L k r
V ?■ k ,K^k' ■>'•».■ lï' -^ *■ M
|
';K^^ |
|
|
-' -'S f ' k' ^ -i |
r i^\- |
|
r W i' ^ |
|
|
J V' f , |
"'. . ». K «i «■ • '.
•*^rf^
\ .^
- J?^^ •" rw. *>
V:-X
'S -'.■
^ SEP 26 1911 *l
Divisiott T)Q_4-«:Di
Sôvtion
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
Iittp://www.archive.org/details/histoiredegenv03gaut
HISTOIRE DE GENÈVE
TOME TROISIEME
Le présent volume a été publié
[lar les soins de
M. Alfred Cartier
HISTOIRE
l* SEP 26 19]
'V
^^u--
^CAL
DE
G EN EVE
DES ORIGINES A L'ANNÉE 1691
PAR
JEAN-ANTOINE GAUTIER
SECRÉTAIRE D'ÉTAT
TOME TROISIÈME De l'année 1538 à l'année 1556
1^ fA
;» ^^
\r
<^
w^y
GENÈVE
REY ET MALAVALLON IMPRIMEURS 1898
LIVRE SIXIÈME
1538-1544
ES remontrances que firent les syndics au peuj>Ie ^^ pour le porter à l'union et à l'amour de l'ordre,
dans le Conseil Général dont nous avons parlé ffijè sur la fin du livre précédent, calmèrent les esprits ^^^ pour le cou|), comme nous l'avons remarqué, mais elles ne firent pas revenir les citoyens séditieux et turbulens des dispositions (pi'ils avaient à mener une vie licencieuse et à troubler, par leurs discours et leurs mauvaises pratiques, le i-epos de la république. Ils étaient surtout animés contre les ministres qui s'opposaient avec vigueur à ces désordres <■! (pii, pour les réprimer, employaient au|)rès du magistrat, avec tout le zèle ima- ginable, et leurs prières et leurs remontrances. Mais le mal ayant gagné plusieurs même de ceux qui étaient membres des C-onseils, ce qu'ils disaient de plus pressant là-dessus ne faisait pas un grand effet; l'on se roidissait même contre leurs exhorlalions et on les regardait comme des censeurs trop importuns et trop incommodes. Ces conducteurs de l'église en firent, au commencement de celte
2 DISSENSIONS INTESTINES DANS LA VII.LK. iHiiS
année i538, la lâcheuse exjK'rieiice : Farol, (laKiii-cl ( '.oiiiaull eurent audience du (îonseil ordinaire, le 3 |an\ieii)ù, a|)r(''s avoir' l'ail une vive peinlure du lilierlinage (jui allail lous les jours en aui'inenlaiil et des divisions (|ue coiitiiuiaienl de fouienter dans la ré|)ubli«jue des esprits inquiels et factieux, ils direni ([n'entre les moyens qu'on pourrait employer pour les ramener à leur devoir, l'un des pins efficaces serait de les éloigner de la coniiiuniiori, (pii ne devait être distribuée qu'à ceux (pu aimaicnl la paix el la concorde. Le Petit Conseil ne prit aucun parti sur leui- rcprésen- talion : il renvoya la décision de cette affaire à celui des Deux C^ents, qui fut d'avis que les minisires ne devaient refuser la sainle Gène à personne ' .
Les mauvais es|)rils, remarquant que les exiiorlalions des ministres n'étaient pas fort écoutées dans les Conseils, en deviurcnl plus hardis. Le temps de l'élection des syndics a|)|)roclianl, |>lu- sienrs tenaient par la ville des discours des plus séditieux. Ouel- qncs-nns disaient qu'il faudi'ait aller en armes dans le Conseil Général qui se devait tenir pour celte élection, d'aulres, (pu' l'on y pourrai! Iiien faire des tètes routes. On punil, à la v(''ril(', de la prison ceux (jui fureni convaincus de s'être (Muporh'-s de celle manière, mais ils n'y restèrent que peu de jours, et entre ceux qui furent choisis pour syndics, .lean Philippe dont la conduite avait été l'année précédente autant s(''dilieuse que nous l'avons remarqué', eut le bonheur d'en être im, ayant ét('' non seulement élu par le peuple, mais aussi nounné auparavant par le Petit et le Grand Conseil. Je trouve nu'me dans floset' (pie les trois autres étaient aussi de la même faction libertine et (pie, contre l'ordinaire, des f|ualre syndics qui fureni élus, il n'y en avait qu'un (pii fut membre du Petit Conseil, choix qui manpiait d'une manière claire combien les esprits brouillons et factieux prévalaient dans tous les corps de l'Etal.
Mais si, à cet égard, il y avait du mal |)armi les citoyens, l'on peut dire que dans les Conseils, la haine (pi'on avait pour ceux ipii
' R. G., vol. 31. fo 146. ' Chi-oniques. Genève. 189'(. in-8. liv.
2 Voy. t. II. p. o42. IV. chap. U), p. âiS.
ir)38 MESURES CONTRE LES PARTISANS DE l'aNCIEN REGIME. 3
s'étaient opposés, soit à la réformai ion, soil, au rélablissenieiit de la liberté de la Ville et pour ceux aussi (|ui, sans se joindre à ses ennemis, l'avaient pourtant ahandonin'e au besoin, ne diminuait point. Cela parut lorsqu'il Fut question d'c'iire, quebpies jours après l'élection des syndics, sept conseillers du Petit Conseil pour remplacer le nombre de sept autres de l'année précédente, qm furent déposés, s'il en faut croire Roset', poni' avoir man|ui'' de la partialité en faveur des ministres.
L'on convint en Grand Conseil de ne point jeter les yeux sur ceux (]ui étaient soupçonnés d'avoir eu la moindre habitude avec ceux (|u'on appelait traîtres et leurs adhérens et, pour cet efîel, on chargea les syndics de revoir les procès de ces gens-là et de faire une liste de tous ceux (pii s'y trouveraient accusés afin de ne les jamais présenter pour remplir la charge de conseiller du Petit Conseil ; on prit- aussi la même précaution à l'égard de celle de conseiller des Deux Cents". Pour ceux qui n'avaient pas été du nombre des condamnés mais qui, manque de courage ou par quel- que autre raison, avaient abandonné la ville du temps de la guerre, on leur marquait l'indignation que l'on avait de leur mauvaise conduite en ne leur accordant de rentrer dans Genève qu'à des conditions assez dures : on leur faisait racheter leur bourgeoisie à un prix quatre ou cinq fois plus haut qu'elle ne coûtait dans ce temps-là et on en appliquait l'argent aux fortifications, auxquelles on continua, cette année, de faire travailler avec beaucoup de dili- gence.
Nous avons vu, dans le livre précédent, de quelle manière la Ville s'accommoda avec François de Bonivard au sujet du prieun'- de Saint-\'ictor et comment elle le dédommagea'. Il se repentit de l'accord qu'il avait fait et, pour en revenir et s'en ménager un (pii lui fût plus avantageux, il se retira à Berne vers le milieu de l'année i537 et, (juoique il fût bourgeois de Genève, il chercha contre cette ville la protection de ce canton. Il se |>laignit d'avoir été dépouillé de son prieuré et de n'avoir eu en dé-dommagemenl
' Oiivr. c-ité, liv. IV, rhap. 14, p. 248. » Voy. t. Il, p. oi:$.
2 R. C.,vol.29,fos3vo, 4, 5; vol. 31, fo 183 vo (4 févr.).
4 NOUVELLE CONVENTION ENTRE BOMVARD ET LA VILLE. l5!i8
(|iriiiip très petite pension annuelle, nullement proportionni'-e aux revenus que les Genevois retiraient de la terre de Saint-Vielor. Les seij>neurs de Berne éerivireni là-dessus une lettre en sa taveui' et les députés qu'ils envoyèrent au mois de novembre suivant à Genève eurent cliarge de recommander vivement son affaire, ce qu'il est aisé de recueillir de ce que nous avons dit sur la fin du dernier livre'. Les Conseils, indignés d'une conduite si irrégulière, ne cachèrent pas à ces députés leur irritation contre Bonivard, lequel, de son côté, se sentant aussi puissammeni protégé, fit un mandement à tous les sujets du prieuré de Saint-\ ictor de ne payer aucun revenu de cette terre à personne autre (ju'à lui ou par son ordre. Ce mandement était daté du 2 décembre de l'année 1537'. Au commencement de l'année suivante, les Bernois inti- mèrent la marche aux Genevois, à l'instance de Bonivard, pour contester avec lui devant des juges'. Elle fut assignée à Lausanne. Bonivard y demanda la restitution de son prieuré de Saint-^"ictor avec les revenus, et les députés de (îenève qui, selon leurs ordres, rejetèrent avec fermeté une semblable proposition, offrirent à Bonivard, pour sortir d'affaire avec lui, la somme de sept cents écus et , sur l'espérance que les parties pourraient s'accommoder, la marche fut sursise. Les Genevois envoyèrent Claude Pertemps et Ami Peri'in à Berne avec ordre de s'en remettre, sur cette affaire, à ce que trouveraient à propos les seigneurs de ce canton*. L'ac- commodement fut fait aux conditions suivantes : (pion |)ayerait pour- une fois huit cents écus à François de Bonivard pour acquit- ter ses dettes, que la ville de Genève lui ferait une pension annuelle de cent quarante écus et qu'elle lui laisserait habiter |)en- dant sa vie la maison qui lui avait été assignée'. Le Conseil ayant ouï le rapport des députés, ratifia ce traité le i5 février', et la \'ille demeura de cette manière dans la paisible possession de la sei- gneurie de Saint-Victor.
' Voy. (. II. p. .^37. " R. C, vol. 31, f» 174 i» (26 janv.). » R. C, vol. 31, f»124 1-0. » Arcliives. P.H., ii» 1185. Le texte ' Lettre de Berne du 2 janvier 1538 de cet accord, en allemand et daté du 8 fé- aux Arcliives de (tenève, P. H., no 1185. vrier. a été publié dans les M.D.G., t. IV, publiée dans les M.D.G., t. IV, p. 277. p. 274. {Note des éditeurs.) (Note des éditeurs.) ' R. C, vol. 29, f» 17.
l538 DÉPUTATION Al ROI DE FRANCE. 5
Dans ce même temps, on résolut d'envoyer deux députés au roi de France pour prier ce prince de défendre à ses officiers du voisinage du mandement de Thiez d'inquiéter la seigneurie de Genève dans la possession où elle était de ce territoire et l'on nonuna, pour s'acquitter de cette commission, (llaude Savoye et Etienne de Cliapeaurouge'. Les Bernois, (jui depuis la proposition que le sieur de Verey avait faite à la seigneurie l'année i536, crai- gnaient (ju'on ne la lui fît une seconde fois, ce (jui les tenait à cet égard dans quel(]ue défiance, prirent ombrage de cette députalion. Ils le témoii>nèrent même au Conseil par des envoyés de leur part qui étaient venus à Genève pour d'autres affaires, mais on les ras- sura en les informant du sujet de la déjjutation. Savoye et Cha- peauroug-e partirent. Leur voyage n'aboutit à rien, puis(jue les officiers du roi et de la dame de Nemours continuèrent leurs vexa- tions, comme nous le verrons dans la suite.
Le syndic Jean Philippe profita du séjour que ces députés firent à Paris pour tirer son fils d'un mauvais pas où il se rencon- tra. Etre accusé de luthéranisme et être coupable d'un grand crime était alors en France la même chose. Le fils de Jean Philippe avait eu le malheur d'être reconnu pour luthérien et, en cette qua- lité, il avait été mis en prison. Le père informa le Conseil de cette affaire et le pria d'intercéder pour son fils par le moyen des dépu- tés qui étaient à Paris. Le Conseil, non seulement lui accorda sa demande, mais il trouva qu'il était à propos de joindre une inter- cession encore plus efficace à la sienne. 11 députa incessamment à Berne le syndic Jean Luilin pour obtenir de ce canton un envoyé à la cour de Fi-ance qui parlât en faveur du fils de Jean Philippe, ce que les seigneurs de Berne ayant accordé, Jean de Diesbach partit au plus vite pour Paris et obtint de sa Majesté l'élargissement du prisonnier'.
Les Bernois avaient (pielque raison de craindre tjue la France ne fît faire des propositions aux Genevois, de la même nature que celles qui avaient été faites de sa part l'année i536. Le sieur de
R. C, vol. 29, fo 18 V". 2 Roset, ouvr. cité, liv. IV.chap. 15,
p. 249.
6 MENÉES UIJ SIEUR DK MONTCllENf. l538
Montchenu, genlillioiiiiui' Français', passaiil par Genève dans le mois de février, avait visité la plus i^rande partie des fortificalions, il s'était informé curieusement de l'élal de la i^■arde de la ville et il avait surtout sondé des pêelieurs pour savoir si elle se faisait avec quelque exactitude du côte'' du lac.
Le Conseil ayant été informé des dé'niarclies de ce gentil- homme, (pu se faisaient d'ailleurs dans un temps assez suspect |)iiis(pie le Ijruit courait dans le monde (pi'il se tramait (juelque entreprise importante contre Genève, résolut d'en faire la garde et de faire lei'iner les portes de la ville, la nuit, avec plus de soin (|u'à l'ordinaire. Les seigneurs de Berne ayant ap|)ris ce (pii se passait et juênie ayant eu avis (|ue Montchenu n'était venu (jue pour renou\eler les propositions dont nous av(ms parlé, envoyèrent à Genève, au commencement de mars, deux députés de leur part cpii avaient cliarge de demander audience dans tous les Conseils'. Ils y représentèrent (pi(> leurs supérieurs avaient appris que le sieur de Montchenu (Hait venu dans le voisinage de la ville, qu'il avait visité le passage d'Etremhières et les autres avenues, que s'étanl ensuite approché de Genève, il y était entre'' de nuit, accompagné de vingt cavaliers, après que les portes lurent fermées, (pie le len- demain, il avait visité les fortifications, l'artillerie et l'entrée de la ville par le lac et (|u'ensuite il s'était adressé au premier syndic au([uel il avait dit sans détour (|ue le roi ayant su que les seigneurs de Berne ne voyaient pas de bon œil que les Genevois travaillas- sent à fortifier leur ville et qu'ils pensaient même à s'en rendre maîtres et à dé|)ouiller absolument le peuple' de ses libertés, sa Majesté lui avait ordonné de dire (|ue si la Ville voulait se ranger sous son obéissance, il la défendrait contre ses ennemis, il conser- verait au peuple toutes ses anciennes franchises et il unirait si bien la Ville à la couronne de France, qu'elle pourrait être sûre de ne se voir jamais aliénée. Ils ajoutèrent (pie Montchenu s'était adressé à d'autres des principaux du Conseil ipion lui avait dit être dans les intérêts du roi et qu'il leur avait promis d'être amplement récom- pensés s'ils pouvaient amener cette affaire à la fin qu'il projrosait.
' Voy. t. 11, |). 524. ' R. C, vol. 29, fo* 40 et suiv.
l538 SHITK DE CETTE AFKAIRE. 7
Les envoyés, a|n-ès avoli- fait ces plaintes, ajoutèrent (|u'ils étaient bien persuadés que les Genevois avaient tio|) d'amour pour leur liberté poiu- |)rèter l'oreille à des insiinialions de celle nature et (pie la niéuioire des maux tprils avaient endurés pendant tani d'années et des guern-s cruelles (pi'ils avaieril essuyées à ce sujet élail liop l'iaîclie ])Our ne leur pas Faire rejeter avec indignation des propositions si odieuses, mais que leurs supérieurs étaient vive- menl loncln's qu'on leur attribuât des sentimens si contraires à leur candem- cl à l<'ur bonne Foi accoutunu'cs et (ju'ils avaient charge expresse d'assurer les Conseils de leur pari (pi'ils étaient dans la ferme résolulion de Icuir religicusemenl lous les engagemens où ils étaieni envers la N'illc, lanl par les alliances que [)ar les autres Irailés. Knsuile, ils diienl (prencoie (pie leurs supérieurs Fussent assurés (pie la seigneurie de Genève n'avail jias oublié ses vérita- bles inl(''rèts au point de se laisser éblouir par les propositions que la F^^rance lui Faisait Faire, cependant ils seraient bien aises d'en avoir des assurances li'ès expresses |)ar écrit et scellées du sceau de la N'illc cl (pi'ils les denLandaient de leur pari.
L'avis (|ue les seigneurs de Berne avaient eu des proposi- tions du sieur de Monicheim n'élail |)oinl faux. Pendant que leurs envoyés étaient à Genève, et le jour même (pi'ils eurent audience dans le Conseil des Deux Cents, ce genlilliomme envoya un exprès de sa pari (pii, non seulement avail des letlres pour le premier syndic Claude Uicliardel, pour Claude Savoye et Michel Sept, mais aussi pour le Conseil même, avec des instructions dans les- (pielles ('-lail rcnfei-mé toul le détail des propositions avec une exhortai ion de se déterminer au plus \dl là-dessus, |)arce que si un (rait('' de paix, (pii se ménai^eail alors entre l'Enqiereur et le roi de France, avait lieu, la \'ille courrait risque de se voir abandonnée à tout le resseulinu'ut du duc de Savoie. Le Conseil des Deux Onts ordonna de i(''pon( Ire à Montchemi (pie la France ne gagne- rait rien à Faire des pioposilions si souvent rejetées, qu'on le priait de n'en plus parler, et que, puisque Dieu avait Fait la grâce à la ville de Genève de se tirer du dur esclavage où elle avait été depuis si longtemps, la liberté qu'elle avait acquise au prix de tant de soullVances et du sang de tant de citoyens était ])Our elle un
8 INTERVENTION DES BERNOIS. 1 538
bien inesliiiialilf ri donl elle ne se déjîoiiillerail |Hiiiais pour se soumettre à (|ui (|ue ce tut, pour tous les avaulagcs du uionde.
Le ( louseil Général qui fut assemblé ee jour même pour don- ner audience aux einoyés de Berne et dans ieipiel ou lut toutes les lettres de Montchcnu et la réponse donl je viens de parler, l'approuva unanimement'.
Les Conseils remercièrent les envoyés de Berne de la conti- nuation de l'aftection confédérale de ce canton et des marques qu'il en donnait tous les jours; on leur fil voir toutes les lettres écrites par le sieur de Montchenu et la réponse qu'on y avait faite, on leur accorda volontiers et avec plaisir les assurances qu'ils deman- daient, en la meilleui'e i'ornie (|u'il se pourrait, et on les pria, en même temps, de pioeurer à la seigneurie des lettres scellées de leurs supérieurs par lesquelles ils confirmassent les précédens traités, à quoi ils s'eiii^ai'èreni '. Ils tinrent |)arole : sur la fin du même mois de mars, les Bernois envoyèrent, par d'autres députés, à Genève la confirmation de l'alliance avec ordre d'offrir le secours au cas que cette ville craignît que des troupes françaises qui étaient dans les environs ne fissent quelque entreprise contre elle, offre dont on les remercia sur l'avis (pi'on eut <pie ces troupes se reti- raient.
Au reste, h; pt-uple témoigna de rindiyualiou contre les |)arti- culiers auxquels le sieur de Montchenu s'était adressé et ils furent fort soupçonnés d'avoir entretenu avec lui, depuis longtemps, des intelligences secrètes au préjudice de l'Etat et de lui avoir même donné des assurances qu'ils travailleraient à faire réussir ce qu'il leur avait propos<\ Ce fpii donna lieu à ces soupçons, c'est qu'il y avait des pi-ésomptions assez fortes qu'ils avaient reçu auparavant d'autres lettres de Montchenu et (pi'ils n'en avaient j)oint donné avis au magistral, ce (pii porta un grand nombre de citoyens à se présenter en Conseil, le i i mars', et à demander par provision la suspension de ces gens-là des Conseils, jusqu'à ce (pi'ou eût connu j)lus particulièrement de cette affaire, qui contribua beaucoup à la
' R.C.,vol.29,f<'s4:{rc,4i vo (3iiiars). bliées par Turrettini et Grivel, Archivesde ' Ces lettres se retrouvent en effet aux Genève, p. 192. (Note des éditeurs.) Archives, P. H., n" H88; elles ont été pu- = R. C, vol. 32, f» :{.
l538 BANNISSEMENT DE FAREL ET CALVIN. y
perle de (Claude Savoje, lequel Fut dét^i'Hdé au comniencemenl de l'année suivante de tous honneurs et de (ouïes charges, comme nous le dirons dans la suite.
Dans ces temps-là, commencèrent les brouilleries cpii abouti- tirentau bannissement des deux grands réformateurs tie l'Eglise de Genève, Farel et Calvin. Comme c'est un point considérable de l'histoire de cette ville et en même temps de celle de ces deux grands honnnes, il est très important de le trailer avec toute l'exac- titude et tonte l'impartialité possible et j'eslime (|ue le meilleur moyen d'y réussir et de mettre le lecteur en chemin de porter sur ce qui se passa de part et d'autre un jugement droit, est de rappor- ter, d'un côté ce qu'en dit Théodore de Bèze dans la vie de Calvin ', et de l'autre, de raconter les circonstances de cette affaire, telles qu'elles paraissent par les registres publics.
Théodore de Bèze s'en exprime donc à peu près de cette manière, snr l'année dont nous décrivons l'histoire. La Ville, dit-il, en abjurant le papisme, n'avait pas renoncé aux vices honteux dans lesquels elle avait été entraînée par l'exenqjle du clergé et des chanoines, (|ui se plongeaient sans scrupule dans les débauches les |)lus (iulr(''es et les plus scandaleuses, et, l'on voyait ri'gner, parmi quel(|ues-nnes des l'amilles qui tenaient le premier rang-, de violen- tes haines (pii étaient nées et qui avaient été fomentées pendant la guerre de Savoie. Pour remédier à ces maux, Farel, (Calvin et Courault leur collègue employèrent, au commencement, de douces remontrances, ils usi-rent ensuite de (|uel(|ues censures envers ceux ipii n'avaient pas fait de cas de leurs exhortations, mais enfin, les voyanl tout à fait méprisées et le mal porté à un point ([ue toute la ville était |)artagée, par la cabale de quelques particuliers, en diver- ses factions, très animées les unes contre les autres, ces serviteurs de Dieu se crurent obligés de prendre le parti de déclarer |)ubli- quement qu'ils ne pouvaient point célébrer la sainte Cène sans la profaner, pendant qu'on verrait régner dans Genève de si funestes divisions et cjue les citoyens témoigneraient une aversion autant invincible (ju'ils faisaient paraître pour toute discipline ecclésias-
' Joannis Cahùni vila, tians Calvini opéra, éd. lAeuss, l. XXI, pp. 127 et suiv.
lO
KKCn lîE THKDIJOllK DE BKZE. l538
(i(|iic. Tn Miilic iii;il, ajoiile le lutMiie auteur', se joi^iiil ;i celiii- li'i, c'est (|iie rKglise de Berne ne convenait |ias a\ec celle de Genève siii- la |)i"ati([ne de certaines ct'réiuoiiies, car les (ieiie- vois se servaient de pain conininn dans rh]iicliaiislie, ils avaient condaniué l'usage des Fonts baptismaux pouf administrer le Ijap- tènie et ils ne lelaieni (pie le seul jour du dimanclie. Un synode que les seii^neiirs de IJeiiii' a\aient l'aLl assend)ler à Lausanne a\ait déterminf' le contraire et dc'cidé, en parliculiei-, (pie le pain de la Cène devait èli'e du pain non \('\r, sans (pie les iuinisli-es de rjenève v eiissenl ('h' ouïs, ipioupiils se plaii^iiissenl ipi'il (''lait contre l'iMpiité d'a\()ir condainiK' leur senlimeiil sans les enlendre, et (pie sur leurs plaintes, on eTil iii(li(|U('' un autre synode à Zurich. Dans ce (einps, dis-jc, el sans alleiidre ce (piaiirHil d(''l('rinini'' celte (lerni('re assemlih'c, les s\iidics de celle aniu'c (pii se Iroin ('■renl être des esprits t'actieux cl propres à l'aire soulever le |)eiiple, l'cMiiurenl elTeclivenienl coiilre ces i-i'-l'orinateiirs. Ils le Hreril asseinl)ler el poiiss('renl les choses à un poiul (pi'encorc (pie (laKin et ses collèg'ues oftrisseut de rendre raison de leurs seulimens et de leur coiiduile, le plus :^rand iiomlire cepeudaiil , ipii se Iroina surpasser celui des gens de bien, les C(indaiima à s(_irlir de la \ ille dans deux jours, |)arce (pi'ils asaicul refusi' de c(''l(''lirer la sainle ('-('lie. (lalvin re(;ul cel ordre avec une rermelé digne d'un si yrand liomine. Si j'a\ais, dil-il, siM'vi les homuies, j'en serais bien mal récompensé, mais je me suis \(iue à un i;ran(l mafli'c (|ui sait récoin|)enser de la manii're du monde la plus ample el la plus niagniti(pie ceux ipii se sont atlacliés à son ser\ ice.
(le ri'cil esl assez abr(''gt''. .le vais rapportera |irésenl le détail de toute celte affaire, tel (pu^ je le trouverai, soit dans Roset, soit dans les registres publics. Les divisions el les partialités, selon le premier auteur', élaienl fort grandes dans la ville et le biuit eu ("lait \emi jus(pi'à Berne, ce (pii porta les seigneurs de ce canlon à exhorler leurs alliés de Genève à la paix el à la concorde par des députés (ju'ils envoyèrent en cette ville |)our d'autres affaires el (pii eurent audience du Conseil le ij février'. Il send)le, |)ar le regis-
■ Uuvr. i;ité, liv. iV. cluip. 10 et suiv. ^ B. C, \ol. 29, f» 8 vo.
l538 PLAINTES UE KAIIEL ET CALVIN. II
tre, fiiron Ipiir \()iiliil tairo seiilir ([\ie les tlnisioiis doiil ils pai- lai(Mil avaient i'\r di' peu (l'im|)i)i'laiict', (iiTclIfs ii'a\ai('iil ahoiili (|ii'à (|iiel(|ues procès entre des |)arliciili('rs (|ui finiraienl bienlôl |)ar la décision des (rihiinaiix devaiil lçs((iiels élaienl les parlies |)laidantes, que l'on nieltrait d'accord par la bonne justice qu'on leur rendrait.
Cependant les désordres des jeux cl de la dc'liauclic conli- nuaienl et de jour el de niiil dans la ville, les cliaiisons désiionnèles retentissaient à tout inonient dans les rues et l'on ne voyait de tous côtés (|u'excès scandaleux. F'arel e( Calvin renou\elèrent là-dessus leurs remontrances au niai'islrat, le 12 lévrier, el le portèrent à faire publier des défenses contre ces désordres '. Cependant le mal ne laissait pas de conliimer el (rani^nicntiM- m("'ine. 11 n'y axait (|ue procès d'éclat : les manislrats des années précédentes étaient accu- sés de malversation par i-eux qui leur avaient succédé. < *n leur reprochait de s'être enrichis dans la dernière guerre aux dépi'iis du ])ublic en s'ap|>ropriant les dépouilles des églises et ce qu'on avait pris sur rennemi'. Ces reproches étaient suivis de ipierelles et d'injures, de sorte ipie, dans ce malheureux temps, Genève était une ville de hdulile el de confusion.
Les remontrances des ministres au Conseil n'ayant été suivies d'aucun heureux succès, ils prirent le parti, non seulement de crier dans les chaires contre les désordres dont nous avons parlé, mais de blâmer même dans des termes extrêmement vifs la conduite du magistral ipii ne les réprimait |)as comme il aurait dû faire et, en général, de se récrier contre toute sa conduite. Ce qui porta plu- sieurs particuliers à se présenter en (Conseil pour s'en plaindre et pour le prier d'ordonner aux ministres de ne se point mêler des affaires du gouvernement, mais de se contenter de ])rêcher l'Evan- gile, ce que le Conseil fil'. Ciependanl le ministre Courault, (pii était aveugle, se mocpia des défenses; il continua de crier en chaire contre la manière dont la justice était administrée et, ]>our mar- quer ce qu'il pensait du gouvernement, il se servit de termes fort
> R. C, vol. 29. f» 14 vo. » R C, vol. 32. f» 31 v».
' Roset, liv. IV.cliaii. 13, p. 249.
12 EMPRISONNEMENT DE COLRAULT. I 538
injurieux : il dit que l'état de Genèvp ressemblait au royaume des grenouilles cl (|ue les Genevois vivaient comme les rats parmi la paille, ajoutani pliisn-urs autres expressions peu convenables à la dignité de la chaire el (pii ne pouvaient <pi'ins])irer au peuple du mépris pour les conducteuis de la république. Là-dessus le Conseil, irrid' des t'réipienles récidives du ministre Courault, lui fit iulerthre la chaire el, sur le relus ([u'il fit de se soumettre à cet ordre, étant même monté en chaire d'abord après la défense (jue le Conseil lui en avait l'ait Faire par le sautier, il fut envoyé en prison'.
