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LES
ÉPOPÉES
FRANÇAISES
DU MÊME AUTEUR
I. — Poésie française du moyen âge.
Les Épopées françaises, Étude sur les origines et l'histoire de la lit-- térature nationale. — Le tome II de la seconde édition sera consacré à l'Histoire externe des Chansons de geste (suite et fin); le tome llî au cycle de Charlemagne, le tome IV à celui de Guillaume, etc.
La Chanson de Roland, texte critique, traduction et commentaire-, grammaire et glossaire. Ouvrage couronné par l'Académie frau- çaise et par TAcadémie des inscriptions. Septième édition.
L'Entrée en Espagne, chanson de geste inédite : notice, analyse et extraits d'après le manuscrit de Venise.
L'Idée religieuse dans la Poésie épique au moyen âge.
L'Idée politique dans les Chansons de geste (extrait de la Revue des^ questions historiques).
La Chevalerie d'après les textes poétiques des xii^ et xiif siècles.
• H. — Poésie latine du moyen âge.
Histoire de la Poésie latine au moyen âge : Versification rhytli- mique. — Hymnes, Proses, Tropes, Mystères. {Sous presse.)
Cours d'Histoire de la Poésie latine au moyen âge, professé à l'École
nationale des chartes : Leçon d'ouverture. Histoire des Proses antérieurement au xii' siècle.
Œuvres poétiques d'Adam de Saint-Victor, précédées d'une Introduc- tion sur sa vie et ses ouvrages. Deux forts volumes, 1100 pages.
N
Fi.R:S. — IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON,
LES
EPOPEES
FRANÇAISES [L
ETUDE SLR LES ORIGINES ET L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE NATIONALE
LÉON GAUTIER
OUVRAGE TROIS FOIS COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
(grand Prix Gobcrt en 18G8)
SECONDE EDITION, ENTIEREMENT REFOiNDUE
PARIS
SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE yiGTOR PALMÉ, DIRECTEUR
25, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 25
Bruxelles, G. LEBROCQUY, directeur de la succursale 5, place de Louvain , 5
1878
L'Histoire des littératures romanes est une science puéi ace
DE LA SKCOXDE
nouvelle, mais qui a fait en peu d'années un long chemin : nous avons eu lieu de nous en convaincre, quand nous avons mis la main à cette seconde édi- tion des Épopées françaises. Nous ne nous attendions qu'à des corrections et à des retouches, et c'est un autre livre que nous avons été forcé d'écrire.
Voici donc une œuvre presque absolument nouvelle. Si quelques chapitres de l'ancienne édition ont été conservés, ce n'est pas sans de nombreuses et impor- tantes modifications. Il nous a fallu refaire à nouveau tout ce qui se rapporte à rorigine et à la formation de 'Épopée française, aux Cantilènes, à la versification rhythmique. Sans parler d'une liste complète de tous les manuscrits qui renferment le texte de nos vieux poèmes, nous avons dû ajouter à notre rédaction primi- tive un chapitre sur le Style des Chansons de geste, et nous l'avons accompagné d'une Chrestomathie épique
EniTlON.
VI PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION.
OÙ les plus belles pages de nos romans sont mises en lumière et traduites pour la première fois. Enfin, nous avons profité de tous les travaux récents, comme aussi des conseils de tous nos amis et des critiques de tous nos adversaires. Et, à bien prendre les choses, les adversaires ne sont qu'une seconde espèce d'amis, alterum amicorum gemis.
Durant les longues années que nous avons consacrées à ce premier volume, une pensée, une seule pensée nous a vérilablement consolé et soutenu : nous nous sommes persuadé que nous travaillions à une œuvre nationale, traditionnelle, chrétienne. Cette consolation de nos heures de travail, ce but de toute notre vie, nous les confions aujourd'hui au lecteur indulgent. S'il est prin- cipalement épris de la science, il voudra sans doute tenir quelque compte de la loyauté et de la persé- vérance de nos efforts. S'il est chrétien et Français, il n'accueillera pas sans quelque sympathie un livre consciencieux et qui a été surtout inspiré par l'amour de l'Église et de la France.
L. G.
8 septembre 1877.
Préface Après de lougucs auuécs de travail, nous pouvons
«E LA PREMIÈRE ^ t i t i • l 1 r^ f
ÉDITION. enfin livrer au public le premier volume des tpopees françaises,
11 est reçu qu'en France on ne lit guère les Préfaces,
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. vil
€t nous n'avons pas l'intention de donner à celle-ci des proportions qui diminueraient encore le nombre de ses lecteurs. Mais il nous a paru nécessaire de répondre en quelques lignes à ces trois questions : ce Quel des- » sein s'est proposé l'auteur du présent livre ? Quel » plan a-t-il adopté? Et quelle forme, enfin, a-t-il )) voulu donner à son œuvre?))
Résumer en un corps d'ouvrage, vulgariser claire- Quel dessein ment tous les travaux de nos devanciers qui ont eu pour v^^vo^^ l'^^teur
*■ ^ des Epopées
objet la littérature épique de la France et, en second ^''««f«^^^^^ lieu, compléter ces travaux par les résultats de nos propres recherches : tel est le double but que nous nous sommes proposé.
Quelque admirables, en effet, et quelque concluants que puissent être, depuis quarante années, les travaux des érudits de France et d'Allemagne, nous n'avons pas tardé à nous apercevoir qu'après eux il restait quelque chose à faire. Nous avons essayé de redresser certaines erreurs, de combler certaines lacunes. D'ailleurs, nous avons toujours voulu contrôler par nous-même les asser- tions des érudits que nous interrogions; nous avons voulu remonter aux sources , et tenir les manuscrits entre nos mains. Nous pensons, enfin, ne rien exagérer en affirmant que toute une moitié de notre livre sera véritablement originale. Sans doute nous faisons grand cas du titre de vulgarisateur, mais nous avons voulu le mériter en essayant d'être un critique.
L'histoire de notre poésie épique est une matière sin- Quel phna-t-ii gulièrement complexe et, sans un plan très-clair, elle ''^"^'"'
VIII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
serait tout à fait ténébreuse. Nous avons donc attaché à la méthode de notre hvrc une iuiportance que nos lecteurs estimeront légitime.
Les Épopées françaises se diviseront en trois parties : /. Origine et histoire; IL Légende et héros; IIL Esprit des Épopées françaises.
Dans la première partie, nous exposons les destinées de nos Chansons de geste depuis leur origine jusqu'à nos jours. Nous ne nous occupons encore ni de leur affabu- lation, ni de leurs héros; nous n'étudions pas encore les idées qu'elles expriment. Mais nous nous demandons seulement de quel pays elles sont sorties, quelle fut leur formation à travers les siècles, quelles vicissitudes elles ont successivement traversées, sous quels aspects divers elles nous apparaissent dans le passé. Prenons un exem- ple : voici la Chanson de Roland, Dans cette première partie de notre livre, nous ne raconterons pas la trahison de Ganelon, ni la mort de Roland, ni la grande bataille de Saragosse; nous n'examinerons pas quelle est, dans ce vieux poëme, l'idée du soldat et celle du roi ; quel est le type de la jeune fille et celui de l'ami. Mais nous montrerons qu'avant d'être le héros d'une longue épo- pée, Roland avait été chanté en des cantilènes reli- gieuses et militaires; qu'à ces cantilènes ont succédé des chansons de geste; qu'à ces chansons de geste, de plus en plus développées, ont succédé des romans en prose, et à ces romans en prose, les grossiers volumes de la Bibliothèque bleue. Chacune de ces transforma- tions sera l'objet d'une étude critique. Trois grandes
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. ix
périodes (de formation^ de splendeur^ de décadence) ser- viront fort naturellement de subdivisions à cette pre- mière partie, et donneront leurs noms à ses trois Livres. Il convient d'avertir ici nos lecteurs que les Chansons de geste sont Tunique objet de nos recher- ches; que, ne reconnaissant pas le caractère épique aux romans de la Table ronde, nous avons du les ex- clure de cette histoire, ou, pour mieux dire, que nous les avons considérés uniquement dans leurs rapports avec nos Épopées nationales.
Mais voici que nous venons d'achever l'histoire de ces épopées par Thistoii^e de leur réhabilitation, par la liste détaillée de tous les travaux auxquels elles ont donné lieu depuis le commencement de ce siècle. Il est temps de les lire et de les faire lire. Notre seconde partie, intitu- lée : Légende et héros des Épopées françaises^ est consa- crée à cette lecture. Nous y racontons tous nos romans de chevalerie, toutes nos chansons de geste sans excep- tion, et nous les racontons d'après les meilleures édi- tions, surtout d'après les manuscrits, et selon l'ordre le plus logique. Nous commençons par le récit de tous les romans de la geste du Roi; après quoi, nous résumons, aussi vivement que possible, tous les poëmes des gestes de Garin et de Doon, des gestes provinciales et du cycle delà Croisade. Nous avons la prétention, peut-être exorbitante, qu'après la lecture de cette partie de notre œuvre, on connaisse exactement les péripéties princi- pales, toute l'action et tous les héros des Épopées fran- çaises. Ce que nous nous proposons d'écrire, c'est une
X PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Bibliothèque bleue d'après les sources, une Bibliothèque bleue complète et critique. Car nous ne manquerons pas de consacrer à chacun de nos romans une Notice bibliographique où nous indiquerons scientifiquement la date de sa composition, son auteur, le nombre de ses vers et la nature de la versification, les manuscrits qui nous en offrent le texte, les versions en prose auxquelles il a pu donner lieu, ses destinées au dehors de la France^ ses diverses éditions, les travaux dont il a été l'objet, sa valeur littéraire, et principalement ses éléments histo- riques et les variantes ou modifications de sa légende. Les portraits de nos héros, tracés à grands traits d'après tous nos romans, compléteront cet ensemble et formeront une sorte de galerie épique, qui reposera peut-être les yeux fatigués de nos lecteurs.
Cependant notre tâche ne sera pas encore terminée : car, grâce à Dieu, l'Histoire littéraire offre aujourd'hui un champ beaucoup plus vaste aux intelligences ; elle ne se propose pas seulement d'étudier la forme d'une litté- rature, mais elle veut aller jusqu'au fond et analyser les idées. (( Vous me dites que la Chanson de Roland est écrite en vers décasyllabiques : c'est fort bien ; vous me la racontez : c'est mieux encore. Mais, dira le lecteur, j'ai plus d'ambition. Que pensaient le poète et son temps? Que pensaient-ils de Dieu et de l'homme? Quels étaient, à leurs yeux, les types de la femme, du vieillard, du roi, du soldat, du traître, de l'honnête homme? Je tiens à le savoir. y> C'est pour contenter ce désir que nous avons écrit notre troisième partie, qui a pour
a-t-il voulu donner \i son œuvro?
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xi
titre : Esprit des Épopées françaises^ et dans laquelle nous analysons toutes les idées de nos vieux poèmes, toutes leurs doctrines religieuses, politiques, morales. Dans tout notre livre, comme on le voit, nous partons de ce qu'il y a de plus extérieur pour arriver à ce qu'il y a de plus intime, de la circonférence pour arriver au centre.
Nous devons à nos lecteurs quelques mots encore sur Queiiefoniio la façon dont nous avons compris notre sujet, et dont nous avons écrit notre livre. Nous avouons très-fran- chement ne pas l'avoir écrit sans quelque préoccupa- tion littéraire : [nous aurions voulu exprimer nos idées en un style clair, ardent, et, pourquoi ne pas le dire? agréable. Ce n'est pas sans quelque tristesse que nous avons entendu un érudit de premier ordre affirmer récemment, dans un livre excellent, qu'un savant ne doit jamais avoir de ces prétentions artistiques ; qu'il doit mépriser la forme et ne s'occuper que du fond; qu'entre la science et l'art, il faut placer d'infranchis- sables barrières. Ces idées ne sont pas les nôtres.
Qu'en géométrie, en algèbre, en mathématiques, on ne songe à donner aucun charme vivant à l'austère nudité des théorèmes, c'est trop juste; mais, en histoire littéraire, c'est tout autre chose. L'histoire littéraire touche par trop de côtés à la littérature, à l'art lui-même, et par conséquent à toute notre âme, à toutes nos idées, à tous nos sentiments. Comment voulez-vous que je lise Aliscans sans m'émouvoir très-vivement? comment voulez-vous que j'en parle sans cette sorte de frissonne-
XII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
ment qui donne au style un éclat et une chaleur natu- rels? Les philosophes diraient, avec la justesse étrange de leur langue spéciale, que les sciences physiques et mathématiques étudient surtout le non-moi. Mais, dans l'histoire littéraire, c'est le moi, c'est l'homme qui est perpétuellement en jeu. Il nous faut donc parler, non- seulement des faits auxquels il est mêlé, mais surtout de ses idées, de ses douleurs, de ses espérances, et l'on ne parle point de ces grandes choses en un style scien- tifique et sec. Pour bien peindre tout l'homme, tout l'homme est nécessaire, et voilà pourquoi l'historien de la littérature a le droit d'ôtre ému et de laisser von^ son émotion. Le style n'est pas un vêtement : c'est l'expression de l'âme humaine.
Tel est le dessein que nous nous sommes proposé, tel est le plan que nous avons suivi, telle est la façon dont nous avons entrepris de traiter notre sujet.
Il ne nous reste plus qu'à nous recommander à la bienveillance de nos lecteurs, et à leur répéter ces paroles du vieil Estienne Pasquier : <f D'une chose seulement D supplie-je le lecteur ; qu'il veuille recevoir ce mien » labeur du mesme cœur que je le luy présente. »
LÉON GAUTIER. 8 décembre 1865.
PREMIÈRE PARTIE
ORIGINE ET HISTOIRE
DES
ÉPOPÉES FRANÇAISES
LIVRE PREMIER
PERIODE DE FORMATION
CHAPITRE I
DE L EPOPEE EN GENERAL
Si nombreux que soient les genres de poésie inventés i part. livr. i. par les rhéteurs, il semble qu'on les puisse réduire à — ^^-^ — trois, et il est aisé de les distinguer l'un de l'autre.
Représentez-vous le premier homme au moment n y ^ trois genres
., , • 1 T\* ^^ poésie:
môme où il sort des mams de Dieu et où son reejard se ^y^'^''^- ^pi^^^^-
^ dramatiqiio.
promène pour la première fois sur son nouvel empire. Imaginez, s'il est possible, la vivacité profonde de ses impressions, alors que la magnificence des trois règnes se reflète dans le miroir intelligent de son âme. Hors de lui, enivré, presque fou d'admiration, de reconnaissance et d'amour, il lève au ciel ses beaux yeux que le spec- tacle de la terre ne satisfera jamais ; puis, découvrant Dieu dans ce ciel et lui rapportant tout l'honneur de cette magnificence, de cette fraîcheur et de ces harmonies de la création, il ouvre la bouche; les premiers frémisse- ments de la parole agitent ses lèvres, il va parler. Non, non, il va chanter, et le premier chant de ce roi de la création sera un hymne au Dieu créateur. De tels can- tiques, de tels hymnes s'échapperont désormais de son âme, toutes les fois qu'il voudra louer Dieu, toutes les fois qu'il se souviendra de sa mission ici-bas et qu'il vou-
4 DE L'ÉPOPÉE EN GÉNÉRAL.
' ^^cL^^T'^' dra se montrer véritablement le représentant, le prêtre et le chantre intelligent de toute la création matérielle. Et tel est le premier de tous les genres de poésie, le plus antique, le plus noble. Les anciens l'ont rabaissé dans le nom qu'ils lui ont fait subir. Ils n'ont conçu les chants de louange et d'amour qu'accompagnés de la lyre, et c'est pourquoi cette poésie s'appelle bjrique.
