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M E MOI R E S
DE LITTERATURE,
TIREZ DES REGISTRES
DE L'ACADEMIE ROYALE
DES INSCRIPTIONS
ET BELLES LETTRES,
Depuis l'année M. dccxxxiv. jufques df* compris l'année M. DCGXXXVIt*
TOME TREIZIEME^
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE ROYALE^
M. D C C X L.
fi V ... / 7 qt>
GM - ,^^^
TABLE
POUR
LES MEMOIRES.
R
TOME TREIZIEME.
ECHERCHES fur la vie & fur les ouvrages de Plnlijle, Par M. l'Abbé SE vin. Page i
Recherches fur la vie & fur les ouvrages de Jérôme de Cardie. Par M. l'Abbé SE vin. 20
Recherches fur rHtflorien Timagénes, Par M.
BONAMY. 3J
Recherches fur la vie i^ fur les ouvrages d' Athénodore, Par M. l'Abbé SE vin. 50
Seconde Di fer talion fur Titus Lahicnus, Par M.
DE ChAMBORT. 62
Recherches fur Mecénas, Par M. l'Abbé Souchay. 8 r
Troif.éme Difcrtation fur l'origine & les progrès de l'Elc- quence dans la Grèce. Par M . H A R D i o N. 9-7
Qiiatriéme Difer talion fur l'origine & les progrès de l'Elo- quence dans la Grèce. Par M . H A R D i o N. 117
Cinquième Difertaiion fur l'origine & les progrès de ht Rhétorique dans la Grèce. Par M. Hardion. 13J Mcm. Tome XII L * i;
TABLE.
Sméme Dijfèrtatwn fur l'origine & les progrès de la Rhé- torique dans la Grèce. Par M. Hardi ON. 153
Recherches fur les ouvrages d'Ifocrate que nous n'avons fins. Par M. l'Abbé Vatry. 162
Suite des Remarques fur le Dialogue de Plut arque touchant laMufique. Par M. BuRETTE. 173
Portrait du Philofophe , tiré du Tlieétete de Platon. Par M. l'Abbé S ALLIER. 317
Recherches fur les Combats & fur les Prix propofei aux Poètes & aux gens de Lettres, parmi les Grecs & les Romains. Par M. l'Abbé du Resnel. 331
Vif cour s fur l'imitation des mœurs dans la Poëfie. Par M. Racine. 34.8
Des rapports que les Belles - Lettres ir les Sciences ont entr elles. Par M. DE la Nauze. 372
De l'abus qu'on fait quelquefois d'une prétendue clarté de flUe , en traitant les matières de Littérature ou de Science. Par M. de la Nauze. 384
Difcours fur les Signaux qu'on donnoit par le tnoyeti du Feu. Par M. l'Abbé Sallier. 400
Suite des Dijfertations fur quelques Camps connus en France fous le nom de Camps de César. Quatrième Partie. Par M. l'Abbé DE Fonte NU. 410
Suite des Difèrtations fur quelques Camps connus en France fo'is le nom de Camps de César. Cinquième Partie. Par M. l'Abbé de Fonte nu. 420
Difcours fur les Monumer,:s antiques : Sur ceux de la
TABLE.
Ville de Paris, ir fur une Jnfcnption trouvée mi Bois de Vinceunes, qui prouve q-^e du temps de l'EîJipereur Marc-Auréle, il y avoit à Paris, de mêtne qu'à Rome, un Collège du Dieu Silvain. Par le R. R
Dom Bernard de Montfaucon. 429
Kclaircijfjetnent fur la durée de l'empire de Prohus, Car us, Carinus drNumérien, à l'occafion de quelques Aie daïlle s de Probus. Par M. le Baron DE la Bastie. 43-7
Les modes & les ufages du fécle de Théo do fe le Grand & d' Arcadius fin fils , avec quelques réflexions fur le moyen & le bas Age. Par le R. P. Dom Bernard DE Montfaucon. 4-7^
Differtation critique fur l'époque de la Ponâuation Hébraï- que de la Mafiore , telle qu'elle efi aujourd'huy, dont l' Auteur jufiqu'icy viconnu, efi défiigné par un Manufcrh de la Bibliothèque du Roy. Par M.
FouRMONT TAîné. * 401
"Differtation fur les Annales Chinoifes , ou ton examine leur époque , & la croyance qu'elles méritent. Par
M. Fou RM ONT l'Aîné. 507
Mémoire concernant la Vie de Jean de Venette, avec la Notice de l'Hifioire en vers des Trois Maries, dont il efi Auteur. Par M. de la Curne. 520
Mémoire concernant les ouvrages de Froifiart, Par M. DE LA Curne. 534
Jugement de l'Hifioire de Froifiart. Par M.
delaCurne. ^^<y
Olfervations fur un Recueil manufcrit de Poëfies de Charles d'Oiléans. Par M. l'Abbé Sallier. 580
§ T A B L E.
Recherches fur la vie & lei ouvrages de Jean le Maire. Par M. i'Ahbé Sall»I£R( 593
Mémoire fur la vie & les ouvrages de Raoïd de Prefles, Par M. Lancelot. 607
Suite du Mémoire fur la vie è^ les ouvrages de Raoul de Prejles. Par A I . L A N c E L o T. 617
Mémoire fur le mariage de Charles VIII. avec Amie de Bretagne. Par M. Lancelot. 6(i(>
Mémoire fur l'attentat commis -par une partie des Cheva- liers de Malte , contre le Grand- Maître de la Cafiére. Par M. Secousse. 681
MEAÎOIRES
MEMOIRES
D E
LITTERATURE,
Tir 6'^ des Regiflres de V Académie Royale des Inscriptions df Belles-Lettres.
RECHERCHES
SUR LA VIE ET SUR LES OUVRAGES
DE P H I L I ST E,
Par M. TAbbé Sévin.
ES Anciens, fj l'on en croit Suidas, ont eflé 23. Juillet
partagez fur la patrie de Philifte. Philifle, dit-if, ^V^"^-
fuivant \ts uns, efloit de Naucratis, & de Syra- f"'''^ '"" ^' ciifè, ielon les autres. Le dernier de ces ienti-
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ments eft le feu! véritable. Le témoignage de Ck.dcOrat. Cjccron & celuy deDenys d'Halicarnafîè, doivent naturel- ^'^b%rHanc. Mem.Jome XIIL .A tom.i.fa^.iy.
^ MEMOIRES
lement enlever tous les futîrages ; ils avoient lû les ouvrages de Phiiifte avec attention , les avoient examinez en Critiques habiles, & certainement ils y auront découvert les preuves qui conftatoient le fait dont il efl: queftion. Oppolera-t-on à des autoritez fi rerpe(51:ables , le texte d'un Grammairien, «ui, fur le chapitre de Philirte, eft tombé dans une infinité de méprifes! Tantôt il le nomme Philifque, tantôt il luy attribue liQs ouvrages qui n'ont jamais eflé de fà façon. De tant d'inad- vertances , je ne me propofè de relever que celles qui ont «ne liai/on plus intime avec mon fujet. Suidas prétend que le père de Philifte s'appelloit Archondas ; Archomenidès efl le Fauf.p.^jS. nom que luy donne Paufanias. L'un dçs paflàges eft fîirement altéré, mais il fèroit difficile, faute de monuments, de décider lequel des deux a fouffert de la négligence des Copiftes. A la vérité, la chofè importe peu; il fèroit fans doute plus inté- refîant de fçavoir au jufle en quel temps Philifle efl venu au monde; on fe trouveroit par-là plus en état de flatuer fur certains articles qui regardent l'hifloire de fa vie; il n'efl pas néantmoins impoffible de déterminer, à peu de chofè près, l'époque de la naifl'ance de cet Hiflorien. Lorfque Denys, la tJ'oifiéme année de la quatre-vingt-treizième Olympiade, ofà foûlever le peuple de Syracufè contre ^ts propres Généraux , Philifle offrit de payer l'amende à laquelle \ts Magiflrats' avoient condamné ce harangueur fèditieux ; l'âge de Philifle l'autoriioit donc , & à parler dans les afîèmbiées publiques, & à difpofèr de Ion patrimoine en maître abfolu. Suppofôns qu'il eût alors vingt- cinq ans , & certes il ne pou voit guéres en avoir moins, il s'enfuivra que fa naiffance doit fè rapporter à la féconde année de la quatre- vingt -fèptiéme Olympiade. Diodore de Sicile, fur les textes duquel ce raifonnement efl fondé, affûre que Philifle poffédoit des biens très-confidéra- blés. Archomenidès , de qui il les tenoit , eut un foin tout particulier de fon éducation. Les Mufès fèmbloient , depuis quelque temps, avoir établi dans Athènes le fiége de leur empire; la jeunefîè, curieu^ de fè former fous d'excellents maîtres , y accouroit de toutes parts. Philifle y vint comme
DE LITTERATURE. 3
les autres, & tourna its études du côté de la Rhétorique. A Syracuic, ainli que dans plulieuis villes de la Grèce, le pou- \oii louverain eltoit entre les nuins du peuple; & le peuple, fuicepiibie des iinpreflions qu'il plaiioit aux Orateurs de luy donner, k repoloit entièrement fur eux de la confervation de (à liberté. £n un mot , ils eltoient à la tête des affaires , & i éloquence conduifoit par des routes prefqu'infaillibles , aux places les plus importantes. Philifle, qui avoit de l'ambition, réfolut de cultiver (oigneufèment un art à la fîiveur duquel il fê flatoit de gouverner un jour la patrie; il s'attacha donc à Ilocrate , le plus célèbre des Rhéteurs qui vêcuffent alors. Quoyque Cicéron ne s'explique pas bien clairement là-defî'us, les paroles néantmoins examinées avec attention , ne içau- roient recevoir un autre fens, les voici: £ae tibi exortus tji Cicer.deChat, Ifocrates, magïfler ifîorum omnium, cujus è ludo tanquam ex equo V^ë-S^^- Trojano innumen Principes exierunt; fed eorum partim in pompa, p irt'im in ncie illufîres ejfe voliienmt. Itaque, & il H Theopompus, Ephorus , Philiftus, h ancrâtes, multique alii vaturis differunt, vohtntate auîem ftmiles [tint inîcrfefe. 11 eli: vifible que l'Auteur veut ici faire l'énumération dts difciples d'iibcrate les plus diflinguez; Théo pompe, E'phore & Naucratès eltoient con- flamment de ce nombre A quoy bon leur joindre Philifte, fi les uns & les autres avoient eu des maîtres différents! Il eft aflez probable que Denys d'Halicarnafiè, ainfi que Cicéron , Dyon. Rnlic, les regardoit tous comme fortis de la même Ecole, puifqu'au tom.z.p.i^S. jug ment de ce Rhéteur, Théopompe, E'phore & Philifte seiloient principalement appliquez à imiter la manière d'é^ crired'Ifocrate. Je ne dois pas diffimuler toutesfois, que ce fèntiment fouffre quelques difficultez: fait inconteftable, c'eft que la naiOance d'Ilocrate concourt avec la première année de la quatre- vingt -fixiéme Olympiade ; or celle de Philifte ne luy eft poftèrieure que de fept ans , nous l'avons établi fur àcs fondements qui paroiftènt aftéz folides. Lors donc que cet Hiftorien vint à Athènes, Ifocrate eftoit fort jeune, & à en juger par le cours ordinaire dts choies, il n'eft guéres vray- iêmbiable qu'il fe fût alors érigé en maître de Rhétorique;
Aij
4 MEMOIRES
cepencîant, toutes réflexions faites, il n'y a rien là qui ne fok dans ks régies de la poffibilité, Sl i'Hifloire fournit quelques exemples de perfonnes dont les progrès ont eflé infniiment rapides. Ne vaut-ii pas mieux, après tout, avoir recours à cette folution , que d'accufer Cicéron & Denys d'Halicarnaflë de n'avoir pas fçû le garantir de l'erreur. J'ay déjà obfêrvé que ces deux Ecrivains a voient iû exadement ies ouvrages de Philifte ; ajoutez à cela que l'on coniervoit alors cians les Bibliothèques, pkifieurs monuments , à l'aide defquels il leur eftoit facile de démcler la vérité. Je ne fçais dans quelles fources Suidas a puifë que Philitte avoit encore étudié fous E'vénus de Paros ; on ne peut nier que cette opinion ne quadre P/<it. Phad.p. parfaitement avec la Chronologie. Platon, qui le cite de temps SocL'v^sjp^ en temps, le fait contemporain de Socrate , à qui mcme il a fiuTecu de quelques années. Mais, objectera- 1- on, E'vénus n'efl: connu que par les Elégies, & on ne voit nulle part que Philiile fe foit jamais aviiè de faire des vers? La réponfe eft aifée, & je la tire de divers endroits de Platon. 11 y parle de ce Parien, comme d'un homn^e qui avoit travaillé fur la Rhétorique, & qui de plus fè vantoit d'enfeigner le chemin de la vertu , & le grand art de gouverner les Etats. Il efloit mal-aifé que Philiile ne le laillât pas féduire par àts promellès qui flatoient fi agréablement fon goût &L fon inclination. De retour à Syracufè, il ne s'occupa que du foin de Ion aggran- difîèment. Dts qualitez éminentes , une pénétration peu commune, beaucoup de valeur &: de fermeté, le menoient comme par la main aux emplois les plus brillants de la Répu- blique; mais dans la crainte de n'y parvenir que lentement, il ne fefit point un fcrupule d'entrer dans les complots que Denys tramoit contre fi patrie. Les Syracufàins, que les mai- heurs d'Agrigente avoient vivement touchez, foupçonnoient leurs Généraux d'avoir livré aux Carthaginois cette ville in- fortunée. Denys ne négligea pas une fi belle occafion tie s'in- fmuer dans l'efprit de k multitude , & de perdre les feules perfonnes qui pûfîènt traverfèr fes projets, ambitieux. De- concert avec Philifte, il hai'angua le Peuple, & cenfura iàns.
DE LITTERATURE. j
ménagement la conduite de ceux aufquels on avoît confié le commandement de l'armée. La hardieflè de cedifcours allarma ies Magiftrats, qui, dans la vue d'en arrtter les iuites perni- cieulès , prononcèrent contre luy une amende confidérable. Philifte prit la parole, & s'engagea de payer ies fommes auf- queiles Denys lêroit condamné. L'afFeétion de la populace & les intrigues de Phiiifte, le rendirent peu de temps après maître abfolu de Syracuiè. Plus ami néantmoins de la tyrannie *
que du Tyran, félon la remarque de Cornélius -Népos, il Com. Nep. in paroît que l'intérêt feul fut le motif des liai/ons de Philifle ^^^'P'^s-^s- avec Denys. Il eft vray que les délordres qui regnoient alors dans les Démocraties, n'edoient guéres propres à in/pirer l'amour du bien public ; on y perfécutoit fouvent la vertu & ia probité, le mérite eftoit toujours fu/peél, & la faveur du Peuple, quoyquepaflàgére, ne s'acquéroit que par des flate- ries balles & honteufes. Ces réflexions auroient ébranlé un homme moins pervers que ne l'efloit Philifle ; fes confèiis & fa bravoure contribuèrent beaucoup à faire réufhr les defîëîns de Denys. Le commencement de fon règne fut très-agité; & àhs la première année, réduit aux extrémitez les plus fâcheufês, il rèfolut de céder à fa mauvaifè fortune, & d'abandonner Syracufè. Sts amis afîëmblez, il \qs pria de luy fuggérer les moyens qui leur fembleroient \ts moins préjudiciables à fa réputation. Philoxéne fon beau -père, luy con/eîlla de monter fur le meilleur de ks chevaux, & de fè retirer dans quelque ville de l'obèiflànce des Carthaginois. Il ne fied point à un Monarque, repliqtia Philifle, d'ellre redevable de fon {ûvM a fa vîteflë d'un cheval, il faut qu'il fe laifîè arracher du troue par les pieds : tel fut fon avis, fi cependant ce récit de Diudore, ou de Timée plutôt, mérite ici quelque croyance. Dhd.p.2^0, En effet, Pkitarque déclare nettement que Philifle, bien loin piut.tom.i.v. de fe faire honneur de ce difcours, le meiîoit dans la bouche 974- ê^vm autre. Il y a plus, Diodore luy -même l'attribue àMé- Diod.p.yjj,^ gaclcs, partifui zélé de Denys. Philifle fiit un de ceux qui le lêrvit le plus utilement dans \ts guerres qu'il eut à foûtenir & contre les Carthaginois, & contre les villes de Sicile, qui
A \i]
é MEMOIRES^
fiipportoient impatiemment la domination. Sûr de la fidélité de Philifte, le Tyran luy confia le gouvernement de la Cita- delle de SyracLilè, pofle très-important, & de la conlêrvation duquel dépendoit la deftinée de rufurpateur. Cependant tous les Anciens fans exception, nous le reprclèntent comme le Prince du monde le plus foupçonneux; mais dequoy ne vient pas à bout un courtilan adroit, dclié &. toujours prêt à (a- crifier l'honneur & la probité au goût & aux inclinations de fbn maître! Il en eftoit chéri au point, que le J yran eut la complaifance de fermer les yeux fur le commerce Icandaleux que ià mère entretenoit publiquement avec cet Hiftorien. Elle ne devoit plus eltre jeune, & l'amour eut vrayfembla- blement moins de part à la tendreflè de Philifte, que le défir de s'acquérir une nouvelle proteélion auprès de Den) s. Il me fbuvient d'avoir lu quelque part dans Plutarque, que la mère }uy ayant un jour demandé la permiffion de fe marier, il éluda la propofition par une plailânterie. 11 y a bien de l'ap- parence qu'elle fit cette démarche ridicule à la foUicitalion de fôn amant, & Denys qui craignoîi de le rendre trop puitlant, refufà de le piêter à une prière fi peu convenable. Le mauvais fuccès de ces premières tentatives, ne rallcntit point en Philifle l'envie de s'allier avec la Alaifon régnante. Leptine frère du Tyran, avoit deux filles, charmé que cet Hiftorien voulut bien en époufèr une, il ne balança point à la luy accorder; mais dans la jufle apprèhenfion que Denys ne s'oppofat au mariage, ils le célébrèrent à fbn infçû. Malgré toutes leurs précautions, la nouvelle en vint biejitôt a la Dio^p.^^2. connoiilance du Tyran; jaloux de fon autorité, outré que Piu!,tom.i.i>. ^eux perfonnes de ce rang reffërraffent les liens de leur amitié par dts nœuds fi étroits, il oublia dans un moment & le lang, & les obligations infinies qu'il avoit à l'un & à l'autre. La femme de Leptine fut chargée de fers, Çts filles privées des chofès même néceffaires à la vie, & le beau -père, ainfi que le gendre, envoyez en exil. Diodore qui rapporte cet événement à la dernière année de la quatre- vingt - dix- feptiéme Olympiade , afîure qu'ils fe retirèrent à Thuriura.
DE LITTERATURE. 7
Plutarque dit au contraire que Phiiifte alla s'établir dans îa petite ville d'Adria. Ces lentiments, quoyque très-différents en apparence, peuvent néantmoins fè concilier aifément, Leptine obtint quelque temps après la permifTion de re- tourner à Syracule. À fon départ Philifle prit le parti de chercher un azyle à Adria où il avoit des amis. Que û cette folution ne paroi ffoit pas fuffifànîe, j'adoptcrois la narration de Plutarque préférablement à celle de Diodore, qui n'a pas toujours efté fur (es gardes. Il prétend dans cet endroit -là même, que Leptine & fon gendre recouvrèrent les bonnes grâces du Tyran. Le fait efl vray à l'égard du premier, mais il efl conftant, & par le témoignage de Cornélius Népos, & par celuy de Plutarque, que le fécond ne fut rappelle de fon exil, que fous le règne de Denys le Jeune; & l'autorité du dernier de ces Ecrivains doit eftre d'autant plus relpedée ici , que de fon propre aveu il n'avance rien que d'après Timo- nidès, témoin oculaire des guerres qui défolérent alors la Sicile. Le loifr dont Philifte jouit pendant fon fejour à Adria, procura au public des Ouvrages qui furent reçus avec de grands applaudifîements ; fçavoir, l'Hifloire de Sicile & celle de Denys l'ancien. Les louanges qu'il y prodiguoit au Tyran , ne fléchirent point fa colère, & Philifte vécut éloigné de fa patrie jufqu'à l'avènement de Denys le Jeune à la couronne. Dans les commencements de fon règne , il déféra beaucoup aux confeils de Dion, homme fîige, & nourri dans le fèin de la Philofophie. Admirateur de Platon , il vantoit fouvent à Denys les lumières de cet Athénien , & l'excellence de fa doèlrine. Ses difcours infpirérent à ce Prince une envie ex- trême de voir & d'entendre Platon. Dion fè chargea de l'en- gager à entreprendre le voyage. Il s'embarqua à la follicita- tion de fon ami ; la réception fut des plus magnifiques. Denys luy envoya fon char à la defcente du vaifîèau , &. ordonna un facrifice folemnel , en aèlion de grâces du préfênt que les Dieux luy faifoient ce jour-là. D'abord il fe livra tout entier à l'étude de la figeffe, devint humain, doux & bienfiifmt; enfin, il y eut tout lieu d'efpérer que bientôt les fers des
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% MEMOIRES
Syracii/ains (eroîent brifèz. La plupart des Courtîfâns, aîlar- mez d'un changement qui les réduifoit à la condition de finiples particuliers, au délefpoir que les loix allaient défor- mais bannir la licence & l'impunité, travaillèrent de concert à détourner l'orage qui les menaçoit. Philifle, de retour de fon exil , commença par jetter des fbupçons dans l'efprit de Denys. Il luy repréfenta que PlatoJi efloit abfolument dans les intérêts de Dion fon ami & /on diiciple, &: que ces belles & pompeufès maximes de Philofophie avec lefquelles on tâchoit de le feduire, ne tendoient qu'à luy donner du dégoût pour l'autorité fouveraine. A peine ferez -vous deA cendu volontairement du trône, ajouta- 1- il, que vous y verrez monter les enfants d'Ariflomachc vos frères & \ti neveux de Dion. On fit entendre au Tyran quelques jours après, que Dion entretenoit des intelligences avec les Car- thaginois, & on produiiit des lettres, qui, quoyque faufics, achevèrent de perfuader un Prince qui n'avoit point d'expé- rience. Dion fut obligé de le retiier dans le Péloponnefe, & Platon perdit tout fon crédit par \ts artifices de les envieux. Il met, dans la troifiéme de {^s lettres, Philiftidès à la tête de ceux dont \&s calomnies contribuèrent le plus à luy aliéner i'elprit du Tyran. Je ne ferois pas éloigné de penfer que le nom de Philifiidès a pris ici la place de celuy de Philifte. II efl: toujours repré/ênté comme le plus ardent des ennemis de ce Philofophe; & on lit dans Plutarque, que les Syraculàins, à l'arrivée de Platon , le flatérent que fon éloquence triom- pheroit de la malice de Philifte. Il efl quefiion ici du fécond voyage que fit cet Athénien à la Cour de Denys le Jeune. 11 n'en put rien obtenir. Dion ennuyé de fon exil , & touché à^ malheurs de fâ patrie, repaffa en Sicile la quatrième année de la cent cinquième Olympiade. Jamais entreprifè ne parut plus téméraire; à peine efloit-il accompagné de mille fok^ats, &: il marchoit contre un Prince qui, maître de cinq cens vaifTeaux , avoit encore fous fes ordres cent mille hommes de pied & dix mille de Cavalerie. Dion , à la vérité , efpè- roit beauQoup du mécontentement général à^s peuples. Les r . . habitants
DE LITTERATURE. ^
habitants d'Agi igentc, de Gela & de quelques autres villes, Ce joignirent à luy. f ortiiié de ces fecours, il fe préfenta devant Syracufe; on luy en ouvrit les portes, & ii y fut reçu avec des acclamations & des marques de joye, qui l'animèrent de nouveau à délivrer fês citoyens du joug de la (èrvitude. Dans cette vue, il aflicgea la citadelle & les forts différents que Denys l'ancien avoit fait contlruire. Le Tyran , que àç^ atta- ques vives & fouvent réitérées avoient réduit à l'extrémité, écrivit à Philifle de s'approchei de Syracufe avec la flotte dont il avoit le commandement ; elle efloit compofée de foixante voiles : les Syracufains allèrent à fa rencontre avec un égal nombre de vaifîèaux. Philifle engagea le combat, ia biavoure & fon intrépidité firent d'abord pancher la vidoire de fon côté; la fin ne répondit pas à de i\ heureux commencements, les autres Chefs ne fçurent pas profiter de ces premiers avan- tages; & malgré toute la réfiflance du Générai, les Syracu- f-iins défirent entièrement la fiotte du Tyran. Philifle, dans une conjonélure fi fâcheufe, aima mieux fè donner la mort, que de tomber vif entre les mains de fes citoyens ; il avoit eflé l'auteur en partie, de tous les maux qui les avoient affligez fous le règne des deux Denys. Son attachement à ces Princes i'avoit rendu infiniment odieux ; Sl à quelles indignitez ne devoit-il pas s'attendre de la part des Syracufains, qui le déteftoient avec tant de juflice? Cependant la manière dont Philifle perdit la vie, efl racontée fort diverlcment dans les Kcrits des Anciens; celle que nous venons de rapporter a eflé ' tranfmifè à la poflérité par Ephore, Auteur contemporain, AW;>.^/p, & d'une grande réputation. Malgré des préjugez fi favorables, ^^"^^''^'- "'"-'' je crois qu'il efl beaucoup plus filr de stw tenir au récit de "^ Timonidès. Il avoit fuivi Dion en Sicile, &: les événements les plus confidèrables de cette fameufè expédition s'efloient paflèz fous les yeux de l'Ecrivain dont on vient de parler. Pourroit-on fuis injuilice, le foupçonner de ne s'eftre pas in- formé (ufhfamment d'un fait qui alors nepouvoit eflre ignore du moindre fbldat! Sa relation , à ce que nous apprend Plu- tarque, eftoit adrefîéeau Philofophe Speufjppus. Le vaiflèaii Mm. Tome XIII. . B
,o MEMOIRES
de Pliilifte , fuivant Timonidès , eiknt venu échouer fur îe rivage, les Syracufains laiHrent ce Général, itiy arrachèrent fâcuirafle, le dépouillérentde Tes habits, rexpoférent niid à la vue du public; Se après plufieurs traitements ignominieux, luy coupèrent la tête , &. livrèrent Ton cadavre aux enfants , avec ordre de le traîner à travers les rues de l'Achradine, & de le précipiter dans les Latomies. Le même Timonidès re- marque que Philiile elloit déjà vieux; & lelonnolh'e calcul, il devoit avoir 69. ou 70. ans. Je ne puis mieux finir l'article qui regarde fa vie, que par quelques réflexions de Plutarque fur les louanges qu'E'phore donne à cet Hiilorien , & les injiu'es dont Timée l'accable ; je iliivray la traduélion de M. Dacier, « Mais Timée, dit-il, prenant pour prétexte , non fans quel- » qu'ombre de juflice , le zélé &: l'empreflèment de Philifte » pour le maintien de la tyrannie, & fa fidélité pour le Tyran , » a pris piailu" à remplir fon hifloire de calomnies contre luy; >• peut-eftre ceux qui foufFrirent alors de rinjuftice du Tyran , •î font- ils pardonnables de s'eflre emportez jufqu'à un excès de » colère, qui leur ôta tout fèntiment de leur affreufe cruauté; » mais des Hifloriens qui long temps après viennent à écrire » tout ce qu'il a fait & dit , qu'il n'a jamais offenlez, & qui doi- » vent toujours prendre la raifbn pour guide dans leurs Ecrits, >» en vérité, le foin même de leur réputation devroit les em- » pécher de luy reprocher outrageufèmejit & avec d'indignes » railleries , des malheurs dans lefquels le plus honnête homme « du monde peut eflre précipité par un revers de fortune. D'un » autre côté, Ephore n'efl pas non plus fort fàge, de fure ces » grands éloges de Philifte ; car bien qu'il foit le plus habile » & le plus adroit des E'crivains, pour donner des prétextes » honnêtes & de bons motifs aux aélions les plus injuftes, & » des applications favorables aux mœurs les plus dépravées , 8c » pour trouver des difcours ornez de beaux fèntiments & de » figures très -pathétiques, cependant, quelques efforts qu'il » faffe, il ne pourra jamais effacer de fes Ecrits l'idée qu'il donne » de luy- même, qu'il a toujours efté le plus grand partifàn de » la tyrannie , & l'homme du monde qui a le plus admiré Sc
DE LITTERATURE, tt
recherché îa pompe , le luxe , la puifiànce , les richefîes & « l'alliance des Tyrans ; mais ceiiiy qui ne s'attache ni à louer « les adions de Fhiliite, ni à luy reprocher Ces malheurs, tient (^ ie jufte milieu que i'Hifloii'e demande, & remplit le devoir « de l'Hiftorien. »
Je fiiis du fèntîment de Plutarque, il auroit eflé à défirer que PhiMe eût lèrvi fa patrie avec autant de zcle qu'il a fèrvi ia République des lettres. Ce qu'il y a de certain , c'eft que àes ouvrages excellents ont rendu fon nom à jamais mémo- rable. Je me propofè en premier lieu de donner la notice de ceux dont la connoifîànce efl venue jufcju'à nous ; j'expofèray enfiiite les jugements que les meilleurs Ecrivains de l'Anti- quité ont porté des productions diveriès qui (ont /orties de fa plume. Qu'il me loit permis avant toutes chofès d'oblèrver que Suidas le fait Auteur de plufieurs morceaux qui con- lîamment ne luy appartiennent point. De ce nombre font, un Traité de l'Art Oratoire, un autre de la Théologie des Egyptiens, i'Hiftoire d'Egypte, de Libye, & de Syrie. Je ne doute prefque pas que ces volumes ne foient de la façon d'un Philifte très -différent du nôtre, & que Suidas, d'ordinaire peu exaét, a confondu mal à propos avec le Sicilien. Aucun des Anciens ne luy attribue les monuments alléguez cy-deflus, & les fèuls dont ils luy faflènt honneur, (ont, \es Antiquitez de Sicile, IHiftoire de Denys l'ancien & celle de Denys le Jeune. A en juger par les textes de quelques Ecrivains, ces trois ouvrages, quoyque très-diflinéîs, avoient efté publiez fous le titre de '2,iiti>\nfj^, qui leur efloit commun ; les paroles de Diodore ne font point équivoques, il afîure que Phililte avoit Dlod.p.222-i conduit jufqu'au fiége d'Agrigente, ia première partie de fès Antiquitez de Sicile : tIjÔ (sj^tLw oiwTst^tv 7^ :EiwèAiH^v, Ceci fuppofe une féconde partie, & il efl confiant que l'Au- teur avoit donné le même titre à fon hiftoîre des deux Denys. Nous avons dans Théon des pafîages également précis & con- T^eon. Progi cluanls. Philifte, à ce qu'il dit, dans le huitième livre ^ 2;;^g- P^^' '^* ?^i}tcàv , racontoit les préparatifs de guerre du Tyran contre les Carthaginois; &: dans le onzième, il décrivoit les funérailles
Bij
12 MEMOIRES
StepLpp.ijs. de cePiînce. Eftienne de Byzance fait mention du huit, neuf
i6i.;i7. ^ dixième livre, ce qui prouve clairement que les volumes confacrez à i'hiltoire àts deux Denys , elloient regardez comme une fuite des Antiquitez. Elles eiloient compolées de fept livres , la vie du premier Denys en contenoit quatre , & celle du iêconddeux feulement, voilà treize livres en tout, & dellors il eil aifc de comprendre la raifon qui a déterminé les Auteurs à citer, tantôt le huitième, tantôt le neuvicme, tantôt le onzième livre de Philifte. Mais, objedera-t-on, fi toutes lès produdions le rcduifent à treize livres, pourquoy
Ste^k.lK;p6. le quinzième iè trouve-t-il allègue dans Eltienne de Byzance? A l'égard du nombre dts livres, il jie Içauroit élire révoqué en doute, je compte le faire voir lorlque j'entreray dans le détail de chacun de ces ouvrages en particulier. Il s'enfuit de - là nècelTairement que le texte de ce Géographe elt corrompu , la meilleure manière de le rétablir ell de fubllituer treize à la place de quinze. Au relie les treize livres dont il s'agit, quoyque connus fous un même titre, formoiejit îièantmoins deux corps en quelque façon Icparez. Les An- tiquitez de la Sicile faifoient le fujet du premier, & dans le fécond eiloient renfermez les règnes de Denys l'ancien & de fon fils. Le partage de Diodore déjà rapporté lèmble l'inllnuer, mais on en voit la dèmonflration complette dans Cic. eft/f. 13. la lettre de Cicèron à Quintus , il y pai'le de Philille : Siailus il le, dit -il, cûpïtalis, creber, acutus, brevîs, paie pufillus Thii- cydides, fed utros ejiis habiieris libros ( duo enini fiinî corpora ) an uîwfqiie nefcio. Me magis de Dïonyfw deleâat, ipfe efî enim D'ion. Halle, vetcraîor nuignus, ir perfamïlums Fhïhjlo. Denys d'Halicarnalîè
tinuz.y.jiii. s'exprime en termes abfoiument fembkbles; oc il en rèfulte, fi je ne me trompe, que Philille luy-même elloit l'Auteur de cette diflribution. Je m'en vui. -iiaintenant rendre compte de chacun de ^qs ouvrages en particulier.