Ceci se passa le i() avril. Roset dit ([ue ce qui avait donné lieu aux em|)ortemens de (îourault étaient les insultes continuelles que les libertins faisaient aux ministres. Ils allaient, dit-il, en trou|)e et arnn's, de nuit, |)ar la ville, ils s'arrêtaient devant les maisons des minisi les où ils déchari'eaient leurs arcpiebuses pour les épouvanter, ils les menaçaient ensuile de les jeter au Hliône s'ils ne voulaient pas admettre dans l'église les cérémonies prati- qu(''es dans celle de Berne, et ces excès, tout publii's cpa'ils étaient, demeuraient impunis '.
L'em|)risoiiiiemeM( detiouraull Ml un grand bruit dans la ville. Le lendemain, divers particuliers, Michel Se|)t, (llaiide Savoye, < ilaude Perteni|)s, Jean Lambert, ( llaude et Louis Bernard, Uoinaine d'Arlod, Jean Chaiilemps, \'arro. Ami l'errin, J.-Ami Curtel, .la- (|ues Des Arts, f|ui étaient dans les sentimens de F'arel et de (Calvin sur les cérémonies, se présentèrent avec eux en Conseil où ces deux ministres se plaignirent avec la dernière vivacité de ce qui s'était passé. Ils traiti'rent le procétli' du Ca)nseil de très méchant et de très injuste. Ceux (pii les accompagnaient s'emportèrent e.xtrême- meiit, Michel Sept, enire autres, dit (pie ( Iourault prêcherai) malgré le magistrat, les uns et les autres demandant d'avoir audience dans le Conseil des Deux Cents.
Les syndics justifièrent la conduite du Conseil et dirent qu'il avait interdit la chaire à Couraull |)ar<'e que, contre les défenses qui lui avaient été faites, il avait continué, en prêchant, de parler du magistrat d'une manière injurieuse et cpi'ils l'avaient fait mettre en
' K. C, vol. :{2, f" 32. ■' Ouvi.cité, liv. IV, diap. 17, p.2.3l.
r538
SYNODE DE LAUSANNE. i3
prison pour rive iiioiilr en cliairc après qu'elle lui jivail ('■lé inter- dite'.
Jusqu'à cette année, l'Église de Genève s'était conduite sui- vant les senfiniens de .ses réformateurs. Pour s'éloigner le plus qu'il était possible de foutes les pratiques usitées dans l'Ki-lise romaine, ils avaient baum', ainsi (pie nous l'avons dit, les cérémo- nies et les usages (pii étaient en eux-mêmes les plus indillérenls et dans la pratiipie des<piels il n'y avait rien de mauvais, et l'Égli.se de Berne les avait retenus. Il y a beaucoup d'apparence (pi'on aurait continué de vivre, dans Genève, sur le même pied et d'avoir pour Calvin et Farel la même déférence s'ils ne s'étaient pas oppo- sés avec autant de force qu'ils firent aux désordres qui régnaient dans la ville et s'ils s'étaient mieux ménagés avec le magisli'at. Mais ceux (pii étaient mécontens d'eux profitèrent de cette occasion pour les chagriner et, sous le prétexte de faire plaisir aux Bernois en se conformant aux cérémonies pratiquées dans leur église, ils témoignèrent hautement (|u'il fallait les introduire dans celle de Genève. Farel et Calvin persistèrent dans leur sentiment; sur le bruit que la chose commençait à faire dans le monde, les Bernois indupièrent un synode à Lausanne, pour le commencement d'avril et ils y invitèrent les deux réformateurs de Genève, lescpiels v allèrent avec le conseiller Jean l'lulij)pin, que le Conseil trouva à propos (Vy envoyer avec enx\ Le registre ne parle point de la pro- cédure ijiii fut terme dans ce synode'. Je trouve dans Hoset ' que Farel et Calvin dcinaiidèirnl d'abord (|ue la ipiestion cpii faisait le sujet de la convocation de l'assemblée fût examinée d'.me manier.- régulière, en écoutant ce qu'il y avait à dire de part .-t d'autre sur chacun des points contestés, mais ((u'on ne voulut pas les entendre; que le synode ayant conllrmé la pratirpie de l'Église d.> Berne, ils prièrent qu'on en tint ini autre dans lequel ils pussent alléi-iier les raisons sur les(pielles ils appuyaient leur sentiment, ce .pron l.-ur accorda, et le synode fui assii-né à Zmich pour êlre tenu après Pâques.
' R. C, vol. 32, |û :i:i. Suùse, éd. Vullieiuiii. I. IV. |,|,. 152 et
' ''"■rf-. f" 14 r». suiv. (Note des éditeurs.} ' Voy. au sujet île cette asseiiitilée. " Uuvr. cité, liv. IV, chap. 10. p. 250.
Ruchat. Histoire de la Réformatmn de la
l4 FAREL ET CALVIN REFISENT DE DISTIUlil I:K I.A CÈNE. 1.^)38
Ce que dit Rosot ost, cnfiForiiK» à ce (|iii paraît par la Icllrn (|ir(''('riviiTiil les seigneurs de Berne à ceux de Genève, le 20 mars, par laipicllc il les priaient d'envoyer au synode Farel et Calvin, car cette letlie portait rpie ces deux ministres ne seiaieni \nn\\\ admis à conierer avec les leurs, (|u'ils ne fussent convenus d'aduiet- lic les cérémonies, qu'ainsi le mai'islrat les devait auparavant pot 1er à les approuver, ajonlatit (pie celle conformilc'- dans le cidie à la(|uelle ils exliorlaienl leurs alli(''s, contribuerait beaucoup à l'union des Eglises et ôterait aux voisins l'occasion de blâmer la religion rpie les deux états professaient'.
l4ependanl les liernois, sans attendre ipie le temps du synode de Zurich fut venu, écrivirent au magistral de Genève des lettres qui lui lurenl rendues le iq avi'il, par lesfpielles ils lui a|)prenaienl ce qui a\ail ('■!('' i'(''Solu dans le synode de Lausanne loucliani les cé- r(''ni(inies cl l'exliortaienl fortement à les accepter et à porter Farel et Galviii à s'y soumettre". Le Gonseil approuva les résolutions du synode et cepeudani il fil Miir ces lettres à Farel et à GaKin, les conjurant de se coidornu'i- à celle d(''cisii)u |(our le bien el Tiim- l'ormili' de l'Eglise, (les uiiuislres prièreul le ( lonseil de sus|)eudre le cliauiîcnu'ul (pi il èlail dans le dessein de faire au ser\ice (li\in jusqu'à la lèle de Pentecôte, après la tenue du synode de Zurich. Mais le (lonseil ne trouva pas à |)ropos de fléférer à lein-s prières, au conirairc!, le jour même, il leur lit intimer, par le saulier, de donner les mains à la praliipie des cért'monies bernoises, ce ([u'ils rei'iisi'icnl absdiiimeiil de fain^ Le leiideiiiaiii, (pii (Mait le samedi a\aiil l';i(pies, le ( lonseil les exhorta encore d'adimmslrer la com- munion avec du pain sans levain, ccjnforménient à la résolution du svnode de Lausanne, mais ils |>ersistèrenl dans leur refus, ce (|iii porta le magistral à leur défendre de monter en chaire le jour de Pâques \
Cepeiidaiil Farel el (lal\iu, se mellanl au-dessus de celle
' Celte li'llie a iHé i-ppnxliiittMl.ins les et dans les Cnirini npevn, t. X. 11" 1116.
Galrini upeia. t X, M" 101, il'apiès la I^a lettre est ihlée du 13 avril, (jt. K. C.
miiinte des .Archives de Berne. {Note des vol. ."îâ, f" 'M v». (Note des éditeurs.) éditeurs.) ' R. C, vul. .'ÎS. t» .T3.
^ .Arctiives de Genève, P. H., ii" 120t.
l538 ILS OriTTE.NT LA VILLE. I f)
défense, ne laissèrent pas de |)rèrher cliacnn deux l'ois, le |)reniit'i- à Saint-Gervais et le second à Saint-Pierre. Je tronve dans Flosel ' qu'ils ne disirihuèrent point la sainte Cène et qu'ils prirent poui- prétexte les divisions qu'il y avait parmi les citovens et les débau- clies outrées dans lesquelles la plupart étaient plonijés. Leurs ser- mons mêmes ne roulèrent ([ue là-dessus. Ils re|)r('senlèn'iil ([u'ils seraient des pn'varicaleurs et des profanateurs du saini sacremenl s'ils en faisaient part à des gens autant enfoncés dans les vices les plus honteux que l'était le peuple de Genève. Des re|)ioclies de cette nature el exprimés sans doute en des termes d'aulant plus vifs que ces ministres étaient piqués de voir qu'un peuj)le (|ui leur élait redevable de l'i-tablissement du pur Evangile, faisait si peu de cas de leuis rciiiiniIrHuces, ces reproches, dis-je, causèrent dans l'un et dans l'aulre lemple des troubles effroyables. Il veut plusieurs épées dégaini'es el ce ne fut que par im es|)èce de mira- cle (pi'il n'y eut point de sang répandu.
Le Conseil ordinaire s'assendila le même jour, après les ser- mons, et résolu I lie (•()nv(>(pier |)our le lendemain celui des Deux Cents el ensuilc le (^inseil Général du peuple |i(iur voir ce (lu'il y aurait à faire, soit touchant les cérémonies, soil |iar rap|KM'l à la (h'sohéissauce de Farel el de Calvin '.
Le (Conseil des DeiLx Cents n'-solut, selon le sentiment du Pelil Conseil, de se conformer à tous les articles du svnode de Lausanne el, ;i ("('i^aril des niiiuslri's, il \' eut des avis qui les condamnalenl à l;i juison |)our avoir méprisé les ordres du magis- trat, mais la plnralilt' des suffrages alla à leur donner leur congé. Le lendemain, a^i avril, le Conseil Général, fpii fut assemblé à ce sujel, confirma la résolution du Grand Conseil dans tous ses arti- cles et ordonna à Farel el à (lai vin de sortir de la ville dans trois jours'.
Ils répondiriMil au saulier (pii leur alla signifier l'arrêt de leur bannissemeni, de la manière que nous ravoiis déjà dil ci-des- sus el que le raconte Tliéodni-e de Bèze ', el ils |iarlirenl au jour
' Oinr. rilé, li\ . IV. L'hap. is, p. :2.jl. ^ ^j;^; _ ,-„s 34 vo et lia.
* R. C, vol. 32. fû 34 i» i21 aviili. * Voy. plustiaul. p. tO.
iC) FARKL ET CALVIN SU JUSTIFIENT AUPRES DES lîER.VOIS. 1 538
iMHi(|ii<''. Leur collèi^uc (JoiiihuII les siii\ il de pri-s, on le tira de |)fis()ii |)oni' le f'airf scjrlir' de (îonève. Il no survéciil |)as loni'loinps à celle disgrâce, puisqu'il paraît par une des lettres de Calvin qu'il mourut peu de temps après, extrêmement regretté de ce grand lioumie.
Les ministres exilés, Farel et (.alvin, s'en allèrent à Berne |)our justifier leui' conduite. Ils y donnèrent un mémoire' par lequel ils exposaient (pu% sin- de Faux rapports qui avaient été faits sur le ministre Courault, le magistrat de Genève lui avait interdit la chaire. Une Courault n'ayant pas cru deA'oir déférer à un ordre de cette nature et en ayant appelé au (îonseil des Deux (/cnts et pro- lesté qu'il prêcherait en attendant que son appel fût vidé, on l'avait mis dans une étroite prison, parce que, .selon les protestations qu'il avait faites, il avait continué de monter en chaire; qu'en usant encore avec ce ministre avec la dernière dureté, le magistrat ne l'avait pas voulu élargir des ])risous, sous quelque caution que l'on eût pré- seul(''e. One, par rapport, à eux, on leur avait prononcé qu'on les bannissait, parce cpi'ils avaient désol)éi au magistrat et qu'ils avaient refusé la conformité des cérémonies avec l'Eglise de Berne, ce ipii n'élait point \t'rilaltle, |)uis(pi'ils avaient fait ce (pii ('lait en leur pouvoir pour obéir au magistrat et qu'ils n'avaient pas dit (|u'ils ne se voulussenl point conformer aux cérémonies. Ces deux causes de leur bannissemeni n'étaient qu'un pur prétexte, puis- (ju'on leur avait fait connaître (|u'on était prêt d'attendre que l'arti- cle des cérémonies fût décidé jusqu'a[)rès le synode tle Zurich, s'ils voulaient consenlir (pie la prédication lût interdite à leur collègue tlourault, mais que, ne l'ayant pas voulu faire contre la dé'fense expresse de la sainte Ecriture, on les avait pressés tous les jours davantage. .V l'égai'd du refus qu'ils avaient fait d'admi- nistrer la communion à Pâques, ils avaient protesté publique- ment, que ce n'élait point à cause du pain, dont l'usage était en lui-même inditlV-rent, mais uni(pu»ment de crainte de profaner le sacrement en le distribuant à des gens autani déréglés et vicieux
' Arcliives de (jeiièvf. PU., n" 1201, pnlil. ilaiis les Calfini upern. t. X, ii" HO. (Noie lies édite II !•$}
1538 INTERVENTION DES BERNOIS. 1 7
(jue l'était le peuple de Genève, parmi lequel les blasphèmes les plus exécrables et les dérisions les plus scandaleuses de Dieu et, de son Evangile étaient si familières et si publiques que rien plus, de même que les troubles, les mouvemens séditieux et choses de cette nature, sans que de si grands excès fussent réprimés par aucun châtiment.
Qu'encore que le magistrat de Genève pût donner quelque couleur de justice à son procédé, cependant il ne pourrait jamais excuser le refus qu'il avait fait de les entendre et d'avoir soulevé contre eux le Conseil des Deux Cents et le peuple, en les chargeant de choses qui ne se trouveraient jamais véritables, ni devant Dieu ni devant les hommes.
Qu'il paraissait, par une conduite si violente, qu'il y avait (piehpie complot secret et tramé de longue main contre la religion, et que ce (jui confirmait cetle conjecture, c'est que le bruit en avait couru fortement, il y avait peu de temps, à Lyon et en d'autres villes de France, jusque-là que quelques marchands même avaient vendu des marchandises pour une somme considérable à les payer, ([uand eux, Farel et Calvin, seraient chassés de Genève.
Telle était la manière dont ces deux ministres se justifiaient dans le mémoire (ju'ils produisirent à Berne. 11 fit Tetret qu'ils s'étaient sans doute proposé. Les Bernois écrivirent aussitôt au magistrat de Genève une lettre par laquelle ils paraissaient extrê- mement surpris de la conduite qu'on avait tenue à l'égard de ces deux réformateurs et que si elle était telle que l'avaient représentée Farel et Calvin, elle ne pouvait que tourner à la honte de la religion et que scandaliser et affliger infiniment les gens de bien, qu'ils le priaient donc et l'exhortaient de réparer ce scandale en élargissant Courault et lui redonnant la chaire, afin que l'Eglise ne fût pas sans pasteur et en révoquant aussi l'arrêt rendu contre Farel et Calvin ; que ce qu'ils avaient écrit sur l'introduction de leurs cérémonies n'était pas pour contraindre l'Eglise de Genève à les recevoir, puisque c'était des choses indifférentes en elles-mêmes et qu'ils étaient très fâchés qu'à cette occasion, elle en eût usé d'une manière si dure et si cruelle envers ses pasteurs, ce qui ne manquerait pas de causer une joie infinie aux ennemis de la religion. Ils envoyè-
i
l8 RÉPONSE DU CONSEIL. l538
rent, dans la même lettre, une copie du mémoire, demandant une prompte réponse ' .
Il était trop important au matçistrat de lever au plus tôt des préjugés autant sinistres pour ne le pas faire incessanmient. C'est aussi ce qu'il fit surr-le-champ même. La lettre (pii fut écrite à ce sujet' portait qu'on était dans la dernière surprise que Farel et Calvin eussent informé Leurs Excellences de Berne de la manière qu'ils avaient fait, puisque deux de leurs envoyés, qui avaient été, il n'y avait pas long-temps, à Genève, avaient été témoins com- ment le magistrat avait prié ces ministres, à diverses fois, de célé- brer la Cène selon les cérémonies de Berne et leur en avait même fait parler par le sieur de Diesbach, liiri de ces envoyés, ce qu'ils avaient constamment refusé. Que l'excuse qu'ils avaient prise pour ne le pas faire, tirée des divisions qu'il y avait entre les particu- liers, était des plus frivoles, puisque l'on avait célébré la sainte Cène depuis que Farel et Calvin étaient hors de la ville avec du pain sans levain, tout le peuple paraissant être dans une parfaite intellig-ence, et qu'à l'égard de Courault, il avait été n)is hors des prisons il y avait plusieurs jours. Qu'au reste, on était scandalisé de la manière dont ils avaient parlé, dans Berne, de l'Eglise de Genève et qu'on enverrait à Leurs Excellences des députés pour les informer d'une manière plus particulière et pour justiher si bien la conduite du magistrat, qu'il ne leur resterait là-dessus, aucun scrupule dans l'esprit.
Il y eut, dans toute cette affaire, beaucoup de fautes de part et d'autre. Le magistrat marqua peu d'égards pour les deux réfor- mateurs en n'attendant pas la décision du synode de Zurich. Et les ministres, l'esprit trop rempli de l'obligation (pie leur avait l'église de Genève de l'avoir délivrée des superstitions du papisme, se croyaient en droit de faire tout ce qu'ils trouvaient à propos et . ne pensaient pas que le premier fondement de toutes les soci('"tés était la subordination et l'obéissance, laquelle les pasteurs doivent au magistrat, comme tous les autres particuliers. On ne saurait
' Arctiives de Genève, P. H., n» 1201 ^ Ibid. (30 avril). Cnlcini opéra.
(27 avril), publ. dans les Cnlvini o/ieni, t. X, n" 113. I. X, no 109. (Note des éditeurs.)
lb38 LES NOUVEAUX MINISTRES. ig
non plus assez les blâmer de la roideur qu'ils firent ])araître à s'opposer à la pratique de quelques cérémonies qui sont de la der- nière indifférence et qu'ils reconnaissaient eux-mêmes être de cette nature, comme Théodore de Bèze le dit dans la vie de Calvin'. Enfin, exposer l'Eglise à un aussi grand scandale qu'est celui de se voir privée de la communion le jour de Pâques pour un sujet aussi lég'er — car la raison de la corruption qui régnait dans Genève était un pur prétexte, comme nous l'avons déjà dit, de même que ce qu'ils dirent à Berne pour se justifier — était une conduite peu digne de ces grands hommes. Mais telle est la situation de toutes les choses du monde ; il n'y a jamais rien de si parfait qu'on n'y découvre quelque défaut et les plus grands esprits ont leur faible qui marque qu'ils sont hommes comme les autres'.
Après le départ des trois ministres, on fut fort embarrassé dans Genève de quelle manière on remplirait leur place. On fit venir Henri De la Mare, ministre de Jussy, prêcher en ville, et l'on chargea du même soin Jacques Bernard, qui était le même qui avait été le gardien du couvent des Gordeliers'. Mais il n'était pas possi- ble qu'ils portassent eux seuls tout le fardeau. Aussi, le Gonseil pria les seigneurs de Berne d'accorder à Genève, du moins pour quelque temps, deux de leurs ministres de Lausanne, Marcourt et Morand', mais on ne put les avoir que quelques mois après le départ de Calvin. En attendant, De la Mare et Bernard conduisirent l'Eglise du mieux qu'ils purent, mais il s'en fallut beaucoup que le peuple de Genève eût pour eux la considération et le respect nécessaires. Plusieurs se moquaient d'eux et, au sortir des ser- mons qu'ils faisaient, ils se voyaient bien souvent exposés aux reproches et à la critique de leurs auditeurs. C'est ce qui arriva à Jacques Bernard plus d'une fois, un particulier lui ayant soutenu |uil)liquement que ce qu'il avait prêché était contraire à l'Écriture
' Calvini opéra, f. XXI. p. 129. » R. C, vol. 32, fo 48 v». — Sur
* On peut consulter sur cette afTaire Jacques Bernard, voy. t. II, p. 446. {Note
le mémoire de Mr. C.-A. Cornélius. Die des éditeurs.)
Verbannung Cnlriiis au$ Genf im Jahr * \\. C... vol. 32, f^ 43 r».
1538, Munich, I8H6, hr. in-4. (Note des
éditeurs.)
20 SYNODE DE ZURICH. l538
saillie. Ce particulier ayant accus»' Bernard mal à propos, le majo-istrat le condamna à lui demander pardon et, à se rétracter'.
Le magistral, fil relever, dans les églises, les pierres (jui ser- vaient pour baptiser les petits enfans et il fil publier par la ville, à son de trompe, que chacun eût à se conformer à ce qui avait été arrêté par le synode de Lausanne, à célébrer les (|nalie ()rincipales fêtes de l'année et à se sei'vir, à la communion, d'azymes.
Cependant le jour assigné pour le synode de Zurich é'tant venu, Farel et Calvin, qui s'étaient rendus dans celle ville eu (juit- tanl Genève après avoir passé par Berne, y comparurent'. Ils infor- mèrent l'assemblée de ce qui s'était passé à Genè\ e à leur égard et ils déclarèrent qu'ils étaient résolus de ne point contester sur les points de la religion, qui rouleraient sur des matières indifférentes, et même qu'ils voulaient bien accepter les cérémonies bernoises'. Ils prévinrent alors par leurs condescendances les esprits en leur faveur. Les députés des églises de Zurich, Bàle, Schalflionse, (jlia- ris, Sainl-Gall et Strasbourg, (|ui composaient, avec ceux de Berne, le synode, voulaient intercéder pour eux auprès des Genevois et ils chargèrent les Bernois, (jui leur firent entendre (pi'ils obtiendraient facilement le ra])pel des ministres exilés, de le demander en leur nom. C'est aussi ce que firent les seigneurs de Berne par des dépu- tés de leur part, (jni arrivèrent à Genève le 22 mai'. Ils étaient accompagnés d'un ministre de Berne et du réfoi'mateiu' Pierre Virel. Il paraît, par les instructions qui leur avaient rir flonnées, que leurs supé-rieurs les avaient chargés de représenter dans tous les Conseils, s'il était nécessaire, (|ue le sentiment unanime des députés des cantons qui s'étaient rencontrés à Zurich avait été qu'il était juste que l'on pernn'l à Farel, Calvin et Cdurault de revenir, du moins pour quelque temps, dans Genève pour se justi- fier et pour faire voir leur innocence. Que si ce ([u'ils disaient à cet égard était écouté, ils devraient aller plus avant et représentoi- (jue Farel et Calvin, ayant déclaré au Conseil de Berne qu'ils étaient
' R. C, vol. 32, fo 52 r». ' Roset, ouvr. cité. liv. IV, chap.âl),
' Voy. sur ce synode, Rucliat, ouvr. p. 2S4. cité, t. V., pp. 84 et suiv. (Note des édi- ' R. C, vol. :{2, fo 60.
leurs.)
IÔ38 CONSEIL GÉNÉRAL DU sG MAI.
2 I
préls à observer les cérémonies de leur éi-lise el à se conformer en toul à leur rétbrmation, la cause i[ui a\ ail opéré leur exil ces- saut, ou uc pouvait pas, sans injustice, leur refuser d'être rétablis dans leurs emplois el qu'on leur devait celte marque de reconnais- sance, surtout à Farel, pour les soins infinis qu'il s'était donnés pour réformer cette Église. Enfin, qu'il fallait ôter aux ennemis de la pure foi le sujet de joie (jue leur donnerait le bannissement de ces serviteurs de Dieu, s'il était sans retour '.
Les députés s'adressèrent d'abord au (lonseil ordinaire, (|ui leur répondit (|ue le bannissement de Farel el Calvin ayant été ordonné par le Grand Conseil el par l'assemblée générale du peu- |)le, il ne pouvait faire aucune réponse sans avoir auparavant consulté ces Conseils. Ils demandèrent donc d'avoir audience dans le Conseil des Deux Cents, mais ils n'y obtinrent rien'. Ils ne réus- sirent pas mieux dans le Conseil Général, où ils furent entendus le dimanche 2O mai'. Après la représentation (|u'ils y firent, le pre- mier syndic ayant demandé le sentiment du peuple, par l'élévation des mains, sur le rétablissement de Farel, Calvin et Courault dans leurs emplois, il ne parut qu'Ami Perrin el deux ou trois autres qui marquèrent par ce signe qu'ils le souhaitaient. Il en fut de même quand le premier syndic demanda au peuple s'il ne voulait pas du moins permettre que ces ministres revinssent pour (juelque temps dans Genève afin de se justifier. Rosel même rapporte' que la fureur était si grande contre eux, que ceux qui avaient levé la main en leur faveur n'eurent plus grande hâte que de s'enfuir, les autres les regardant d'un œil furieux et criant même : « Tue ! tue! » , de sorte que, par une voix presque unanime, leur bannis- sement fut confirmé dans tous les Conseils.
Lorsque la ])révenlion se saisit de l'esprit de tout un peuple, c'est un torrent ipie rieu ne peut arrêter et qui devient même plus impétueux plus on lui veut apporter de résistance. C'est ce que produisit, à l'égard des réformateurs, l'intercession des ég'lises protestantes de Suisse en leur faveur. Elle fil paraître avec plus de
' H. C, vol. :i2. annexe du fo (j;}. s /^j^^^ fo (j3.
' Ibid., fo 62 (24 mal). ♦ Uuvr. cité, liv. IV, chap. 20, p. 254.
22 DÉSORDRES DANS LA VILLE. l538
force l'aversion que le peuple de Genève avail. conçue contre eux. Plusieurs même, au rapport de Roset', la témoignèrent d'une manière bien indij;ne : ils portaient par la ville, dans des poêles à frire, des lampes allumées, cpi'on appelle en savoyard des /b/'É"/», criant en même temps qu'ils avaient fricassé F'arel. Ces sortes de divisions se faisaient en troupe et aboutissaient, à l'ordinaire, à quelques débauches. Aussi n'entendait-on parler que de jeux, de mascarades, de galanteries et d'excès de vin et de bonne chère ; il est vrai que, de temps en temps, le magistrat faisait faire (juelque publication pour réprimer ces désordres, mais on en faisait peu de cas et le magistrat même avait beaucoup relâché de la sévérité des lois contre ceux qui tondraient dans quelque faute scandaleuse. L'adultère, par exemple, auparavant puni d'une manière si rigou- reuse, comme nous l'avons vu sur la fin du livre précédent', ne l'était plus que de quelques jours de prison et de lég'ères censures. La ville même n'«''tait pas encore absolument purgée du papisme. Quelques prêtres vagabonds se mêlaient, dans certaines maisons qu'ils fréquentaient, d'exhorter le monde à ne pas abandonner absolument la religion romaine, et il y avait des particuliers qui allaient encore de temps en temps à la messe. Il est vrai qu'aussi- tôt que le magistrat s'apercevait de ces contraventions aux édits, il y mettait ordre et faisait sortir de la ville et les prêtres et leurs adhérens.
Le bruit s'étant répandu dans Berne qu'il y avait à Genève des fauteurs de la messe et qu'on l'y célébrait encore clandestine- ment, le mag'istrat, sur les nouvelles qu'il en eut, et qu'il y avait des g'cns qui rendaient à cet égard de mauvais offices à la Ville auprès des Cantons, par les discours calomnieux qu'ils tenaient, et que l'on soupçonnait même que les ministres exilés en étaient les premiers auteurs, le mag'istrat, dis-je, pour se disculper, envoya à Berne, au mois de septembre, deux des nouveaux pasteurs, Morand et Marcourt, lesquels eurent une longue audience et du Conseil el du Consistoire, dans laquelle ils détruisirent entièrement les préjugés qu'on avait élevés, à cet égard, contre Genève'. Et, dans la même
' Ouvr. cité, liv.IV,chap.22,p. 25o. ' R. C, vol, 32, fos 149 et 166 vo
« T. il, p. 325. (7 ocA.).
l5.'i8 I.ETTKE UK O.VI.VIN ALIX FIDÈLICS Oli; (iKNKVE. 28
assemblée, la qiiostion des côrémonios ayari), encore été mise sur le tapis, elle y furent de nouveau approuvées et l'on y décida (|ue ceux ([ui s'opposaient à leur prari(pie devraient être regardés connue des esprit dangereux (pi'il ('lail à propos de ne |»oint soutVrii' dans les sociétés, ce qui élail inie apprnhalioii lacile du bannissement de Farel et de Calvin.