La poésie épique Cepcndaut les familles des hommes se sont multipliées
est postérieure
à la lyrique, gur la surfacc de la terre ; les premiers peuples se sont
antérieure ^ ^ ^ ^
à la dramatique, fomiés. Ils u'out pu loiigtemps vivrc ensemble; et, cer- tain jour, on les a vus se séparer pour aller planter leurs tentes sous tous les cieux. La poésie des hymnes ne suffira bientôt plus aux besoins de ces nations primi- tives. Ces hymnes, à l'origine des choses, n'étaient dus et adressés qu'à Dieu : on ne tarda point à en faire honneur aux chefs des nations, aux grands guerriers, aux héros. Mais c'est ici qu'il fallut élargir le cadre trop restreint de l'hymne ou de l'ode : car, malgré tout, on n'y put faire entrer, comme on le désirait, toute l'his- toire ou, plutôt, toute la légende des héros. Alors un nouveau genre de poésie naquit de la nécessité : dans une série de chants moins enthousiastes et plus nar- ratifs, on raconta tout à son aise les grandes guerres, les grandes adversités, les grands triomphes des peuples. Le premier caractère de ces rédts fut souvent le mythe : car le sens historique ne devait naître que plus tard. Déplus, ces récits légendaires furent essentiellement nationaux. La poésie lyrique est humaine : la poésie épique (car il est temps de la nommer) est nationale, 'Encù est un mot grec qui signifie (( dire, raconter » : il convient bien à cette poésie qui, avant tout, est un récit \
' « L'Épopée n'est autre chose, en effet, que la poésie nationale développée, agrandie, centralisée. Elle prend à celle-ci son inspiration, ses héros, ses récits même ; mais elle les groupe et les coordonne dans un vaste ensemble où tous se rangent autour d'un point principal. Elle travaille sur des chants isolés
DE L'ÉPOPÉE EN GÉNÉRAL. 5
L'humanité ne devait pas s'en tenir là. Elle se ^ ^^chIp^^!^* ^ passionna pour l'épopée, mais ne s'en contenta pas. Elle ouvrait volontiers les oreilles pour écouter les grandes actions de ses grands hommes; mais, faut-il tout dire? elle s'ennuyait quelque peu des longueurs de ces récits. Elle réclamait enfin quelque chose de plus court, de plus saisissant, de plus vivant. C'est alors que certains poètes eurent une idée qui était d'une simplicité et, en même temps, d'une fécondité merveilleuse. Au lieu de chanter un hymne aux héros, au lieu de raconter en longs chants les péripéties de leur histoire fabuleuse, ils réunirent quelques-uns de leurs amis, de leurs voisins ou de leurs proches, et leur dirent : ce Vous allez prendre le nom, la physionomie et l'habit de tel ou tel héros; vous allez parler et agir comme eux; vous serez Oreste, Agamemnon, Ulysse, Achille, Hector. » C'est ce qu'ils firent, et l'humanité qui avait besoin qu'on lui simplifiât ses plaisirs, l'humanité ravie, au lieu d'avoir à entendre une histoire, n'eut guère qu'à ouvrir les yeux et à con- templer une action. On reproduisit ainsi tous les grands et terribles événements de l'histoire d'un peuple. Il y a un verbe grec, J^â«, qui signifie (( agir » : on en a tiré les mots drame et poésie dramatique qui expriment admira- blement la nature essentiellement active de ce troisième et dernier genre de poésie \
et en fait une œuvre une et harmonieuse. Elle efface les disparates, fond les répétitions du même motif dans un thème unique, rattache entre eux les épisodes, relie les événements dans un plan commun, et construit enfin, avec les matériaux de l'âge précédent, un véritable édifice. » (G. Paris, Histoire poé- tique de Charlemagne, 3, 4.)
1 Cet ordre, dans lequel ont du se suivre les trois grands genres de poésie, a été admis par le plus grand nombre des critiques. M. Bartsch Ta contesté et a dit : « L'ordre véritable est Épopée, Poésie lyrique. Drame. » (Revue cri- tique, 1866, n° 52.) = Nous ne prétendons pas, d'ailleurs, que le Drame soit toujours sorti de l'Épopée (ce qui ne serait pas vrai pour la France) ; mais nous nous bornons à affirmer que le Drame est généralement postérieur à l'Épopée. = Le Drame enfin est souvent sorti de la liturgieM'un peuple ; il est né souvent dans les temples.
î PART. LlVn. 1. CHAP. ir.
L'Epopée
ost la narration
poétique
qui précède
les temps
où l'on écrit
l'histoiro.
li ÉPOPÉES NATURELLES
On peut voir, d'après ce qui précède, quelle place occupe rÉpopée dans l'histoire poétique de l'humanité. Il est maintenant facile d'en saisir la nature et d'en for- muler la définition : (( Cesl la narration poétique qui précède les temps ou Von écrit r histoire \ »
CHAPITRE II
IL Y A DEUX ESPECES D EPOPEES .* LES EPOPEES NATURELLES, LES ÉPOPÉES ARTIFICIELLES
Le premier
caractère
de la -véritable
Épopée, c'est la légende.
Nous avons d'autant plus volontiers admis la défi- nition précédente, qu'elle va nous servir à établir nettement deux familles parmi les épopées de tous les temps. Le premier caractère de l'Épopée véritable, c'est la légende. La poésie épique est la poésie des peuples jeunes, des peuples enfants, des peuples qui n'ont pas fait encore la distinction savante entre leur histoire et leur mythologie. C'est le chant avec lequel on charme les peuples au berceau.
' Cette définition est de M. Paulin Paris. Voici celle de M. Littré : « Les Épopées primitives sont des poëmes dans lesquels certains peuples, avant la cul- ture littéraire, ont célébré leurs dieux et leurs héros. » (Dictionnaire de la langue française, au mot Épopée.) — « L'Épopée, dit M. Gaston Paris, est une narration poétique, fondée sur une poésie nationale antérieure, mais qui est avec elle dans le rapport d'un tout organique à ses éléments constitutifs. » [Histoire poétique de Charlemagne, p. 4.) — M. Paul Meyer admet et commente cette définition dans ses Recherches sur VEpopée française (Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1867, p. 32). M. Bartsch ajoute avec raison : « La poésie épique se divise en poésie religieuse et héroïque, en chants consacrés aux dieux et aux héros. » (Revue critique, 1866, n" 52.) C'est la théorie de Littré.
ET ÉPOPÉES ARTIFICIELLES. 7
Tel est le caractère réel des poésies homériques \ malgré les nombreuses corrections dont elles ont pu être l'objet; tel est celui du Mahâbhârata, du Râmâyana et des autres épopées indiennes' ; tel est celui de nos chan- sons de geste.
En vérité, tous ces poèmes ont un air de famille, bien qu'ils aient été écrits sous des soleils si différents, à des époques si diverses, sous l'inspiration de croyances si opposées. Il s'en exhale un parfum tout semblable ; et c'est, pour ainsi parler, la bonne odeur du printemps. Leurs auteurs sont mal connus, ou tout à fait inconnus. On ne sait pas exactement dans quel siècle ils ont été chan- tés pour la première fois. Les savants y démêlent bien la notion de quelques événements véritablement histo- riques; mais avec quelle difficulté ! Et autour de ces faits réels, les poètes ont entassé tant de mythes ! Ce sont comme autant de nuages à travers lesquels la vérité ne peut lancer que de petits rayons ; nos yeux soupçonnent ces lueurs plutôt qu'ils ne les voient. Enfin la fable domine, et ce qu'il y a de plus contraire à ces épopées, c'est la critique. On voit, d'ailleurs, qu'elles ont été
* « Le poëte enfanl a pour type Homère... Homère reste un enfant immor- tcL Les épithètes caractéristiques qui ont adopté son nom, les épithètes homé- riques, si choquantes dans toute traduction, s'expliquent par l'âge du poëte, par le caractère de Tenfance. Homère regarde beaucoup plus qu'il ne réfléchit. Il regarde son Achille, et comme la légèreté des pieds est une chose visible, lYappante pour Tœil d'un enfant, il associera désormais cette qualité à ridée d'Achille indissolublement, et Achille sera toujours pour lui « Achille aux pieds légers ». S'il nous le montrait blessé, s'il nous le montrait paralysé, il rappel- lerait encore : « Achille aux pieds légers », comme il nomme Jupiter sage, même quand il le montre dupé, moqué, trompé, insensé. L'épithète homérique ne provient pas d'une réflexion faite au moment où elle est exprimée. Elle résulte d'une ancienne constatation faite une fois pour toutes, un jour où Achille courait. Homère est le poëte de la constatation. » (Ernest Hello, le Style, p. 20,21.)
- 11 faut remarquer, toutefois, qu'il y a un abîme entre la popularité de l'épopée grecque et la diff'usion de l'épopée hindoue. Œuvre des prêtres, cette dernière a rarement franchi le domaine des castes supérieures : les poëtes sa- crés méprisaient trop le peuple pour descendre jusqu'à lui. Cette épopée n'en est pas moins une épopée naturelle par tous ses procédés, par son caractère essentiellement légendaire, par son antiquité.
I PART. LIVK. I CHAP. II.
Toutes
les épopées
naturelles
se ressemble
et sont
profondémennt
populaires.
I PART. LIVR. I. GHAP. II.
Il y a des épopées artificielles.
Elles
appartiennent
aux temps
historiques ;
elles n'ont rien
de populaire.
8 ÉPOPÉES NATURELLES
faites, non pour être lues, mais pour être chantées ; chantées devant le peuple et sur les places publiques aussi bien qu'à la cour des rois et dans le palais des grands. Elles ont été la vie poétique, la vie intellectuelle de plusieurs grands peuples pendant de longs siècles ; elles ont été leur chant de guerre et leur chant de paix, leur courage et leur triomphe, leur consolation et leur joie . Les petits enfants les ont bégayées, les femmes les ont chantées, les soldats en ont effrayé l'ennemi ; cette poésie a fait frémir les lèvres et l'âme de toute une nation.
Telles sont les épopées auxquelles nous donnons le nom de naturelles. A bien parler, il n'y a que celles-là.
Séduits, on le comprend, par l'incomparable succès, par la popularité de ces chants, certains poètes d'esprit, nés en des époques savantes, historiques, civilisées, ont senti qu'il y avait là une belle et riche carrière pour les imitateurs. Imiter avec talent des modèles aussi populaires, c'était, se dirent-ils, être presque certain de réussir. Puis, ces épopées primitives étaient, suivant eux, bien loin d'être parfaites; elles étaient enfantines, naïves, incorrectes. La langue en était ancienne et bles- sait douloureusement la délicatesse des oreilles. C'était bon pour un peuple enfant; mais l'enfant avait grandi, et aux hommes il fallait mieux : il fallait une poésie dont la forme surtout fut parfaite, dont chaque vers fût laborieusement ciselé. Pas de syllabes trop rudes, pas de fautes d'orthographe !
Et ils se mirent à l'œuvre. Certains produisirent, en effet, des poèmes achevés, et dont l'harmonie féru immortellement le charme de l'oreille humaine. Mais, presque toujours, l'histoire a passé par là. Si, par sur- croît d'imitation, les nouveaux poètes ont conservé sa place à la légende, la légende a, dans leurs vers, je ne sais quel aspect gauche et cette apparence d'un \\omiw
ET ÉPOPÉES ARTIFICIELLES. 0
qui est dans les habits d'un autre homme. Ces beaux vers, du reste, ne sont point faits pour être chantés, et Ton rirait bien de ceux qui s'arrêteraient sur la place publique pour en déclamer quelques tirades. C'est manifestement l'œuvre d'un bel esprit, faite uniquement pour quelques autres beaux esprits \ pour l'élite des intelligences. Le poëte ne compte pas sur le peuple, le peuple ne connaît point le poëte. Les épopées primitives étaient toutes spon- tanées : celles-ci sentent l'huile. Les premières étaient pleines d'action : les secondes brillent par les descrip- tions. Dans les anciennes, on voyait presque toujours se mouvoir des caractères tout d'une pièce : ce sont, dans les nouvelles, des caractères délicatement nuancés. Beaucoup d'art, beaucoup de convention, beaucoup de talent. Mais, le plus souvent, qu'est devenu le naturel? Telles sont les épopées de la seconde époque; telles sont Y Enéide^ la Jérusalem délivrée^ la Henriade, Quelle que soit notre admiration pour Virgile et le Tasse, nous qualifions ces épopées à'arlificielles. Désormais nous n'en parlerons guère plus. N'ayant aucun lien avec nos poèmes nationaux, elles n'en ont aucun avec notre sujet.
[ PART. LIVR, I. CHAP. III.
CHAPITRE m
DES CONDITIONS NECESSAIRES A LA PRODUCTION DE LA VÉRITABLE ÉPOPÉE
Nous avons tout à l'heure établi qu'il y a deux familles Quatre d'épopées. Ce sont, d'une part, les épopées naturelles, sont^néceUircs
^ ^ ' r 7 r r ' à la production
de l'épopée * (( Il faut, dit Voltaire, avoir l'esprit irès-formé pour sentir toutes les populaire : beautés de la Henriade. »
10 DES CONDITIONS NÉCESSAIRES
I PAUT. LIVR. I CHAP. III.
populaires ou spontanées; et, d'autre part, les épopées artificielles, savantes ou réfléchies.
Le type des premières, c'est VIliade ou la Chanson de Roland, Le type des secondes, c'est VÉnéide ou la Henriade,
Commençons par déblayer le terrain, et débarrassons- nous pour toujours des épopées artificielles. Elles ont, disons-nous, ce caractère constant d'être le produit d'une civilisation délicate et lettrée. Leurs sujets et leurs héros sont, le plus souvent, des sujetsetdes héros de con- vention et que les poètes choisissent presque au hasard. Elles peuvent, d'ailleurs, se produire à telle époque lit- téraire tout aussi bien qu'à telle autre. Aux plus beaux siècles de la poésie et de l'art, il peut arriver qu'un homme de génie s'empare de cette forme et lui commu- nique une incomparable perfection. C'est le cas de Virgile et du Tasse. Mais, durant les siècles de médio- crité, il se fabrique également de ces épopées, et sou- vent par milliers. Nous n'en pourrions citer que trop d'exemples.
Il n'en est pas ainsi des épopées naturelles ou spon- tanées.
Il leur faut, de toute nécessité, une certaine époque et un certain milieu ; elles ont rigoureusement besoin de certains faits et de certains héros.
Ce sont là, à vrai dire, les quatre conditions néces- saires à la production de ces poèmes sincères et naïfs. Et nous venons précisément d'en off'rir au lecteur une énu- mération scientifique.
