Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/labelledamesansmOOchar «^ wuici La belle Dame sans merci ŒUVRES DALAIN CHARÏIEU Œuvres en prose, figurant dans l'édition Du Chesne. — I® prose française : Le Quadrilogue invectif (1422) ; le Livre de l'Espérance, ou consolation des trois vertus, c'est à savoir Foi, Espérance et Charité (^i4^8) ; une traduction française du Curial d'Ambrosius de Miliis. 2° prose latine : Dialo^us familiaris amici et sodalis super deploratione Gallicee caia- mitatis ; De detestatione belli g-allici, et suasione pacis ; Invectiva contra ingratum amicum ; Ad Universitatem pari- siensem, post egressum régis Garoli ab eadem civitate. — Œuvres en prose latine figurant dans l'étude de M. D. Delaunay sur Alain Chartier : Epître ou discours de féli- citation à (Charles VI, à l'occasion du maintien des libertés gallicanes (il^iS) ; Harengue pour le roy de France à l'em- pereur pour l'exciter à paix et concorde ; Ad regem Romano- rum Sigismundum ab Alano oracio incipit ; Persuasio Alani Aurigœ ad Pragenses in fide déviantes, unde rorata prœ- sente Cœsare ; Discours au roi d'Ecosse (1428), et enfin une lettre d'Alain à un prince étranger touchant Jeanne d'Arc. Ce dernier document a été donné précédemment par M. Qui- cherat dans son ouvrage sur les Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc ^Tome I, p. i3i) et n'avait encore été imprimé qu'une seule fois par Lami dans les Deliciœ Eruditorum (T. IV, p. 38) d'après un manuscrit de la bibliothèque Ricardi à Florence. Poèmes (édition Du Chesne) : Le Débat du Réveille-Matin ; le Débat des deux Fortunés d'Amour ; le Lai de plaisance ; le Livre des Quatre Dames (i4i5) ; Le Lai de paix adressé au Duc de Bourgogne (1426) ; la Complainte trépiteuse con- tre la Mort qui lui ôte sa Dame ; Le Lai de la Belle Dame sans Merci (1426) ; le Bréviaire des Nobles. En outre, l'édition Du Chesne contient d'autres poèmes d'une attribution erronée : Le Parlement d'Amour; le Régime de Fortune, en sept ballades ; l'Hôpital d'Amour; la Pastourelle de Gransson ; le Dialogue d'un amoureux et de sa Dame ; le Regret d'un amoureux sur la mort de sa Dame ; la ballade de Fougère, puis des rondeaux, des complaintes, et encore d'autres ballades, dont une ballade couronnée. ALAIN CHARTIER P/-^ La belle Dame sans merci Avee une Notiee PAR LUCIEN CHARPENNES LES LIVRES ET POÈMES D'AUTREFOIS PARIS 1901 /?û/ NOTICE (1) SUK ALAIN CHARTIER Alain Charlier est un terrain mouvant sur lequel il convient de s'engager avec prudence. D'éminents romanistes, en effet, renouvellent chaque jour un sujet qui est loin d'être épuisé. Mais s'il y a de la témérité à envisager le poète de la Belle Dame sans Merci en même temps que les Gaston Paris, les Paul Meyer, les Heu- ckenkamp, on peut dire aussi que parfois telles audaces furent méritoires'et fécondes pour avoir attiré Tattention de savants illustres sur une ma- tière délaissée ou sur un point oublié de cette matière. L'étude de M. Delaunay, par exemple, nous apparaît sommaire, aujourd'hui, et, à de certaines pages, faussée. Il ne reste pas moins vrai que M. Delaunay ouvrit la question ; et, le premier, risqua, après avoir lu les textes^ un (1) Cette notice est une refonte de deux articles parus dans la Xormandie Artistique en mars et en septem- bre 1897. — 6 — jiigoment litlérairo, on iililisanl^ par surcroît, les données l)iogra[)hi(jnes (|ue recueillit M. du Fresne de Beaucouit. • Ne mettez donc en nonchaUoir ou oubliance cestuy livre con- tenant plusieurs traités de ma- tière diverse puisque vous en pouvez mieuxvalloir, au moyen que vous aurez un conducteur et charretier propice qui très bien vous conduira en vertu et justice de bonne vie. C'est lauri^ateur et royal charretier qui bien sait tourner son cha- riot, à dextre et à senestre, à dextre à fuir péché, oisiveté, et vice. {Préambule de Védition de 1626), Chartier fut un esprit artiste et créateur ; il fut un écrivain soucieux d'idées générales, amou- reux de symboles, un probe ouvrier qu^émut le côté divinement plastique de l'art. Une phrase nombreuse, une éloquence ample, à la Bossuet, des conceptions agencées et calculées^ témoi- gnent de celte préoccupation constante, qu'on lise le Qiiadrilogne invectif ou VEspérance. Je laisserai, ici, de côté le Quadrilogue invec^ tif (\\n est, avec la traduction française du Cu- — 7 — rial d'Ambrosiiis de Miliis, l'ouvrage en prose le plus étudié de Ghartier (1), et veux parler, dès Tabord, de VEspérance, Le titre exact est celui-ci : L espérance ou consolation des trois vertus^ c'est à savoir Foi, Espérance et Charité. On a beaucoup bataillé relativement à la date de composition de ce livre. La difficulté vien- (i) Dans son Histoire de la Satire au moyen-âge, M. Lenient a consacré une belle page à ces deux ouvra- ges. M. Petit de Julleville en esquisse l'analyse, dans son Histoire de la langue et de la littérature française. M. Ferdinand Heuckenkamp a découvert que le Gurial n*estquela traduction française d'un ouvrage latin com- posé par l'humaniste italien Ambrosius de Miliis. Henri Martin dit, à propos du Quadrilogue invectif, qu'il place en i42"2 (de même que M. Du Fresne de Beaucourt) : (c On répandit dans les provinces une espèce de pamplilet politique, écrit par un jeune homme d'un noble cœur et d'un grand talent^ Alain Ghartier, secrétaire de Char- les VII : c'était la France personnifiée dans une vive et saisissante allégorie, qui conjurait ses trois enfants, le clergé, la chevalerie et le peuple, de mériter le pardon de Dieu, d'oublier leurs discordes et de s'unir pour sau- ver leur mère et se sauver eux-mêmes. » Le moment était bien choisi pour lancer cette a espèce de pamphlet politique. » Charles VI venait de mourir après Henri V de Lancastre, et le parti du Dauphin était devenu le parti national. — 8 — drait de concilier les difTorcntes déclarations que fait Cliarlier au cours de l'ouvrage. 11 le date lui-même : Au dixième an de son dolent exil. De quel exil s'agit-il ? (1) Eu outre, dans un vers du prologue, le poète se plaint de ce que cet exil le force de En jeune âge^ vieillir malgré nature. Or, plus loin, un personnage allégorique lui dit: « ton âge tourne jà vers déclin. «Enfin on trouve encore ces mois : (( et les maleurtez de ta nation ne font que commencer » qui semblent indiquer une date antérieure à l'époque où Jeanne d'Arc rétablit les affaires de la France, pour le moins antérieure à 1431. Je n'hésite pas à placer la date de composi- tion vers 1438, et à épouser la thèse de M. D. Delaunay qui voit dans la cause de cet exil une disgrâce venue de Charles VU, à l'instigation (l)Dans son Histoire de la langueetdela littérature française, M. Petit de Jalleville pense qu'il s'agit d'un exil de Paris dont la faction bourguignonne aurait chassé le poète en 1418, et place ladate de composition en 1429. — 9 — (kl favori La Trémoille à qui la gloire de Charlier donna de l'ombrage. Ce La Trémoille, de con- cert avec Regnauld de Chartres, ne conseilla- t-il pas au roi de trahir lâchement Jeanne elle- même, s'altaquant ainsi tour à tour aux plus lovaux serviteurs de la couronne ! Si Ton s'en rapporte aux recherches de M. G. duFresne de Beaucourt, membre de la Société des Antiquaires de Normandie, Alain serait né en 1393 (Guillaume en 1392) ; il aurait donc eu quarante-cinq ans en 1438. C'était la jeunesse encore pour un homme actif comme notre poète-ambassadeur, et, une certaine coquetterie inhérente à la nature humaine aidant, il a pu se plaindre dans l'inaction fastidieuse que lui impo- sait sa disgrâce de, En jeune âge, vieillir malgré nature. De même, plus loin, après que Mélancolie Taura assailli, dans un de ces moments de tris- tesse qui inspirent la simplicité et la sincérité, il pourra dire, sans qu'il n'y ait rien là qu'une apparente et puérile contradiction, que son âge « tourne jà vers déclin ». Quant à ces mots « et les maleurtez de ta — iO — nation ne font que commencer » ils lui sont ins- pirés, si Ton veut, par une misanthropie bien naturelle chez un disgracié. C/est ainsi que nous confondons, à l'ordinaire, notre fortune privée et la fortune publique dans une même apprécia- tion. Sommes-nous heureux, tout est pour le mieux, sommes-nous malheureux, rien ne va plus. En dehors de cette raison générale^ on en trouve une autre dans les événements contem- porains eux-mêmes. On lit encore, en effet, dans le livre de Y Espé- rance que les maux de la France ne font que s'ac- croître depuis vingt ans, et (M. D. Delaunay en fait judicieusement la remarque) rien n'est plus vrai de 1418 à 1438. « La misère publique, dit l'historien Henri Martin, en 1438, dépassa tout ce qu'on avait éprouvé depuis vingt ans : des pluies continuelles ayant gâté la récolte dans les cantons où la culture n'était point abandonnée, la disette devint famine, et entraîna après elle les maladies épidémiques, ses compagnes ordi- naires. Les populations tombèrent enfouie sous ce double fléau. Le Bourgeois de Paris assure qu'il mourut, dans le cours de Tannée, envi- ron cinq mille personnes à l'Hôtel-Dieu, et plus de quarante-cinq mille dans la ville. Paris était si désert et si désolé que les loups v venaient la nuit par la rivière ; et ils étrangleront et man- gèrent plusieurs personnes, de nuit, dans les rues détournées. La plupart des hauts digni- taires avaient quitté la ville : il n'v resta guère que le premier président du parlement, Adam de Cambrai, un président en la chambre des comptes, appelé Simon Charles, le prévôt de Paris et le prévôt des marchands, qui eurent le courage de demeurer jusqu'au bout pour récon- forter les habitants et garantir Paris des entre- prises des Anglais. » En face de tant de maux, Chartier pouvait écrire que les maleurtez de la nation ne faisaient que commencer ! (1). Une autre particularité, qui n'a point échappé à M. Delaunay, confirme Thypothèse d'une dis- grâce. Le livre de VEspérance est le plusconsi- (i) Cette horrible famine venant mettre le comble à la misère publique, déjà rendue si profonde par la guerre anglaise, et surtout les exploits des routiers et des écor- cheurs, frappa vivement l'imagination de tous. Chartier exprime, par ces mots désespérés, Tangoisse du peuple, toujours dans l'attente de maux plus formidables qui semblaient suivre une affolante progression ! La guerre anglaise était, hélas ! le moindre de ces maux. - 15 - (lerable ouvrage de Charlier, et encore irest-il pas lerminé (1), il compte 129 pages de rédilion Du Chesne, tandis que le Quadrilogite qui est achevé, n'en compte que 52. — Or, jamais, à la Cour, Chartiern^aurait eu le loisir d'entrepren- dre un ouvrage de si longue haleine. Ecoutez ce qu'écrit Ambrosius de Miliis à Gonlier Col sur le courtisan, dans le Citrial, dont, vraisembla- blement, le moraliste Chartier entreprit la tra- duction française parce qu'il lui découvrait un intérêt d'actualité. Aussi bien, Charlier, en tra- duisant cette satire de la vie des Cours, a pu se placer à un tout autre point de vue que le point devuemoralistejCeluid'unerancune personnelle, par exemple, masquée par la signature d'Ambro- (i) Le livre est intitulé : L'Espérance ou consolation des trois Vertus^ cest à savoir Foi, Espérance et Cha- rité. Foi et Espérance prennent, en effet, part au débat, mais Charité n'apparaît pas. L'ouvrage se termine sur cette phrase d'Espérance : « Surtout prends pour confir- mation Valère qui te dit par arrêt que les seigneuries anciennes furent toujours stables tant comme ils servi- rent et sacrifièrent dûment à la divinité. * Ce n'est pas là une phrase finale. Chartier termine toujours ces sor- tes d'allégories par quelques mots de Vacteur, en manière de conclusion. — 13 - sius de Miliis : « S'il a accoutumé do manger sobrement et à droite heure, il dînera et soupera tard, ou mangera en telle façon qu'il désaccou- tumera son temps et sa manière de vivre. S'il a accoutumé de lire et a étudier es livres^ il musera oiseux toute la journée en attendant qu^on lui ouvre l'huis dit retrait du Prince, S'il aime le repos de son corps il sera envoyé deçà et delà comme un coureur perpétuel. S'il veut coucher tôt et lever tard à son plaisir, il fau- dra qu'il veille tard et qu'il se lève bien malin, et qu'il perde souvent les nuits sans dormir ni reposer. Se il s'étudie à y trouver amitié, il s'abusera. Car jamais elle ne sait trotterparmi les salles de ces grands seigneurs... » Uouvrage de Chartier se serait terminé pro- bablement sur une exhortation de Charité, qui venant après Foi et Espérance, lui aurait arra- ché un généreux pardon à ses ennemis. Ainsi l'ouvrage deviendrait une sorte de traité philo- sophique, comme jadis les lettrés de Rome en composaient pour s'induire à la résignation, dans les loisirs auxquels les contraignait la défaite de leur parti. Jusqu'à Tordonnance et au — «4 ^ tilre du livre qui confirment l'hypothèse ((). Il faut noter la présence du mot consolation dans le titre et se rendre compte du développement des idées ; on voit alors clairement que le livre de XEspérance a bien été entrepris pour la consolation y^^r.