(les deux réformateiu's, lorsfpi'ils vireni, après le synode de Zurich, qu'il n'y avait plus poiu- eux d'espérance de rentrer dans Genève, se retirèrent, le premier à Neuchàtel, dont il avait fondé l'église, et Calvin se rendit d'abord à Bàle el, peu de temps après, à Strasbourg-. Il y fut reçu avec tout l'accueil (pi'il pouvait souhai- ter. Le magistrat de cette ville lui donna aussitôt la charge de professeur en théologie avec des appointeniens fort honnêtes, laquelle il exerça avec un applaudissement universel. Il avait pour collègues Bucer, Capiton, Hedion, qui eurent pour lui toute la considération possible. Le magistrat fil plus en sa l'aveui' : il lui permit d'i'Mablir une église française à Strasbourg, dont il fut le ministre et où il introduisit la discipline ecclésiastique, telle (ju'il croyait qu'elle devait être exercée. Il n'oublia pas, au milieu des grandes occupations qu'il avait en cette ville, son ancienne église de Genève. Farel s'était d'abord chargé d'écrire à cette église, de temps en temps, en son nom et en celui de Calvin, mais celui-ci, ne pouvant plus garder le silence, lui écrivit enfin, le i" octobre de cette année, une longue lettre qui était adressée : « A ses bien aimés frères qui sont les restes de la dissipation de l'Eglise de Genève '. » Comme on voit par cette lettre ce que pensait Calvin de ceux qui s'étaient opposés dans Genève à ses desseins et qui avaient été cause de son bannissement et de celui de ses collègues, j'ai cru que je ferais plaisir aux lecteurs d'en rapporter ici le précis :
11 commence par protester d'avoir travaillé à conserver la paix et l'union dans l'église de Genève et qu'il se conduirait dans la suite comme il avait fait jusqu'alors, d'une manière à ne donner occasion à aucun trouble ni à aucune division, sinon à ceux qui
' Calinni opéra, t. X, n» 143.
24 SIHTK DR CRTTK I.KTTRE. 1538
s'élèveraienl, contre .Irsiis-Clirisl cl. sa doctrine. Il allriltuc ensnile au Diable la cause des maux (ju'avaieni fails à la uièuie Église, et (|iie lui faisaieni, encore Ions les jours, ceux (|ui la IrouMaienI el qui l'affligeaienl, ce père de l,(''nM)i-es s'élanl servi, disail-il, de leur malice pour venir à honl de sou dessein. A|)rès quoi, il exhorte ceux à (|ui il ('cril de ne pas s'opposer aux enireprises de ces per- turbateurs |)ar un esprit de vengeance <'l d'animosité particulière, mais par un pur zèle pour la gloire de Dieu, leur faisant sentir que Dieu avait voulu punir, par le mallieur de leur église, leur peu d'all.acliement à son service. I\evenant ensuite à ce qui le reg-ar- dait et ses collègues exilés, il dit fjne, s'il était (juestion de se défendre contre ceux qui les avaieni noircis avec tant d'injustice, le témoignage de leur conscience leiu- serait plus que suffisant devant Dieu. Et, par rapport aux hommes, l'offre qu'ils avaient faite et qu'on n'avait |)as voulu écouter, fie se venir justifier devant leurs plus grands ennemis, sur tout ce qu'on pourrait leur inq)u- ter, les mettait absolument à couvert des traits rpie leurs calom- niateurs avaient lancés conire eux de tous côtés avec tant de fureur. Qu'en un mot^ ils <"t.aieut parfaitement assun'vs ipie Dieu ferait paraître leur innocence comme l'aurore, el leur justice comme le .soleil en plein midi, et que c'était cette confiance qui les soutenait dans leurs afflictions. Il finit, apr^s cela, sa lettre en exhortant ceux à qui il écrit à se soutenir aussi et à se consoler dans l'espérance que les maux qui les affligeaient finiraient bientôt et que ceux qui avaient causé de si g-rands troubles et qui croyaient être arrivés au port se préparaient, par la conduite violente qu'ils contimiaient de tenir, une funeste catastrophe et qu'ils seraient eux-mêmes les artisans de leur ruine.
Ceux qui avaient été les principaux auteurs du bannissement de Farel et de Calvin n'ayant pas tard('' de périr dans la suite, de la manière que nous le dirons en son lieu, Roset, cpii regardait ce que Calvin dit d'eux dans cette lettre comme une espèce de pré- diction de ce ([ui leur arriva dans l'année i54o, en a transcrit dans ses Chroniques une partie ' .
' Liv. IV, chap. 22, p. 250.
i538
MESUKIÎS CONCEKNANT l'orGA.MSATION DE l'ÉglISK.
J'ai cru (iii'en taisniil \c pivcis do loiil, son contonii, je doiiiio- rais une idée plus juste de la manière doni Cîdvin envisai^cail celle affaire. II s'exprime, selon Ih conlimie de ce lemps-là, en des ter- mes exlrèmemenl vils el (|iii innr(piaienl .pi'ij riait |)ersua(lé (jne l'éi'lise de Genève en avail usé envers lin' el envers ses collèi^ues iVnne manière 1res injnsle. Il |)arail assez qu'il regardait comme ennemis de Dieu et de Jésus-Christ, ceux qui leur avaient éh' contraires. Il avait raison s'il avait égard à leurs mœurs déréglées et à leur amour pour le libertinage el l'indépenrlance, mais il se (rompait assurément s'il les regardait counn(^ lels pour avoir voulu conserver les quatre fêtes principales et introduire .lans la Cène l'usage des azymes, pralirjues qui n'avaient en elles-mêmes rien de mauvais et de contraire à la jiarole de Dieu.
Cependant, les ministres de Genève, Henri De la Mare et Jac- ques Bernard, (pii en faisaient déjà les fonctions avant que Farel et Calvin en eussent élé chassés, et Jean Morand et Antoine de Marcourt que les Bernois avaient accordés aux Genevois depuis le départ des premiers, s'appliquaient du mieux qu'ils pouvaient à la C(jnduile de l'Église. Ils représentèrent au Conseil, au mois d'août, la nécessité qu'il y avait de pourvoir les églises de la campagne d'un plus grand nombre de pasteurs et de leur assigner des pen- sions suffisantes pour leur subsistance. Ils le prièrent aussi d'avi- ser aux moyens d'enq^echer la profanation du dimanche eu défen- dant, sous de sévères peines, les jeux qui se faisaient pendant les sermons et d'y faire rencontrer régulièrement les enfans du col- lège. Le Conseil pourvut à leurs demandes '.Au commencement de décembre, ils prièrent aussi le magistrat de régler ce qui regardait la manière et le temps de célébrer la sainte Cène de Noël. Le Petit et le Grand Conseil résolurent de faire cette dévotion le jour même de la Nativité de Notre Seigneur, conformément aux arti- cles du synode de Lausanne, qui avaient été reçus dans tous les Conseils, et comme il était nécessaire que, pendant la distribution du sacrement, on lût la parole de Dieu dans l'église, on établit deux diacres pour s'ac(iuitter de cet emploi, lesquels seraient char-
' R. C, vol. 32, fo 144.
OPPOSrilON DES HKliKNS DU r.01.l,EGE.
1538
nV's d'aider les inliiislrcs ilans la visilc des malades e.\ autres fonc- lions paslc^i'ales '.
(Ininmc on avait besoin de (|iiel(|iies personnes pour aider aux niinislics à dislrihuer la sainte (lène, on trouva à pro|)Os (piiUes régens (\\\ coWès;*', Saulnier, (Jlordier, Vindocin' et Vaulier s'ae(piit- tassenl (le relie fonriion, mais eonniie ils ('-laienl dans h-s senli- mens de (lahin, ils refusèrent de le l'aii'e el, ils ne comunniièrenl point le jour de Noël, f^eur proeédé d(''plul, au Conseil (pii lem- ordonna, |)our les |)unir de leur désobéissance, de sortir de la ville dans trois jom's. A|)rès fpioi, le Conseil ordinaire informa le Grand Conseil de cetle affaire, où Anioine Saulnier eut audience el où il excusa ses collègues et lui de ce (pi'ils n'avaient ni communié ni aidé à distribuer la sainte Cène, parce (|ue leur conscience ne leur permettait pas de le faire, regardant la distribution du même œil (pie la conmiunion m('''tne. Il se [ilaignit aussi de l'ordre que le C^onseil lein- avait. dontK'- de (piitlei- la ville dans trois jours. Il réclama là-dessus, par rapport à lui, sa (pialité de bourgeois, il représenta (pic le coll(''ge, dont l'institution l'Iait si nécessaire, allait périr |)ar leur bannissement, piiis(pril n'y avait personne pour remplir lein- place, et (|ue le t(MMne de trois joui's (ju'on leur avait, donné n'était pas suffisant, |)onr mettre ordre à leurs affaires, étant, cliargés, connue ils étaient, de plusieurs jeunes pensionnaires de qualité, dont la plus grande j)arlie étaient des meillein-es familles de Berne. Le Conseil des Deux CiCnts, maigri' ces remontrances, ne laissa |)as de confirmer la résolution du Petit Conseil, accordant seulement aux régens le t(Mnie de (juinze jours au lieu de celui de trois pour se retirer'.
Le Conseil des Deux Cents ne s'en tint pas là : plusieurs réfu- giés de France qui ne voulaient point, communier furent aussi condanmés à sortir de la ville dans dix jours, (^e Conseil en usa plus doucement à r(''gard des autres, mend^res de son corps, et des autres bourgeois (jui n'avaient pas non plus voulu se conformer aux ordonnances. 11 leur pardonna le scandale (pi'ils avaient causé
' R. C, vol. 32, fûs 224 et suiv. iiiiiijard, Coït, des réf., t. VI, p. 306, n. 7.
* Sur Jérôme Viiutocin, voir Her- {Note des éditeurs.)
•' ti. C, vol, :!2, f"^231 yo, 253.
l538 DÉMISSION DES MINISTRES. 27
en s'abstenant de la communion le jour de Noël, à condition qu'ils promissent de s'accommoder, dans la suite, aux pratiques et aux cérémonies (jui avaient été approuvées dans le synode de Lau- sanne, à quoi ils s'engagèrent ' .
Le prétexte dont se servaient ceux qui causaient ces divisions dans l'Eglise, sur des matières autant indifférentes, était que ces cé- rémonies avaient trop de rapport à celles qui étaient pratiquées dans l'Eglise romaine et qu'il était à craindre qu'en les admettant, on ne devînt trop facile à en recevoir d'autres de la même Eglise, d'une conséquence plus dangereuse et que le papisme ne s'introduisît peu à peu, de cette manière, de nouveau dans la ville. Et comme les ministres, surtout ceux (jui étaient venus de Lausanne, exhor- taient le peuple à se conformer à ces usages, soit qu'ils les crussent meilleurs, soit qu'ils jugeassent qu'il ne fallait pas, pour des cho- ses de si petite inqiortance, causer des divisions dans l'Eglise et rompre son union, ils s'attirèrent à dos ceux qui étaient dans d'autres sentimens, qui les faisaient passer pour fauteurs du papisme, et qui les rendaient d'autant plus odieux à quelques-uns du peuple, qu'ils lui faisaient croire que le dessein des ministres était de ramener adroitement, et par des voies détournées, les su- perstitions et le faux culte de l'Eglise romaine.
Ces bruits, qui se répandaient tous les jours davantage, dégoû- tèrent ces ministres du service de l'Eglise de Genève et les portè- rent à demander au Conseil leur congé, le 3i décembre de cette année, par une requête qu'ils lui présentèrent signée de tous les quatre', par laquelle ils représentaient qu'encore qu'ils eussent servi l'Eglise avec tout le zèle imaginable et qu'ils eussent fait leurs efforts pour porter le peuple à l'union et à la concorde, ils avaient eu cependant le malheur de ne pas réussir et de rencontrer dans la plupart, des inclinations non seulement contraires à l'esprit de l'Evangile, mais aussi à la conservation et au bien de l'Etat. Qu'eux, en particulier, faisaient la fâcheuse expérience des maniè-
' R. G., vol. 32j fos 251, 233 et suiv. Jacques Bernard, Henri de la Mare, et a
* L'original de cette requête a été in- été pulilié dans les Calvini opéra, t. X,
séré au R. C, vol. 32, fo 239; il est signé n» 135. iNote des éditeurs.)
Jehan Morand, Antlioine de .Marcourt,
aH ACCORD AVEC L. DE DIESBACH TOUCHANT LA PECHE. 1 538
res dures et injustes et du peu de reconnaissance qu'avait une grande partie des citoyens des soins qu'ils s'étaient donnés, par les calomnies cpi'on répandait sur eux tous les jours, non seulement en jiarliculier, mais même en présence du magistrat. Qu'ainsi leur mimslère n'étant d'aucun fruit pour des gens autant prévenus, la Ville ne [jouvanl (pi'étre en très gi"and danger parmi les partialités (|ui la divisaient et leurs personnes ne se trouvant point en sûreté au milieu de tant, d'ennemis ([u'ils y avalent, ils n'avaient d'autre parti à prendre que celui de se retirer, ce qu'ils ne feraient pour- tant (pra|)rès (|ue l'on se serait pourvu d'autres ministres en leur place.
Le Conseil ne voulut |)as leur accorder le congé qu'ils deman- daienl, leur- faisant espérer (pi'il réprimerait si bien la pétulance de ceux (pii criaient contre eux, qu'ils seraient parfaitement à couvert de leurs insultes. EfFectivement, les choses s'adoucirent dans la suite : ceux qui avaient été (contraires à l'usage des azymes dans la sainte Gène, s'y conformèrent à la persuasion même de Calvin t[ui, ayant appris que plusieurs personnes s'en étaient abstenues à Noël, ce qui causait grand bruit dans la ville, leur écrivit cju'ils feraient bien de ne pas faire schisme pour une affaire d'aussi petite impor- tance.
Au commencement de cette année, Louis de Diesbach, gentil- lionune bernois, avait intenté im procès à la seigneurie de Genève au sujet de la pêche du lac, sur laquelle l'évêque lui avait autrefois remis certains droits. L'affaire devait être jugée dans une journée de marche, mais les Genevois cherchèrent à la finir à l'amiable et, par un traité fait à Berne, au commencement du mois de mai', ils accoRlèrent avec lui pour la somme de douze cents écus, par le paiement de laquelle la ville de Genève racheta de ce seigneur tous les droits qu'il pouvait avoir sur la pêche et en fut, après cela, en paisible possession.
Les limites qui marquaient l'étendue des terres de la souve- raineté de Genève autoin- de la ville avaient été réglées en l'année
' L'acte de vente est du 26 août; il a été reproduit dans les Archives de Genève, [iul)l. par Turrettini et Grivel, p. 205. {Note des éditeurs.)
l538 NOUVELLES MESURES CONTRE LES BANNIS. 20
i53(), comme nous l'avons dit dans le livre précédent ', mais les officiers de Berne les passant fort souvent et enfreiernant ainsi la juridiction, les Genevois s'en plaig-nirent à leurs supérieurs qui, pour rendre l'acte qui avait été passé là-dessus, deux ans aupara- vant, plus authentique, le confirmèrent par un autre, daté à Berne, le 23 mai i538'.
Les baillis du voisinage inquiétaient aussi les seigneurs de Genève par divers attentats, soit sur les terres de la souveraineté, soit sur celles de Saint-\'ictor et Chapitre. On s'en plaignit à leurs supérieurs, pendant cetle année, à diverses fois, mais ces plaintes aboutirent à peu de chose. Les Bernois faisaient aussi de la peine aux Genevois par un autre endroit : ils accordaient fort souvent aux bannis des lettres de recommandation ef , sous prétexte qu'ils étaient devenus leurs sujets, il les prenaient sous leur protection et prétendaient cpi'ils devaient avoir la liberté d'aller et venir dans Genève. On se faisait de la peine de refuser les seig-neurs de Berne, et cependant on était toujours dans les mêmes sentimens à l'égard de ces condamnés. Pour prévenir les demandes que pourraient faire dans la suite les Bernois en faveur de ces gens-là, le Conseil des Deux Cents résolut, au mois de novembre, de n'admettre jamais, sous quelque prétexte que ce put être, aucune requête de leur part à être lue en Conseil, et que leurs noms devaient être écrits en gros caractères, sur des piliers de pierre, aux avenues de la ville', soit pour un monument de l'indignation que l'on conservait contre eux, soit afin qu'étant connus de tout le monde, chacun pût les empêcher d'entrer, au cas (|u'on les vit se présenter aux portes pour le faire.
Je trouve dans Rosel' qu'un citoyen de Genève, nommé Lambert, fut fait prisonnier à Cliambéry, au mois de décembre de cette année, pour avoir mangé de la viande le vendredi et avoir tenu quelques discours contre la religion romaine. 11 fut condamné par le Sénat, après six mois de prison, comme hérétique et héréti-
' ^'o> • *• ". PP- 519-520. t. IV, 1 c. p. 973. {Note des éditenr.i.) 'Original aux Arcliives, P. H., ' R.C., vol. 32, f« 201 ro(.ï novembre).
no 1192 ; il a été publié dans les Archives * Onvr. rite, liv. IV chap 2.Ï p 259
de Genève, p. 197. Cf. Eidg. Ahschiede,
3o PROCÈS DE CLAUDE SAVOYE. I SSg
que opiniâtre, A être brûlé et cette cruelle sentence fut exécutée, malgT('' les mouvemens que les Genevois se donnèrent pour l'empê- cher.
Au commencement de l'année suivante, iSSg, il y eut un jugement rendu ])ar le Petit et le Grand Conseil contre un des principaux mat^istrats ([ui avait été em|)lojé, les années précé- dentes, dans les affaires les plus épineuses et dans diverses dépu- lalions à Berne. Je veux parler de Claude Savoye, qui fut premier syndic de l'année i536 et le premier maître de la monnaie, comme nous l'avons dit en son lieu'. Nous avons vu qu'il fut envové en France, au mois de mars i538, au sujet des affaires de Thiez, et ce fut la <lerni<'re marque de considération et de confiance que le Conseil lui donna. 11 courut même, déjà avant son départ, des bruits qui lui étaient désavantageux sur la manière dont il s'était acfjuitté de l'inspection qu'il avait sur la monnaie. Mais à son retour, ces bruits se fortifièrent et il y ont inénie un particulier qui l'accusa d'en avoir fait de la fausse. 11 y eut aussi de violens soupçons contre lui d'en avoir fait battre sans garde et sans essayeur et sans aucun profit pour la seigneurie, ce qui lui fil ùter son emploi de maître de la monnaie. Mais à ces accusations, il s'en joignit de plus graves et de plus importantes encore. On lui attribua d'avoir eu des intelligences avec le sieur de Montchenu, ce qui porta le Conseil à le faire mettre en prison, où il entra au mois de septem- bre'. Le Conseil des Deux Cents prit connaissance de son affaire, qui traîna dans une grande longueur.
Les Bernois ayant appris qu'on impliquait Claude Savoye dans l'affaire de Montchenu pour laquelle nous avons vu combien ils s'étaient intéressés', envoyèrent à la sollicitation même des parens et des amis du prévenu, des députés à Genève avec ordre de représenter que, comme l'enlreprise de Montchenu intéressait bien avant leurs supérieurs, il était juste qu'ils en fussent exacte- ment informés et que, puisque l'on tenait un des prévenus, on ne pouvait pas leui- refuser, à eux députés, d'être présens à son
' Voy. t. 11, p. 471. » Voy. plus iL-jut, pp. (i et sniv.
* H. C., vol. :^2. fo 141 vo (6 sept.).
l53g SUITE DE CETTE AFFAIRE. 3l
interrogatoire. On leur répondit que leur demande était absolu- ment contraire aux lois fondamentales de l'Etat et aux droits des Conseils, mais que, par égard et |)ar déférence pour leurs supé- rieurs, on leur ferait voir les réponses de Claude Savoye et qu'on leur donnerait même une copie du procès '.
Il était accusé d'avoir eu des conférences secrètes avec le sieur de Montchenu, la nuit que celui-ci passa dans Genève, mais il le nia constamment. On ne voit pas, par les registres, d'une ma- nière bien claire le détail de son procès, mais il paraît seulement que l'on fut embarrassé sur la manière de le juger, puisqu'on le fit consulter par divers avocats, qui se trouvaient être de différens avis, les uns voulant qu'on l'appliquât à la torture, les autres ne trouvant pas qu'il y eut lieu de le faire'. Enfin, après plusieurs délais, le Grand Conseil s'assembla le i4 janvier lôBç) pour pro- céder à son jugement. Comme on ne put pas le convaincre claire- ment des faits dont il était accusé et qu'il n'y eut contre lui (pie des soupçons et des présomptions, aussi y eut-il divers avis sur ce qu'il y avait à faire à son égard : les uns voulaient que la procédure fût poussée plus avant, l'aflaire n'étant pas encore prête à être jugée, les autres, qu'on le mît hors des prisons, d'autres, qu'on lui cassât sa bourgeoisie, d'autres, qu'on le privât simplement de tous offices et charges, d'autres, qu'ayant égard aux bons services qu'il avait rendus à la Ville, on se contentât de lui ôter l'emploi de général de la monnaie, mais il fut enfin résolu, par la plus grande voix, de le faire venir devant le Grand Conseil où on lui prononcerait : qu'ayant négligé, contre le serment qu'il avait fait à l'Etat, de révéler ce qu'il pouvait savoir de contraire à ses intérêts et à ceux des seigneurs de Berne, qu'ayant aussi^ contre son devoir de citoyen et de magistrat, demandé qu'il y eût un commissaire de la part de ce canton qui fût présent à l'instruction de son procès et aussi, eu égard à sa longue détention, on le condamnait à être cassé de tous ses emplois, lui donnant la ville pour prison et le mettant sous serment de se représenter toutes fois et quantes, au cas qu'on
■ R. C. vol. ni. fo 1.54 (26 sept.). ' Ihid.. fo â.jS v" (27 déc).
32 CLAUDE SAVOYE SE RETIRE A BERNE. ' ^89
vînt à (iôoouvrir quelque chose de nouveau, toucliaiiL la conspiration pour laquelle il avait été mis en prison '.
Celle sentence ayant ('té prononcée à Claude Savoye, il fut élargi des prisons. Il paraîl assez, par les nnotifs sur lesquels elle était appuyée, ([u'elle fut extrêmement douce et nullement propor- tionnée au crime dont le prévenu s'était rendu coupable, puisque c'en est un des plus capitaux à un sujet d'un état et plus encore à un mag-islrat, d'cnqiloyer la protection d'un état élranj^^er et de vouloir faire fouler aux pieds les lois les plus inviolables, car il avait fait solliciter l'intercession des Bernois en sa faveur et il avait obtenu d'eux qu'ils demandassent qu'un commissaire de leur part assistât à l'instruction de son procès, et il y a beaucoup d'appa- rence que sans les égards el, les grands ménaqemens qu'on avait à garder avec ce canton, un procédé de cette nature lui aurait attiré une condamnation beaucou|) plus rigoureuse.
A l'égard de la conspiration, (jui ne peut être autre chose que l'affaire de Montchenu, il paraît par les registres (pie plusieurs, et et des principaux même de la ville, étaient soupçonnés d'y avoir trempé, ou du moins de l'avoir sue, sans l'avoir révélée, comme nous l'avons dit ailleurs'. El il n'est pas impossible que le nombre et la qualité de ceux qui pouvaient y être im|)liqués fie fît passer légèrement les juges sur cette atfaire.
Au reste, Claude Savoye, au lieu de ne point sortir de Genève - el de se prc'senler toutes fois et quanles, se retira à Berne, d'où il écrivit une lettre par laquelle il manpiait qu'il renonçait à la bour- geoisie, priant le Conseil de le dégager du serment qu'il avait fait à la Ville \ On ne voulut point écouter sa demande, ce qui augmenta l'irritation où il était. Il se fit passer bourgeois de Berne et se servit de la protection de ce canton' pour se faire accorder un sauf- conduit pour venir faire ses affaires dans Genève, y poursuivre en personne un procès qu'il avait contre un particulier et se mo- quer ainsi du jugement rendu contre lui, auquel il s'était soumis. Il
' R. G., vol. 32. fo 27."i. Cf. Procès * Elle ne tui aurait certaineraeut pas
criminels, n» :H9. été accordée, s'il avait été coupable dans
2 Voy. plus haut, p. 8. l'affaire du sr de Montchenu. {Note des
^ Archives, P. H., n» 1212 (24 avril). éditeurs.)
l53g AFFAIRE DE JEAiN GOILAZ . 33
est vrai que, s'il en faut croire un mémoire manuscrit qui est dans les Archives' et qui traite de la source des troubles de l'année i54o, il y avait eu beaucoup de passion dans toute l'affaire de Claude Savoje, auquel on n'avait attribué l'intelligence qu'il était accusé d'avoir eue avec Montchenu qu'en haine de ce qu'il soutenait Farel et Calvin, et qu'il en fut ensuite pleinement justifié à Berne par le sieur de Montchenu lui-même, en présence des députés de Genève qui y étaient alors'. Je trouve dans Roset ' que ce fut au mois de novembre de cette année que la chose arriva et (jue ceux qui avaient été accusés de cette conspiration furent trouvés innocens. Quoi qu'il en soit, le jugement rendu contre lui ne le supposait nullement convaincu du crime qu'on lui imposait, puisqu'en ce cas, il n'aurait pu éviter d'être condamné à mort et la sentence aurait été très juste, par les raisons que nous avons déjà dites.
Claude Savoye n'était pas le seul qui cherchât la protection des Bernois. Plusieurs qui étaient mal dans leurs affaires ou qui avaient commis quelque faute dont ils appréhendaient la punition, prenaient aussi le même parti, pour éviter par là, s'il leur était possible, les peines qu'ils méritaient. Un nommé Jean Goulaz, qui devait au public et à divers particuliers, fit une déclaration, au mois de mars, dans le Conseil des Deux Cents, qu'il renonçait à la bourgeoisie parce qu'il était devenu sujet de Berne, priant le magistrat d'agréer la résignation qu'il lui en faisait et de le tenir quitte du serment de bourgeois '.
Pendant que le Conseil opinait sur sa demande, au lieu d'at- tendre la réponse, il s'enfuit, mais il ne put le faire aussi vite qu'il aurait fallu pour que le magistrat, averti de son évasion, n'eût pas eu le temps d'envoyer courir après lui. On l'atteignit sur le pont d'Arve et on le conduisit en prison où, après être resté quelques mois, il fut condamné par le Grand Conseil, après avoir fait répa- ration de sa faute, à jurer de nouveau la bourgeoisie de Genève et à s'engager à ne jamais faire aucun chagrin, ni à l'État, ni aux par- ticuliers ' .
' Il forme les pp. 26:{ à 27i du w^ 67. ' Oiivr oité. liv. IV, L-hap. 14, p. 248.
(Note des éditeurs.) * R. C, vol. 33, f" 33 r». 34 (o mars).
' Cf. Eidg. Abschiede, f. IV, i c, ^ IbuL, fo 176 (23 juin). Cf. Procès
p. 1148 (10-26 nov.). crim.. no 322.
34 LETTRE DU CARDINAL SADOLET AUX GENEVOIS. iS^Q
Les ministres (|ui servaienl l'Eglise do Genève de|Hiis le haii- nissemenf, de Farel et de Calvin n'étant pas, à beaucoup près, du mérite de ces grands hommes, ceux qui avaient à coeur les intérêts de l'Eglise romaine et qui voyaient avec une extrême peine qu'une ville comme Genève eût secoué le joug de cette église, crurent que l'occasion serait favorable |)our y introduir-ede nouveau le papisme. Les pasteurs qui conduisaient alors l'église de Genève n'étaient ni en assez g-rande autorité pour détourner le peuple de renoncer à la religion protestante, au cas qu'il eût été fortement sollicité de le faire, ni assez habiles pour repousser les traits fju'on aurait pu porter à cette religion, d'une manière à ne laisser aucun doute dans l'esprit. Sadolet, évêque de (^arpentras, se chargea du soin de faire réussir cette affaire. C'était un homme qui avait beaucoup d'esprit et d'éloquence et qui avait été élevé, par son mérite, au cardinalat. Ce prélat écrivit, au mois de mars, une lettre adressée au mag-is- tral et au peuple de Genève. Elle était conçue en des termes fort honnêtes et il s'y prenait d'une manière si insinuante pour rame- ner les Genevois au giron de l'Eglise romaine (pi'il y aurait eu lieu de craindre, si elle n'eût été écrite, comme elle le fut, en une langue étrangère, qu'elle eût ébranlé bien des esprits, surtout n'y ayant personne alors dans Genève en état de la réfuter. Le (Conseil fit une réponse honnête à cette lettre, sans entrer dans aucun détail des articles qu'elle contenait, faisant espérer au cardinal qu'on en ferait une plus ample dans la suite'. C'est ce que fît Calvin, à qui elle fut" envoyée à Strasbourg-. Ce réformateur l'ayant lue, ne larda pas à répondre et il le fit avec tant d'habileté et de force qu'il rendit absolument inutiles l'artifice et les tours séducteurs tjue le cardinal - avait mis en œuvre dans sa lettre, de sorte que les espérances qu'il avait conçues, de faire abandonner aux Genevois la réformation qu'ils avaient embrassée, furent bientôt évanouies".
Ce ne fut pas dans celte occasion, seule que Calvin fil voir à
' R. C, vol. :f3, f» SI V» (27 mars). - Voy. |ioiii- la biblioj.'ra|.ihie de ces
— Le Conseil chargea en effet, ail mois de deux célèbres lettres, Catvini op., t. V,
janv. 1540, le pasteur Morand de répondre pp. xi.iv et suiv., et pour le texte, ibid..