Dans le deflèin de me conformer à l'ordre des choies &
àts temps, je commenceray par les Antiquitez de la Sicile, le
premier (\&s E'crits de Philille. Le nombre des livres montoit
Dïod,f,2 2z.h. lêpt, le témoignage de Djodore ià-delîus ell formel; il
DE LITTERATURE. 13
ajoute que ces fêpt livres contenoient ies événements arrivez pendant l'elpace de 800. ans Si plus; & que ces 800. ans Snilîbient à la troifiéme année de la quatre-vingt-troifiéme Olympiade : de -là naiflènt deux difficultez aflëz coniidéra- bles, Tune tû fondée fur les paroles de Germanicus. Il loûtient '~Cem.p!7Qc. d'après Philifle, que Bacchus eilant tombé dans un excès de phrénéfie, alla confiilter l'Oracle de Jupiter Dodonéen ; or ce paflàge ne pouvoit guéres fe rencontrer que dans les Anti- quitez de Philifte, & Bacchus , fuivantles marbres dArondef, a précédé de quelques fiécles la prifè de Troye. Comment accorder cela avec le calcul de Diodore ! Les Sicaniens , an- ciens habitants de la Sicile, fournirent matière à l'autre objeélion. Si l'on en croit Timée, ils eftoient Autochtones, Tima, apui c'eit-à-dire, nez dans le pays même; auquel cas, ils ièroient ^'^^•'j'"-'- antérieurs de beaucoup à la guerre de Troye. Hellanicus HtÎLm. apu>i favorifê ce lèntiment , luyqui prétend que trois générations ^'("lyJ- ^^^^' avant la deftruélion du royaume de Priam , les Siciliens enle- vèrent aux Sicaniens une partie d.ts terres dont ils eftoient en poffeflîon , & il elt à préfumer que ces derniers y avoient fixé leur demeure depuis un grand Jiombre d'années. Quant à Germanicus, on peut répondre que dans les imprimez cet Auteur s'appuye de l'autorité de Phililque, & non pas de Philifle; que fi nèantmoins c'ed: une faute, comme naturel- iement jepancherois à le ioupçonner, on n'en fera pas plus en droit de faire le procès à Diodore. La fable de Bacchus devenu furieux , n'appartient pas néceffairement aux Anti- quitez dePhilifle; il a pu en faire mention autre part, & cela par occafion. La féconde difficulté n efl guéres moins aiiee à réfoudre que celle-ci. La queftion n'eft point de içavoir ici, fi l'opinion de Timée & d'Hellanicus doit eftre adoptée pré- férablement à celle de Philifte. Tout fè réduit à démêler la penfée de cet Hiftorien. Denys d'Haiicarnaiïë nous aidera Dion. FMc, beaucoup à la mettre dans fon jour. II avance, fur la foy de ^'^^' ^^' Philifte, que l'invafion àts Siciliens devança de 80. ans la prife de Troye. Supposons maintenant que la migration à.ts Sicaniens foit plus ancienne de 2 o. ans que celle àç.s Siciliens^
Biii
,4 MEMOIRES
l'intervalfe Je 800. ans & plus établi par Diodore, Jemeu-
reia en ion entier. La iuppolition que je fais là, n'eft point
Jttfi. Hh. ^. c. deilituée de fondement, puifque Jultin, Abbrcviateur deTro- ^' gue-Pompée, place i'airivée des Sicaniens en Sicile immédia-
tement après la ruine totale des Cyclopes : Cydopihus extinâis, dit-il, Cocalus regnum iiifulœ ocaipavit. Ce fut Cocalus qui, à la tête des Sicaniens, lit cette belle conquête; & perionne n'ignore que Cocalus & Minos II. eftoient contemporains, ce qui quadre afîèz avec l'opinion que je viens d'attribuer à Philide. L'hifloire de Cocalus faifoit partie àts Antiquitez de
Thectt. rrng. cet Auteur ; il y racontoit, fuivant le témoignage de Théon , ^''^' ' ' la fin tragique de Minos. Le defir de le venger de Dédale
l'avoit attiré en Sicile, il redemandoit fon ennemi à main armée. Cocalus, qui ne fè len toit point en état de réfifter à une puiffance fi formidable, eut recours à la rufè; il s'aboucha avec luy, gagna la confiance à force de carefîès , & les filles du Sicanien , conformément aux ufàges reçus alors , firent entrer le Roy de Crète dans un bain , dont la trop grande chaleur l'étouffa. Cette aventure fe ii/oit dans le premier livre des Antiquitez dePhilille; il y examinoit quels efloient les les Peuples barbares qui , dans ces temps obfcurs , s'eftoient établis en Sicile. Le fécond traitoit des Colonies Grecques qui s'efloient emparées à différentes reprifès, àç.s cantons les plus fertiles de cette Ifle. Dans le troiliéme il avoit décrit le
Pind.Schol.p. yegne de Gélon , fameux par la défaite àts Carthaginois, & par la douceur de fon gou\'ernement. Les quatre autres com- prenoient ce qui s'efloit pafîé de plus mémorable en Sicile, depuis la mort de Gélon jufqu'à la tyrannie de Denys l'ancien.
Thton.Prog, Xhéon fèmble infinuer que la guerre du Péloponnefe faifoit un article confidérabie de ces derniers livres. Quoy qu'en difè cet Auteur, je ne fçaurois m'imaginer que Philifle y eût tranflnis à la poflérité , les combats divers qui fê donnèrent alors entre les Lacédèmoniens & les Athéniens , autrement il fêroit forti de fon fujet , qui naturellement devoit fe renfer- mer dans le récit Ats événements qui concern oient la Sicile. Rien de plus mal-aifè néantmoins, que de vouloir porter
DE LITTERATURE. 15
ià-deÏÏlisun jugement bien certain; cet ouvrage dePhilifle ne rubfifle plus aujourd'huy.
Son hiftoire de Denys l'ancien, malgré 1 éloge qu'en fait Cicéron , n'a point eflé à couvert d'une lêmblable difgrace. Diodore nous apprend que ce morceau eftoit compofé de D'iod.p.222, quatre livres, dont le premier faifoit le huitième dts Anti- quitez, comme on l'a déjà obfèrvé. Philifle n'y avoit obmis aucune des particularitez qui regardoient ce Prince, pas même les fonges & les autres elpéces de prodiges qui annonçoient là grandeur future. Cicéron en rapporte plufieurs dont un leul Ck. deDhin, fufîira. Dionyfù mater ejus, ^iiï Syracufwriim Tyrannusfuit, dit-il, ^'^' '• f^/. -s*». vt fcr'iptum apud Philijîum efl, & ^loâum hom'inem, & ciihgenîeni» à' œqualem teivporum illorum, cumpragnatis hune ipfum Dïonyfnnn alvo contineret , fomniavit fe peperiffe fdtyrifaim, hiitc interprètes portentorum qiùGakotœ tîim inSicilïa nonnnahantur , refponderimt, utaitPhiliftus, eum quem ïlla peperi^et claTijJimuniGrœdœ d'mturna cum fort una fore. Il n'avoit garde de pafîèr lous filence A^s circonftances qui faifoient du Tyran un homme extraordi- naire, & à la deftinée de qui les Dieux mêmes s'intéreflbient vifiblement. Le détail des moyens qui avoient conduit Denys juiqu'au trône, occupoit une partie du premier livre; il con- tenoit outre cela , à ce que prétend Théon , \t^ préparatifs de la Theon. Prog. guerre que ce Tyran méditoit contre les Carthaginois : l'ordre r^8- ^9- des trois autres ne nous efl ])as connu. Philifte dans cet ouvrage ne s'eftoit pas fait un icrupule de fupprimer quantité de faits dont l'horreur ne pouvoit élire colorée, on y auroit inutilement cherché les cruautez afFreulês que Denys avoit exercées contre les Barbares, celles principalement qui n'a- voient aucune liaifon avec les affaires de la Grèce, c'efl ce que Plutarque & Pauiànias reprochent à cet Hiftorien, inexcufable //^,_ gom. 2. d'avoir fâcrifié indignement la vérité au àé{\\' de rentrer dans v^i^- ^ss- its emplois , & de recouvrer les bonnes grâces du Tyran. ''^•/'•i'f*
11 n'eft pas douteux que le même défaut ne régnât dans l'hiftoire de Denys le Jeune , la troifiéme des produélions de Philifte. Elle efloit partagée en deux livres qui formoient le douze & le treizième ài^^ Antiquitez, & finiflbit à la cinquième
1^ MEMOIRES
année Ju règne de ce Prince. Denys d'Haïicarnafîe fiiît à Philifte une elpcce de crime, de n'avoir pas mis la dernière m lin à l'ouvrage dont il s'agit, comme s'il avoit voulu en cela imiter de plus près Thucydide, qui n'avoit point achevé Ion hilloire de la guerre du Pcloponnefè. Il ei\ cojiftant qu'une affe(?lation de cette nature fèroit puérile & peu (enlee, mais Phililte eft-il tombé dans ce cas-là de de(îëin prémédité! J'oie afiûrer que non. La preuve en efl Tmiple, on a vu cy- dedus que cet Ecrivain perdit la vie dans un combat naval, & ce combat, de l'aveu de tous les Anciens, a précédé de pludeurs années la mort de Denys le Jeune. Quelque parti que l'on prenne, il n'ed guéres pofTible de juftiher la méprifê de Denys d'Haïicarnafîe, à moins qu'on ne veuille foûtenir que fçs paroles doivent s'entendre du premier Denys, & ne lignifient que Philifte avoit laifTé la vie de ce Prince impar- faite : fêmblable prétention ne fçauroit fè concilier avec les T^cûit. Prrg. témoignages deThéon & de Plutarque. On apprend de l'un ^^piutVom I ^'^'^ ^^^ funérailles de Denys l'ancien eiloient décrites dans pag.^pd, le onzième livre éts Antiquitez, le dernier de ceux qui appartenoient au règne de ce Prince; & l'autre nous inilruit de l'attention avec laquelle Philifle avoit relevé l'éclat & la magnificence des obfcques du Tyran. Il efldonc inconteflable qu'il ne manquoit rien à ce morceau de ce qui pouvoit le rendre complet. Voilà de tous les ouvrages de Phililte, ceux qui /ont venus jufqu'à nous ; je ne crois pas qu'il en ait jamais Dwd.f.877. publié d'autres. Il eft vray que Diodore cite quelquefois un Philifie, à qui le Public efloit redevable de l'hifioire de la première Guerre Punique ; mais la différence àts temps prouve, à n'en pouvoir douter, que le Philifle en quefiion n'a rien de commun avec le noftre. D'ailleurs, Philinus eft le véritable nom de cet Auteur, Polybe en fait mention , & il le reprend d'avoir fbuvent marqué une trop grande par- tialité en faveur à.ts Carthaginois.
Il me refie maintenant à expofèr les jugements que fes meilleurs Ecrivains de l'Antiquité ont portez des ouvrages de Philifie. Çeluy de Denys d'Hulicarnafle ell de tous le plus
travaillé ;
DE LITTERATURE. 17
travaille ; il fe iit à la page 1 2 5 . & 2 i o. du fécond volume. De ces deux endroits, je me contenteray de traduire le pre- mier, & moins iong , & en quelque façon plus précis : « Phi- lille, dit -il, imite Thucydide, au caradére près. Dans les Ecrits de l'Athénien régnent une généreufe liberté, beaucoup d'élévation & beaucoup de grandeur. Le Syracu/àin flate en efclave ks excès des Tyrans ; il a afFeélé, à l'exemple de Thu- cydide, delaiiïèr imparfait l'ouvrage qu'il avoit entrepris; il n'a point employé certaines façons de parler étrangères & recherchées, propres à Thucydide; il en a très -bien attrapé la rondeur. Son fliie , ainfi que celuy de cet Hiflorien , efl; ferré, plein de nerfs & de véhémence; Philifle cependant n'a pu atteindre à la beauté de l'expreflion , à la majeflé & à l'abondance des penfées de l'original , il n'en a ni le poids, ni le pathétique, ni les figures ; rien de fi petit ni de fi rampant, loffqu'il s'agit de décrire un canton , des combats de terre & de mer, & la fondation d^s villes. Son difcours ne s'éc^ale jamais à la grandeur de la chofè; il efl néantmoins délié, &, en matière d'élocution , bien plus utile que Thucydide, pour ceux qui fe deflinent au maniement des affaires publiques. » Denys d'Halicarnafîè ajoute autre part que la phrale de Phi- lifle n'efl point variée , que fes périodes font uniformes , & prefque toujours fur le même ton ; voici l'exemple qu'il en rapporte. « Les Syracufàins ayant joint en chemin ceux de Mégare & d'Enna , & les Camarinéens ayant rafîèmblé les Siciliens & leurs autres Alliez , à l'exception des habitants de Gela (car les habitants de Gela dirent qu'ils ne feroient point la guerre aux Syraculâins) les Syracufàins ayant appris que les Camarinéens avoient pafîé le fleuve Hyrminus. « Si tel avoit eflé le flile de tous les ouvrages de Philifle, il faut avouer que la ledure en auroit paru juftement defâgréable & dégoûtante. En ce cas -là, les Anciens, &. Denys d'Halicar- nafîè luy-même, fe feroient bien donnez de garde de le pro- pofèr comme un de ces modèles qu'on devoit avoir perpé- tuellement devant les yeux. De plus , Clément d'Alexandrie nous a confervé un fragment de Philifle, auquel les Critiques P^^^- ^^ Menu Tome XIII. . C
Clan. Aies. 0.
i^ MEMOIRES
{es plus fevéres ne trouveroient rien à redire ; la /êule chofe que iuy reproche Clément , c eft de s'eflre approprié une réfle- xion dont Thucydide avoit déjà fait u(àge. Il n'y a rien en cela d'étonnant , & avec toute l'attention polFible , il eft bien mal- aifé de ne pas employer quelquefois, & même fans s'en apper- cevoir, les penfées des Auteurs qui nous font extrêmement familiers. Thucydide eftoit celuy de tous les Ecrivains Grecs que Philifte avoit le plus lu ; il i'avoit imité fcrupuleufèment, aufli eft-il appelle dans Cicéron , penè pufillus Thncydidcs. Sçs Ecrits, quoyque plus clairs que ceux de l'Athénien , efloient néantmoins obfcurs &: difficiles; il en faut chercher la raifon, Démet. Phal à ce que prétend Démétrius de Phalére, dans l'obliquité de V'ë'^'^' j^ conftruclion de Philiite. Pour moy je penfè que le flile ferré & concis de cet Auteur, & qui plus elt, fon application extraordinaire à ne rien dire qui ne fût néceflàire abfolument, n'avoit guéres moins contribué à l'oblcurité de iès ouvrages ; Ck, àe Orat. obfcurité quî , fuivant Cicéron , avoit rébuté la plupart des f^ë' S 34' Leéleurs : Amatores huic (Catoni) défunt , ficiiti miiltis jam ante facuïis Ph'ilïjlo Syracufio, & ipfi Thucydïdi. On ne fçauroit nier pourtant que les défauts qui s'y rencontroient , ne fufîènt compenfez par de grandes vertus ; on en voit le précis dans ce pafî'age de l'Orateur Latin : Itaqiie ad Calliflhenem & ad
Ph'iliftum redeo, in quïhus te video volutatum Siailus ille
capttalis, creher, acutus, brev'is. Il avoit fçû même quelquefois
s'élever jufqu'au fublime, fi cependant le texte de Longin de
qui on tient cette remarque, n'a point fouffert quelqu'altéra-
Long.p.zijf. tion de la part des Copifles : « Jufque-là, dit-il , qu'on voit
n beaucoup de Poètes & d'E'crivains qui n'eflant pas nez pour
» le fublime, n'en ont jamais manqué néantmoins, bien que pour
ï> l'ordinaire ils fè fervifîènt de façons de parler bafîès, commu-
» nés & fort peu élégantes; en effet, ils fe foûtiennent par le fèul
» arrangement des paroles , qui leur enfle & groffit en quelque
» forte la voix ; Philifte eft de ce nombre , tel efl auffi Arifio-
phane en quelques endroits , & Euripide en plufieurs. » Les
noms d'Ariftophane & d'Euripide, Poètes l'un & l'autre, font
juger à M. Dacier que celuy de Philifte n'eft point ici à fà
DE LITTERATURE. ' 19
place ; aucun Auteur ne stû avifé de l'inférer dans le catalogue des Poètes , & M. Dacier ne doute pas que Philifcus ne Toit la véritable leçon ; mais les paroles de Longin examinées de près, ne font guéres favorables à cette conjecture. Il obferve premièrement que plufieurs Ecrivains & en profè & en vers , quoyque naturellement peu tournez au fùblime, n'avoient pas lailîë d'y atteindre. Son intention a donc eflé de citer des exemples en l'un 8i. en l'autre genre, & deflors le changement que propofe M. Dacier ne fçauroit lubfifter,* autrement il n'y auroit que des Poètes qui paroîtroient ici fur les rangs, & cela contre la penfée de l'Auteur. En fécond lieu , Longin aflûreque les Ecrivains dont il veut parler, s'eftoient iërvis d'expreffions bafles, communes & peu élégantes. C'eft juge- ment un des reproches que Timée faiibit à Philifle ; & quoy^ Tima. djmd que Plutarque accule ce même Timée, le cenfeur outré de P^^'-P-J^s- tous \es grands hommes qui avoient vécu avant luy, d'avoir porté les choies trop loin à cet égard , il eft confiant néant- moins , & Pollux en fournit quelques preuves , il efl confiant, dis-je , que Philifte a employé des termes qui n'eftoient pas du bel ufàge. Ces défauts n'ont pas empêché les Ecrivains mêmes qui les objectent à Philifte , de le mettre au nombre des Hifloriens les plus diflinguez. Quintilien, Critique judi- Qumtii pag. cieux , ne balance point à luy donner la fupériorité fur beau- ^^'^' coup d'Auteurs , dont les produélions avoient eflé très -bien reçues du Public: PhiUjlus quoque meretur, dit- il, qui turba quamvis honorum pofl lios Authorum eximatur, imitât or Thiicy- didis, & ut multo ififirmior, ita aliquatenus lucidior. Au refle , les ouvrages de Philifle efloient en grande réputation dès le temps d'Alexandre; ce Prince fouhaita les avoir, &: ils luy Pkt.tm.r. furent envoyez par Harpatus : plufieurs fiécles après on les '"'•^" ^^^' conlèrvoit encore dans les Bibliothèques , Porphyre du moins Po;ph. in Hm les y avoit viis, luy qui fê plaint de la négligence des Copiftes, V^s-P^- qui les avoient extrêmement défigurez.
Cij
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MEMOIRES
RECHERCHES
SUR LA VIE ET SUR LES OUVRAGES DE JEROME DE C A R D J E.
Par M. i'Abbé S i^ v i n.
12. Mars T L ne fçaiiroit y avoir de difficulté par rapport à fa patrie ^737- X de Jérôme, Cardie eftoit inconteflablement le iieu de fa naiflance. C'eft un fait iur lequel les Auteurs ne varient point, mais aucun d'eux n'a eu l'attention de nous apprendre ni le nom du père de Jérôme, ni les emplois que its, ancêtres avoient exercez dans cette ville, une des plus confidérables de la Cherfonnéfe de Thrace. Les Généraux qui y coniman- doient les troupes d'Athènes , s'efloient emparez de quelques places que les Gardiens croyoient leur appartenir légitime- ment. Trop toibles pour réfifter à une République U puilîànte, ils fè jettérent entre les bras de Philippe, Roy de Macédoine. La protection de ce Prince rétablit les affaires de Tes nouveaux alliez. Les bienfliits dont il les combla , en attirèrent plufieurs à fa Gour. Eumenès & Jérôme y parurent avec éclat. Le premier fçût en peu de temps, par à^s qualitez fiipérieures, s'élever à la dignité de Secrétaire du Roy, porte éminent &: très-diftingaié parmi les Macédoniens, comme le remarque Cornélius- Népos. Peut-eflre que le fécond eut moins de part à la faveur, il y a cependant un endroit de Démofthene qui pourroit faire conjeélurer que Philippe (è fervit de Jérôme dans àts négociations également délicatesse importantes. Du moins efl-il confiant que celuy qui harangua rafîèmblée des Arcadiens, pour les détourner d'entrer dans la ligue que les Ambaffadeurs d'Athènes avoient ordre de leur propofèr, fê nommoit Jérôme, & il n'y a rien là qui ne puîfîè convenir à i'Hiftorien qui fait le fujet de cts recherches. Il efloit homme de lettres, partifan zélé du Roy de Macédoine, & capable de
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ménager ks intérêts dans les occafions qui demandoient de l'adreflë & de ia dextérité. Quant à la dernière propofition, je ne l'avance que fîir àts paflàges formels de Diodore de Sicile. On y voit qu Eumenès & Antigonus, très- éclairez l'un & l'autre, confièrent à Jérôme des AmbafTades, dont le fuccès importoit extrêmement au bien de leurs affaires. Mais, diru-t-on, la mort de cet Hiftorien efl poitérieure à celle de Pyrrhus, & il eft difficile de concevoir que Philippe, le Prince de /on temps le plus habile 6l le plus délié, /è foit repofé fur un jeune homme fans expérience, du foin de diP- fiper les ombrages des Arcadiens. La réflexion cft jufte, & on ne içauroit le nier. Toute la queftion fè réduit donc à /çavoir quel eftoit alors l'âge de Jérôme. Un fait certain, c'eft qu'il a ■vécu 104. ans; & à en juger par les apparences, Pyrrhus & luy ont terminé leur carrière à peu -près dans le même temps , auquel cas il iêroit né dans le commencement de la féconde ou de la troifiéme année de la centième Olympiade, & dès-lors le peu d'aptitude aux affaires qui rèfultoit de fa trop grande jeuneffe, ne fîibfjfloit plus. Au refle je ne prétends donner ici que des conjeélures, permis à qui le voudra de \ts admettre ou de les rejetter. Quoy qu'il en foit, la mort de Phi- lippe n'apporta aucun changement à la fituation de Jérôme; il retrouva un proteéleur dans la perfonne du nouveau Mo- narque, dont les bienfaits probablement le déterminèrent à paffer en Afie. Je ne dois pas diffimuler cependant, que Plutarque, Arrien &Quinte-Curce, ne parlent en façon du monde de Jérôme, dans le récit dts combats divers qui fè donnèrent contre \ts Perfês, & contre tant de Nations qui furent obligées de fîibir le joug des Macédoniens. Mais ces fortes d'arguments, qui fè tirent du fiience dts Auteurs, ne font pas fans réplique; & celuy-ci en particulier perd toute fa force, quand on confidére qu'il ne refle aujourd'huy qu'une très-petite partie de ce grand nombre d'E'crivains qui avoient tranfmis à la ])oflèrité les aélions héroïques d'Alexandre. H n'efl prefque pas douteux en effet, que Jérôme n'ait partagé avec les autres Capitaines de ce Prince, les périls &. la gloire
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d'une expédition qui mit fin à l'Empire des Perlés. Le té- moignage d'Athénée n'eft point équivoque; il alîûre que les Macédoniens chargèrent Jérôme du foin de faire travailler à la conltruétion du char fuperbe qui devoit conduire k corps d'Alexandre au lieu de fa fépulture. Il s'enfuit de- là, i\ je ne me trompe, que notre Hiltorien de retour en Atîyrie , après la tflorieufe expédition i\ts Indes, avoit vu expirera Babyione un Monarque digne d'une plus longue vie, autrement il faudra foûtenir , contre toutes les régies de la vrayfemblance , qu on a fait venir Jérôme exprès ou de Cardie ou de Macédoine, pour préfider à un ouvrage que plulieurs Officiers de l'armée eiloient très -capables de bien diriger. N'efl-il pas infiniment plus naturel de penfer que (à préfence, ks iêrvices, & la confidération où il eftoit parmi les principaux chefs Ats troupes Macédoniennes, le firent préférer à tous lès compé- titeurs ! Le crédit d'Eumenès ne luy fut point inutile dans cqs circonftances ; il eftoit fon compatriote, &. lié intimement avec Perdiccas, qui alors gouvernoit avec une autorité prefqu'ab- folue les affaires de la monarchie. Antipater & Ptolémée, à la pénétration de qui les projets ambitieux de ce Général n'a- voient point échappé, prirent les armes, & les Macédoniens mécontents de Perdiccas, le maflkcrérent en Egypte. Jérôme privé d'un fi puifîànt appui, fè retira auprès d'Eumenès qui venoit de remporter une viétoire fignalée liir les troupes que commandoient Cratérus & Néoptoiémus. Ses Confédérez que la défaite de c^s deux Capitaines avoit irritez au dernier point, preflérent Antigonus de marcher contre le vainqueur, qui, battu à fon tour, & cela par la trahifon àts fiens, fut obligé de fè jetter dans le Château de Nora, fitué fiir les confins de la Lycaonie & de la Cappadoce. Il le fit pendant le fiége diverfès proportions de paix, qu'Antigojius éluda fous le prétexte frivole de n'olèr rien conclurre que de l'aveu d' Antipater. Dans le temps que Jérôme fè difpofoit à l'aller trouver, on apprit la mort de ce vieux Général. Les troubles qui s'élevèrent alors en Macédoine, changèrent entièrement le fylleme d'Antigonus. Perfuadé que la méfintelligence qui
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regnoit dans ia famille Royale & parmi les Grands, luy ouvriroit le chemin du trône, il réfoliit de fe réconcilier avec Eumenès , le feul qui par l'étendue de ks lumières , & fon étonnante capacité dans le métier de la guerre , pût aflurer le fuccès d'une entreprife û périlleufê. II ne paroifîbit pas facile, à la vérité, d'ébranler la fidélité d'un homme que le devoir & ia reconnoiflance tenoient étroitement uni à la Mailon de les anciens Maîtres; mais Antigonus, comme la plupart des gens en proye à une ambition déme/ùrée, convaincu que perfonne ne réfiite à la dangereufè tentation de s'aggrandir, demanda une entrevue à Jérôme, joignit les careflès aux prières, & le conjura d'exhorter Eumenès de prendre avec luy des enga- gements qui les rendirent déformais infeparables. Il occupera le premiei* rang dans mon amitié, ajoûta-t-il, & je fiiis prêt à le revêtir dès-à-préfênt d'un gouvernement plus riche , & plus confidérable que celuy de la Cappadoce. Il efloit naturel de fe flatter qu'Eumenès réduit aux dernières extrémitez, accepteroit fans balancer des offres fi avantageu fès. Elles ne i'éblouirent pas néantmoins ; & trop généreux pour facrifier à fa fortune tant de bienfaits dont Philippe & Alexandre i'avoient comblé , il éluda adroitement l'article eflentiel du traité. Il y effoit dit qu'Eumenès s'engageoit à lèrvir Anti- gonus envers & contre tous. Eumenès afîèmbla les Officiers Macédoniens qui formoient le blocus de Nora , & il mania les efprits avec tant de dextérité , que de l'avis général on ajouta , comme par manière d'explication , que l'article dont il s'agiflbit, n'auroit lieu que dans les cas qui ne fèroient point contraires aux intérêts d'Olympias & de fon petit-fils. Eu- menès, en confèquence, fortit du château de Nora, & une prompte fuite le déroba au reffentiment d'Antigonus. Picqué jufqu'au vif de voir fes efpérances trompées par l'habileté de l'ennemi , & par la fimplicité de Ces Lieutenai.ts , il leur ordonna de ferrer la place encore plus étroitement que par le paffé. Il n'efloit plus temps , plufieurs des amis d'Eumenès luy avoient amené des troupes , & il efloit en état de difputer le terrein. Enfin , les deux armées en vinrent aux mains , &
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jans la lâcheté de Pencelte , Eiimenès auroit remporte une vii5loire complette. II eftoit digne de commander à des Officiers plus fidèles & à des fokiats moins corrompus. Les Tiens aimèrent mieux le livrer à Antigonus , que de perdre leurs bagages, dont l'ennemi s'eftoit emparé au fort de la mêlée. Jérôme fe didingua dans cette bataille, il y fut blefle danoereufêment, fait prifonnier, & conduit à ce Général, qui le plaignit, & le traita avec tous les égards imaginables. Des manières û généreulès pénétrèrent Jérôme de la plus vive reconnoiiïance, & il le fervit depuis avec un attachement qui ne fe démentit jamais. Antigonus de foJi côté ne mit aucune différence entre luy & ks plus anciens lerviteurs. La Syrie eftoit une des provinces qu'il luy importoit le plus de con- ferver, il en confia l'adminiftration à Jérôme. C'eft un fait que l'on tient de Joféphe , fait néantmoins qui ne laillè pas de fouffrir quelque difficulté. La raifon en eft que le nom d'Anticronus fe lit très-diftinélement dans la verfion Latine de cet Auteur, qu'on attribue d'ordinaire à Rufin. Le texte Grec, au contraire, porte en te: mes précis que Jérôme fut redevable de fon avancement à la bienveillance d'Antiochus. M. Prideaux adopte le dernier de ces fèntiments, & prétend que le Prince dont il parle ici , doit eftre le même qu'Antio- chus-Soter, qui fuccéda à Séleucus fon père la troifiéme année de la cent vingt -quatrième Olympiade. Ce doéte Critique fuppofe deux chofes; la première, qu'après la mort d'Anti- gonus , Jérôme (e retira à la Cour de Séleucus; & la féconde, que notre Hillorien efloit encore plein de vie, lors de l'avè- nement d'Antiochus-Soter à la couronne. Ce dernier article ne fçauroit eftre contefté. 11 n'en eft pas de même de ceiuy qui précède, directement oppofe à quelques paftages de Pau- fànias. On y lit que Jérôme eftoit un des plus zélez courtidins de Pyrrhus ; que fes liaifons étroites avec ce Monarque, & ie fou venir des bienfaits d'Antigonus, avoient diélé à notre Hiftorien plufieurs expreffions injurieufes h h gloire de Lyft- maque, de Caftander, de Ptolémée & de Séleucus. Eft-il donc à préfumer que Jérôme eût cherché un a/)'le auprès du
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Roy de Syrie, dont il avoit tant de fii/ets de craindre la jufte indignation! Eft-ii à préfumer encore, qu'Antiochus eût difporé en faveur de l'ennemi déclaré de Ton père, du gouver- nement le plus confidérabie de l'Etat? Il y a plus, c'efr que les endroits de Paufànias indiquez cy-delîbs, femblent prouver que Jérôme avoit accompagné Pyrrhus dans fes diverfès expéditions, & que témoin de celle d'Italie, il n'avoit pas voulu laiiïèr ignorer à la poftérité, les principaux événements d'une guerre fî célèbre. On peut inférer de -là, fi je ne me trompe, qu'il ne quitta lE'pire qu'après la mort de fon pro- teéleur, & alors il eftoit extrêmement vieux, peu en état de fè transporter dans des climats éloignez, & de loûtenir le poids des grandes affaires. Voilà les raifons qui m'ont déterminé à foupçonner que dans les exemplaires Grecs de Jofephe, le nom d'Antiochus a efté mal à propos fub- flitué à celuy d'Antigonus. Je dis mal à propos, & cela malgré le confentement des Manufcrits qui le confèrvent encore aujourd'huy dans les plus riches Bibliothèques ; car ii n'en efl pas un fèul qui ne foit poftérieur à l'Interprète Latin , & celuy dont il s'efloit fervi , reconnoiiîbit la leçon que M, Prideaux s'efforce de combattre. Je ne dois pas oublier ici , que Jofèphe, dans le pafîàge en queftion, fait un crime à Jérôme, du filence qu'il a gardé à l'égard des Juifs. 11 auroit Souhaité que cet Hiftorien, à l'exemple d'Hécatée & de quel- ques autres , eût fait l'éloge de fi Nation , relevé fon ancien- neté, les exploits de David «Se la figelîë deSalomon; & en cela Jofèphe me paroît avoir j)orté l'amour de la patrie au- delà de les jufles bornes. De quel droit exiger que Jérôme lè jettât dans des digreifions longues & entièrement inutiles à fon fujet l Un bon Hiftorien doit les éviter foigneufement; & les Juifs faifoient alors fi peu de figure dans le monde , que cet Auteur ne seR point cru obligé d'inlhiiire la pofléritè de ce qui regardoit une Nation que la plupart de fès voifms , ou dètefloient , ou méprifoient fouverainement. Peut-eftre ne s'elloit-il guéres mis en peine de connoître des Peuples , dont la fortune prèfênte ne luy promettoit rien qui fût digne de . Mem. Tome XIII. . D
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fon attention &. de [es recherches ; négligence qiie Joféphe ne fçauroit excufèr dans un homme qui , félon luy, avoit eflé comme nourri dans des pays qui confinent à la Judée. N'en dé- piaile à ce fameux Ecrivain , il y a là-dedans une exagération difficile à foûtenir. II eu certain qti'Antigonus a elle le maître de la Céléfyrie, de la Phœnicie & des provinces adjacentes, quinze ans ou environ ; mais il n'efl point fiir que Jérôme en ait eu i'adminiflration pendant un fi long efpace de temps. On le voit dans cet intervalle, chargé de l'exécution des pro- jets d'Antigonus, par rapport au lac Afphaltite, & cela immé- diatement après que la Syrie fut retombée fous la puiflance de ce Général. Démétriiis , dans une expédition contre les Nabatéens, ayant eu occafion de camper fur le rivage de la Mer- morte, en avoit attentivement examiné la nature, la quantité de bitume qu'elle produit, & les fommes qui prove- noient du trafic qui s'en fiifoit , tant en Egypte que dans les autres contrées. Vne fi belle découverte luy attira beaucoup de louanges de la part de fon père. Des armées nombreulès & de fréquentes expéditions épuifoient fes coffi*es, & toujours occupé du foin de les remplir, il ne balança point à entrer dans les vues de Démétrius. Les ordres furent expédiez, & Jérôme obtint le commandement des troupes deftinées à aflûrer le fuccès de cette entreprifè. Il fit bâtir des magafins, & confiruire des vaifîèaux d'une forme propre à la navigation du Lac. Ces préparatifs allarmérent les Arabes du voifinage. La plupart d'entr'eux ne vivoient que de la vente du bitume. Toute la puifiânce d'Antigonus les intimida moins que l'ap- préhenfion de la faim dont ils efioient menacez. Ré/olus de traverièr, à quelque prix que ce fût, un établifièmejit qui leur efioit extrêmement préjudiciable, ils employèrent tour-à- tour & la ru(è & la force ouverte. On lit dans le quatorzième livre de Diodore , que prefqu'aucun des foldats de Jérôme n'échappa à la fureur des Barbares , &qu'Antigonus, qui ne s'attendoit point aune fi vigoureufè réfifiance, ne jugea pas à propos de les inquiéter davantage dans la pofièfiion d'un bien qu'ils regardoient comme l'héritage de leurs ancêtres^.