^onne/Zé' de l'auteur dont Tâme passe successivement par tous les mouvements qu'éprouvent ordinairement les âmes injuste- ment frappées. Et d'abord^ le poète est assailli par Mélancolie ; puis viennent Deffiance et Indi- gnation. Celle-ci étale les g-riefs de Chartier con- tre la Cour. Enfin, apparaît Désespérance qui conclut au suicide. Mais alors, survient l'avisé bachelier Entendement qui redresse Vaiiteur fourvoyé du chemin de patience et introduit deux belles Dames, Foi et Espérance. Je viens de dire, qu'à mon sentiment, l'ouvrage se serait terminé sur de belles paroles de Charité qui, achevant de mettre en fuite les fantômes évo- qués par Mélancolie, Deffiance, Indignation et Désespérance, et couronnant l'œuvre de Foi et d'Espérance^ aurait épuré l'âme du pauvre dis- (1 ! C'est son rappel à la cour qui a interrompu Char- tier. Il n'avait plus les mêmes raisons pour continuer l'ouvrage et peut-être n'en a-t-il pas trouvé le loisir. - 15 - gracié en la haussant jnsqu'au pardon des injures. Au reste, qu'on me permette de placer sous les yeux du lecteur deux extraits de Chartier lui-même. Ils sont, je crois, de nature à lever tous les doutes. Indignation harangue le poète en ces termes : « Quel conseil penses-tu prendre à conduire désormais ton état et ta vie ? ou quelle folie te meut di approcher désormais Cour ne Palais Royal, ne de plus servir à office public, quand sans exaidcement, et sans profit, tu y a perdu le temps de ta plus vertueuse jeunesse^ et ton labeur en vain degasté ? Si la Cour a mé- connu tes services^ et les ingrats oublié tes bien- faits (4), que penses-tu désormais proffiter à la chose publique ne à toi-même ?.... Ne sais-tu que Dissimulation a de si longtemps occupé les portes et les entrées des cours des Princes, que (i) Ces lignes ont à peine besoin de commentaires, et, non seulement fortifient Thypothèse d'une disgrâce, mais encore font naître cette hypothèse naturellement dans l'esprit. Qu'ya-t-il de plus clair que ces mots : Si la Cour a méconnu tes services, et tes ingrats oublié tes bien- faits ? — IG — Vérité (|ui a lanl licurlé àTliuis et se fait ouïr dehors par publiques œuvres, ne peut avoir dedans eutrée? x\s-tu oublié Lucain qui t'apprit une fois que autorité de Cour ne peut jamais souiïrir compagnon, et que entre gloire et envie a guerre perdurable et immortelle ? Sou- vienne-toi que vie curiale est de la nature des folles et dissolues femmes qui plus chérissent les derniers venus et jettent les bras au cou plus ardemment à ceux qui les pillent et diff animent^ que à ceux qui trop les aiment et servent Fortune prend son déduit à faire d'^m chétif méconnu impuissant orgueilleux qui tout décon- gnoit^ et d'un haut satrape élevé en vaine gloire et en pompe, un méchant^ foulé et deffait qui depuis vit envergongne du déchet de son état, et en défiance de sa vie (\) Si tu as le courage (1) Les deymiers venus qui pillent et diff animent. Chartier fait allusion à l'odieux La Trémoille, chétif mé- connu que Fortune avait élevé naguère au thiï^ à' un puis- sant orgueilleux qui tout décongnoit, tandis que, lui, Charlier, jadis en pleine faveur, depuis vit en vergongne du déchet de son état^ et en défiance de sa vie. On sait qu'à la suite des heureuses négociations entreprises en Ecosse auprès du roi Jacques, Charles VII voua une ami- tié toute particulière au poète de la Belle Dame sans — IT- OU (pour plus proprement parler) la folle outre- cuidance de toi vouloir ingérer jusqu'au dan- gereux donjon où Dame Cour se retrait en son privé, sache que le guichet en est si petit, la planche si étroite, et le fossé dessous si profond, et y court le vent d'envie à si grandes bouffées, que à rentrer ou à Tissit tu t'y pourras blesser Merci. Cette amitié n'a pas dû manquer d'attirer sur l'ha- bile ambassadeur la haine du favori La Trémoille. Avant de succéder au président Louvet, à Pierre de Giac et à Le Camus de Beaulieu, dans la faveur de Charles-le- Vic- torieux (ceprince absurde et laid dont Jean Foucquetnous a laissé une détrempe si caractéristique), le sire de la Tré- moille, un des meurtriers de Giac, n'avait pas joué à la Cour de rôle à proprement parler. Et ainsi Alain, qui a des raisons pour ne pas être tendre, peut le qualifier de f chétif méconnu >. Toutefois, au rapport de Guillaume Gruel, biographe de Richemont, le sire de la Trémoille était déjà « un homme puissant tant de parents et amis que de terres et seigneuries. » La disgrâce de notre poète commença en 1428 ou un peu après, pour finir vers 1438, alors que se trouva installée en France ]\larguerite d'Ecosse, dont Chartier avait négocié le mariage et « qui fort aimait les orateurs de la langue vulgaire, et entre autres maître Alain Chartier », nous dit Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine. La Trémoille fut renversé en 1433, et Charles d'Anjou, frère de la reine, lui succéda. Mais le complice de la Trémoille, Regnauld de Chartres, resta encore au Conseil. — i8 — sansg-uérison, ou trébucher sans ressource. Mais la vanité de Thonneur mondain, et le délit que Terreur humaine prend d'avoir pouvoir sur autrui , allèchent les folles pensées à toujours vou- loir r entrei' en cet expérimenté péril {\) : comme Toisel qui Sert en la retz où il a vu les autres surprendre et couvrir. Douloureux fut le jouroù tu issis de l'Ecole de science (2) pour entrer en la tourbe des ambitions mondaines. Tu v avais (1) Vouloir r entrer en cet expérimenté péril. Char- tier exprime nettement son désir de revenir à la Cour. C'est donc qu'il n'y était plus et ne pouvait plus s'y mon- trer. Si maître Alain avait simplement été exilé de Nor- mandie à Paris par les événements politiques, on ne comprendrait pas ce langage qui s'explique si naturelle- ment par une disgrâce. Chartier aimait la Cour, cette Cour où Fortune « rit à pleine gueule et bat ses paumes quand il mechiet à grands seigneurs », et ne se déplai- sait pas, sans doute, aux petites intrigues qui sont la vie du courtisan. 11 avait vécu de bonne heure dans cette at- mosphère (dès 1415 il est favori des Dames comme l'at- teste le poème des Quatre Dames, et conserva cette faveur dont il tira profit, si Ton en croit le lai de la Belle Dame sans Merci^) il ne pouvait plus s'en passer, tel Voisel attiré dans les rets où il a vu les autres surprendre et couvrir, (2) L'Université. Il était sorti de l'Université pour entrer à la Cour, dans la tourbe des ambitions mondaines. — i9 — délectation d'esprit, repos de cœur, plaisante occupation, honnête pauvreté, richesse de peu, sûre liesse, désir à mesure, et content appétit. Or es sailli de franchise en servage, desûreté en danger, de contente parcité en ambition souffre- teuse ; et t'a Fortune jeté en cette tempête, que tu vogues comme en une nef qui périt, et que le vent fait férir contre terre. Tu vois que chacun quiert à part sa privée salvation, et que tous en tirent ce qu'ils peuvent comme de chose abandonnée et perdue. Ah ! méchante aventure 1 tu ne peux gecter d'être prisonnier du péril, mais tu 7Ïas pas été compagnon du prof- fit !.... Assez te trouveras loué de tes œuvres, si aucunes en y a dignes de mémoire. Mais à toute cette louano-e on te laissera disetteux. Et combien que soit grand ton loz et ta gloire, ce ne te vaut rien seul. Car avec ce faut-il du pain. Tu languiras en cette louange, et un autre se engraissera en œuvres reprouchables (1) (1) Tu languiras dans cette louange, et un autre se erigraissera en œuvres reprouchables. Cet autre fut La Trémoille dont le souvenir hante le poète et qui, lui. avait été compagnon du proffît et jamais, comme Char- tier, exposé aux périls. A l'en croire, Chartier serait diset- -- 20 — 0 infortuné Iiommo ! tn qui as passd les dange- reux voyages (1) et les ennuyeuses veilles, et tant d'aulres qui ont porté sur leurs épaules la douleur de leur exil et travaillé en pauvreté avec la chose publique, devez-vous peu priser votre loyauté, quand pour la garder vous êtes déshé- rités de votre pags, et pour la servir et soutenir^ vous êtes foulés^ avilis et chétifs ? (2) Mainte- teux : Et combien que soit grand ton loz et ta gloire, ce ne te vaut rien seul. Car avec ce, faut-il du pain ! (1) Tu qui as passé les dangereux voyages. Il s'agit des voyages en Bohème auprès de l'empereur Sigismond (1424-?) et en Ecosse aupràs du roi Jacques (14^28). L'exil daterait donc bien, pour le moins, de 1428, et la date de composition du livre de YEspérance serait, comme l'ad- met M. D. Delaunay, Tannée 1438. (2) Il faudrait être bien peu au courant des habitudes de langage de Chartier, pour voir dans ces mots déshé- rités de votre pays, une allusion à la Normandie absente. Chartier n'exprima jamais d'attachement particulier pour son pays natal. Il fut français avant d'être normand, sans doute parce qu'il vint de très bonne heure à Paris et y fît ses études et son éducation. Le Pays, c'est la France. Ce mot Pays vient d'ailleurs très souvent sous la plume de Chartier toujours avec cette signification générale. Si, maintenant, on a soin pour fixer la juste portée de ces mots, déshérités de votre pays, de les laisser dans leur milieu, de ne pas les isoler pour en châtrer le sens — 21 — nant VOUS peut bien venir au devant la parole de Diogène qui tenait celui pour bienheureux à qui ne chaut sous quelle main et seigneurie soit la terre. » Plus loin laFoi tient un discours qui n'est pas moins significatif: « Ce fol langage court aujour- d'hui entre les curiaux que noble homme ne doit savoir les lettres, et tiennent à reproche de gentillesse bien lire ou bien écrire. Las ! qui pourrait dire plus grande folie, ne plus péril- leuse erreur publier ! Certes, a bon droit peut être appelé bète qui se glorifie de ressembler aux bêles en non savoir, el se donne louange de son deffaul (1)... Et si lu veux savoir dont est source naturel, on voit aisément que notre auteur, sous une forme nouvelle (il aimait d'ailleurs à