L'époque qui leur convient, ce sont uniquement les primitive; ^gmps priuiitifs, alors que la Science et la Critique n'exis- tent pas encore, et qu'un peuple tout entier confond in- génument l'Histoire et la Légende. Une je ne sais quelle créduhté flotte alors dans l'air et favorise le développe-
î • l'iK^ ëpoquo
A LA PRODUCTION DE L'ÉPOPÉE.
11
ment de cette poésie que la science n'a point pénétrée, que le sophisme n'a point envahie. Les siècles d'écriture ne sont pas faits pour ces récits poétiques qui circulent invisiblement sur les lèvres de quelques chanteurs popu- laires. Comme nous le disions tout à l'heure, on ne lit pas ces épopées : on les chante. Sans doute le jour vient où les scribes s'emparent enfin de cette poésie longtemps insaisissable; mais, ce jour-là, son charme le plus tou- chant s'évanouit soudain. Fleur qui perd tout son parfum. Une époque primitive ne suffit pas à ces poèmes étranges : ils ne se produisent le plus souvent qu'au sein d'une nation, d'une véritable nation. J'entends par ce mot un peuple qui possède déjà une certaine unité, un pays qui mérite déjà le nom de patrie ^ On a prétendu quelque part que l'Épopée naît du choc terrible de plu- sieurs races lancées l'une contre l'autre. C'est une opi- nion peut-être excessive. Les vrais poëmes épiques n'ex- priment pas toujours la lutte entre deux races ^; mais ils supposent toujours l'unité de patrie, et surtout
I PART. LIVR. r. GHAP. III.
2** Un militMi
national et rclig-ieux ;
^ « Pour que l'Épopée existe, il lui faut non-seulement uu moment^ mais un milieu spécial. Si l'Hymne, TOde, la Poésie lyrique sont essentiellement hu- maines, l'Épopée est essentiellement nationale. Certaines lleurs ne croissent que dans la terre de bruyère : l'Épopée, elle, ne croît que dans un peuple ou, plutôt, dans une patrie. Il lui faut une nation déjà formée et ayant conscience d'elle-même ; il lui faut surtout une nation qui réunisse quatre qualités dont Fassemblage n'est point rare en des temps simples : religieuse, militaire, naïve et chanteuse. J'ajouterai que cette nation ne doit pas être, à Pheure où se pro- duit PÉpopée, dans une situation calme et prospère. Jamais la paix n'a rien produit d'épique. La lutte est nécessaire à l'Épopée : elle naît sur un champ de bataille, aux cris des mourants qui ont donné leur vie à quelque grande cause. Elle a les yeux au ciel et les pieds dans le sang. » (La Chanson de Roland, édition Mame, 1872, I, pp. ix, x.)
- Deux opinions se sont produites sur ce point. Lemcke, dans un article sur les Ballades traditionnelles de TÉcosse (Jahrhuch fur romanische Literatur,l\\ li-S), prétend que LA poésie héroïque naît de la fusion des peuples. « Partout, dit-il, où une nation nouvelle se constitue par suite du mélange d'éléments différents, il se produit spontanément une nouvelle poésie nationale. Et, de même que toute combinaison chimique est accompagnée d'un dégagement de chaleur, toute combinaison de peuples est accompagnée d'une production poé- tique. )> Tout au contraire, M, Paul Meyer pose en principe que « la poésie épique se manifeste bien plutôt A la suite du choc des nations qu'a la suite de leur fusion. )) {Bibliothèque de V École des Chartes, 1867, p. 31.)
1-2 DES CONDITIONS NÉCESSAIRES
I PART. LIVR. r, CHAP. ni.
3< extraordinai
l'unité de religion. Et nous verrons plus tard que nos Chansons de geste doivent être considérées, non-seule- ment comme les chants nationaux de la France, mais aussi comme le grand cri de guerre de la race chrétienne contre les menaces et les envahissements de l'islamisme. Ici, comme ailleurs, la Religion et la Patrie sont diffici- lement séparables. Des faits Cc u'cst pas tout : il y a, dans l'histoire, des faits qui
et sont de nature épique, et d autres laits qui ne revêtent
douloureux ; . , i J
jamais ce caractère. La prospérité calme et la paix ne sauraient inspirer les vrais poètes épiques, qui sont essen- tiellement militaires et violents. Il faut, pour qu'ils mé- ritent les honneurs d'une telle poésie, il feut que les événements historiques aient été d'une extraordinaire gravité; il faut qu'ils aient, à un moment donné, mis en balance le destin de tout un peuple; il imit qu'ils aient, un jour, sauvé toute une nation, qui était à la veille de sa mort. En réalité, ce sont, le plus souvent, des guerres et des batailles. Il convient que des milliers d'hommes y aient péri et que les chevaux y aient eu du sang jusqu'au poi- trail. C'est qu'en effet, parune loi singulière et magnifique de sa nature, l'homme est porté à célébrer ses malheurs plutôt que ses joies, et la Douleur est le premier de tous les éléments épiques. Une mort, une défaite, voilà donc le sujet de la plupart de ces chants virils d'où la joie est presque toujours bannie et qui sont pleins de larmes et de sang. A côté de la Douleur, il n'y a place ici que pour la Sainteté : car l'homme est par excellence un être qui a besoin d'un type, et rien n'est plus poétique que les modèles lumineux et vivants sur lesquels il ajuste sa vie. Or, dans la société chrétienne, ces types sont les Saints. Et nous verrons bientôt que trois de nos cycles ont un saint pour héros et pour centre : sainl Charlemagne, saint Guillaume, saint Renaud.
A LA PRODUCTION DE L'ÉPOPÉE.
13
Mais voici que nous avons commencé à parler des héros de la poésie épique, en montrant comment la Douleur est l'auréole qui leur convient le mieux. Ce- pendant, pour être épique, il ne suffit point d'être malheureux ou vaincu. Les héros, véritablement dignes d'entrer dans le cadre de l'épopée, sont ceux qui condensent, en leur personnalité puissante, les traits caractéristiques de toute leur époque et de toute leur race*. Il est certain qu'Achille est le résumé vivant de la race grecque durant une certaine phase de son his- toire; il est certain que Roland représente la race che- valeresque de la France pendant les x^ et xi^ siècles. Et ils sont tous deux profondément épiques.
Une époque primitive; un milieu national et religieux; des faits extraordinaires et douloureux, et des héros enfin qui soient vrauDcnt la personnification de tout un pays et de tout un siècle.
Tels sont, en abrégé, l'époque, le milieu, les faits et les héros qui sont nécessaires à la production de l'épopée populaire.
I PART. LIVR. I. CHAP. IV.
iP Des héros
qui soient
]a personnification
de tout un pays
et de tout un siècle.
CHAPITRE IV
ORIGINE DE l'Épopée française. — ses premiers
GERMES A l'époque MÉROVINGIENNE
Si l'on jette un regard attentif sur la France mérovin- gienne, on se convaincra aisément qu'elle ne remphssait
' « Il faut aussi qu'ils dominent le fait épique, et qu'ils le dominent de très- haut, jusque-là que ce fait n'ait aucune signification sans eux et leur emprunte toute son importance. » {La Chanson de Roland, édition Marne, 1872, I, p. x.)
La France mérovingienne ne remplissait
point les conditions
nécessaires à la production
de l'épopée.
U • ORIGINE DE L'É]>OPÉE FRANÇAISE.
I l'AUT. LIVR. I. CHAP. IV.
point toutes les conditions favorables à la production et au développement de l'Épopée. i« Cette époque Ccttc cpoquc uc fut qu'à moitié primitive. A côté
n'était pas i i i i i • • •
sincèreiTieiu dcs uordcs barbarcs qui se letaient sans cesse sur
primitive; ? • ii • i • -n
ce beau pays et s y mstallaient plus ou moins pacifi- quement, il y avait encore de nombreux Gallo-Romains qui se transmettaient, en les altérant, les traditions d'une civilisation délicate et même raffinée. Singulier mélange, et qui n'est point fait pour inspirer des poètes naïfs. Les Germains, d'ailleurs, avaient leurs vieux poèmes populaires dont ils ne perdirent jamais la mémoire et qu'ils s'obstinaient à chanter; mais les Romains n'entendaient pas la langue de ces tudesques, et ils se plaisaient à certains poèmes artificiels et de con- vention. C'est assez dire que la fusion n'était point par- ^2- Il n'y eut alors faltc cutrc CCS dcux raccs. Une première fois Clovis, une ''' ""nfunîtr''' ' ' seconde fois Clotaire, et, plus tard, Dagobert, réunirent
reli'^ieusc '
tout l'empire frank dans l'unité de leur gouvernement; mais, si l'on excepte ces monarchies extraordinaires, il faut avouer qu'il n'y eut pas alors une nationalité unique et profonde, et l'on n'a qu'à étudier le sens des mots Neustria^ Austria^ Biirgnndia et Francia, pour se per- suader que c'étaient là des tronçons coupés qui es- sayaient parfois de se rejoindre, et n'y parvenaient pas.
L'unité religieuse elle-même, menacée par l'aria- nisme, ne fut pas faite en un jour, et il faut peut-être arriver à Charles-Martel pour trouver la race chré- tienne véritablement unie pour faire face aux enva- hisseurs musulmans. Clovis et Dagobert avaient sans doute plus d'un trait épique; mais Charles-Martel eût seul mérité d'être le héros d'une épopée nationale, si Charlemagne ne l'eût fait oublier, Charlemagne avec lequel nos vieux poètes l'ont plus d'une fois confondu. Malgré tout, tant que dura le principe de la personnalité
I PART. LIVU. I. CHAP. IV.
ORIGINE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE. 15
des lois, tant qu'un Ripuaire dût être uniquement jugé
par la loi ripuaire, et un Salien par la loi salique, on ^
peut dire qu'il n'y eut pas chez nous de patrie véritable,
ni de véritable épopée. Les faits militaires et les héros
n'ont pas alors une importance assez vaste. Les défaites
ne compromettent, le plus souvent, que l'existence de
tel ou tel petit royaume, et les héros ne se meuvent
guères que sur un petit théâtre.
Certes, il y eut alors de beaux faits d'armes, de nobles 30 cn^
1 f n •, 1 , •/> 1T • ^ • 11 Ni événements,
deiaites, des morts magnihques. Mais, a raison de leur ni héros
,,. . , T • 1 • vrainaent cpi(iues,.
peu d importance nationale ou religieuse, ces exploits inspirèrent uniquement de petits poèmes populaires, brefs et rapides, auxquels nous donnerons le nom de cantilènes et dont nous aurons lieu de reparler longue- ment. L'Épopée exige plus de souffle.
Donc, l'Épopée n'existait pas. Mais les germes en étaient déposés dans le sol; mais ces germes étaient déjà travaillés par la vie; mais ils allaient bientôt percer la terre pour nous donner cette belle fleur et ce beau fruit.
A cette production de l'épopée française, trois groupes, cependant trois grands groupes de travailleurs ont pris part, mais temps de'^ï'Épopco bien inésfalement : les Gallo-Romains , les Germains, ""'influence'
., - . desGallo-Ronain?,
1 Edise. ^ des
^ Germains,
Les Gallo-Romains ont fourni à l'association quelques *^^ ^'^^^^''• traits de leur caractère, et surtout cette langue latine vulgaire, cette lingua romana qui, sous de certaines in- fluences, était alors en voie de devenir la langue romane.
L'apport de l'Église, ce fut son dogme et ce fut sa morale, qui ne furent pas toujours adoptés sans résis- tance.
C'est l'influence des Germains qui fut à la fois la plus profonde et la plus vive. Ils communiquèrent aux futurs auteurs de nos épopées leur amour pour la poésie
I PART. LIVR. I. CHAP. V.
16
ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
populaire, leurs mœurs primitives, leurs idées militai- res, leur vigueur, leur jeunesse, leur esprit.
Tel fut en réalité le rôle de ces trois créateurs de notre épopée nationale. Nous allons essayer de le mettre en lumière.
CHAPITRE V
LES ÉLÉMENTS DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. — CE QU'eLLE DOIT AUX CELTES, AUX ROMAINS, A l'ÉGLISE
L'Epopée français
ne doit
aux Celtes
que quelques
traits du caractère
de ses héros.
Il n'est pas besoin d'insister longuement siu^ le rôle des Gallo-Uomains. L'élément celtique, tout d'abord, ne doit être ici compté que pour fort peu de chose. Il sera absent de nos épopées nationales, comme aussi des chants lyrico-épiques qui ont précédé ces épopées. L'es- prit gaulois, dont on connaît l'admirable opiniâtreté, a persisté dans notre caractère, et, quelquefois, dans notre parole et dans nos mœurs. Mais, antérieurement au xii" siècle, il n'a pas exercé une action notable sur notre mouvement littéraire. Dans un pays lointain et mal connu, des traditions, qui n'étaient pas des traditions françaises, se sont transmises oralement pendant plu- sieurs siècles. Le merveilleux y éclatait, et l'on ne sait guères quel nom donner aux poésies celtiques : celui de contes semble encore le meilleur. Païennes avec obstina- tion, ces fictions singulières se transfigurèrent peu à peu sous l'influence du Christianisme. Ces contes, encore tout
LES CELTES; LES ROMAINS; L'ÉGLISE. 17
païens makré les heureux envahissements de la vérité; ip^rt livr.i
l <J ^ ? CHAP. V.
ces contes à travers lesquels circulent tant de fées, d'en-
chanteurs, de nains et de géants, et où les merveilles abon- dent plutôt que les miracles ; ces contes dont le théâtre est presque toujours la Petite ou la Grande-Bretagne, dont les héros sont bretons, où le nom de la France est rarement prononcé, où la grande et historique figure de Charle- magne est remplacée par la singulière et fabuleuse figure d'Artus, où éclate l'amour d'une patrie qui n'est pas notre patrie, où il n'y a pas de Roncevaux, pas de Roland, pas de croisades ; ces contes, charmants d'ailleurs et pétillants d'aventures, après avoir été très-probablement composés et chantés en langue bretonne, après avoir revêtu parfois l'utile vêtement de la langue latine, deviennent tout à coup populaires dans notre langue et ont la bonne for- tune d'être traduits par un des poètes les plus féconds, les plus spirituels, les plus aimables du xif siècle. Chrétien de Troyes les met à la mode, et tellement à la mode, qu'on peut assister à cet étonnant phénomène : les vieilles épopées françaises sont délaissées pour ces nouvelles poésies qui n'ont rien de national. Les Romans de la Table ronde font presque oublier les Chansons de geste. Quoi qu'il en soit, nous possédons encore aujour- d'hui les uns et les autres, et il nous est facile de com- pare^ les documents « celtiques ))aux monuments français. Il suffira d'un regard pour constater qu'il n'y a pas entre eux la moinde ressemblance ni le moindre lien. Les romans de la Table ronde n'ont rien de français; nos chansons n'ont rien de celtique. Elles n'ont ni les tra- ditions celtiques, ni les mythes celtiques, ni les héros celtiques, ni les noms celtiques, ni les idées celtiques. Tout au plus quelques traits du vieux caractère gaulois peuvent-ils être çà et là relevés dans nos vieux poèmes, et il faudra les petits romans du xii" siècle et les ignobles
18 ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
''c1up!''v!' ' fabliaux du xiir pour remettre en honneur certaines-
" finesses et gouailleries dont on prétend que nous sommes
redevables à la race gauloise et dont, pour notre part,
nous nous serions bien volontiers passés. Concluez.