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D'ailleurs , ce Général avoit alors des affaires plus importantes à démêler. Séleucus venoit de s'emparer de Babyione, & Pto- lémée armoit puiflàmment. Antigonus craignoit avec juftice, que les autres Capitaines d'Alexandre ne fe déclaraflent. Les plus clair- voyants commençoient à s'appercevoir que tous les reflbrts de ià politique tendoient à jetter la divifion parmi eux, les attaquer feparément , & par -là fè rendre maître prelqu à coup fur, des provinces qui leur eftoient échues en partage. Ces loupçons , qui dans la fuite devijirent encore moins équivoques, firent éclorre quelques années après une ligue, dont les Chefs eftoient Ptolémée, Séleucus, Lyfimaque & Caflander. Les armées fê rencontrèrent près d'Ip/Iis ville dePhrygie, & Antigonus perdit la bataille & la vie. Dans des perfonnesfolidement vertueufes, la reconnoiflance s'étend julqu'au-delà du trépas. Les affaires de Démétrius fè troiî- voient dans un état déplorable; plus de refîburce; à peine luy refloit-il neuf mille hommes, & il avoit fur les bras quatre grands Monarques, dont un (èul auroit facilement achevé de l'accabler. Jérôme fè fit un fcrupule d'abandonner un Prince au père de qui il avoit des obligations effentielles. La mort de Caflander releva les efpérances de Démétrius. Antipater & Alexandre , fils du Monarque deffunt , fè difputoient la couronne de Macédoine avec un acharnement dont les Mai- fons royales ne fourniflènt que trop d'exemples. Le dernier implora le fècours de Démétrius, chaffa Antipater, & voulut enfuite fe défaire de fon bienfaiéleur. Celuy-ci le prévint , & monta fur un trône dont il efloit plus digne que les deux con- currents. 11 avoit avant ce temps-là fubjugué plufieurs villes de la Grèce, qui jointes à là nouvelle conquête, formoient un Etat qui ne le cédoit à aucun de ceux qui s'eftoient élevez fur les débris de l'Empire d'Alexandre. Cependant la crainte des armes de Démétrius ne put étouffer dans le cœur des Thé- bains l'amour de la liberté. Ils tentèrent de la recouvrer, mais en vain. Ce Prince vint affiéger Thébes , & contraignit les habitants de rentrer dans l'obéiffance. Il confia à Jérôme le gouvernement de cette ville. Malgré toute fa vîcilance, les
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Bœoliens fè révoltèrent une féconde fois, & maiheureufèment avec aiifli peu de fuccès que la première. Plutarque a négligé de marquer ici û Jérôme fut rétabli dans le pofte qu'il avoit perdu. Il ne dit pas non plus en quel temps cet Hiftorien pafia au fervice de Pyrrhus. II y a bien de l'apparence que la prifon de Démétrius l'obligea de chercher un nouveau pro- teéleur. L'eflime & l'amitié flifént les motifs qui le détermi- nèrent à s'attacher au Roy d'E'pire préférablement à tout autre. Ils avoient combattu plufieurs années fous les étendarts d'Antigonus ; & Pyrrhus ne put que s'applaudir , d'avoir acquis un Officier que fa fidélité, fa valeur & ion expérience rendoient infiniment refpeélable. Les marques de bonté que luy donna ce Prince, l'engagèrent à époufer Ces intérêts avec chaleur. Les ennemis du Roy devinrent les fjens, & il fê déchaîna contre Lyfmiaque, uniquement parce qu'il avoit eu de violents démêlez avec Antigonus , & avec Pyrrhus enfuite. C'eft un reproche que fut Paufmias à notre Hiltorien; repro- che fur lequel il ne paroît pas aifé de le juftifier. Ses ouvrages fubfiiloient encore du temps de cf. Géographe , il les avoit Iiis , & deflors il efloit bien plus en état que nous ne le ferions aujourd'huy, de porter fon jugement fur la partialité ou l'im- partialité de Jérôme. Il accompagna Pyrrhus dans plufieurs expéditions ; & de la manière dont Plutarque s'exprime au fujet des retranchements que les Lacédémoniens oppoferent à ce Monarque , il y a lieu de croire que Jérôme paya de fa perfonne à l'attaque de ces mêmes retranchements, qui fut fbû- tenue avec une bravoure & une réfolution vrayment dignes de l'ancienne Sparte. Que fi l'on m'objeéle qu'alors il eftoit extrêmement vieux , & par confequent nullement en état de fupporter les fatigues de la guerre, je répondray, d'après Agatharcide, Phlégon & Lucien, que Jérôme parvint à l'âge de cent quatre ans, & que jufqu'au dernier moment, il con- ferva toujours la même force de corps & d'efprit. Ces Au- teurs néantmoins atteflent qu'aucun Officier de fon temps ne s'efloit trouvé à autant de batailles , & qu'aucun n'avoit reçu \m plus grand nombre de bielfures. La mort de Pyrrhus le
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rendit à luy-même; & vrayfembiablement la tranquillité dont il jouit le relte de ks jours , luy procura le loifir de finir des ouvrages, qui furent plutôt le fruit de la reconnoifîànce, que du vain delir d'acquérir de la gloire &: de la réputation.
Il n'efl guéres pofTible aujourd'huy de démêler les dates des diverfes productions dont les Anciens font honneur à Jérôme. Qu'il me foit donc permis , dans le catalogue que je vais en donner, de m'attacher uniquement à l'ordre des matières. Je commenceray, en conféquence, par l'hifloire d'Alexandre, que Vofîius & plufieurs autres Critiques re- nommez, prétendent avoir efté compofée par cet Auteur. Ils fê fondent fur le paflàge de Suidas que voici : l'i^vv/ui$ç KctpcDcu'Oç 6ç vx. Itt' hM^OAiSp^ou: •Tr^a^îvwL aujui^ct^v. Les mots Tct «tt' KM^aji<^p^aA font vifiblement corrompus, & on a cru devoir les changer en ceux-ci , Ta W AM^aiipou, ce qui fignifie, au jugement des fçavants hommes dont on vient de parler, que Jérôme avoit tranfmis à la poflérité les aélions mémorables du règne d'Alexandre le Grand. Mais n'efl-il pas aufîi fmiple & auffi naturel de lire to Itt' AM^cuv- ^cà \ & alors le fèns de ce texte fera , que le Public eftoit redevable à Jérôme de la connoifîànce àts événements qui fuivirent la mort de ce fameux Conquérant ; il n'efl pas dou- teux que la prépofition ^Çfà jointe au datif, n'ait quelquefois la même acception que ^. On en voit la preuve dans Appien, qui , pour mieux défigner Lyfmiachus , dit que ce Prince , celuy-là même qui régna enThrace après Alexandre, bâtit la ville de Lylîmachie : H'V Avcni(^^ç jiMp d (à^mç stt' AAg- ^cu>Jpû) 0ct(nÀè^jaztç sKTicrtv. Il s'enfuit àe-\i que cette corre- ction efl conforme aux régies les plus exa<51:es de la Gram- maire ; & de plus elle efl appuyée du témoignage de plufieurs Auteurs, qui conviennent avoir lu un ouvrage de Jérôme, dans lequel eftoient décrites les intrigues , les démêlez & les guerres des Généraux Macédoniens qui partagèrent entr'eux les conquêtes de leur maître. Cet article ne fçauroit eflre conteité. Au contraire , ce qu'avance Vofîius de la vie d'Ale- xandre publiée par Jérôme, n'efl pas également fîir. Il y a
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cependant dans les Anciens certains palîàges qui fèmbïent aiitoii fer Ibn ienliment. Appien, par exemple, prétend, fur la loy de Jérôme, que le Koy de Macédoine réfolu de com- battre Darius, marcha du côté de ia mer, & prit la route de la Pamphylie &. de la Cilicie. Ce fragment ne conduit- il pas en quelque manière, à penferque Ton Auteur avoit confacré une partie de fes veilles à conferver la mémoire des exploits <i'un Prince aux cotez ducjuel il avoit tant de fois combattu! La remarque que fîiit Athénée au fujet de Perdiccas , fournit im nouvel argument. Jérôme, fuivant luy, foûtenoit que ce Monarque avoit rempli le trône de Macédoine i'efpace de vingt- trois ans. Une époque telle que celle-ci donne lieu de foupçonner, ou que Jérôme avoit mis au jour une Hiltoire complet te de ce royaume , ou que content d'en raflèmbler les points les plus intérelîànts , il avoit placé cet abrégé à la tçte de la vie d'Alexandre, comme une eipéce d'introdu<?lion qui devoit jetter un grand jour fur les événements dont il (è propofoit de rendre compte au Public. Ce ne font ici que des conjedures, je l'avoue; mais dars la difette de monuments propres à nous guider fûrement dans ces fortes de difcuflions, on efl obligé de s'en tenir à ce qui paroît le plus vrayfèm- blable. Quelque plaufible au refle que foit le raifonnement de VofTius, par rapport à la reftitution du texte de Suidas , je fuis pourtant tenté de croire que les paroles de ce Grammai- rien doivent moins s'entendre de l'hiltoire d'Alexandre, que de celle des Généraux Macédoniens qui, après fa mort, s'em- parèrent de la fouveraine puifîànce.
L'ouvrage dont il s'agit efl: inconteflablement de Jérôme, Denys d'Halicarnafîë, Diodore de Sicile & Joféphe, le luy attribuent en termes formels, comme de toutes les produ- ctions qui portoient fon nom, la plus variée, la plus curieufè & la plus importante. Il y développoit les mouvements qui fùivirent la mort d'Alexandre, les cabales Se les jaloufies des principaux Chefs de l'armée, les guerres fanglantes que les vues ambitieules de plufieurs d'entr'eux allumèrent dans l'Eu- rope & dans l'Afie, la deflruclion entière de la Maiion royale
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de Macédoine , & la naiflânce des diverfes Monarchies qui démembrèrent ce puiflant Empire. L'amour & la haine ne doivent jamais conduire ia plume de i'Hiftorien , c'eft une des maximes les plus univerfellement reçues, & dont cependant Jérôme, au rapport de PauHmias, ne s'eftoit point fait un fcmpule de s'écarter dans le morceau que j'examine mainte- nant. Partifàn outré d'Eumenès & d'Antigonus, il ydéclamoît avec emportement contre Séleucus , Caflànder & Ptolémée, Lyfmiaque fiir-tout y eftoit extrêmement maltraité. La ruine de Cardie par les ordres de ce Prince, avoit échauffé la bile de Jérôme ; & le défir de venger /à patrie luy diéla les plus violentes inveélives: inveélives pourtant qui, à en juger par les apparences, firent moins de tort au Monarque qu'à l'Auteur même. On a obfei^vé cy-deflus que Jofephe, quoyque fans fondement, l'accufê de n'avoir pas dit un feul mot de la Nation Juive ; les Ecrivains de Rome n'eftoient pas en droit de luy faire le même reproche. Il elt le premier des Grecs, au jugement de Denys, qui foit entré dans quelque détail fur l'origine & fur les Antiquitez du Peuple Romain. Cet abrégé faifoit partie de l'Hiftoire des fuccefîèurs d'Alexandre. Le motif qui avoit engagé l'Auteur à y inférer cette efpéce de digreffion , efl: ignoré maintenant. Les fragments de Jérôme qui font épars dans les Ecrits des Anciens, ne laifîent pas lieu de douter qu'il n'eût publié une vie de Pyrrhus; & il efl naturel de penfer que cet Auteur, à l'occafion de la guerre du Roy d'Epire contre Rome, s'efloit cru obligé d'inltruire les ieéleurs de l'origine , de l'aggrandifîément & des forces de la République avec laquelle ce Prince avoit eu tant d'affaires à démêler. C'efl une conjeélure néantmoins fur laquelle je n'oferois trop appuyer. La raifon en eft, que Denys d'Hali- carnaffe , un des plus judicieux Critiques de l'Antiquité, affûre que l'article de Jérôme qui regardoit les Romains, fe lifoit dans fon Hiftoire des fuccefîèurs d'Alexandre; & il paroît que le terme Grec 2j^.Jh')^) ou fuccefîèurs, a toujours efle employé à défigner les Généraux qui avoient combattu fous fcs étendarts d'Alexandre, partagé fes conquêtes, & fondé de
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nouvelles Monarchies. Or il eH: conftant que fors Je la mort de ce fameux guerrier, Pyrrhus n'edoit point en âge de porter les armes, & par coniecjuent ce neil point dans la vie qu'on doit chercher l'endroit de Jérôme dont il efl: ici queflion. La difficulté néantmoins n'eft point ablolument Huis réponfè : car il ne feroit point impoffibie que cet Ecrivain eût pris le nom de fuccelîèur dans une lignification plus étendue, Sl ne le fût cru en droit de le donner à Pyrrhus , maître de la Macédoine pendant plufieurs années, & par-là (iiccefîèur en quelque façon d'Alexandre le Grand. Il le pourroit bien faire encore que l'Hiftoire du Roy d'E'pire, placée à la fin de celle des fuccefîeurs, eût trompé Denys. 11 aura peut-eftre fuppofë que le titre qui fè trouvoit à la tête du volume, convenoit également à l'un &: à l'autre de ces ou\'rages. Quoy qu'il en foit, il y avoit dans ce morceau, ainli que dans le pré- cédent, plufieurs traits injurieux à la mémoire de Lyhmaque. Il n'avoit pas craint, par exemple, d'accufer ce Prince d'avoir violé les tombeaux des Rois d'E'pire. Rien cependant de moins conforme à la vérité, du moins f l'on en croit Paufânias, à l'autorité duquel il eiï jufte de déférer ici. Il avoit entre les mains plufieurs monuments dont on regrette aujourd'huy la perte; Se deflors il efloit infiniment à ])ortée de prononcer fur un fait tel que celuy-là, & que Jérôme prudemment auroit dû fupprimer. En effet, les expreffions que cet Hiftorieii employoit à noircir Lyfimaque, retomboieni par contre-coup fur Pyrrhus mcme. Il avoit confié la défenle d'^géa à un corps de foldats Gaulois, qui, dans l'efpérance de trouver d'immenfês richeflés dans les fepulchres des Rois de Macé- doine, les démolirent, enlevèrent les tréfors, & jenérent au vent les cendres de ces Monarques. Une adion fi déteftable demeura impunie, & le peu de fènfibilité que témoigna Pyrrhus dans cette occafion , le rendit odieux à toute la Grèce, Jérôme vrayfemblablement avoit pafîc fous fdence un fait qui faifoit fi peu d'honneur à la mémoire de fon Héros. On lit encore dans Paufânias, que notre Hiftorien, par un atta- chement fans bornes aux intérêts de ce Prince, s'eftoit infcrit
en faux
DE LITTERATURE. 33
en faux contre ie fèntiment de ceux qui prétendoient que Néoptoiéme avoit efté maflâcré dans le temple de Delphes , par les ordres du Dieu qui y préfide. On en conciuoit que ïès forfaits luy avoient attiré un châtiment û exemplaire; & quoy de plus injurieux à la Mailon des ^acides, qui , comme on le fçait, fe croyoit defcendue d'Achille! Mais n'en déplaiiè à Paufânias, on ne Içauroit condamner Jérôme d'avoir adopté une tradition qui devoit eftre très -agréable au Monarque qui l'honoroit de fa. bienveillance; il n'en efloit point l'auteur, d'illuflres E'crivains i'avoient débitée avant luy ; on peut en voir les preuves dans les fçavantes notes de M. de Méziriac fur les E'pîtres d'Ovide. Les fragments de l'Hiftoire de Pyrrhus, qui reftent maintenant à examiner, font ceux qui regardent ia guerre de ce Prince contre les Romains. Il efloit pafîé en Italie à la prière des habitants de Tarente. Son armée Se celle du Confuî Laevinus fê rencontrèrent près d'HéracIée. On en vint aux mains, & la viéloire long- temps dilputée fè déclara en faveur de Pyrrhus. Le nombre des morts du côté du vain- queur, iliivant Denys d'Halicarnafîè, montoit à treize mille hommes, & à près de onze mille du côté des vaincus. Le calcul de Jérôme efl bien différent de celuy-là ; à l'entendre parler, la perte de Pyrrhus fê réduifoit à environ quatre mille foldats, & celle des Romains à fèpt mille. Ces deux Auteurs n'efloient guéres plus d'accord fur la journée d'Afcolî. Le premier afîûroit qu'il n'y avoit eu qu'un fèul combat, & que dans ce combat, qui fut indécis, il efloit péri quinze mille hommes de part & d'autre. Les Romains, à ce que prétendoit le fécond , avoient eflé défaits ; fix mille des leurs eftoient refiez fiir le champ de bataille, & trois mille cinq cens feulement des troupes de Pyrrhus. A quoy fê déterminer dans une fi grande diverfité d'opinions! Beaucoup de droiture & de difcernement dans Denys : malgré ces qualitez , que perfonne ne luy difpule, il a pu fê tromper; & l'envie de plaire aux Romains luy a fait adopter les récits des Hifloriens de cette nation, quelquefois peu fidèles, & toujours enclins à relever les avantages de ia République, & diminuer fês Mem.Tome XIIL . E
.^ MEMOIRES
pertes, même aux dépens de ia vérité. Je conviens que Jérôme ne s'eft pas fait un fcrupule de ia difTmiuler. Voyons préien- tement de quel poids doit eflre Ton témoignage dans cette pccafion. Il eft confiant que la plupart des Ofiiciers qui avoient accompagné Pyrrhus, efloient liez d'amitié avec notre Auteur ; & c'efi fans doute fiu' les relations des uns & des autres, qu'il avoit tranfmis à la poflérité les événements de cette fameufe guerre. II eft confiant de plus, que le Roy d'Epire qui l'eflimoit, ne luy en avoit laifîe ignorer aucune particularité. Ajoutez à cela que, fuivant Plutarque, Jé- rôme n'avoit rien dit de la bataille d'Afcoli , qui ne fût tiré des Mémoires de Pyrrhus même. Vouloir, par conféquent, rendre fufpecle la bonne foy de i'Hiilorien , c'efl faire le procès à un Monarque que l'élévation de fes fentiments , la grandeur de fon rang , & l'éclat <!e tant de belles adions , mettent à couvert du plus honteux de tous les reproches. Le menfonge efl un de ces vices qui caraclérifènt les âmes viles & bafîés , &: il ne doit pas ef tre permis d'en accufêr un Sou- verain, fans en avoir les preuves les plus claires Se les moins équivoques. Pour moy je ne fçaurois donner trop de louanges à la fage réflexion que fait Arrien dans fa Préface de la vie d'Alexandre. Il affûre que parmi le nombre prodigieux d'E- crivains qui s'eftoient fignalez à publier l'hifloire de fes con- quêtes , Ptolémée fils de Lagus fuy avoit paru devoir eflre préféré à tows les autres ; premièrement , parce qu'il avoit accompagné cet iliuflre Conquérant dans toutes fl^ expédi- tions; & en fécond lieu, parce que trahir la vérité, efloit chofe infiniment plus honteufe dans un Monarque que dans un fimple particulier. Voilà ceux des ouvrages de Jérôme dont les titres fubliflent aujourd'huy. La partialité n'efloit pas le iêul défaut qui y régnât. Rien de plus difficile, fi l'on en croit Denysd'Halicarnafl'e, que d'en foûtenir la lecture jufqu'à la fin. L'aiTangement des mots y e<Ioit entièrement négligé ; & par une fuite nécefîàire, nulle harmonie & nulle élégance dans les Ecrits de cet Hiflorien. Les événements qui en fai- foient le fujet efloient grands par eux-mêmes, importants, &
DE LITTERATURE. 35
propres à picquer la curiofité. Mais telle eft la délicatefTe des hommes, que l'utile ne pafTe preique jamais qu'à la faveur de i agréable. Ne tenir aucun compte de la beauté des expref- fions, de la propriété des termes, & des grâces du langage, c'efl ne vouloir eflre lu que d'un petit nombre de perfonnes, & envier au Public, en quelque façon, les avantages que pourroient luy procurer des livres folides & judicieux.
RECHERCHES
SUR L'HISTORIEN TIMAGENES,
Par M. B o N A M Y.
SUiD AS a fait mention de trois Auteurs qui ont porté 9. AvfjÎ le nom de Timagénes. Il donne au premier la qualité '734- de Rhéteur, & dit qu'il efloit d'Alexandrie; le iêcond qu'il met au nombre des Hiftoriens, ^ns dire un mot de /à patrie, avoit fait en cinq livres un Périple de toute la Mer. A l'égard du troifiéme, qu'il nomme auiïi Timogénes, & qui elloit natif de Milet, à ce qu'il aiïûre, il efloit tout à la fois Orateur & Hiftorien ; & il avoit écrit en cinq livres i'Hiftoire d'Hé- raclée dans le Pont, & des Hommes iliuftres que cette ville avoit produits.
Je n'ay rien à dire de celuy-ci ; mais les deux autres ayant attiré mon attention , parce que j'ay cm voir que le Rhéteur d'Alexandrie & l'Hiftorien dont Suidas ignoroit la patrie, ne (ont en effet qu'un même Auteur, je vais avoir fhonneur de vous rendre compte de ce qui le regarde.
C'efl: un des plus anciens Hifloriens des Gaules; cefl urt- homme qui a eu dans l'Antiquité une grande réputation par fès bonnes & {es mauvaifès qualitez : voilà deux raifons pour fôu- haiter de le connoître particulièrement. J'expoleray d'abord ce qu'on peut fçavoir de fa vie; j'examineray enfuite l'opinion de Gérard VofTius , qui, non contint de reconnoître les trais
Eij
3
MEMOIRES
Suidas.
Ctc. in. Orat.
pro Ralnr. îT in Orat. contra Pi- jonem
Beïli. cap, 6 SwiLiSt
Timagénes dont parle Suidas , en admet un quatrième Syrien de naiflance, & je finiray par quelques obfervations fur les ouvrages qui portent ie nom de cet Auteur,
ARTICLE PREMIER.
Vie de Timagénes,
Timagénes, natif d'Alexandrie, efloit fils d'un Banquier du Roy Ptoicmée-Auiétes. Les démêlez qu'eut ce Prince avec les Alexandrins , furent cauie que Gabinius , Gouverneur de Syrie, appelle pour ie remettre fur le trône, prit la ville d'Alexandrie environ l'an 5 5 . avant Jefiis-Chrilt. Timagénes fut un de ceux qui eurent le malheur d'eftre faits efclaves. Plut in Anton, j^^j^^ ^gj^g occafion il fut couduît à Rome & vendu à Fauftus
UlO.llV.^ç. f-i I I ^ J'I / TT
joj(vh M. t. fils de Sylia, qui ie mit quelque temps après en liberté. Il devoit avoir au moins vingt ans iorfqu'ii fut fait elclave, puifque, fui vaut Suidas, il profellà la Rhétorique à Rome du temps du grand Pompée, dont la mort arriva environ huit ans après la prife d'Alexandrie, il n'enlèigna pourtant pas aufli-tôt après avoir recouvré la liberté; (on extrême pau- vreté le contraignit d'abord de faire le métier de Cuifinier, & comme il n'y excelloit apparemment pas, il le quitta pour prendre celuy de Porteur de Chaifê : Ex cnptivo Coquus, ex
Contm. /-f . Co(]uo Leâiuiriiis, dit Sénéque. L'argent qu'il gagna à celuy-ci ie mit en efiat d'ouvrir une Ecole, & d'attendre qu'il luy vînt àts difciples.