remplacer Cour, Roi par le mot Pays qu'il prononçait avec une évidente ten- dresse), continue toujours la pensée exprimée au début de cet extrait, à savoir que les ingrats ont oublié ses bienfaits et méconnaissaient ses services. C'est toujours d'une disgrâce qu'il se plaint. (l) C'était là sans doute un prétexte dont La Trémoille avait usé auprès du faible Charles VIL pour que celui-ci continuât de tenir éloigné de la Cour l'éloquent écrivain, et, parmi les courtisans, ces maximes douteuses couraient encore. Ce prétexte n'était pas sans prouver une grande dextérité d'intrigue. C'était un coup droit porté à maître — 22 - telle jonglerie mensongère, penses que /^5 mau- vais officiers ne peuvent convenir au Prince * sage, et serviteur déloyal désire maître igno- Alain (\w'\ tirait volontiers vanité de son savoir. Le poète retorque l'argument avec hauteur, l^ourtant il est facile de voir, par la répétition rapprochée du mot bête, qu'il entend, à son tour^ asséner de vigoureux coups à qui adoptait les façons de voir de son ancien rival. La Tré- moille n'était plus aux affaires depuis cinq ans déjà ; ce n'étaient pas moins les insinuations dont il avait investi l'esprit de Charles qui contribuaient, sans doute, à maintenir ce prince sans cœur ni volonté dans sa déci- sion première concernant Alain. On sait avec quelle faci- lité le Valois oubliait ses serviteurs, combien même il eût d'appréhension pour Richemont. Quoiqu'en 1438, celui-ci lut aux affaires, l'ordre intérieur de la Cour était aux mams d'intrigants qui s'inspiraient des maximes de La ïrémoille. Le favoritisme était si peu définitivement disparu, qu'en 1439 il essaya de se relever. « La Cour, dit Henri Martin, était agitée par des mouvements inté- rieurs qu'on est réduit à deviner à travers le silence inintelligent des médiocres historiens de cette époque : le favoritisme avait essayé de se relever ; le duc de Bour- bon et la plupart des autres princes et grands seigneurs, qui avaient gagné à la désorganisation de TEtat une indé- pendance presque entière, entravaient tout ce qui ten- dait a rétablir l'ordre et à restaurer le pouvoir central. » Richemont, d'ailleurs, homme de guerre et caractère rude, devait être assez indifférent pour les lettres et les lettrés, et estimer que mieux valait l'épée que haut — 23 — rant (1). Car vice est fondé d'ignorance, et savoir. Il est croyable que, sans être hostile à Chartier, il ne fit rien pour lui. Quant à La Trénaoille, il est si vrai qu'il n'avait pas renoncé à ses intrigues et qu'auprès des Curiaux son influence n'était pas abolie, que nous le voyons en 1440 entraîner dans la Praguerie les ducs de Bourbon et d'Alençon, le comte de Vendôme et le comte de Dunois lui-même. Georges de la Trémoille mourut en 1446, et dès 1451 on retrouve le nom dans le complot dirigé contre l'illustre Jacques Cœur. C'était le digue fils de l'ancien favori de Charles-le- Victorieux qui marchait sur les traces de son père ! (1) S'il maltraite le rival, cause de sa disgrâce persis- tante (je nomme ordinairement La Trémoille, parce que les traits me semblent assez bien convenir au personnage qui succéda au favori Le Camus en 1427), le comprenant dans « les mauvais officiers », le traitant de « serviteur déloyal », le poète ménage habilement le roi : les mau- vais officiers ne peuvent convenir avec le Prince sage^ et serviteur déloyal désire maître ignorant. Ces mauvais officiers sont les courtisans qui continuaient les cabales mesquines que le roi aima toujours à favoriser. Philippe de Vitri avait écrit dans son Chapel des trois Fleurs de lys : Les princes doivent bien savoir Lois et coustumes ou avoir Ceulz qui de telz choses sont sages ; Car se les princes senz n*ont mie En eulx ne en leur compagnie. Ne sont pas princes mais ymages. (Texte de M. Arthur Piag-et ; Romania, 1899), — 24 - nourri sous ténèbres, el loyauté requiert con- naissance et lumière,.. Jà pour telles légèretés de parler.et faute d'entendre, ne sera faussée la sentence du divin Platon, qui tenait les seigneu- ries et choses publiques pour heureuses quand les studieux hommes et personnes en haut savoir les gouvernaient (1). » Le livre de V Espérance on consolation des trois Vertus est Fouvrage de Chartier qui ren- ferme les idées les plus générales, l'ouvrage où ces idées générales ont la forme la plus libre. Dans le Quadrilogue invectif^ maître Alain tente un rapprochement entre les trois éléments cons- titutifs de la nation, le Chevalier, Clergie, le Peuple, afin de leur inspirer à tous trois une pensée unique, la gloire de la France. Pour atteindre ce but^ il fallait que l'auteur ne fit pas tenir à ses personnages un langage trop intran- sigeant, et qu'il édifiât la concorde sur de mutuelles transactions. Jamais, en effet, le débat ne glisse sur un terrain brûlant, on s'en tient à des griefs notoirement établis et qu'il n'y aurait eu aucune habileté à celer. En écri- (1) Chartier recourt à Platon pour étayer son plaidoyer j)ro domOo — 25 — vaut, au contraire, le livre de VEspérance^ Chartier ténioigne d'une toute autre indépen- dance de jugement. Il ne se propose plus d'autre butque de discuter avec lui-même (1). Qu'on lise quelques titres : « Péché est cause primitive de l'institution des rois, et si tous étions justes, ne serait néces- saire prééminence de Tun sur l'autre. Exhortation aux Princes de reconnaître que toute puissance vient de Dieu, qui est fonde- ment radical de tout pouvoir (2). (1) Chartier, cependant, était essentiellement auteui* ; toujours il a souci d'un public. Ce souci le guindé et, précisément, dans le livre de Y Espérance, on sent par- fois à une véhémence un peu décousue, à une phrase précipitée, que la sincérité de l'auteur est plus forte que son souci ordinaire de la tenue et de la cadence. Je ne connais que la complainte trépiteuse contre la mort de sa Dame où Ton puisse retrouver cette sincérité rela- tivement dépouillée de littérature. (2) Chartier ne fonde pas ici la royauté de droit divin. Son idée est opposée. Qu'on remarque aussi la maxime précédente : « Péché est cause primitive de l'institution des rois, et si tous étions justes, ne serait nécessaire prééminence de Tun sur l'autre. » Ces maximes ne sont pas personnelles à Chartier. Sous d'autres formes, elles eurent cours au moyen âge, bien avant lui, et l'on pour- — 26 — Non seulement sont punis ceux qui mal administrent la chose publique, mais aussi ceux qui à tel damnable gouvernement ne contre- disenl, ou par flatterie et ambition y consentent. Ambition, avarice et mauvais exemple de vie sacerdotale est cause que TEglise est affligée, et rhonneur d'icelle tant amoindri. Et tout ainsi qu'en sa naissance par pauvreté et humilité a été élevée, maintenant par richesse est vilipendée, et son honneur aboli. Comment négligence des prélats et dissolution des bas prêtres engendrent le scandale en l'Eglise (1). Espérance déclare l'origine et fondement qui peut induire les hommes à premièrement sacri- fier, et que du sien justement acquis, et non de rait trouver les origines de la Révolution française dans la Somme àQ Saint-Thomas d'Aquin. Déjà Philippe de Yitri (1285 ou 1295-1361) avait rimé : A dire voir il n'est noblesce Ne gentillesce ne hautesce En cest monde que de bien faire. (1) Dès 1429, un carme breton, Thomas Connecte, s'était fait connaître en prêchant, escorté d'une troupe de disciples, contre les vices et péchés, « et en spécial contre le clergé, » dit Monstrelet, et les prêtres qui «. publique- ment tenoient femmes en leur compagnie. » — 27 — rautriii, doit faire oblatioii à Dieu. Et comment grand'plaie est venue en l'Eglise pour avoir prohibé mariage aux Prêtres » On voit que Clergie, fort ménagé dans le Qua- drilogue, est ici vivement critiqué. Au surplus, laissons Cliarlier parler lui-môme. A propos des biens temporels du Clergé, il dit : « Et le Cler- gie en a pris si grand faix sur ses épaules, qu'il le courbe tout vers la terre^ et le destourbe à regarder sus aux cieux. Car Tappétit avaricieux des ecclésiastiques a si surmonté leur raison, que leur damnation y gît manifestement, et si fait la destruction temporelle de chacun : qui est et peut être vitupéré à l'honneur universel de TEglise deçà bas, et au déprimement de Foi, et principalement des ecclésiastiques qui tels maux commettent. Douleur me fait ce dire... » Apro- pos du mariage des Prêtres : a Que a apporté la constitution de non marier les Prêtres sinon tourner et éviter légitime génération en avoultre- rie, et honnête cohabitation d'une seule épouse en multiplication d'escande luxure ? Si je disais tout ce que j'en pense, je dirais pleinement que la graisse des biens temporels mêlée du souffre d'envie, et la chaleur d'ambition et de luxure ont — 28 — fait leur apprêt pour mettre le feu en TEglise. Mais celte matière est trop grande et profonde investigation, et la détermination douteuse. Si m'en tais à tant, fors que je prie Celui qui notre dite Mère Eglise a consacré de son digne sang qu'il n'en soufTre jà advenir ce qu^il m'en laisse penser » (1). Le roi, ce triste sire plongé dans de perpé- tuelles débauches^ qu'après la mort de Tintelli- gente Agnès Sorel la vile Antoinette de Maigne- lais ne sut que trop encourager (2), aurait pu, lui aussi, découvrir des leçons directes à certai- nés pages du livre de YEspérance, comme les (1) Ghartier s'impose, à TordiDaire, une grande réserve. Il ne fait allusion à aucun événement particulier, à aucune personne déterminée. On a pu sentir dans les extraits que j'ai cités du livre de V Espérance que Ghar- tier, aigri par sa disgrâce imméritée, a une tendance à se départir de cette réserve, chez lui, caractéristique. (2) Antoinette de Maignelais est surtout connue sous le nom de la Dame de Villequier, parce que, tout en res- tant la maîtresse-proxénète du roi, elle se fit marier à un gentilhomme pauvre, le sire de Villequier, pour avoir une position officielle. « Elle assura la perpétuité de son crédit, dit Henri Martin, en se faisant la surintendante d'une espèce de harem qu'elle remplissait dejeunesfîlles séduites ou achetées à leurs parents. » — 29 — deux premiers titres que je cite plus haut le font pressentir. Chartier dirige évidemment contre lui tels nobles discours. Mais cet enseignement élait bien au-dessus des facultés du prince qui vit d'un œil bienveillant la reine, Marie d'Anjou, distribuer, à tilre de gratification^ desécus d'or aux filles joyeuses enrégimentées à la suite de la cour (1). Qu'on lise Taposlropbe ci-après de la Foi, oh se déroule la belle cadence ordinaire au style d'Alain Cbartier, avec quelque chose déplus incisif, semble-t-il : « 0 Rois de la terre, qui séez en chaire tremblante et commandez par auto- rité décevable sur le peuple pervertible 1 retenez cette leçon du Roi des cieux qui siet en trône perdurable, dont le royaume ne se peut changer, ne l'autorité contredire. Votre rè^ne faut avec votre vie ; et le sien sei^neurit sur la vie, et sur la mort de tous, et de toutes choses ! (2) Vous (1) Ce fut le 27 juin 1435 qu'eut lieu cette distribution. Voyez Henri Martin qui cite Yallet de Viriville {Notice sur Agnès Sorel). (2j II n'est pas une oreille un peu littéraire que ne séduise la belle ampleur de ce début qui rappelle le Bos- suet des Oraisojis funèbres. Remarquez la pureté élo- quente de cette courte phrase et sa chute harmonieuse- ment sonore : «Votre règne faut avec votre vie ; et le sien — 30 — régnez sur les sujets et sur les serfs, et il règne et commande sur