à Sadolet {ihid., vol. M, f" 13), mais ce pro- pp. 3ti9 et sni v. ( Note des éditeurs. ) jet n'eut pas de suite. (Note dfs éditeurs.)
l539 NOUVELLE LETTRE DE CALVIN A l'ÉGLISE DE GENEVE. 35
son ancienne éi;lise (jii'il ne l'avait pas oiil)liée. Le peuple de Ge- nève n'avait pas, comme nous venons de le dire, pour les pasteurs qui avaient succédé aux deux réformateurs exilés, la considération et les égards sans lesquels le ministère ne saurait faire de fruit. Les représentations qu'ils faisaient sur la nécessité de réprimer la licence et les débauches et sur celle ([u'il y avait d'avoir un plus grand nombre de pasteurs pour pourvoir avec abondance aux besoins d'une église autant nombreuse, leurs représentations, dis-je, étaient peu écoutées et l'on ne remédiait à aucun des maux dont ils se plaig-naienl au magistral. Ce qui porta Calvin à écrire une longue lettre à l'ég-lise de Genève, datée de Strasbourg-, le 25 juin, par laquelle il montre quelle est la considération que le peuple doit avoir pour ses pasteurs, quelles que soient d'ailleurs leurs qualités personnelles et combien la grandeui- du maître-, au nom du([uel ils annoncent les vérités de la relig-ion, rend leur caractère à tous égards respectable. Il leur faisait sentir ensuite que quelques petits défauts qu'il y pourrait avoir, soit dans leur manière d'enseii^ner, soit dans leur manière de vivre, ne devaient point faire diminuer les égards qui leur étaient dvis, pourvu ([u'on reconnût en eux une profonde vénération pour la di\inité, une crainte véritable de lui déplaire et un amour sincère pour la vérité, f|u'en un mol, on ne pouvait douter que ceux-là ne fussent les véritables ministres de Christ, qui enseignent les points princi- paux de la religion chrétienne et ceux dont la connaissance est nécessaire au salut, qui joignaient à la prédication de l'Evangile l'administration des sacremens et que, par conséquent, l'on ne pouvait pas leur refuser la déférence et le respect (pi'uii troupeau est obligé d'avoir pour ses conducteurs, sans offenser la divinité. Il ajoutait divers autres motifs à l'union et à la concorde, exprimés avec toute la force et l'éloquence qui étaient si naturelles à ce grand homme, lesquels il n'est pas nécessaire de rapporter ici et qu'on peut voir dans la lettre même, qui est la deuxième de celles qui sont imprimées sous son nom ' .
Les ministres s'étaient rendus odieux, en pai-lie pour soutenir
' Elle se trouve dans les Calvini op., t. X. n" 17.Ï.
36 DEBUT DE l'affaire DES ARTICULAIS I^^Q
la confession tlo Coi (jui avail été juréo dans le temple de Saint- Pierre, l'an i536', dont plusieurs articles n'accommodaient pas l'humeur libertine de quantité de citoyens. Crest ce cpii en porta un grand nombre à se présenter en Conseil, le 28 mars', où ils firent des protestations contre ces articles, qu'ils prétendaient être contraires aux: libertés de la Ville , demandant que l'original de cette confession, qui était entre les mains de Claude Roset, aupa- ravant secrétaire, lui fût ôté pour être ensuite biffé et (ju'ils fus- sent, après cela, relevés dans les formes, du serment qu'ils avaient fait de s'y soumettre. Nous avons vu dans le livre précédent, sous l'année i53y, les grandes oppositions qu'apportèrent plusieurs à l'établissement de cette confession '.
Dans ce même temps, commença une affaire qui causa de grands troubles dans la ville et qui la brouilla avec ses meilleurs amis, les seigneurs de Berne, d'une manière que les suites en pou- vaient être très funestes, je veux parler de l'affaire des Artichauts, qui produisit l'année suivante, i54o, une très dangereuse sédition, laquelle fut cause que les Bernois s'emparèrent des terres de Saint- Victor et Chapitre, dont les Genevois demeurèrent dépouillés jus- qu'au départ de Baie, fait en i544) que If's choses furent à peu près rétablies dans leur étal précédent, ce (jui causa à la Ville, pendant tout cet espace de temps, des inquiétudes et des peines infinies.
Pour avoir une idée plus juste de toute celte affaire et de ses suites, il est nécessaire de remonter au trailé qui fut fait entre" Berne et Genève, le 7 août de l'année i536, dutjuel nous avons rap- porté les principaux articles dans le livre précédent'. Par ce traité, les Bernois abandonnaient à leurs combourgeois de Genève tout ce qui ap|)artenait au Chapitre de Saint-Pierre et à la seigneurie et prieuré de Saint- Victor avec tous ses revenus, se réservant toute- fois les appels, la remise des criminels condamnés au dernier sup- plice, le devoir d'hommes et les maléfices, de la manière que la chose avait été pratiquée de tout temps sous les comtes et ducs de Savoie.
C'est à peu près de cette façon que s'en exprime le traité, sans
' Voy. plus haut, t. II, p. 528. ' Voy. t. II, p. Wi.
« R. G., vol. 33, fo 59 ro. * Ibid.. pp. "il? olK.
l53y ORIGINES UE CETTE AFFAIRE. J'y
entrer dans une plus ample explication. Quoiqu'elle soit g-éncrale, elle n'est cependant nullement équivoque ou, si elle se trouvait avoir besoin, dans certains cas, d'éclaircissemens, il n'était pas difficile de se les procurer en faisant conster de la praticpie ([ui avait eu lieu dans tous les temps et en remontant aux traités faits entre les anciens comtes de Genevois et les prieurs de Saint- Victor et entre les mêmes comtes et le Chapitre, traités dont nous avons rapporté les principaux articles dans le premier livre de cette his- toire, sous les années i2y5 et i3o2 '.
Si les Bernois avaient eu dessein d'exécuter ponctuellement les articles du traité fait eu i53G, qui regardaient ces terres, il était aisé de s'entendre sur tous les cas qui se jiouvaient présenter. Mais comme ils avaient eu des vues sur la souveraineté de Genève, lesquelles ils n'avaient abandonnées (\ue forcés qu'ils y furent, en quehjue manière, par le refus ferme et constant que leur tirent les Genevois et par la crainte peut-être que ceux-ci, réduits au déses- poir, ne se jetassent entre les bras de la PVance, comme nous l'avons dit dans le livre précédent', les Bernois, dis-je, qui voyaient avec quelque jalousie (pi'une ville (pii leur paraissait, par les concpiêtes qu'ils avaient faites et qu'ils environnaient de tous côtés, si fort à leur bienséance, leur eût échappé, n'étaient pas disposés à la laisser jouir trancpiillement des droits considérables qu'elle avait sur les terres de Saint-N'ictor et (Miapitre enclavées dans leurs bailliages de Ternier et de Gaillard. Aussi, de|)uis le traité, les officiers bernois de ces bailliages ne cessèrent de commet- Ire divers attentats conlic la juridiction de ces terres. Nous avons vu, sur la Un du livre précédent", connnent les Genevois s'en plai- gnirent en diverses députations (|u'ils envoyèrent à Berne pendant l'année iSSy, ce qui d(uma lieu aux Bernois de s'expliquer sur leuis pr(''lentious par rapport à ces terres et aux devoirs des sujets de Saint- Victor et Gha|)itre. Je ne répéterai pas ce que les envoyés de Berne à Genève, au mois de juin de cette même anm'-e, dirent là-dessus et (piej'ai rapporté en son lieu'; je me contenterai de
■ Voy. I. I, pp. 17:! et I7.S. » Ibid., p. .^31.
'T. il, p. 5:21 * Ibid., i>. tm.
38 TKAiri': l'ASSlî AVEC BERNE PAK LES AUTICULANS. '53(J
faire souv(Mii[' les hîcleurs que lout ce qui l'ut dit de pail cl d'aulfe n'ahoulil, à rien et ([ue des députés de Genève, ([ni l'ui-ent envoyés à Berne à ce sujet, sur la fin d(^ l'année, s'en revitn'cnt sans rien conclure.
Les baillis du voisinage continuèrent, Tannée suivante, i5i58, à troubler les Genevois dans la possession de leurs droits dans ces mêmes terres, comme nous l'avons aussi remarqué ci-devant. On s'en plaignit par des députés qui furent envoyés à Berne au com- mencement de novembre, mais ils n'en ra|)portèrent aucune ré- ponse salisfaisante et l'on vit avec chagrin les Bernois s'affermir tous les jours davantage dans leurs prétentions. Au mois de mars suivant, on fil une seconde députation à Berne |)our obtenir, par de nouvelles sollicitalions, ce (jue les supérieurs de ce canton avaient jusque-là conslannnent refusé. Rosel remanpie ' (pie les députés (pii la conqjosaienl et (pii étaient au nombre de trois, ('taient les principaux auteurs des affaires ([ui furent suscilées aux réfor- mateurs Farel et (lalvin ; il tlit aussi (pi'ils étaient les plus accré- dités du Conseil". E\\ effet, ils étaient tellement soutenus dans Genève, soit par leurs parens, soit par leurs amis, (pTils se crurent en état de tout entreprendre sans que qui (pie ce soil y trouvât à redire. C'est ce qu'ils firent voir par la manière dont ils s'ac(put- tèrent de la députation qui leur avait été confiée. Au lieu de iie rien accorder (pie ce cpii ne dérogeait point au trailé fait entre les deux Etats en ifj^O et de ne céder que ce ([u'ils auraient eu un ordre, exprès d'abandonner, ils accordèrent des articles qui dépouillaient les Genevois des plus beaux droits ([u'ils avaient sur les terres de Saint-Victor et Chapitre.
S'ils se conduisirent de cette manière, ou de propos délibéré, ou par inadvertance et par surprise, c'est ce <[ue je ne déciderai pas et dont je laisserai le jugement entier au lecteur; je dirai seulement (ju'il paraît, par le procès (]ui leur fut fait dans la suite, qu'ils furent accusés de s'être munis d'instructions supposées et minutées par l'un d'eux, afin (pie, si on leur demandait à Berne en vertu de ({uels ordres ils accordaient si libéralement ce que l'on souhaitait
' Liv. IV, chai). 29, p. 263. Jean Luilin et Jean Gabriel Monallion.
M"élaieiit Ami tle fjiapeauronge. (Noie des éditeurs.}
l53() PRINCII'AUX ARTICLES DE CE TRAITÉ. 3(J
d'eux, ils ])iissenl produire un acle (|ui les autorisât suFfisam- ment.
Ayant donc été admis à l'audience du Conseil de Berne, ils y déclarèrent qu'ils avaient été envoyés à leurs Excellences pour passer au nom des seigneurs de Genève un traité, soit à l'égard de certaines cures, soit à l'égard des terres de Saint-Victor et Chapitre, qui terminât toutes les difficultés fjue les deux états avaient ensemble. Le Conseil ayant nonnné des commissaires de sa part pour convenir avec les députés de Genève, le traité fui bicnlùl dressé. Il contenait vingt et un articles dont la plupart étaient honteux aux Genevois et les dépouillaient des plus beaux droits fpi'ils avaieni sur ces terres. Je ne les rapporterai pas tous, je ne m'arrêterai (ju'aux plus essentiels e( (pii mar([uent d'une manière plus sensible, ou la prévarication, ou l'inadvertance et la négli- gence la plus stupide que l'on puisse imaginer de ceux qui les passèrent ' .
Ils convinrent donc, par le premier article, qu'encore (pie le traité de i536 parût accorder aux Genevois diverses prérog-atives au delà des censés, rentes, dîmes, revenus et autres jouissances et choses de cette nature qui peuvent appartenir à une juridiction subalterne, cependant, nonobstant cela, il devait être arrêté que la souveraineté ou haute seigneurie sur les hommes et les biens de Chapitre, de même que sur les hommes et les biens de Saint- Victor, la suite en g-uerre, les devoirs d'hommes, les appellations, maléfices, confiscations et autres clioses propres et essentielles à la souveraineté' appartiendraient absolument et sans parLage aux seigneurs de Berne, lesquels devraient aussi être les maîtres de tout ce qui reg'ardait le spirituel ou la religion dans lesdites terres et pourraient faire là-dessus tels règlements et donner tels ordres qu'ils trouveraient à propos et qu'à eux seuls appartiendrait le droit de les faire publier.
Par le même article, il était encore convenu que les chàte-
' Le texte français, daté du ;_il) mars, se trouve aiiv Archives de Genève, P. H., n" 1209. Il a été publié dans les Arcliivcs de Genèce, pp. 'iik et suiv. L'exemplaire allemand existe aux Archives de Berne; cf. Eidy. Ahschiede, t. IV, t e, p. 1081. (Note lies éditeurs.)
4o SUITE DE CES ARTICLES. ^^Sg
lains de Genève n'auraient que le tiers des amendes et que les deux autres tiers appartiendraient aux seigneurs de Berne, ([ui se réser- vaient, non seulement le droit de faire grâce aux criminels con- damnés par le juge de (ienève au dernier supjjlice, mais aussi de diminuer et même de quitter entièrement les autres peines, de quelque nature qu'elles fussent, au-dessous la mort, selon l'exigence des cas et qu'ils le trouveraient à propos.
Un autre article portail que dans les contraventions aux juge- mens et ordonnances touchant le s|iirituel, les châtelains n'auraient le droit que de foire les premières informations contre les préve- nus, sans leur pouvoir infliger aucune peine, ces sortes de cas de- vant d'abord être portés devant les baillis.
Par le douzième article, les parties demeuraient d'accord que les châtelains de Genève et autres officiers de cette ville dans lesdi- tes terres feraient serment, avant que d'entrer dans l'exercice de leurs charges, entre les mains des baillis, de maintenir l'honneur et l'avantage des seigneurs de Berne et de leur être soumis et obéissans, pendant qu'ils seraient dans l'emploi.
Par le dix-septième, on convenait que les protocoles et regis- tres des notaires décédés devraient être remis aux seigneurs de Berne, comme souverains de Saint- Victor et Chapitre.
Par le dix-huitième, il était dit que les Genevois qui auraient quelque procès ensemble pour des biens situés rière l'état de Berne ne pourraient point poursuivre leur droit à Genève, mais , dans les lieux où ces biens seraient situés, ce qui était contre divers articles des Franchises de cette ville et par conséquent contre l'alliance avec Berne, qui réserve les Franchises.
L'article suivant était un des plus honteux pour Genève : sur ce que les officiers de cette ville avaient saisi un larron du lieu de Troinex et (|u'ils l'avaient banni sans le su et la permission des Bernois, leurs alliés de Genève priaient les seigneurs de Berne de leur j)ardonner cet attentat, reconnaissant que ce procédé avait été très mauvais et très irz'égulier et s'engageant à ne jamais rien faire de semblable à l'avenir. Enfin, les trois députés étaient convenus par le huitième article, de remettre aux seigneurs de Berne la sou- veraineté du village de Neydens, quoiqu'il fût incontestablement
i539 msTRucTiONS données aux articulans. 4i
de la dépendance de Peney et qu'ainsi les Genevois en fussent les seuls souverains.
Pour bien comprendre toute l'énormité de la conduite de ces députés, je rapporterai en peu de mots le précis des instructions et des ordres qui leur furent donnés'. Ils avaient ordre de prier les seigneurs de Berne de laisser jouir la ^ ille de Genève de la souve- raineté dont elle était en possession et (pii lui appartenait incontes- tablement sur les villages de Malvaz, de Neydens et la Couldre de Gélignj, comme étant des dépendances de Peney, l'un des Mande- mens de l'Église. De demander la même chose à l'égard de la cure de Russin, qui avait toujours été de la collation et de la présenta- tion de l'évêque et de celle de Moëns, que l'on pouvait faire voir par de bons titres appartenir à Genève en toute souveraineté. De faire ensuite une relation exacte des vexations continuelles que faisaient les baillis voisins, au sujet de Saint- Victor et Chapitre et de solli- citer vivement les seigneurs de Berne de faire cesser ces vexations, comme encore de laisser les choses dans l'état qu'elles avaient été de tout temps, par rapport à ces terres, sur lesquelles la ville de Genève avait une juridiction entière, à la réserve des appellations et des devoirs d'hommes, selon le traité de i536. Qu'ainsi, les châ- telains de Genève ne fussent point troublés dans l'exercice de la justice contre les criminels. Que les notaires aussi et les conmiis- saires de la même ville pussent exercer leurs emplois dans lesdites terres sans être obligés d'en demander la permission aux baillis de Berne. Enfin, les députés avaient un ordre exprès de demander la restitution du prieuré de Draillans, dépendant de la seigneurie de Saint-Victor, dont les baillis de Thonon avaient injustement dé- pouillé la ville de Genève.
Telles étaient les instructions (pii furent données à ces dépu- tés, auxquelles on ajouta cette réserve expresse que les seigneurs de Genève accepteraient et ratifieraient tout ce dont ils auraient convenu, conformément auxdites instructions, en tant que les arti- cles qui seraient arrêtés ne contreviendraient point à ceux du
' Roget, ouvr. cité, t. I, p. 18;i, uote 2, donne le le.xle de ces instructions, datées du 18 mars 13.39, d'après I original des Arctiives, P. H., n» ItM . (i\„te des éditeurs.)
42 RETOUR DES ARTICULANS A GENEVE. ' 53(J
traité perpétuel, fait en i5.'3(j, enlre leurs Excellences de Berne et les seigneurs de Genève, à la combourgeoisie faite la même année et aux Franchises et libertés de la ville.
Il n'y a ([u'à comparer ces instructions avec les articles pour voir ({ue la plupart de ceux-ci sont diamétralement contraires aux instructions et à l'ordre général dont je viens de parler, de ne rien passer de contraire aux traités et aux Franchises ; que les députés n'avaient aucun ordre sur les autres, tels (pi'étaient les ordonnances sur la religion, les piotocoles des notaires décédés, la défense de plaider sinon dans les lieux où les bien contestés par les parties sont situés et sur la réparation au sujet du jugement rendu contre le larron de Troinex. Ils n'avaient non |>lus aucun ordre sur la plupart des autres articles (pi'ils passèrent et que je n'ai pas rap- portés pour abréger et parce qu'ils ne sont pas autant considérables que ceux donl j'ai parlé. Enfin, toute l'oblifjuité de leur procédé et toute l'étendue de leur désobéissance et de leur mépris pour leur magistrat paraissent bien clairement par le silence quils gardèrent à l'égard de plusieurs des articles sur lesquels ils avaient une charge expresse d'insister, tels qu'étaient la restitution du prieuré de Draillans et la déclaration de la souveraineté de la Gouldre de Céligny, dont ils ne firent aucune mention, procédé d'autant plus criminel que ces articles étaient d'une très grande importance.
Les trois députés qui étaient partis pour Berne le 19 mars, en furent de retour le 3 avril. Comme ils s'étaient moqués des ordres . qui leur avaient été donnés, ils craignirent que quelque accrédités qu'ils fussent, ils ne se perdissent entièrement dans l'esprit du peu- ple s'ils rendaient d'abord un compte exact et circonstancié de leur gestion. Ils crurent donc qu'il fallait cacher cette affaire dans les commencemens, se flattant de lui pouvoir donner dans la suite des couleurs qui en feraient dis|>araitre une partie de l'énormité, ou que peut-être le temps, ipii fait tout oublier, ferait passer l'éponge sur ce que leur conduite avait de criminel.
Quoi (|u'il en soit, lorsqu'ils informèrent le Conseil de ce (pi'ils avaient fait, ils ue dirent autre chose sinon qu'ils s'étaient acquittés de leur mieux de la commission qui leur avait été donnée, dont le détail était contenu dans un traité qu'ils avaient passé avec
l53tj LKS i;O.NSEILS HKiaSli.NT UE RATIFIER LE TRAITÉ. !\'.i
les seig-neurs de Berne, lequel ils n'avaieiil |)as a|n»()rté avec eux mais qu'ils devaient recevoir au premier jour ' .
Comme ces trois députés avaient beaucoup de parens et d(> gens dans leur dépendance dans le (lonseil, on les en crut sur leur parole et on ne les pressa point, tii d'informer de bouche le Conseil du détail du traité, ni de faire venir ce traité de Berne, de sorte (pi'il demeura inconnu à Genève jus(ju'à la (in du mois de juin. Enfin, les baillis du voisinage faisant plusieurs innovations des- fpielles, ([uand on se plai^^nail à eux, ils ré|)ondaieul cpi'ils agis- saient en vertu du droit (jui était ac(pjis à leurs sup(''ripurs par le nouveau traité, on eut de la curiosité et de l'impatience de le connaître. L'on témoig'na aux députés de la surprise de ce qu'il ne paraissait point, on les pressa de le faire venir incessamment de Berne et de le produire au Conseil. C'est ce (pic til rim d'eux (pii, ayant été député à ce canton, au mois de juin, au sujet des atfaires du mandement de Tliiez dont nous parlerons bientôt, en apporta enfin le traité, ihupiel la lecture ayant ét(' faite en Conseil ordinaire, le 27 juin, elle ne surprit pas peu ceux qui l'entendirent et le Conseil prit le parti de ne le point accepter'. Les députés se défen- dirent fort mal sur leur conduite : ils se contentèrent de dire (pie le traité, tel qu'on l'avait reçu, n'était point le même ipie celui qui avait été arrêté et qu'il avait été chani^é clans la plupart des articles.
On se paya de ces défaites, bien loin de faire aucune procé- dure contre ceux dont il l'-iait l'ouvrage; il ne paraît seulement pas, |)ar les registres, (pi'on les en censurai alors cl ils coulinuèrent de se rencontrer dans le Conseil, comme auparavant. L'on résolut seulement, le (j juillet, de désavouer le traité d'une manière solen- nelle et d'envoyer pour cet effet à Berne les mêmes députés qu' l'avaient conclu, qui s'y rendirent avec quelcjues autres, lesquels n'y allaient cjue |)our être témoins de ce qui se passerait à cet égard'. L'un de ces dé|)utés, lescjuels nous nommerons désormais Articulans ou Artichauts, comme ils furent appelés pour avoir passé taiil d'articles de leur clief et contre leurs instructions, ne
' R. C. vol. :«, fû 69 vo (3 avril). » Ibid., fo 11)7 v».
- Ibid., fo 180 r".
44 EMPIÉTEMENTS DES UAILLIS BERNOIS. I^Sq
voulut point aller chanter la palinodie à Berne et il entassez de cré- dit pour se faire dispenser, sous de légers prétextes, de ce voyag-e.
Cependant cette affaire commençant à faire grand bruit dans Genève, le Conseil ordinaire en informa celui des Deux Cents, le(juel approuva la dépulation des Artichauts à Berne pour le dés- aveu du traité, joignant à eux le syndic Du Molard, Pierre Vandel et Jean Landjert. Le Conseil fit aussi des protestations contre celui des trois Artichauts (jui avait refusé d'aller à Berne, de toutes les suites fâcheuses (jue pourrait avoir le traitée
Ces députés furent de retour de Berne au cuumicncemeiit du mois d'aoùtj où les deux Artichauts qui s'y rencontrèrent déclarè- rent (|u'ils n'avaient point entendu la j)lupart des articles de la manière qu'ils étaient couchés dans le traité. Comme il ne fut pas difficile aux Bernois de les convaicre du contraire, aussi furent- ils fermes à leur refuser leur demande, l'avoyer leur ayant pro- noncé que si leurs combourgeois de Genève persistaient à désa- vouer ce traité et refusaient de le signer et sceller, ils les feraient citer à la marche pour se voir condamnés à le faire.
Les Genevois ne s'alarmèrent point, des menaces des Bernois et, malgré le bruit (|ue ceux-ci firent, ils s'afïermirent tous les jours davantage dans la résolution de ne ratifier, pour (pioi ([ue ce fût an monde, ce traité. Les Bernois cependant redoul)laient leurs sollicitations et les baillis faisaient tous les jours de nouveaux attentats. Ils n'exécutaient aucune des sentences rendues par les ■ châtelains contre les criminels, mais aj)rès (|ue ceux-ci étaient remis aux ofHciers de Berne, ils les jugeaient de nouveau. Ils d(''fenilaient la chasse aux sujets de Saint-Victor et faisaient tous les jours mille avanies aux Genevois, mais ceux-ci furent toujours les mêmes. Ils prièrent seulement les seigneurs de Berne de ne voidoir pouil (Milrer en |iro<'ès ave(' eux, de se déporter de leui's (Icnuindcs (|iie la \ die ne se pouNail pas n'sondre à leur accorder, et de tinir à l'amiable les difli(ull(''s (|ui s'étaient élevées au sujet des terres de Saint- Vicloi' et Chapitre entre les deux Etats.
Nous verrons, dans l'année suivante, cpielles fïu-ent les suites
' l\. C, vol. 33, f" Sl.j v'o (:2i juillet). — Ci' fut Jean Lulliu, le principal auteur du traité, i|ui refusa île retournera Berne. (Nute des éditeurs.)
iSSq traité entre les bernois et FRANÇOIS I«^ ^5
de cette affaire. CependanI il s'en passait une autre qui fut des plus malheureuses et qui priva la république de Genève d'un des territoires les plus considérables de sa dépendance : je veux parler de la spoliation du mandement de Thiez. Nous avons vu ci-devant ([u'elle avait souvent été inquiétée dans la possession de ce terri- toire, soit par les officiers du roi de France, soit par ceux de la dame de Nemours. Cependant elle s'y était toujours maintenue et en avait retiré les revenus. Mais enfin, au mois de juin de cette année i539, le sieur d'Aui^erant', ambassadeur du roi aux Suisses, fit un traité au nom de sa Majesté avec le canton de Berne, par lequel la France abandonnait aux Bernois tous les biens ecclé- siastiques qui étaient enclavés dans les pays qu'ils avaient conquis sur le duc de Savoie et qui appartenaient au roi, parce qu'ils étaient annexés à d'autres, situés rière les conquêtes de sa Majesté; en échange, les Bernois laissaient à la France les biens ecclésiastiques qui étaient situés dans les pays de l'obéissance du roi, mais qui leur appartenaient parce qu'ils dépendaient d'autres, situés dans les bailliag-es de Gex, Ternier, Gaillard et Thonon\ Ce traité, dis- je, ayant été conclu, le roi, en entrant en possession des biens d'église qui lui étaient acquis par là, s'empara en même temps de toutes les terres de la dépendance de Genève qui étaient renfer- mées dans ses états. L'évêqiie Pierre de la Baume et les chanoines résidant à Annecy avaient fortement agi auprès de ce prince pour le porter à dépouiller les Genevois de ces biens-là, dans l'espérance d'en recouvrer, par ce moyen, eux-mêmes la possession.
Aussitôt (pie le traité fait entre la France et Berne fut conclu, le sieur d'Ang-erant écrivit là-dessu.s une lettre aux seigneurs de Genève ' par laquelle il leur en donnait avis et leur marquait en même temps que le roi serait disposé à faire avec Genève un traité semblable à celui qu'il avait fait avec Berne, qu'ainsi il abandon- nerait aux Genevois les bénéfices qui pourraient lui appartenir et qui se trouveraient enclavés dans leurs terres, en même temps que
• Louis Danserant, sieur de Boisri- de ce traité, le(iuei est daté du il juin 1S39. Sault. {Note dex éditeurs.) Il a été transcrit par Gautier dans ses Piè-
* Les .Arcliives de Genève (P. H., ces jiistiticalives, (iVoJe des éditeurs.) n» 1217) [lossédent ileux copies léualisees ^ Archives. P. H,, ii° 121.^.
46 ORDRE DU ROI DE s'eMPARER DE THIEZ. l539
sa Majesté entrerait en possession de ceux des Genevois qui se rencontreraient dans les siennes. Cette nouvelle ne causa pas peu de surprise à Genève. Monalhon fut envoyé à Berne pour en infor- mer le canton allié \ j)our lui faire voir l'injustice de la prétention de la France, puisque sa Majesté n'avait aucune terre ni biens ecclésiastiques enclavés dans le terriloire de Genève, qu'elle pût donner à cette ville en éclian§-e de Tliiez et de Vétraz, dont ce prince voulait s'emparer, et pour prier les Bernois d'accorder à leurs alliés, dans une occasion si iniporlante, tous les bons offices qui pouvaient dé|)endre d'eux.