Suidas efi le feuï qui parle de Timagénes comme d'un Rhéteur; car tous les autres Anciens lêmblent ne l'avoir connu que fous la qualité d'Hiflorien, & Quintili^n même qui parle àçs Orateurs illufires de Rome, & en particulier de Cœcilius , qui y profefîbit la Rhétorique dans le même temps que Timagénes, ne fiit aucune mention de celuy -ci; je ne fçais fi ce ne fèroit point une preuve que les talents de Timagénes pour écrire l'Hifloire, effacèrent ceux qu'il avoit pour l'art Oratoire. Quoy qu'il en (oit, la réputation de Timagénes s'accrut en peu de temps; & il fçut, au rapport
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DE LITTERATURE. ^7
de Sénéque, fê concilier i amitié des Grands & /ê rendre 77 v ; agréable a toute la ville.
La maiice du cœur humain , qui fe plaît à voir relever les défiiuts d'autruy, pouvoit bien avoir contribué à le mettre en vogue & à faire parler de luy; car il avoit le talent de Tailler avec e/prit, & ce n'efioit pas toujours avec la retenue & la modération qui conviennent à un honnête homme; mais on luy pardonnoit la latyre en faveur du fêl dont il l'a fî a i fo n n o i I : D'ijenus homo, &dkax , à quo multa improhè,fed Conmv, veiutflè dîâa.
C'eft-là ce qui le fît rechercher dans les compagnies, qu'ii divertilîbit par les bons mots ; mais il falloit qu'ii eût d'autres bonnes qualitez pour fe faire d'illuilres amis comme il fit, fans cela combien fè fêroit-il attiré de dé/âgréments ! C'eil en effet ce qu'éprouva un certain Cordus , Maure de nation , Uorat.Sdol qui, fans avoir le mérite de Timagénes, voulut imiter {ts bons mots & fès railleries; & c'efl à fon fujet qu'Horace Epiji.nb.i, obferve qu'il efl dangereux de fe propofer des modèles qui ^F-'p- ne peuvent efhe copiez que dans leurs défauts :
Deàpit exemplar viîiis imiîabile. md.
Cet homme, qu'Horace appelle Hyarbitas, n'eut pour récompenfe de Çts plaifanteries , que la honte de iè voir mé- prife, & le dépit de n'avoir pas réufîi:
Euplt Hyûrhîtnm Timagems amuh hngua, Dum fludet urbanus, îemlitque dijertus haher'i.
Je fuis ici l'ancienne leçon de cet endroit d'Horace , & le mot lïngua me paroît mieux répondre au portrait de Tima- génes, tel que Sénéque & Suidas le dépeignent , que le mot ccena, qu'un fçavant Commentateur d'Horace fubflitue dans ce vers.
Lorfque Sénéque parle de Timagénes, c'efl toujours comme Cmmv.i^* d'un homme que l'aigreur &: la liberté dans \^s difcours len- doient redoutable : homo ^cida lingue , & qui nimis liber eraî. Suidas iuy donne Tépithete de TrappcTvaçT/^ , qui fignific la
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3 8 MEMOIRES
même chofe ; enfin , je ne vois point comment l'explication du Schoiiafle d'Horace peut donner lieu de changer ainii ce vers : Hk Hyarhïîa, dit ce Schoiiafle, yI//^///wj regione,fiat Cor- Jus, qui dum Tîmagenem pofl convivium & inîer pocula dedaman^ tem vellet imïtari, necpoffet, uividiâ quodammodo rupîm efl. Il me. ièmble que cette explication ne conduit pas naturellement, comme le dit le Commentateur, à changer le mot litigua en celuy de cœna, ÔL ne donne pas lieu de croire que le Schoiiafle a trouvé ce mot cœ/ia dans Ion exemplaire d'Horace.
Tout ce qu'on peut conclurre des paroles du Schoiiafle,
eft que Timagcnes efloit homme de bonne compagnie , &
que c'eftoit principalement dans les repas que brilloient les
faillies de Ton imagination , ^ c'efl aufTi ce que nous apprend
Lib.^ieAduhi- Piutarque.
ZlLnTfao'. Parmi les amis illuflres que Timagcnes eut à Rome, le
^^- £imeux Alinius Poîlion, Poçte, Orateur & Hiflorien, fê
^enec. /;. /. jj|^|.jj^g,jj p^j- 1^ çQj-,f^.jj^j^g jg f^fi amitic. Il cfl vray qu'ils iè
brouillèrent pendant quelque temps, mais Augufle luy-même
voulut bien eflre le mcdiatenr de la paix , & les réconcilier.
Uemibid. L'hifloirc de ce Prince, que Timagcnes avoit compofce,
Senec.Controv. luy avoit acquis fes bonnes grâces ; il le plaifoit à l'entendre
difputer avec Afinius Pollion, Orateur, originaire deTralles,
qu'il ne fiiut point confondre avec Poiiion dont je viens de
parler. La vivacité de Timagcnes contribuoit fans doute à
délafTer l'Empereur àts foins pénibles du gouvernement;
JÇenec.iih.i.de mais fou caraélére fityrique luy attira à la fin l'indignation
iru. irControv. d' Auguflc , carTimagénes oubliant ce qu'il avoît eflé, & la
■^^* confidéraîion que luy donnoit la familiarité de ce Prince , ofâ
bien critiquer {ts aélions, & attaquer par {^s difcour^ malins,
ia conduite de fa femme «Se de ceux de fa Maifon. On ne
manquoit pas de relever Çts bons mots , on en faifoit le fujet
des converfitions ; car rien ne fe répand plus aifement , &
SenecAih. j, n'cfl plus volontiers répété, qu'une raillerie. fine & hardie:
de Ira. Qji^dam in ipfum (Augujîum), quadam ïn uxorem ejus & in toîam
domuni ejus dixerat , nec perdidenit diéla; mag'ts enim circumfcrtiir
& in ore hominum efl îemeniria urbaukcfS' L'Empereur l'avertit
s 4-^ Suid. tn
DE LITTERATURE. 39
plufieurs fois de l'épargner davantage , & de réprimer fa lan- gue; mais Timagénes n'eftoit pas d'un caractère à fe priver du piaifir de dire un bon mot , par ia crainte d'eflre diigracié. II continua, à fon ordinaire, à déchirer ia famille Impériale, & l'Empereur porta la modération julqu'à fè contenter de luy défendre, pour toute punition , l'entrée de fon Palais.
Sous tout autre Prince que fous un Augufte, Timagénes auroit fans doute reffenti plus durement l'effet de (à ^iigrace, & il l'aiiroit bien mérité; car, ièlon Plutarque, fes f^tyres LU. de Adulât, dans les repas & dans les promenades , ne tendoient qu'à '^.^'""^- ^'J'^^'- tourner en ridicule les aélions d'Augufte, & il ne s'eftoit jamais fervi de la liberté que luy donnoit la familiarité de ce Prince, pour luy dire quelque chofè d'utile; mais il abufoit de Ion amitié pour l'outrager, & il luy fuffifoit de faire rire les Courtifàns : i^wdipa fjd^ ûJ^ ttoti (fcavri ;:^ncm.juS(^oç , oif
Wj'najv <^iX\aA êcanp CD'piajuce T^iéhe^ou; 'Zt^ç^cr(^îç^ju^oç. C'efl ainfi que Plutarque raconte le fujet de la difgrace de Tima- J'''^^- gènes , dont il compare les difcours aux choies ferieufês & railbnnables que les Comédiens dilènt quelquefois fiir le théâ- tre , mais qu'ils mêlent de tant de fades plai^nteries , que la vérité dans leur bouche devient infipide , & ne fait point l'effet qu'elle devroit faire fur l'eiprit àts fpc<51:ateurs. Pouvoit- on attendre autre choie d'un homme naturellement envieux , mordant & fatyrique , d'un homme enfin qui eftoit capable de dire àts incendies de la ville de Rome, que la ièule peine qu'il en reffentoit, eftoit que les édifices brûlez donneroient lieu d'en rebâtir de plus beaux ! Tiwagenes felicitau urbis inî- Senec Epiji. mkm, Roma fihi incendia oh hoc unum dolori ejfe, quod fcireî 9'' meliora refurreâura quam arfijjent.
Timagénes cependant, tel que Je viens de le dépeindre, trouva des amis qui luy tendirent les bras dans fa difgrace; aucune maifon ne luy fut fermée, & on n'évita point là
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préfènce comme celle d un homme frappe de la foudre : c efl: Lïh.j.deha. aiiifi que s'exprime Sénéque, pour relever la douceur & la clémence d'Augufte.
Timaoénes mit le comble à là folie en brûlant l'Hiftoire
o
de la vie de ce Prince qu'il avoit compolee ; il crut par-là le
picquer davantage , car c'efloit pour fe venger de ce qu'il luy-
avoit interdit l'entrée de Ion Palais , qu'il voulut de ion côté
luy faire connoître qu'il ne le jugeoit pas digne d'occuper une
S.nec.ContYov. place daus fon efprit. Ufque eo utramqne fortimam conteinpfit
3i- ^ m qua erat , & hi qua fiierat , ut cum tllï miiltis de caufts
iraîiis Cafar ïnterdixiffet domo, comhiireret Hiflorïas rcrum ah illo
gejldriim, quafi & ipfe ïlli ingeniofiio interdiccret.
Après ce dernier trait d'emportement, dont l'amour propre
Senec.lib.i. de l'Empereur ne parut pas ému, Timagénes fê retira chez
iie Ira. Afuiius - Polliou , il y brûla encore les autres Hiftoires qu'il
avoit compofées, mais après en avoir fiit la lecflure à (es amis.
Augufte ne fit pas un crime à Afuiius-Pollion d'avoir retiré
chez luy fon ennemi ; il fe contenta de luy dire qu'il nourriflbit
Idem.ibid. unlèrpcnt, QreAOTço^&içi mais jouiflez, mon cherPoIlion,
ajoûta-t-il , en refufuit d'écouter fês excuiès , jouiflèz du plaifir
UiJ. d'avoir chez vous un pareil ami. Poliion cependant n'eftoit
pas aiïez mauvais Courtiiàn pour ne pas offrir à l'Empereur
de renvoyer Timagénes, quelqu'amitié qu'il témoignât pour
luy. Si vous l'ordonnez, Céfàr, dit- il à Augufte, je luy
défendray ma maifon. Ce Prince luy réprélcnta qu'il ne luy
convenoit pas de faire un Icmblable commandement après les
avoir réconciliez dans le temps qu'ils eftoient ennemis.
Timagénes ne refta pas long- temps dans la ville après /à difgrace ; Suidas nous apprend qu'il fè retira à Tuf iilum : ce qui s'accorde avec ce que dit Sénéque que Timagénes vécut jufqu'à fa vieillertë dans la compagnie de Poliion, /'^yZ?^ Tima- génes in conîuhernia Pollionis conjenuit, & nous fçavons d'ailleurs que Poliion avoit une mailon de campagneàTufculum. Cène fut apparemment que dans ce temps -là qu'il cefîà d'enfèigner la Rhétorique à Rome, ou, félon Suidas, il fut remplacé par Afinius- Poliion de Tralles; car la raifon que Sénéque &
Pluîarque
Idem. ihid.
DE LITTERATURE. 41
Plutarque apportent de la di/grace de Timagénes , efl la même que Suidas nous donne de la pêne de là place de Profeiïeur cell-à-dire, la hardieffe de Tes difcours lâtyriques, oxmaz^v
Je ne fçais fi la manière dont parle Sénéque de la com- buftion des Ecrits de Timagénes, ne demande pas quelque reftridion, & s'il n'auroit pas fait grâce à quelques-uns; ce qu'il y a de certain , eft que s'il les brûla tous , il s'occupa , lorfque fa colère fut paiïee, à réparer cette perte. Quintilien , qui le met au nombre des plus fameux Hiftoriens , le loue de s'eflre appliqué encore à écrire l'Hiftoire, après avoir cefîe
pendant quelque temps de le faire. Timagénes vel hoc efl hjUt.Orat.Hh.
ipfo prohabilis quod ititermiffam Hiflorias fcribendi indujlriavi '^•<^''P-'' nova lande reparavïî.
Nous ne fçavons pas précifement le temps qu'il refla à Tulculum , & encore moins la railon qui luy fit prendre le parti de quitter cette retraite pour fe retirer à Dabanum, ville Suidas, de l'Ofroéne dans la Méfopotamie, c'ell ^ fi je ne me trompe, du lieu de cette retraite que l'Auteur du livre à^i Fleuves a Ub.de Fiumn-, donné à Timagénes le furnom de Syrien. II y mourut d'une ^""p- ^'^^^^'''' indigeltion , Juivant ouidas. ^
ARTICLE IL
S'il y a eu plufieurs timagénes.
De tous les Auteurs qui ont parlé de Timagénes, il n y a que le fèul Suidas qui ait diflinguè trois Auteurs de ce nom. On fçait combien cet Auteur avoit peu de critique, & il ne faut pour s'en convaincre, que lire ce qu'il dit dAfinius- Poilion de Tralles , dont il parle dans l'article de Timagénes d'Alexandrie. Il débite qu'il avoit profeiïe la Rhétorique à Rome du temps de Pompc%, & qu'il avoit encore recueilli les ientences du Philofophe Mufonius qui fleuriÏÏbît fous l'Empire de Néron, mais il n'eft pas queftion ici de critiquer Suidas, il s'agit feulement de faire voir que Gérard Volîlus s'efl: trompé en admettant quatre Timagénes; c'eft- à-dire»
Mem. Tome XIII. . F
42 MEMOIRES
qu'aux trois que compte Suidas, ii ajoute encore iinTima-
DeHiftorkh gènes Syrien, & prétend prouver que ie Rhéteur & i'Hillo- ^""^^'J'ub '* ^' ^"^^^"^ ^^ ^^ nom, ne font point une même perfonne. ~lk//.^ ^' ^^ Valois, dans Tes notes fur Ammien-Marcellin , à
l'endroit où cet Auteur rapporte ce que Timagénes avoit écrit fur l'origine àts Gaulois, cite \qs deux Sénéques, Quintilien, Q. Curce, Joféphe, Horace & Suidas, comme ayant tous parié du même Timagénes ; c'eft- à-dire, du Rhéteur d'Ale- xandrie Auteur de l'Hiftoire àts Gaules. Il auroit pu citer encore Strabon, Plutarque & Eftienne de Byzance, qui certainement n'ont prétendu parler que du même Timagénes ; mais, fans s'arrêter au fèntiment particulier de M. de Valois, qui n'eil: qu'un préjugé, on peut, en comparant ce que dit Suidas du Rhéteur Timagénes , avec ce que les autres Auteurs difènt de Timagénes l'Hiftorien , trouver àts traits de reflèm- blance qui le feront reconnoître pour le même Ecrivain.
Selon Suidas, Timagénes d'Alexandrie fut d'abord efclave; il profefTa enfuite la Rhétorique à Rome , y compofà un grand nombre d'ouvrages , & s'y fit àts affaires par fes di/cours faty- riques, qui l'obligèrent enfin à fe retirer àTufculura. Or ii efl aifé de voir que Timagénes l'Hiftorien dont parlent les deux Sénéques , efl le même ; il avoit auiïi eflé efclave avant
Controu.3^. que d'elh-e Cuifmier, ex Captivo Coqims, dit Sénéque le père. Il eftoit railleur, & tenoit des difcours trop hardis, homo
îdm ihid, acida lingua, & qui n'imts hier erat , dit encore le même Au- teur ; & c'eft auffi de cette manière que Suidas caraélérilè le Rhéteur Timagénes , en luy donnant l'épithete de Tmppti- (nct<piç , qui exprime parfaitement le fêns des paroles de Séné- que. On avoit donné ce furnom à Démocharès Orateur Athé-
Lil.j.delra, nien , lùivant Sénéque le Philofophe, parce que N.'eftoit un i-af.£j, homme emporté, qui ne fçavoit point modérer fa langue: Parrhefiajles oh nimiam &procacem linguam appellatus. Enfin , fi Sénéque ne dit point en termes précis, comme le dit Suidas» que Timagénes le retira à Tufculum pour y pafîèr ïti jours, il nous apprend la même chofè, en difànt qu'il fè retira, après là difgi'ace, chez Pollion , dans la compagnie duquel il vécut
DE LITTERATURE. 43
)ufqu'à un âge fort avancé , car PoIIion avok une maifbn de campagne à Tu/culum.
li s'enfuit de cette comparai/on , que l'Hiftorien Tima- génes dont parlent les deux Sénéques , eft le même que le Rhéteur dont parie Suidas , & par confëquent , que ceiuy dont font mention Horace & Plutarque, eft aufli le dileur de bons mots dont parlent les deux Sénéques.
Pour ce qui eft de Quintilien , il me femble qu'on ne peut douter qu'il n'ait eu auffi en vue le même Timagénes , puifque i'Hiftorien dont il parle eftoit un Auteur qui ayant difcon- tinué pendant quelque temps d'écrire i'Hiftoire, s'acquit une nouvelle gloire en reprenant ce travail; or on a vu queTima- génes, outré de la manière dont l'Empereur l'avoit traité, brûla non -feulement la vie de ce Prince, mais encore les autres livres d'Hiftoire qu'il avoit compoièz; & il eft naturel de croire qu'il fut quelque temps fins écrire, juiqu'à ce que ion dépit fût un peu calmé.
Mais comme il ne convient pas d'attaquer ie fêntiment d'un Auteur, fans expofèr les raifons (uv lefquelles il l'appuye, examinons les oppofitions que Voftius trouve dans ce que Suidas dit du Rhéteur Timagénes, & ce que les autres Au- teurs nous rapportent de Timagénes i'Hiftorien. «Timagénes d'Alexandrie, dit Voflîus, a en(èigné à Rome; or nous ne « iifons rien de femblable de i'Hiftorien, mais feulement qu'il «c avoit compofé l'hiftoire d'Augufte. » Voftlus devoit ajouter, & encore beaucoup d'autres ouvrages. J'ay remarqué cy- deft'us qu'il me paroiftoit extraordinaire que les deux Séné- ques , & en particulier Quintilien , n'euftënt point parlé de Timagénes comme d'un Rhéteur; peut-eftre n'ont-ils pas jugé à propos de le citer fous cette qualité, parce qu'il n'excelloit pas dans ce genre. Quant aux autres Auteurs , Hiftoriens eux-mêmes, ils n'avoient pas befoin de citer fès harangues, mais feulement fes ouvrages hiftoriques. Au refte, cet argu- ment de Voffius eft un argument négatif, dont on ne peut rien conclurre contre mon fêntiment , fur -tout fi j'ay bien prouvé, comme je crois avoir fait, la parfaite reftémblance
Fij
44 MEMOIRES
de Timagénes le Rhéteur avec Timagénes l'Hiftorîen , par rapport à d'autres chofês dans lefquelles ies Auteurs con- viennent. « Mais , ajoute Voflius , Timagénes d'Alexandrie M perdit fâ Chaire d'Eloquence par la hardieflè de fes di (cours, » & i'Hiftorien perdit feulement les bonnes grâces d'Augufte, fans reflentir d'autres peines , comme le dit Sénéque. » Je ne vois nulle contradidion en cela , &l la retraite de Timagénes à Tufculum, l'obligeoit nécelfairement à quitter fà profeffion de Rhéteur; ainfi, comme fa retraite eftoit une fuite de fâ diigrace, la perte de fà Chaire en eftoit une aiifli. Enfin , & c'elt la dernière objeélion de Voffius , « Timagénes d'Ale- M xandrie paflk (ts jours à Tufculum , cv à^eiS cPiti*^ Tam^vcà >» MytjuS^cù, & mourut à Dabanum, & Timagénes i'Hiflorien » au contraire , demeura dans la compagnie d'Afmius PoUion jufqu'à fâ vieillefTe ; >> d'où Voffius conclud que le Rhéteur Se i'Hiflorien ne font pas le même Timagénes: Quare aJius omnïno fuerit Timagénes Hifîoricus ah Rheîore Akxandritw qui Romce docuit. Mais, i .° j'ay déjà dit que la retraite de Tima- génes à Tufculum, & fa retraite chez Poilion, qui avoit une maifon de campagne à Tufculum, n'avoient rien d'oppofe, 2.° Sénéque ne dit point que Timagénes foit mort à Rome, ni dans aucun autre endroit de l'Italie ; voilà donc déjà deux Timagénes réduits à un ; & en effet , Voffius applique luy- même à Timagénes le Rhéteur, les deux vers d'Horace que j'ay citez; or il efl indubitable que le Timagénes de ce Poète, efl le même Timagénes Hiflorien dont parlent ies deux Séné- ques & Plutarque.
Pour Timagénes le Syrien , dont Voffius fait un article feparé, fans affigner ie temps auquel il a vécu, il n'a pu fê fonder que fur l'autorité de l'Auteur du livre àts Fleuves qui le trouve parmi les oeuvres de Plutarque, car il efl le fèui qui ait donné ce furnom à Timagénes, Écrivain de l'Hifloire des Gaules; mais, comme je i'ay déjà remarqué, cet Auteur a bien pu donner ce furnom à Timagénes, à caufê de ia ville de Dabanum; car, quoyque cette ville foit fituée au-delà Strab. i{h,i6. de i'Euphrate, on fçait que ie nom de Syrie fè donnoit encore
uuunte^
DE LITTERATURE. 45
à la Méropotamie après ie règne d'Augufte. Enfin ii efl bon de remarquer que , pai'mi les Auteurs qui ont parlé de Tima- génes, ceux qui le citent fimplement, fans le défïgner par des traits particuliers, n'en rapportent rien qui ne s'accorde avec le temps auquel Timagénes, l'Hidorien d'Augufte a vécu; & avec les mœurs, ie caradére d'efprit & les talents qui luy font attribuez par Horace, les deux Sénéques & Piutarque.
Il ne refte plus maintenant que Timagénes ou Timogénes de Milet, Orateur & Hiftorien, qui avoit écrit l'Hiftoire de ia ville d'Héraclée, & dont Suidas efl le fèul qui fafîè mention. Je n'olèrois ailûrer qu'il lôit le même que l'Alexandrin ; je n'ay rien trouvé dans les Auteurs anciens qui ait pu me donner des lumières fur fon fujet, on ne peut s'en rapporter qu'à l'autorité de Suidas.
ARTICLE III.
Des Ouvrages tittrîhuei à Timagénes.
Suidas dit en générai que Timagénes d'Alexandrie publia un grand nombre d'Ecrits, fans en ipécifier aucun ; & Sénéque m^, ^, 7,^. qui l'appelle Hifloriarum Scriptor, ne nous en apprend pas davantage, fmon qu'il avoit écrit une Hiftoire d'Augufte. Quant aux autres Hiftoires qu'il avoit encore compoiees, il ne nous dit point quel en eftoit le fujet.
Si Timagénes l'Hiftorien eft le même Auteur que le Rhéteur Timagénes, il faudra donner à Timagénes d'Alexandrie, le Périple que Suidas attribue à Timagénes l'Hiftorien. Pline, qui compte cet Auteur parmi ceux qui luy ont fèrvi à com- poièr fbn Hiftoire naturelle, a dû tirer de ce livre une partie de ce qui concerne la Géographie, mais je ne voudrois pas affûrer , comme fait Voflius, que ce fut dans cet ouvrage que Strabon a lu ce qu'il rapporte d'après Timagénes, & qu'il Lih.ij.-pag, traite avec raiion'de fable, fçavoir, qu'il tombe quelquefois ^' '• dans les Indes une pluye d'airain que l'on voit couler, dç otj
Eftienne de Byzance fait mention du premier livre dts Vahu'iAvdi,
F ii; M'"' '^' ^^'fi^
4 ^ MEMOIRES
Grac.rth.i,c, Rois compofe par Timagciies, T//<^^kç 'sr^'xsy ^xoiXic^vî ^^' c'eftoit iijie Hiltoire d'Alexandre le Grand, & dts Rois qui
Lib. p. di vilérent fa monarchie. Ce que dit Q. Curce que rimagénes
aiïûroit que Ptolémée fils de Lagus, eftoit à la priie de la ville d^s Oxydraques, eftoit tiré de cette Hiftoire; en quoy Tima-
Idemihid. génes s'eftoit trompé, puifque Ptolémée avoit luy-méme écrit qu'il eftoit alors occupé à une autre expédition. C'eft à
Lih. 2 . contra ce livre encore que Joféphe renvoyé A ppion pour y apprendre Appioncm. qu'Antiochus, qui pilla le temple de Jérufalem, n'y avoit rien trouvé qui pût donner aux Nations étrangères occafion de ie mocquer des Juifs au fujet de l'objet de leur culte, & que ce Prince ne les avoit tourmentez alors, malgré la foy (\ts traitez, que parce qu'il manquoit d'argent dont il avoit grand befoin. C'eft aufTi de cette Hiftoire des Rois, fi je ne me
Vit.Pompei. trompe, que Plutarque rapporte d'après Timagénes, que Ptolémée- Aulétes n'avoit point efté contraint d'aller à Rome dans le temps de Tes démêlez avec les Alexandrins ; mais qu'il avoit entrepris ce voyage de Ton bon gré, & à la perluafion deThéophanes, qui vouloit procurer à Pompée un moyen de s'enrichir par les pré/ènts de ce Prince, & une occafion de faire la guerre en Egypte.
Mais l'ouvrage de Timagénes que nous connoitTions fe
Lih.if.c.ç. mieux par l'extrait que nous en a donné Ammien-M-arcellin,
Ljb.^f.pag. efl i'Hifloire des Gaules, dont Strabon a tiré ce qu'il dit au fujet de l'or de Touloufe. Q. Servius Cœpion , félon Tima- génes, ayant ofé toucher à ce tréfor facré, en fut puni par les malheurs dont fa vie fut remplie. Il fut chafîé de fi patrie comme un facrilége: la punition divine s'étendit même fur deux filles qu'il avoit iailîées héritières de fès biens, elles furent deshonorées & périrent miférablement, au; awji^n
Callifihénes de Sybaris avoit déjà écrit fur l'Hifioire des
Gaules; & c'efioit à (on imitation, félon l'Auteur du livre
Lih.deFlumin. cbs Fleuves, qucTimagénes entreprit de traiter le même fujet,
tap.de Arari, \ •? , ^ c ^- ,t ^ ^ n ' "^ / ii r
inter opéra Plut. '^^9 « -^^ "^-^^^ ^^f «A«^«i' T/ 'j^yp'i^c. o z^f 2P^. 11 ne le contenta pas de fuivre l'autorité de Caliifthénes, il confuita encore avec
DE LITTERATURE. 47
ibin pkifieurs Auteurs , dont les recherches le mh'eiit en état de publier Ton Hiftoire des Gaules, 8c de dire des chofes qu'on avoit long - temps ignorées : Amb'igentes fuper or'îo'we prima Gallorum Script ores veteres tiotitiam reliquere tiegotii femi- plenam : fed poftea Timagenes & Ailigentiâ Gracus & fermone Imc qua diii funî ignorata, coUegit ex miiltiphàhus Jihris. Par les différentes opinions quAmmien-Marcellin rapporte fur i'origine des Gaulois, il paroît qu'on ne fçavoit pas bien encore à quoy s'en tenir; & que les Gaulois eux-mêmes ii'eftoient pas d'accord entr'eux fur ce point. Les uns difoient que les habitants de cette contrée efloient Aborigènes, c'efl-à- dire, qu'ils n'y efloient pas venus d'ailleurs; qu'ils avoient eflé appeliez Celtes du nom d'un de leurs Rois, & que la mère de ce Roy leur avoit donné le nom de Galates. D'autres vouloient que les Doriens qui avoient fiiivi l'ancien Hercule, fè fufîènt établis dans le pays qui s'étend le- long de la mer Océane. Les Druides de leur côté avouoient bien qu'une partie des Gaulois eftoit Aborigène, mais ils foûtenoient qu'il efloit encore venu s'établir dans les Gaules d'autres Peu- ples , que les guerres fréquentes & les débordements de la mer avoient contraints de quitter les pays fituez au-delà du. Rhin ; enfin , quelques-uns donnoient aux Gaulois une ori- gine Troyenne.
Je n'entreprends pas ici de rapporter tout ce qu'Ammien- Marcellin dit d'après Timagenes , au flijet des Gaules; je me contenteray feulement de faire quelques réflexions fur cette dernière opinion de i'origine des Gaulois, qui eft très -an- cienne, & qu'on a regardée comme une fable inventée dans les premiers temps de la Monarchie Françoifè.
M. l'Abbé du Bos , qui vient de nous donner un excellent ouvrage fur l'ètabliffement des François dans les Gaules, croit que les Romains avoient donné cours à cette opinion , pour cimenter l'union des Romains & des Gaulois, & il cite à cette occafionAmmien-Marcellin ; mais il faut prendre garde que cet Auteur ne fait que parler d'après Timagenes , comme îî a foin d'en avertir auparavant : Cujus (Timagenis) fidem
48 MEMOIRES
feciiti, ohfamtate dimotâ, eadem diftinâè docehimus & aperîè. C'eft donc fur la foy deTimagénes qu'Ammien-Marcellin nous apprend qu'il y avoit àts Auteurs qui difoient qu'après la prifê deTroye, un petit nombre deTroyens fuyant ies Grecs répandus par-tout , s'eftoient emparez dts Gaules alors défertes : Quidam aiunt paucos pojl excidium Trojœ fugîtantes Cracos iihique difperfos , loca hac occupa jje îuuc vacua. Ainfî, dès le temps deTimagénes, c'eft-à-dire, fous le règne d'Au- gude & même auparavant, cette opinion eftoit déjà répandue. LiLT.v.^2^i De la manière dont Lucain s'exprime, il ne femble pas que ies Romains en fliflènt les auteurs , car ce Poète trouve que ies Auvergnats fê donnoient trop de liberté, de prétendre fraternilèr avec les Romains :
Arvernique aufi Laîio fe fingere fraîres, Sanguine ab lliaco,
EpiJI. 7. /. -\ Sidoine Apollinaire s'eft fervi à&s mêmes termes en écrivant
à un de Tes amis au fu jet du même Peuple : Qui, fi prifca
repeîanîur tempora, audebant fe quovdam fraîres Latio dicere ér
fanguine ab lliaco populos computare. Il n'eft guéres polîible de
percer l'obfcurité de ces temps éloignez pour fçavoir ce qui
avoit donné lieu à une pareille opinion ; cependant je ha-
zarderay une conjeèlure, dont je lailîè à décider la vray-
femblance.