les rois. Vous mêliez lois trans- itoires au monde, et la loi perpétuelle délie vos lois et lie vos puissances. Elevez vos yeux et humiliez vos cœurs à retenir de sa doclrine que par lui seul peuvent les rois régner. Voyez que, au premier roi par lui établi, il retollil le sceptre et au tiersamoindrit son obéissance, et soublrahit ses sujets, en signe que votre régence çajus n'est fors commission révocable au plaisir du conseil delà sus. Et atin que le délit de l'honneur ne fit méconnaître la charge, ni délaya du premier la peine après TofTense : pour déclarer en la primi- tive institution des royaumes la condition du devoir des rois. Malheureuse et trop pesante est la couronne aux rois qui pour elle s'endorment en vaine gloire et s'enivrent d'outrecuidance, quand en décongnoissant leur humanité, usur- pent l'honneur divin. Et pour la cremeur qu'zV^ tiennent par force sur leurs sujets, oublient la crainte qu'ils doivent à Dieu par raison. Ainsi se attribuent de droit l'honneur que d'eux ne peu- vent prendre^ ni en la fin retenir. Ceux font du seigneurit sur la vie, et sur la mort de tous, et de toutes choses. » Le morceau, dans son entier, a grande allure. — 31 — siège royal chaire do pestilence, et la pompe de leur élèvement est la sentence deleur ruine. Car sièges royaux fondent sous Thomme chargé de péchés et sa chaire se renverse sur lui plus dure- ment de tant comme le faix de sa couronne est pis soutenu... » Oui a bien commencé parfasse, Oui a bien choisi ne se meuve : Car à la fin quoiqu'on pourchasse, Qui dessert le bien il le treuve. (Le Débat du Réveille-Matin). La lecture attentive des poésies de Chartier nous révèle quelques détails biographiques (1). C'est ainsi que le Débat du Réveille Matin, par son allure primesautière, je ne sais quelle malice juvénile, que nous ne retrouverons plus (2), déni te un début : c'est la première manière de Chartier. Le Débat des deux Fortunés d amour pourrait être contemporain du Lai de Plaisance. Maître Alain s'y dépeint comme un très petit (1) Ces détails n'ont point échappé à M. D. Delaunaj. (2) Pourtant cette verdeur se retrouve un peu dans VExcusatioti adressée aux Dames, après l'apparition du Lai de la Belle Dame sans Merci, — 32 - personnage, n'osant ouvrir la bouche devant les hautes Dames et les douces Damoiselles. Il se tient coi ; Ardant d'apprendre, Et d'aucun bien recevoir et comprendre En si haut lieu où honneur se doit prendre Et dont j'estoye le plus nlce et le mendre. Dans le Lai de Plaisance^ il se plaint mélanco- liquement d'être <( sans Dame » : Pour commencer joyeusement Tannée, Et en signe de bien persévérer, Est aujourd'hui mainte Dame estrennée De son amant qui la veut honorer. Et d'autre part, pour plus s'en amourer Dame qui est de servant assignée A dès longtemps quelque chose ordonnée, Pour son amant courtoisement parer. Mais aux Dames ne me vueil comparer, Sans Dame suis, onc ne me fut donnée Loyale amour jusqu'à celle journée, Car je n'ai pas sens pour y labourer. Ainsi me faut tout seulet demeurer. Dame qui soit ne sera hui penée. Pour m'estrenner n'est pour moi Dame née. Dont je dois bien piteusement pleurer... . Le livre des Quatre Dames (1415) témoigne — 33 — d'un changement dans sa destinée. Il a une maî- tresse qui lui impose, il est vrai, un stage d'épreuve. Enoutre, il ne se dépeint plus comme n'osant ouvrir la bouche devant les Dames, Au contraire^ les Dames le prennent pour arbitre. Cette faveur atteint son apogée avec le Lai de la Belle Dame sans Merci : nous voyons « les Dames de la Royne », Katherine, Marie et Jehanne, lui transmettre d'« Yssoldun » (1) la requête baillée contre lui dans une lettre affectueuse qui est un bon signe de cette faveur. En outre, le poème fait tapage, et ce n'est pas à Tœuvre d'un débu- tant que le public ménage à l'ordinaire de ces succès. Déjà, maître Alain a perdu sa maîtresse ; ce détail place le Lai de la Belle Dame sans Merci à peu de distance de la Complainte trepi- teuse contre la Mort qui lui ôte sa Dame. Malgré les malheurs du temps, la cour res- (1) Le poème paraît avoir été composé en 1-4^6 : il par- vint en janvier 1427 à Issoudun où Charles VU tenait alors sa cour, en l'absence du poète, qui était sans doute occupé à quelque mission diplomatique. A Issoudun. en mars d4:27. Richement fait saisir Giac dans son lit et plus tard noyer Giac, le favori du roi, et Charles n'osait rien dire ; la France était au plus bas ; Jeanne D'Arc allait paraître (Gaston Paris. Romaiiia, 1887). — 3i — lait la cour prodigue el luxiiiionse que décrit Miclielel à propos des fêles données par le jeune Charles VI, à Tabbaye de Si-Denis: « Les arts de Dieu étaient descendus con)|)Iaisamment aux plaisirs de Thomme. Les ornements les plus mondains avaient pris les fornnes sacrées. Les sièges des belles Dames semblaient de petites cathédrales d'ébène^ des châsses d'or. Les voiles précieux que Ton n'eût jadis tirés du tré- sor de la cathédrale que pour parer le chef de Notre-Dame au jour de TAssomplion, volti- geaient sur de jolies tètes mondaines ; Dieu, la Vierge et les Saints avaient l'air d'avoir été mis à contribution pour la fête. Mais le diable four- nissait davantage. Les formes sataniques, bestiales, qui grimacent aux gargouilles des églises, des créatures vivantes n'hésitaient pas à s'en affubler. Les femmes portaient des cornes à la tète, les hommes aux pieds ; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en queues de scorpions. Elles surtout, elles fai- saient trembler ; le sein nu, la tête haute, elles promenaient par dessus la tète des hommes leur gigantesque hennin, échaffaudé de cornes ; il leur fallait se tourner et se baisser aux portes. — 35 — A les voir ainsi belles, souriantes, grasses, dans la sécurité du péché, on doutait si c'étaient des femmes; on croyait reconnaître dans sa beauté terrible, la Bote décrite et prédite; on se souve- nait que le Diable était peint fréquemment comme une belle femme cornue... Costumes échangés entre hommes et femmes, livrée du Diable portée par des chrétiens, parements d'au- tels sur Tépauledesribauds, tout cela faisait une splendide et royale figure de sabbat. » L'histo- rien moralise passionnément dans cette descrip- tion, où les mots s'enlèvent en couleurs vives, juxtaposent leurs tons, qui révèlent, on dirait, aux yeux charmés, comme d'authentiques enlu- minures. On aurait tort de croire qu'à la faveur de ce dérèglement^ l'hypocrisie humaine perdit ses droits. Quoique « les vanteurs et les médisans » eussent mis . puis dix ans Le pays d'Amour à pastis les préjugés restent vivaces : Maie Bouche tient bien grand court. — 36 — Il a[)pert5 on effet, de ce poème de la Belle Dame sans Merci^ de ce débat entre TAmant et la Dame avisée, que celle-ci ne défend pas seu- lement sa tranquillité de cœur, sa crainte de toute passion violente, mais encore son honneur. Ft ce mot est employé dans un sens très voisin de Tacception actuelle. A céder, la Dame a tout à perdre, l'Amant tout à gagner. Son opinion est que le sacrifice de l'honneur à la passion ne peut être compensé par ces protestations de fidélité où elle ne voit sagement qu'un aléa. A beau parler, closes oreilles. Plus loin, elle ajoute : Car, en tels sermens, n'a rien ferme Et les chétives qui s'y fient En pleurent après mainte lerme. Et encore : On ne doit octroyer sinon Quant la requeste est advenant^ Car se l'honneur ne retenon Trop petit vaut le remanant. J'en sais, dit-elle, — J7 — J'en sais tant de cas merveilleux, Qu'il me doit assez souvenir Que l'entrer en est périlleux Et encor plus le revenir. . . Pour ce, n'ai vouloir de chercher Un mal plaisir au mieux venir, Dont l'essai peut couster si cher. Le pauvre anmoureux a affaire à forte partie. Sa rhétorique la mieux fleurie, ses raisonne- ments les plus spécieux, ses sophismes les plus subtils sont repoussés victorieusement, d'une main ferme et légère. Il a beau remuer ciel et terre, dire son fait à l'homme assez desloyal pour tromper une Dame, vouer à la malédiction universelle cet infâme Qui se souille de tel mefïait la Belle Dame a réponse naturelle à tout : Sur tel meffait n'a court ne juge A qui l'on puisse recourir. On leur laisse leurs cours courir Et commencer pis derechief Et tristes Dames encourir D'autrui coulpe, peine et meschief. — 38 — En vain TAmanl se débat, il est pris dans ces mailles serrées, n'oppose qu'un verbiage enfan- tin à ce sang-froid et à cette précision. Il tente de prendre son adversai7'e par les sentiments les plus louables du cœur humain, de façon tor- tueuse, mais sans en avoir conscience, peut-être : quand Nature a enchâssés En vous des biens à tel effors, ET ne les a pas amassés Pour en mettre pitié dehors. Le prétexte est plaisant, et la réfutation prompte : Pitié doit estre raisonnable Se dame est a autrui piteuse Pour estre à soi-même cruelle, Sa pitié devient despiteuse Et son amour haine mortelle Dès le début, Chartier trace de la Dame un portrait qui renseigne sur ses intentions : En la danse ne falloit riens Ne plus avant ne plus arrière, G'estoit garnison de tous biens Pour faire au cœur d'amant frontière. - 39 - Jeune, gente, fresche et entière, Maintien rassis et sans changier Douce parolle et grant manière Dessous Testandard de Dangier. Celte physionomie défensive ouvre d'elle- même les hostilités. Le poêle n'a pas pris, au- tour de lui, à la cour, une femme de son époque pour modèle. Son type est abstrait de toutes pièces, et d'une anatomie à ce point accessoire que les dispositions intellectuelles et morales apparaissent d'abord. Le bon sens ferme, la logique sagace de la Belle Dame, porte-parole de Tauteur, semblent démontrer que le poème n'est pas seulement un dialogue destiné à réaliser une petite scène et un jeu d'esprit, mais encore qu'une thèse, une conviction morale s'y divulsrue. La Dame refuse de se laisser duper par un état de choses qui donne à l'Amant les plaisirs, à la Maîtresse les torts. Le rôle d'esclave couronnée de fleurs lui répugne. « Je vois^ disait Ninon, qu'on nous a chargées de ce qu'il y a de plus frivole, et que les hommes se sont réservé le droit aux qualités essentielles : de ce moment, je me fais homme.» Ninon prend crânement l'offensive, et puis elle y — 40 — est de chair et d'os. La Dame de maître Alain n'est qu'une entité et nous ne connaissons qu'un moment de son existence imaginaire. Elle garde une mélancolique réserve : ... toujours un relais de plainte S'enlasse au ton de sa voix.... pourrail-on dire d^elle, mieux encore que de TAmanl, dont la mélancolie est fortement enta- chée de dépit. Le poème eut un succès prodigieux. Pendant tout le XV® siècle on en parle ; au xvi® siècle, on le remet àîa mode en l'arrangeant en rondeaux (1). Il causa même dans le milieu oii il parut, dit M. Gaston Paris, une sorte d'émotion (Romania, 1887). Des protestations surgirent. Requête fut adressée aux Dames. « Qu'il vous plaise de vos- tre grâce destourner vos yeux de lire si très déraisonnables escritures, et n'y donner foi ne audience : mais les faire rompre et casser partout 011 trouver se pourront, et des faiseurs ordonner telle punition que ce soit exemple aux autres. » Les Dames transmirent la requête au poète^ l'in- (1) V'oir les rondeaux d'Anne de Graville, édition de M. Cari Wahlund (Upsala, 1897, in-4) - 41 — vitant en termes affeclueux à se jeter hors de ce hlasme. Assignation fut lancée pour le premier jour d'avril. Chartier se rélracla de la meilleure grâce du monde. Dansle tour léger de la réponse, on