onze heures, au moment M. de La Fayette quittait ordinairement les Tuile- ries ; deux auraient longé la rue à droite et à gau- che, deux seraient venus au-devant de la voiture. Un de ceux-ci, tenant un papier à la main, aurait fait signe au cocher d'arrêter, disant qu'il avait un avis important à communiquer au général. Alors, la voiture se serait arrêtée, le général aurait mis la tête à la portière, et aussitôt on lui aurait brûlé la cervelle d'un coup de pistolet.

C'était là, du reste, le seul changement d'impor- tance qui eût été fait au complot ; tout tenait dans les mêmes conditions ; seulement, l'argent était versé, les hommes étaient prévenus, le roi n'avait qu'à dire : « Oui et, à un signe de M. de Favras, l'affaire serait enlevée.

Une seule chose inquiétait le marquis, c'était le silence du roi et de la reine à son égard. Ce silence, la reine venait de le rompre par l'intermédiaire d'Isidore, et, si vagues que fussent les paroles que

134 LA COMTESSE DE CHARNY

celui-ci avait été chargé de transmettre à M. et à madame de Favras, ces paroles, sortant d'une bouche royale, avaient une grande importance.

Isidore promit à M. de Favras de reporter, le soir même, à la reine et au roi l'expression de son dévouement.

Le jeune baron était, comme on le sait, parti pour Turin le jour de son arrivée à Paris ; il n'avait donc d'autre logement que la chambre que son frère occupait aux Tuileries. Son frère absent, il se fit ouvrir cette chambre par un laquais du comte.

A neuf heures du soir, il entrait chez madame la princesse de Lamballe.

Il n'avait point été présenté à la princesse. Celle- ci ne le connaissait pas ; mais, prévenue dans la journée par un mot de la reine, à l'annonce de son nom la princesse se leva, et, avec cette grâce char- mante qui lui tenait lieu d'esprit, eUe l'attira tout de suite dans le cercle des intimes.

Le roi ni la reine n'étaient encore arrivés. Mon- sieur, qui paraissait inquiet, causait dans un coin avec deux gentilshommes de son intimité à lui, M. de la Châtre et M. d'Avaray. Le comte Louis de Narbonne allait d'un groupe à l'autre avec l'ai- sance d'un homme qui se sent en famille.

Ce cercle des intimes se composait des jeunes gentilshommes qui avaient résisté à la manie de l'émigration. C'étaient MM. de Lameth, qui de- vaient beaucoup à la reine, et qui n'avaient pas encore pris parti contre elle ; M. d'Ambly, une des bonnes ou des mauvaises têtes de l'époque, comme on voudra ; M. de Castries, M. de Fersen, Suleau, rédacteur en chef du spirituel journal Les Actes des

LA COMTESSE DE CHARNY 135

Apôtres, tous cœurs loyaux, mais toutes têtes ar- dentes, quelques-unes même un peu folles.

Isidore ne connaissait aucun de ces jeunes gens ; mais, à son nom bien connu, à la bienveillance particulière dont l'avait honoré la princesse, toutes les mains s'étaient tendues vers lui.

D'ailleurs, il apportait des nouvelles de cette autre France qui vivait à l'étranger. Chacun avait un parent ou un ami près des princes ; Isidore avait vu tout ce monde-là, c'était une seconde gazette.

Nous avons dit que Suleau était la première.

Suleau tenait la conversation et l'on riait fort. Suleau avait assisté, ce jour-là, à la séance de l'As- semblée. M. Guillotin était monté à la tribune, avait vanté les douceurs de la machine qu'il venait d'imaginer, avait raconté l'essai triomphant qu'il en avait fait le matin même, et avait demandé qu'on lui fît l'honneur de la substituer à tous les instru- ments de mort roue, potence, bûcher, écartèle- ment, qui avaient successivement effrayé la Grève.

L'Assemblée, séduite par le velouté de cette nou- velle machine, était tout près de l'adopter.

Suleau avait fait, à propos de l'Assemblée, de M. Guillotin et de sa machine, sur l'air du menuet d'Exaudet, une chanson qui devait paraître le lende- main dans son journal.

Cette chanson, qu'il chantait à demi-voix au cercle joyeux qui l'entourait, provoquait des rires si francs, que le roi, qui venait avec la reine, les entendit de l'antichambre, et que, comme, pauvre roi ! il ne riait plus guère, il se promit à lui-même de s'enquérir du sujet qui pouvait, dans les temps

136 LA COMTESSE DE CHARNY

de tristesse l'on se trouvait, provoquer une telle gaieté.

Il va sans dire que, dès qu'un huissier eut an- noncé le roi, et un autre la reine, tous les chuchote- ments, toutes les conversations, tous les éclats de rire cessèrent pour faire place au plus respectueux silence.

Les deux augustes personnages entrèrent.

Plus, à l'extérieur, le génie révolutionnaire dé- pouillait un à un la royauté de tous ses prestiges, plus, il faut le dire, dans l'intimité, s'augmentaient, pour les \Tais royalistes, ces respects auxquels les infortunes donnent une nouvelle force. 89 vit de grandes ingratitudes, mais 93 vit de suprêmes dé- vouements.