AroUon. RhoJ. On trouve du temps des Argonautes un Peuple appelle
Argon, lil). Bébryces, dont le Roy Amycus fut vaincu par Pollux dans
Serv.adiib.f. uu combat fiugulier. Les Bébryces habitoient alors le pays
yEneid.u.^^j. q,j'Qj-, ^ (jepuis appelle Bithynie, mais ils s'emparèrent ejifuite
SrraL nb.12. de la Myfie & des environs de Cyzique; c'eft-à-dire, d'une
^7d.îib.'t\.yv. partie du royaume de Priam. Ils en furent bientôt chafTez
s 8 2. s S 6. <T en partie par les autres peuples qui demeuroient en Afie, &
'fLd'.Nmeor. G" partie par les Grecs de la colonie yEolienne, qui paiïèrent
Od. XI. en Afie fous la conduite d'Orefte quelques années aprè: la
prifè de Troye, & s'étendirent dans la fiiite le long des
côtes depuis Cyfique jufqu'à l'embouchure du fleuve Caycus.
Strabon ne dit point le lieu où iè réfugièrent ces Bébryces
ainfi
DE LITTERATURE. 49
amfi cKafTez; mais d'anciens Auteurs parlent d'un Peuple du même nom qui occupoit une partie de la Gaule Narbonnoiiè. Silius Italiens eft le premier qui parle de cette contrée fous Lik j. rerf: le nom de Bébrycie; &Tzetzès, qui a recueilli dts Scholies ^^^- ^M' ïîir Lycophron, en rapporte une qui fait mention de ces ^'^ "''/• Bébry ces Gaulois, ît^çji ^îQ^ukaç i^vo<;TdL'>\ff,JzSv 0/ vaAeJvJ Lj/.oihron. Kapëov^cnoi. Eflienne de Byzance & Euflaihe, dans leur Commentaire (ùr Denys le Géographe, s'expriment dans les mêmes termes : Narbonne eftoit la capitale de leur Ktat ,
ièlon Fcftus Aviénus : DeOratnarî*
nma.
Geufque Behrycum prias Loca hac tencbat : aï que Narbo c'mtas Erat ferocis maximum rcgni caput.
Ce Peuple avoit même donné ion nom à la mer qui baigne Zonar tm i. cette côte; je ne voudrois pas conclurie ablolument de ces '5' '"JV^^^ autoritez, que ces Bébryces fuirent un efîain des Bébryces chafîëz de la Troade, ni que ce fût eux qui eulîènt donné lieu aux Gaulois parmi lesquels ils vinrent habiter, de le vanter de deicendre desTroyens, c'eft feulement une conjeéluie que j'avance touchant l'origine de cette opinion , dont j'ay voulu prouver l'antiquité par ce que j'ay dit cy-delîus. Au re(le, fi on trouve que les Auvergnats foient trop éloignez des Bébryces, pour qu'ils ayent pu prendre d'eux ce lenliment fur leur généalogie, il faut içavoir que les Auvergnats avoient Snah. l'ih.41 avant Jules-Céiar, étendu leur domination julqu'au Rhin & '''f/.V^ , à l'Océan d'un côté, &. julqu'aux Monts Pyrénées, qui , (èlon bdl^Call. i.y. Silius Italiens, & Eflienne de Byzance, eftoient \^s bornes sn.ltaiic.ut de l'E'tat des Bébryces du côté du Midi. Enfin, quoy qu'il -^''''^** en foit du fondement de cette opinion , il efl: certain qu'elle eiloit établie dans les Gaules long-temps avant que les Fran- çois y entrallent; il efl vray que quand ils s'y fuient établis, ils voulurent aulTi defcendre desTroyens, pour avoir la même origine que les anciens habitants de leur nouvelle patrie.
Mem. Tome XIII. . G
5«
MEMOIRES
RECHERCHES
SUR LA VIE ET SUR LES OUVRAGES D'ATHE'NODORE.
Par M. FAbbé S É v i n.
AfTembîée T L y a eu dans l'Antiquité plufieurs Ecrivains qui ont porté pui)Iique. JL le nom d Athénodore ; celuy dont je me propofè de parler
i2.Novemb. aujourd'huy, a tenu un rang confidorable parmi les Philo- fophes de la Seéle Stoïcienne. H eftoit fils de Sandon , & natif de Cana, petite bourgade fituce dans le voifinage de Tarfe, capitale de la Cilicie. Le premier article n'efl point conteflé ; & le fécond ne l'efl que par Théodore Méthochite, Manafîès & Cédrcnus. Alexandrie, à ce qu'ils prétendent, efloit la véritable patrie dAthénodore; mais leur autorité
'Srrai. fom. 2 . utd point Comparable à celle de Strabon, contemporain dç l'^S' 99'- ce fçavant homme , & de plus fon ami particulier. Ce qu'il y a de vray, c'efl qu'à fon exemple, la plus faine partie Ats Anciens n'a point héfité à l'inférer au nombre de ceux qui, par la profondeur de leur fçavoir, ont fait le plus d'honneur à la ville de Tarfe. Je fêrois très -porté à croire qu'il a eflé difciple de Pofidonius , le plus célèbre Stoïcien de fon fiécle. Mêmes fentiments fur la nature de l'Océan, & fur \ts cau/es
ibid.pag.i6. du flux & du reflux. Strabon, qui les cite quelquefois, fait
Cic.adAttic. toujours marchcr celuy-là le premier; & Cicéron, écrivant hh.t6.Epji. ^ Atticus, le prie d'engager Athénodore à luy envoyer le précis du traité dans lequel Pofidonius examinoit la matière àiÇ.s offices : ce qui prouve du moins qu'il y avoit entre cts deux Philofophes des liaifons très -étroites. Ils s'efloient vrayfêmblablement connus à Rhodes. On y cultivoit les fciences avec beaucoup d'éclat, & la haute réputation de Pofidonius attiroit beaucoup d'Etrangers à cette école, qui alors ne le cédoit guéres à celle d'Athènes. On pourroit
DE LITTERATURE. 51
conclurre de la lettre de Pline à Sura, qu'Athénodore avoit piin.p. ^^j.. fait quelque féjour dans la dernière de ces villes. Les loge- ments y eftoient extrêmement rares , &. il couroit rifque de n'en point trouver, fi le hazard ne l'eût conduit à une maifoii que perfonne ne vouloit habiter. Le marche' fut bientôt arrêté; la facilité du propriétaire, & la modicité du prix, étonnèrent Athénodore. On luy apprit qu'un fpeélre affreux s'eltoit emparé de ce logis, & que fa figure hideuiè en avoit chaffé les plus intrépides. II auroit efté honteux à un Philolo- phe , & fur-tout à un Stoïcien , de témoigner de la frayeur, Athénodore va lâns différer, occuper l'appartement dont on luy avoit dit que le revenant s'efloit mis en poffeffion. II s'annonce vers le milieu de la nuit par un terrible fracas , entre dans la chambre, s'arrête, &: l'invite par un gefte à l'accom- pagner. Le Philofophe qui écrivoit alors, luy fait figne d'at- tendre un moment; offenle de la réfiftance, il lècoue Ç^s chaînes iur la tête d' Athénodore, qui le leva, prit la lumière, & le fuivit julque dans la cour où le phantôme difparut. Le lendemain les Magiftrats le tranfportérent fur les lieux, on ouvrit la terre dans l'endroit même qui avoit efté déi^igné, & au grand étonnement à&s ^eélateurs , on vit un cadavre chargé de fers , & tel précifément que l'avoit dépeint le Phi- lofophe. On reconnoît dans ce récit , l'intrépidité dojit fè picquoient les Seélateurs de Zenon ; les impreffions de la crainte, fuivant les maximes du Portique, ne dérangent jamais le fàge, & il eft à l'abri de ces vaines terreuj-s qui tyran- nifênt Its âmes vulgaires. Mais, û je ne me trompe, bien d^s perfonnes , malgré le témoignage de Pline , ne balanceront point à rejetter une narration fi extraordinaire dans toutes Çts circonftances. Le fait que rapporte Lucien dans Ion Incré- dule, ne reffemble pas mal au précédent, & les circonftances, à peu de chofe près , en font abfolument les mêmes. C'eft Ai'ignotus, Philofophe Pythagoricien , quichaffeun fpeélre de la maifon d'Eucratidas. L'aclion fe paffe à Corinihe , & Arignotus offre de produire en fa faveur, le certificat àes habi- tants les plus diftinguez de cette ville. Eucratès cependant ,
52 MEMOIRES
ou Lucien plutôt , tourne le Pythagoricien en ridicule , 8c traite de rêveries ces prétendues apparitions. Au refte, ie mérite d'Athénodore n'a pas befoin d'eftre relevé par de fem- biables récits. L'E'coie d'Apolionia iuy ouvrit ie cliemin de la fortune. On peut inférer de quelques palîàges de Cicéron, qu'il y avoit profefle la Phifolbphie. Obligé de confuiter Athénodore, ii s'efloit fèrvi de i'entremife d'Atticus. On fçait que cet iiiuftre Romain pofledoit des biens confidérables en Epire ; ii aimoit les gens de Lettres , faifoit de fréquents voyages dans cette province , & ii n'avoit garde d'y négliger le commerce d'un homme de la réputation d'Athénodore. Dans le temps même que Cicéron écrivoit à Atticus la lettre dont j'ay parié, Oélavien , depuis fi connu fous le nom d'Au- gufle, eftoit à Apoilonia. Céfu', qui fongeoit defîors à le déclarer fon héritier, avoit jugé notre Philofophe plus capable queperfonne, de former l'efprit & le cœur de celuy de fcs proches auquel il deftinoit une fi noble fucceiïion. Les trou- bles qui bientôt après fuivirent ie meurtre de Céfàr, arrachè- rent Oélavien du fein des Muiès; des intérêts plus vifs le rappelioient à Rome. L'attachement qu'Athénodore eut tou- jours pour fon difciple , fait préfumer qu'il ne l'abandonna pas dans des circonftances où Ces conleils Iuy devenoient infiniment néceiïaires. Les parti/ans de la liberté, déjà formi- dables par eux-mêmes, avoient à leur tête des gens con- fommez dans le maniement des affiiires. Oélavien au contraire efloit jeune, fans expérience, & environné d'ennemis, les uns couverts & les autres déclarez. Chaque pas l'auroit conduit à fa perte, fi des ièrviteurs habiles & defintéreflez n'avoient pris le foin de régler les démarches. Athénodore lut un de ceux qui ie fêrvirent avec le plus de zélé. C'eft ce que ièm- blent infjnuer k docilité avec laquelle Aiigufle recevoit fes avis , & la confiance dont il l'honora jufqu'au dernier inftant. JuSait.p.s^, Ecoutons là-defÎLis l'Empereur Julien dans fes Céfàrs. J'ay porté, dit Augufie, ma déférence pour la Philofophie, juf- qu'au point de foiiffrir patiemment les réprimandes d'Athé- nodore , de Iuy en fçavoir gré , 6c de le reipecler, & comme
DE LITTERATURE. 53
ïTion maître & comme mon père. II méritoit ces égards par un fond de vertu & de probité qui ne fe démentirent jamais. Tel efl le portrait qu'en fait Mécénas à la lin de fon difcours DbC^.yag à i^ugulte. Il luy confeiile de ne point trop iè livrer aux ^9^' Phiiofophes , & cela parce qu'ils ne font pas tous àts Athé- nodores ni à^s Aréus , & que la plupart , à la faveur du beau nom de la Philofophie , avoient précipité & les états & les particuliers dans des malheurs irréparables. Il auroit efté à îôuhaiter que le maître eût encore eu plus d'aicendant fur i'efprit de Ion difciple, on ne parleroit point aujourd'huy, ni Aç.i> profcriptions , ni de tant d'autres dé/ordres, qui ont terni les commencements d'un règne dont la fin a eflé fi juftement admirée. Je ne crains pas d'avancer qu'Athénodore n'avoit rien de pius à cœur que d'infpirer à Augufle àts fèntiments de modération & de retenue, Dion CafTius & Cédrénus feront Ihid.j^S. mes garants. Ce Prince avoit pour les femmes un penchant qu'il fe mettoitpeu en peine de combattre; perfuadé que les bienféances ne doiveni point gêner les defu^s à.ç.s Souverains, il appelloit chez luy celles àt^ Dames Romaines qui avoient eu l'avantage de luy plaire. Athénodore eftant allé voir un Sénateur de lès amis, furpris de le trouver fondant en larmes, voulut en fçavoir la raifon. Mon époufe, luy dit-il, eft la malheureufe vidime que l'Empereur fàcrifie aujourd'huy à là pafTion. Notre Philofophe exhorta le Sénateur à ne point s'affliger, prit des habits de femme, & entra, armé d'un poignard , dans la litière que le Prince avoit envoyée. Quel fut fon étonnement, lorlcju'il l'en vit fortir, s'écriant : A quoy vous expofcz-vous. Seigneur; un mari au déielpoir ne peut-il pas fe dégui/èr, & laver dans votre fàng la honte que vous îuy prépariez! La réprimande, quoyque hardie, produifit fon effet. Augufle applaudit à un avis fi judicieux, & depuis ii fè conduifit avec beaucoup plus d'équité & de circonlpeélion. La fîigefîéde fon gouvernement, fi on en croit Zozime &: Zoim.<rjj. ^lien, fut l'ouvrage (\ts confèils du Philofophe. Sénéque y^Jia.p.7s^ i'acculè de s efire retiré de la Cour plus brulquement qu'il ne '^'"^'^' f- ^^^ convenoit , & aux intérêts du public & à ceux de fon maître.
Giij
54 MEMOIRES
Ce reproche nous autorifè , en quelque manière , à penfèr qu'Athcnodore quitta le iejour de Rome peu de temps après h rupture d'Antoine & d'Augufte, c'efl-à-dire, dans des con- jonélures où le dernier abufoit encore quelquefois du pouvoir qu'il avoit ufurpé. Il eft certain que quand Mécénas détourna ce Prince de renoncer à l'Empire, Athénodore n'elloit plus en Italie. Les eA'preflions qu'employé Dion Caflius font claires, ou du moins elles m'ont toujours (emblé telles ; on y voit de plus, que le Stoïcien en queftion poïTédoit au plus haut degré ies bonnes grâces de l'Empereur. La faveur des Princes efl fouvent le prix de la flaterie , & quelquefois de la complai- fànce; Athénodore foûtint jufqu'à la fin le perlonnage d'un véritable Philofophe. Je n'avance rien que d'après Plutarque, dont voici les paroles. Athénodore, dit -il, ayant fupplié Au- giific de hy accorder , en faveur de [on grand âge, la pcrmif- fion de retourner à Tarfe , ce Prince ne crut pas devoir la luy refufer. Il luy confeiJla, en fe fe'parant de luy, d'attendre, lorf- {ju il fer oit en colère, pour parler ou pour agir, qu'il eût récité à voix baffe les vingt - quatre lettres de l'alphabet, L' Empereur luy ferra la main , l'affiira qu'il avoit encore befoin de fa pré- fence , & fçut l'engager à refier encore un an auprès de luy. Enfin , il fallut céder au vif emprefTement que témoignoit Athénodore de revoir ià patrie. 11 a dû y arriver, ainfi que je l'ay déjà obièrvé , peu de temps après la bataille d' Actium , qui décida la querelle di^i deux concurrents. On auroit tort par conféquent de confondre, à l'exemple de quelques Critiques, le Philofophe dont il s'agit, avec un Athénodore qu'Augufle,
Suct. p.^sp' au rapport de Suétone, avoit chargé de l'éducation de Claudius Néron , qui depuis parvint à l'Empire. Ce Prince naquit fous ie Conflilat de Fabius & de Julius Antonius, l'an de Rome 744. & il y a beaucoup d'apparence qu'alors l'Athénodore,
Snah. tom.2. fils deSaudou, n'efloit plus au monde. Au refle la fitisfaétion d'avoir recouvré fa liberté fut bien tempérée par les fréquents dégoûts que luy cauférent Çqs propres Citoyens. La ville de Tarfe formoit une efpéce de République; &, exempte de tous impôts, elle jouifToit de divers privilèges, obtenus la
F^g-99'-
DE LITTERATURE. 55
pîiipart à la (oliicitation de ce Philofbphe. Malgré tant de bienfaits, malgré ie zélé infatigable avec lequel il travailioit au rétabliflement des affaires de ce petit Etat, des efj^rits pervers mirent tout en œuvre pour arrêter le cours de fes bonnes intentions. Boéthus, mauvais Poëte & encore plus mauvais Citoyen , eftoit à la tête des factieux. Il avoit com- pofe un Poème fiir la viéloire remportée -contre Bruttls & Cafîius. Ce Poëme, quoyque très -médiocre, avoit eu le bonheur de plaire à Antoine , dont la proteélion l'éleva aux poftes les plus éminents de la ville de Tarfè. L'impudence avec laquelle il détournoit les deniers publics, foûleva une partie des habitants. Ils portèrent leurs plaintes au tribunal d Antoine. Boéthus fut convaincu; (es prières & (es foûmiflions défar- mérent le Triumvir, & le coupable demeura en poflëfTion des charges, dans l'adminifh'ation defquelles il avoit fait pa- roître tant d'avidité. Voilà quel edoit le principal antagonide d'Athénodore. Il avoit de plus à combattre i'inconflance naturelle desTarfiens, & la malignité de ceux que des vues d'intérêt attachoient au parti contraire. En vain entreprit-il de ramener les e(|:>rits. La douceur & la patience du Philofophe rendirent fes ennemis plus audacieux. On afîichoit tous les jours des placards injurieux à fa réputation ; & un des partifants de Boéthus ofà bien couvrir d'ordures les murs & la pojte de la maifon dAthénodore. Une infulte fi marquée ne l'èbranla point ; & il fe contenta de dire que la qualité des excréments fàiioit voir jufqu'à quel point la République efloit malade. Les maux opiniâtres ne fe guèrifîènt que par des remèdes violents ; notre Philofophe fut contraint d'y avoir recours. li chafî'a les brouillons, réforma les ahus, & publia des loix, dont la plupart fubfifloient encore du temps de Dion Chry- DioChyfoft, foflome. Ce Rhéteur infinue que la bonne conftitution du/'^^'-^i"* gouvernement établi à Tarfè, avoit engagé Athénodore à en préférer le féjour aux divers avantages que luy promettoit la faveur d'Augufle. On vient de voir Strabon parler bien différemment; & fon témoignage ne fçauroit efh'e rejette dans un cas comme celuy-ci. C'efl de ia bouche d'Athénodore
f6 MEMOIRES
même qu'il tenoit l'hiftoire de Ces démêlez, avec le Poëte
Bocthus. Le fait n'efî pas douteux : il n'efl pas douteux
non plus qu'Athénodore n'ait parcoum difTérentes provinces.
Strah.lîb.Tâ. Dans uue de Tes converfations avec Strabon, il liiy vantoit
f^^-^^ ' extrêmement leiprit de paix & de concorde qui regnoit
parmi les habitants de la ville des Palmiers en Arabie. Jl y
aborile, luy di(oit-il, beaucoup d'Etrangers, & ces Etrangers
font continuellement en procès. Rien au contraire de plus
uni que les naturels du pays, entre lefquels il ne s eleve jamais
ia moindre conteftation. On doit préfumer qu'un homme fr
modéré travailla le refie de fâ vie à éteindre, par de (siges
règlements, le feu de la divihon qui dévoroit fa patrie depuis
tant d'années. Il mourut âgé de quatre-vingt-deux ans,
Lsictan.tem.2, infiniment regretté de \ts compatriotes, qui, par reconnoif^
f*' f • fîmce, ordonjîérent que déformais on luy feroit des fàcrilices
comme à un Héros. Ce Philorophe fervit également bien &
la ville deXarfè & la République des Lettres. Une grande
partie àçs ouvrages qu'il avoit compofèz, rouloient fur la
Philofophie.
Je commenceray par fon Traité àts Catégories, qui ap- partient proprement à la Logique. L'Auteur y attaquoit les divifionsd'Ariftote, prétendant que dans les unes, on trouvoit deschofès fuperffues, & que celles qui dévoient naturellement y entrer, efloient obmifès dans les autres. C'eft une remarque Porphyf.inCa- de Porphyre & de Simplicius. Je ne fçais pas la railon qui a ^limpf.it'ci- obligé ce dernier à le mettre au nombre des Commentateurs teg pv-S'i^' du Prince éts Philofophes ; mais le Commentateur & le i^^i7» Cenfêur ne fçauroient rien avoir de commun enfemble, &
il me femble que ces termes préfèntent des idées ahfôliiment différentes. Rangera-t-on , par exemple, dans la clallë des Interprètes d'Athénodore , le Stoïcien Cornutus, luy qui avoit écrit de defîèin prémédité, contre le morceau dont il efl; quefhon ! Que l'on ne foit point étonné , après tout , de voir un Stoïcien aux prifes avec un homme de la muiie feéle. Il feroit aifé de prouver que ces Philofophes ne fè fiifoient pas un fcrupale de fe combattre mutuellement, & dedors
on ne
DE LITTERATURE: 57
on ne fçaiiroit conclune de la difpute de Cornutus, que l'Aihénodore auquel il avoit affaire , fût difFéjent du fiis de Sandon. Ses ouvrages eltoient très -connus à Rome, Cor- nutus y profeflbit la Philolophie , & vrayfemblabiement il le crut obligé de réfuter les opinions d'un Auteur, dont la grande réputation auroit pu léduire la jeuneflè. Athénodore, outre le Traité des Catégories, en avoit encore publié d'autres qui concernoient la Logique. Diogéne-Laërce en fournit, Dhg.ln-êrt. dans fon troifiéme livre, une preuve qui ne fçauroit eftre F'^ë-i-o?' conteftée. Malheureufèment ni luy ni aucun des Anciens ne fe font donnez la peine de nous confèrver, même \es titres de ces morceaux de Diale(5lique. Les ouvrages dont la Morale failoit l'objet , ont éprouvé un fort plus favorable; les noms de la plupart fe lifènt encore aujourd'huy dans les monuments divers que le temps a relpedez.
Grâces à Cicéron , on fçait qu'Athénodore avoît travaillé fur les Offices; matière importante, & dont l'examen , à en juger par les Catalogues de Diogéne-Laërce, avoit occupé les plus beaux efprits du Portique. De tant de pi-odudions , celle de Pofidonius eitoit pre/que la feule qui manquât à l'Orateur Romain , lorfqu'il entreprit d'expliquer à Ces Citoyens les grands principes du Droit naturel, dont jufqu'alors ils n'a- voient eu que des idées très -imparfaites. Dans la vue de ne ieur rien laitier à déùrer de ce côté-là , il voulut avoir le précis du Traité dont Pofidonius avoit depuis quelques années en- richi le Public. Cicéron s'adreflà donc à Athénodore, qui, Cker.adAtt. charmé de faire fa cour à un homme diftingué par Ces talents , ^^^' ' ^' ^^* '^* & par le rang qu'il tenoit dans la République, luy envoya un Traité complet des Offices ; Traité dont cet illuflre Romain parle en termes afîèz avantageux. C'efl de -là, fi je ne me trompe, qu'efloient tirez deux fragments que Sénéque cite Sorec. tom.i, fous le nom d'Athénodore. Il dit dans le premier, que l'aélion , r^S-S-l-'^* le maniement des affaires publiques , & le foin de remplir les devoirs de la fnciété, font les fèuls remèdes qu'on puiflè op- pofer à ces accès d'ennuy qui rendent la vie infup})ortable. Il
Mm, Tome XIII, . H
58 MEMOIRES
Stnee. tom. 2. alîûre dans le fécond , qu'il ne ioiiperoit point dans fa maîfbn P^S' 3 s S' d'une perfonne qui ne luy auroit aucune obligation de cette marque d'amitié. Il ne fera point inutile d'obferver ici , que le morceau d'Athénodore dont il s'agit, fut commencé & fini dans le temps qu'Odavien , de concert avec les parti Hms de la liberté , fê difpofoit à marcher contre Antoine. Deux lettres de Cicéron à Atticus me paroilîènt établir la chofè de façon à ne pouvoir eftre révoquée en doute.
Il réfulte de ceci, que le livre des Offices eft poftérieur à un autre dAthénodore, intitulé de la ISloblejfe. Il eftoit déjà entre les mains de tout le monde, lorfque Cicéron iemiten poOèflion du gouvernement deCilicie. Appius, auquel il avoit fuccédé, feplaignoit, quo) qu'à tort, de quelquesréglements du nouveau
Ccer.B.^. Proconful. Picqué de certaines expreffions qui fembloiejit fJ"J^-7' j^jy j-eprocher l'obfcurité de (à naiflance, il répond iiérement
que les grands noms ne luy en ont jamais impofé , & que la gloire de l'éloquence, & tant defervices rendus ài^Etat, l'éga- loient aux plus illuftres Patriciens ; après quoy il le renvoyé à l'ouvrage d'Athénodore. Ce Phiiofophe y enfeignoit, fuivant toutes les apparences, que dans le mérite perfonnel & dans la vertu feule, confiftoit la vraye noblefl'e, toujours indépen- dante de ce pompeux étalage d'une longue fuite de Héros. Ce que l'Auteur d'un Poëme attribué à Lucain, a fi bien exprimé dans ces quatre vers :
jKam quuî imngimhus, quïA avith fulta îriumphts Atria, qu'id pleni mimerofo Confiiîe fajii Pnfierint eut vita luùat! périt omnîs in illo h'obilitas, cujus laus ejî in origine Joîâ,
On chercheroit en vain la date du Traité d'Athénodore,
4ikan.sip. dont le titre eftoit , du Travail & du Déhiffement. Athénée ne
nous donne là-defllis aucun éciairciflèment ; il eft le lèui
néantmoins qui faffe mention de cet ouvrage. Daléchamp,
comme le montre fa tradudion, a iû TmjÀïa^; auquel cas
DE LITTERATURE. 5^
îî faudroit dire que ie livre d' Athénodore , rouîoit fur le travail & fur l'étude des fciences. Mais la fuite du dilcours prouve clairement que ce Critique s'eft trompe. En effet. Athénée rapporte, & cela d'après Athénodore, qu'Archytas, Philofophe 8l homme d'Etat tout enfemble, badinoit avec les enfants de (es efclaves , & qu'il fê plaifoit à les raiîèmbler auprès de luy lorfqu'il eftoit à table.
Le Traité dans lequel Athénodore examinoit la divina- tion & la nature des péchez, eft encore moins connu que le précédent. Ce Philolophe, au rapport de Diogéne- Laërce, Dhg. La'ért. fôûtenoît dans le premier, qu'à la faveur dts obfèrvations on ^^o- "^^• pouvoit pénétrer dans les myftéres de l'avenir. Il combattoit dans le fécond, le dogme favori de la plupart des Stoïciens, Idmp. ^40. fçavoir, l'égalité des péchez. Un parricide &. un fîmple mou- vement de colère, portoient, félon eux, le même caraélére de difformité.
Quant a l'ouvrage qu Athénodore avoit dédié à Oélavîe, fôeur d'Augufle, on en ignore encore aujourd'huy jufqu'au titre. Plutarque s'eft contenté d'avertir que le fameux Scaevola Plut. tom. r. eftoit appelle dans ce morceau, Mucius Sceevola Polhimus, P^£''""^' ce qui me feroit foupçonner qu' Athénodore l'avoit compoie dans la vue de confoler cette Princefîè de la mort d'un fils qu'elle pleuroit continuellement. Les raiïonnements & les exemples eftoient employez tour à tour; & il luy infmuoit que la même fermeté qui avoit fufpendu dans Scccvola, les douleurs du corps les plus cuifantes, rendroit à fbri efprit le calme & la tranquillité, dont elle paroiflbit réfolue à ne plus goûter les douceurs.
11 y a dans Sénéque un pafîage qui me porteroit à croire Se>iec. tom, 2. qu' Athénodore avoit écrit iiir \es paffions. Sçachez, dit-il, P^S-SS* que vous en aurez entièrement fècoué le joug, lorfque vous ferez parvenu au point de ne demander aux Dieux dans vos prières, que des chofes que vous ne rougiriez pas de prononcer à haute voix.
Ces divers morceaux de morale, & plufieurs autres, qui
Hij
6o MEMOIRES
probablement ne fublîftent plus aujourd'hiiy, montrent avec quel zélé Athénodore travaiiloit à inlpirer aux hommes i'amour de la vertu. Il ne lailioit pas en mcme temps de cultiver l'étude de la Phyfique. Le paÏÏàge de Strabon , que j'ay allégué au commencement de ce diicours, prouve que le public eftoit redevable à notre Philofophe, de plufieurs obîêrvations, tant fur la nature de l'Océan, que fur les caulès du flux & du reflux. On avoit encore de luy un Traité des maladies épidémiquesr Pkt.'iotn.'z. Plutarque en cite le premier livre, &: confirme par le té- f^s-73^' moignage de cet Auteur, que l'origine de la rage & de la lèpre ell plus ancienne qu'on ne le croyoit ordinairement. Athénodore prétendoit que le Médecin Afclépiade avoit vu naître l'un & l'autre de ces fléaux. Il efloit contemporain de Pompée, & il y a bien de l'apparence que la lépie vint à la fuite des légions qui avoient parcouru avec luy la plupart dts provinces de l'Afie. Il efl: confiant qu'on ne connoilibit point cette maladie à Rome, lorfque Lucrèce publia ioii Poème; c'efl-à-dire, quelques années avant l'expédition de Pompée. Rien de plus précis que ces vers :
Lucrec.Uh.6, Efl Ekphûs morbus, qui propter jîiimina Nïli verj.iij}, Gignitur, yEgypto in me dm, neque praîerea ufquam.