sent un écrivain supérieur à ce qu^il écrit. Réfutant les interprétations fort larges de son poème qui avaient cours, il dit : Mon livre qui peu vaut et monte A nulle fin autre ne tent Sinon à recorder le compte D'un triste amoureux mal content Qui prie et plaint que trop attent, Et comment Reffus le reboute. Et qui autre chose y entend Il y voit trop, ou n'y voit goutte. Onne veutpas le laissers'exprimer librement. Chartier se le tient pour dit, et badine par sys- tème. Respectueux de l'intégrité de sa pensée, il ramène ces belles idées dans le coin intime de son cœur d'oii elles avaient jailli, clôt pieuse- ment toutes les issues, et, tourné vers ce public à réflexion courte, sourit, non sans une pointe de hauteur. Voilà donc Chartier affublé en féministe mili- tant, sauf erreur. N'a-t-il pas écrit de lui-même : — 42 — Je suis aux Dames ligement Car ce peu qu onc(jues j'eu de bien, D'honneur et de bon sentement Vient d'elles et d'elles le tien. De nombreux poèmes ont élé inspirés par la Belle Dame sans Merci, Tels sont : Le jugement de la Belle Darne sans Merci, Les erreurs du jugement de la Belle Dame sans Merci, la Belle Dame qui eut Merci, et enfin VOspital d'Amours d'Achille Caulier. En Suède, en Angleterre^ des imitations modernes ont été publiées. C'est dès les premiers vers du lai de la Belle Darne qu'Alain nous apprend la mort de sa maî- tresse. Le choix d'honneur et des Dames Teslite. Je prie ceux qui tiennent iVlain pour un poète insignifiant et fade de vouloir bien jeter les yeux sur les vers suivants qui terminent la Complainte trespiteuse contre la Mort qui lui oste sa Dame : Si prens congié et d'amour et de joye Pour vivre seul à tant que mourir doye Sans plus jamais cerchier place ne voye Où liesse ne plaisance demeure. Les compagnons laisse que je hantoye. - 43 — Adieu chansons que voulenliers chantoye Et joyeux ditz où je me delectoye ! Tel rit joyeux qui après dolent pleure... Le cœur m'estraint, angoisse me court seure ! Ma vie fait en moi trop long demeure. Je n'ai membre que langueur ne labeure, Et me tarde que ja mort de deuil soye. Rien ne m'est bon, n'autre bien ne saveure Fors seulement l'attente que je meure. Et ne requier sinon que vienne l'heure Qu'après ma mort en Paradis la voye ! Les vers de maître Alain ont de belles qualités de rythme. Us sont, parfois, de huit pieds et dis- posés par couplets de huit, également, dont les rimes alternent et redoublent, comme dans le couplet de la ballade. Le Débat du Réveille Matirij le Lai de la belle Dame sans Merci^ par exemple^ sont exprimés suivant cette forme. Dans le Débat des deux Fortunés d'Amour, les vers ont dix syl- labes à rime triplée, et alternent avec un petit vers de quatre syllabes qui fait chute. Le mouve- ment estlemême, danslelivre àe^ Quatre Dames ^ avec cette différence que les trois vers consécu- tifs à rime redoublée sont de huit au lieu d'être de dix syllabes. Le rythme du Lai de plaisance, est rompu, plein de légèreté et de charme : — 4t — El si plaisance n'esloit Le pouvoir cramoiir fauldroit. Qui seroil Celui qui plus dicleroit Balades nouvelles ? Nul homme ne danceroit, Ains aux cendres croupiroit, Qui riroit ? Qui seroit cil qui iroit Prier les pucelles ? M. Gaston Paris {Romania^ 1887) a trouvé un argument péremptoire qui place la mort deChar- tier vers Tannée 1441^, au plus tard. Yoici cet argument : V Ospital d'Amont' parle d'Alain Chartier comme d'un mort. Or, Martin Le Franc, dans son Champion des Dames envoyé en 1442 à Philippe de Bourgogne, cite F Ospital d'Aynour. « Le Champion^ dit M. G. Paris, ne fut pas ter- miné avant Textrême fm de 1441 ou le premier mois de 1442. L'auteur y parle de la prise de Pontoise par Charles VII, qui eut lieu le 29 sep- tembre 1441 ; il exhorte les princes français, dans l'assemblée qu'ils vont tenir à Nevers, à se souvenir des sentiments qui la leur ont fait convoquer et des promesses par lesquelles — 4o — ils Font préparée ; or cette assemblée, décidée au mois de décembre 1441, se tint en février 1442. » M. Arthur Piaget {Romania, année 1894) a repris celle discussion touchant la date de la mort de Chartier. On connaît Tépitaphe d'Avi- gnon, publiée par Tabbéd^Expilly (anno Domini M.CCGC.XLIX) dans laquelle Chartier est qualifié à' archidiacre de Paris. M. Piaget nous parle du document découvert par M. l'abbé Requin aux termes duquel Tévêque Guillaume fit placer en UoSpj.CCCC.LVIII et die XXYIII mensis aprilis... ), par Jean de Fontay une plaque funé- raire sur les restes de son frère Alain. Sans s'expliquer Técart de dates entre la mort et Térec- tion du tombeau, il admet la date fixée par M. G. Paris, (( certainement avant 1440 ». Il admet également la qualité à! archidiacre de Paris et le lieu de la mort : Avignon. «J'ai retrouvé, dit-il, une allusion à cette dernière circonstance dans une ballade du m. s. 1721 de la Bibliothèque Nationale, ballade dirigée contre Charles de Bour- bon, connétable de France, que le poète appelle un cerf-volant cVestrange portraicture. Yoici la troisième strophe de cette ballade ; — 46 — Que fais-tu ore en cendre et sépulture, O Maistre Alain, qui par art et nature As mérité la palme de bien dire ? Et toi Pétrarque, exquis en escriture, Qui pour ta Dame a descrit l'aventure Ou vraie amour t'a long-temps fait déduire ? Relevez-vous et faites en l'air bruire. Près Avignon, où luit vostre éloquence. Du très bon roi la force, l'excellence, Les grans vertus, les grâces immortelles. Quant est du cerf, pour toute conséquence, Il a perdu sa sainture et ses ailes. » ' « M. Ferdinand Heuckenkamp, écrit M. Gaston Paris {Romania, 1899), se propose, comme nous Tavonsdéjà annoncé (1 ), de publiera nouveau les œuvres d'Alain Chartier, ce qui répond à un vrai besoin etsera extrêmement méritoire. » M. Heuc- kenkamp a commencé sa publication par le Ciunal (Halle, Niemeyer, 1899, in-8, 54 p). Des éditions complètes antérieures, deux seu- lement méritent d'être prises en considération : la première (1489) et la dernière (1617) celle d'André du Chesne [Rom., 1894, A. Piaget). (1) Romania ,1897. Second semestre. — 47 — M. Cari Wahlunda fait paraître, en 1897, une édition partielle de la Belle Dame sans Merci {La Belle Dame sans Mercy, Upsala, 1897, in-4, 63 p.). Elle contient 72 rondeaux dans lesquels Anne de Graville s'est amusée à paraphraser autant de huitains de la Belle Dame. On y trouve aussi une courte préface et 3 appendices ; le premier sur la littérature pour ou contre les fem- mes et sur celle que suscita le poème d'Alain ; le second sur Anne de Graville ; le troisième sur les imitations modernes auxquelles donna lieu, en Angleterre et en Saède, le poème d'Alain. Le peintre anglais J. W. Waterhouse a exposé une Belle Dame sans Merci/ qui fut très remar- quée, notamment à la Société impériale pour Tencouragement des Beaux Arts, de St-Péters- bourg, en 1898. Il existe de Fauteur du Quadrilogue invectif deux statues. La ville de Paris possède Tune rue de Tocqueville : la seconde appartient à la ville de Baveux. Ce sont effigies conventionnelles qui révèlent peu l'intéressant caractère de Chartier. Le texte que je donne ci-après, aujourd'hui purgé de quelques erreurs échappées à une pre- mière transcription, a déjà paru (mars-septembre - 48 - 1897) dans lareviie La Normandie Artistique (\m devait rédiler. Il ne fui pas donné suite à ce projet qu'une circonslance heureuse me permet de reprendre aujourd'hui. Cette tentative ne veut qu'être une tentative modeste de vulgarisation devançant les éditions pourvues de tout Yappa- ratus critique désirable qu'on nous promet. Quelques rares vers paraîtront boiteux, soit qu'il faille l'imputer au mauvais état des textes que j'ai pu consulter, soit qu'il faille l'attribuer, de préférence, à des particularités de la métrique au XV® siècle. Tel qu'il est, on goûtera, je crois, ce petit poème, et nul ne souscrira au juge- ment suranné de Villemain qui, dans l'esprit aimable, ferme et de bonne compagnie que fut Chartier, ne voyait qu'un lourd théologien, un écrivain pédantesque. Lucien Charpeisnes. LA BELLE DAME SANS MERCI lA BELLE DAIIE SA\S MERCI ^^d^^ "aguères chevauchant pensoye, Com' homme triste et douloureux Au dueil où il faut que je soye Le plus dolent des amoureux ; Puisque par son dart rigoureux La mort me tolli ma Maistresse, Et me laissa seul langoureux En la conduite de tristesse. Si disoye : il faut que je cesse De dicter et de rimover. Et que j'abandonne et délaisse Le rire pour le larmoyer. Là me faut le temps employer, Car plus n'ai sentement ne aise, Soit d'escrire, soit d'envoyer Chose qu'à moi n'a autrui plaise. — 52 — Qui voudroit mon vouloir contraindre A joyeuses choses escrire, Ma plume n'y sauroit allaindre, Non feroit ma langue à les dire. Je n'ai bouche qui puisse rire, Que les yeux ne la desmentissent : Car le cœur l'en voudroit desdire Par les larmes qui des yeux issent. Je laisse aux amoureux malades Qui ont espoir d'allégement, Faire chansons, ditz et balades, Chacun en son entendement. Car ma Dame en son testament Prit, à la mort. Dieu en ait l'âme ! Et emporta mon sentement, Qui git où elle sous la lame. Désormais est temps de moi taire^ Car de dire je suis lassé. Je vueil laisser aux autres faire Leur temps, car le mien est passé ; Fortune a le forgier cassé Où j'espargnoye ma richesse, Et le bien que j'ai amassé Au meilleur temps de ma jeunesse. — 53 — Amour a gouverné mon sens, Se faute y a, Dieu me pardonne f Se j'ai bien fait, plus ne m'en sens. Gela ne me toult ne me donne. Car au trespas de la très bonne Tout mon bien fait se trespassa. La Mort m'assit illec la bourne Qu'oncques puis mon cœur ne passa En ce penser et en ce soin Chevauchai toute matinée, Tant que je ne fus guère loin Du lieu où estoitla disnée. Et quand j'en ma voie finée, Et que je cuidai héberger, J'ouy par droite destinée Menestrier dans un verger. Si me retirai voulentiers En un lieu tout coi et privé. Quant deux mes bons amis entiers Surent que je fus arrivé, Y vinrent, tant ont estrivé Moitié force, moitié requeste, Que je n'ai oncques eschevé Qu'ils ne me mènent à la feste. — 54 — A rentrer fus bien recueilli Des Daines et des Damoiselles, Et de celles bien accueilli Qui toutes sont bonnes et belles ; Et de la courtoisie d'elles Me tinrent illec tout ce jour En plaisans parolles et belles, Et en très gracieux séjour. Disner fut prest, et tables mises. Les Dames à table s'assirent, Et quant elles furent assises Les plus gracieux les servirent. Tels y ont, qui à l'heure vinrent. En la compaignie liens. Leurs juges dont semblant ne firent Qui les tenoient en leurs liens. Un entre les autres y vy Qui souvent alloit et venoit. Et pensant com' homme ravy, Et guères de bruit ne menoit. Son semblant très fort contenoit, Mais désir passoit la raison, Qui souvent son regard menoit Tels fois qu'il n'estoit pas saison. — 55 — De faire chiere s'efforçoit, Et menoit une joie fainte, Et à chanter son cœur forçoit Non pas pour plaisir, mais pour crainte Car toujours un relais de plainte S'enlassoit au ton de sa voix, Et revenoit à son attainte Comme l'oisel au chant du bois. Des autres y eut pleine salle, Mais celui trop bien me sembloit Ennuyé, maigre, blesme et palle, Et la parolle lui trembloit. Guères aux autres ne sembloit. Le noir portoit et sans devise, Et trop bien homme ressembloit Qui n'a pas son cœur en franchise. De toutes festoyer faignoit, Bien le fit, et bien lui seoit. Mais à la fin le contraingnoit Amour^ qui son cœur ardeoit Pour sa Maistresse qu'il veoit, Et je choisis lors clerement A son regard qu'il asseoit Sur elle si piteusement. — «6 — Assez sa face destournoit Pour regarder en autres lieux, Mais au travers l'œil retournoit Au lieu qui lui plaisoit le mieux. J'apperçu le trait de ses yeux Tout empenné d'humbles requestes, Et dis à part moi : se m'ait Dieux, Au tel fus-je comme vous estes. A la fois à part se tiroit Pour reformer sa contenance, Et très tendrement soupiroit Par douloureuse souvenance ; Puis reprenoit son ordonnance. Et venoit pour servir les mets. Mais à bien juger la semblance, C'estoit un piteux entremets. Après disner on s'avança De danser chacun et chacune, Et le triste amoureux dança A dés à l'autre, à dés à l'une; A toutes fit chiere commune, A chacune son tour alloit : Mais toujours revenoit à une, Dont sur toutes plus lui challoit. 