L'Époi.(iefiançaise Lcs Romaius ont donné à notre future épopée quelque
aux" Romains chosc dc dIus i Icur langue, avons-nous dit; leur langue
que sa langue ^ '^ , • i i i
et quelques q^j gg^ devcnue la nôtre. A bien considérer les choses, ils
souvenirs t.
historiquos j^'qjj^ exercé directement aucune autre action sur notre poésie nationale. C'est qu'en vérité, les derniers temps de l'empire étaient absolument incapables de produire une véritable épopée. Ils en étaient incapables tout d'abord,, à cause de la perfection de leur sens historique, mais prin- cipalement à cause de leur avilissement moral, (c L'Épo- pée, comme nous l'avons établi, ne peut naître que chez des peuples qui confondent sans cesse l'histoire avec la lé- gende, le mythe avec la réalité; chez des peuples qui n'ont pas encore la notion précise de l'histoire et qui peuvent se contenter de la tradition orale. » Rien de pareil chez les Romains de la décadence. Ils avaient très-nettement la notion du réel , et se riaient de la légende . Ils possédaient de vrais historiens et ne croyaient pas leurs poètes qui ne se croyaient pas eux-mêmes. Je n'ignore point qu'ils avaient des épopées; mais c'étaient des imitations artitlcielles de ï Enéide, laquelle éidiii aussi un poème artificiel. La pré- sence même de ces faux poèmes est bien faite pour nous prouver qu'il ne pouvait se produire alors de véritable et naturelle épopée. Il est rigoureusement impossible qu'un peuple possède dans le même temps une Iliade et une Enéide, une Henriade et une Chanson de Roland, Mais sur- tout la véritable poésie épique ne peut naître et se déve- lopper qu'au sein d'une nation jeune, et non corrompue. Représentez-vous les orgies de la décadence : comment voulez-vous que, sur les lèvres blêmes de ces convives tremblants de débauche, viennent jamais les vers guer-
LES CELTES; LES ROMAINS; L'ÉGLISE. 19
riers, âpres et nationaux d'une véritable épopée ? Ces voix i part, livu i
que le vice a rendues toutes rauques ne sont pas plus de —
force à chanter ces grands vers que ces esprits dégénérés ne sont de force à les imaginer. La décadence ne connaît que la versification, et non pas la poésie : elle connaît la versification des couplets à boire, et non pas la poésie des grandes épopées. Il lui faut Pétrone : elle ne mérite pas Homère. D'ailleurs et en résumé, on ne voit, dans nos Chansons de geste, que bien peu d'idées et de phy- sionomies romaines. Les mœurs n'y sont pas romaines, le gouvernement n'y est pas romain, la loi n'y est pas romaine, la patrie n'y est pas romaine. Concluez.
Tout autre fut l'influence de l'Édise, qu'on n'a pas ,„, , ,
<j ^ ^ r L Epopée français» •
encore assez observée. C'est d'une collaboration entre les ^""'^ Ses^^'*'*^ doigts lumineux de l'Église et les mains brutales des '**^cTmoS'^' Germains que sont principalement sorties l'Épopée fran- d»^"' ^«"J^f "^^''^^ çaise et les Cantilènes qui l'ont précédée. Il nous reste bien peu de 'ces derniers chants; mais ils sont rem- plis de la croyance en l'unité divine. Quant à nos Chansons de geste, nous aurons lieu de démontrer ailleurs jusqu'à quel point elles ont été pénétrées de christianisme*. L'épithète qui accompagne le plus fré- quemment le mot (( Dieu » est celle-ci : Dex Vespirital, et c'est celle, en réalité, que tous les paganismes anti- ques avaient le plus profondément oubliée. Une erreur non moins funeste de ces paganismes divers avait pour objet l'éternité de la matière : nos vieilles chansons ont protesté à leur façon contre ce dogme désastreux. A tous leurs couplets, presque à tous leurs vers, ils nous offrent ces mots qui nous semblent véritablement providentiels : Par Dieu le creator; par Dieu qui tout forma ^. Après
^ Telle est ridée que nous avons longuement développée en notre livre :
Uidée religieuse dans la Poésie épique du moyen âge (Paris, V. Palmé, 1868).
^ Cinquante, cent périphrases sont consacrées, dans nos poëmes, à rendre
vieux poèmes.
IPART. LIVR. I. CHAP. V.
20 ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
les longues et fatales agitations de l'arianisme, il fallait une affirmation nette de la divinité de Jésus-Christ : nos chansons nous la fournissent, et il n'y est question que (( de Dieu^ le fils de sainte Marie ». La destinée finale de l'homme, pour être naïvement exprimée dans l'œuvre de nos épiques, n'y est pas moins conforme à la doctrine chrétienne, et nous les entendons, à toutinstant, parler de l'autre vie. Dans les vastes et interminables com- bats que la race chrétienne livre infatigablement à la race musulmane, sur ces champs de bataille qui ont plusieurs lieues d'étendue, les Anges et les Démons attendent la mort des héros. Les aversiers sont là qui emportent les âmes des Sarrasins dans l'éternité de l'enfer, et les Anges sont là qui conduisent les âmes des chrétiens « dans les saintes fleurs du Paradis ». Rien de plus simple, rien de plus net. Telles sont les idées que ces poèmes si profondément populaires ont fait passer en des millions d'intelligences. Et de qui viennent ces idées vraies, ces idées saines, qui aujourd'hui encore sou- tiennent et sauvent notre monde? De qui, si ce n'est de l'Église. Cette influence de l'Église est au-dessus de toute discussion.
cette idée de la création. C'est Dieu « qui list pluie et gelée — Et le chaut, et le froit, ciel, terre, mer salée, — Et si fist home et famé par sa horme pensée » (Henaus de Moniauban, édit. Michelant, p. 14). « Qui nos list à s'image » [Ogier, vers 4991 de l'édit. Barrois). « Qui fist la rose en mai ; par qui li soleus raie (Berteaus grans pies, édit. P. Paris, p. IC), « Qui feist llorir l'ente » (Re- naus de Montauban, 1. I., p. 400). « Qui fait croistre les arbres, les vignes et les blés » (Simon de Pouille, B. N. fr. 368, f° 144). « Glorieus sire, — Qui feïs €hiel et clarté, — Les aiguës douces et les bois et les prés » (Moniage liainoart, Bibl. de l'Arsenal, B. L. F. 185, P 180). « Par cui li bien sunt de terre issu » {Bataille Loquifer, B. N. fr. 2494, f' 197, \°). « Dieu qui fit et yver et esté, — Et qui nous donne et le pain et le blé » (Mort d'Aimeri de Narbonne, B. N. fr. 24369, f 18, v°). Etc., etc., etc. — Cf. L'idée religieuse dans la Poésie épique du moyen âge, p. 10.
L'ÉLÉMENT GERMAIN. 21
CHAPITRE VI
LES ÉLÉMENTS DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE. — CE QU'eLLE DOIT AUX GERMAINS
I PART. LIVR. I. CHAP. vr.
Le rôle des Germains dans la formation de l'Épopée L'influence
p . -, fTiii If* Ti* des Germains
française a donne heu a de longues polémiques. Il im- sur la formation
porte ICI de ne rien exaoferer. l'Epopée française
^ ^ ^ est plus
Nous nous contentons d'affirmer que nos vieux poèmes '"''"'e'^ceiie^
doivent àlarace germanique l'esprit dont ils sont animés. efde^Teîtes. Et nous ajoutons que, très-probablement, nous ne se-
'^ . ^ ^ ^ ' Cette influence
rions point arrivés à posséder une épopée, si ces bar- ^ ^ ^^^^^ ,
i- i 1 r ^ de double nature.
bares ne nous avaient un iour apporté leurs habitudes de
-,,.,. L C'est grâce
chant et de poésie populaires. «ux habitudes
^ ^ ^ clianteuses
Nous ne prétendons pas aller plus loin, et voulons '^''et^^râco"'
nous borner à ces deux propositions que nous allons 'dileuTsIS^^^^^
entourer de leurs preuves. et'miîîtaïres
Donc, les Germains chantaient; et ils chantaient, de '^"''^Si^e'' ^^"
toute antiquité, les oris^ines et les fondateurs de leur "^parmTnousr"^
Textes de Tacite
race. Tacite, opposant leur jeunesse virile à. la décré- et d'E-inhart. pitude des Romains de son temps, trouve dans la poésie des barbares une nouvelle preuve de leur esprit national et de la jeunesse de leur intelligence : Célé- brant CARMINIBUS ANTIQUIS ORIGINEM GENTIS CONDI-
TORES'^UE \ Dans ses Annales^ il exprime la même idée en termes plus vagues : Canitur adhug barbaras
* Voici la citation complète : « Célébrant carminibus antiquis (quod nniim apud illos memoriœ et annalium genns est) Tuisconem deum, terra editum, et filium Mannum, originem gentis conditoresque. » (De moribus Germaniœ, cap. ii.)
1 PART. LIVR. 1. CHAP. M.
22 ÉLÉME^JTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
APUD GENTES'. Tous ces oiots Ont une grande force '. Plusieurs siècles après Tacite, Eginhart constate très- clairement la permanence des mêmes habitudes poéti- ques au sein des populations germaines de son temps. 11 dit de Gharlemagne que ce grand homme, honneur de la race germanique, recueillit avec soin et écrivit les vieux chants où étaient célébrés les origines et les héros de sa race : Barbara et antiquissima carmina quibus
VETERUM ACTUS ET BELLA GANEBANTUR SCRIPSIT MEMO- RI/EQUE MANDAYIT '\
Ainsi voilà un texte du f siècle et un texte du IX' siècle de notre ère qui établissent, en termes presque identiques, la môme vérité. Nous pourrions les reher entre eux et leur donner plus de force par la citation de plusieurs autres annalistes ^ : mais nous préférons nous en tenir à ces deux grands historiens et faire tourner notre discussion sur ces deux pôles.
Or, que résulte-t-il de ces seuls textes de Tacite et d'Eginhart ?
C'est que les Germains étaient une race poétique, un peuple chanteur : Canitur barbaras apud gentes... Célébrant carminjbus ANTiQms... Bella canebantur.
C'est qu'ils concentraient sur leurs origines, sur leurs héros, sur leurs dieux, tout TefTort d'une poésie qui était
* Annales, II, 88 (édition Emile Jacob, I, 185). Il est question d'Arniiniiis. - Jornandès [De Goilm^ cap. iv), dit des Goths qu'il nous représente arrivant un jour victorieux à l'extrémité de la Scythie : « Quemâdmodum et in priscis eorum
CÂRMINIBUS PENE HISTORICO RITU IN COMMUNE RECOLITUR. )) (VOV. Fédition de Cassio-
dore de D. Garet, 1679, I, p. 88.)
^ Vïta KaroU, cap. xxix.
^ Un texte fort important, et presque aussi ancien que celui d'Éginhart, est celui d'Altfrid qui a écrit, dans la première moitié du ix*" siècle, la vie de saint Liudger, premier évêque de Munster. Un jour on présenta au saint évoque un aveugle qu'il guérit miraculeusement. Et cet aveugle, dit le biographe de Liud- ger, était aimé de tous, parce qu'il chantait les grands faits des anciens et les guerres des rois : n Oblatus est coccus, vocabulo Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur eo quad esset affabilis et antiquorum certamina bene noverat psal- LENDO PROMERE. )) (Pertz, Scriptores, II, -412. — Acta sanctorum Bollandiana, 26 mars.) Ce sont presque les mômes mots que ceux dont se sert Eginhart.
L'ÉLÉMENT GERMAIN.
-23
avant tout une poésie nationale : Célébrant originem
GENTIS C0NDIT0RESQUE... VeTERUM ACTUS ET BELLACANE- BANTUR.
C'est que ces chants de la race germaine remontent à une époque fort reculée : Carminibus antiquis, dit Tacite. Antiquissima carmin a, dit Eginhart.
C'est que, durant plusieurs siècles, ces poèmes natio- aiaux et religieux se sont transmis oralement, de gé- nération en génération, et que Charlemagne enfin fut peut-être le premier à les écrire : Scripsit memori^eque
M AND A vit.
Ces conclusions, ces irrécusables conclusions suffisent ipour attester les habitudes poétiques de la race bar- ibare.
Lorsque les Germains pénétrèrent dans la Gaule, ils y 'firent pénétrer ces habitudes avec eux. Et ils les firent triompher parmi ces populations gallo-romaines, qui, dans les campagnes, répétaient encore quelques chants populaires, quelques chants de leur propre race.
Mais il nous reste à faire voir comment les Germains ont pénétré notre épopée de leur esprit...
PART. LIVR. 1. CHAP. VI.
Tout semble Germain, tout semble barbare dans l'es- 'prit de ces poèmes primitifs : tout, sauf l'élément chré- tien. Et encore n'est-ce pas sans quelque difficulté que le christianisme se fait jour et triomphe : on sent l'effort delà victoire. La jeunesse ardente, sauvage, effrénée de la race germaine se heurte terriblement contre la sérénité de l'Église. Le barbare finit toujours par se jeter aux pieds du prêtre; mais c'est à la façon de Clovis, et les bouillonnements de son sang dominent trop souvent les 'énergies de sa volonté. Nos épopées françaises, c'est, à
II. L'Epopée
française
doit aux Germains
l'esprit
dont elle est
animée.
24
ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
I PART. LIVR. I. CHAP. VI.
proprement parler, l'histoire de cette grande lutte entre rÉglise qui veut convertir et les Germains qui ne se laissent convertir qu'à moitié.
Nous pourrions prendre l'une après l'autre les princi- pales idées contenues dans nos Chansons de geste, les analyser subtilement, et montrer qu'elles ne renferment guères, comme éléments de composition, que l'or du christianisme et le fer de la barbarie germaine. Mais cette longue et minutieuse démonstration, nous la ré- servons pour la troisième et dernière partie de notre œuvre, à laquelle nous sommes forcé de renvoyer notre lecteur. Contentons-nous ici d'étudier sommairement quelques idées, en nous arrêtant aux plus importantes, à celles qui semblent résumer tout l'esprit de nos épo- pées : l'idée de la guerre, l'idée du gouvernement et du droit, le type de la femme, la notion de Dieu. Et dé- montrons que ces idées sont de physionomie germanique.