Il fè trompe néantmoins, quand il y foûtient que les E'gy- ptiens lêuls efloient fujets à la lèpre. Il efl aifc d'établir le contraire. H paroît même que les Grecs, dès le temps d'A- riflote, en avoient refîènti les funeiles effets. Il la nomme cnmeÂUTïç , & cela, parce que le vifïige des perfonnes qui en elloient attaquées, reflêmbloit beaucoup, par -a quantité des pullules, à celuy des Satyres. Que fi le livre concernant les lépreux & attribué à Démocrite, efloit véritablement de luy, il n'y auroit pas de doute que cette maladie ne fût Cal.Auell. antérieure au fiécle d'Ariflote. Mais Cœlius Aurélianus qui i- fiPS' £2J^ mention de cet ouvrage, le regarde comme très -équi- voque ; & il eit à préfumer que plufieurs avant luy en avoient
DE LITTERATURE. 6î
conçu les mêmes foiipçons. Je reviens maintenant au Traité d'Aihénodore. La queltion qu'il y examinoit, appartient incontellablement à la Médecine : or on ne lit nulle part qu'Aihénodore de Tarie ait exercé cette profeflion, & par conféquenl lAthénodore, Précepteur d'Augufte, n'elt point l'Auteur du livre dont il s'agit. Je réponds à cela, que les paroles dePlutarque nequadrent point avec ce rai/onnement. Selon luy, l'Athénodoie qui avoit écrit des maladies épidé- miques, eftoil & un Philofophe, & un garant fur du temps auquel la lèpre (è déclara à Rome pour la première fois , ce qui convient parfaitement au fils de Sandon. Il eftoit un des Stoïciens les plus renommez de fon fjécle; & il avoit pu avoir de fréquents entretiens avec Afclépiade & à Rome ÔC dans la Grèce.
Les Traitez d'Athénodore, dont il nous refle à parler, font du reflort de l'Hiftoire; il ne feroit guéres pofTible de placer dans une autre ciaflë, celuy dont Diogéne-Laérce cite le Diog. Laert. huitième livre, fous le nom de zj^/TraTcç, ou de promenades, vp-'^^'^^^» II rapporte d'après ce Philofophe, que la libéralité de Dion ^^^' de ^yracule avoit mis Platon en état de fournir à la dépenfè dts jeux ; que Théophrafle eltoil fils d'un artifan, & qu'Hip- pocrate avoit eu une conférence avec Démocrite. Voilà les feuls fragments de cet ouvrage qui foient venus jufqu'à nous, un plus grand nombre nous conduiroit peut-ellre à démêler les raifons qui avoient déterminé Athénodore à luy donner le titre de promenades. Son Hifl:oire deTarfè a encore eflé plus maltraitée; inutilement en chercheroit-on des vefliges ailleurs que dans l'endroit où F.ftienne de Byzance explique la fondation de la ville d'Anchiale en Cilicie.
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(>^ MEMOIRES
SECONDE D I S SERTATION
SUR
TITUS L A B I E N U S. Par M. DE Chambort.
1 1 . May T E terminay ma première Diflertation fur Titus Labiénus, '^5 * J par un abrégé des fervices que cet iiiuihe Romain rendit vag'lsT^ ' •^^"^ Jules-Cclàr dans la guerre des Gaules ; je remarquay que cette guerre dura i'elpace de huit années, & que dans cha- cune de ces années , Labiénus le fignala par queiqu'aélion importante.
Si les aétions de Labiénus pendant cette guerre des Gaules, luy furent glorieules, on peut dire aufTi qu'elles luy furent très- utiles, & qu'elles luy fournirent l'occafion damafl'er de grandes richelîès.
Les Romains ne faifoient pas Itulement la guerre pour y acquérir de la gloire ; ordinairement ils dépouilloient les peuples vaincus , de leurs biens Sl de leur liberté, ou ils les condamnoient à leur payer de grofîès contributions & de grandes taxes : ce qu'ils acquéroient par la guerre , efloit re- gardé chez eux comme légitimement acquis par le droit des gens. Dans les premiers temps de la République, les Géné- raux rendoientun compte exact de tout le butin ; mais dans les derniers temps, le luxe s'eflant introduit, Sl les guerres fê faifant dans des pays éloignez de Rome, ils abu/crent de ieur pouvoir, & fc rendirent les maîtres des biens dont on dépouilloit les Nations vaincues.
Céfar fut un des Généraux qui abufà le plus de l'autorité à luy donnée dans les guerres qu'il fit, en commandant les armées de la République Romaine. Suétone nous aflure que dans tous les commandements qu'il eut, & ddns toutes les magiftratures qu'il exerça , il fut toujours fort empreflé d'y hMo.c.;^, amafler de grandes richeifes : Abjîïnentiam neque in imperiis,
DE LITTERATURE. ^3
iieçie w magiflratihus prapitit. Suétone entre enfiiite dans le déiail des conculTions que fit Célàr dans les deux gouverne- menls qu'il eut. Le premier fut celuy del'Efpagne uitérieure, dont il obtint le gouvernement au fortir de fa Préture; il tira degrofîès fommes deceluy à qui il fuccédoit, & des Alliez au Peuple Romain , pour payer fès dettes particulières : il pilla aufTi d'une manière barbare, des villes de la Lufitanie qui s'efloient foûmifes à Çts ordres, & qui luy avoient ouvert ieurs portes.
Le lecond gouvernement de Céfàr fut ceïuy dts Gaules, qui luy fut donné après fon Confulat. Dans la guerre qu'il fît dans ce pays, il pilla les lieux fîicrez & les temples des Dieux, qui efloient remplis des dons & des offrandes àts Peuples; il démolit des villes, plutôt pour en tirer du butin, que pour aucune caufe de délit qui y eût efté commis par ieurs habi- tants : /// ij allia fana templaque Deûm ^onis referta expïlavit , urbes diniit j{fpius oh pradam quàtn oh deliâum. Cela fit que Céfàr amatla ujie grande quantité d'or : Uiide faâum ejî ut auro ahundaret.
Cette avidité de Cèfar pour acquérir tant d'or dans fou gouvernement des Gaules, ne doit pas paroître étonnante, puifque dans Rome même, & dans le temps de fon Confulat, il avoit détourné à fon profit la quantité de trois mille livres pefânt d'or, qui efloit en réierve dans le Capitole, à la place de laquelle il fubliitua le même poids de cuivre doré : In primo Confit latu tria milita pondo ouri furaîus è Capitolio, taii' tiimdem iimurati a ris repojuit. Pendant ce même Confulat, pkifieurs Princes étrangers s'eflant adreffèz à luy pour efire reconnus Rois, &. pour eflre déclarez alliez par le Sénat & le Peuple Romain, il leur fit accorder ces titres honorables, movennant de groffes fommes qu'il exigea d'eux : Societates & reo^na pretio dédit. Il tira du (èul Ptolémée-Aulètes Roy d'E'gypte, près de fix mille talents, tant en fon nom qu'au nom de Pompée , pour faire accorder à ce Prince la proteèlion au Sénat & du Peuple Romain , contre fès fujets qui s'efloient lévoitez contre iuy, & l'avoient chafîé de ion royaume.
^4 MEMOIRES
Ccfâr (lidribua une partie de toutes ces immenfès richefTej qu'il avoit tirées de Cqs grands emplois, aux Officiers & aux foldats qui fervoient fous iuy; il employa l'autre partie à fe faire des créatures dans le Sénat & parmi le Peuple, pour pouvoir plus aifément parvenir à fes fins ambitieufes.
Entre ceux qui fervant (bus les ordres de Céfàr dans la guerre des Gaules, amaflérent de grandes richefles, ou qui les obtinrent par (ts exceffives libéralitez, on compte notre Titus Labiénus &: Mamurra. Ce Mamurra eftoit un Che- valier Romain , natif de Formies ville du Latium , voifnie de la Campanie, il (èrvit fous Céfàr dans les Gaules en qualité P/lrt. Hijlor. d'Intendant des Machines : Prœfedus Fahrorum C, Cafiris ^p.7f^'^^' i" ^^^^i^- C'eli une chofe allez fmguliére, que Céfar nous ayant parlé dans fes Commentaires, de tant de ponts, de tours & de machines militaires qu'il a fait faire, n'ait fait aucune mention de Mamurra qu'il avoit fait fon Intendant des Machines; il nous fêroit inconnu, fi Cicéron, Catulle & Pline le Naturalise, n'avoient pas fait mention de Iuy. Cicé- ron , dans la feptiéme Epître du ftptiéme livre de (es lettres à Atticus, parle des richelTes que Labiénus & Mamurra avoient acquifes dans les Gaules, comme de quelque chofe d'odieux. Catulle a fait des vers contre ce Mamurra, dans lefquels il n'a pas épargné Céfu' Iuy- même, qui avoit répandu tant de richeffes fur cet homme célèbre par fon luxe &. par (es débauches. Ces vers de Catulle font venus jufqu'à nous ;
Quis hoc potefl v'ukre, quïs pctefl pan , Nifi impudkus, & vorax, & helliio, Mamurram habere quod comaîa GaÏÏia Hahehat omnîs, ultima & Britanma ! Sec.
Pline, dans le chapitre 6. du livre xxxvi. de (on Hidoire naturelle, dit que le luxe & la prodigalité de Mamurra, paru- rent par la d^penfè exce(five qu'il fit à Rome dans une maifon qu'il avoit, fituée fur le Mont Célius. Il la fit incrurter en dedans & en dehors, de marbre; toutes les colomnes qu'il y
fit
DE LITTERATURE. 6y
fî't mettre, eftoient toutes entières de marbre tire Jes carrières de Caryflos dans i'ifle d'Eubce, & des carrières de Lima ville de loicane, voifine de la Ligiirie. Suivant Pline, il fut le premier dts Romains qui fit ce genre de dèpenfe, & en donna ie* mauvais exemple à les contemporains & à la poilèritè, & ce bâtiment, fi éloigné de l'ancienne fimpîicité Romaine, ne flétrit pas moins fà mémoire, que les vers ïambiques que Catulle avoit faits contre luy.
A l'égard de Labiénus, Cicéron a eu tort de mettre Ces richefl'es en parallèle avec celles du prodigue iVlamurra ; quelque grandes qu'elles ayent pu efire, elles pouvoient pafièr pour jufies, Labiénus les avoit méritées par les grands lèrvices qu'il avoit rendus à la République dans la conquête àcs Gaules : la feule leélure des Commentaires de Céfar en . donne des preuves fuffifantes. *
L'employ que Labiénus fit de fes richefîès, fut bien dîfFé- rent de celuy que Mamurra fit des fiennes : Labiénus toujours plein d'idées nobles & grandes, en employa une grande partie à faire bâtir à fes dépens, la ville de Cingulum, dans la pro- vince du Picénum.
Cingulum , avant cette dèpenfe faite par la libéralité de La- biénus , eftoit un petit bourg d'où la famille de Labiénus efioit originaire. Il efioit fitué fur une montagne pleine de rochers prés de la rivière de Mufone. Cette fituation efcarpèe luy avoit fait donner le nom de Gngula Saxd, fuivant Silius Italiens dans fbn Poème de la féconde guerre Punique. La- biénus en ayant augmenté l'enceinte, y ayant fait conltruire des maifons pour loger un plus grand nombre d'habitants, & l'ayant fait clorre de murs & d'ouvrages capables d'en défendre l'entrée, ce lieu devint une ville afièz confidérable, dont Labiénus fut le fondateur, & qui fubfille encore aujour- d'huy en Italie dans la Marche d'Ancone.
Paul Mèrula, célèbre Colinographe, dans fà de/cription topographique de l'Italie, aïîure qu'il a vu une Médaille d'argent de Labiénus, frappée à l'occafion de la fondation de
Mem. Tome XIII. . I
56 MEMOIRES
cette ville de Cingulum, parmi celles qui comporoient fe TJche tréfor de Médailles de l'illuflre Abraham Gorlasiis fon ami. Les bons connoillëurs en fait de Médailles, regardent cette Médaille de GorlLEiis comme faiiflè & f uppofée. Labiénus emoloya le liirplLis de ks grandes richedës, à Tes affaires do- nielliqucs, comme un fage père de famille; & certes ce» richelîès liiy furent bien nécelîàires pour foûtenir les grolîès dcpenfes qu'il fut obligé de faire pendant les guerres civiles qui fuivirent de près la fin des guerres des Gaules. Le parti qu'il prit dans ces guerres civiles, fit bien changer les fentiments que Cicéron avoit de iuy, & le fit regarder par ce grand Orateur, comme un Citoyen diflingué par fi vertu héroïque & par fon attachement à la liberté de la République.
Après les huit années employées à ia guerre dts Gaules^ Labiénus demeura*encore une année Lieutenant de Céfiir, Cette neuvième année du Proconfulat de Céfar dans les Gaules, ell la fept cens quatrième année depuis la fondation de Rome. Céfar ne fit- aucune guerre pendant le cours de cette année ; il fê contenta de faire différents voyages dans les diverfes parties de fon gouvernement. Il y régla toutes chofes, & fur- tout les impôts & les finances. On ne peut pas dire pofitivement eji quel endroit des Gaules Labiénus eommandoit au commencement de cette neuvième année. Le Continuateur des Commentaires de Cèfir, qui a écrit ie huitième livre de la guerre des Gaules, na pas eflèexaèl à faire mention des Lieutenants de Céfar qui commandoient fes légions dans les différentes citez où elles furent difbibuèes dans les derniers mois de la huitième année, pour y prendre leurs quartiers d'hyver. il nous a confêrvé les noms d( ceux qui commandoient les quatre légions qui avoient leurs quartiers dans la Gaule Belgique, Marc-Antoine, Quefleur de Céfar, Caïus-Trébonius, P.Vatinius & Q. Tullius fes Lieutenants. Le nom de ce dernier Lieutenant n'a pas efié mis exaèf ement par l'Auteur, ou par les Copifles de ce livre, parce qu'il efl certain, par les Epîtres de Cicéron, que fon frère Q. Tullius
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avoît ceiïe d'ellre Lieutenant de Céfar, àhs les premiers mois de cette huitième année, & qu'il partit de Rome au mois de May de cette année, avec M. Tuliius Cicéron fôn frère, qui aiioit eitre Proconful de la province de Cilicie, & qui i'avoit rappelle des Gaules pour eflre Ton Lieutenant. A l'égard àts fix autres légions de Cé/àr, diftribuées dans la Gaule Celtique, deux furent mifès fur \ç.s terres de ceux dAutun, deux autres dans la Touraine, près de l'état de Chartres, ies deux dernières dans le Limofm proche de l'Auvergne. II ne nomme pas les fix Lieutenants de Célâr qui conmiandoient dans les quartiers de ces fix légions.
Dans cet embarras, je crois que Labiénus, dans cette diflrî- bution, eut le commandement des deux légions qui eftoient dans le Limofm proche de l'Auvergne; & cet avis /è peut fonder fiir trois raifoiîs. La première, parce qu'il y a apparence que Céfàr regardant Labiénus comme ion premier Lieutenant &. le principal inftrument de ies viéloires, il luy donna le pofle le plus éloigné du fien: or Cé/àr ayant trouvé à propos de prendre fon quartier dans la Belgique, & de paflèr cet hiver à Némétocenne, que M. d'Ablancourt prétend eflre la ville d'Arras, fur la foy du célèbre Géographe Nicolas Sam/on, je fliis perfuadè que Célàr mit Labiénus dans le Limofm, qui en eftoit fort éloigné. La féconde rai fon efl qu'il y a appa- rence que Labiénus eut ce porte , parce qu'il efloit le plus difficile ; les mouvements qui avoient eflé pendant cette hui- tième année dans le Quercy, & le fiége d'Uxellodunum que Céfar avoit eflé obligé de faire dans cette province , deman- doient un homme d'une auffi grande autorité que Labiénus, pour calmer ces Peuples belliqueux, & les contenir dans l'obèifîance. La troifiéme raifon eft tirée d'un marbre qui iè trouve dans l'Hôtel de ville de Clermont en Auvergne , qui fait mention de Labiénus; ce marbre antique dénote que Labiénus eftoit dans le pays, ou au moins dans le voifmage î ia paix devoit alors eflre bien afîûrèedans \^s Gaules, puifqu'iî y fit venir fa femme, ce qu'il nauroit pas pu faire dans un
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temps moins pacijfique. Cette Infcription fè trouve dans le recueil deGruter, & dans le recueil des familles Romaine* de Charles Patin ; elle ert conçue en ce? termes :
VL. PAVLINI T. F.
ALLIA T. LABIENI VXOR BELENO D. D.
Elle nous apprend îe nom de la femme de Lablénus , qu'elle appelle All'ui. La famille Allia eitoit coniidérable à Rome, quoyque Plcbcienne. Ce nom venoit d'un homme qui s'efloit plu à cultiver de l'ail dajis fon jardin. Les premiers Romains ie faifoient honneur de porter des noms ou à&s furnoms tirez du nom àts plantes que leurs ancêtres avoient cultivccs. Lqs Fabius, defcendus d un fils d'Hercule, avoient pris ce nom,, tiré de là culture àts ïé\Qs, Les Salvius tiroient leur nom de la plante nommée SaJvia, la Sauge, plante médicinale à laquelle on attribue de fi bons effets , que l'Ecole de Salerne s'écrie à fon fu jet dans ces termes :
Cur vwrujtur liomo, aii Sa/via crefdt in J101I0 /' Sûlviafdivdîm, Natum conciliaîrix^
Les Calpurniens , ifkis du.Roy Numa, avoient tenu à hon- neur le furnom de Pifons , à caufe àts pois qu'ils avoient cultivez.. Une branche de la célèbre Maifon Cornélia avoit pris le furnom de Lentulus , tiré àes lentilles qu'elle aimoit particulièrement. Cette famille Allia efloit originaire de la Fouille, fi nous en croyons Silius Italiens. Ce Poëte, qui a cherché à faire lionneur dans fon Poème aux grandies familles Romaines, fût mention d'un Allius natif d'Argyripa, ville de la Fouille bâtie par Dioméde. Cet Allius commandoit un corps de Cavalerie dans l'armée Romaine à la journée de Tré- bia, où les Romains furent défaits par Annibal. Silius fût une belle defcription de la manière dont cet Allius effoit armé, ^^ki adions pleines de valeur, & de ia mort qui luy fut
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'donnée par Magon frère d'Annibal, & par Maharbal Ge'ncral de la Cavalerie Carthagînoifè ;
Allius Argyripd Daunîque profeâus ah arvîs Vcfuiîor rudibus jaculis, & lapyge campum Perftiltûhût equo, meà'iofque inveâus in Jiofles Appuhi non vcwâ torquebat fpkulct dfxtrâ. Huïc horreî thorax Samnïth pellïhiis urfa, Et gûka annofi vallatur demïhus aprï. Verum ubi turhantem, folo cm hjîra pererret In nemore, aut agit et Gargano ter ga fer arum , Hinc Mago, liinc fcevus pariter vidcre Maharbal, JJt fubigente famé diverfis rupibiis iirft ]nv admit trepidum gémi n a inter pralia Tauriim , Nec partem prad^ patîttir fiiror : haud fccus acer Hinc atqiie hinc jaculo devolvitur Allius aâo. ^
Il flridens per utrumque latus Maurufia taxuj. Obvia tum média fonuerunt fpicula corde, Incertumque fuit kîhum cui cederet liafliz.
Telle efloit i'orîgine de fa famifle dont efîoît ifliic la femme xîe Labiéniis ; fur quoy on peut remarquer la prudence de ce Romain , d'avoir pris pour femme une perfbnne originaire de la Pouiile : cette province de l'Italie, aiiffi bien que la terre Sabine, efloient les cantons qui produifoient les femmes les plus chailes & les plus attachées à leurs devoirs domeftiques^ . C'efl le fèntiment d'Horace dans la ièconde de lès E'podes :
Sabina qualis, aut perufla folibus Periïicis uxor Appuli.
J'uvenal, dans fà fixiéme Satyre, donne la préférence aux femmes de Vénou/è, ville de la Fouille , fur les* plus illuflres.. Romaines :
Malo Venufmam quàtn te Cornelia mater Craccliorunu
I ii>
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Le marbre de Ciermont cil un témoignage de l'attachement qu'Allia avoit pour fon cpoux, les ditticuitez des chemins ne l'empcchérent pas de venir prendre part à la gloire qu'il avoit acquife dans la guerre des Gaules; il eft encore un monument de ia piété. Il y efl marqué qu'elle avoit fait des dons, en exécution des vœux qu'elle avoit faits aux Dieux adorez dans la Gaule, pour la ccHfiièrvation de la perfonne de fon mari. Le Dieu Bélénus eftoit une des quatre principales Divinitez adorées par les anciens Gaulois; fa fonélion eftoit de prélerver de maladies & de blelliires, ceux pour qui on l'invoquoit,
11 efl difficile de marquer précifément le temps du mariage <3e Labiénus avec Allia. Ce mariage eftoit antérieur au temps où il vint fervir fous Céfar dans les Gaules, & il y a appa- rence que Labiénus le contracta avant fon entrée dans 'les premières magirtratures qu'il exerça dans Rome , pui (que les enfaiitsqui en naquirent, eurent part aux guerres civiles qui arrivèrent après la mort de Jules-Cèfàr , qu'ils efloient con- temporains de Mécénas, d' Agrippa, de Meflàla Sl d'Afmius PoUion , & qu'ils eftoient alors maj^^urs.
Au commencement de cette neuvième année , Céfar paflà les Alpes , & vifita toutes les villes de la Gaule Cifalpine. Toutes le reçurent avec de grands honneurs , témoignèrent beaucoup de joye de le revoir," & luy en donnèrent bien des aflûrances. Ce voyage fut de peu de jours, il repafîa prompte- ment les Alpes, & retourna à fon quartier de Némétocenne dans la Gaule Belgique; de-là il envoya fes ordres dans tous les quartiers de les légions, à Labiénus & à tous fes Officiers généraux , & leur ordonna d'amener toutes les troupes qu'ils commandoient , dans le territoire de Trêves, Ce fuî-Là que Céfar fit la revue de toute fon armée , luflravît exerdîum. Les mots de hftrare exercitum ne fignilient pas feulement l'examea que les Généraux en chef des armées Romaines faifoient du îiombre & de la qualité de leurs foldats ; mais ils.accom- pagnoient cette aclion de plufieurs cérémonies religieufês, cle fâcrifices publics & particuliers, & de diverfes expiations. Qes revues générales des armées fê faifoient ordinairement
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dans trois occafions. La première, lorfqu'iis prenoient poflèP fion de leurs gouvernements, foit Confuiaires, foit Prétoriens, & qu'ils rafîèmbioient toutes les troupes qui s'y trouvoient alors. La féconde, lor/qu'ils elloient près de donner une ba- taille. Latroifiéme, lorfqu'après avoir fait de grandes actions & terminé une guerre, ils efloient près de quitter leurs gouverne- ments. La revue que fit alors Céfar de fon armée, & à laquelle T.Labiénus affida, fut de ce dernier genre. 11 ne faut pas dou- ter qu'elle ne fût très-magnifique, &: remplie àts plus belles cérémonies. Jules-Céfar joignoit à la qualité deProconfiil de la Gaule Cifàlpine &. Transalpine , la qualité de Grand Pontife de Rome: employ qu'il poiïedoit depuis plufieurs années.
Après cette revue générale de l'armée, Céfàr envoya Labiénus dans k Gaule Cifalpine, dont il luy donna le commandement. L'intention de Céfàr efioit d^ mettre La- biénus plus à portée de demander le Confulat. Plufieurs villes de la Gaule Cifalpine avoient le droit de bourgeoifie Romaine. Leurs habitants donnoient leurs fufîrages dans les Comices qui le tenoient à Rome pour l'éledion des Magiflrats. Labiénus cflant Commandant dans la province, pouvoit plus aifement obtenir ces fufFrages. L'employ que Céfàr donna à Labiénus, efloit un pofie qui luy donnoit prefque toutes les prérogatives du Proconfiilat dans celte province, pendant l'abfènce de Céfiir.
Il efloit bien difficile alors de pouvoir parvenir au Confijiat par la recommandation de Célar. La plus grande partie du Sénat eftoit indifpofee contre luy. On venoit de refufer le Confulat à Servius- Galba dajîs les derniers Comices, quoy- qu'il fût Patricien & né dans l'ancienne Maifon Sulpitia, parce qu'il avoit efté un Ats Lieutenants de Céfar; & on luy avoit préféré L. Lentulus & C. Marcellus, qu'on avoit défignez Confuls, bien que Galba eût plus de crédit qu'eux & plus de fuffrages. On vouloit que Céfàr quittât (es gouvernements & le commandement de fon armée. On luy avoit nommé pour fuccefî'eiirs, L. DomitiuszEnobarbus, Se C. Confulius !Nomanu5. Le premier devoit avoir la Gaule Tranfiilpine en
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qualitc de Prcconful. Le fécond devoit avoir la Gaule Cis- alpine en qualité de Propréteur. Céiar prétendoit avoir droit de régir ces provinces, qui compofoient ion gouvernement, pendant dix années complettes, qiii n'expiroient qu'a la fin de l'an de Rome 705. il prétendoit de plus, avoir droit tie dejrnander un fécond Conlulat, quoyqu'ii fût abfènt, pour l'année joG. Il fondoit fes privilèges fur une Loy faite en là faveur, fous le fécond Confulat de Pompée & de Craiiiis l'an de Rome 6()()* Les Sénateurs qui luy efloient oppofèz, pré- tendoient que fon gouvernement des Gaules luy avoit efté accordé pour cinq années, & que la prolongation quon y avoit ajoutée depuis pour cinq autres années, avec le droit de pouvoir demander le Confulat, quoyqu'abfènt, efloit une faveur relative au temps, qu'on croyoit alors nécefTaire pour luy donner les moyens d'achever la conquête de la Gaule qu'il avoit entreprife. Ainfi cette conquête ayant efté faite dans l'efpace de huit années, il avoit rendu luy-mtaie inutiles les privilèges qui luy avoient eflé accordez.
Céfàr voyoit bien le but où vifoient les Sénateurs. qui \\vf edoient ennemis. H efloit perfuadé que s'il quittoit /on gou- vernement àti Gaules & le commandement de fon armée, pour aller à Rome demander le Confulat comme fimple candidat, Caton & les Marcellus fe rendroient fes accufàteurs pour les malverfations par luy commifes , 6c dans fon premier Confulat, &: dans les gouvernements qu'il avoit eus. Céiar avoit exercé ces emplois avec beaucoup de courage & de valeur, mais il ne s'efloit pas foucié d'y faire voir fon intégrité ^ fon défuitérefTement. Il s'efloit mis au-defïïis àt?, loix & è-ts régies ordinaires en bien des occafions. Il eiloJt fur d'eftre condamné s'il fubifl'oit l'examen d'une juflice réglée. Ce lêntiment du Sénat Romain à l'égard de Céfàr, a eflé renou- velle de nos jours par M- Defpreaux dans iâ Satyre xi. vers 7 p. & fuivants.
Du premier fies Ce fars on vante les exploits: Mais dans -quel tribunal, jugé fuîvant les Loix,
Eût-il
DE LITTERATURE, 73;
'Eût -il pu difcuJper fon tnjujle manie l Qu'on livre fon pareil en France a la Reynîe, Dans trois jours nous verrons le Phénix des guerriers Laijfer fur l'échafaud fa tête & fes lauriers.
Pompée, jaloux de ia gloire militaire que Cé/àr avoit acquifè par la conquête àts Gaules, iè déclara contre luy, II appuya de ion autorité les Sénateurs qui vouloient que Céfar quittât fon armée & {&s gouvernements. Par la mort de Craiïlis, tué dans la guerre contre les Parthes, & par la mort de là femme Julie, il iè croyoit affranchi de toutes les liaifbns qu'il avoit contiaélées avec Célàr. La nouvelle alliance qu'il avoit avec Q. Métellus Scipion , dont il avoit époufe la fille Cornélia, contribuoit beaucoup à leur méfuitelligence.
Labiénus commandant alors dans la Gaule Cifàlpine, efloît paifible fpeélateur de tous ces mouvements, avant-coureurs d'une guerre civile. Il eftoît puiiï'amment Ibllicité par les Sé« nateurs, ennemis de Céfar, de fè déclarer contre luy. Leur intention efloit de dépouiller Céilu* par fon moyen, d'une partie de fès troupes. Céfar n'ignoroit pas ces follicitations & ces menées foûterraines que ïts ennemis faifoient contre luy, mais il n'en vouïoit rien croire. Il confidéroit Labiénus comme un homme qui luy efloit entièrement attaché. Les grands emplois qu'il luy avoit donnez, & les grandes richeffes qu'il luy avoit procurées, luy fembloient àç.% gages fufîifànts de fa fidélité.
En effet, Labiénus fut toujours fidèle & obéiffant à Céfàr, tant qu'il crut que Céfîu* ne s'éloigneroit pas de la foûmiffion qu'il devoit aux ordres du Sénat; mais Céfar ne fut pas long- temps fans franchir les bornes du refj^eél qu'il devoit à cet augufte Corps. Il quitta la Gaule Tranfàlpine, où il laiffi huit de fes légions, quatre dans la Gaule Belgique, commandées par C.Trébonius, & quatre autres dans le territoire d'Autun, commandées par C. Fabius, fès Lieutenants. Il paffa les Alpes avec un corps de cinq mille hommes de pied & de trois cens chevaux. Il établit fon quartier générai à Ravenne dans
Mm. Tome XIII. . K
j^^ . MEMOIRES
ia Gaule Cilâlpine. Cette ville de Ravenne efloit à i*extrémîté de ion gouvernement du côté de Rome; de-ià il luy eftoit facile d'avoir promptement des nouvelles de ce qui s'y paflbit, & de foûtenir les partifants qu'il avoit dans cette capitale de l'Empire. Les principaux efloient Curion, Tribun du Peuple pendant cette année, qu'il avoit mis dans fes intérêts par de grandes fommes d'argent qu'il luy avoit données, & Marc -Antoine Ton parent & fon Quefteur, lequel, au mois de Décembre de cette année, fut le fucceflèur de Curion dans ie Tribunat.
L'arrivée de Céfâr dans ia Gaule Ci (alpine fit perdre à Labiénus ie commandement qu'il avoit dans cette province.
Céfar voyant l'inflexibilité du Sénat à fon égard, & ia conftance à rejetter les di verfes propofilions qu'il avoit faites , quoyqu'elies fufl'ent appuyées par Curion & par quelques autres Tribuns du Peuple, écrivit au Sénat une deiniére lettre. Par cette lettre il faifoit un détail honorable des fèrvices qu'il avoit rendus à la République; il offroit de quitter Ion armée pourvu que Pompée en fit autar t : il ajoiitoit que û Pompée ne vouloit pas quitter ion armée, il ne quitteroit pas non plus la fienne , & qu'il viendroit inceiïàmment à Rome , pour y venger les injures qu'on luy faifoit , & celles que l'on faifoit aux Tribuns du Peuple qui propofoient [es raifons, & que l'on ne vouloit pas écouter.