Les Bernois, tjui dans ce temps-là n'étaient pas fort contens des Genevois, parce (jue ceux-ci refusaient de sceller le traité du mois de mars, ne prii-ent pas leur cause fort à cœui'. Ils se conten- tèrent d'offrii' aux Genevois d'être arbitres entre le roi et eux sur cette atfaire, si sa Majesté voulait bien les accepter pour tels, mais la France n'ai tendit pas qu'on lui en fît l'ouverture. Peu de jours après que le sieur d'Angerant eul écrit la lettre dont nous avons parlé, le Conseil en reçut une du loi lui-même, par lafjuelle ce prince marquait ([u'il avait accordé aux chanoines d'Annecy les biens d'ég-lise qui étaient rière ses étals et qu'ainsi la ville de Genève devait se disposer à les leur abandonner de bonne grâce. L'exprès ' qui apporta cette lettre pressa en même temps extrême- ment qu'on lui donnât une réponse précise \ On ne la voulut pas faire sur-le-champ et l'on pria le roi, par la lettre (|u'on lui écrivit', de vouloir bien donner encore quelque temps à la Ville pour se déterminer sur une affaire aussi importante, et cependant on se maintint dans la possession, ce qui porta ce prince à donner des ordres précis à ses officiers de s'emparer de ces terres. L'ordre qui en fut donné est daté du l\ juillet i53y '. Il contenait en substance
' R. (1., vol. :î:î, fos IfiS V". 186 ru à Paris, se trouve au\ Archives, P. ft..
(16 et 27 juin). Cf. Eiâç). Abschie.de. I. IV. ii» 1216 : elle a été puliliée dans les Ar-
1 c, p. 1108. fhiees de Genève, \).'i'î9. [Note des éditeurs.)
' (Tétait le héraut Guyenne. {Note des * R. C., vol. 33, f» 188 ro (28 juin).
éditeurs.) ^ ha, copie de ces lettres royaux, si-
* R. G., vol. 33. fos 183 v°, 184 r'i. gnées Pellisson. a été in.sérée au R. C,
18.T v» (2'i et 23 juin). — L'oriijinal de vol. 33, anne.\e du f. 196. Cf. Archives de
la lettre de Fraiirois I'''', datée du 6 juin, Genève, p. 3IS. (Noie des éditeurs.)
l53q INJUSTICE DE CE PROCÉDÉ. 4?
que sa Majesté ayant été informée que les chanoines et le chapi- tre de Saint-Pierre et divers autres ecclésiastif|ues avaient été contraints de sortir do Genève pour n'avoir pas voulu abandonner la sainte foi catholique et qu'ils s'étaient retirés dans le Genevois et le Faucignj, teri-es de son obéissance, qu'ayanl aussi appris (pie depuis le traité fait avec les Bernois, jiar letjuel les terres enclavées dans les états de sa Majesté lui étaient cédées, les Genevois ne laissaient pas d'entrer en armes sur h^sdits pays du roi et retiraient les revenus des biens ecclésiasti([ues dont ils étaient en possession, situés dans ses terres, sans avoir aucun ég-ard, ni au traité que sa Majesté avait fait avec les Bernois, ni aux lettres qu'Elle avait écri- tes à la ville de Genève, et même qu'ils tâchaient de détourner de son obéissance les peuples de ces pays dépendant de l'ég-lise et en- clavés dans ses états et de les porter à abandonner la foi catholique, ce qui déplaisait infiniment à sa Majesté, Elle avait résolu, pour en empêcher les suites, d'y remédier d'une façon efficace. Que pour cet effet, elle ordonnait au sieur de Menthon, grand bailli de Gene- vois ' , sous peine d'être déclaré rebelle et réfractaire à ses ordres, de se saisir, au nom de sa Majesté, de tous les biens ecclésiastiques situés dans le Faucigny et dans le Genevois et possédés par la ville de Genève, pour être restitués ensuite à qui il appartiendrait, dé- fendant à ladite ville de jouir davantage de ces biens-là et, en cas de résistance de la part des Genevois, de les contraindre à aban- donner ces terres, soit en emprisonnant ceux qui voudraient s'y maintenir, soit par toutes autres voies efficaces, de sorte qu'elles passassent absolument sous la domination de sa Majesté.
Quand un prince se veut mettre, contre toute sorte de droit, en possession d'un pays qui ne lui appartient pas et qu'il veut pourtant donner quelque couleur à son entreprise, il n'est pas pos- sible qu'il n'en apporte des raisons dont le peu de poids est sensi- ble à tout le monde : c'est aussi ce qui paraît dans les lettres dont nous venons de rapporter le précis.
Les Genevois n'étaient entxés pour rien dans le traité fait
' Pierre de Menthon, qnalifié dans la lettre du roi, de seigneur de Marest. membre du r.ouspil (le Madame de Xemours el irraïul liailli de Genevois. {Nntc des rdileurs.)
48 LES OFFICIERS DU ROI s'eMPARENT DE THIEZ. I^Sg
entre le roi de France et le canton de Berne, et d'ailleurs, les raisons pour lesquelles ce prince se mettait en possession des biens ecclé- siastiques auparavant appartenant aux Bernois et enclavés dans ses états, ne pouvaient avoir lieu par rapport à ceux qui étaient de la dépendance de Genève, puisque cette ville était dans l'impos- sibilité de se dédommager par aucun équivalent, comme nous l'avons déjà dit. Enfin, le prétexte pris du peu d'égards que les Genevois avaient eu pour les lettres de sa Majesté — on veut par- ler en cet endroit sans doute des propositions du sieur d'Ang-erant — est le plus frivole et le plus injuste, comme s'il n'était pas très naturel à un Etat de se maintenir dans sa possession et s'il n'était pas en droit de ne pas accepter des propositions qui lui sont désa- vantag'euses ' .
Les ordres que le roi avait donnés ne tardèrent pas à être exécutés. Le 9 juillet, les officiers de France se rendirent dans le mandement de Thiez, où ils firent une publication de la part de sa Majesté, que personne n'eût à obéir, dans la suite, aux officiers de Genève, ni à payer aucunes censés ni revenus sinon au sieur de Menthon, grand bailli de Genevois, ou à ceux qui auraient ordre de lui.
Sur l'avis qu'on eut à Genève de cette affaire, on envoya incessamment à Thiez le châtelain du lieu, accompagné de quel- ques cavaliers, pour prendre information du fait, avec ordre de se maintenir ensuite dans la possession et, si l'on voulait le troubler et l'oblig-er à se retirer, de représenter aux officiers du roi que le mandement de Thiez n'avait jamais appartenu ni aux comtes de Genevois, ni aux ducs de Savoie, desquels sa Majesté tirait son droit, mais à l'évêque, et que l'on ne dépossédait jamais personne sans connaissance de cause, mais que, si toutes les remontrances honnêtes qu'il pourrait faire n'aboutissaient à rien et qu'il se vît obligé de céder à la force, il devait protester de nullité contre tout
' Le roi aurait proliahlement agi d'une manière moins brutale si les Genevois ne lui avaient fourni un prétexte d'intervention, en envoyant à Thiez des ministres pour convertir les habitants, alors qne ceux-ci n'avaient fait hommage à la Ville que sur la promesse de pouvoir continuer k pratiquer librement la religion catholique. A ce sujet, voy. plus haut. I. Il, p. .Slî ). (Nulc dex éditeiiix.)
l53f) DÉMARCHES DES GENEVOIS AU SUJET DE THIEZ. 49
ce qui serait fait'. Il n'y eut, pour le rhàtelain, d'autre parti à prendre que ce dernier. II fut obligé de s'en revenir comme il v était allé, après avoir pourtant apporté avec lui les reconnaissan- ces et les droits du mandement de Tliiez \ Peu de jours après, le sieur de Mentlion, pour achever ce qu'il avait commencé, fit ôter les armes de Genève dans les divers endroits de ce territoire où elles étaient et élever celles du roi en leur place. Il en fit faire autant à Vétraz, terre enclavée dans le Faucigny et de la dépen- dance du Chapitre.
Ces nouvelles firent prendre le parti au Conseil d'informer les seig-neurs de Berne de ce qui se passait et de les prier de faire une députation au roi en faveur de la seig-neurie de Genève, pour lui représenter ses droits. C'est ce qu'eurent ordre de faire les députés qui y avaient été envoyés pour le désaveu du traité du mois de mars. Les Bernois promirent d'interposer leurs offices pour leurs com- bourgeois de Genève auprès de sa Majesté, en lui écrivant une lettre en leur faveur, mais ils ne trouvèrent pas à propos de lui envoyer une députation'. Les Genevois écrivirent en même temps au prince d'une manière fort respectueuse', lui représentant par leur lettre qu'encore qu'il les eût laissés jusqu'alors dans la paisi- ble possession du mandement de Thiez, qui n'était point annexé aux terres du Chapitre mais dépendait uniquement de la princi- pauté de Genève — comme les rois de France et, entre autres, Char- les VII l'avaient reconnu en l'année i455, ce qui paraissait par les lettres de ce prince, jointes à celles qu'on écrivait — cependant les officiers de sa Majesté avaient dépossédé par la violence ceux de Genève et avaient fait élever les armes de France dans les endroits où étaient auparavant celles de la République ; que l'on espérait de la bonté et de la justice de sa Majesté, par l'ordre de laquelle on ne pouvait pas se persuader que cette spoliation eût été faite, qu'Elle ferait rétablir les choses, à l'ég-ard de la terre de Thiez, dans leur
' R. C, vol. 33, fû 197 (9 juillet) et * Ibid., f» 239 (minute originale en
annexe en date du 10. date du 12 août). Cf. Roget, ouvr. cité,
» Ibid., fo 199 ro. t. I, p. 200. (Note des éditeurs.) ' Ibid., fn 223.
50 LES DROITS DE LA VILLE A FRIBOURG. ' •'^"^g
élaf prrrédeiil et qn'Elle se contciilerait de la saisie (|iii avait été faite des biens ecclésiastiques de la dépendance des chanoines.
Cette lettre et la recommandation des Bernois ne produisirent aucun effet. Le roi répondit que le mandement de Thiez apparte- nait à Pierre de la Baume, comme évêque de Genève, et qu'il le lui avait accordé pour en tirer les revenus ; en même temps, ce prélat ayant pris possession de ce château, fit travailler à le réparer.
L'on fit de secondes instances auprès de sa Majesté, mais elles n'eurent pas un plus heureux succès. On ne réussit pas mieux auprès des Bernois, lesquels, ayant été priés de faire encore quel- ques démarches auprès du roi de France, d'autant plus que le bruit courait que ses officiers voulaient s'emparer de Jussy comme ils avaient fait de Thiez, répondirent qu'Us ne trouvaient pas le temps favorable, se contentant d'assurer la seigneurie que si les Français voulaient s'emparer du territoire de Jussy, qui était enclavé dans leur duché de Chablais, ils s'y opposeraient de toutes leurs forces ', ce qui fit revenir les Genevois de l'appréhension où ils avaient été de perdre ce mandement. L'ambassadeur du roi en Suisse les ras- sura aussi là-dessus, leur ayant fait déclarer par les seigneurs de Berne que l'intention du roi son maître n'était point qu'on les trou- blât en aucune manière en leur possession et jouissance des terres dépendant de Jussy'.
La seigneurie ne fut pas plus heureuse dans une autre affaire qui se passa dans le même temps. Les droits de Genève les plus considérables et desquels, dans la situation où la Ville était, elle avait besoin tous les jours, étaient à Fribourg- dej)uis la journée de Payerne. L'on avait sollicité, de temps en temps, les seigneurs de ce canton de les restituer, mais ils avaient renvoyé de le. faire sous divers prétextes. Cette année, les députés qui avaient été envoyés à Berne pour désavouer le traité eurent ordre de passer, à leur retour, à Fribourg et de demander la restitution de ces droits. Ils furent reçus dans celte ville avec beaucoup d'accueil, mais on leur
' Les Bernois envoyèrent cependant tre Jiissy; cf. R. C, vol. S'i. f" 2.i7 r». un héraut à François I«i" pour l'informer (Note des éditeurs.) qu'ils s'opposeraient à toute agression con- ' R. C, vol. 3:!, f» 271 v» (i> sept.).
l53g LES ARTICLES DU 1 1\ NOVEMBRE. 5l
refusa leur demande, sous prétexte que l'évéque Pierre de la Baume les avait fait saisir. Les envoyés répliquèrent que les droits qu'ils demandaient appartenaient à la ville de Genève et que Pierre de la Baume, dont l'office était mort par le changement qui était arrivé, n'avait plus rien à y voir et n'avait aucun droit de les faire saisir. Ces raisons ne frappèrent pas les Fribourgeois : ils répondirent aux députés qu'ils ne pouvaient rien faire sans avoir fait savoir leur demande à Pierre de la Baume, auquel ils écriraient sur cette affaire ' .
La situation oii était la ville de Genève, le peu d'attachement qu'avaient pour son honneur et pour ses intérêts plusieurs de ses citoyens, ce qui avait surtout paru dans le traité fait à Berne, au mois de mars, et la protection que divers particuliers avaient recherchée et recherchaient tous les jours chez des puissances étrangères contre la seigneurie, firent penser aux Conseils à faire des lois pour réprimer de si grands désordres : c'est ce qui porta le Conseil des Deux Cents à approuver ces trois articles, qui lui furent proposés le 1 4 novembre ' :
1° Que tous citoyens, bourgeois ou habitans de Genève qui seraient accusés d'avoir travaillé ouvertement ou secrètement, en quelque manière que ce fût, à faire passer en d'autres mains la principauté ou seigneurie de Genève pourraient être saisis par qui que ce fût, de son autorité particulière, sans en avoir aucun ordre du magistrat et, lorsqu'ils seraient convaincus d'être coupables de ce crime, qu'ils seraient condamnés à avoir la tête tranchée à la place du Molard, leur corps mis en quatre quartiers et leurs biens confisqués à la seigneurie, sans qu'il pût y avoir jamais lieu à la grâce.
2° Qu'aucun citoyen, bourgeois ou habitant ne dût jamais rechercher la protection d'aucun état étranger pour intenter aucun procès, ni à la communauté, ni aux particuliers, sous peine de perdition de corps et de biens.
3" Qu'il ne fût permis à aucun citoyen de la ville de citer un autre citoyen, bourgeois ou habitant devant un tribunal étran-
' R. C, vol 33, fo 2â6 {fl août). ^ Jbid., i» 342.
52 MESURES CONTRE LE PAPISME. ' 53g
ger, mais fjue tous fiissenl obligés de porter leurs plaïules et de former leurs demandes dans la ville, sous peine d'être cassés de leur bourgeoisie, du bannissement et de la confiscation des biens qu'ils auraient dans Genève.
Ces articles furent portés au Conseil Général le dimanche sui- vant, jour de l'élection du lieutenant et des auditeurs, et ils y furent approuvés. Ils furent même tellement du goût du peuple, qu'il y en eut plusieurs qui dirent tout haut que s'ils avaient été faits il j a long-temps, il y aurait eu plusieurs citoyens qui auraient eu la tête ôtée de dessus les épaules ' .
Il y avait encore plusieurs personnes, soit dans la ville, soit dans la campagne, dont les sentimens étaient équivoques sur la religion ou |)lutôt ([ui professaient encore en secret le papisme, il y avait surtout un grand nombre d'anciens prêtres qui fréquen- taient dans diverses maisons et dont la conduite était fort suspecte. On résolut de les faire expliquer, les uns et les autres, d'une ma- nière nette et précise, sur leurs sentimens, pour congédier ensuite ceux qui se déclareraient pa])istes, la tranquillité de l'Etat et sa sûreté ne permettant pas d'y souffrir d'autre religion que celle qui avait été établie par la réformation évangélique. Tous ceux donc qui se trouvèrent dans le cas furent appelés en Conseil, les uns après les autres, dans le mois de décembre'. Sur la demande (pi'on leur fit s'ils approuvaient la messe ou s'ils la condamnaient, la plu- part répondirent qu'ils la trouvaient mauvaise. Il y a lieu de croire qu'entre ceux-ci, plusieurs dirent ce fju'ils j)ensaient en effet, mais il est aussi vraisemblable que d'autres qui n'étaient pas encore bien revenus des préjug-és de leur naissance, déguisaient leurs sentimens pour s'accommoder au temps. Mais tous ne- témoignè- rent pas, dans leurs réponses, qu'ils désapprouvassent la messe. Ouelques-uns l'épondirent qu'ils ne la trouvaient ni bonne ni mau- vaise, d'autres, qu'ils n'avaient pas assez de savoir pour rien décider là-dessus, surtout les savans étant autant partagés (ju'ils l'étaient sur cette question. D'autres, que si le magistrat trouvait la messe bonne, ils la jug-eaient bonne aussi, s'il la trouvait mauvaise, ils la
• R. (',.. vol. .3.3, fo 344 v° (16 nov.). ' Ihid.. f° 381 v» (10 déc).
l53() DÉCLARATION DE JEAN BALARD. 53
condamnaient de même. D'autres enfin, du nombre de ceux qui avaient été ecclésiastiques, dirent qu'ils avaient fait voir, en se mariant comme ils avaient fait, qu'ils étaient persuadés que la messe était mauvaise ' .
Mais de tous ceux ({ui furent appelés pour rendre raison de leur foi, il n'v en eut auciui qui marquât plus de franchise que le conseiller Jean Balard. Nous avons vu ailleurs les résistances (|u'il avait apportées à la réformation'. Quoique dès lors il se fût contenu, il ne laissait pourtant pas de marquer par sa conduite que la religion réformée n'était pas de son goût. Réduit à la néces- sité de s'expliquer là-dessus au Conseil, d'une manière positive, voici la réponse (ju'il donna par écrit et qui mérite d'avoir place dans cette Histoire :
<( Maa;nific(}ues seigneurs, si moy Jehan Balard savoye certai- nement que la messe fusse bonne ou mauvayse, je le diroye incon- tinent, et pour ce que je ne le say pas certaynement, je ne dois pas juger temerayrement ny aussi ne le me debvez pas conseiller. Pourquoy je m'arrette du tout a croyre tous les articles de nostre foy ainsi que toute la cité croyt, et veulx que mon corps soit unis avec le corps de la cité, ainsi que ung- loyal citoyen doit estre. »
(c Si la messe est bonne ou mauvayse, je respons que je croys au sainct esprit, la saincte église universelle et ainsi que iceulx le croient et je la croys. r Signé :) J. Balard ^ »
Cette réponse ne satisfit point le Conseil, qui lui fit dire par le sautier que puisqu'il ne voulait pas désapprouver la messe d'une manière |)ositive, il n'avait qu'à sortir de la ville dans dix jours. Balard trouvant cet ari'êt bien rude, pria le Conseil de l'adoucir. Il dit qu'il avait cru s'être expliqué suffisamment, mais qu'il était prêt à tenir un langage qui plairait davantage; que, puisque le Petit et le Grand Conseil voulaient qu'il dît que la messe était mauvaise, il le disait, mais qu'il demandait, en même temps, pardon à Dieu de ce qu'il jugeait témérairement des choses qu'il ne connaissait pas '.
' R. C. vol. :î:!, f" 389 et suiv. » R. C, vol. 33, fo 401.
■' T. II, [). o08. ' Ibid., (0 402.
54 INQUIÉTUDES TOUCHAiNT LA SITUATION EXTERIEURE. l53g
Cette, seconde réponse n'était pas plus satisfaisante que la première. Mais comme rien n'est plus éloigné de l'esprit du chris- tianisme que la contrainte et qu'il paraissait dans cet homme-là beaucoup de bonne foi et de franchise et même une grande crainte d'offenser la divinité par un jugement téméraire, ce qui marquait un fond de piété et un cœur droit et qui rendait celui en qui se trouvaient ces belles qualités, digne de quelques égards, on ne le voulut pas presser davantage et l'on révoqua, non seulement le bannissement qui lui avait été prononcé, mais le Conseil lui dit (pi'il pouvait reprendre sa place et ses fonctions de conseiller, dont il avait été comme suspendu depuis quelques jours'.
Pendant toute cette année i539,on eut dans Genève, de temps en temps, diverses inquiétudes et appréhensions de voir rentrer le duc de Savoie dans ses états et qu'il ne fût par là à portée de faire quelque entreprise funeste à la République. La trêve pour dix ans qui s'était conclue à Nice, l'année précédente, entre l'empereur et le roi de France, par l'entremise du pape, donnait lieu à cela et l'on craignait même que le duc, qui était aussi entré dans ce traité, ne fût soutenu par ces princes et qu'il n'eût obtenu d'eux qu'ils l'aideraient à se rendre maître de Genève. Ces craintes étaient sans fondement : l'empereur et la France n'étaient point dans le des- sein de favoriser le duc, à qui il ne restait alors de tous ses états que le seul comté de Nice, ses provinces de deçà les monts étant toujours occupées par la France et par le canton de Berne, et les. places de Piémont l'étant, partie par les troupes impériales et par- lie par celles du roi.
Cependant, il courait de temps en temps des bruits que le duc serait bientôt remis en possession de ses états de Savoie, qu'on voyait filer quelquefois des troupes impériales dans la Franche- Comté et qu'il venait des troupes françaises en Savoie et dans d'autres provinces du voisinage, ce qui alarmait même les Bernois, qui avertissaient avec soin leurs alliés de Genève de ce qu'ils appre- naient, afin qu'ils se tinssent sur leurs gardes. Le Conseil fut donc occupé pendant toute cette année à faire travailler aux fortifica-
' R. C, vol. 33, fo 403 vo.
l54o LES BERNOIS MAINTIENNENT LE TRAITE DES ARTICULANS. 55
lions; ou réjjara ce (jui avait besoin de réparation dans les murail- les et l'on en fit de nouvelles dans les endroits où il était nécessaire ; on éleva un parapet de terre dans l'endroit où est la muraille qui va depuis le Rhône au boulevard de l'Oie et l'on faisait faire le guet la nuit, soit dedans, soit dehors la ville. Enfin l'on augmenta l'artillerie de ciiuj gros canons qui furent fondus au mois de décembre ' .
Tel fut l'état de Genève pendant l'année iSSg. La suivante vit les malheureuses suites de la prévarication des trois Artichauts, les démêlés (jue la Ville eut avec le canton de Berne à cette occasion, la condamnation de ceux qui les avaient causés, une sédition terri- ble excitée par leurs adhérens, laquelle ayant fini à leur désavan- tage et celui qui en était le chef ayant été puni du dernier supplice, leur parti se vit entièrement dissipé dans Genève. Les troubles que les trois Articulans f[ui, par leur fuite, échappèrent au dernier supplice auquel ils avaient été condamnés et ceux qui, avec eux, se déclarèrent ennemis de leur patrie, les troubles, dis-je, qu'ils excitèrent dans le voisinage par les injures et les avanies qu'ils faisaient à tous leurs conqjatriotes qu'ils rencontraient à la cam- pagne, sans épargner même les députés de la République, dont le caractère est sacré, la protection que ces gens-là trouvèrent chez les voisins, en un mot, toutes les circonstances de cette grande affaire occupèrent presque seules l'histoire de cette année et, racon- tées dans le détail qu'elles méritent, elles ne sauraient manquer de la rendre curieuse et intéressante.
Au mois de janvier, les Bernois écrivirent à Genève qu'ayant de leur côté un acte authentique et en bonne forme, sig-né par des députés de l'Etat, ils n'en reviendraient jamais, à moins qu'ils n'y fussent condamnés par les juges qui, selon le traité de l'alliance, devaient connaître des difficultés qui pouvaient survenir entre les deux villes, qu'ils intimaient donc à leurs alliés de Genève la mar- che, laquelle ils assignaient à Lausanne, au 25 du même mois'. Le
' R. C. vol. 33. f" 373 i-». Li' registre la lettre, datée du 31 déc. 1339, a été pu-
mentioune oiiK] pièces sur roues et une sur liiiée par Turrettini et Grivel, ouvr. cite,
chevalet. {Note des éditeurs.) p. 248. (Note des éditeurs.)
^ Arcliivesde Genève, P. H., n» 1243;
56 DÉCISIONS DES CONSEILS A I.'ÉGARD DU TRAITE. 1 5^0
Petit Conseil ayant informé le Deux Cents de cette affaire, on y résolut de plus fort de ne jamais accepter le traité du mois de mars iSSt), quoi(|u'il en pût arriver, et de continuer de prier les sei- gneurs de Berne de ne pas mettre la république dans la nécessité d'entrer en procès avec eux, mais de vouloir bien que le différend fût vidé à l'amiable ' .
La lettre Cju'on leur écrivit là-dessus ne produisit aucun effet. Ils intimèrent une seconde fois la marche", ce qui porta le Conseil ordinaire à faire assembler celui des Deux Cents pour opiner sur ce qu'il y avait à faire. Ce Conseil, après avoir fait lire les traités faits avec Berne, l'année i536, et le dernier traité, s'affermit plus que jamais dans ses résolutions précédentes' et, pour s'autoriser encore davantage, toute cette affaire fut portée au Conseil Général le dimanche 25 janvier '.
Le peuple fut informé exactement de tout ce qui s'était passé. Le traité fait à Berne par les Artichauts y fut lu et il fut rejeté comme contraire aux libertés de la Ville et aux traités qu'on avait avec leurs Excellences de Berne.
On y résolut pourtant d'envoyer à Lausanne des députés, non point pour accepter et tenir la marche, mais avec ordre de déclarer aux députés de Berne qui s'y rencontreraient, que la ville de Ge- nève n'avait pas, depuis vingt-cinq ans, autant combattu qu'elle avait fait contre les disgrâces et les extrémités les plus fâcheuses, dans la seule vue de maintenir ses libertés, pour se résoudre à accepter un traité de cette nature et qu'elle était tellement affermie dans sa résolution qu'elle souffrirait plutôt de se voir embrasée — ce furent les termes dont ils eurent ordre de se servir et qu'on voit dans leurs instructions ' — que de prendre le parti de le recevoir jamais. Mais que, comme les seigneurs de Berne avaient juste sujet de se plaindre d'avoii' été abusés par ceux qui, contre leurs or- dres, avaient passé le traité, ils pouvaient les poursuivre et intenter contre eux telle action qu'ils jugeraient à propos, les priant instam-
' R. C, vol. 34, fos S, 7 et 8 (6 et ' R. C. vol. 34, fo 37 r" (19 janv.).
7 janv.). ' Ibid., fo 48 bis et suiv.
* Archives, loc. cit. Cf. Turreltini et ' Ibid., (" 57. Grivel, p. 250. [Note des éditeurs.)
l54o ARRESTATION DES TROIS ARTICUL^UNS. 5']
ment de n'entrer point en procès avec la seigneurie, puisque n'ayant rien plus à cœur que de se maintenir dans la bienveillance de leurs Excellences, elle serait très tachée d'avoir aucun démêlé avec elles.
Antoine Gerbel, syndic, et Girardin de la Rive, ancien syndic, partirent incessamment avec ces ordres pour Lausanne. Pour ren- dre leurs représentations plus efficaces, on résolut, le 27 janvier, dans tous les Conseils, sur les avis qu'ils donnèrent par un exprès, de la disposition où ils avaient trouvé les esprits, on résolut, dis- je, de s'assurer des personnes des trois Artichauts et l'on manda aux députés de dire aux envoyés de Berne qu'on avait mis en prison ceux qui avaient passé les articles du traité, pour répondre de leur conduite, et que si leurs seig-neurs et supérieurs avaient à former quelque plainte contre eux, on leur ferait bonne justice'.
L'emprisonnement des trois Articulans ne rendit point les envoyés de Berne plus faciles. Ils s'affermirent, suivant les ordres qu'ils en avaient, à vouloir que la marche eût lieu. Les envoyés de Genève n'ayant point voulu la tenir, ceux de Berne condamnèrent la ville de Genève par contumace à sceller le traité de i53g et aux dépens.
Gerbel et de la Rive étant revenus de Lausanne sans avoir rien pu obtenir, le Grand Conseil résolut, le 3i janvier, d'envoyer à Berne le conseiller Lambert pour faire les mêmes sollicitations', mais il en revint, (juelques jours après, sans en rapporter d'autre réponse sinon que les seigneurs de Berne enverraient au premier jour des commissaires de leur part à Genève, pour conférer sur cette affaire ' .
Cependant les Articulans, craignant les suites de leur déten- tion, s'étaient pourvus au Conseil ordinaire et à celui des Deux Cents pour obtenir leur élargissement sous soumission, c'est-à- dire sous promesse de comparaître toutes les fois qu'ils seraient demandés et, pour assurance de leur promesse, ils offraient même de donner caution'. Mais comme ils avaient été arrêtés par ordre
' R. C, vol. 34, fo o4-o6. ' Ibid.. t'o 91 r» (i:{ tévr.).
- Ibid.. fo 68. * Ibid., i" 66 vo (.H jaiiv.)
58 CONSEIL GÉNÉRAL DU I ''' FEVRIER. 1 5^0
du Conseil Général, leur demande fut renvoyée au même Conseil, qui fui assemblé pour cet, efîel, le dimanche i"'' février, et dans l('(juel ils eurent, assez de crédit pour obtenir ce qu'ils souhaitaient. Leur faction même (jui, dans ce temps-là, était encore très puis- sante, vint à bout, dans la même assend^lée, de faire créer Jean Philippe, l'un des principaux et des plus accrédités du parti, capi- taine général de la bourgeoisie et, dans l'espérance de passer l'éponge sur tout ce qui avait été fait et de mettre par là à couvert les j^rliculans de l'orage dont ils étaient menacés, ils y firent encore conclure une paix plâtrée', car, (juoiqu'elle eût été publiée aussitôt au son du landjour par l,oute la ville et que les ministres crussent la cimenter pai- un jour d'actions de grâces qu'ils proposèrent au Conseil de faire célébrer et dans lequel le peuple fut invité, par une publication extraoïdinaire, de se rencontrer, les particuliers qui étaient dans de différens partis ne laissaient pas d'avoir entre eux tous les jours des querelles fort vives et fort animées, jusque-là qu'André Philippe, fds du capitaine g-énéral, tua un particulier avec lequel il avait eu un démêlé sur les matières qui, dans ce temps-là, partageaient les citoyens. Nous verrons dans la suite comment ce crime demeura dans l'impunité'.