0/ Bien à mon gré fut avisé Entre celles que je vis lors, S'il eut au droit de cœur visé Autant qu à la beauté du corps. Qui croit de legier les rapports De ses yeux sans autre espérance, Pourroit mourir de mille morts Avant qu'ataindre à sa plaisance. En la danse ne failloit riens Ne plus avant ne plus arrière. C'estoit garnison de tous biens Pour faire au cœur d amant frontière Jeune^ gente, fresche et entière, Maintien rassis et sans changier, Douce parolle et grant manière Dessous l'estandard de Dangier. De ceste feste me lassai, Car joie triste cœur traveille, Et hors de la presse passai. Si m'assis derrière une treille Drue et feuillie à grant merveille. Entrelacée de saulx vers, Si que nul pour cep et pour fueille Ne me pouvoit voir au travers. — ÎÎ8 - L'amoureux sa Dame menoit Danccr quant venoit à son tour, Et puis seoir s'en revenoit Sus un preau vert au retour. Nuls autres n'avoit à l'entour Assis^ fors seulement eux deux, Et n'y avoit autre destour Fors la fueille entre moi et eux. J'ouy l'amant qui soupiroit. Car qui plus est près plus désire. Et la grant douleur qu'il tiroit Ne savoit taire et n'osoit dire. Si languissoit auprès du mire. Et nuisoit à sa guarison. Cœur ars ne se pourroit plus nuire Qu'approucher le feu du tison. Le cœur en son corps lui croissoit D'angoisse et de paour estraint, Tant qu'à bien peu qu'il ne froissoit Quant l'un et l'autre le contraint ; Désir, bonté, crainte reffraint L'un eslargit, l'autre resserre. Si n'a pas peu de mal empraint Qui porte en son cœur telle guerre. - 59 - De parler souvent s'efforça, Se crainte ne l'eut destourné, Mais en la fin son cœur força Quant il eut assez séjourné. Puis s'est vers sa Dame tourné, Et dit bas en pleurant adoncques : (( Mal jour fut pour moi adjourné, Ma Dame, quant je vous vis oncques, Je souffre mal ardant et chault, Dont je meurs pour vous bien vouloir. Toutefois il ne vous en chault, J'eusse bien cause de douloir ; Mais je vois trop qu'en nonchaloir Le mettez quant je vous le compte, Et si n'en pouvez moins valoir N'avoir moins honneur ne plus honte. Hélas ! je vous grieve, ma Dame, S'un franc cœur d'homme vous veut bien, Et se par honneur et sans blasme Je suis vostre et vostre me tien ? De droit je n'y chalenge rien, Car ma voulenté s'est soumise A vostre gré, non pas au mien^ Pour plus asservir ma franchise. ~ 60 — Ja soit ce que pas ne desserve Vostre grâce par mon servir, Souffrez au moins que je vous serve Sans vostre malgré desservir. En ma loyauté observant ; Car, pour ce, me fit asservir Amour d^estre vostre servant. » Quant la Dame ouyt ce langage, Elle respondit bassement, Sans muer couleur ne courage. Mais tout asseuréement : c( Beau sire, ce fol pensement Ne vous laissera il jamais ? Ne penserez-vous autrement De donner à vostre cœur paix ? L'Amant Nully n'y pourroit la paix mettre, Fors vous qui la guerre y meistes, Quant vos yeux escrirent la lettre Par quoi deffier me feistes ; Et que doux regard transmeistes Héraut de celle deffiance. Par lequel vous me promeistes En deffiant bonne fiance. —161 — La Dame Il a grant faim de vivre en dueil Et fait de son cœur lasche garde, Qui contre un tout seul regard d'œil Sa paix et sajoie ne garde. Se moi ou autre vous regarde, Les yeux sont fais pour regarder. Je n'y prens point autrement garde. Qui mal y sait s'en doit garder. L'Amant S'aucun blesse autrui d'aventure Par coulpe de celui qui blesse, Quoiqu'il n'en peut mais, par droiture, Si en a il dueil et tristesse. Et puisque fortune et rudesse Ne m'ont mie fait ce meshaing, Mais vostre très belle jeunesse^ Pourquoi l'avez-vous en desdaing ? La Dame Oncques desdaing, chose certaine, Contre vous ne voulus avoir, Ne trop grant amour, ne trop liaine, Ne vostre priveté savoir. Ce cuyder vous fait parce voir Que peu de chose peut trop plaire. Et vous vous voulez décevoir ; Ce ne vueil je pas pourtant faire. — 62 — L'Amant Qui que m'ait le mal pourchassé^ Guider si ne m'a point déçu. Mais amour m'a si bien chassé, Que je suis dedans vos lacs chu. Et puisqu'ainsi m'est il eschu D'estre à merci entre vos mains Il m'est bien au cheoir meschu. Qui plus tost meurt en languit moins, La Dame Si amoureuse maladie Ne met guères de gens à mort, Mais il sied bien que Ton le die Pour plus tost attraire confort. Tel se plaint et tourmente fort Qui n'a pas le plus aspre deulx Et s'amour grieve tant, au fort Mieux en vaut un dolent que deux. L'Amant Hélas ! ma Dame, il vaut trop mieux Pour courtoisie et bonté faire, D'un dolent faire deux joyeux, Que le dolent du tout deffaire. Je n'ai désir ne autre affaire, Fors que mon service vous plaise, Pour eschanger sans rien meffaire Doux plaisir en lieu de mesaise. — 63 — La Dame D'amour ne quiers-je congnoissance Ne grant espoir, ne grant désir, Et si n'ai de vos maux plaisance, Ne regret à vostre plaisir. Choisisse qui voudra choisir, Je suis franche, et franche vueilestre, Sans moi de mon cœur dessaisir Pour en faire un autre le maistre. L'AiMANT Amour qui joie et dueil départ Mit les Dames hors de servage, Et leur octroya pour leur part Maistrise et franc seigneuriage. Les servans n'y ont d'avantage Fors tant seulement leur pourchas : Et qui fait une fois hommage. Bien chier en coustent les radias. La Dame Dames ne sont mie si lourdes, Si mal entendans, ne si folles, Que pour un peu de plaisans bourdes Confites en belles parolles, Dont vous autres tenez escolles Pour leur faire accroire merveilles, ET changent si souvent leurs colles. A beau parler closes oreilles. — 64 — L'Amant Il n'y a jangleur tant y meist De sens, d'estudie et de peine Qui si triste plainte vous feist Comme celui qui le mal maine. Car qui se plaint de teste saine A peine sa fantasie cœuvre, Mais pensée de douleur plaine Preuve ses parolles par œuvre. La Dame Amour est cruel losangier, Aspre en fait, et doux à mentir, Et se sait bien de ceux vengier Qui cuident ses secrets sentir ; Il les fait à soi consentir r Par une entrée de chierté. Mais quant vient jusqu'au repentir Lors il découvre sa fierté. L'Amant De tant plus que Dieu et nature Ont fait plaisir d'amour plus haut. Tant plus aspre en est la poincture^ Et plus déplaisant le defPaut. Qui n'a froid n'a cure de chaut, L'un contraire est pour l'autre quis. Se ne sait nul que plaisir vaut S'il ne l'a par douleur conquis. — 65 — La Dame Plaisir n'est mie par tout un, Ce vous est doux qui m'est amer. Si ne pouvez-vous, ou aucun, A vostre gré me faire aimer. Nul ne se doit ami clamer Si non par cœur ains que par livre; Car force ne peut entamer La voulenté franche et délivre. L'Amant Ha ! ma Dame, j'à Dieu ne plaise Qu'autre droit y vueille quérir, Fors de vous montrer ma mesaise Et vostre merci requérir. Se vostre honneur veux surquerir, Dieu et fortune me confonde,, Et ne me doint ja acquérir Une seule joie en ce monde ! La Dame Vous, et autres qui ainsi jurent. Et se condamnent et maudient. Ne cuident que leurs sermens durent Fors tant comme les mots se dient, Et que Dieu et les Saints s'en rient. Car en tels sermens n'a rien ferme, Et les chetives qui s'y fient En pleurent après mainte lerme. — 66 — L*Amant Celui n'a pas courage d'homme, Qui quiert son plaisir en reprouche, Et n'est pas digne qu'on le nomme Ne que ciel ne terre lui touche. Loyal cœur, et voir disant bouche Sont le chastel d'homme parfait : Et qui si legier sa foi couche Son honneur pour l'autrui deffait. La Dame Villain cœur et bouche courtoise Ne sont mie bien d'une sorte, Mais faintise tous les accoise, Qui par malice les assorte ; La mesure Faux-Semblant porte. Son honneur en sa langue fainte, Mais honneur est en leur cœur morte Sans estre pleurée ne plainte. L'Amant Qui pense bien tout bien lui vienne, Dieu doint à chacun sa desserte. Mais, pour Dieu, de moi vous souvienne. De la douleur que j'ai soufferte ! Car de ma mort, ne de ma perte N'a pas vostre douceur envie. Se vostre grâce m'est ouverte Vous estes garant de ma vie. — 67 — Là Dame Legîer cœur et plaisant folie, Qui est meilleur tant plus est brieve, Vous font ceste melencolie. Mais c'est un mal dont on relieve. Faites à vos pensées trieve, Car de plus beau jeu on se lasse. Je ne vous aide ne vous grieve : Qui ne m'en croira, je m'en passe. L*Amant Qui a faucon, chien et oiseau Qui le suit, aime, craint et doubte, Et le tient chier, et garde beau. Et ne le chasse ne déboute. Et je, qui ai entente toute En vous sans faintise et sans change, Suis débouté plus bas que soute Et moins prisé que tout estrange. La Dame Se je fais bonne chiere à tous Par honneur et de franc courage, Je ne le vueil pas faire à vous Pour eschever vostre dommage. Car amans est si petit sage, Et de créance si legiere Qu'il prent tout à son avantage. Chose qui ne lui sert de guiere. -- 68 -- L'Amant Se pour amour et feaulté Je pers Taccueil qu'estrangers ont, Dont me vaudroit ma loyaulté Moins qu'à ceux qui viennent et vont, Et qui de rien vostres ne sont ; Et sembleroit en vous perie Courtoisie, qui vous semont Qu*amour soit par vous remerie. La Dame Courtoisie est tant aliée D'honneur qui l'aime et la tient chiere, Qu'eP ne veut estre à rien liée Ne pour amour, ne pour prière ; Mais départ de sa bonne chiere Où il lui plaist et bon lui semble. Guerredon, prière etrenchiere Et elle ne vont point ensemble. L'Amant Je ne quier point de guerredon, Car le desservir m'est trop haut, Je demande grâce et pardon, Puisque mort ou merci me faut. Donner le bien où il deffauî C'est courtoisie raisonnable ; Mais aux siens encore plus vaut Qu'estre aux estranges amiable. — 69 — La Dame Ne sais que vous appeliez bien, Mal emprunte bien autre non ; Mais il est trop large du sien Qui par donner pert son renon. On ne doit octroyer, sinon Quant la requeste est advenant. Car se l'honneur ne retenon Trop petit vaut le remanant. L'Amant One homme mortel ne naqui. Ne pourroit naistre sous les cieux Et n'est autre, fors vous, à qui Vostre honneur touche plus ou mieux Qu'à moi qui n'attens, jeune ou vieux, Le mien fors par vostre ser^ice, Et n'ai cœur, sens, bouche, ne yeux Qui soit donné à autre office. La Dame D'assez grant charge se chevit Qui son honneur garde et maintient ; Mais à dano^ier travaille et vit Qui, en autrui main, l'entretient. Cil à qui rhonneur appartient Ne s'en doit à autrui attendre ; Car tant moins du sien en retient Qui trop veut à l'autrui entendre. — 70 — L'Amant Vos yeux ont si enripraint leur merche Eli mon cœur que, quoiqu'il advienne, Se j'ai honneur où je le cherche^ Il convient que de vous me vienne. Fortune a voulu que je tienne Ma vie en vostre merci close ; Si est bien droit qu'il me souvienne De vostre honneur sur toute chose. La Dame A vostre honneur seul entendez, Pour vostre temps mieux employer. Du mien à moi vous attendez Sans prendre peine à foloyer. Bon il fait craindre et supployer Un cœur trop follement déçu, Car rompre vaut pis que ployer Et estre esbranlé mieux que chu. L'Amant Pensez, ma Dame, que depuis Qu'amour mon cœur vous délivra, Il ne pourroit, car je ne puis, Estre autrement tant qu'il vivra. Tout quitte et franc le vous livra. Ce don ne se peut abolir. J'attens ce qui s'en ensuivra. Je n'y puis mettre ne toUir. — 71 — La Dame Je ne tien mie pour donné Ce qu'on offre à qui ne le prent ; Car le don est habandonné Se le donneur ne le reprent. Trop a de cœur, qui entreprent D'en donner à qui le reffuse. Mais il est sage, qui apprent A s'en retraire, qui n'y muse. L'AiMANT Il ne doit pas cuider muser Qui sert Dame de si haut pris. Se j'y dois tout mon temps user, Au moins n'y puis-je estre repris De cœur failli ne de mespris, Quant envers vous fais ceste queste Par qui amour a entrepris De tant de bons cœurs le conqueste. La Dame Se mon conseil voulez ouyr, Querez ailleurs pluj belle et gente Qui d'amour se vueille esjouyr Et mieux sortisse à vostre entente. Trop loin de confort se tourmente Qui, à part soi, pour deux se trouble ; Et celui pert le jeu d'attente Qui ne sait faire son point double. 