Il est d'autant plus facile de bien étudier la guerre dans nos épopées françaises, qu'elles ne sont aijrès tout
germanique i i 371 i
dans nos poèmes, g^^ (jgg chausous gucrrières. Tous les héros y portent le haubert et le heaume, et ne quittent guères leur cheval depuis le premier jusqu'au dernier vers de chaque roman . Le récit d'une bataille suffit parfois à remplir tout un poëme. Eh bien ! tous les vainqueurs de ces grands com- bats ont l'allure germaine. Leurs noms sont germains, tout d'abord : ce sont des Roland, des Charles, des Guillaume, des Louis, des Gautier, des Regnault, des Raoul ; un nom d'origine gallo-romaine semblerait déplacé au milieu de cette riche nomenclature. Il ne m'échappe point, d'ail- leurs, que ce seul argument est bien loin d'être décisif. Mais ce qu'il y a de plus germain que les noms de nos hé- ros, ce sont leurs mœurs, et en particulier leurs mœurs militaires. Ils font la guerre avec une rudesse farouche et un emportement sans pitié; ils n'ontpas d'entrailles. Lisez,
1» L'idée
de la guerre
est toute
L'ÉLÉMENT GERMAIN. 25
par exemple, les diverses chansons qui composent la geste des Lorrains, et vous penserez assister à ces guerres sau- vages et primitives qui déchiraient les tribus germaines. La paix est pénible aux héros de nos poèmes comme elle était pénible aux Germains du temps de Tacite : Ingrata genti cpdes. L'idéal des uns et des autres, c'est une guerre immortelle. Lorsqu'ils ne sont pas en face de l'ennemi, ils tombent en d'inexprimables ennuis; ils ne savent plus que dormir et manger : Dediii somno vinoqiie . . , , mira diversitate naturœ cttm iidem homines sic ament inertiam et oderint quieiem\ Nos Chansons de geste enfin parais- sent le meilleur commentaire de ces paroles de Sénèque qu'on n'a peut-être pas assez remarquées ni assez mises en lumière : Germanis quid est animositis? Quid ad in- cursiim acrius? Quid armoriim ciipidiiis, quibiis inna- scuntur innutriimtiirqite, quorum imica illis cura est in alia negligentibus^^ , Certes, la valeur savante, la stratégie des Romains ou des Gaulois devenus Romains n'avait rien qui ressemblât au courage indiscipliné, à la vaillance toute barbare, à la frénésie guerrière des héros de nos romans '\ Les anciens Gaulois, je le veux bien, avaient eu la même nature d'intrépidité; mais ce temps était
^ Voici la citation complète de Tacite, que nous rapprochons de deux textes non moins précieux de Jules César : « Ingrata genti quies et facilius inter an- cipitia clarescunt. . . Materia munificentiœ per bella et raptus. Ncc arare terram aut exspectare annum tam facile persuaseris quam vocare hostes et vulnera mereri ; pigrum quinimo et iners videtur, sudore acquirere quod possis sanguine parare. Quotiens bella non ineunt, multum venatibus, plus per otium transi- gunt, dediti somno ciboque... mira diversitate naturœ cum iidem homines sic ament inertiam et oderint quietem. » (De moribiis Germaniœ, §§ xiv, xv; édi- tion Lemaire, t. IV des Œuvres de TacUe, pp. 30, 31. j — « Civitatibus maxima laus est quam latissimas circum se vastatis finibus solitudines habere. Hoc proprium virtutis existimant, expulsos agris fmitimos cedere neque quemquam prope se audere consistera » (J. César, Comment., lib. VL) — « Publiée maximam pulant esse laudem quam latissime a suis fmibus vacare agros. » (Lib. IV.)
- De ira, lib. I, cap. xi.
^ Consulter, sur la nature essentiellement militaire des anciens Germains, l'ouvrage trop oublié de Ph. Cliiver, Germania antiqua (Leyde, Louis Elzevier, 1619), et particulièrement le chapitre xliii du livre I, intitulé : De militia.
I PART. LIVR. CHftP. VI.
ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
l l'ART. LlVn. I GlIAP. Yl.
"l.uis nos épopée ost toute ;4ermaine.
passé depuis plusieurs siècles. Les vrais Celtes n'existaient plus guères que dans la péninsule armoricaine, et il est historiquement démontré qu'ils n'exerçaient de là au- cune influence réelle sur le reste de l'ancienne Gaule. -1" La Royauté, La Rojauté ticut une large place dans toutes nos chan- sons de geste. Mais quel est le caractère de cette royauté? Est-ce le pouvoir honteusement absolu , est-ce le césa- risme de l'empire romain? Est-ce l'inconsistance poli- tique des Celtes, et leur esprit essentiellement opposé à l'unité? Rien de tout cela. La royauté de Charlemagne est une royauté très-visiblement, très-évidemment ger- manique. C'est un pouvoir qui est profondément tm, mais qui est contre-balancé par celui des nobles, des évêques, des hommes libres. A côté de l'Empereur, le Grand Conseil occupe une belle place *, et ce Conseil, n'en doutez pas, ce sont nos anciens Champs de mars et nos anciens Champs de mai. Les cours plénières de Char- lemagne se tiennent, en effet, soit à Pâques, soit à la Pentecôte : c'est-à-dire, du mois de mars au mois de mai. Ils sont souvent fort nombreux, ceux qui sont appelés à y exprimer leur avis : ce Des Francs de France en i ad plus demiP )), et il est dit que le grand empereur, même à l'apogée de son étonnante puissance, ne veut rien entre- prendre, rien décider, rien faire sans l'avis de son Conseil : (( Par gels de Frange yoelt-il del tut errera » Dans un de nos romans qui ont le parfum le plus antique, dans ce beau poëme de Girart de Ronssillon^ le roi (ce n'est plus Charlemagne) « demande tout d'abord l'avis de ses conseillers sur le fait de Girart ». Il faudrait ici transcrire tout au long certain passage profondément épique du Moniage Gtiillaume, où le poëte nous fait sentir, avec une
' 11 ne faut pas confondre ce Grand Conseil, dont font partie des milliers de ciievaliers, avec le Conseil privé et les douze Pairs. — 'Chanson de Roland, vers 177. de l'édition Millier ou de la nôtre. Cf. vers 165 et suiv — ^ Ibid., vers 167.
L'ÉLÉMENT GERMAIN.
27
singulière vivacité, quelle était, aux yeux de nos pères, l'autorité du Conseil royal... Le comte Guillaume tance vertement l'Empereur qui s'est entouré de conseillers traîtres et de félons : (c Qu'est-ce qui fait la puissance (( d'un roi? ajoute-t-il; ce sont les hommes libres. Eh (( bien! tu n'as plus autour de toi ni nobles, ni hommes « libres, ettoutelaFrance en souffre douloureusement ^)) Nous aurions à citer ici plusieurs milliers d'exemples sur l'importance réelle et la persistance de ce Conseil du roi auquel nous consacrerons un chapitre spécial dans la troisième partie de notre livre. Mais, encore un coup, cette royauté a-t-elle rien de celtique, et surtout rien de romain? N'est-elle pas, en quelque manière, la photo- graphie très-exacte de la royauté germaine^?
Personne, d'ailleurs, ne conteste cette vérité dont il convient seulement de ne pas exagérer l'expression scien- tifique : (( Sans les invasions barbares, la France et l'Eu- rope ne se seraient pas, de la même façon, constituées à l'état féodal. Et l'esprit de notre féodalité est véritable- ment germanique. » Or, les épopées françaises ne sont pas autre chose que cette féodalité mise en action. Tous leurs personnages sont enchevêtrés dans la hiérarchie féo- dale; on n'y entend parler que de seigneurs et de vassaux, et l'on pourrait écrire un Traité des fiefs avec les seuls textes de nos poëmes. Quel est, aux yeux de nos épiques, le plus odieux, le plus irrémissible de tous les crimes? C'est la trahison du vassal envers son seigneur. Et quelle est la plus honorée, la plus noble de toutes les ver- tus? C'est la fidélité du vassal à son seigneur : « Pour son seigneur on doit soutTrir grands maux (dit Roland qui va mourir) ; on doit endurer pour lui grand froid
I PAUT, LIVR. I. CHAP. VI.
3« La foodalité,
dont l'esprit
anime
tous nos romans,
est d'origine barbare»
^ Le Montage Guillaume, fragments publiés par C. Hoffmann, p. 621. ^ Voyez notre Idée politique dans les chansons de geste, {Revue des questions historiques, t. VU, pp. 86, 9i).
Vs ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
I PART. Livu. r. et f^rand chaud, perdre de son sans; et de sa chair'. » Et
CHAP. VI. O 7 r o
~ • quel est enfin le plus exorbitant privilège de ces vieux
barons, quelle est la plaie de ces siècles, si ce n'est la guerre privée? Un certain nombre de nos poèmes ont cette guerre privée pour objet, les Lorrains^ par exemple, et Baoïd de Cambrai : poèmes sanglants et qui font hor- reur. Du fond de cha'que château s'élancent alors, comme d'un repaire, les seigneurs rivaux qui se cherchent, s'é- pient, s'assassinent ; le fils de la victime demeure pour venger la mort de son père : à peine a-t-il atteint sa quin- zième année, que l'épouvantable lutte recommence et en- flamme plusieurs provinces pour satisfaire la haine bru- tale de deux familles ou de deux hommes. Mais les choses se passaient ainsi dans les forêts de la Germanie; mais tout cela est germanique. L'Eglise, il est vrai, fait tous ses ef- forts pour apaiser et rafraîchir ces ardeurs du sang bar- bare, et elle finit par donner à tant de courage un objet digne de lui. De sa grande main, elle pousse nos pères vers l'Orient et leur montre le saint Sépulcre à conquérir. L'es- prit des croisades anime presque toutes nos chansons de geste; mais le vieil esprit barbare ne meurt pas tout entier. Les petits-fils des Germains ne savent pas plus pardonner aux ennemis de leur foi qu'à ceux de leur fa- mille : vainqueurs des musulmans, nos chevaliers font inexorablement couper la tête à tous ceux des vaincus qui ne veulent pas recevoir le baptême. Si l'élément religieux domine dans nos poèmes ; si, au lieu de la féodalité qui est d'origine barbare, on y voit triompher la chevalerie qui esi d'origine chrétienne, c'est grâce à plusieurs siècles d'ef- forts constants, el il a fallu que Dieu y mit souvent la main . ¥ Le droit Parlcrons-nous du droit, et de cette iurisprudence dont
germaniqup ^ ^
a laissé sa trace Papplicatiou sc rcncontrc à toutes les pa^es de nos chan-
dans nos chansons r r r r
de g-este.
^ Chanson de Roland, \QVi 1117-1110.
L'ÉLÉMENT GERMAIN. 29
sons de geste? Mais il n'est pas besoin de longues études pour s'apercevoir que toute cette législation est féodale, et môme, dans nos plus anciennes épopées, presque uniquement et absolument germanique. Il reste à faire un beau travail sur notre poésie épique: il est temps qu'un homme à la fois versé dans l'étude du droit et dans celle de notre antique littérature étudie la jurisprudence de nos romans et la réduise en quelque manière à un cer- tain nombre d'articles clairs, de propositions incontes- tables. En regard de chacune de ces propositions, il placera facilement quelque passage identique des lois barbares. Prenons ici un seul exemple, mais d'une im- portance que personne ne récusera : analysons le procès et la condamnation de Ganelon. Comme nous l'établirons plus tard, cette triste procédure se divise en sept par- ties, et ce drame en sept actes que l'on pourrait intituler: (( La Torture ; — le Plait royal ; — le Duel ; — les Cham- pions; — la Messe du jugement; — les Otages; — le Supplice. » Eh bien! dans cette procédure, dans ce drame, tout est germanique, j'allais dire ultra-germa- nique. La torture consiste en coups de bâton et de corde; c'est en quoi la font consister également les lois des Wisigoths, des Bavarois, des Bourguignons, des Francs Saliens, des Lombards et des Frisons \ — Le tribunal, le plait qui prononce sur la culpabilité de Ganelon, c'est le placitiim palatii des rois de la première race, c'est ce tribunal barbare où nous voyons en effet le roi entouré de ses évêques et de ses fidèles. Rien n'a jamais moins ressemblé à un tribunal romain. — Le duel on campus est d'un usage légal chez toutes les tribus germaines,
* Voyez les Lois des Bavarois (VUI, ch. \'i), des Burgundes (30 et 33, 2; -i, -i; 5, 6, 38, 63), des Franks Saliens (Constitution de Childebert), des Lombards (Liutprand, 6, 26, c; 6, 88; 6, 50), des Frisons (3, 7), des Wisigoths, etc. Les chiffres qui précèdent se rapportent, comme les suivants, au Recueil de Da- voud-Oglou {Histoire de la législation des anciens Germains).
I PART. LIVR. I. CHAP, VI.
I PART. LlVIl. I. CllAl». Vf.
30 ÉLÉMENTS DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE.
excepté chez les Anglo-Saxons ; il est réglé tout au long dans la loi des Bavarois et dans celles des iVlamans, des Bourguignons, des Lombards, des Thuringiens et des. Frisons ^ — Quant aux champions qui se mettaient au service des parties intéressées et se battaient pour elles, ils sont chez les Germains Fobjet d'un grand mépris, mais leur origine est germaine. — Le jugement de Dieu et la (c Messe du jugement )) se retrouvent dans, la plupart des lois barbares : les Lombards seuls ont vigoureusement protesté dans leur loi contre Finiquité fréquente et la barbarie de cet usage primitif. — Si les trente otages de Ganelon sont impitoyablement pendus, c'est qu'on leur applique sans miséricorde le principe germanique de la solidarité entre tous les mem- bres d'une même famille^ Et, enfin, si Ganelon est écar- telé, c'est qu'il a été vaincu dans le duel, et que la mort la plus honteuse est réservée à de tels vaincus, d'après les Assises de Jénisalem elles-mêmes, qui sont ici un dernier écho de la barbarie germaine ^ En résumé, tout est ger- main et, comme nous le disions, tout est uniquement germain dans cette longue et cruelle procédure. 11 en est à peu près de même de tous les points de droit
* Voyez les Lois des Bavarois (17, 1; décret. Tass., cap. xi), des Alamans f44,. 1 ; U), des Burgundes (lit. 80, 1-3), des Lombards (Roth, 16-4, 165, 166, 198, 203; Grimoald, t. VII), des Thuringiens (15), des Frisons (14, 7; 5, 1), des- Saxons (16), des Anglo-Normands. (Giiill., I, 1-3; III, 12, etc.)
- On retrouve cette théorie des otages dans un poëme de la fin du xii^ siècle,. dans//i/o?i f/eZ?orde«wjj; mais on l'y retrouve singulièrement adoucie. L'abbé de Cluny et ses quatre-vingts moines se portent caution pour Huon dans son duel avec Amauri. Si Huon est vaincu, les otages seront seulement privés de leurs terres. Il n'en est pas de môme des otages d'Amauri, dont Charles dit : (( Je les ferai traîner à ronds. » Et les moines eux-mêmes sont enchaînés durant le combat : « En boins aniaus les fist-on enserrer. » (V. 1137-1159).
•'' Les Assises de Jérusalem ne laissent aucun doute à cet égard : « Si la ba- taille est de chose qu'on a mort desservie, et si le garant est vaincu, il et celui pour qui il a fait la bataille seront pendus. » (XXXVII et XCIV.) Quant au genre de supplice que l'on fait subir au traître, c'est Técartèlement, qui n'est pas indiqué dans les lois germaines, mais qui est le supplice réservé plus tard ài tous les traîtres, à ceux qui livrent leur pays, à ceux qui offensent la majesté du roi.