Cette lettre de Céfar fut apportée en diligence à Rome par Curion , à la fin de l'année. Elle fut préfèntée aux nou- veaux Confuls L. Lentulus & C. Marcellus , le premier jour de Janvier de l'an 705. dans le temps qu'ils alloient au Sénat pour prendre pofîeffion de leur nouvelle magiflrature. Les proportions que Céfar f lifoit , de quitter fon armée fi Pompée quittoit la fienne, furent rejettées; les menaces qu'il faifoit, indignèrent contre luy la plus grande partie des Sénateurs.
Le Sénat rendit un premier arrêt , par lequel il ordonna que Céfar licencieroit (on armée dans un certain temps, qu'autrement il feroit déclaré criminel & ennemi de la Répu- blique : Uii ante certam dtem C, Cafar exerciîum Smiîtat; fi
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non facîat, eum adversiis RempubJkam fiélurum vUeri, A ce premier arrêt, Marc-Antoine & Q. Calîius LonginusTribuns du Peuple, formèrent icur oppofition. Les Confuls Se les Sénateurs n'eurent aucun égard à i'oppofition de ces Tribuns. On rendit un fécond arrêt, par lequel on ordonna que les Confuls, les Préteurs, les Tribuns du Peuple, & ceux qui ie trouvoient dans le voifniage de Rome en qualité de Pro- confuls , frirent en forte que la République ne fbuffrît aucun dommage : Dent opérant Confules, Prœtores, Trihuni Plehis, qiùque pro Confuïihits funt ad Urhem , ne quid Refpuhlka detri" menti capiat. Ce dernier arrêt efloit femblable à celuy que le Sénat Romain avoit donné l'an de Rome 69 i . fous le Con- fulat de Cicéron & de C. Antonius, contre Catilina & fès complices. Les jours fuivants furent employez à donner àts ordres pour faire des levées de troupes dans toute l'Italie.
Céfàr apprit ces nouvelles à Ravenne par Curion & les JeuxTribuns du Peuple, qui luy eftoient dévouez. Il affemble ïts loldats, les harangue, leur pei-fuade la juftice de fa caufè, paffe le Rubicon , limite de fon gouvernement , & fe rend maître de la ville de Rimini. Céfar fit partir deux détache- ments de fon armée pour aller en avant. Le premier, com- pofé de cinq cohortes commandées par Marc- Antoine, paiïâ ie Mont Apennin, & s'empara d'Arezzo ville de Tofcane. Le fécond, compofe de trois cohortes, marcha le long de la Mer Adriatique , & s'empara des villes de Pézaro , de F ano & d'Ancone.
Ce fut alors que Titus Labiénus trouva à propos d'aban- donner Céfar, & d'aller offrir fès (êrvices à Pompée. Les Confuls & le Sénat avoient remis à Pompée le foin de leur à.é.'îçin^t^ comme au plus ancien Proconftil qui fût alors en Italie. Labiénus ne balança pas à prendre dans cette guerre ci- vile naifîknte, le parti le plus jufle contre le parti le plus fort, mais deflitué de toute juftice. L'amour de fa patrie fut le motif qui le détermina à celte démarche, qu'une prudence plus cir- confj->eél:e & plus intérellée l'ain-oit empêché de faire, fi (on caractère eût eflé moins Romain; au moins c'efl la juftice
K ij
y^ MEMOIRES
que Ciceron îuy rend dans le feptiéme livre de {ç^?> Epîtres à Atlicus , iorfqu'il parle de Iuy &. de la manière dont il quitta le parti de Cédu*. DîoCafhiJt. Je n'ignore pas que Dion CafTuis allègue d'autres raifbns ^^* ■*"* de l'abandonnement que fit Labicnus du parti de Céfar. Cet
Auteur dit qu'il doit paroître étrange qu'il loit venu dans i'efprit de Labiénus de quitter Céfar, de qui il avoit reçu '^ tant d'honneurs & tant de bienfaits, & qui fouvent liiy avoit confié le commandement de toutes les troupes qu'il iaiflbit dans ia Gaule Tranfalpine, Iorfqu'il venoit pa(îër quelque temps en Italie à Ravenne, pour eflre plus près de Rome. If ajoute que la caufe de ce changement fut que Labiénus ayant acquis de grandes richeflës & beaucoup de gloire pendant ia guerre àiQs Gaules, fè comportoit à l'égard de Céfar, avec plus de fafte & plus d'orgueil qu'il ne convenoit à un homme qui Iuy eftoit inférieur ; & que d'un autre côté, Céfar voyant oue l'on égaloit les aélions de Labiénus aux fiennes, com- mençoit à Iuy témoigner moins d'amitié, & à avoir en Iuy moins de confiance ; d'où il arriva que Labiénus voyant que la bonne volonté que Céfir avoit eue jufque-là pour Iuy, eftoit changée en défiance & en jaloufie, quitta Céfar &: s'attacha à Pompée.
Ces fcntiments que Dion attribue à Cé/âr & à Labiénus, ne me paroidènt pas probables. Ils fuppofènt dans Céfar une bafië jaloufie, & dans Labiénus une fotte vanité, qui font des foibleffes qui ne convenoient nullement à la grandeur d'ame & à ia fermeté naturelles à ces deux grands liommes; ainfi, le fêntiment de Cicéron me fêmble devoir eftre préféré dans cette occafion , à celuy de Dion. Cicéron eftoit contemporain de Labiénus & de Céfar ; cette aélion s'eftoit paflèe dans le temps que Cicéron eftoit en Italie , & prefque fous ks yeux , au lieu que Dion a écrit fon hiftoire plus de 250. ans après le temps auquel Labiénus & Céfar ont vécu. L'hiftoire de Dion a efté écrite par cet Auteur, dans un efprit favorable à la mémoire de Jules-Céfàr ■8c à celle d'Augufte fon fucceffeur, deftrudeurs de la République Romaine. Elle eft peu propre à
DE LITTERATURE. yy
nous exprimer les grands lèntimeiits qui animoient Labiénus, & tous ceux qui fuivirent par choix le parti de Pompée & du Sénat Romain , dans les derniers temps de la République.
Le départ de Labiénus mortifia beaucoup Célàr, il en eut une grande douleur, dédit ïlli dolorem, dit Cicéron dans l'E'- pître xiii.^ du fêptiéme livre à Atticus; cependant, fuivant Pliitarque, il n'en témoigna rien, & fit femblant de ne s en pas foucier, puifque, lorfqu'on luy en apprit la nouvelle, il luy renvoya Tes équipages & fon argent. Cette douleur, quoyque fècrette, fut néantmoins fort vive, & luy tint long- temps fur le cœur. Lucain , dans le cinquième livre de fon Poè'md hiltorique de la Pharfàle, nous afîijre que Céfâr parla de La- biénus en termes fort méprilànts, dans la harangue qu'il fit à fes foldats, qui luy demandoient leur congé d'une manière ieditieufè après fon retour d'Efpagne, où il avoit défait \ts trois Lieutenants de Pompée, Afranius, Pètréius &Varron. Dans cette harangue militaire, Céfir qualifie Labiénus de iâche déferteur, depuis qu'il a abandonné fon parti, & dit qu'il efl errant fur terre &l fur mer avec Pompée, dont il a préféré l'amitié à la fienne :
Fort'is in armis
Cafareis Lahienus erat : mine transfusa vilis
Cum Duce praîato terras atque œquora liijlrat.
A ce jugement de Cèfar, didé par le dépit & par la colèm, on peut oppoler le jugement que Cicéron failoit alors 4e Labiénus , qu'il qualifie de grand perfonnage dans une lettre à Atticus, Lahieiiiis vir mcd jententid mûgnu<i; & ce fèntiment de Cicéron paroîl plus fènfé &. plus équitable. Dans une lettre que Cicéron a écrite à Tiron en ce temps -là , il loue le pro- Lih.id. epifi. cédé de Labiénus, & il efpére qu'il fera imité par plufieurs, ^^-'idFami- qui abandonneront le paili de Céfar : Alaximain autem plagam ûcccpit , fjuod is qui jimummi auâoritatem in illius exercitu ha^ helmt , T. Labiénus. Jocius [céleris ejffe nohiit : reliquit illum &^ vohifcum efl; niultique idem faâuri ejffe vident ur.
Cicéron prétend qu'il auroit efté à fouhaiter que, lorfquc
Kiij
78 MEMOIRES
Labiéinis abandonna Célâr, les Confiils & le Sénat enflent encore eûé dans Rome; il anroit pu dans ce cas -là élire plus utile à la République, mais ils n'y eftoient plus alors. La ville avoit elle abandonnée par les Conluls le quatorzième jour avant les calendes de Février, c'cfl-à-dire, le 19. Janvier de l'an de Rome 705. La plupart des Magiflrats, plus de deux cens Sénateurs, & un grand nombre de Chevaliers les avoient fuivis dans leur fuite. L'entrée fubiie de Céliu- dans l'Italie avec une armée, avoit jette dans tous les elprits un grand trouble & une confternation générale. Scribonius Libon , qui commandoit enTolcane, l'avoit abandonnée, Minucius Thermus avoit quitté l'Ombrie, & P. Altius Varus, parent de notre Labiénus, n'avoit pas pu défendre la province de Picénum , quelque bonne volonté qu'il en eût marquée en jettant quelques troupes dans Auximum. Cette ville ouvrit {es portes aux troupes de Céfàr. La ville de Cingulum, nou- vellement bâtie par Labiénus, fè foûmit pareillement à Cé/àr dès qu'il en approcha. Cette crainte & cette terreur des armes de Céfir, s'cfloient étendues jufqu'à la ville de Rome. Epljî.i^J.^. Pompée même en avoit efté frappé. 11 fit, fuivant Cicéron, edAïucuin. remarquer beaucoup de timidité & de déiordre dans toutes its actions : Nihilej[e îimuûus cofiflat, nlhil perturhatius- Pompée conduifit d'abord tous ces Magidrats fugitifs à Capoue; de -là ils allèrent à Théanum, 011 Labiénus les joignit. Les Com- mentateurs de Cicéron font en peine de fçavoir quelle eft cjçtte ville de Théanum. Il y avoit en Italie deux villes qui portoient le nom de Théanum. L'une eftoit ftuée dans la Campanie , nommée Théanum -Sidicinum ; l'autre ftuée dans la Pouille, nommée Théanum-Appulum. Comme dans cet endroit de Cicéron, il paroît que les Confuls alloient de Capoue à Larinum, première ville de la Pouille, en pafîànt par Véjiafrum, il elt à croire quec'efl àThéanum-Sidicinum, dans la Campanie, que Labiénus fe préfenta à eux pour la première fois.
Labiénus arriva à Théanum le neuvième jour avant les calendes du mois de Février, c'ell-à-dire , le vingt-quatrième
DE LITTERATURE. 7^
jour de Janvier. II fut bien reçu par les Confuîs & par Pompée. Ils auroient bien iouhaité qu'il leur eût pu amener quelques troupes de l'armée de Céfar, mais Célàr efloit û fort aimé des Officiers & des foldats qui fèrvoient fous iuy, qu'il efloit prefqu'impoiTible de les détacher de fon parti. Sa libéralité les avoit comblez de tant de dons, & il leur faifbit tant de promefles pour l'avenir, qu'il les avoit engagez à le fèrvir dans tous fès delîèins. Sali iifle & Cicéron , qui nous ont Salfuj!. h M» donné des portraits de Céfàr, avouent qu'il avoit de grands Ca[din. talents pour gagner les hommes , & les amener à {ts fins. fub'fmm. '^' ^*
Pompée donna à Labiénu^ l'employ de Lieutenant- Pro- confulaire, qu'il exerça auprès de luy de la même manière qu'il l'avoit exercé depuis long-temps auprès de Céfàr dans les Gaules. Dion CalTuis nous apprend que Labiénus découvrit , no/Tit 0/' Ta à Pompée plufieurs fécrets de Céflu-. Cet Auteur ne s'expli- ^-^fh"^ «^'"«f quant pas fur ce fujet, il efl afî'ez difficile de deviner ce qu'il ^^^y^^^^' appelle fecrets de Céfar. Je crois que Dion à cet endroit veut dire deux chofès. La première, que Labiénus fit connoître à Pompée les deilèins que Céfar avoit de fè rendre maître de la République, & les meflires qu'il prenoit pour y parvenir. La féconde, qu'il luy expliqua la manière dont Céfar fiifoit la guerre, & les régies qu'il oblèrvoit dans la conduite de fon armée. L'ambition de Céfàr elloit une chofè fi marquée, qu'il failoit eftre aveugle pour ne la pas voir, quelque popularité qu'il affecflât d'ailleurs. A l'égard de la manière dont Céfàr faifoit la guerre, & des maximes qu'il y pratiquoit, les avis de Labiénus pouvoient edre très-utiles à Pompée; car, comme pyjnjul^ remarque judicieuiement Plutarque, qui voudra comparer ^^f^^'* tous les Fabiens, les Scipions, les Métellus, & ceux mêmes de fon temps, ou un peu plus anciens, comme un Sylla, un Marius, & les deux Lucullus, & Pompée même, duquel le nom en ce temps-là s'élevoit jufqu'aux cieux, on trouvera que les adions de Céfàr, en toute vertu militaire & fiiits de guerre, les furmontent tous entièrement.
Pompée n'avoit alors avec luy que des troupes nouvelles, levées fort tumultuairement dans différentes parties de l'Italie,
8o MEMOIRES
Il ne pouvoît pas beaucoup compter fîir ia fermeté Je ces troupes nullement aguerries. Il y avoit dans ia province de k Fouille deux légions que CeTar iuy avoit renvoyées l'année précédente, fous le prétexte de les envoyer en Syrie contre les Parthes, qui fê faifoient craindre dans l'Orient depuis h défaite de Craifus. Les Confuls de cette année avoient retenu ces deux légions dans l'Italie ; ils les avoient fait pafler leur quartier d'hyver dans ia Fouille; leurs quartiers efioient à Lucérie, àTfiéanum-Appulum & à Larinum. Les Confuïs & Fompée, fuivis de Labiénus, les allèrent joindre. Fompée établit le quartier général à Lucérie, il y fut joint par tout ce qu'il put y rafîembler de troupes. Ce fut dans ce lieu que Pompée commença à faire les fonélions de Généraliffime des armées du Sénat & du Peuple Romain, unis poiu' la défenfè "de la République.
Pompée fêmbloit vouloir /è maintenir dans cette partie de l'Italie. Il avoit mis L. Domitius avec une garniîon aflèz nombreufê dans Corfinium. Il eipéroit que Cé/àr, faifànt le fiége de Corfinium , iuy donneroit le temps de iè reconnoître pendant quelques jours; mais la déiobéiiïànce des foldats de Domitius, 8l ia révolte des habitants de Corfinium, qui ouvrirent leurs portes à Cé/àr, & iuy livrèrent Domitius & plufieurs Sénateurs qui efloient avec Iuy, dérangèrent ablô- lument toutes les mefures que Pompée auroit pu prendre pour k défenfè de l'Italie. Voyant Céfu' maître de Corfinium 8c de Sulmone, Pompée prit la réfolution de fortir de l'Italie avec les Conllils, & de pafîèr avec eux dans l'E'pire 8c dans la ♦ Blindes. Grèce. Four exécuter cette entreprifè, il alla à Brundufium * avec les Confiils &. avec fes troupes. 11 y fut bientôt afficgé par Céfàr ; mais toute /on aélivité ne put empêcher Pompée d'exécuter fon defîëin. Il fit d'abord pafîér la mer aux Confuls^ aux Sénateurs , à tous les Chevaliers Romains , & à ia plus grande partie de fes troupes , fur la flotte qui efloit à Brun- dufium; & dans ia fuite il la pafîà liiy-même avec /es Lieu- tenants, dont Labiénus n'efloit pas le moins eftimé. Se avec le reite de ks troupes. Je n'en explique pas Ici le détail, il efl,
très-
DE LITTERATURE. 8r
très-exa^ement raconté dans le premier livre des Commen- taires de la guerre civile écrite par Céfur, & c'efl un des endroits qui méritent certainement le plus l'attention des gens de guerre. Les précautions que prit alors Pompée pour faire cette importante retraite, font voir qu'il avoit repris [es elprits; & il y a apparence qu'il fut bien fécondé par Labié- nus, qui l'avertit de toutes les manœuvres & rufès de guerre que Céiàr pourroit employer contre luy dans cette occafion.
RECHERCHES SUR MECTNAS
Par M. l'Abbé S o u c H A Y.
LE nom de Mecénas eftant confàcré à la proteélion des 21. Janvier Lettres, tout ce qui regarde fa perfonne doit naturelle- ^73'i' ment nous intérelîer. Mais les emplois qui luy furent confiez, ies événements où il eut quelque part, les traits qui forment fon caraélére; voilà, Meiïieurs, ce qui m'a paru mériter davantage votre attention , & ce qui fait auffi le principal objet de mes recherches.
Meibomius a déjà travaillé fur ce même fujet ; car je îaifîë à part les vies de Mecénas publiées en Efpagnol par Martyr Rizo & par le Caporali , Se le Cenni en Italien. Rizo n'a donné qu'un mélange bizarre de réflexions politiques & de faits purement imaginez. Le Caporali , quoy qu'en dilè un Auteur célèbre, a moins compo/e une hiftoire en vers , qu'un Bq}'k, rcpuh. roman burlefque; & le Cenni adopte fins examen toutes les i^.,f^"''i'c^
i. . lA A -I • r M Tl/T -T • T» Juillet I OÙ O,
traditions, ou plutôt il copie ierviiement Meibomius. Pour an. 12, celuy-ci, il efl le premier qui ait confulté les fources; mais il manque de critique &. de méthode , & fon ouvrage n'efl proprement qu'une fimple compilation.
Si je n'ay pas fçii éviter tous les défauts de ces E'crivaîns, ni même profiter de ce qu'ils ont de meilleur, du moins n'avanceray- je rien qui n'ait un fondement légitime dans les monuments de l'ancienne Hifloire. Et ce qui aura peut-eftre
Menu Tome Xni. . L
ta MEMOIRES
ie mérite de ia nouveauté, je repréiênteray tout enfèmbîe Mecénas -comme homme de guerre , comme homme d Ë'uit , comme protedeur des lettres , & comme homme de lettres iuy - même.
Caius Cilnius Mecénas, Minière & favori d'Augufte, naquit dans l'Ordre des Chevaiieis. Horace* nous apprend le mois & le jour de fa nalHànce. Pour l'année &. le lieu , ce font deux circonflances que nous ignorons.
Meibomius a penfc qu'un Philofophe femblable à ce Tar-
PJutarc.învUa rutîus dont Plutarque fait mention, eût pu, en remontant
Romui. depuis les actions connues de Mecénas, démêler précKément
le point de fa naiïïânce; & ce qui n'ell pas moins lingulier,
Chdot.inHo- un Scholiafte avoue qu'il a conlultc des y^/^//////wm7V/7j dans
rat.Od,ty,iib. j^ ni^me efpiit , comme fi l'Adrologie ou les calculs pou-
voient fuppîéer ici au filence de l'Hiftoire.
La circonflance du lieu ell également ignorée. Je fçais
Macroh. Sa- qu'Augufle appclloît fou ïww'i Lûfer Aret'wum ; mais on ne
turn.i.^i.c.^, doit pas en conclurre quArenum, aujourd'huy Arezzo, Iuy
ait donné la naiflânce. Pour nommer ainfi Mecénas, il fuffi-
foit que les Cilniens les ancêtres eufîënt habité cette ville de
l'E'trurie. Or il efl indubitable que les Cilniens eftoient iortis
T.Lîv.l.10. d'Arétium : UbiCilnium geniis prapotens, ditTite-Live. Ils y
avoient même régné : Tyrrfieiui Reguni pwgcnies; Etrujco de
hi0rat.Od.2c. fan guïne Regum , di/ênt Horace &. Properce de Mecénas à
\%.Ekg.7. Mecénas Iuy -même.
U-S' Des textes fi pofitifs ne paroident guéres fîifceptibles du
fens figuré; c'ed pourtant au lèns figuré qu'un Critique mo- derne s'eft efforcé de les réduire. Il liippofe qu'à la fiveur àç.^ douze Souverainetez '^ qui partageoient anciennement l'E- trurie, Mecénas fê prétendit iffu de quelqu'un de ces Rois que les E'trufques nommoient Lucumom. Puis il s'écrie qu'à à.ts Poètes, nation toujours flateufè, il en falloit moins pour
* ' Ex hac
Luce Mœcenas meus affluemes Ordinat annos. Id. April. Lib. ^. Od. x l.
*• D'wnyf. Halic. hh. ^ . Antiqtiit, Floriis, lit. i. cap. ly. Tiijàa duodecim Liicvmones habilita id eft Reges. Serv. in ^ncid.
DE LITTERATURE. 8|
fe prêter aux chimères d'un favori. Telles font les raifbiis
que M. Dacier a propofées contre le fentimcnt générale- Remarqua fur
ment reçu. la première Ode
Mais s'il faut prendre au figuré l'exprefTion d'Horace & '^"'^'^'^' de Properce, il faudra donc auffi que Silius Italicus *, en parlant de fceptres dans la Maifon de Mecénas , n'ait eu en vue que àts fceptres imaginaires, fymboles d'une Royauté chimérique. D'ailleurs, un favori qui demeura conflamment dans le fécond ordre de l'Etat ^, tandis qu'il en difpenfoit les premières dignitez ; un favori fi modefte auroit-il fôuffert qu'on le flatât fi lâchement! EtSénéque, qui l'a fi peu me- Senec.ep.ie, nagé, qui luy a reproché jufqu'à fès malheurs domeftiques, qui 9"}^ iuy a fait un crime de fà démarche languifTante , luy auroit-ii pardonné une fi grande foibleffe? Mecénas efloit donc fondé à rapporter fon origine aux Lucumons d'Arétium ; & , fîii- vant une tradition reçue, il defcendoit des -Cilniens, qui avoient autrefois porté le diadème.
C'efl ici queMeibomius & prefque tous les Commentateurs d'Horace , rapportent la fuccefTion de ces mêmes Cilniens en ligne direéte , depuis un certain Elbius jufqu'à Mecénas. Ils nomment cet Elbius , qui fut tué dans un combat , Tur- rhenus , Titus & Volturénus, qui retinrent dans Rome même, au milieu de leurs vainqueurs , les ufàges qu'ils avoient ap- portez d'E'tmrie; Cécina, qui fut maître dts Quadriges 8c chef des Augures ; Ménippe, dont le nom fèul s'efl fauve de l'oubli ; & Ménodore enfin , qui fèrvit Céfar contre Pompée. Mais, . pour autorifêr des mémoires fi curieux, c'efl en vain que ces différents Auteurs citent les Origines de Caton. Ils n'ont tous pour garant que le iêul Annius de Viterbe '^, û
* Afœcenas cui JVTceonia venerabile
terra, Et fceptris olhn celehratum nomen Etrufcis Sil. (tal. 1. lO.v. 4.0. Care JVfjecenas Eques. Horat. lib. i.Od. 10. * Jntra fortiinam qui cupis ejje tiiam. JParcis , if in tenues humilem te colli^is WJibras;
Velorum plenos contrahis ipfejinus, Prop. loco cit.
^ Inexcerpt. ad calcemOrig.Caton. Ces habiles E'diteurs ont rejette ces Extraits. On ne les trouve point parmi les fragments de Caton dans l'édition de Salluflc, publiée en 1 7 x o. par M. WafTe.
84 MEMOIRES
connu dans la République des Lettres, par ies ouvrages qu'il a fîippoièz. Ainfi nous ignorons quels furent les ayeux de Meccnas; il ell certain feulement qu'après qu'ils eurent paiïe à Rome, ils y furent en confidération ; & nous apprenons Ui,j.Sat.^, d'Horace qu'ils avoient commandé les armées :
• ' Aviis îihi mater nus fuit, atquc paternus.
Ohm qui magtiis Icgionibus imperitarint.
Je viens maintenant à ce qui efl plus perfonnel à Mecénas. Le goût qu'il confêrva toujours pour les Lettres , les bienfaits dont il combla ceux qui les cultivoient , les ouvrages qu'il compola ; tout prouve d'une manière inconteftable , qu'il avoit reçu une éducation digne de fi naiflânce. JEt i'ufage où efloieut les Romains , d'aller en Grèce pour y apprendre prin- cipalement une langue qui leur ofîroit tant de modèles ; un tel ufatie, dis-je, joint à la grande connoinance que Mecénas avoit de cette langue ^, ne permet pas de douter qu'il n'ait auffi paiïe, dans la même vue, quelques années parmi \ç.s Grecs. £ft-ce à l'Ecole d'Apollonie qu'il donna la préférence! Eft-ce encore dans ce même lieu qu'il fut connu d'Oélavien! Voilà ce que l'on croit d'ordinaire , & ce que je n'o/èrois pourtant décider, parce que i'Hiiïoire garde fur ct% premières années un profojid filence. Pour Meibomius, il foûtient ql^e TE'cole d'Apollonie eiïant alors célèbre, puifque Cèfu* y avoit en- voyé Octavien , Mecénas y vint aulfi , & que àts exercices communs furent i'oceafion de la tendre amitié qui régna toujours entr'eux ^.
D'un autre côté , leur âge devant eflre différent , comme
on le verra bientôt , & les grandes e/pérances dans 'efquelles
Céfâr élevoit Qélavien , attirant tous les jours de nouveaux
Pafm. wGrac. courtiiaus en Macédoine, car Palmèrius a démontré que c'efl:
ttijCTipt. 10). J,
tejfx ^y, a Doéîe ferments iitriafque lingiiœ.
Horat. lib. 3.0d.8.
'' Le goût qu'eut Augufîe pour Té-
rentia , fuivant Dion , liv. 5:5. &
Imdifcr.étion de Mecénas , qui , au
ïappori de Suétone, révéla à Térentia
la conCpii-ation de Muréna fort frère, donnèrent lieu à quelque réfroidifTe- ment entre Augufte <Sc Mecénas. Sx ces faits font véritables, il paroît dur moins par toute la fuite de l'HiItoire> que le réfroidifleruent ne fut pas long.
DE LITTERATURE. 85
id'ApoHonîe en Macédoine qu'ii s'agit ici, &l non pas d'Apol-
lonie en Mygdonie , il efl bien plus vrayfemblable que le «
même motif y conduifit Mecénas. Quoy qu'ii en foit de la
première occafion qui les unit , Oélavien goûta tellement Me-
cénas , qu'il luy donna ià confiance ; Se Mecénas conçut pour
Octavien une fi parfaite amitié , qu'il n'eut plus , ni durant la
guerre, ni pendant la paix , d'autre objet que de le fervir ; prop. iit<. ^.
Eleg. I ,
Et fumpta & pofttâ pace jickk capuî.
Oélavien eftoit encore en Macédoine, lorfqu'il apprît que Céfar venoit d'eflre afîàffnié , & i'adoptoit par Ton teflament. Il n'avoitpas alors dix-neuf ans; & fans le fecours de Me- Auguflcefloît cénas, qui , pour le diriger par {t^ confeils, devoit avoir un "^ ''^" ^^ ^^*^' âge plus mûr, peut-eftre eût -il mal ioûtenu les droits de ion adoption.
Mecénas efîoit nn de cts génies que la nature fëmbfoit avoir formez pour le gouvernement. Il avoit une pénétration vive, qui luy découvroit le fond àts caractères ; un difcerne- ment jufte, qui, dans les conjondures les plus délicates, le £xoit au meilleur parti ; à^s manières douces & infmuantes qui luy gagnoient les cœurs. Et fi , pour la fcience de la guerre, il efloit inférieur à Agrippa, il ne le cédoit à perfbnne pour la valeur.
Lorfqu'Augufle , permettez-moy, MefTieurs, de nommer ainfi par anticipation Octavien ; lorfqu'Augufle eut quitté la Macédoine , & qu'après avoir fait déclarer Antoine ennemi de la patrie, il le contraignit de lever le fiége de Modéne, Mecénas fut préfènt à i'acflion , & partagea l'honneur de cette journée.
Les champs de Philippes, au langage de Pédon, admirèrent PedomEpcttL auffi fa valeur; &, fuivant le même Poëte, il n'y parut pas ^^'^'*' moins terrible, qu'il fe montroit affable dans Rome :
Puhere m yEmaîliio fortem videre Pînlippi. Qiuim mine iJle îcner, tmn gravis hoflis erdt,
Properce luy rend un témoignage qui n'efl pas moins glorieux. Prop. bcotin
Liij
Prop. Hb. 2i
%é MEMOIRES
Si j'avois reçu, luy dit-il, un génie propre à chanter les combats, j'aurois chanté Modéne, Phiiippes, A<!T;ium; j'aurois célébré tous \ti exploits de Célâr, & ma Mule vous eût tou- jours aflbcié à ces mêmes exploits :
Te mca Mufa illis fewper contexeret arm'ts. Lorlqu'Augufle marcha contre Lucius Antonius frère du Triumvir, & qu'il l'alTiégea dans Péroulê où il s'eltoit ren- fermé avec Fulvie, Mecénas, fi nous en croyons le même Properce que je viens de citer, eut quelque part à la gloire qui fîiivit cette expédition. Mais il fè diflingua principalement en Sicile à la journée du Pélore. II y fit le devoir de Capitaine & de fbldat, &: contribua infiniment à la viétoire, en brûlant les vaifièaux du jeune Pompée ;
Jlhim pifcofi viJemnt faxa Pelorî Jgnïbus hoftiles îradere ligna rates.
PedoiiiEinceJ. Cefi: fur la foy de Pédon que je rapporte ce dernier fait, j'en conviens; mais quelque flateurs qu'on fuppofe les Poètes en général, Pédon n'aura point imaginé de pareilles circon- llances, dans un temps où , quand il auroit pu compter lûr la vanité de Mecénas, dont il n'efloit pas même connu ^, il avoit toujours à craindre les juftes reproches de Ion fiécle, qui eût démenti la flaterie.
J'applique ce même rai/onnement à la bataille d'Aélium. Déjà Mecénas gouvernoit depuis quelques années Rome & l'Italie, qui demandoient là prélènce. Cependant l'occafion eftoit trop importante ; une feule journée alloit décider de l'Empire du monde en faveur d'Antoine ou d'Augufie. li part, &: vient prendre le commandement àts L'ibames. Les
ApoJi. in bello Liburnes efioient dts vaifîeaux légers, ainfi appeliez du nom de cts peuples d'Illyrie, qui n'a voient que de fimples barques, & ne laiflbient pas d'infeîler la mer Ionienne^. Horace nous prépare à cette circonftance particulière : Quoy ! mon illufire
Uljirico,
• Nec mJhi, Mxcenas, tecum fuit
xifus omïc'i. Pedo in Epiced. •* Ib'is Liburnis, ^c. Epod, i .