Ainsi, les Articulans furent non seulement élargis des arrêts (jui leur avaient été donnés, mais ils continuèrent de se rencontrer au (Jonseil ordinaire et d'avoir part à toutes ses délibérations. Nous allons voir qu'ils ne jouirent pas longtemps de cet avantage et que l'orage (|ui avait paru devoir fondre incessamment sur leurs têtes ne fut suspendu pendant quelque temps que pour tomber ensuite sur eux avec plus d'impétuosité.
Les envoyés de Berne qui avaient fait espérer, au commence- ment de février, qu'ils arriveraient incessamment à Genève, ne purent s'y rencontrer qu'après Pâques, et c'est ce qui suspendit la suite de cette affaire. Etant arrivés, ils eurent audience du Conseil des Deux (lents, le i6 avriP, où ils représentèrent que leurs supé- rieurs avaient appris, avec un très grand regret, ce qui avait été dit à la journée de Lausanne, qu'on était dans la disposition à
' i{. C, vol. .(3, fo 71. ' Ibid., fo 183.
l54o DÉPUTATION BERNOISE A GENEVE. 69
Genève, de laisser ineUre le feu à la ville plutôt que de consentir jamais à la signature du traité de i53y, que ces paroles manjuaient une passion d'autant plus condamnable (jue dans la négociation et dans la conclusion du traité, il ne s'était rien passé que dans l'ordre, puisque ceux (jui avaient agi au nom de la ville de Genève étaient des g-ens d'honneur, choisis d'entre les principaux du Conseil ordi- naire, (jui avaient un caractèi-e légitime pour traiter au nom de la communauté comme il en constait par leurs lettres de créance. Qu'ainsi, l'on ne pouvait refuser de ratifier ce qu'ils avaient fait sans donner une atteinte mortelle à leur réputation et sans flétrir leur probité, surtout n'y ayant aucun article dans le traité qui fût contre l'alliance et contre les libertés de la Ville, lesquelles leurs supérieurs, bien loin de vouloir diminuer ou enfreindre, avaient à cœur au contraire de maintenir et de les étendre même, s'il était possible, comme ils l'avaient fait voir d'une manière bien évidente quand ils avaient envoyé au secours de Genève et pour tirer cette ville de la servitude où elle était prête de tomber, une puissante armée au commencement de l'année i536.
Que si un traité comme celui qui avait été fait ne devait pas avoir son effet, les deux états ne pourraient jamais convenir de rien entre eux, puisqu'il n'y avait pas moyen de le faire autrement que par des envoyés munis de lettres de créance. Ils ajoutèrent ensuite qu'encore que le traité eût été passé en bonne forme, pour faire voir cependant qu'ils n'avaient pas dessein de surprendre leurs combourgeois, ils leur avaient offert de remettre toute cette affaire à la connaissance d'une marche et que les députés de Genève ne l'avaient point voulu accepter, ce qui était directement contre le traité de l'alliance, qui portait que les différends qui pourraient survenir entre les villes alliées devaient être décidés par la voie du droit, devant une marche établie pour cela.
Que leurs supérieurs, (jui avaient l'honneur de la seigneurie à cœur, les avaient chargés de dire au Conseil qu'on ferait bien mieux de donner les mains au traité, sans reculer plus longtemps, que de s'exposer à entendre dire tout ce qu'ils seraient obligés de dire au désavantage de Genève, au cas que l'on vînt à plaider, ce qui serait infaillible, puisque leurs Excellences de Berne étaient
6o RÉPONSE UKK CONSEILS. 1.540
dans la ferme résolution de mettre leur bon droit en évidence devant une autre marche qu'ils assigneraient. Enfin, qu'ils avaient appris avec douleur combien on s'aigrissait contre ceux qui avaient signé le traité au nom de la Ville et que quelques-uns parlaient de leur taire couper la tète et d'envoyer ensuite leurs têtes salées dans une halle à Berne; que, sans parler de ce qu'il y avait d'injurieux à leurs souverains dans cette dernière circonstance — qu'ils avaient peine à croire et dont ils sauraient bien tirer raison si elle se trou- vait véritable — quand il n'y aurait autre chose ({ue de regarder les Articulans comme criminels pour avoir traité avec eux, c'était les accuser en quelque manière et les rendre comme complices de la conduite de ces députés.
Tel fut le discours que firent en Deux Cents les envoyés de Berne. Il était d'autant plus dur aux véritables amateurs de la liberté et du bien de l'Etat de leur voir faire l'apolog-ie des Articu- lans et de commencer à prendre hautement leur parti, (ju'ils étaient tous trois présens dans le Conseil et assis dans leurs sièges et que, se sentant soutenus par d'aussi puissans avocats, ils prirent la parole et dirent qu'ils avaient suivi les ordres (|ui leur avaient été donnés et qu'ils n'avaient passé aucun article qui fût contraire aux franchises de la Ville, ni au traité de l'alliance, à quoi l'un d'eux ajouta que ce que les envoyés de Berne avaient dit était véritable, qu'on avait en eftet parlé en Conseil de leur couper la tête et qu'il le savait de bonne part. 11 est aisé do juger que ces sortes de dis- . cours ne |)ur('n1. pas être proférés sans quelque émotion et sans que ces gens-là ne commissent, d'une manière cruelle, l'honneur du magistrat.
Cependant, tout ce ijui fut dit par les envoyés de Berne n'ef- fraya point le Conseil et ne lui fit point changer de résolution. Après (|u'ils se furent retirés, on convint de leur répondre ([u'il était vrai que les états ne pouvaient traiter ensemble ({ue par le mi- nistère de leurs ambassadeurs et que ce que ceux-ci avaient arrêté devait être ratifié, lorstju'Il se trouvait qu'ils n'avaient rien fait que de conforme à leurs instructions, mais (jue, quand ils avaient excédé les ordres qui leur avaient été donnés, leurs supérieurs étaient en droit de les désavouer et de i-egarder les traités qu'ils
l54o SUITE DE CETTE AFFAIRE. bl
pourraient avoir faits comme nuls et non avenus, que c'était le cas où se trouvaient les seigneurs de Genève.
Que pour s'en convaincre, il n'y avait cpi'à comparer leurs instructions' avec le traité qu'ils avaient passé, qu'eux, pour s'ex- cuser, avaient dit, lorsque ce traité fut apporté à Genève traduit de l'allemand, que plusieurs des articles qu'il contenait, n'avaient point été arrêtés de la manière qu'ils étaient couchés et qu'ils étaient prêts à le maintenir au péril de leur vie. Qu'ainsi, leurs seigneuries n'avaient qu'à s'en prendre à ces députés, qu'on était prêt à leur faire bonne justice, s'il était vrai qu'ils eussent commis, comme on ne doutait pas qu'ils ne l'eussent fait, la bonne foi et la candeur des seig^neurs de Berne, lesquels on n'avait jamais eu intention de blâmer en aucune manière et qu'au reste, on en demeu- rait aux précédentes résolutions. .
Q)ualre jours après, les mêmes envoyés eurent audience du Conseil Général, qui leur fît la même réponse que leur avait faite celui des Deux Cents'.
Le lendemain, 21 avril', le Conseil ordinaire les ayant priés de vouloir examiner les droits et les traités et les instructions don- nées aux Articulans pour voir par eux-mêmes et dans le détail nécessaire, pour en bien juger, toute l'irrégularité de la conduite de ces gens-là, ils se rendirent à la maison de ville pour en entendre la lecture, assurant en même temps que ce ne serait point pour entrer en aucune contestation, puisqu'ils n'en avaient point de charg-e, n'ayant eu ordre que de représenter ce qu'ils avaient dit, tant en Grand Conseil, qu'en Général. Cette réponse porta le Conseil à les prier de donner les mains à une conférence qui se pourrait tenir au plus tôt à Berne, dans laquelle des députés de la part de Genève produiraient les droits de la Ville et feraient voir comment les articles passés si mal à propos étaient contraires à tous les traités, au.x Franchises et aux instructions de ceux qui les avaient accordés. Ils en convinrent, pourvu que jusqu'alors, tout
' Contrairement à ce que dit M. Du- Genève, P. H., n» 1231. p. 26. (Note des nant (ouvr. cité, p. 46, n. 1), ces instruc- éditeurs.)
lions existent encore aux Archives de ^ R. C, vol. 34, f" 190 et suiv.
» Tbid., fo 200.
02 FUITE DES ARTICULANS. 1 54o
demeurât en suspens el que l'on ne pressât point, comme il sem- blait qu'on voulait le faire, les Articulans de rendre raison de leur conduite.
Le Conseil s'y était pris d'une manière à les convaincre parfai- tement de leur malversation et à les remplir de confusion devant les envoyés de Berne, par la production des pièces dont nous venons de parler, car ils furent présens à la lecture qui en fut faite, et ils n'osèrent plus nier aux envoyés d'avoir passé les articles de la manière qu'ils étaient couchés, comme ils avaient constamment fait jusqu'alors, jusqu'à se condamner on plein Conseil Général à perdre la vie si on les pouvait convaincre de les avoir accordés.
Leurs adhérens sentirent bien alors qu'ils étaient perdus et qu'ils ne pourraient pas les g-arantir de la colère du peuple qui disait ouvertement qu'il fallait de nouveau s'assurer de leurs per- sonnes. C'est ce qui porta Jean Philippe à leur dire à l'oreille de sortir sur le champ du Conseil et de chercher à s'évader même, au plutôt de la ville, d'où ils sortirent dég^uisés. Je trouve dans un manuscrit qui est aux Archives', qu'ils le firent à la persuasion même des envoyés de Berne, et ils se retirèrent dans les balliages voisins, soumis à l'obéissance de cet état.
Le lendemain de leur fuite, le Conseil Général fut assemblé pour être informé de tout ce qui s'était passé'. Le peuple, justement indigné de leur conduite, se mit à crier tout d'une voix que l'on fît au plus tôt le procès de ces traîtres qui avaient excédé leur charge, et que pour cet effet, ils fussent assignés à comparaître incessam- ment, suivant leur soumission et le serment qu'ils en avaient fait. Aussitôt, le lieutenant les étant allé chercher chez eux et ailleurs et ne les ayant point trouvés, il en vint faire son rapport aq Conseil Général qui était encore assemblé, et où il fut résolu (ju'on les proclamerait incessamment par toute la ville, à son de trompe.
Les envoyés de Berne témoignèrent être extrêmement irrités de cette procédure : ils en firent des reproches très vifs au Petit Conseil ; ils dirent (pi'ils voyaient bien que c'était en dépit d'eux el
' Voy. plus haut, p. 33, note i. — cité. liv. IV. ctiap. 37, p. 273. (Note des C'est également ce que dit Roset. oiivr. éditeurs.)
« R. C, vol. 34, f. 202.
l54o DÉPUTATION GENEVOISE A BERNE. 63
pour leur marquer qu'on faisait très peu de cas de leurs personnes, que l'on avait précipité cette affaire, après avoir prié, comme ils avaient fait, le Conseil que tout fût suspendu jusqu'après la confé- rence qui devait être tenue à Berne. Le Conseil leur répondit que la proclamation ayant été ordonnée par le Conseil Général, le Con- seil ordinaire ne pouvait pas venir en arrière, et qu'on les priait de se contenter de cette réponse ' .
Cependant les Articulans furent proclamés à sept différentes fois, de la part de tous les Conseils et à l'instance du lieutenant et du procureur général, à comparaître devant le magistrat, suivant leur soumission et le serment qu'ils avaient fait de se représenter pour répondre sur les crimes dont ils étaient accusés, à peine d'avoir le cas pour confessé, d'être déclarés contumaces et condamnés suivant l'exigence du cas. Le peuple entrait tous les jours dans une plus grande indignation contre eux. Dans un Conseil Général', il fut défendu à toutes personnes de leur aller parler, sous quelque prétexte que ce fût, à peine d'être réputés leurs fauteurs et leurs adhérens, et quantité de citoyens allèrent de temps en temps en foule, presser le Conseil d'en faire une prompte justice.
Pendant le cours de ces procédures, le Grand Conseil trouva à propos de faire partir incessamment pour Berne les députés que l'on était convenu avec les envoyés de celte ville d'y mander, et le Conseil Général approuva cette résolution \ Les députés furent François Chamois, Jean Coquet, Jean Philippe, Michel Sept, Pierre Vandel et Claude Roset. Ils eurent ordre de représenter ce qui avait déjà été dit aux envoyés de Berne à Genève, que les Articulans avaient passé des articles contraires aux traités précédens et à leurs instructions. Qu'un traité fait entre deux états n'est censé fixé et arrêté que lorsqu'il est ratifié par les deux parties, et que les souverains se réservent toujours d'approuver ou de désapprouver ce qui a été négocié par leurs ministres. Que les Conseils n'avaient jamais donné les mains au traité en question, ce qui le devait faire
' R. C. vol. 34, fo2)l r". ' Ibid., P 211 v».
^ Ibid., ^2H V" (28 avnl).
64 INUTILITÉ DE CES DEMARCHES. l5l\0
regarder comme non avenu. Qu'ainsi, l'on priait les seigneurs de Berne de ne plus insister sur celte affaire ([ui avait déjà causé dans Genève de grandes ag-itations parmi le peuple, d'avoir ég-ard aux diverses disg-râces que cette ville avait essuyées, depuis tant d'années, et de ne vouloir pas ajouter à ses afflictions passées un sujet autant sensible de mortification (]ue le serait celui de faire triompher d'aussi malhonnêtes gens que l'étaient ceux qui, par la conduite la plus audacieuse et la plus criminelle, avaient foulé aux pieds les ordres de leur magistrat. On chargeait, en même temps, les députés d'adoucir ce que ce détail pourrait leur faire dire de fâcheux et de désagréable, par des protestations de l'attachement inviolable du peuple de Genève au service de leurs Excellences de Berne et de la parfaite reconnaissance qu'il conservait de tous les biens qu'il en avait reçus dej)uis si longtemps, par rapport à la liberté, soit temporelle, soit spirituelle'.
Je suis surpris de voir Jean Phili]>pe au nombre de ces députés. Lié autant qu'il l'était avec les Articulans, et devant exciter, dans peu, une sédition en leur faveur, il est également surprenant, ou qu'il pût dissimuler suffisamment, ou qu'il eût encore assez d'amis pour se faire donner une commission de cette nature.
Cette députation n'aboutit à rien. 11 ne paraît autre chose par les registres publics, si ce n'est que les envoyés de Genève furent ouïs à Berne, en Petit et Grand Conseil, et qu'on leur témoigna de la surprise et du mécontentement de ce qu'ils n'apportaient aucune réponse satisfaisante sur ce que les envoyés de Berne avaient pressé avec tant d'instance, que l'on cessât les poursuites qui avaient été commencées contre les Articulans. On ajouta néan- moins qu'on ne voulait rien faire de contraire aux traités qu'il y avait entre les deux états'.
Ainsi, les députés s'en revinrent de Berne sans avoir rien conclu. Ils avaient eu ordre de passer à leur retour par Fribourg,
' Ces instructions, datées des 28 et 31) sont annexées au R. C vol. 34. fos 21.3 et avril l.^iVO et munies des sceaux de l'État, 21.i. (Note des editeura.)
2 Ibid.. fo 2.33 (15 mai).
l54o LES BERNOIS INTIMENT UNE NOUVELLE MARCHE. 65
pour solliciter ili' iioiivenii Ih restitution des droits de la Ville, mais on leur lil la même réponse qui avait été laite Tatmée précé- dente sur une semblable demande'.
Quelques jours après leur retour, on reçut des lettres de Berne, par lesquelles ce canton intimait la marche à la ville de Genève sur l'alFaire du traité, et rassii>nait à Lausanne le oo mai'. L'on avait eu une e.xtrême réput^nance pour ces journées de marche, comme nous l'avons vu ci-dessus, et cette répug-nance était allée si loin que les députés de Genève s'étaient laissé condamner par contumace, dans la même ville de Lausanne, au mois de janvier, pour n'avoir point voulu accepter la marche, mais l'on vit bien que les Bernois s'affermissant à suivre cette route, il ne serait pas possible de reculer davantage, sans engager l'Etat dans des frais considérables, car l'établissement de ces marches étant fondé sur le traité de l'alliance, la partie qui les refusait, quand elles ("taient présentées, était toujours condamnée aux dépens, comme il était arrivé au mois de janvier. On nomma donc, selon la coutume (pii s'observait dans ces occasions, deux juges de la pari de Genève, devant lesquels et les deux (|ui s'y rencontreraient de la part du canton de Berne, devaient compa- raître les procureurs de l'un et de l'autre étal, jiour y déduire leurs droits. Girardin de la Rive et Domaine d'Arlod, conseillers du Petit Conseil, furent choisis pour juges, et Michel Sept, Claude Pertemps, Jean-Ami Curtet, Ami Perrin et F'rançois Paquet pour procureurs', et comme le sujet pour lequel cette marche allait être tenue avait déjà eng-agé la Ville dans bien des dépenses et qu'elle lui en causerait, selon toutes les apparences, dans la suite, de bien plus grandes encore, on résolut que tous les frais qui avaient été déjà faits et ceux qu'il faudrait encore supporter à l'avenir à cette
' R. C, vol. 34. fo 233 vo. » Ibid., fo 2.50. — Le registre indique
* /è/'(Z., fo 217 v'> (25 mai). Celte lettre, encore parmi les représentants de Genève,
datée dn 21 mai, se trouve aux Archives, Pierre Vandel el Jean-Pliilibert Donzel.
P. H., n» 124f3, et a été publiée par Tur- Les deux procureurs en titre étaient Michel
rettini et Grivel, ouvr. cité. p. 2.58. Voir Sept et Pierre Vandel. les autres avaient
encorej.an sujet de cette marche, le dos- été délégués comme conseillers des pro-
sier P. H.. n" 12'11. (Nnt.e ries (•diU'urs.) cureurs. {Noie des éditeurs.)
66 MARCHE DU 3o MAI A LAUSANNE. 1 5^0
occasion, seraienl pris sui' les biens des Arlicuians (jui avaient plong-é leur pairie dans de si grandes difficultés.
Les députés étant partis incessamment pour Lausanne, la première séance y fut tenue le 3i mai. Jean-Rodolphe d'Erlach et Jean-Rodolphe de GrafFenried, y furent jua;-es de la part du canton de Rerne, et Jean-Rodolphe de Diesbach, Nicolas de Watteville, Augustin de Lûlernau, Guillaume Zieli, Jean Thoimann et Jean Week, procureurs \ Les Bernois étant les demandeurs, leurs pro- cureurs parurent les premiers et demandèrent fpie les Genevois fussent condamnés avec dépens à sceller le traité fait par leurs députés au mois de mars i53(j, puisqu'il avait été fait en bonne forme, passé par des gens qui avaient une due et légitime charge, et que Monathon, l'un des députés, l'avait retiré depuis, de la chan- cellerie de Berne et apporté ensuite à Genève, ce qui était comme une espèce de confirmation.
Les procureurs des Genevois répondirent tout ce qui avait été déjà allégué à diverses fois dans les différentes conférences qu'il y avait eu sur cette matière, soit à Berne, soit à Genève, et qu'il n'est pas nécessaire de répéter ici. Je remarquerai seulement t|ue le précis des diverses allégations, répliques et dupliques qui furent faites de part et d'autre se réduisait à ceci :
Les procureurs de Genève représentaient aux juges que les seigneurs de Berne ne pouvaient pas ignorer cpie, (piand leurs supérieurs avaient contracté l'alliance avec leurs Excellences ,- celle-ci n'avait-été censée consommée qu'après avoir été approu- vée dans tous les Conseils et qu'elle ne fut scellée qu'ensuite de cette approbation. Qu'il en devait être de même du Irailé en (jues-. tion; qu'encore que Monathon l'eût retiré de la chancellerie de Berne, la ville de Genève n'i'tait point engagée par là à l'accepter, d'un côté, parce que Monathon fît seul cette affaire et de l'autre, (jue
' Cf. Eidg. Abschiede, t. IV, i c, p. 1207. — Le nom de .lean Week n'y figure pas parmi les envoyés bernois, mais nous le trouvons dans le procès-verbal de la marche, dont un exemplaire français subsiste aux Archives de Genève (P. H., n» 1231). Gautier avait lu Vecii, Roget (t. I, p. 272), plus inexactement encore, Weelz ; la lecture Week n'est pas douteuse, d'autant plus qu'elle est confirmée par une superbe signature de l'une des pièces du dossier. (Nute di's éditeurs.)
l54o PLAIDOYER DES REPRESENTANTS DE GENEVE. 67
le trailô qu'il retira et qu'il apporta à Genève était écrit en alle- mand, lani>ue inconnue dans celte ville, d'où il fut aussitôt renvoyé à Berne pour être traduit en français. Que quand on en cul la tra- duction à Genève, les députés qui l'avaient passé soutinrent, sous peine de la vie s'ils ne disaient pas la vérité, de n'avoii- point accordé la plupart des articles qu'il contenait, de la manière ((u'ils étaient exprimés. Qu'ainsi, et par la nature des articles contraires au.x instructions données aux députés et par le désaveu des mêmes députés, il paraissait ([u'on avait toujours été à Genève dans la ferme résolution de ne les jamais accepter, ce que l'on témoigna d'abord, et par lettres et par députations, à leurs Excellences de Berne,
Ensuite, pour prouver d'une manière juridique que les députés avaient excédé leurs pouvoirs et fait le contraire de ce que por- taient leurs instructions, les procureurs produisirent ces instruc- tions et, en même temps, les traités faits avec les seigneurs de Berne en i53(), une copie des Franchises de Genève, une autre de la sentence de Payerne, et des copies vidimées des anciens actes passés entre les comtes de Genevois et le prieur de St- Victor et le Chapitre de St-Pierre, par où les juges pouvaient voir d'une ma- nière claire et évidente quels étaient les droits de la ville de Genève sur les terres de St- Victor et Chapitre, d'où ils conclurent que les députés ayant été expressément charg-és de ne rien passer qui fût contraire à ces traités, comme cela paraissait par leurs instructions, s'il fallait que la ville de Genève perdît les droits qui lui étaient acquis par les traités les plus solennels, parce que ces mêmes dé- putés avaient évidemment contrevenu à leurs ordres, il n'y aurait rien sur quoi l'on dût compter d'état à état. Qu'en un mot, ni le traité perpétuel fait entre les deux villes, ni celui de l'alliance, con- firmé encore par des lettres des seigneurs de Berne, du mois de mars i538, lesquelles ils produisirent^ ne pouvaient pas être en- freints par la prévarication de trois particuliers. Et tju'au reste, dans tout ce qui s'était passé, les seig-neurs de Genève ne préten- daient imputer quoi que ce soit à leurs Excellences de Berne, mais aux seuls députés (pii , poin- tronquer leurs dites Excellences,
68 RÉPONSE DES DÉlÉGUÉS BERNOIS. l5/|0
avaient, fabricjiii'- dr fausses instructions, niiiuitt'es par l'un d'eux, et desquelles ils jjroduisaient l'original'.
Il était assez difficile aux procureurs de Beine d'opposer rien de solide à ce que nous venons de rapporter, aussi n'y firent-ils que des réponses vagues et générales qui n'allaient point au l'ait. Ils dirent ([ue les députés qui avaient |)assé les articles étaient trop bien informés des droits de Genève et du conteiui des Iraiti-s d'al- liance pour avoir, par ig'uorance, rien accordé qui y fut contraire," et que les Genevois étaient trop attentifs à leurs intérêts pour les avoir mis entre les mains de gens capables de prévarication et de violer leurs ordres. Que les députés avaient eu une entière liberté de passer les articles dont ils étaient convenus et que l'on n'avait employé à Berne aucune voie violente pour les y contraindre, mais qu'il y avait quelque apparence qu'on les avait forcés à Genève de dire qu'ils n'avaient pas accordé les articles tels qu'ils se trouvaient couchés dans le traité apporté de Berne. Ou'enfin, on ne pouvait pas dire que ce traité fut contraire aux traités précédens, mais que c'était seulement une explication de quelf|ues-uns des articles qui y étaient contenus.
Il n'y avait qu'à lire les pièces produites |)ar les procineurs de Genève pour voir le peu de fondement de cette dernière défaite des Bernois. Aussi les juges de Berne, soit que l'évidence du droit des Genevois, ([ui était si claire cpi'il n'était pas possible d'y résister, les eût frappés, soit qu'ils eussent ordre de leurs su])érieurs qui- voulaient encore garder quelque mesure avec la ville de Genève, afin de l'engager à ne pas traiter à la rigueur les Articulans ([u'ils protég'eaient, qu'ils eussent ordre, dis-je, de ne pas [tousser les choses à l'extrémité, donnèrent les mains à cette résolution (pii fut prononcée aux parties, du consentement des juges de Genève : que les juges de la marche les exhortaient à terminer leurs flitfi- cultés à l'amiable. A quoi les procureurs des uns et des autres ayant consenti, sous l'agrément de leurs supérieurs, les juges se réassignèrent à la même ville de Lausanne, au /j juillet, pour
' Archives, P. H., n" 12.31, avec cetlP inscription : « Original des instructions contrefaictes par Aniyé Cliapeauro^e. » Cf. Roget, t. I. p. 220. {Note des éditeurs.)
l54o CONDAMNATION DES AKTIGL'LANS. 6y
finir enlif'reiiieiit ce procès sur ce pied-là, après (juoi l'on se sépara ' .
Gependanl les trois Articulans n'ayant point comparu, après tous les délais des proclamations expirés, l'on commença par déclarer leurs places de conseillers du Petit Conseil vacantes, le 20 mai, et Pierre \'andel, Claude Roset et Claude Salaz furent élus pour les remplir'.
L'on continua les jours suivans l'instruction de leur procès, de sorte (jue tout était pnM |)our donner un jugement définitif, lorsque le temps marqué pour tenir la marche à Lausanne dont nous avons parl(''% arriva, ce qui porta le Conseil des Deux Cents à faire sus- pendre ce jug-ement juscju'après que la marche serait finie. Pen- dant qu'elle était assemblée, les seigneurs de Berne écrivirent une lettre au Conseil*, par laquelle ils le priaient de surseoir toute pro- cédure contre les Articulans, parce qu'ils espéraient que le procès qui était entre les deux états pourrait se terminer à l'amiable.
Le peuple, ([ui fut informé de celte demande et auquel la lettre de Berne fut lue, en parut fort chag-rin. Il se fit un grand tunmlte dans l'assemblée, ce (|ui la fit séparer en désordre. Les Bernois, qui apprirent la chose, prirent ce qui s'était passé pour un refus, ils écrivirent une seconde lettre adressée à tous les Conseils, où ils faisaient de grands reproches du peu d'ég'ard que ]\)\i avait pour leurs prières, lesquelles ils réitéraient de plus fort% mais le peuple, indigné de la conduite des Articulans, n'y voulut point donner les mains et quoit|u'ils eussent encore dans le Conseil nombre de partisans, il y fut pourtant résolu par la plus g-rande voix, le 5 juin, que les syndics procéderaient incessamment à leur jug-ement% ce qu'ils firent le jour même. La sentence qui fut rendue contre eux fui lue de dessus le tribunal j)ai' le syndic Antoine Gerbel. Elle portait que, paraissant clairement, tant par le procès
' Procès-verbal de la niarclie, pièce * Archives, P. H., n» 1243 (26 mai
citée. IbW).
- R.C., vol. 3i, fo 240 r". ' Ibid. (4 juin). — Ces deux lettres
• C'est-à-dire celle du 30 mai. (Noie ont été publiées par Turrettini et Grivel,
des éditeurs. j ouvr. cite. p. 239. iNote des éditeurs.)
" K. C, \ol. 34, 1» 269 ro.
70 CARACTÈRE DE JEAN PHILIPPE. l54o
(jui avait, été instruit à l'instance du lieutenant et du procureur général que par leur l'uite et contumace, contre le serinent (ju'ils avaient fait de se représenter, atteints et convaincus du crime de fausseté, de rébellion et de désobéissance aux ordres de leurs supé- rieurs, laquelle était d'autant plus énorme qu'elle plong-eait la Ville dans des pertes très considéral)les; qu'elle avait causé et qu'il était à craindre qu'elle ne causât, dans la suite, de g-rands maux à l'Etat, les syndics et Conseil, juges des causes criminelles, les pronon- çaient et déclaraient faussaires et rebelles, et pour les punir de leurs crimes, les condamnaient à avoir la tète tranchée à Cliampel, conlîscant tous leurs biens au profit de la Ville, pour donner exemple à ceux qui tel cas voudraient commettre'.