Madame de Lamballe et Madame Elisabeth s'em- parèrent de la reine.

Monsieur marcha droit au roi pour lui présenter ses respects, et, en s'inclinant, lui dit :

Mon frère, ne pourrions-nous point faire un jeu particulier, vous, la reine, moi et quelqu'un de vos intimes, afin que, sous l'apparence d'un whist, nous puissions causer un peu confidentiellement ?

Volontiers, mon frère, répondit le roi ; arran- gez cela avec la reine.

Monsieur se rapprocha de Marie- Antoinette, à qui Chamy présentait ses hommages et disait tout bas :

Madame, j'ai vu M. de Favras, et j'ai des communications de la plus haute importance à faire à Votre Majesté.

Ma chère sœur, dit Monsieur, le roi désire que nous fassions un whist à quatre ; nous nous réunis- sons contre vous, et il vous laisse le choix de votre partenaire.

LA COMTESSE DE CHARNY 137

Eh bien, dit la reine, qui se douta que cette partie de whist n'était qu'un prétexte, mon choix est fait. Monsieur le baron de Chamy, vous serez de notre jeu, et, tout en jouant, vous nous donnerez des nouvelles de Turin.

Ah ! vous venez de Turin, baron ? dit Mon- sieur.

Oui, monseigneur, et, en revenant de Turin, je suis passé par la place Royale, j'ai vu un homme fort dévoué au roi, à la reine et à Votre Altesse.

Monsieur rougit, toussa, s'éloigna. C'était un homme tout d'ambages et de circonspection : cet esprit droit et précis l'inquiétait.

Il jeta un regard à M. de la Châtre, qui s'approcha de lui, reçut ses ordres tout bas, et sortit.

Pendant ce temps, le roi saluait et recevait les hommages des gentilshommes et des femmes un peu rares qui continuaient de fréquenter le cercle des Tuileries.

La reine alla le prendre par le bras et l'attira au jeu.

Il s'approcha de la table, chercha des yeux le quatrième joueur, et n'aperçut qu'Isidore.

Ah ! ah ! monsieur de Charny, dit-il, en l'ab- sence de votre frère, c'est vous qui faites notre qua- trième ; il ne pouvait être mieux remplacé ; soyez le bienvenu.

Et, d'un signe, il invita la reine à s'asseoir, s'assit après elle, puis Monsieur après lui.

La reine fit à son tour un geste d'invitation à Isidore, qui prit place le dernier.

Madame Elisabeth s'agenouilla sur une causeuse derrière le roi, et appuya ses deux bras sur le dos- sier de son fauteuil.

138 LA COMTESSE DE CHARNY

On fit deux ou trois tours de whist en prononçant seulement les paroles sacramentelles.

Puis, enfin, tout en jouant, et après avoir remar- qué que le respect tenait tout le monde écarté de la table royale :

Mon frère, hasarda la reine en s'adressant à Monsieur, le baron vous a dit qu'il arrivait de Turin ?

Oui, dit Monsieur, il m'a touché un mot de cela.

Il vous a dit que M. le comte d'Artois et M. le prince de Condé nous invitaient fort à aller les joindre ?

Le roi laissa échapper un mouvement d'impa- tience.

Mon frère, murmura Madame Elisabeth avec sa douceur d'ange, écoutez, je vous prie.

Et vous aussi, ma sœur ? dit le roi.

Moi plus que personne, mon cher Louis, car, moi, plus que personne, je vous aime et suis in- quiète.

J'ai même ajouté, hasarda Isidore, que j'étais revenu par la place Royale, et que je m'étais arrêté près d'une heure au n^ 21.

Au 21? demanda le roi. Qu'est-ce que cela?

Au no 21, sire, reprit Isidore, demeure un gentilhomme fort dévoué à Votre Majesté comme nous tous, prêt à mourir pour elle comme nous tous, mais qui, plus actif que nous tous, a combiné un projet.

Quel projet, monsieur ? demanda le roi en levant la tête.

Si je croyais avoir le malheur de déplaire au

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roi, en répétant à Sa Majesté ce que je sais de ce projet, je me tairais à l'instant même.

Non, non, monsieur, dit vivement la reine, parlez. Assez de gens font des projets contre nous ; c'est bien le moins que nous connaissions ceux qui en font pour nous, afin que, tout en pardonnant à nos ennemis, nous soyons reconnaissants à nos amis. Monsieur le baron, dites-nous comment s'ap- pelle ce gentilliomme.

M. le marquis de Favras, madame.

Ah ! dit la reine, nous le connaissons ; et vous croyez à son dévouement, monsieur le baron ?

A son dévouement, oui, madame, non seule- ment j'y crois, mais encore j'en suis sûr,

Faites attention, monsieur, dit le roi ; vous vous avancez beaucoup.

Le cœur se juge avec le cœur, sire. Je réponds du dévouement