L'ÉLÉMENT GERMAIN. 31
l WWxT. LlVll. I. CHAP. VI.
qui sont abordés par les auteurs de nos chansons de geste. Tout ce qui dans nos poëmes n'appartient pas immédiatement au droit germanique, relève du droit féodal. Or, les lois féodales ne sont le plus souvent qu'une dérivation des lois barbares.
L'idée de la femme , dans nos épopées nationales, . '^>^ L-idéc
' ^ ^ 'de la feniiii!'
est également de nature germanique. Prenez les por- "'y *;f,.,ï;'',i, "'" traits les plus remarquables de cette galerie de nos femmes épiques, et opposez-les aux portraits de saintes ou seulement de chrétiennes qui sont esquissés dans les Vies de saints composées à la même époque : vous con- staterez une prodigieuse différence. Les auteurs de nos chansons de geste n'étaient pas des clercs : c'est notre intime persuasion, et nous aurons lieu de le faire voir plus d'une fois. Ils n'avaient pas l'idée chrétienne, le type chrétien de la femme; ils n'étaient pas encore assez forts pour supporter le poids de cette idée. C'étaient d'anciens Germains, et leur type de femme est principalement ger- main, bien que corrigé par quelques traits religieux. Leurs jeunes filles, surtout, n'ont rien de cette admirable can- deur qui, depuis le premier siècle jusqu'à nos jours, fait si naturellement reconnaître une chrétienne. Elles vont à l'église ; mais leur dévotion est toute en dehors. Ce qui les domine, c'est le sang : un sang qui bouillonne en des veines ardentes. A la vue du premier jeune homme, sans hésitation, sans pudeur, sans combat, elles se jettent à ses pieds et le supplient de satisfaire la brutalité de leurs désirs. Elles le poursuivent de leur amour; elles ont un amour agressif : « Décidément, disent-elles, il est trop bel homme *. ]) Si l'on résiste à leurs singuHers
* Ce mot sauvage est prononcé, dans Amis et Amile, par la fille de Charles,, par la belle Belissent, quand elle s'apprête à provoquer et à séduire Amilc :
Il ne m'en chaut se li siècles m'esj^arde, Ne 8e mes pères m'en fait chascun jor batre : Car trop i a bel home.
[ PART. LIVn. î. CHAP. VI.
G° La notion
de Dieu
elle-meino
a subi l'influenco
barbare.
32 éléme:sts de L'épopée française.
empressements, elles profitent de la nuit et vont s'in- staller dans le lit de celui qu'elles désirent : cet épisode se trouve en vingt ou trente de nos romans. Les femmes mariées font à peu près de même, bien qu'il y ait, parmi elles, de brillantes et admirables exceptions. Mais, je le demande : d'où vient cette grossière et presque naïve sen- sualité? Est-ce là cette impudicité raffinée, secrète, élé- gante, délicatement ignoble des Romains? Est-ce là la débauche des Gallo-Romains , de C3s anciens Celtes que Rome avait façonnés comme elle l'avait voulu? Est- ce là surtout le caractère de la femme chrétienne, qui peut tomber quelquefois, mais qui lutte si magnifique- ment et si longtemps avant de tomber? Non, non; c'est la nature, toute jeune encore, tout indomptée et frémis- sante, de la femme barbare. Tout cela est germanique, uniquement et absolument germanique.
L'idée de Dieu, dans nos vieux poèmes, est plus profondément chrétienne. Dieu y est sans cesse repré- senté comme un, comme spirituel, comme créateur de l'univers visible ; ces trois conceptions suffisent pour élever nos poètes infiniment au-dessus de tous ceux de l'antiquité qui ont toujours cru à la pluralité et à la matérialité de leurs dieux, qui ont toujours cru à la coéternité de la nature. Et les auteurs de nos chansons de geste ont encore d'admirables pages sur la Trinité, sur l'Incarnation, sur la Rédemption et le Ciel. Mais cette théologie a d'étranges lacunes et de plus étranges faiblesses. Ce qui prouve bien que les clercs ne sont pas les auteurs de nos poèmes nationaux, c'est cette infériorité dans les conceptions religieuses. La théologie des chansons de geste est de plusieurs siècles en retard sur celle des écrivains ecclésiastiques. Ouvrez un poème du xif siècle, ouvrez un recueil de prières liturgiques ou extraliturgiques à la même
L'ÉLÉMEINT GERMAIN.
33
époque : il vous sera facile de constater cette différence que nous signalions tout à l'heure. Les héros de nos romans font souvent des prières que nous pouvons aisé- ment comparer à la plus banale de nos prières latines. Autant les prières latines sont métaphysiques, substan- tielles et dégagées de toute superstition, autant celles de nos chansons sont naïves, et quelquefois vulgaires. Ce sont bien là les supphcations d'un peuple enfant qui retient plutôt les faits que les dogmes. Habitués à toutes les subtilités intellectuelles, rompus à la philosophie, ce n'est pas de la sorte qu'auraient parlé à Dieu les Romains ou les Celtes romanisés. Des Germains seuls pouvaient prier ainsi.
Et cette étude que nous venons de faire sur quelques idées exprimées dans nos romans, nous pourrions la faire, nous la ferons sur toutes. Elles sont, pour la plu- pari, de physionomie germanique, et l'on peut affirmer que, sans recourir à tant de textes historiques pour établir la germanicité de nos poèmes, il suffirait de les lire.
I PART. LIVR. I. CHÂP. VI.
Un dernier mot. Il est certain que la race Franke, Les Germains, autant et plus que toutes les autres nations germaines, eapSSer,
avaient
de la poésie. Le Prologue de la Loi saliquc voir, usion.
avait un esprit et des tendances énergiquement poé- la notion du bo^u tiques. Ce fait jette quelque lumière sur l'histoire de nos Sentiment cantilènes et sur celle de nos épopées. Nous pensons enfin que, dans une Histoire de l'Épopée française, il faut ^' cLiusk tenir compte d'un monument tel que le célèbre Pro- logue de la loi salique. Non que ce prologue ait rien d'épique, non qu'il ait eu directement la moindre in- fluence sur nos chants populaires; mais parce qu'il montre quelles étaient la jeunesse, la fierté, l'énergie et la poésie enfin de ce peuple d'où la France a tiré son nom.
I PART. LIVU. I.
34 ÉLÉMENTS DE L'ÉI'OPÉE FRANÇAISE.
''niAp' YL ' Voici ce prologue, qui est le quatrième de ceux qu'a publiés M. MerkeL Nous traduisons ici le texte latin que, plusieurs fois déjà, l'on a fait passer dans notre langue :
c( L'illustre nation des Francs a Dieu pour fondateur. » Elle est puissante dans la guerre, fidèle dans la paix, )) profonde dans le conseil. Elle est belle de corps et )) remarquable par sa blancheur. Elle est audacieuse, » rapide, terrible, récemment convertie à la foi catho- }) lique et pure de toute hérésie...
» Vive le Christ qui aime les Francs ^ ! Puisse ce Sei- j) gneur des seigneurs, puisse Jésus -Christ protéger )) leur royaume, remplir de sa grâce ceux qui le gou- )) vernent, conduire leur armée, les mettre à l'abri der- )) rière le rempart de la foi et leur accorder miséricor- » dieusement et la paix, et la joie, et le bonheur ! Car )) c'est cette nation qui, forte et courageuse comme elle » était, a rejeté vigoureusement de sa tête le joug odieux 0 des Romains, et qui, après avoir reçu le saint baptême, )) a recueilli les corps des martyrs que les Romains )> avaient consumés par la flamme et tranchés par le )> fer. Et elle les a enchâssés dans l'or et dans les » pierres précieuses. »
Le cœur bat, en vérité, quand on lit cette admirable page. Certes il n'y a rien, dans la forme de ce prologue, qui fasse penser à nos cantilènes et à nos futures chan- sons de geste; mais nous ne craignons pas d'affirmer que notre épopée est contenue en germe dans ces quel- ques lignes. La nation qui faisait précéder sa loi de telles paroles devait nécessairement produire un jour la Chan- son de Roland,
'. On a voulu voir dans le Vivat Christus une pièce liturgique, une accla- mation. Nous ne saurions partager ce sentiment, et la comparaison de ce docu- ment avec les véritables acclamations nous persuade, au contraire, que le Vivat Christus est tout à fait original et appartient en propre à l'auteur du Prologue.
L'ÉLÉMENT GERMAIN.
CHAPITRE VII
I PART. LIVR, I, CHAP. Vil.
DANS QUEL SENS PEUT-ON DIRE QUE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE EST GERMANIQUE?
Lorsque Ton traite une question d'origine, il importe uÉpopéefrantjabe ■de la bien poser, et de déterminer tout d'abord, avec une dans ?or"olîgi!ie
,' , 1 4 -^ 1 • • it , et romane
exactitude très - lumineuse, si Ion entend parler des , dans son
. . , . . ^ développement.
origines prochaines et immédiates, ou de l'origine loin- ^',Z^ ^'^^^"'^ taine et primitive de telle ou telle forme littéraire, de '"'''«0!'""' telle institution, de telle idée.
Or, il est très-évident que, par son origine prochaine et immédiate, l'Épopée française est romane ^
Comme nous le verrons tout à l'heure, elle est née vers le ix° siècle, (( c'est-à-dire à une époque où les nationalités gauloise, latine et franke n'étaient plus fort nettement distinctes » ; à une époque ce où ces trois races étaient suffisamment fondues pour avoir échangé plusieurs de leurs traits caractéristiques » ; à une époque enfin (( où, du mélange de ces races, était résultée une nationalité nouvelle » qu'il nous faut désigner sous le nom de romane.
Nous admettons, mot à mot, ces différentes proposi- tions, qui nous semblent véritablement scientifiques ^
' Dans notre première édition, nous avions fait une part plus iaro-e à l'élé- ment germain. Notre système, appuyé par MM. Bartsch et Gaston Paris, a été combattu par M. Siméon Luce (Revue contemporaine, 28 février 1867), et sur- *.tout par M. Paul Meyer, que nous citons plus loin.
- Nous avions dit (l'« édition, pp. 21-2d} que notre Épopée n'était ni d'ori-
I PART. LIVR. I. CHAP. Vil.
:}() DANS QUEL SENS PEUT-ON DIRE
Même, nous faisons nn pas de plus, et sommes disposé h admettre que, dans l'histoire de noire poésie nationale, la période romane est antérieure au ix*" siècle ; que, des la première race, il a circulé parmi nous des chants populaires en langue romane, et qu'entin notre épopée ne s'est jamais confondue avec celle des peuples germa- niques ^ Rien n'est plus exact, rien n'est mieux justifié par les faits.
Mais, enfin, parmi ces trois éléments gaulois, latin et frank qui ont un jour constitué la littérature romane, il en est un, peut-être, qui xV eu, sur la i oumaïion de
NOTRE épopée, UXE INFLUENCE PLUS PROFONDE, PLUS DIRECTE, PLUS VIVE QUE LES AUTRES.
C'est cet élément que nous avons à déterminer; c'est à cette origine primordlvle qu'il nous faut nécessai- rement remonter. Et nous affirmons qu'elle est germa- nique.
Il est vrai que de très-bonne heure, la langue et le style barbares ont disparu de nos chants nationaux; mais l'esprit germanique y a persisté, et c'est ainsi qu'il faut entendre les expressions de ce savant allemand, disant que, dans notre épopée, (( le fond des idées, des sentiments et des mœurs est tout germanique'. »
ixiiui celtique, ni d'origine romaine. C'est à celte proposition que M. Paul Meyer a répondu ainsi'qu'il suit : «Le défaut du raisonnement <le M. (;auticr est dans son principe. C'est un syllogisme dont la majeure serait celle-ci : i:Épopée française est crorigine germanique, romaine ou celtique. Or, celte majeure est fausse : car elle contient un dénombrement imparfait. 11 y a, en cilH, une autre alternative dont M. Gautier n'a pas tenu compte. C'est une erreur (le supposer que les trois nationalités gauloise, latine et franke aient été encore iicUement distinctes au temps où l'on est autorisé à placer ra|)parition des premiers rudiments de notre épopée, au ix" siècle. A cette époque, ces trois races étaient suffisamment fondues pour avoir échangé plusieurs de leurs traits
caractéristiques Et du mélange de ces races était résultée une nationalité
nouvelle qui, à cette époque, ne peut être d^ésignée convenablojnenl que par l'épithéte de romane. » {Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1867, p. 3^25.)
' C'est la conclusion de M. Paul Meyer (1. I, p, 330), et c'était celle aussi de M. Siméon Luce, dans l'article que nous avons mentionné plus haut.
- lievue critique, 1866, n° 52, article de M. Bartsch.
QUE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE EST GERMANIQUE ? 37
Et plus loin, que, (( par son origine et par son esprit, cette épopée est essentiellement germaine ^ ».
Mais nous préférons nous rallier ici à cette autre formule, que nous regardons comme l'expression adé- quate de la vérité : ce L'Épopée française du moyen âge, c'est l'esprit germanique dans une forme ro- mane ^. »
Bref, elle est (( germanique par son origine et romane dans son développement ».
En d'autres termes, si les Germains n'étaient pas venus un jour se mêler à la race Gallo-Romaine, notre grand mouvement épique ne se serait pas produit. Nous aurions peut-être possédé une certaine poésie na- tionale ; mais ce n'eût pas été l'Épopée et ce n'eût pas été NOTRE épopée.
Tel a toujours été notre sentiment, et nous nous y tenons.
' Voici la citation complète : « M. Gautier tient (et, en cela, nous sommes complètement de son avis) que, par son origine et son esprit, l'Épopée fran- çaise est essentiellement germanique, et que le monde celtique n'a exercé sur elle, aussi bien que le monde romain, aucune influence considérable. » (Revue criuqitey 1866, n" 52.)
- Ces paroles sont de M. Gaston Paris : « Je crois devoir dire jque des études plus approfondies m'ont amené à modifier sensiblement mon opinion en ce qui touche le caractère germanique de notre poésie épique au moyen âge. Je me rapprocherais actuellement des idées qu'a émises à ce propos M. Léon Gautier, et surtout de l'opinion de M. Bartsch... Prise en gros, et au moins sons un de ses aspects les plus importants, TÉpopée française du moyen âge peut être définie : L'esprit germanique dans une forme romane. » (Revue critique, juin 1868.)
I PART. LIVR.
CHAP. vn.
I PART. LIVR. I.
CHAP. vm.
38 L'ÉPOPÉE FRANÇAISE A ÉTÉ PRÉCÉDÉE
CHAPITRE VIII
l'épopée française a été PRÉCÉDÉE PAR CERTAINS
CHANTS POPULAIRES, QUI ÉTAIENT A LA FOIS
NARRATIFS ET LYRIQUES.
— CE qu'il faut entendre par (( CANTILÈNES »^
et romanes.
L'Épopée française S'il Bst uTi fait adiïiis par tous les historiens de la litté- par rature, c est qu en tous pays et en tous temps, 1 Epopée
des canlilènos r r r . -,7 - i , • i,
tudesqiios a eto precedeo par certains chants populaires, d une allure rapide et brève, à moitié narratifs, à moitié lyriques.