Libiirms Aiigujîus pr^epofuit Ma' cenatem, Acron.
DE LITTERATURE. 87
amî, dit-ii à Mecénas, vous irez fur des Liburnes attaquer
ces vaillèaux de haut-bord qui feniblent des badions flottants,
prêt à parer, aux dépens de votre vie, ies coups qui porteroient
fur Célar. Pédon répréfente Mecénas dans l'aélion même, & PedokEpiced.
pourfuivant Cléopatre qui regagnoit ies iources du Nii :
Militis Eoi fugietitis terga fecuîus, Territns ad Nili diim fugit iJle caput.
Et Properce, en parlant des vaifîeaux dont les éperons furent fuipendus à l'autel de Céfar, loue Mecénas, comme un àts Chefs qui avoient le plus contribué à la priiè de ces mêmes vaiflêaux. Tant de témoignages réunis fe fortifient mutuel- lement.
En vain on fuppole que durant les guerres civiles Mecénas Dh li!>. ^^. gouverna l'Italie, & qu'au temps de la bataille dont je parle, Tacu. Annal. il étouffoit à Rome la confpiration du jeune Lépidus, qui Tonent.iu devoit immoler A ugufle au milieu de fon triomphe. Ces deux ^^°'^' '* faits, fuivant le P. Sanadon, dont je me fais honneur d'adopter le fèntiment, tout contradiéloires qu'ils lemblent d'abord, peu- vent ailément fè concilier. Mecénas eltoit à la bataille d'A- cflium ; il pourfuivit avec ks Liburnes Antoine & Cléopatre, mais ne pouvant les atteindre, il rejoignit aufli-tôt la flotte, vint à Rome peu de jours après, s'aflijra de Lépidus chef des conjurez, & l'envoya vers Augufle avant qu'Augufte fût parti d'Aélium. Dans la guerre de Sicile Mecénas avoit donné l'exemple d'une pareille aélivité. Après s'eflre trouvé à la bataille de Taormine, il iê rendit à Rome pour appaifèr quelque tumulte; il l'appaifà, revint en Sicile, & fe diflingua, comme nous l'avons dit, à la journée du Pélore. Ces deux traits font dans le caraélére que luy donne un célèbre Hiitorien. Mais fi Mecénas efloit homme de guerre, il flit VelLPattrc, auffi homme d'E'tat. ^'^' ^' '""P- ^^^
Gouverneur de Rome 8c dç l'Italie dans l'abfênce d'Augufle, dépofitaire de fon cachet, maître d'ouvrir & de réformer les lettres qu'il adreffoit au Sénat, Mecénas f^'ut ménager les différents Ordres qui ne re^iroient que la liberté ; prévenir
88 MEMOIRES
ou étouffer dans leur naifîànce toutes les confpîratîons , & réconcilier Augulle, félon que les conjonélures le deman- doient, tantôt avec Antoine, & tantôt avec le jeune Pompée. Pompée avoit battu la fîotte d'Augufte, déjà maltraitée par les vents; & les efprits eflant tournez h la révolte, il efloit à craindre que le bruit de ces revers n'encourageât les fcdiîieux. Mecénas elt envoyé à Rome, il arrive, & calme les efprits. Ce n'eil: plus ni Properce ni Pédon que je cite pour mes
lAb.s'.dehello garants, c'eflAppien.
^'""'^ Le même Pompée s'eflant ligué avec Antoine, Augufle
à qui la réunion de leurs forces inipiroit de jufles allarmes, écrivit à Mecénas de négocier fon mariage avec Scribonie fœur de Libon. Libon eltoit beau -père de Pompée, & cette alliance, fi elle devenoit commune, le mettoit à portée de fervir Augulk. Mecénas réuffit encore dans cette négociation; &: ce fut Libon qui , quelques années après , engagea Pompée à conclurre un traité dans les circonflances les plus critiques.
ApplanjMcU. Augufle n'avoit ni vaiffeaux, ni le temps à'tw conflruire. Pompée maître de tous les Por^^ , tenoit l'Italie comme affiégée, parce qu'il occupoit le détroit de Sicile, & qu'il couroit en même temps les mers de Sardaigne; & Rome, par cette raifon, ne pouvant recevoir de vivres, ni du côte de l'Afie, ni du côté de f Afrique, le Peuple menaçoit à'tw venir aux dernières extrémitez.
Antoine , après s'eflre emparé de Brindes qu' Augufle venoit de luy enlever, fè préparoit à pafîër de Grèce en Italie, avec une flotte de trois cens voiles. Augufle, allarmé de nouveau, envoyé à Brindes Mecénas & Coccéius , qui , fuivant Tex- preffion d'Horace*, avoient plus dune fois réuni les amis divifei. Ils arrêtèrent, de concert avec Capiton, les principaux articles. Le mariage d'Oclavie fœur d' Augufle, avec Antoine, fut le gage de cette réconciliation, vraye ou apparente; & cinq ans après, Mecénas, aidé de la même Oélavie & d'Agrippa, conclut à Tarente un traité auffi avantageux, qu'il efloit devenu nécefîàire.
» Averfos foliti componere amicos, Lib, i. Sat. 6.
Mais
^ DE LITTERATURE. 85?
Mais où fe montre davantage i'habileté de Mecénas, c'eft dans ce diTcoiirs admirabie que Dion^ nous a confêrvé. Lib.fz: Augufte, maître de i'Empire, fongeoit à le quitter; foit appréhenfion d'un nouveau Brutus, foit feinte concertée entre Agrippa & Mecénas, il prit leur confèil fiir une affaire fi délicate. Agrippa foûtint qu'une généreuiè abdication eftoit un parti fur & glorieux tout enfèmble. Mecénas, & fon avis l'emporta, prétendit qu'Augufte ne pouvoit renoncer à l'Em- pire fans expofer fa gloire & Tes jours. Il fit plus, il luy traça un plan de gouvernement qui embraffoit toutes les parties de l'Etat, & qui fait encore aujourd'huy l'admiration dts Politiques, mais dont je ne puis donner ici qu'une idée très -imparfaite.
Augufte devoit commencer par la réformation du Sénat, . &. fiibflituer aux Citoyens indignes, que le malheur des temps y avoit introduits, à^s hommes dont le mérite fût reconnu; partager les divers emplois entre les Sénateurs & les Che- valiers, mais avec proportion, pour les attacher également à fa perfonne ; obfei-ver dans la diflribution de ces mêmes emplois, lage, les fervices, le rang, la capacité; pourvoir à la tranquillité de Rome, par l'abolition d^s afîemblées popu- laires; à Çsi magnificence, par àts édifices fomptueux; à Çts amufèments, par la pompe àts fj:)e(51:acles; protéger les arts, rendre utiles à l'Etat les jeunes Patriciens, qui font toujours ou la honte 8c le malheur, ou le bonheur & la gloire du Prince, en établiffant pour eux dts Ecoles publiques & des Académies , où il feroit veiller à leur éducation ; défendre qu'on luy élevât ni temples, ni flatues d'or ou d'argent, quand il pouvoit s'ériger à luy -même dans le cœur de Ces fujets , des monuments plus durables & plus flateurs ; \çs gouverner enfin ces fujets, comme il auroit voulu eftre gouverné s'il eftoit né pour obéir.
Mecénas pratiqua ks propres régies, & pouvant tout ^ il
* Ce difcours a eilé commenté par Boeder , dans le recueil de Tes Diiïcr- tations imprimé à Stralbourg.
Mm. Tome XII L
^ Et tibî ad effeâum vires dat Ccefar, Propert,
. M
9Ô
MEMOIRES
ne voulut jamais rien qui ne fût conforme au bien public. H tourna même vers cet objet fès dépenfes les plus coniidérables. Les Efquilies eftoient un lieu mal-fain , à caufè des tombeaux qui les couvroient ; il les convertit en jardins magnifiques, Horat.Suem. & par ce moyen il corrigea rinfed:ion. Il fit auffi creufèr dans Rome un de ces grands rélèrvoirs , où le Peuple venoit,. félon Feflus, prendre les bains, & nager; &, ce qu'on n'avoit point encore vu , c'eftoit des eaux chaudes qui cou- ioient dans la pifcine , ou le rélèrvoir de Mecénas.
Par le même principe, il epargnoit le fang*, lors même qu'il pou voit le répandre fins injuflice. Et dans toutes les occafions il portoit à la clémence, Auguile, qui écoutoit quelquefois les tranfj^orts de fa colère, ou donnoit trop à h févérité dans (es jugements. Un trait que l'Hiftoire a relevé avec éloge, confirmera ce que je viens d'avancer. Augufte alloit condamner à mort plufieurs Citoyens ; Mecénas pref^ fêntit la difpofition du Prince, & ne pouvant percer juiqu'à fon Tribunal , il luy envoya fes tablettes , où , pour le rappeller à la douceur, il avoit écrit ces mots pleins d'une généreu/è liberté : Surge vero tandem carn'ifex. Tant d'humanité dans Mecénas luy gagna tous les cœurs; & lorfqu'après une maladie dangereiifê, il reçut au théâtre de Pompée ces Lil.i,Od.2o. applaudilîèmenis dont Horace a confèrvé le iouvenir, il connut par luy- même combien il eftoit aimé.
A des marques d'eflime fi flateufès, le Cenni ajoute en
vain , fur la foy de Meibomius, une Médaille frappée par ordre
Sc'uncedaMé- du Scuat. Agrippa, fui vaut les Antiquaires, efl: le fèui qui,
SpwiLDiilri ^^"^ ^^^^^' ^^ qualité d'Augufle ou de Céfâr, ait reçu de fon
'f- vivant un pareil honneur; encore Agrippa eftoit -il devenu
Sutt.inOdav. gendre d' Augufte^, & fon Collègue dans la Puiffance iôuve-
raine, fous le titre de Tribun; au lieu que Mecénas ne quitta
point l'ordre des Chevaliers, ou par modération, ou pour
• Pepercit gladio, fanguine ahfti- niiit. rien. Ep. 94,.
^ Augufîe, avant que de donr*^r à Agrippa fa fille JuJie, confulta Me-
cénas, 8c ce fidèle Miniflre luy ré- pondit : Tantum Agrippain jam fe- dfii , lit vel gêner Unis fiât , vel occh- datur necejjefit. Dio, lih. 54..
DE LITTERATURE. pj
faire fa cour à {'Empereur, dont ies ancêa-es n avoient pokit eu de plus haute dignité.
Un nouveau trait qui caractérilè dans Mecénas l'homme d'Etat, c'eil la prote<?lion qu'il accordoit aux lettres. En effet, fi en les protégeant il confulta l'intérêt de fa propre gloire, il lèntît qu'en même temps il fèrvoit Augufte. Les Poètes, ies Orateurs, les Hiftoriens qu'il combla de bienfaits, en chantant les louanges du Minilb-e, chantoient auffi celles du Prince: <& ces louanges répandues enfuite dans le Peuple, adouciflbient Iqs eiprits, & leur ôtoient le ibu venir de la liberté.
Avant qu'Augufte fût maître de l'Empire, Mecénas avoît déjà fait éclater fa. bienveillance pour les Poètes. C'efl: par luy que Virgile efloit rentré dans le petit Domaine qu'il poffédoit près de Mantoue, & qu'Horace a voit obteiiu foii pardon , quoyqu'il eût paru à la bataille de Philippes dans l'armée des Conjurez. Mais quand aux guerres civiles ou étran- gères eut enfin fuccédé une paix univerlèlle, ce fut alors que Mecénas s'occupa férieuiement des lettres. Il anima ceux qui les cultivoient avec fuccès ; il les attira *, ou à Rome dans ie Palais qu'il avoit joint à les magnifiques jardins , ou dans jfà belle mailon deTibur^: il les attira, dis -je, mais il les cprouvoit avant que de les admettre à fa familiarité; & la faveur efloit au Palais des Efquiiies, non le fruit de l'intrigue, mais le prix de la vertu: Cauîits digtios ûfumere. Là on ne Horai.SaKff\ fongeoit point à fe nuire mutuellement, il n'y regnoit d'autre ^^^' '* jaloufie, fi je puis m'exprimer aiiflfi, que celle qui alloit à juftifier le choix & le jugement du Maître. Les Poètes neffa- soient point les Critiques ; les Critiques ne détruifoient ni
a La Tour de Mecénas ed; célèbre dans les Auteurs. Horace, Od. 2^. iiv. ^. l'appelle moleni propinquam nubibus Ou ignore fi c'efloit une tour ajoutée au Palais, ou un Palais en forme de tour. Dans les jardins qui tenoientau Palais, efloit un petit temple de Priape , & le Gyraldi croit que ies Priapées font l'ouvrage des
différents Poètes qui venoient au Pa- lais des Efquiiies.
^ Mecénas avoit aufïî une maifbn à Tibur, aujourd'huy Tivoli. Du temps de Kirker, il en refro/t encore des por- tiques 6c des aqueducs, Kirker, Lat. pag. 2. cil. 2. mais tout cela eft maia- tenant enfeveli fous la terre.
MiJ
pi MEMOIRES
les Orateurs ni les Poètes ; & les rivaux mêmes eftoîent é!m- teliigence :
Horat. Sat.p. ■ NU mî officît imqiiam
Dïtïor hic, dut efl quia dodior : ejl locus uni- Cuique fuus. Quel fpedacle que de voir aflemblez dans ce même Paîaîs, un Virgile, un Horace, un Varius, un Properce, un Alurfus, un Pollion, un Mélifliis, unTucca, un Valgius, c'eft-à-dire, dQs Poètes excellents dans tous les genres ; & d'y voir encoi-e avec ces Poètes inimitables, un Pliiiofophe tel cju'Aréius, un Critique tel qu'Ariftius, un Rhéteur tel qu'Héliodore, & des Orateurs femblables à Publicola & à Corvinus! Spedacle qui étonneroit mon imagination , fi l'augufte lieu où j'ay l'hon- neur de parler, ne m'en offroit dans fon enceinte un plus magnifique encore, & par la majefté du lieu même, & par ia diverfiié des talents.
Augufte aimoit aufTi les Lettres , & ne dêdaignoit. pas de
les cultiver; mais,y^//;j un Mecénas, ci quoy fert un Augujiel
C'eltoit Mecénas qui préfentoit au Prince les Sçavants qu'ii
jugeoit dignes de fa protection, & le Prince ajoutoit aux
faveurs du Miniitre, des bienfaits que (à main rendoit encore
Suet.deCram. plus précieux. Le Grammairien Méliiïiis fut affranchi, &
în Pilon '^"'^' pl'ic^ dans un employ important. Virgile reçut àts richefîès
Auâarvita qui pafloient ks efpérances. Horace obtint d^s terres confl-
^H^'at.paffim. dérables , & tous eurent des récompenfès miignifiques.
Piin lib I ^^ Sçavants à leur tour conficrérent à Mecénas \t {\mt
cap. 10. de leurs veilles. Sabinus îuy prélenta fon ouvrage flir la Cuî*-
ture des Jardins. Vùgiie Iuy offrit les Géorgiques. Horace & Properce iuy dédièrent plufieurs de leurs ouvrages. Pédon recueillit ks dernières paroles , & pleura fa mort dans une Elégie qui nous efl refiée. Et pour comble d'honneur, Au- ^îut. in Cicer. gufle, en publiant fts propres Commentaires, les iuy avoit adreffez. C'eft ainfi que le nom de Mecénas efl devenu un titre glorieux pour les Souverains mêmes qui fèntent le mérite des Lettres , & qui fçavent les encourager. Après avoir peint dans Mecénas l'homme de guerre, l'homme d'Etat & le
DE LITTERATURE. pj
prote(51eiir dts lettres ; il me relie à le repréfenter comme homme de lettres luy-même.
Mecénas elloit né avec un génie heureux pour l'éloquence ; ii plaida même quelques caufès avec fuccès. Mais entraîné par des charmes plus pujlîànts , il donna la préférence à la PoëTie, On cite de luy^ outre un recueil de vers qui comprenoit au moins dix livres , deux Tragédies , Oâûvie & Promethée. II paroît encore par un témoignage de Pline, qu'il avoit écrit pim.{nE!a:ch. fiir l'Hilloire naturelle; & par un témoignage de Servius, '^erv.inCcorg, qu'il avoit compofc dts Mémoires pour fèrvir à la vie d'Au- ^' gufle. Tous ces ouvrages ont péri , nous n'en avons que dts fragments , fi on excepte un morceau afîèz délicat fur la mort d'Horace, avec d'autres vers que je rapporteray bientôt , & qui me déterminent à croire qu'il avoit embrafîë la Seéle d'E'picure , la plus accréditée qui fïit alors.
Parmi ces divers fragments, Sénéque nous en a confèrvé qu'il ne juge pas indignes de ^ts louanges. Tels font princi- palement ces deux vers :
Nil tumulum euro; fepelît nature relîâos^. Je ne m'emharrajje point des honneurs du tomheau, La nature prend foin d'enj'evclir ceux qui rejlent fans fépuiîure,
Ipfa ûltitudo attonat Jumma. L'élévation feule attire la foudre par fa ïi auteur.
Si Mecénas, qui d'ailleurs fut regardé comme Je plus bel efprit de l'Empire, s'elloit toujours exprimé de la forte, ii auroit certainement pu fervir de modèle à fon fiécle ^. Mais pourquoy diffimuler les défauts qu'Augufte même luy a re- Ouht ni 8 prochez! Tandis qu'il honoroit d'une protection plus mar- ^vc:.inOaai'. quée Horace & Virgile, deux Poètes qui ont ^\ bien imité la '^[ciîfomu^' nature, il s'en éloignoit luy; il donnoit dans l'affeétation , il Macrobj.^. 5'amuioit à créer de nouveaux mots, il recherchoit jufque
* Fdcilis jacîiira fspulcri.
Virgil. /îlneid. XI. Sej^ulcri m'utefupervacuos honores.
Horat. lib. 2. Od. ult. ^Magnum exemphnn Roman œ eh' quentix daturus. Sen. Ep. ig,.
M iij
p4 MEMOIRES
dans les fujets ferieux, une cadence moile & des nombres ian- guilTants. Malheureux de s'eftre lailTé gâter par la profpérité,. & quand il jugeoit des produclions d autruy comme la poflé- rite en a jugé , de n'avoir pas fçû tranfporter le même goût dans [es propres ouvrages I
A ces défauts, que je fuis bien éloigné d'approuver,' Sénéque en ajoute qui font beaucoup plus efl'entiels, parce qu'ils regardent les devoirs & les bienfeances , ou ce qu'on appelle les mœurs. Il reproche à Mecénas qu'il le plongeoit dans les délices, qu'il iè montroit en public la tête couverte, que fà démai'che eftoit lente & mal alTûrée, que pour fè procurer le fommeil, il luy falloit employer ou la fymphonie des inflruments, ou le bruit d'une cafcade artificielle; qu'il aimoit paflionnément les fpeélacles, les parfums, les pierre- ries, & que répudiant fans ceffe Térentia'*^ & la reprenant toujours, il s'efloit marié mille fois fans avoir jamais eu qu'une femme : Uxorem mi/Iies duxit, cîim imam hahuerit.
Mon deffein n'efl pas d'ériger des foiblelTes en vertus; qu'il me foit permis feulement d'examiner fi ces reproches ont un fondement bien légitime. Mecénas aimoit les plaifirs, je l'avoue, mais, au témoignage de Pédon, bien loin ^e\\ eftre pofî'édé, il fçut également les quitter ou les reprendre; & fi dans le calme des affaires^, il jouit des profpéritez de l'Empire & de la fortune de fon maître, il n'en fut, félon l'Hifloire même, ni moins aélif, ni moins vigilant, lorfque les affaires demandoient de la vigilance & de l'a(5livité : Vir iibî
Vcll. PaUYcuL res vïgiliam exigeret , fane exfommSfpwviJus, atque agendï fc'iens .
PedoinEinced, jj p^i-^iffoit g^ public la tête Couverte, ik. fa démarche eftoit mal afTûrée, mais il avoit une fànté foible; & nous
Hiji. nat. lib. fçavous de Pline que durant tout le cours de fà vie il ne fut jamais un inftant fans fièvre.
7.cap.;i,
* Térentia efloit de la famille ^qz Muréna. On ignore en quel temps Mecénas l'époufa; Suétone & Dion, comme l'a remarqué M. Dacier, nous apprennent indiredement que ce ma- riage eftoit déjà fait, lorfqu'en73 i.
de Rome , Muréna frère de Téretitia confpira contre Augufle.
^ Tacite a dit de Licin-Mucianus : Niinix voluptates, ciiin vacaret : qiio- tiens expédierai, magnœ virtutes.
DE LITTERATURE. 95
, PourTe procurer ie fommeil il employa mille artifices, mais Pline nous apprend encore que pendant trois ans il fut affligé Hijl. nat.Iih. <Ie la plus cruelle infomnie; & n eftoit-il pas naturel que pour ^* '^'V-/^- s'en délivrer, il eût recours à des remèdes fi innocents \
Il avoit du goût pour les pierreries, il en convient luy- ITiême, lor/qu en pleurant Horace, il dit que depuis ià mort il ne trouve plus d'attraits, ni dans les Béry lies, ni dans les E'meraudes :
Lugens te, mea viîa, nec Smarag^os, Beryllos qiioque, Flcicce, nec nitentes, Nec pracandida Margariîa quaro.
Pour les fpeélacles, Augufteles aimoit aufTi, ou feignoit de les aimer, perfuadé qu'en y afliftant il le concilioit l'affection des peuples.
Il ne pouvoit vivre avec Térentia, ni làns elle, maïs Térentia, s'il faut s'en rapporter à f Hifloire, n'avoitpas moins d'humeur que de beauté.
Enfin, & c'eft ici que triomphe Sénéque, Mecénas a marqué ie plus honteux attachement à la vie, dans cts vers, qu'au juge- ment d'un autre Ecrivain , la mollefle elle-même luy dida : s. Evrmond.
Dehilem facîîo manu, pede, coxa Tuher ajlrue gihberum. Lubrkos quate dentés. Vitadumfuperefl.betieefl.Hancmihi, velacuta Si fedeam cruce,fujline.
Qu'il foit difforme, il n'importe. Qu'il fôît eflropîé, il fè conlolera en vivant. Qu'il ait à fouffrir dts maladies aiguës, il lèra encore heureux pourvu qu'elles ne foient pas mortelles. Et quand vous l'aurez condamné à la plus cruelle des morts, il ne fê réfoudra point à quitter la vie, s'il peut la confèrver dans les tourments.
On n'acculera pas l'Auteur de qui j'emprunte cette paraphrafè, d'avoir affoibli le fêns de l'original; mais quelle indudion tirer de ces vers, fi pourtant il ne faut pas les regarder comme un de ces jeux d'imagination, dont on ne
9^ MEMOIRES
peut tirer aucune indudion férieufè! Mecénas, après fout,; n'a fait qu'exprimer un amour naturel , qui eft l'amour de la vie , ou plutôt il a ramené au fentiment , un principe de ^ Dhg. Laërt. la fe(5le qu'il avoit embraflee. En effet, le Sage d'E'picure ne fn -ptct . ^^^ (jiéÛYe la mort dans aucune fituation ; & condamné à l'aveu- glement, à la fiirdité, aux douleurs mêmes, il pofféde au moins dans ces différents états, toute la félicité qui leur ed propre, parce qu'il fçait jouir des biens qui luy refient, & rendre plus légers par la patience, les maux qu'il ne peut éviter. Pour moy l'induélion que je tirerois, & qui me femble C'eft l'indu^ plus jufte, c'eft que Mecénas conlèrva toujours, mcme au dionduPere j^-jj[ieu J^g plaifirs, une fermeté d'ame que rien ne pouvoit ébranler. Et s'il fe plaignit quelquefois , comme Horace l'infniue dans cette Ode û touchante, où il luy jure qu'un mcme jour éclairera leurs funérailles, ces plaintes furent, pom- m'exprimer avec le P. Sanadon, la tendre expreffion du reoret qu'il avoit de quitter une vie que la faveur du Prince, i'amour des peuples, & le commerce des Sçavants, luy rendoient d'ailleurs fi agréable.
L'Hiftoire ne dit rien de les dernières années ; elle nous apprend feulement qu'il moumt dans un âge avancé ^, pleu- rant encore tant d'illuflres Citoyens qu'il avoit vus périr par les profcriptions ; qu'il fut inhumé dans les jardins à côté d'Horace^, qu'il emporta les regrets d'AugufleS & que par fon teflament il rendit à ce Prince tous les biens qu'il avoit reçus de là libéralité.
» II mourut l'an de Rome 74 5 . Dio
lib.;2.
Sunt merito carmïna danda Seni. Pedo in Epiced. ^ Horace eftoit mort quelques mois auparavant, puifque Mecénas i'avoit pleuré dans les vers que j'ay rapportez d'après Ifidore, & qui font du même ftile que les autres fragments de Me- cénas. Je fçais que ces mots de Ton teflament, Horatii ut mei meinor ejîo, ont fait penfer à quelques Critiques
TROISIEME
qu'Horace luy avoit furvêcu ; mais il efl facile de fuppofèr que le tcftament edant déjà fait, Mecénas qui avoit d'ailleurs fuivi de près Horace, n'y avoit rien changé.
*^ Les regrets d'Augufle éclatèrent fur -tout, lorfqu'en réléguant Julie, il eut divulgué l'opprobre de fà mar- fon. Quand fa colère fut calmée, il s'écria : Si Agrippa aiit JVIxcenas vixijfent , horum mihi nil accidijfet. Senec. deBenef cap. 32.
DE LITTERATURE. ^7
TROISIEME DISSERTATION lcsJc«
^ premières
SUR L'ORIGINE ET LES PROGRES font cW. Je
Tome IX.
DE L'EXOQUENCE DANS LA GRECE.
Par M. H A R D I o N.
IL ell: alTez ordinaire aux hommes de n'eftimer que ce qu'ils z r . May (e lèntent capables de flure, & de rabbaifîèr par vanité ies ^71^- autres genres de travaux. De-là vient ie mépris que quelques Sçavanîs ont affecfté de montrer pour l'étude de l'éloquence, &. ion chercheroit inutilement d'autres caufès d^s efforts qu'ils ont faits pour la décrier. Peut -on concevoir, ont -ils dit, une plus frivole occupation, que celle de mefurer des fyllabes &. d'arranger dts mots, & ne fuffit-il pas de s'ap- pliquer uniquement à penfêr & à perfeélionner fa raifon ! Sils ont cru férieufement que la Rhétorique n'a pour objet qu'un pompeux étalage de mots bruyants & vuides de ièns, il leur eftoit bien aiféde fè détromper. Pour peu qu'ils euflènt jette ies yeux fur les ouvrages des Rhéteurs, ils auroient vu que Ariflptc.Cker: leur principal but eft d'apprendre à bien penfèr, à bien juger, ^"'"" "^"' ^'^' & à raifonner conféquemment ; que s'ils reconnoifîènt la Arifiot.Rhct^ nécefTité d'ornsr ce qu'on écrit, ils veulent en mcme temps ^^'^' que tous les ornements foient fubordonnez aux penfées, & ne fervent qu'à leur donner plus de force &: plus d'éclat. Ils déclarent que lâns l'étude de la Philofophie, il ne faut Ck.fhOrr.t. pas fè flater de pouvoir parvenir à la vraye & à la folide 'l^'^f^^'^Oraror, éloquence; & font voir que la Rhétorique ed fondée fur Arifiot.Rhet^ ies mêmes principes que la Dialectique, mais que ces deux '"'•■^•'^''"'î arts différent, en ce que la Dialeélique réduit i'exprefiioii des idées à la plus rigoureufe précifion , & n'en montre, pour ainfi dire, que le fimple trait, au lieu que la Rhétorique ajoute à la régularité du defîèin, les couleurs qui donnent aux penfées le relief, le mouvement 6c la vie.
Mais lorfqu'on a dit qu'il faiioit s'appliquer uniquement i
Mem. Tome XI IL . iN
98 MEMOIRES
penler, s eft-on perfLiadé que les penfces font leur împrefîîon iLir Tame de ceux à qui on les communique, indépendamment de toute forme extérieure & fèniible! & que ni ia qualité, ni la combinaifon des mots dont elles font revêtues, ne peuvent contribuer à leur donner difîéren ts degrez de vivacité, de force, de nobleiïè & d'agrément î Pour loûtenir un fi étrange paradoxe, on s'appuyeroit en vain fur les petites fubtiiitez de quelques Méiaph\ iiciens, qui font, fuis le fçavoir, moins occupez des choies que des mots; qui ne parleiit que de penfées & de fêntîments, mais qui font pour ia plupart incapables de fèntir & de pejifèr ; ôl qui enfin, à force de diviièr & de fubdivifèr ce qu'ils appellent les nuances des idccs, parviennent non feulement à n'eftre point entendus, mais encore à ne pas s'entendre eux-mcmes. Le myflérieux jargon dont ils fè parent, ne tient pas contre les raifonnements de la vraye Philofophie : raiionnements fondez fur des prin- cipes inébranlables, &: conlirmez par l'expérience de tous les fiécles.
Les orgaîies de l'ouye ont eflé donnez aux hommes afin qu'ils pufîënt fè commuiiiquer réciproquement, comme par un canal, leurs penfées &: leurs fentiments. Cette communi- cation fe fait par les fecouflès que donnent aux fibres des oreilles les vibrations de la voix, & par le rapport naturei qui fe trouve entre les organes de la vue & ceux de l'oiiye. Les premiers ne peuvent élire ébranlez par la figure des lettres tracées fur le papier, qu'ils n'impriment aux fibres de l'oreille, un mouvement fèmblable à celuy qu'excitent les vibrations de la voix ; en forte que même dans une lecture muette, l'ame eft frappée des fons de chaque f^llabe & de chaque mot, comme s'ils efloient prononcez.
Il réfulte de-là que les fènfàtions qu'un ouvrage excite dans l'ame, foit qu'on le life, foit qu'on l'écoute, participent nécefîairement de la nature du mouvement que le fôn des mots imprime aux fibres des oreilles; & qu'elle ell diffé- remment affeclée , félon que ce mouvement efl fort ou foible, doux ou rude, diflingaé par des intervalles plus
DE LITTERATURE. 9^
îongs ou plus courts ; d'où ii faut conciurre que les penfées les plus nobles, ou les plus riantes par elles-mêmes, ne