7'^ L'Amant Le conseil que vous nie donnez Se peut uiieux dire qu'exploitier ; De non croire me pardonnez. Car j'ai cœur tel et si entier Qu'il ne se pourroit affectier A chose où loyauté n'accorde. D'autre conseil je n'ai mestier Fors pitié et miséricorde. La Dame Sage est qui folie encommence, Quant départir s'en sait et veut. Mais il a faute de science Qui la veut conduire et ne peut. Qui par conseil ne se desmeut Desespoir le met en sa suite Et tout le bien qu'il en requeut Est de mourir en la poursuite. L'Amant Je poursuivrai tant que pourrai Et que vie me durera. Et lorsqu'en loyauté mourrai Celle mort ne me grèvera. Quant vostre durté me fera Mourir loyal et douloureux Encore moins grief me sera Que de vivre faux amoureux. - 73f — La J^ami: De rien a moi ne vous prenez, Je ne vous suis aspre ne dure, Et n'est droit que vous me tenez^ Envers vous ne douce ne sure. Qui se quiert le mal si l'endure^ Autre confort donner ne say, Ne de l'apprendre n'ai-je cure. Qui en veut en fasse Tessay, L'Amant Une fois le faut essayer A tous les bons en leur endroit. Et le devoir d'amour payer Qui franc cœur a, prisé et droit. Car franc vouloir maintient et croit Que c'est durté et mesprison, Tenir un haut cœur si estroit Qu'il n'ait qu'un seul corps pour prison. La Dame J'en sais tant de cas merveilleux Qu'il me doit assez souvenir Que l'entrer en est périlleux,, Et encor plus le revenir. A tard en peut bien advenir ; Pour ce, n'ai vouloir de chercher Un mal plaisir au mieux venir. Dont l'essai peut couster si cher. — 74 — L'Amant Vous n'avez cause de doubler Ne soupeçon qui vous esmeuve, A m'eslongner ne rebouter : Car vostre bonté voit et treuve Que j'ai fait l'essai et l'espreuve Par quoi ma loyauté appert. La longue attente et forte espreuve Ne se peut celler, il y pert« La Dame Il se peut loyal appeller Et ce nom lui duit et affiert Qui sait desservir et celler, Et garder le bien, s'il acquiert. Qui encor poursuit et requiert N'a pas loyauté esprouvée : Car tel pourchasse grâce et quiert Qui la pert puisqu'il Ta trouvée. L'Amant Se ma loyauté s'esvertue D'aimer ce qui ne m'aime mie, Et tenir cher ce qui me tue, El' m'est amoureuse ennemie. Quant pitié, qui est endormie, Mettroit en mes maux fin et terme^ Ce gracieux confort d'amie Feroit ma loyauté plus ferme. ^ 75 — Là Dame Un douloureux pense tousdis Des plus joyeux le droit revers, Et le penser des maladis Est entre les sains tout divers. Assez est-il de cœurs travers Qu'avoit fait bientost empirer, Et loyauté mettre à l'envers, Dont ils souloient tant soupirer. L'Amant De tous soit celui déguerpis, D'honneur desgarni et deffait, Qui descongnoist et tourne en pis Le don de grâce et le bienfait De sa Dame qui l'a reffait, Et ramené de mort à vie. Qui se souille de tel meffait A plus d'une mort desservie. La Dame Sur tel meffait n'a court ne juge A qui l'on puisse recourir. L'un les maudit, l'autre les juge. Mais je n en ai vu nul mourir. On leur laisse leurs cours courir. Et commencer pis derechief, Et tristes Dames encourir D'autrui coulpe, peine et meschief. — 76 — L'Amant Combien qu'on n'arde ne ne pende Celui qui en tel crime enchiet, Je suis certain^ quoiqu'il attende, Qu'à la fin il lui en meschiet^ Et qu'honneur et bien lui dechiet. Car fausseté est si maudite Que jamais haut honneur ne chiet Dessus celui où elle habite. La Dame De cela n'ont mie grant paeur Ceux qui dient et qui maintiennent Que loyauté n'est pas eur A ceux qui longuement la tiennent. Leurs cœurs s'en vont et puis reviennent Car ils les ont bien réclamés^^ Et si bien appris qu'ils retiennent A changer dès qu'ils sont aimés. L'Amant Quant on a son cœur bien assis En bonne et loyale partie, On doit estre entier et rassis A toujours mais sans départie. Si tost qu'amour est impartie Tout le haut plaisir en est hors. Si ne sera pas moi partie Tant que l'âme me bâte au corps. — 77 — La Dame D'aimer bien ce qu'aimer devez Ne pourriez-vous en ce mesprendre ? Mais sous cuider vous décevez Par legierement entreprendre. Vous mesme vous pouvez reprendre Et avoir à raison recours, Plutost qu'en fol plaisir attendre Un très desespéré secours. L'Amaxt Raison, avis, conseil et sens Sont sous l'arrest d'amour scellés A tel arrest je me consens^ Car point ne se sont rebellés ; Ils sont parmi désir meslés Et si fort enlacés, hélas ! Que ja n'en seront desmeslés Se pitié n'en brise les las. La Dame Qui n'a à soi nulle amitié, De toute amour est deffîez ; Et se de vous n'avez pitié D'autrui pitié ne vous fiez. Mais sovez tout certifiez Que je suis telle que je fus. D'avoir mieux ne vous affiez Et prenez en gré le reffus. — 78 — L'Amant J'ai mon espérance fermée Qu'en tel Dame ne peut faillir Pitié, mais elle est enfermée Et laisse dangier m'assaillir. Et s'el' voit ma vertu faillir Pour bien aimer, el' s'en sauldra Hors sa demeure, et tard saillir. Et mon bien souffrir me vaudra. La Dame Ostez-vous hors de ce propos, Car tant plus vous vous y tiendrez Moins vous aurez joie et repos Et jamais à bout n'en viendrez. Quant à espoir vous attendrez, Vous en trouverez abestis, Et en la fin vous apprendrez Qu'espérance paist les chetifs. L'Amant Vous direz ce que vous voudrez, Et du pouvoir avez assez ! Mais ja espoir ne m'en touldrez, Par qui j'ai tant de maux passez. Car quant nature a enchâssez En vous des biens à tel effors El' ne les a pas amassez Pour en mettre pitié dehors. — 79 — La Dame Pitié doit estre raisonnable, Et à nul desavantageuse, Au besongneux très prouffitable, Et aux piteux non dommageuse. Se Dame est à autrui piteuse Pour estre à soi mesme cruelle, Sa pitié devient despiteuse Et son amour haine mortelle L'Amant Conforter les desconfortés N'est pas cruauté, mais est loz. Mais vous qui si dur cœur portez En si beau corps, se dire l'oz, Gaignez le blasme et le desloz De cruauté qui mal y siet : Se pitié, qui départ les loz, En vostre haut cœur ne s'assiet. La Dame Qui me dit que je suis aimée Se bien croire je l'en vouloye Me doit-il tenir pour blasmée S'a son vouloir je ne foloye ? Se de tels confors me mesloye, Ceseroit pitié, sans manière : Et depuis se je m'en douloye C'en seroit la soulde derniereo ^ 80 — L'Amant Ha ! cœur plus dur que le noir rriarl)re, En qui uierci ne peut entrer, Plus fort à ployer qu'un gros arbre, Que vous vaut tel rigueur montrer ? Vous plaist-il mieux me voir oultrer Mort devant vous pour vostre esbat. Que pour un confort demonstrer Respirer la mort qui m'abat ? La Dame De vos maux guérir vous pourrez, Car des miens ne vous requerray, Ne pour mon plaisir ne mourrez. Ne pour vous guérir ne guerray. Mon cœur pour autres ne cherray, Crient, pleurent, rient ou chantent. Mais, se je puis, je pourverray Que vous ne autres ne s'en vantent. L'Amant Je ne suis mie bon chanteur, Aussi me duit mieux le pleurer. Mais je ne fus oncques vanteur, J'aime plus chier coi demeurer. Nul ne se doit énamourer S'il n'a cœur de celler Temprise, Car vanteur n'est à honnorer Puisque sa langue le (Jesprise, - 81 — La Dame Maie Bouche tient bien grant court, Chacun a mesdire estudie. Faux amoureux, au temps qui court, Servent tous de goUiardie. Le plus secret veut bien qu'on die Qu'il est de quelqu'une mescru. Et pour rien qu'homme à Dame die, 11 ne doit plus en estre cru. L'Amant D'uns et d'autres est et sera, La terre n'est pas toute unie. Des bons le bien se montrera, Et des mauvais la vilennie. Est-ce droit, s'aucuns ont honnie Leur langue où mesdit a hantée Que refîus en excommunie Les bons avecques leur bonté ? La Dame Quant meschants meschant parler eussent. Ce meschief seroit pardonnez. Mais tous ceux qui bien faire dussent, Et que noblesse a ordonnez D'estre bien conditionnez, Sont les plus avant en la fange, Et ont leurs cœurs habandonnez A courte foi et longue langue. — 82 — L'Amant Or congnois-je bien or endroit Que pour bien faire on est honnis, Puisque pitié, justice et droit Sont de cœur de Dame bannis. Faut-il donc faire tous unis Les humbles servans et les faux, Et que les bons soient punis Pour les péchés des desloyaux ? La Dame Je n'ai le pouvoir de grever Ne de punir autre ne vous. Mais pour les mauvais eschever Il se fait bon garder de tous. Faux Semblant fait l'humble et le doux Pour prendre Dames, en aguet : Et pour ce, chacune de nous Y doit bien l'escoute et le guet. L'Amant Puisque de grâce un tout seul mot De vostre rigoureux cœur n'ist, J'appelle devant Dieu, qui m'ot, De la durté qui me honnist ! Et me plain qu'il ne parfournist Pitié qu'en vous il oublia ; Ou que ma vie ne finist, Qui si tost mis en oublia... — 83 — La Dame Mon cœur et moi rien ne vous feismes Oncques de quoi plaindre doyez. Rien ne vous mit là fors vous-mesmes, De vous mesmes juge soyez. Une fois pour toutes, croyez Que vous demeurez esconduit. De tant redire m'ennoyez^ Car je vous en ai assez dit. » L'Auteur Adonc, le dolent se leva Et part de la feste pleurant, A peu que son cœur ne creva, Com* à homme qui va mourant. Et dit : Mort, viens à moi courant, Ains que mon sens se descongnoisse. Et m'abrège le demeurant De ma vie plaine d'angoisse !... Depuis je ne sus qu'il devint Ne quel part il se transporta. Mais à sa Dame n'en souvint Qui aux Dames se déporta. Et depuis, on me rapporta Qu'il avoit ses cheveux descoux, Et que tant se desconforta Qu'il en estoit mort de courroux. — 84 — Si vous prie, amoureux^ fuyez Ces vanteurs et ces mcsdisans, Et comme infâmes les huyez, Car ils sont à vos faiz nuisans ; Pour non les faire voir disans, Refïus a ses chasteaux bastis. Car ils ont trop mis, puis dix ans, Le pays d'amour à pastis. Et vous, Dames et Damoiselles, En qui honneur naist et s'assemble, Ne soyez mie si cruelles Chacunes et toutes ensemble. Que ja nulle de vous ressemble Celle que m'oyez nommer ci, Qu'on peut appeller, ce me semble, La Belle Dame sans Merci. APPENDICE Requeste baillée aux Dames contre Maistre Alain Sopplienl humblement vos loyaux serviteurs les attendans de voslre très douce grâce, et pour- suivans la queste da don d'amoureuse merci. Que comme ils ayent donné leur cœur à penser, leur corps à travailler, leur vouloir à désirer, leurs bouches à requérir, leur temps à pourchas- ser le riche don de pitié et de grâce, que Dangier, Refius et Crainte ont embusché et retrait