Cette sentence émut extrêmement les adliérens des trois Arti- culans. Ils étaient encore un grand nombre dans la ville, mais il s'en fallait de beaucoup qu'ils fussent assez puissans pour être les plus forts. Aussi y eut-il une grande témérité d'entreprendre, comme ils firent, d'exciter une sédition pour se rendre les maîtres et faire révoquer ensuite le jugement qui avait été rendu. Cepen- dant, c'est à quoi ils se portèrent le lendemain 6 juin, qui était un dimanche. Il serait difficile de marquer quels moyens ils s'étaient proposés pour exécuter leur dessein. Il |)aiaîtra, parce que nous en dirons, qu'ils n'étaient pas des mieux concertés, aussi avaient-ils à leur tête un homme peu capable de les bien conduire : c'était Jean Philippe, capitaine général. Bonivard, qui vivait de son temps- et qui le connaissait, nous a décrit ses mœurs et son caractère dans un petit traité qu'il a fait et qui est intitulé : De l'ancien et nouveau gouvernement de Genève et de son origine^. J'emprunterai donc de lui ce qu'il en dit pour caractériser ce chef de sédition. C'était, dit cet auteur, un homme riche et en même temps libéral, endroit propre, plus qu'aucun autre, à s'attirer les cœurs de la multitude et surtout des jeunes gens qui, dans ce temps-là, étant plongés dans
' Archives, P. H., n» 1229. Le ban- ' Advis et devis de l'ancienne et nou-
nissement à perpétuité ne réunit que quel- velle police de Genève (publ. par Gust.
quesvoix (R. C, vol. 34, fos 267, 26K). Revilliod), Genève, Fick, IStiS, in-8,
Cr. Hogel, ûuvr. cite. t. I, p. 227, noir. p. 47. i Note des édite ur-i.) (Note des éditeurs.)
l54o ÉMEUTE DU 6 JULV. 7I
la débauche, étaient dévoués absolument à ceux qui leur ouvraient leur bourse et qui se rencontraient avec eux dans les cabarets.
Il passait pour avoir du courage et c'était encore un moyen de se faire aimer du peuple, mais il avait peu de prudence et il était incapable de concerter avec quelque habileté les moyens de faire réussir ce ipi'il entreprenait. II se laissait facilement prévenir, et quand une fois il l'était, on ne le ramenait pas faci- lement, ce qui lui faisait faire de fausses démarches, par où SOS desseins échouaient à l'ordinaire. Ces qualités n'étaient point celles qu'il fallait à un chef de parti, qui n'a pas moins besoin de savoir faire, d'intrig-ue et de souplesse que de fermeté et de courage. Aussi ne réussit-il pas dans son entreprise, comme nous Talions voir.
Le dimanche 6 juin, Jean Philippe, avec les principaux de ceux de son parti, soupa dans un cabaret, et là ils concertèrent entre eux d'exciter une sédition dans la ville aussitôt qu'il serait nuit, en attroupant tous ceux sur qui ils pouvaient compter, qui devaient sortir de leurs maisons, armés et, quand ils se verraient en assez grand nombre, attaquer les autres qu'ils rencontreraient ou qui seraient assez hardis pour les venir chercher. Leur quartier d'assemblée fut marqué à la place de la Fusterie, où était la maison de Jean Philippe. Celui-ci, impatient d'exécuter son entreprise, voyant venir en ce lieu-là quelques particuliers qu'il reconnut pour n'être |)as de son monde et (jui étaient accourus au bruit que la troupe séditieuse faisait, courut à eux armé d'une hallebarde, les attaqua, en blessa deux ou trois, entre autres un nommé Jean d'Abères, qui le fut à mort. En même temps, on vit tirer quelques coups d'arquebuse de la maison de Jean Philippe sur ceux du parti opposé, qui arrivaient toujours en plus grand nombre à la place; l'on jeta aussi sur eux quantité de pierres et à défaut de pierres, des ustensiles de cuisine, d'une maison voisine sous les fenêtres de laquelle ils étaient. Il y eut bien des coups donnés, dont quelques personnes furent tuées, mais les partisans de Jean Philippe n'eu- rent pas longtemps le dessus. Ceux (jui n'étaient pas de leur cabale, accourant à tous momensau lieu du tumulte en plus grand nombre, ce chef de sédition, abandonnant la place, se retira avec ses plus
']2 ARRIVÉE DES BAILLIS BERNOIS DA.NS LA VILLE. l54o
afidés dans sa maison, el toute la troupe séditieuse fut dissipée dans un moment.
Aussitôt après, le Conseil fut assemblé. Sur le champ même, il fit prendre des informations de ce qui s'était passé et il donna des ordres pour la sûreté de la ville, pendant le reste delà miit'. Le lendemain, le Conseil des Deux Cents se rendit à la maison de ville à cinq heures du malin et il ordonna que l'on se saisît incessam- ment de Jean Philippe et des séditieux qui étaient dans sa mai- son, et afin qu'ils ne pussent pas échapper, qu'on tînt les portes de la ville fermées. Il fit aussi commander à tous les particuliers de se tenir prêts p(Mir se rendre au premier ordre devant la maison de ville, afin de prêter main forte aux magistrats, s'il (Hait néces- saire '.
Jean Philippe se cacha si bien (ju'on ne le |)ut point trouver d'abord, c'est ce qui porta le Conseil à le faire proclamer incessam- ment, de même que ses adhérens, avec ordre à tous ceux qui sau- raient où ils étaient, de les révéler sous peine de la vie.
Cependant les baillis voisins, qui avaient été avertis de ce qui se passait par un des séditieux qui était sorti de la ville, le soir pré- cédent, avant que les portes fussent fermées, et (}ui était allé à Gex où se trouva le bailli de Ternier avec celui du lieu, vinrent en dili- g'cnce à Genève, pour soutenir, s'il était nécessaire, ceux de qui ils n'embrassaient que trop ouvertement les intérêts. Ils se trouvèrent d'assez bon matin devant la porte de la ville, qu'on avait eu la pré- caution de ne point ouvrir par les raisons que nous avons dites, où il leur fallut attendre quelques momens pendant qu'on alla chercher la clé qui était à la maison de ville. Aussitôt que la porte leur fut ouverte, ils vinrent au Conseil, où ils témoignèrent beau- coup de surprise de ce qu'ils l'avaient trouvée fermée, ce qu'ils attribuèrent à la défiance (jue l'on avait d'eux, demandant avec hauteur qu'on leur déclarât si l'on regardait leurs supérieurs comme amis ou comme ennemis de l'Etat.
On tâcha de les apaiser du mieux que l'on j)ul e( de lever le scandale qu'ils prenaient si mal à propos, en leur disant le sujet
• R. G., vol. 3'l f"s 270-271. ^ Ibid., f'J 275.
l54o ARRESTATION UE JE^V.\ FUILII'PE. ^3
(|ui avait obligi' le niayistral à taire tenir, contre l'ordinaire, les portes fermées. On les informa de ce qui s'était passé pendant la nuit et on les assura que le (Conseil n'avait rien autant à cœur que de se conserver la bienveillance des seigneurs de Berne, envers lesquels il serait très fâché de niancpier à aucun des devoirs aux- quels la Ville était ennajj;ée par l'alliance'.
Après qu'ils furent informés de ce qui s'était passé et des mesures (jue l'on prenait pour s'assurer des auteurs du tumulte, ils eurent la hardiesse de dire que, ijuand il arrivait dans la ville des désordres de cette nature, il en fallait aussitôt donner avis à leurs supérieurs, lesquels nommeraient des commissaires qui viendraient mettre la paix. On leur répondit (pie le magistrat était préposé pour réprimer l'insolence de ceux qui troublaient la tranipiillité publique, qu'on allait continuer avec vigueur et sans relâchement les procédures (|ui avaient été commencées et que l'on rendrait ensuite un jugement contre les coupables, qui épouvanterait ceux qui voudraient faire de semblables entreprises et qui sérail ap- prouvé de tout le monde.
Il fallut que les baillis se contentassent de cette réponse, après quoi ils s'en allèrent à leur logis de la Tour Perce', où ils avaient accoutumé de se rendre quand ils venaient à Genève. Jean Philippe, qui ne se crut pas en sûreté dans sa maison, s'était sauvé par dessus les toits dans cette hôtellerie. Bonivard dit ' qu'il se fit connaître aux baillis et que même ils projetèrent de le faire sauver de la ville, mais ils furent prévenus par la justice qui, ayant appris que ce chef de sédition était caché dans la Tour Perce, l'y fit aussitôt chercher. Les baillis, qui étaient à table, ne furent pas peu surpris, et même ils ne furent pas sans appréhension par rapport à leurs personnes, quand ils apprirent qu'une foule prodi- g-ieuse de peuple, qui attendait devant le log^is, avait accompagné la justice pour lui faire main forte, mais on les rassura et cepen- dant, en fouillant dans la maison, l'on trouva Philippe caché dans l'écurie, sous un tas de foin.
' ti. C, vol. ;{4, 1" 27(5 r". Lulliii, l'un des trois .\rticnlans. {Xote des
* Cette tiôtellerie célèbre était alors éditeurs.) tenue par François Liilliu, frèiê de Jean ^ Ouvr. cite. p. 30.
^4 LES BERNOIS INTERVIENNENT EN SA FAVEUR. 15^0
On le mena aussitôt aux syndics qui attendaient dans la rue, lesquels le firent conduire par les valets de ville en prison. Il fut suivi de ce même peuple qui était devant la Tour Perce et qui était tellement animé contre Philippe, que les syndics, revêtus des mar- ques de leur dignité et soutenus par des valets de ville armés de hallebardes, eurent beaucoup de peine à faire écarter cette popu- lace et à l'empêcher de se jeter sur le prévenu pour l'immoler sur le champ même et sans autre forme de procès, à sa fureur. Ce qui fait voir combien peu doivent compter sur la faveur du peuple ceux qui en ont été le plus flattés, et comment il passe en un moment de l'amour, de l'attachement et du dévouement même qu'il avait pour des particuliers, à des sentimens tout opposés. Sur quoi, l'auteur que je viens de citer remarque que plusieurs de ceux qui avaient été le plus attachés à ce chef de sédition, auxquels il avait donné divers repas et de l'argent sur le marché, firent paraître plus d'irritation que les autres et se joignirent à ceux qui demandaient avec le plus d'instance au magistrat qu'il lui fît subir incessamment la peine qu'il avait méritée.
Aussitôt après son emprisonnement, l'on convint des juges qui devaient assister en son [procès avec les syndics, en place de ceux du Conseil ordinaire qui se trouvaient réeusables. Ces juges s'occupèrent pendant deux jours à faire répondre Philippe et les autres séditieux qui avaient été pris en même temps, à les confron- ter et à faire les autres procédures que l'on a accoutumé de faire en. de semblables occasions, de sorte que le procès du premier fut en état d'être jugé le lo du même mois de juin. Pendant ces deux jours, une foule prodigieuse de peuple venait presser à tous moinens le magistrat de prononcer la sentence et l'on eut beau- coup de peine à modérer son impatience.
U'un autre côté, les baillis sollicitaient le Conseil de sus- pendre, ils n'avaient pas manqué de donner avis à Berne de ce qui se passait à Genève, par un exprès qu'ils firent partir la nuit du 6 au 7, et les seigneurs de ce canton ordonnèrent aussitôt aux sei- gneurs de Uiesbach et de Gralfenried, qui étaient encore à Lausanne depuis que la marche s'était séparée, de se rendre incessamment à Genève pour y agir avec les baillis de Gex et de Ternier, confor-
l54o INSUCCÈS DE LEUKS DEMARCHES. ^5
mcnient à leurs intentions. Ils y arrivèrent le lo au matin. Ils deniantlèrent, dans le moment même, audience au Conseil, où ils représentèrent que leurs supérieurs ayant appris ce qui était arrivé et que les Conseils étaient dans le dessein de procéder incessam- ment au jugement de ceux qui étaient accusés d'avoir causé le tumulte, ils les avaient envoyés pour prier le magistrat de ne rien précipiter et de suspendre toute cette affaire jusqu'après la journée qui était assig-née à Lausanne au 4 juillet, pour finir à l'amiable les difficultés ventilantes entre les deux états, dans lacpielle on pourrait aussi terminer cette dernière affaire d'une manière que tout le monde aurait sujet d'être content. Qu'ils avaient ordre de faire avec instance cette prière et de dire que leurs supérieurs prendraient les égards que l'on y aurait, comme une marque de la considération que l'on avait pour eu.x'.
Pendant (jue l'on délibérait sur la réponse, l'on apprit que Jean d'Abères, que Philippe avait blessé à mort, venait d'expirer et que sa veuve et son fils avaient fait porter son corps devant la maison de ville pour le faire voir aux juges et les toucher par là de pitié, et qu'ils demandaient avec de grands cris que l'on fît jus- tice du meurtrier de leur mari et de leur père'. Ce nouvel événe- ment tira le Conseil de l'embarras où il était. Les juges trouvèrent qu'ils ne pouvaient pas, sans prévarication, s'empêcher d'accorder la justice qu'on leur demandait, puisque la mort avait suivi la bles- sure, que d'Abères avait accusé Jean Philippe, avant de mourir, d'avoir fait le coup, ce qui avait d'ailleurs été prouvé par quantité de témoins, d'une manière juridique, et que l'aveu du coupable qui avait confessé le cas à la question, mettait le fait hors de toute contestation. Qu'ainsi, tjuand on ne le considérerait point comme chef d'une sédition très dang-ereuse, on ne pouvait pas s'empêcher de le regarder comme un homicide et de le punir en cette qualité, et c'est ce tpi'on alla dire aux députés de Berne, dans leur logis, de la part du Conseil. Ce refus ne rebuta pas ces seigneurs : ils voulurent avoir encore une autre audience où ils firent de nouvelles instances. Ils dirent que si Jean Philippe était admis à se défendre, il ne lui
' R. C, vol. 34, fo 283. « Ibid., fo 284 ro.
nQ COiXDAMNATION DE JEAN PHILIPPE. l54o
serait pas impossible de faire voir que d'Abères avait été tué |)ar un autre. Qu'il y en avait plusieurs (|ui étaient dans le même cas que Philippe et qui pourraient èlre trouvés autant coupables, si on les pressait de la même manière, mais cpi'ils voyaient bien qu'on en voulait à cet homme-là et que c'était plutôt la haine particulière (jue l'on avait contre lui, (pie l'amour de la justice (jui faisait agir ses jug'es. Qu'on devait faire attention à la manière dont leurs supé- rieurs prendraient ce refus, qu'ils en seraient vivement piqués et (jue l'on se repentirait, lors([u'il n'en serait plus temps, de ne leur avoir pas donné la satisfaction qu'ils demandaient. Qu'au fond, le tunmlte et tout ce ipu l'avait suivi ayant été causé à l'occasion du traité fait par les Articulans et le procès (pii était là-dessus entre leurs supérieurs et la Ville n'élant point encore décidé, rien n'était plus naturel et plus raisoiuiable que de suspendi'e ce jugement jus- qu'après la lin du procès ' .
Il n'est pas besoin de beaucoup d'attention pour sentir le peu de solidité, poui- ne pas dire l'injustice, qu'il y avait dans toutes ces raisons, aussi ne firent-elles aucune impression. Cependant les juges, pour s'autoriser davantage, portèrent la demande des com- missaires de Berne dans le Grand Conseil, qui ap|)rouva le refus'.
On le fit donc à ces seigneurs, une seconde fois, le plus hon- nêtement qu'il fut possible. On leur dit que ce n'était qu'avec une extrême |)eiue (pi'on ne pouvait pas leur agréer, mais que le cas était si énorme (pie le magistrat se voyait nécessairement obligé à . punir le coupable et à le faire incessamment. Bonivard dit ' que, pour leur fermer la bouche, on leur demanda ce (pi'ils auraient fait à Bei'ue s'ils s'étaient trouvés en de semblables circonstances et s'ils auraient hésité le moins du monde à laisser faire à la justice son cours, et ([u'ils ne surent (pie répondre à cette question.
Les juges s'étant rassemblés incontinent après que le Grand Conseil se fut séparé, procédèrent sans délai au jugement de Jean Philippe et ils le condamnèrent, comme séditieux et comme liomi- cide, à avoir la tête tranchée et son corps à être pendu au gibet de
' R. G., vol. 3'i, f" 284. " Ouvr. cité, p. :i'2.
■> Ihid., fo "286.
l54o TEXTE DE CETTE SENTENCE. 7 y
(lliainpel. Cette sentence fut prononcée et exécutée le jour même. Cependant le Conseil des Deux Onts accorda, à la requête fie .ses parens, son corps pour être enterré dans le cimetière ordi- naire ' .
Pour mieux ju^er de celte art'aire, il ne sera pas inutile de joindre à ce que j'en ai dit, l'extrait du procès de .Jean l'Iiilippe et sa sentence, tels que je les ai trouvés parmi les [irocédures crimi- nelles de l'année i54o ' :
« Le proceps faict et t'ornu'- a l'instance et proseipuition de Mons' le lieutenant par devant Mess'^* les sindicques et conseilz de ceste cité jug-es des causes criminelles, contre
Johan fdz de feu Claude Phillipe citoyen et marchand en ceste cité.
Et premièrement a spontaneemeul confessé que dimenche dernièrement passé, sixiesme de Juing-, ledict Johan Phillipe, sor- lissant de la maison et liostellerie de l'Ange après soupjier et de icelle estant sorti, a desgayné son espee et allant contre le pont du Rliosne il trouva auprès des bancs de hon. Berthollomier Fauzon ung- jeune homme appelle .Johan Bronge citoyen de ceste cité qui solojt pourter ung' bonet bleuz et icelluy frappa de son espee de ung- copt d'estoc par devant, près de l'estomac, luy appellant traistre, sans ayant lieubt alors aulcunes paroUes ny débat nj aussi que led. Johan Brong-e heusse desgayné son espee et ayant faict le dicl copt alla au près de la porte du pont du Rhosne et estant arrivé frappa egre^e George Gallois et aussi Gonin Hugon mercier, sans ce qui heulit aulcung différent avec eulx et sulicessi- vement alla quérir ung allebard en la place de son habitacion et après manda et alla querre certains compaignons a Sainct Gervais tout en pourpoint pourtant sond. allebard et ce a effaict de mectre en exequution son vouUoir. Et iceulx estre appelles, s'en retorna et alla furieusement contre et en la place de la Fusterie la ou il frappa Johan Menans dict Daberes garde de la tour de Sainct Legier deux copt de son allebard dont dud. frappement est ensuyvir la
' R. C. vol. :î't. fo 288. ' Arcliives. P. H., iio HM.
78 SUITE DE CETTE SENTENCE. 1 54o
mort (liiil. Johan Daberes, causant quoy c'est faicl grand tumeulte gênerai, duquel sont ensuyvir plusieurs homicides et blessemenl de plusieurs personnes. Et aultrement comme plus amplement est cnntenuz en son proce|)s. »
« Nous sindicques et juges des causes criminelleade ceste cité de Genève avoyer viseuz le prosses fayct et formé à l'instance et proscquution de Mous' le lieutenant esdictes causes, instant contre toy .Johaii IMiilippe et les responces spontanées en nous maiens fayctes et par plusieurs foys réitérées par lesquelles nous consle et apparl que dymenche prochaiennement passé fyt assemblée de gens et emovyl grand tumulte, duquel est procedy multres et plu- sieurs blessures par luy fayct et perpétrées méritant griefve pugni- cion corporelle. Az ceste cause, ayant heuz bonne participation de conseyl avecque nous citoyens et bourgeois selon nous anciennes coustumes, seans pour tribunal aut lieu de nous majeurs, ayans Uieu et ses sainctes escriplures devant nous yeulx, disant aut nom du Père, du Fils et du S'-Esprit amen, par iceste noslre diffinitive sentence laquelle donnons icy par escript, toy Johan Philippe condampnons az estre mené aut lieu de Gliampel et laz avoyer Irenché laz teste de dessus les espaules jusques a ce que l'ame soyl séparée de ton corps et leditz corps debvoyer estre ataché aut gibet et laz teste de dessus et aiiisy fineras tes jours pour donner exemple aux aultres que tel cas vouldroyent comecstre.
Et az vous Mons'' le lieutenant mandons et commandons nostre présente sentence fere mecslre en exequution.
Le dixième du moy de Juingl i54o, a estee ladicte sentence donnée et |)roferue par noble Estienne Ghappeaurouge premier sindicque, et dempuis commandé icelle faire mectre en exequution a Mons' le lieutenant
(Signé) Béguin ' . »
Ainsi périt Jean Philippe, capitaine général, après avoir exercé plus d'une fois les premières charges de l'Etat, car il avait été trois fois syndic, et après s'être concilié l'amour de ses conci-
' .Seciélaii'e du Conseil.
l54o RÉFLEXIONS SUR LA MORT DE JEAN PHILIPPE. Tq
toyens, non seulement par les endroits que nous avons marqués ci-devant, mais encore pour avoir été l'un de ceux qui avaient le plus contribué à l'alliance (jui fut faite entre Berne et Fribour^)', en l'année 1626, ayant été du nombre de ceux qui, avec Besançon Hug-ues, s'étaient retirés de Genève l'année précédente pour éviter la persécution du duc de Savoie, et qui s'étaient rendus par des chemins écartés et difficiles dans ces deux villes, comme nous l'avons vu au long- dans le livre quatrième de cette Histoire'. C'est ainsi que ceux qui se sont le plus sig-nalés dans les états par leurs services, ternissent quelquefois dans la suite, [)ar leur mauvaise conduite, toute la gloire qu'ils se sont acquise, et qu'ils perdent tout le mérite de leurs actions précédentes. C'est ainsi que ceux qui ont travaillé pour rendre aux peuples la liberté qu'ils avaient per- due s'attirent quelquefois par là un si grand crédit dans la Répu- blique, qu'ils se croient tout permis et qu'il n'y a rien qu'ils n'osent entreprendre pour satisfaire leur ambition, conduite qui leur est tôt ou tard funeste et par laquelle ils se plongent eux-mêmes dans les derniers malheurs.
Roset fait une autre réflexion' par rapport à Jean Philippe et à ses trois collègues au syndicat en l'année i538. Le bannissement de Farel et de Calvin avait été l'ouvrage des quatre syndics de cette année, mais ils ne portèrent pas loin, dit-il, la peine d'un arrêt Si injuste et l'on remarcpia en cela un jug-ement visible de la Providence contre eux : deux ans après, ils devinrent l'horreur du peuple parmi lequel ils étaient tout puissans en i538 et firent une fin très malheureuse. Deux d'entre eux furent du nombre des trois Articulans, Jean Philippe périt comme nous venons de le dire, et Claude Richardet, qui était le premier des quatre, qui avait dit par dérision à Calvin que les portes de la ville étaient assez larges pour en sortir et qui était entré fort avant dans cette sédition, eut aussi une fin funeste. Pour éviter le châtiment qu'il appréhendait, il prit le parti de s'i'vader quelques jours après l'exécution de Jean Phi- lippe, mais il ne sortit pas par la porte de la ville qu'il avait faite si large à Calvin, de peur d'être reconnu: afin d'échapper sûrement,
' Voy. t. II. p. 206. « Oiivr. cité, liv, IV.(-lia|). H, p. 277.
8() NOUVEAUX ATTENTATS DES BAILLIS BERNOIS. 1 54o
il se fit. dévalor par une fenêtre (]ui était à la muraille de la ville, mais coinuie il était fort gros, la corde rouipit et cette chute lui causa une coiilusiou qui le fit tomber dans une lang-ueur dont il mourut peu de temps après '.
L'irritation du peuple étant apaisée par la mort de Jean Phi- lippe, le Conseil ne se pressa pas de juq-er les autres prisonniers. Cependant les baillis du voisinage conliiuiaient d'en user fort mal avec Genève, non seulement en faisant tous les jours de nouveaux attentats à la juridiction, mais aussi en recevaiil ceux qui, pour avoir eu part à la sédition et avoir été de la cabale des Articulans, étaient contraints de quitter la ville, et ils leur faisaient mille accueils. On en écrivit à Berne pour s'en plaindre et pour prier les seigneurs de ce canton de défendre à leurs baillis de recevoir et de protéger les ennemis de la Ville', mais ces plaintes ne produisirent aucun effet. Ils continuèrent leurs attentats sur les terres de Genève. Le bailli deTernier fil ordonner aux habitans du village de Neydens de se trouver aux montres sous le capitaine de son bail- liage, sous |)eine de confiscation de corps et de biens, quoique ce villag-e fut de la dépendance du mandement de Peney et appartînt ainsi à la seigneurie de Genève en toute souveraineté. L'on s'en plaignit vivement à ce bailli et on lui dit que l'on s'ojiposerait vigoureusement à l'exécution de l'ordre injuste qu'il avait donné, ce qui fit que cette affaire n'eut pas de suite pour lors '.
Au commencement de juillet, on renqilit trois places vacantes dans le Conseil, riine par la mort de Jean Pluli|)pe, les deux autres par la désertion de Claude Richardet dont nous avons parlé ci-devant, et celle de François Rosset cpii s'était aussi retiré sur les terres de Berne. Ceux qui furent élus en leur place furent Jean Ami Curtet, Ami Perrin et Louis Chabod '.
Quoique l'on fût extrêmement aigri à Berne contre Genève, à cause du jugement rendu par rapport aux Articulans et de celui de Jean Philippe, cependant la journée de Lausanne, qui avait été
' Au sujet de cet incident, cf. Roget. ' Ibid., f" .307 r'>.
(juvr. cité, 1. 1. p. 255. {Note des éditeurs.) * Ihid.. f» 31H.
' Miniile orisinalp an R. C . vot 34. f" 294 (14 juin).
l54o MARCHE DU l\ JUILLET A LAUSANNE. 8l
réassig-née au 4,jui"fl, 'ic laissa pas de se passer à la satisfaction des Genevois'. Les ju§-es et les commissaires établis de part et d'autre s'y rendirent dans le temps manjué. Quand ils furent assemblés, les députés de Berne déclarèrent qu'ils avaient ordre de leurs supérieurs de dire que leur intention n'ayant point été de sur- prendre leurs alliés de Genève lorsque le traité du mois de mars 1539 fut passé et ne voulant pas non plus les contraindre à l'ac- cepter, ils consentaient, pour le bien de paix, (pie ce traité fût regardé comme non avenu et que les parties fussent remises dans les mêmes droits qu'elles étaient avant qu'il eût été fait, mais qu'ils croyaient aussi que les seigneurs de Genève devaient de leur côté révoquer la sentence qu'ils avaient rendue contre les trois députés avec qui le traité fut nég-ocié et les rétablir dans leurs honneurs et leurs charges. Après quoi, les deux états pourraient s'entendre à l'amiable sur toutes les difficultés qui depuis longtemps avaient été sur le tapis e( trouver des tempéramens qui accomoderaient tout, ce qui ramènerait la paix et la bonne intelligence.
Les députés de Genève remercièrent ceux de Berne de ce que leurs supérieurs avaient donné les mains à l'anéantissement du traité, ajoutant que l'on n'avait jamais eu la pensée de les blâmer à cette occasion, mais que l'on en avait toujours rejeté la faute sur les Articulans qui avaient excédé leurs ordres. A l'égard de la demande qu'ils faisaient en faveur de ces gens-là, ils répondirent (pi'ils n'avaient là-dessus aucune charg-e, mais qu'ils espéraient que, quand les seig-neurs de Berne réfléchiraient sur toute l'atrocité de leur procédé qui ne saurait demeurer impuni dans tout état bien policé et qu'ils penseraient qu'une des lois fondamentales de la République est qu'il n'y a point d'appel ni de révocation dans Genève des sentences criminelles prononcées par les syndics, ils cesseraient d'insister là-dessus. Enfin, qu'à l'ég-ard de la proposition qu'ils faisaient de régler les différends cpi'il y avait entre les deux états, ils en allaient écrire incessamment à Genève pour avoir sur ce sujet les ordres de leur magistrat auquel ils donneraient en
' On peut consulter sur cette marche, Eidg. Ahschiede. I. IV. t e. p. 122.'} et au\ .\rcllives de Genève, le dossier P. H., n" 12:!1. {Note des éditeurx )
Sa SUITK DE CETTE AFFAIRE. l54o
même temps avis de la demande que les seig'neurs de Berne fai- saient en faveur des trois Articulans condamnés.