en la gaste forest de Longue Attente ; et ne leur soit demeuré compagnie ne conduite, qui les ait laissés en la poursuite, fors seulement bon Es- poir, qui encore demeure souvent derrière lassé et travaillé du long chemin, et de la très ennuyeuse queste. Et que en un pays qui se nomme Dure Response, ont esté plusieurs fois destroussés de joie^ et desers de liesse, par les brigans et soudoyers de Reffus. Et néanmoins entretien- nent toujours leur queste pour y mettre la vie — 88 — et le cœur qui leur est demeuré ; mais que Es- poir ne les laisse au besoin. Et encore auroient attente de voslrc secours^ et que Bel Accueil et Doux Attrait les remeissent sus. Se ne fut qu'il est venu à leur congnoissance, que aucuns ont escrit en vers rimes certaines nouvelles, où ils n'o.it guère pensé. Et peut-être que envie^ rebu- tement d'amour, ou fausseté de cœur, qui les a fait demeurer recreuz en chemin, et laisser la queste qu'ils avoient encommencée avec nous, les fait ainsi parler et escrire. Et tant ont fait, comme on dit, pour destourner aux autres la joie à quoi ils ont failli, que leurs escrits sont venus en vos mains ; et pour l'attrait d'aucunes parolles douces qui sont dedans, vous ont amusé à lire leur livre, que on appelle La Belle Dame sans Merci. Auquel sous un langage affaité sont enclos les commencements et ouvertures de mettre rigueur en la court amoureuse, et rompre la queste des humbles servans, et à vous toUir rheureux nom de pitié, qui est le parement et la richesse de vos autres vertus. Et en adviendra dommage et eslongnement aux humbles servans, et amendrissement de vostre pouvoir, se par vous n'y est pourvu. Qu'il vous plaise de vostre — 89 — grâce destourner vos yeux de lire si tres-dérai- sonnables escritures, et n'y donner foi ne au- dience : mais les faire rompre et casser par tout ou trouver se pourront, et des faiseurs ordonner telle punition que ce soit exemple aux autres, et que vos humbles servans puissent leur queste parfaire à vostre honneur et à leur joie, et mon- trer par œuvre que en vous a merci et pitié. Et ils priront Amour, qui vous doint toujours tant de liesse, que aux autres en puissez départir. Lettres envoyées par les Dames à Maistre Alain Honnoré frère, nous nous recommandons à vous, et vous faisons savoir, que naguère par aucuns a esté baillée aux Dames certaine re- queste, qui grandement touche votre deshon- neur, et le desavancement du très gracieux loz et bonne grâce que vous avez toujours acquis vers elles. Et pour ce que nous vous cuidons tel que bien vous saurez excuser et deffendre de ceste charge, quant en serez averti, nous vous envoyons le double, espérans que vous mettrez peine à vous jeter hors de ce blasme, à vostre — 90 ~ honneur et esjouissement de ceux qui, plus voulentiers, verront vostre loz croisire que amaindrir. Et comme escrit vous a esté par autres lettres de vos amis, journée est assignée au premier jour d'Avril, à vous et à vos parties adverses. Auquel jour vous pensons voir, se vous n'estes mort ou pris, dont Dieu vous gard ! laquelle chose vous doubterez moins que de de- meurer en ceste charge. Honnoré frère, Nostre Seigneur vous doint autant de joie, comme pour nous voudrions, et brief retourner. Car se vous estes par deçà, tel parle contre vous qui se taira. Escrit à Yssoldun, le dernier jour de janvier. Katherine, Marie et Jehanne. Response faite par Maistre Alain sur les Lettres que les Dames lui ont escrites Mes Dames et mes Damoiselles, Se Dieu vous doint joie prochaine, Escoutez les dures nouvelles Quej'ouy le jour de l'estraine ; Et entendez ce qui me maine, Car je n'ai fors à vous recours, Et me donnez par grâce plaine Conseil, confort, aide et secours. Ce jour m'advînt en sommeillant, Attendant le soleil levant, Moitié dormant, moitié veillant^ Environ l'aube ou peu avant, Qu'Amour apparut au devant De mon lit à l'arc tout tendu, Et me dit : « Desloyal servant Ton loyer te sera rendu. — 02 — Je t'ai longlenips tenu des miens Pour aucuns bien qu'en toi avoyes, Et te gardoye de graiis biens Trop phis que tu ne desservoyes. Et quant ta loyauté dévoyés Vers moi garder en tous endrois. Tu fais, et escris, et envoyés Nouveaux livres contre mes drois ! Es-tu fol, hors du sens, ou ivre, Ou veux contre moi guerre prendre, Qui as fait le malheureux livre Dont chacun te devroit reprendre, Pour enseigner et pour apprendre Les Dames à jeter au loin Pitié la débonnaire et tendre De qui tout le monde a besoin ? Se tu as ta melencolie Prise de non aimer jamais Doivent acheter ta folie Les autres qui n'en peuvent mais ? Laisse faire autrui, et te tais. Que de dueil ait le cœur noirci Qui ja croira comme tu fais Qu'oncques Dame fut sans merci. — 93 — Tu mourras de ce péché quitte. Et se briefment ne t'en desdis Prescher te ferai hérétique Et brusler ton livre et tes dits ; En la loi d'amour sont maudits, Et chacun m'en fait les clamours Les lire à tous est interdits De par l'inquisiteur d'amours. Tu veux mon pouvoir abolir, Et qu'honneur et bonté s efface, Quant tu quiers des Dames tollir Pitié, merci, douceur et grâce. Guides tu doncques que Dieu fasse Entre les hommes sur la terre Si beau corps, et si douce face, Pour leur porter rigueur et guerre ? Nenny, non, il n'y pensa oncques. Car jamais faites ne les eust Plus plaisans que choses quelconques Que sur terre faire l'en pust, S'il ne veistbien et de vrai sust Qu'elles dévoient le vert porter, Qui par droit les hommes deust Resjouir et reconforter. — Ô4 - Ne scroit-ce pas grant dommage, Que Dieu, qui soutient homme en vie, Eust faite si parfaite image Par droite excellence assouvie, Que la pensée en fust ravie Des hommes par force déplaire. Se Dieu leur portoit telle envie Que femme fust leur adversaire ? Guides-tu faire basiliques Qui occient les gens des yeux, Ces doux visages angéliques Qui semblent estre faits es cieux ? Dieu ne les a pas formé tieulx Pour desdaigner et non chaloir, Mais pour croistre de bien en mieux Ceux qui ont désir de valoir. Douceur, courtoisie, amitié Sont les vertus de noble femme, Et le droit logis de pitié Est au cœur d'une belle Dame. S'il falloit pour ton livre infâme Pitié d'entre Dames bannir. Autant vaudroit qu'il ne fustame Et que le monde dust finir. — 95 — Puisque nature s'entremit D'entailler si disrne fiofure. Il est à croire qu'elle y mit De ses biens à comble mesure. Dangier y est sous couverture, Mais nature la très bénigne, Pour adoucir celle poincture, Y mit pitié par médecine. Pour garder honneur et chierté Raison y mit honte et dangier, Et voulut desdain et fierté Du tout des Dames estransrier. Mais pitié y peut chalengier Tout son droit, car quand el' voudroit, Elle feroit bonté changier. Puisque nully mieux n'en vaudroit Tu veux, par ton outrecuidance, Et les faux vers que tu as faits Tollir aux Dames leur puissance. Toutes vertus et tous biens-faits : Quant ainsi leur pitié deffails, Par qui maint loyal cœur s'amende, Si vueil chastier tes meffaits. Ou que tu m'en gaiges Tamende. » — 96 — Quant jeu ces parolles ouy, Et je vis la flesche en la corde, Tout le sang au cœur me fouy, One n'eu tel paour dont me recorde Si dis : « pour Dieu ! miséricorde ! Escoutez-moi excuser, sire... » Il me respondit : a Je l'accorde. Or dis ce que tu voudras dire ». (( Ha f sire, ne me mescroyez. Ne les Dames semblablement, Si vous ne lisez et voyez Le livre tout premièrement. Je suis aux Dames ligement. Car ce peu qu'oncques j'en de bien, D'honneur et de bon sentement, Vient d'elles et d'elles le tien. Devant que faire ceste faute Mon cœur choisiroit qu'il mourroit, La folie seroit si haute Que ja nul ne le pardonroit. Bien est vil celui qui voudroit A l'honneur des Dames mal faire, Sans lesquelles nul ne pourroit Jamais bien dire ne bien faire. — 97 — Par elles, et pour elles, sommes, C'est la source de nostre joye, C'est l'adresse des nobles hommes, C'est d'honneur la droite montjoye ; C'est ce qui les bons cœurs resjoye, C'est le chief de mondains plaisirs, C'est ce qui d'espoir nous pourvoye, C'est le comble de nos désirs. Leur serviteur vueil demeurer, Et en leur service mourrai ; Et ne les peux trop honnorer Ne autrement ja ne voudrai. Et tant qu'en vie demeurrai, A garder l'honneur qui leur touche Emploierai où je pourrai Cœur, corps, sens, langue, plume et bouche. Pitié en cœur de Dame siet Ainsi qu'en l'or le diamant. Mais sa vertu pas ne s'assiet Toujours au plaisir de l'amant. Ain s faut deffermer un fermant, Dont crainte tient pitié enclose^. Et en ce fermoir deffermant Souffrir sa douleur une pose. — 98 — Pitié se tient close et couverte, Et ne veut force ne contraintes, Ne ja sa porte n'est ouverte, Fors par soupirs et longues plaintes, Attendre faut des heures maintes. Mais l'attente bien se recouvre : Car toutes douleurs sont estaintes Aussitost que la porte s'ouvre. S'el ne gardoit sa seigneurie, Chacun lui seroit ennuyeux Et sa bonté seroit perie, Car elle auroittrop d'ennuyeux. Pour ce^ son plaisir gracieux N^ouvre pas à toutes requestes, Non plus qu'un joyau précieux Qui n'est montré qu'aux grandes fastes. Sej'osoye dire ou songier Qu'oncques Dame fut despiteuse, Je seroie faux mensongier, Et ma paroUe injurieuse, Jamais de Dame gracieuse N'ait-il ne merci ne respit, Qui dit de voix presumptueuse Qu'en Dame est dangier ne despit* — 99 — Comme la rose tourne en lermes Au fourneau sa force et valeur, Ainsi rend pitié aux enfermes, Par feu d'amoureuse chaleur, Pleurs qui guérissent la douleur Par leur vertu puissant et digne. Mais quant le dangier n'est pas leur Plus en prisent la médecine. Mon livre qui peut vaut et monte, A nulle fin autre ne tent, Sinon à recorder le compte D'un triste amoureux mal content Qui prie et plaint que trop attent, Et comment reffus le reboute. Et qui autre chose y entend Il y voit trop, ou n'y voit goutte. Quant un amaut est si estraint Comme en resverîe mortelle. Que force d'amour le contraint D'appeler sa Dame cruelle, Doit on penser qu'elle soit telle ? Nenny. Car le grief mal d'aimer Y met fièvre continuelle Qui fait sembler le doux amer. 4 — 100 — Puisque son mal lui a fait dire, Et après lui pour temps passer J'ai voulu ses plaintes escrire Sans un seul mot en trespasser, S'en doit tout le monde amasser Contre moi à tort et en vain, Pour le chétif livre casser Dont je ne suis que l'escrivain ? S'aucuns me veulent accuser D'avoir ou failli, ou mespris, Devers vous m'en vueil excuser Que j'ai pieça pour juge pris. Et combien que j'ay peu apris, S'ils en ont dit rien ou escrit Pourquoi je puisse eslre repris, Je leur respondrai par escrit. » Quant Amour eut ouy mon cas Et vit qu'à bonne fin tendi, Il remit sa flesche au carcas, Et l'arc amoureux descendi. Et tel responce me rendi : (( Puisqu'à ma Court tu te reclames, Je suis content, et tant t'en di Que je remets la cause aux Dames. » — \0{ — Lors m'esveillai subit et court, Et puis entour moi rien ne vy. Pour ce me rens à vostre Court, Mes Dames, et la foi pleny D'obéir à droit sans ennuv Ainsi qu'Amour Ta commandé. Et se je n'ai mal desservy Ayez-moi pour recommandé. Vostre humble serviteur Alain Que beauté print pieça à l'ain Du trait d'iins très doux rians veux, Dont languit en attendant mieux. Achevé d* imprimer par LÉON BARNÉOUD & C'o Imprimerie par i sienne à LA VAL le 3o Décembre i9oo La B-LblÀ.othê.qa(i Université d'Ottawa Echéance The. llbn Uni vers ity o Date Du \n l 6 20» tlOT J 0 OCT 1 3 200? / lll II 11.111 a390 6 1 b CE PQ 1557 • B3C5 1901 '•-'^^- COO CH ART 1ER» AL BELLE DAME ACC# 1438735