Les députés de Genève ayant aussitôt envoyé un exprès à leurs supérieurs', en reçurent la réponse le 7 juillet', sur quoi les commissaires de l'un et de l'autre état s'étant rassemblés, ceux de Genève dirent que leurs seigneurs donneraient avec plaisir les mains à quelque convention amiable sur les articles qui pourraient se trouver sujets à quelque difficulté, qu'ils préféreraient cette voie à celle du droit, ne se pouvant porter qu'avec la dernière répug-nance à plaider contre leurs Excellences de Berne. Qu'à l'égard de la demande (jui avait été faite en faveur des Articulans, ils n'avaient autre chose à répondre (jue ce qu'ils avaient déjà dit auparavant; qu'ainsi ils les priaient instamment de ne plus presser cet article et de considérer que les seigneurs de Berne s'étant engagés par l'al- liance à maintenir l'honneur et l'avantage de la ville de Genève, cet honneur leur devait être plus cher que celui de trois particu- culiers et qu'il recevrait une atteinte mortelle si ces particuliers venaient à bout de faire révoquer la sentence rendue contre eux.
Cette réponse ne satisfit point les commissaires de Berne. Comme cet article leur tenait plus au cœur qu'aucun autre, ils le poussèrent encore vivement. Ils dirent que si ce que les trois Arti- culans avaient fait était mauvais, ce qu'il y aurait eu de blâmable et de condamnable dans leur procédé rejaillirait sur leurs supérieurs qui avaient traité avec eux, et que si les Genevois étaient jaloux de" leur honneur et ne voulaient rien faire qui put être honteux à leur ville, les seigneurs de Berne étaient encore plus jaloux du leur; que les mag-istrats étaient toujours en droit, selon les occasions qui se pouvaient présenter, d'adoucir et même de révoquer les peines qu'ils avaient infligées et qu'ainsi, s'ils avaient (juelque complai- sance pour leurs supérieurs, l'on ne larderait pas davantage à leur donner l'agrément qu'ils souhaitaient.
Ces secondes instances n'ébranlèrent pas les députés de Ge- nève qui avaient leurs ordres, lesquels ils n'avaient garde de
' R. G., vol. 34, fo 324 ro (.5jnillel). Rogel, ouvr. cité, t. I, p. 2G1. (Noie des ' Au sujet des deux Conseils gêné- éditeurs.) raiix tenus à cet égard le 6 juillet, voy.
l54o DÉPUTATION GENEVOISE A BERNE. 83
passer. Ainsi finit cette conférence de Lausanne. Nous allons voir quelles furent les suites du refus que l'on fit de révoquer la sen- tence rendue contre les Articulans ' .
Quelques jours après le retour des députés à Lausanne, on dé- puta à Berne, Jean Ami Gurtet et Claude Pertemps' pour se plaindre des continuels attentats du bailli de Ternier^ et pour prier les sei- gneurs de ce canton de leur donner une lettre de recommandation auprès des Fribourgeois, pour se faire restituer les droits de la ville de Genève qu'on leur avait déjà si souvent demandés, sans avoir pu les obtenir. C'était prendre assez mal son temps pour avoir des grâces des Bernois. Aussi les députés ([ui furent à Berne en revinrent fort mal satisfaits et très mortifiés. Dans l'audience qu'ils eurent, on les voulut obliger à faire leur représentation en allemand, ce qu'on ne relâcha que parce qu'ils dirent qu'ils étaient dans l'impossibilité de le faire, cette langue leur étant inconnue. Ensuite, sur les plaintes qu'ils firent contre le bailli de Ternier, l'avojer leur dit les dernières duretés. 11 leur répondit que cet offi- cier ne faisait rien que par les ordres de ses supérieurs, qu'il ne maltraitait pas les Genevois autant qu'ils le méritaient, que les Genevois étaient des gens fiers qui n'avaient rien voulu faire pour les seigneurs de Berne, mais que ceux-ci sauraient les rendre souples en déployant leurs forces contre eux, s'ils ne devenaient pas plus traitables ; qu'ils avaient mauvaise grâce à leur demander une lettre de recommandation, n'ayant rien voulu faire à la consi- dération de leurs Excellences, et qu'au reste, les choses n'allaient pas tout à fait comme ils le disaient, par rapport à la révocation du traité.
Ils eurent encore le chagrin de voir dans Berne plusieurs de la faction des Artichauts qui s'étaient retirés rière les terres de ce canton, lesquels leur firent diverses insultes. Ils apprirent aussi que ces fugitifs avaient présenté une requête au Conseil de Berne,
' Roget pense que ces démarches in- ' R. C, vol. 34, f» 331 r".
stantes et répétées en faveur (les Articulants ' Ibid., i" 327 \o, 328 et passtm. —
montrent que les Bernois ne se sentaient Cf. Roget, ouvr. cité, t. I. |i. 262. (Note
pas sans reproclies à leur égard ; voy. ouvr. des éditeurs.) cité, t. I, p. 221. (Note des éditeurs.)
84 LES BAILLIS CONTINUENT LEURS EMPIETEMENTS. l54o
duquel ils avaient été très bien reçus, et qu'on leur taisait dans cette ville beaucoup d'accueil ' .
Les mêmes députés allèrent à Fribourg-, selon les ordres qu'ils en avaient, mais tout ce qui se passa dans cette ville par rapport à eux se borna à des honnêtetés et à des offres de service. On leur refusa constamment de rendre les droits qu'ils demandaient, sous le prétexte, dit-on, qu'étant des droits impériaux, ils n'étaient pas assez autorisés pour les restituer sans en avoir l'aveu de tout le Corps helvétique, auquel on pourrait proposer la chose à la pre- mière assemblée qui s'en tiendrait'.
Les fugitifs qui étaient dans le voisinage de Genève ne ces- saient de maltraiter les particuliers de cette ville qu'ils rencon- traient et de parler injurieusement et avec le dernier mépris de ceux qui la gouvernaient. Les baillis de Gex et de Ternier se rendirent maîtres des terres de St- Victor, sur la fin du mois de juillet, faisant apposer les armes de Berne dans tous les lieux de la dépendance de cette seigneurie, se saisissant des dîmes et des registres de la cour du châtelain, et défendant à tous les officiers de Genève de se plus mêler de ce qui regardait l'administration de la justice'. Ils ôtèrent même aux sergeus la livrée de la Ville et s'em- parèrent de tous les revenus qui appartenaient à Genève. L'on en fit de même, peu de temps après, à l'égard des terres de Chapitre. Ainsi les Bernois, se repentant d'être revenus en arrière du traité, et ne pouvant plus, par ce traité, s'assujettir les terres de St- Victor - et Chapitre, prirent un parti plus abrégé et plus sur, (jui fui celui de se mettre en possession par la force. Il est vrai qu'à l'égard du revenu de ces terres, les baillis n'avaient point eu ordre de les saisir, et l'ayant fait par un motif de leur avidité et de leur haine contre Genève, les Bernois les firent restituer aussitôt. Pour faire encore plus de dépit aux Genevois, les officiers de Gaillard firent des attentats contre la juridiction de Jussy en faisant faire îles publications dans ce mandement, le territoire de Neydens fut aussi violé par les officiers de Ternier, les armes de Berne furent mises à Malval, quoique tous ces villages ne fussent ni de St-Victor, ni de
' R. C. vol. 34, fo 346-347 r». = Ibid.. fo 331 v».
' Ibid.
lî)f\0 DÉCISION TOUCHANT LE SECRET DU CONSEIL. 85
Cliapiire, mais appartinssent aux seigneurs de Genève en pleine souveraineté.
Cependant il restait encore à juger quelques-uns de ceux qui étaient prisonniers à cause de la sédition de Jean Philippe. La plu- part furent élarg-is sous la soumission de se représenter. Il n'y en eut (pi'un seul, nommé (^laude Palru, qui était des plus coupables, lequel fut jugé digne de mort et fut condamné à avoir la tète tran- chée ' .
Entre les fugitifs, il y en avait du premier rang, entre autres un syndic do celte année, nommé Etienne Dadaz, le même qui, au mois de février i53G, avait eu l'imprudence de se charger à la cour de France de certaines propositions odieuses et honteuses à la llépuljli(jue et qui était des plus attaché aux Articulans. Il avait quitté la ville dans le temps qu'ils furent condamnés et s'était retiré dans le canton de Berne. L'on attendit très long-temps avant que remplir la place, mais enfin, voyant qu'il ne revenait point, qu'il prenait des mesures pour retirer son bien de Genève et qu'il s'était hautement déclaré pour les mécontens fug-itifs, sa place fut déclarée vacante et on lui substitua un autre syndic'.
Comme on avait eu le malheur de voir dans le Conseil ordi- naire divers sujets indignes d'en être membres et qui étaient même devenus ennemis de leur patrie, il était important de s'assu- rei- de la fidélité de ceux (jui le composaient par des moyens effi- caces, et le secret étant l'àme des délibérations qui se prenaient dans des temps autant épineux et difficiles que l'étaient ceux dont nous parlons, tous les seigneurs du Conseil se lièrent par un arrêt solennel, souscrit par tous les membres de ce corps, à ne révéler les secrets du Conseil en quelque manière que ce fût, sous peine de la vie '. On chercha cette année les moyensderecouvrer le mandement
• R. C, vol. :i4, f<>S44r'>. la Rive; il refusa simplement quelques
* Ibid., fo 39:! ro, 403 r». jours après, ainsi que le trésorier J. Si- ' Ibid., fo 370 v'J (6 août). — « Qu'il mou, de reconfirmer ce serment. « az cause
(loyije perdre la vie, » ilit le regi>lre. Cette des maulvex rapports. » De son côté, le
décision est suivie de la signature de tous Conseil "des Deux Cents condamnait ceux
les syndics et membres du Conseil pré- qui trahiraient le secret de ses délibéra-
sents. On y remarque, contrairement à ce lions à avoir la langue percée. Cf. R. C,
que ilit Roget (T, 2()6), celle de Girardin de vol. 34, fo 379 r». (Note des éditeurs.)
86 MARCHE DU 3 OCTOBRE A LAUSANNE. 1 54o
de Thiez, mais sans aucun succès. Le Président de Ghambéry', qui témoignait quelque bonne Aolonté pour la République, devant aller à Paris, on lui envoya Pierre Vandel, au mois de septembre, pour le prier d'informer la cour des droits de Genève sur ce terri- toire et pour lui faire voir comment cette ville en avait été dé- pouillée injustement et sans connaissance de cause'. On écrivit même au roi pour ce sujet et l'on promit à ce président que la Ville lui ferait une récompense fort honnête si la chose pouvait réussir par ses soins'.
Les Bernois, pour justifier leur conduite sur la spoliation des terres de St- Victor et Chapitre, dont nous avons parlé ci-dessus, prirent le parti de se plaindre des Genevois et de leur attribuer divers attentats contre la souveraineté de ces terres, la([uelle les Genevois ne disconvenaient pas appartenir aux Bernois et de leur en demander la réparation. Ils convinrent donc ceux-ci et ils leur intimèrent la marche, laquelle ils assignèrent à Lausanne au 3 oc- tobre'. Le jour marqué, les envoyés de l'un et de l'autre état s'y rencontrèrent. Les juges furent Jean Rodolphe d'Erlach et Jean Rodolphe de GrafTenried, conseillers, de la part de Berne, et Girardin de la Rive et Jean Ami Gurtct, conseillers, de la part de Genève. Claude Pertemps, Claude Roset, Jean Lambert, Richard Vellut, Louis Dufour, François Béguin et Jaques Des Arts furent les procu- reurs de la même ville.
Les procureurs des Bernois, qui étaient les demandeurs, représentèrent aux juges :
1° Qu'encore que leurs supérieurs fussent princes souverains du prieuré de St-Viclor comme étaient autrefois les ducs de Savoie, et que par le traité fait entre eux et Genève, le 7 août i536, ils eussent cédé ce prieuré aux seigneurs de cette ville pour l'entretien de leur hôpital et de leurs ministres, en se retenant toutefois les appels, devoirs d'hommes et maléfices, comme la chose s'était pra- tiquée de tout temps, cependant ceux de Genève s'étaient opposés,
' Raymond Pellisson, président du p. 1247, la correspondance du Conseil
Sénat de Savoie. avec ses délégués à Lausanne, Archives de
» R. C, vol. 34, fo 449 r». Genève, P. H., no 1238 et le no 1248 de la
' Ibid., fo 434 ro. même série. {Note des éditeurs.) * Cf. Eid(j. Abschiede, t. IV, 1 c,
l54o PLAIDOYER DES DEPUTES BERNOIS. 87
autant qu'ils avaient pu, au cours des dits appels. Qu'ainsi, un habi- tant de Troinex ayant appelé au bailli de Ternier d'une sentence rendue contre lui par le châtelain de St-Victor, il fut saisi dans Troinex par le dit châtelain et mené à Genève par les terres de Berne, y ayant été détenu prisonnier jusqu'à ce qu'il eût renoncé à son appel et payé sa partie.
2" Que les Genevois s'étaient saisis des reg'istres des notaires décédés, rière St-Viclor, et inèino cpi'ils avaient créé de nouveaux notaires sans les présenter aux officiers de Berne pour faire ser- ment entre leurs mains, ce qui était un attentat manifeste contre la souveraineté des soigneurs de Berne.
3" Que Jean Co([uet, conseiller de Genève, fermier de St-V^ic- tor, avait affecté de publier que les seigneurs de Genève étaient hauts princes et souverains du dit lieu, menaçant les paysans qui osaient dire le contraire, et même qu'il avait, de son autorité, établi ou voulu établir de nouvelles mesures, différentes des anciennes, dans la dite terre.
4" Que ceux de Genève avaient fait faire aux sujets de St-Vic- tor, par leur châtelain, de grandes défenses de ne s'adresser à aucune autre justice qu'à la leur, ce qui est vouloir s'attribuer la souveraineté du dit lieu.
5° Que lorsque les seigneurs de Berne ordonnèrent la visite et montres de leurs sujets de St-Victor, le curial' du dit lieu, envoyé à Laconnex par ceux de Genève, s'y opposa de leur part, ce qui était directement contraire à la réserve mise au traité de i536.
6" Que les Genevois ayant fait saisir dans Troinex, par leur châtelain de St-Victor, un larron, l'avaient condamné au bannisse- ment et même, quelque temps après, l'avaient fait mourir. Que de même, ils avaient condamné dans le même lieu une femme, pour un crime d'hérésie, à être bannie, sans remettre ces criminels, après les avoir jugés, au châtelain de Ternier, selon l'ancienne coutume. D'où les procureurs de Berne concluaient que, paraissant évidemment par tout ce (ju'ils avaient dit, (|ue ceux de Genève avaient voulu usurper la souveraineté de St-Victor, nonobstant les
' Greffier du juge de St-Victor. (Note des éditeurs.)
88 RÉPONSE DES dÉpUïÉS GENEVOIS. 1 5/|0
exhortations qui leur avaient souvent élé Faites |)ar leurs seigneurs et les g'rands bienfaits qu'ils en avaient reeus, les seigneurs de Berne avaient été bien fondés à les dt'pouiller de ce prieuré, priant les juges de déclarer par leur sentence la dite confiscation devoir tenir, et de condamner ceux de Genève à tous les dépens.
Les procureurs de Genève, après avoir témoigne'' le (h'-plaisir qu'avaient leurs seigneurs d'avoir des dilïicnltés avec l'étal pour lecjuel ils avaient le plus de considération et d'attachement, répon- dirent ([ue les procureurs de Berne avouant ijue leurs supérieurs avaient dépouillé les Genevois des terres de St-Victor et Chapitre, sans aucune forme de justice, ce qui était directement contraire au traité d'alliance de i536, les seigneurs de Genève devaient, avant toutes choses, être rétablis dans leur précédente possession et les seigneurs de Berne condamnés aux dépens. Après ipioi, ils remirent aux juges trois actes sur (juoi ils demandaient d'être jugés, savoir le traité de l'alliance du 7 août i53G, les transactions des juridic- tions de St-Victor et Chapitre avec des informations des dites juridictions dûment signées et scellées, et le départ de Lausanne du mois de juin de l'année courante i54o.
Après diverses contestations sur la manière de procéder, les procureurs de Genève demandant avec instance qu'on leur dît droit sur la spoliation, et ceux de Berne les sommant toujours de répondre articulément à leurs demandes, enfin ceux de Genève furent obligés d'y satisfaire et même ils furent condamnés à dix écus d'or de dépens, pour le retardement qu'ils avaient causé par ces contestations.
Les députés de Genève, pour conmiencer à répondre, prièrent les juges de se souvenir des travaux et des guerres que leur ville avait soufferts depuis vingt-deux ans et des frais extraordinaires qu'il lui avait fallu soutenir, du traité (|ui fut fait en i53() entre les deux villes, par lequel toutes leurs affaires et prétentions rf'ci- proques avaient été réglées, de la marche tenue à Lausanne au commencement de juin, par laquelle, en révoquant le traité fait en i53q, il avait été dit que les deux parties demeureraient au même étal qu'elles étaient auparavant. Oue lors de la dite maiche, les seigneurs de Genève jouissaient des terres de St-Victor et Chapitre
l^ik^ SUITE UE CETTE AFFAIRE. 8()
I (|iic iioaiiiiluilis les officiers de iierne les en avaient dé])()iiiilés; |iie les seignenrs défendeurs s'en étant |tlaints, les seii^nenrs leniandeurs, \>;u- nnc lellre du 17 juillet, h-ur avaient fait une demande et, (>our l'ohlenir, les avaient fail appeler à la présente niarelie où ils se plaignaient de certaines prétendues infractions à leur souveraineté de St-V'ictor et Chapitre, retpiérant (jue la confis- (•alion de ces terres fût déclarée avoir été par eux dùnienl faite. A quoi eux, procureurs de Genève, avaient répondu et répondaient encore que cette spoliation était tout à fait contraire aux traités dont ils a\aienl parlé, et (pie si les seigneurs de Berne avaient quelque demande à faire, ils devaient y procéder par les voies de justice, sans se faire raison eux-mêmes.
Ils dirent ensuite, sur le premier article de la demande des seigneurs de Berne, tju'ils n'avaient jamais eu la pensée de toucher à leur souveraineté, qu'ils la reconnaîtraient toujours conformé- ment au traité de i53G, avec les réserves qui y étaient contenues et selon les anciennes coutumes. Que ces anciennes coutumes dont ils demandaient l'observation se voyaient par les transactions qu'ils produisaient, faites entre les anciens comtes de Genevois et les prieurs de St- Victor, par divers procès et par plusieurs informa- tions qu'ils y avaient jointes. Que les appels n'allaient point du châtelain à ces seig-nenrs, mais qu'ils étaient auparavant portés devant le juge de St-Victor qui était établi par le prieur ou son fermier, d'où ensuite, pour la sentence souveraine, on pouvait se pourvoir au prince, qu'aussi les seig-neurs de Genève n'a^•aient point contrevenu à tout cela. Que pour ce qui regardait l'Iiabitant du villag-e de Troinex dont il avait été parlé, ils ajoutaient (jue les seig-neurs de Berne avaient été mal informés par les Savoyards qui rendaient auprès d'eux aux seigneurs de Genève tous les mauvais offices qu'ils pouvaient, ([ue cet homme-là n'avait point été pris ni conduit sur les terres de Berne, mais qu'un jour étant venu, lui et sa partie, à Genève, devant le juge ordinaire de la Ville, ils s'étaient fait partie l'un à l'autre et s'étaient rendus en prison, d'où ils étaient sortis (juelque temps après par accommode- ment, ayant renoncé à leur appel, comme il paraissait par le traité de cet accommodement, lequel on produisit.
go SUITE DE CETTE AFFAIRE. l5t\0
Sur le second, que les protocoles ou registres des notaires, de tout temps avaient été laissés à la seigneurie de St-Victor pour les inventoriser et conserver, comme il paraissait par les titres pro- duits, et (jue leurs seigneurs possédant cette seigneurie selon l'ancienne coutume, ils avaient droit de retirer ces registres. Que pour de nouveaux notaires, ils n'en avaient créé aucun et qu'ils avaient seulement étalili des curiaux, ou secrétaires, pour leurs juges, sans les présenter à d'autres, conformément aux anciens usages, si ce n'est une seule fois, pour plaire au bailli de Ternier, priant d'être rétablis et maintenus dans leurs droits.
Sur le troisième, que le sieur Coquet n'avait eu aucun ordre de se servir des paroles dont il était accusé ; ([ue cependant, ayant été interrogé sm- cela, il avait |)rolest('' cpi'il n'avait point dit ce qu'on lui imputait, n'ayant dit autre chose sinon que les seigneurs de St-Victor avaient omnimode juridiction, excepté le dernier sup- plice, et que les seigneurs de Berne avaient la souveraineté de cette terre conformément au traité de i536 et selon les anciennes cou- tumes, ajoutant ([u'il ne s'était servi d'autres mesures que des anciennes qui étaient marquées par les prieurs de St-Victor.
Sur le quatrième, que le châtelain de St-Victor n'avait jamais eu d'ordre de faire les tlites défenses et que les seigneurs de Genève n'avaient point prétendu diminuer la souveraineté des seigneurs de Berne, laquelle ils reconnaîtraient toujours comme elle était du temps des anciens prieurs.
Sur le cinquième, qui concernait la visite et montre des sujets de St- Victor, qu'ils priaient les juges d'ouïr ceux qui en avaient été châtelains ; que ni les uns ni les autres n'avaient jamais rien fait contre les anciennes coutumes et qu'ils étaient prêts à s'en venir justifier, si on le trouvait à propos. Que la vérité était que, de tout temps, les châtelains menaient leurs gens faire montre dans un lieu particulier, appelé la Feuillée à Ternier, comme il avait été pratiqué encore depuis peu, en présence des envoyés de Berne. Enfin, qu'ils priaient les juges de commettre qui il leur plai- rait pour aller sur les lieux s'informer des plus anciens habitans, de la manière dont ces montres s'étaient faites par le passé, pour s'y conformer à l'avenir.
l54o AUTRES DEMANDES DES BERNOIS. QI
Sur le sixième, ils répondirent que les seigneurs de Genève avaient omnimode juridiction, mère et mixte empire sur St-Victor, excepté le dernier supplice qui appartenait aux seigneurs de Berne, souverains ihi pays; (jue leurs châtelains pouvaient, par conséquent, exercer toute sorte de juridiction jus([u(>-];i, que le ban- nissement n'était pas le dernier supplice, qu'il n'y avait que la mort qui fût telle, et que pour le larron qu'on disait avoir été condamné à mort, quand on leur aurait donné le nom et le surnom, ils pourraient répondre sur cela, ne sachant ce que c'était.
D'où les députés de Genève concluaient qu'ils n'avaient rien fait que conform(''ment aux traités et transactions rpii avaient été allégués; qu'ils devaient, par conséquent, être rétablis et maintenus dans la possession de St-Victor et les seigneurs de Berne condam- nés aux dépens.
Après quelques répliques de part et d'autre, les députés des deux parties, par l'ordre de leurs supérieurs, soumirent encore à la connaissance des juges les autres demandes des seigneurs de Berne touchant les terres de Chapitre et les biens des anciens bannis de Genève.
Les députés de Berne représentèrent donc qu'encore que les ducs de Savoie eussent été reconnus de tout temps, souverains des terres du Chapitre de Genève que les appels allassent du juge de ces terres, à eux ou à leur Conseil, à Chambéry ou à Turin, et que les habitans leur eussent toujours été soumis, particulièrement en cas de guerre, les uns se rangeant sous la bannière de Ternier et les autres sous celle de Gaillard lorsqu'ils étaient commandés, cependant ceux de Genève, depuis quelques années, avaient fait tous leurs efforts pour dépouiller les seigneurs de Berne, qui repré- sentaient les ducs de Savoie, de cette souveraineté et pour se l'ap- proprier, et pour preuve de cela, qu'ils avaient fait défendre par leurs officiers aux habitans de Chapitre de se trouver aux montres ordonnées par les seigneurs de Berne; qu'ils avaient de leur propre autorité établi un notaire ou curial dans les dites terres ; (pi'en i53g, ils avaient envoyé saisir par leur châtelain à Valleiry trois hommes qu'ils conduisirent à Onex dans l'église, lacpielle ils firent servir de prison, ce qui était un attentat contre la souveraineté des
(J2 RÉPLIQUE DES GENEVOIS. 1 54o
seigneurs de Berne à qui cette église appartenait absolument. Qu'encore (jue par le traité de i536, les biens des premiers bannis^ situés dans les pays conquis par les seigneurs de Berne, dussent appai'teuir à ces seigneurs, néanmoins les seigneurs de Genève avaient usurpé une vig^ne des biens du nommé Déporta, l'un de ces bannis. U'où les députés de Berne concluaient ijue celte vig-ne avec les fruits devait être restituée à leurs supérieurs. Et pour le reste, comme ils avaient fait touchant St- Victor.
Les dé[)ulés de Genève répondirent qu'ils avouaient (pie les ducs de Savoie avaient été souverains des terres et des liabitans de Glia|)itre, en laissant les seigneurs du Ghapitre dans leurs pri- vilèges et coutumes, comme il paraissait par les transactions faites entre eux. Oue les appels allaient devant les ducs, mais après que le jug^e de Ghaj)itre, qui était supérieur au châtelain, avait rendu sa sentence. Que les liabitans de Ghapitre, en cas d'armes ou de guerre, devaient obéir aux seigneurs de Berne suivant les an- ciennes coutumes ipii se pouvaient voir dans divers actes qu'ils produisirent, et auxquelles les châtelains s'étaient toujours confor- més suivant les ordres que leur avaient donnés leurs supérieurs, lesquels ils n'avaient jamais violés. Que les seigneurs de Genève n'avaient créé aucuns nouveaux notaires. Qu'ils n'avaient rien fait contre la souveraineté des seigneurs de Berne dans l'affaire des prisonniers de Valleiry, puisque Onex était de Ghapitre, de même que l'église où avaient été mis les prisonniers. Enfin, que si la vigne que les seigneurs de Berne demandaient qu'on leur restituât se trouvait être des biens de Déporta, on leur eu ferait raison. Gon- cluant, au reste, comme ils avaient fait dans l'affaire de .St-Victor.
Il y eut ensuite diverses répliques et dupliques de part et d'autre, mais les juges ne terminèrent [)oin( le procès pour lors; ils renvoyèrent, vu l'importance de la matière, à rendre leur sen- tence au i4 novemlire, au même lieu '.
Les juges et les députés de Genève furent de retour le i8 oc- tobre. Les baillis de Lausanne, de Morges et de Nyon les accom- pagnèrent, dans leur route jus(|u'à Genève, chacun dans son bail-
' R. C, vol. 34, l'o 48:i vo.
lÔ^O LES JUGES DE LA .MARCHE DESIGNENT UN SURARBITRE. ()3
lai^e, pour les i^arantir des insultes des fui>itlfs qui (MaienI répan- dus dans le pays de Vaud ' . Ils avaient prié les envoyés de Berne de leur accorder cette sûreté, |)arce qu'à leur entrée dans Lausanne, ils avaient été maltraités el injuriés par cjuelques-uns de ces §ens-là, et entre autres par l'un des Articulans, qui leur avaient dit qu'eux et tous ceux de Genève étaient des traîtres, des injustes et des voleurs qui leur avaient ravi leurs biens. Ils s'étaient plaints de ces insultes, mais ils n'en avaient eu aucune satisfaction. C'est ce qui porta le Conseil à en faire des plaintes fort vives aux seigneurs de Berne par une lettre qui fut écrite après le retour des députés, dans laquelle, après avoir fait un délail circonstancié de toutes les avanies qui leur furent faites, on leur marquait (ju'on ne croyait pas que jamais aucun état souverain eût été traité d'une manière si indigne. On se plaignait aussi des insultes que les citoyens et bourgeois de Genève qui voyageaient dans le canton de Berne es- suyaient tous les jours de la part des mêmes fugitifs, et on les priait instamment de faire cesser de semblables désordres qui étaient directement contre le traité d'alliance et contre le droit des gens '.
Les mêmes juges qui avaient été assemblés de la part des deux états à Lausanne, au mois d'octobre, s'y rendirent au jour assigné, i4 novembre, pour décider sur les articles contestés'. Ils le firent après avoir prêté serment de juger en conscience. Ceux de Berne condamnèrent les seigneurs de Genève dans tous les articles et accordèrent aux seigneurs de Berne leurs conclusions, et ceux de Genève condamnèrent aussi les seigneurs de Berne en toutes leurs demandes et allouèrent aux députés de Genève leurs conclusions, ce qui obligea les deux parties d'en appeler à un sur- arbitre qui fut nommé par les députés de Berne, conformément au traité de lâSO, savoir Bernard Meyer, conseiller de la ville de Bàle, devant lequel ils promirent de comparaître le i5 du mois de décembre suivant'.
Le Conseil députa à Bàle Claude Rosel et Baudichon de la Maisonneuve pour informer amplement les seigneurs de ce canton,
' R. C. vol. 34. fo 't83 V. » Cf Eidg. Abschii-di' . I IV. 1 c,
* Ibid., f" 488 (minute originale). p. 1270.
' K. C, vul. 34. {« .530.
94 LETTRE DE CHARLES-QUINT. 1 54o
et en particulier le surarbitre, des droits de la Ville et des diffi- cultés qui formaient le sujet du procès ' ; ensuite on y envoya Ami Perrin et François Paquet, mais le s"^ Meyer, se voyant embarrassé de quelle manière se déterminer, renvoya la décision de ce diffé-