^ Il sera peut-être utile de résumer ici toute la discussion à laquelle ont donné lieu la préexistence des Cantilènes et leur influence sur la formation de l'Épopée française : l** Dans la première édition du présent livre (p. 27 et ss.), nous avions soutenu une thèse excessive, et qui se peut résumer en ces quel- ques mots : « Les cantilènes germaniques ont été l'origine directe de nos chansons de geste. Ces cantilènes, dès le vir siècle, ont pu être parfois chan- tées en langue romane. Mais, quoiqu'il en soit, c'est par la juxtaposition de ces chants populaires, d'origine tudesque, qu'on est un jour arrivé à composer les premières chansons de geste. » — 2° Suivant M. Paul Meyer (Bibliothèque de L'Ecole des Chartes, 1867, p. 35), (l'opinion qui voit l'origine de nos chan- sons de geste dans les cantilènes germaniques, manque de tout fondement, et les cantilènes germaniques n'ont jamais été métamorphosées en poëmcs fran- çais )) (ibid., p. 329). M. Paul Meyer ne se refuse pas à croire à l'existence de Chants très-anciens et contemporains des événements auxquels ils s'appliquaient; mais il n'j- a, suivant lui, aucune difficulté à admettre que «des poëmes, même très-anciens, aient pu être composés directement d'après la seule tradition » (p. 32). — 3° M. Gaston Paris, tout au contraire, affirme très-nettement (His- toire poétique de Charlemagne^ p. 43-45) la préexistence des cantilènes et l'étendue de leur influence. 11 ajoute qu'elles ont été principalement chan- tées en langue tudesque, et croit néanmoins qu'il y a eu des chansons romanes contemporaines de Charlemagne. D'ailleurs il ne va point tout à fait jusqu'au système de la juxtaposition des cantilènes, et se contente de dire que, « vers la fin du x" siècle, quand la production des cantilènes cessa, l'Épopée s'empara d'elles et les fit complètement disparaître en les absorbant » (p. 11). M. Gaston Paris complète ailleurs sa pensée ; « Les cantilènes primitives, qui célébraient des faits isolés, ne pouvaient se perpétuer longtemps sous leur première forme ; elles devaient ou disparaître entièrement, ou se transformer pour continuer
PAR DES CANTILÈNES TUDESQUES ET ROMANES. 39
Pour plus de clarté, nous laissons à ces chants pri- mitifs le nom de ce cantilènes. »
Sans doute, il a été longtemps permis de discuter la grave question de savoir « si ce sont ces cantilènes qui ont été un beaujour juxtaposées et soudées Tune à l'autre pour former les plus anciennes épopées. » Là-dessus, d'ailleurs, de regrettables exagérations se sont trop sou- vent produites. Et, à coup sûr, bien peu de critiques ad- mettraient aujourd'hui, sans restriction, cette doctrine d'un célèbre érudit contemporain : (c La formation de l'Épopée par la réunion des cantilènes est un fait com- mun à toutes les littératures nationales*. » Nous ne vou- drions pas aller aussi loin.
Mais, pour nous borner ici à la seule histoire de la littérature française, nous ne pensons pas qu'un seul cri- tique se refuse à admettre, sinon l'influence, à tout le moins l'antériorité de ces cantilènes ce dont la forme pre- mière était lyrique et le sujet épique^ ». Nous ne pen- sons pas que personne se refuse à signer cette conclusion
à vivre » (p. 69). Comme il est aisé de le voir, les idées de M. Gaston Paris se rapprochent singulièrement de celles que nous avons émises dans notre première édition. — 4'' M. Bartsch n'a pas toujours, sur ces matières dil/iciles, exprimé la même opinion. Il proclame quelque part « que la formation de l'Épo- pée par la réunion des cantilènes est un fait commun à toutes les littératures nationales » (Revue critique, 1866, n° 52); mais ailleurs il s'élève, avec une certaine vivacité, contre la doctrine de la juxtaposition des cantilènes: « On ne peut, dit-il, expliquer la formation des grandes épopées nationales par la simple juxtaposition, par le groupement de brèves cantilènes. La tradition est le fond commun où le chantre populaire puise un épisode qu'il transforme en poëme» (Revue critique, 1866, II, p. 201). Dans l'un de ses deux systèmes. M. Bartscli se rapproche de notre ancienne doctrine, et dans l'autre, de celle de M. Paul Meyer. — 5° Le lecteur se convaincra, d'après la lecture des pages suivantes, que nous avons singulièrement modifié notre première doctrine. Nous nous contentons d'affirmer aujourd'hui que les premières chansons de geste ont été précédées par des Chants lyrico-épiques, par des Cantilènes qui ont été tudes- ques en une certaine région de la France, mais qui ont été romanes de très- bonne heure et dans la plus grande partie de notre pays. Nous ajoutons que les auteurs de nos plus anciennes épopées se sont inspirés tantôt de la tradition orale, et tantôt de ces cantilènes. Et nous espérons l'avoir démontré.
* Karl Bartsch, Revue critique, 1866, n» 52.
® Pa\d Meyer exposant le système de G. Paris (Bibliothèque de V École des Chartes, 1867, p. 30K
I PART. LIVU. r
CHAP. vni.
40
L'ÉPOPÉE FRANÇAISE A ÉTÉ PRÉCÉDÉE
[ PART. LIVK 1 CHAP. VIII.
De la
cantiiène romane
de saint Faron,
au VU" siècle.
De la cantiiène
tudesque
de Saucourt
au ix«.
Des chansons
romanes
dont parle, au xi«,
l'auteur
de la Vita Sancti
Willelmi.
qui est empruntée à un livre récent, et dont on peut dire qu'elle est pleine à la fois d'érudition et de bon sens : (( Les chansons de geste remplacèrent les cantilènes et développèrent les germes d'épopée que celles-ci pou- vaient contenir. »
Pour la France, en effet, le cas n'est pas douteux. Les plus hardis de nos romanistes n'ont pas encore osé fixer plus haut que le ix*^ siècle la création et les premiers chants de notre épopée nationale. Et encore n'appor- tent-ils aucune preuve solide à l'appui de cette date que l'on peut, tout au plus, considérer comme une hypo- thèse probable.
Or, au Yir siècle, nous allons constater scientifique- ment l'existence d'une cantiiène dont quelques frag- ments nous sont restés et qui nous permet de conclure à l'existence d'une foule d'autres chants de la môme famille. Nous parlerons tout à l'heure du Chant roman de saint Faron.
Au IX' siècle, la cantiiène tudesque de Saucourt, composée dans une autre partie du territoire français, viendra confirmer ce précieux témoignage. Et un texte très-important du xi^ siècle, la Vita sancti Willdmi, nous fournira bientôt la preuve irrécusable que, depuis la fin du viif siècle, il circulait en France un grand nombre de cantilènes dont le héros était ce «[rand Guillaume de Gellone, ce Charlemagne du Midi, ce libérateur de la chrétienté et de la France.
Ces trois textes suffisent, et au delà. Nous nous contenterions du premier.
Et maintenant, quels sont, parmi nous, les principaux caractères de ces chants populaires dont la priorité est si bien démontrée.
I PART. LIVR. I. CHAP. Vin.
PAR DES CANTILÈNES TUDESQUES ET ROMANES. il
Si nous pesons, mot par mot, les quelques vers de la Gantilène de saint Faron qui sont parvenus jusqu'à '
P • 1-1 A 1 1 1 ^ Caractères géné-
nous; SI nous taisons subir la même analyse a la Can- . raux
*^ des cantilenes.
tilène de Saucourt et au texte de la Vie de saint <^'*^ ."^"^^ ^^ p^.^;^^
poèmes narratifs
Guillaume, nous pourrons aisément nous convaincre que ^es cSmph"intes ces chants, tout d'abord, ont un caractère narratif. dcsrTndes. Ils sont fondés sur des faits. Ce n'est pas assez pour le cantiléniste de se prendre d'enthousiasme pour quelque victoire ou pour quelque exploit : il les raconte. Son récit est ardent et passionné; mais c'est un récit. (( Il faut chanter sur Clotaire, roi des Franks », dit l'auteur du Chant de saint Faron. (c Je connais un roi nommé Louis», dit le tudesque qui a célébré le triomphe de Saucourt. Encore un coup, c'est de la narration, c'est de l'histoire, et il faut par là donner raison à ceux qui prétendent que les premières chroniques de tous les peuples ont été écrites en vers.
Ce n'est pas tout : ces chants sont brefs. Nous pos- sédons toute la Cantilène de Saucourt, et elle n'a guères que cinquante vers. Celle de saint Faron devait avoir une étendue plus considérable, mais sans être encore très-développée. Il était d'ailleurs nécessaire que ces chants fussent courts, puisque l'histoire nous atteste qu'ils étaient chantés par tout un peuple. Or, (c tout un peuple » n'a pas beaucoup de mémoire, et les femmes qui chantaient en dansant les vers sur saint Faron avaient toute autre chose à faire qu'à apprendre par cœur un long poëme. Faisons halte, par la pensée, dans quelqu'un de nos villages où l'on chante encore de vieux chants ; sans aller si loin, oublions-nous un instant aux rondes de nos petites filles. Les plus longues ont soixante vers. Eh bien ! les cantilenes n'étaient guères que des rondes d'enfants. A coup sûr, c'étaient des chants populaires qui, comme les nôtres, devaient être faciles à retenir.
PART. LIVR. I.
CHAP. vur.
42 L'ÉPOPÉE FRANÇAISE A ÉTÉ PRÉCÉDÉE
J'ajouterai, pour insister sur une idée précédemment exprimée, que ces vers naïfs étaient toujours mis en musique et qu'on ne se contentait pas de les déclamer. On les rhythmait, on les chantait en s'accompagnant des mains, et même on les dansait. Voyez nos enfants chanter et danser leurs rondes.
Il y a eu récemment toute une discussion, vive et ar- dente, sur cette antériorité des cantilènes. Un de nos adversaires, celui-là même qui fait hardiment remonter l'Épopée française au ix' siècle, nous a répété avec quel- que insistance : (( Ce que vous prenez pour des canti- lènes, ce sont presque toujours des chansons de geste. Les cantilenœ et les vulgaria carmina dont il est question dans les textes du ix' siècle, ce sont des chansons de geste, et non pas des cantilènes \ » Il ,,,t Eh bien ! non, ce ne sont pas toujours des chan-
un siji.10 c.MM,,,,i ^^^g j^ geste. Et nous possédons un critérium, que
011 peut disliiig-iiiM' ., . . 1 . . p «ii'i 1 A,
les cantilènes ] cstimcrais volouticrs miaillible, pour reconnaître au
e nos
futures chansons prcmicr COUD d'œil les cantilènes et les chansons de
de geste. ^ ^
Celles-ci sont aeStC. chantées ^
^'du métfe^' Les chansons de geste sont toujours d'une certaine
^'LtcSii^ ' étendue, et ne sont véritablement accessibles qu'à cer-
le piufsoûve.K. taiucs mémoircs. D'où la nécessité, l'absolue nécessité,
chantées par hnil -, .. ,, . i .^
un peuple. pour ccttc sortc de poèmes, d être toujours chantes par des hommes du métier, par des chanteurs popu- laires, par ces jongleurs enfin dont nous esquisserons bientôt le portrait.
Il n'en est pas de même pour les cantilènes. Ces cin- quante ou soixante vers narratifs, rapides et dansants, les jeunes gens, les enfants et les femmes les apprennent en quelques minutes et les retiennent longtemps, grâce
* « Je suis porlé à regarder comme de véritables chansons de geste les vul- garia carmina et les cantilenœ dont parlent les auteurs du ix" siècle. » (Paul Mcyer, Bibliothèque de VÉcole des Charies, 1867, p. il).
PAR DES CANTILÈNES TUDESQUES ET ROMANES. 43
au rhythme simple et à la musique facile dont ils sont ^ nllV vm.* toujours accompagnés.
Toutes les fois, donc, que dans un texte authentique des Yii% \m% IX' et x' siècles, vous entendrez parler de chants populaires qui sont répétés par tout un peuple, vous en pourrez conclure sans hésitation qu'il s'agit de cantilènes, et non d'épopées.
Or, tel est le cas du Chant de saint Faron et de ces innombrables cantilènes dont le grand Guillaume de Gellone était encore le héros au xf siècle.
Mais, lorsque, au contraire, Orderic Vital* nous par- lera de certains chants sur le même saint Guillaume qui étaient de son temps exécutés par desjomlatores, nous nous écrierons : (( Ce sont des chansons de geste. » Et il est certain que nous aurons raison.
En résumé, les cantilènes ont précédé les. chansons de geste. Disons mieux : elles ont abouti aux chansons de geste.
Nous avons renoncé à l'opinion excessive que nous avions jadis défendue et qui pouvait se résumer en ces quelques mots : (( Les premières chansons de geste n'ont été que des bouquets ou des chapelets de cantilènes. »
Mais nous croyons encore, et nous croyons très-vive- ment, que les premiers auteurs de nos chansons de geste se sont inspirés de nos anciennes cantilènes, de ces pre- miers chants populaires de notre race. Ils se sont inspi- rés des faits qu'elles racontaient, des héros qu'elles célé- braient, et surtout de l'esprit qui les animait. Sans doute, et par exception, ils ont pu faire entrer, çà et là, le texte même d'une ancienne cantilène dans une composition
* Orderic Vital écrivait au commencement du xii^ siècle.
IPART. LIVR. I. CHAP. VIII.
U L'ÉPOPÉE FRANÇAISE A ÉTÉ PRÉCÉDÉE PAPx DES CANTILÈNES.
épique dont tout le mérite leur doit être légitimement attribué. Mais, presque toujours, ils se sont contentés de profiter des cantilènes , et ne les ont point textuelle- ment accaparées. Même il est permis d'admettre que nos premiers épiques ont pu se passer de ces com- plaintes et de ces rondes primitives. Nous croyons, en d'autres termes, qu'ils ont quelquefois emprunté direc- tement à la tradition orale la matière et les héros de leur épopée. Néanmoins nous nous imaginons que tout lait réellement épique avait presque toujours donné lieu à une ou à plusieurs cantilènes ; et il semble que ce recours à la tradition orale n'a pas dii être le fait le plus constant.
En certains pays, les cantilènes ont abouti à l'épopée. C'est ce qui s'est produit dans la Grèce antique comme au moyen âge. Mais, ailleurs, la forme lyrique est la seule qu'ait connue la poésie héroïque, la poésie à l'usage du peuple. Et l'on a souvent cité l'exemple des romances espagnoles et des chants serbes, qui ne sont pas arrivés à constituer ce qu'on appelle une épopée \
C'est encore là une supériorité de la France.
' Paul Mevcr, Blbliotlièque deVEcole des Cliartes, 1867, p. 31). Cf. G. Paris : (( L'Épopée est propre aux peuples aryens ; mais nous ne la trouvons pas chez tous. Telle est l'Italie. Les chants héroïques n'ont pas donné d'épopées en Ecosse ni en Serbie. L'Espagne (en laissant ici de côté le poëme du Cld) a plu- sieurs classes de chants nationaux fort remarquables qui n'ont point dépassé cette forme. En Scandinavie, en Lithuanie, en Russie, les chants nationaux se sont arrêtés à une forme qu'on peut appeler intermédiaire entre la poésie contempo- raine et TÉpopée. Les véritables épopées sont celles de Plnde, de la Perse, de la Grèce, de l'Allemagne, de la Bretagne et de la France » (Histoire poétique de Char- Jemagne, p. 9) — « La romance espagnole, dit M. Bartsch, indique un dévelop- pement poétique qui n'est pas arrivé jusqu'à l'Épopée. » [Revue critique, 1866, n° 52.)
LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.
45
CHAPITRE IX
LES CANTILÈNES A l'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE
I PART. LIVR. I. CHAP. IX,
Si nous nous transportons, d'une façon vivante, dans la Gaule du Yii^ siècle, et si, jetant les yeux à droite, à gauche, de toutes parts, nous cherchons à nous rendre un compte exact de l'état où se trouve alors la poésie nationale, voici le spectacle qui s'offre à notre regard.
Là-bas, dans la Bretagne armoricaine, il y a un groupe de poètes populaires, qui parlent un dialecte celtique et chantent sur la harpe certaines légendes, certaines fables d'origine celtique. Ils font bande à part, et ne se mêlent aucunement à tout le mouvement poétique du grand pays gallo-romain. Ce sont les chanteurs populaires d'une race abaissée, d'une race vaincue. Vers le xii^ siècle, nous verrons leurs légendes sortir un jour de leur obscu- rité native et conquérir soudain une étonnante popula- rité qui durera pendant tout le moyen âge. Mais, au Yii^ siècle, ils n'ont en Gaule aucune influence profonde, et leur voix n'a d'écho véritable que de l'autre côté du détroit, parmi les chanteurs et les harpistes du pays de Galles et de l'Irlande.
Là-bas, du côté de la Meuse, delà Moselle et du Rhin, dans ce pays que l'on désigne assez vaguement sous le nom d'Austrasie, les invasions germaines ont laissé des traces plus visibles qu'ailleurs. Les idées, les mœurs, la
Au point de vue
de
l'histoire
littéraire,
la Gaule
mérovingienne
se divise en trois
grandes régions :
la Bretagne,
où circulent
les traditions et les
chants celtiques ;
l'Austrasie.
où l'on chante
des cantilèncs
tudesques,
elle
reste de la Franco,
où les chants
populaires sont romans.
5 PART. î
10 LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.
langue même y ont l'empreinte tudesque. On y chante, sous une forme purement germanique, ces antiquis- sima carmina que Charlemagne se donnera un jour la joie de compiler et d'écrire. C'est la région la plus germaine ou, pour mieux parler, la plus germanisée de la Gaule, et la poésie populaire elle-même y est toute barbare.
Entre ces deux pays s'étend une vaste région qui cor- respond à la Neustrie, à la Bourgogne et à plusieurs pro- vinces centrales de l'ancien Empire. Cette région elle- même a été traversée et est encore occupée par plusieurs tribus germaines qui ont donné leurs noms à de vastes bandes de territoire. Néanmoins il est arrive que les barbares n'ont pas eu, dans ces contrées civilisées et élégantes, toute l'influence qu'ils ont conquise ailleurs. Ils ont imposé à ces Gallo-Romains leur esprit et quel- ques-unes de leurs habitudes primitives ; mais ces Gallo- Romains leur ont imposé leur religion, leur mode d'ad- ministration, leur langue. Bref, ces pays sont romani- ses, et les chants populaires n'y sont point tudesques, mais romans. Dans ces chants qui attestent les habitudes chanteuses de la Germanie, le vieil esprit germanique irémit encore et frémira longtemps ; mais leur langue, qui n'est plus le latin vulgaire, est en voie de devenir le fran- çais. C'est là que va naître la véritable épopée française, et ce sont les chants de cette région qui sont réellement le germe de nos futures chansons de geste.
Mais quelle est la forme de ces chants de la Gaule cen- trale auxquels nous avons donné le nom de (( cantilènes »?
11 serait vraiment très-difficile de le déterminer, si nous n'avions l'heur de posséder les fragments d'un de ces vieux chants qui tenaient à la fois de Tode et de l'épopée et que l'on a quelquefois, non sans raison, appelés <( lyrico-épiques » .
LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.
47
Il s'agit ici de cette canlilène de saint Faron, dont nous avons déjà signalé l'importance.
Helgaire, qui fut évêque de Meaux sous le règne de Charles le Chauve*, consacra une biographie pieuse à saint Faron qui avait été un de ses plus saints et de ses plus illustres prédécesseurs^. Or, Helgaire^ cite une CANTiLÉNE DU SEPTIÈME SIÈCLE daus laquelle son héros est magnifiquement célébré. Il importe de préciser à quelle occasion fut composé ce chant essentiellement populaire.
C'était vers 620. Clotaire II reçut à Meaux les députés de Bertoald, roi des Saxons. Ceux-ci, avec une insolence toute barbare, défièrent Clotaire au nom de leur prince et de toute la nation saxonne. Ils firent même plus que le défier: suivant l'auteur du ix° siècle, ils l'avertirent que les Saxons, commandés par leur roi, viendraient pro- chainement prendre possession du royaume de Clotaire c( qui leur appartenait ». Grande indignation de Clotaire qui fait mettre la main sur les ambassadeurs, et les jette en prison. Dans la première ardeur de sa colère, il décide que* sans plus tarder, on leur tranchera la tête le lende- main. Les leudes de Clotaire s'opposent de tout leur pou- voir, mais inutilement, à cette violation du droit des gens. C'est alors que Faron, qui n'était pas encore engagé dans les ordres sacrés, alla trouver dans leur prison les infortunés députés des Saxons; c'est alors qu'il leur appa- rut comme un libérateur. Il était jeune, il était éloquent, il était consumé de zèle pour les âmes. Il leur exposa, en
I PART. LIYR. ; THAP. IX.
Le type tics cantilènes
à l'époque iiiérovingienno,
est le Chant
(le saint Faron
(VIP siècle)
dont Helgairo
nous
a conserve
<■ es fragment*.
* De 853-855 à 873-876, d'après le Gallia Christiana.
' Saint Faron fut évêque de Meaux, de 627 environ à 672.
" La Vie de saint Faron a été publiée dans le Recueil des Historiens de France (III, 501 et suiv.) et dans les Ada sanctorum ordinis sancti Benedicfi (saecul. II, pp. 610 et suiv.). Foulcoie, sous-diacre de Féglise de Meaux, né vers 1020, mit en vers cette Vie d'Helgaire. Cf. D. Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques; édit. Vives, XIII, 341.
I PART. LIVR. I. CHAP. IX.
48 LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE.
termes simples et ardents, toute la doctrine catholique ; il les émut enfin, et les décida à recevoir le baptême (( qui les sauverait à la fois de l'éternelle mort et de la mort du lendemain ». Le lendemain, en effet, Clotaire voulutfaire exécuter l'inique sentence. Mais, plein de cou- rage, Faron se leva et tint au roi ce discours qu'on ne sau- rait trop admirer: ce Ces ambassadeurs, lui dit-il, n'ap- partiennent plus a la nation saxonne, mais au peuple chrétien. Le créateur et l'unique espérance de ce monde, Dieu, qui ne cesse d'opérer des miracles parmi nous, en a fait un cette nuit et les a convertis à la foi catholique. Oui, frappés sans doute par la prédication de quelque chrétien, ils ont été lavés cette nuit dans les eaux du saint baptême. Et tout à l'heure, quand je venais ici, je les ai vus couverts de la robe blanche des nouveaux bap- tisés \ )) Le roi pleura, l'assemblée pleura, les députés furent sauvés, et ce furent, dit le biographe de saint Faron, les prémices de la future conversion de toute la nation saxonne. Clotaire d'ailleurs se vengea plus tard sur ce peuple des insultes de ces ambassadeurs: il dirigea une expédition contre les Saxons, les battit et en fit un épouvantable massacre \
Nous n'avons pas ici à réj)ondre à Hadrien de Valois qui a élevé des doutes contre la vérité absolue de tout le récit qui précède. Ce qu'il y a de certain et ce qui paraît un argument contre les doutes de Valois, c'est le
' « Hos legatos certuin est non esse gentis Saxoiium, scd modo consortes cffectos christianorum. Sicut enim semper mirabiliter auctor orbis etspes unica miindi Deiis operatiir, ita in his etiam mirabilia ejus opéra hac non defuerunt nocte, duni conversi ad uiiiitiam christianitatis, foi'le alicujus Dei fidebum gra- tia pi'îedicationis opérante, abluti sunt a sordibus unda sacti baptismatis, quos ctiani nie hue accedente vidi albere novis vestibiis baptizatorum. » (Acta sanc- torum ordinis saiictl Benedicti, ssecid. ii, p. 617. — Historiens de France, HL 501,505. Cette dernière pagination convient également à la nouvelle édition de ce Recueil. Victor Palmé, 1869.)
- Les mêmes faits sont rapportés dans le Liber de gestis regimi franc or iim (cap. xLi), dans les Gesta Dagoherti régis (cap. xiv), et dans Aimoin (lib. IV, cap. xyiid.
LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE. 49
chant populaire qui, d'après Helgaire, fut composé à cette occasion et dont l'historien de saint Faron nous a conservé des fragments. Quel intérêt aurait eu Fé- vêque de Meaux à inventer un pareil chant? Et, si ce chant est authentique, comment contester l'authenticité du récit d'Helgaire?
Mais il faut en venir à la cantilène elle-même. Helgaire affirme « que la victoire de Clotaire sur les Saxons en 622 donna lieu à un chant public, en langue vulgaire, qui circula sur presque toutes les lèvres. Il ajoute que les femmes le chantaient en chœur ^ et l'accompagnaient avec un battement des mains : (( Ex qua Victoria carmen pu- )) blicum juxta rusticitatem per omnium pêne volitabat » ora ita canentium femina3que choros inde plaudendo )) componebant. »
Puis, Helgaire cite le chant populaire, et le cite ainsi qu'il suit :
(( De Chlotario est canere rege Francorum
» Qui ivit pugnare in gentem Saxonum.
)) Quam graviter provenisset missis Saxonum
» Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgundionum ! »
» Et in fine hujus carminis :
(( Quando veniunt missi Saxonum in terram Francorum
» Faro ubi erat princeps,
» Instinctu Dei transeunt pér urbem Meldorum,
» Ne interficianlur a rege Francorum... )>
» Hoc enim rustico carminé placuit ostendere quantum ab omni- bus [Faro] celeberrimus habebatiir-^. »
^ Ces chants de femmes furent, en 650, interdits par le concile de Chalon-sur- Saône, mais en de certains cas seulement où ils étaient tout à fait scandaleux. « Aux jours des dédicaces et des solennités des martyrs, les femmes formaient un choBur et chantaient des chansons déshonnétes dans l'enceinte ou sous le porche des églises, au lieu de prier et d'écouter la psalmodie des clercs. » Le concile défend cet abus sous peine d'excommunication. U semble, d'ailleurs, fort difficile de savoir si ces chants étaient ici d'origine gauloise ou germanique.
^ Vita sancti Faronis, Meldensis episcopi : Acta sanctorum ordinis sancti 1. 4
I PART. LIVR. I. CHAP. IX.
1 PART. LlVll. I. CHAP. IX.
Conclusions «{ue l'on peut lii-i'P
du « Chant de saint Farou «. C'est un cliant
roman
et qui prouvi"
l'existencp,
à cette epoipi ',
do cantilènes
t^iilani^ue roniaiie.
:a) les cantilènes a l^poque mérovingienne.
El maintenant, tirons nos conclusions du texte qui précède :
1° Il est au moins très-probable que le texte du poëme est authentique. Helgaire, encore une fois, n'avait aucun intérêt à falsifier ou à supposer un tel document. Il l'a- vait trouvé tout frais encore dans la mémoire de ses con- temporains : il récrivit sous leur dictée.
2' Plus de deux siècles séparent Ilelgaire de saint Faron et de la victoire de Glotaire II. Cependant le poëme du vif siècle était encore célèbre sous Charles le Chauve : ce qui prouve combien ces chants populaires avaient la vie dure, s'il est permis de parler ainsi, et avec quelle exactitude ils étaient transmis de génération en génération.
S'' Les mots carmen publicum..., riislico carminé...^ jiixta rusticitatem, indiquent, d'une façon très-nette, qu'il ne peut être ici question que d'un chant en langue romane. Et il est, à tout le moins, très-certain qu'on n'a jamais parlé le tudesque dans le pays où saint Faron fut si légitimement populaire \
Benedicti (^^.(^\\\. ii, p. 617). -— Ilistoriens de F/'a^iceiIII, 505). = Les Bollaii- distes, au lieu de la Vie de suint Faron, parHelgaire, qu'a éditée Mabillon, en ont publié une autre, qui était inédite et qui leur semble ne pas offrir autant d'erreurs. De ces deux biographies, quelle est la plus ancienne ? Les Bollan- aistes n'osent le décider et se contentent de dire :« Utra verum antiquior sit, non ausimdicere. Cerfe in nostra nihil occurrit, quod recentiorem manum indicet. » (T. LX, 596.) Ils avouent, d'ailleurs, que les deux Vies présentent souvent des ressemblances textuelles. Nous serions assez porté à croire, s'il faut exprimer ici notre propre sentiment, que l'œuvre publiée par les Bollandistes est un abrégé de l'œuvre d'Helgaire. ^ Quoi qu'il en soit, voici le passage relatif à notre cantilène; personne encore ne l'a cité, et il n'est pas sans importance : (( Quod factum, postquam divulgatum est veloci fama per aures multorum, CARMINE RI STico plus innotcsccbat cunctis, quod suAvi cantilena decantara- TUR. )) (Vita sancti Faronis, auctore anonymo, extracta ex ms. Accinctino lAqmcinciino\ et asservata in Bihliotheca regia Driixellensi siih num. 8924 a. (Acta sanctoruni,t. LX, 612.)
' Trois systèmes se sont produits sur la langue originelle de la Cantilène de saint Faron : 1° Suivant M. Bartsch, cette chanson est « originairement francique ». C'est tout d'abord ce que prouve le rhythme, dit le savant alle- mand : « Car les vers sont exactement construits suivant les lois de la versifi- <\ation allemande, c'est-à-dire formés, d'après Taccent, iVarsis et de thesis, dont
LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE. 51
4° Est-ce le texte original de cette cantilène qui nous est rapporté par Helgaire? Évidemment non. Car il y a, dans le De ChlotariOy plusieurs mots (comme interfician- tui% inclytus^ ivit^ instinctu^ etc.) qui n'ont jamais fait partie de la lingua nistica, de la langue populaire. En réalité, le biographe de saint Faron s'est uniquement proposé de nous faire connaître l'existence d'une ronde ou d'une cantilène romane. Et à cet effet il nous en a donné une traduction très-littérale, très-exacte, vers par vers, mais en ce bon latin ».
S"" La cantilène citée par Helgaire offre de nombreuses ressemblances avec le début et avec certains épisodes de nos Chansons de geste. Le De Chlotario est bien l'équi- valent de : (( OieZj seignors^ hone chanson vaillant; — Ce est de Karle, le fiche roi puissant ; y> etc. y etc. Quant à l'épisode des ambassadeurs insolents que le roi franc jette en prison et veut faire périr, mais pour lesquels inter- cèdent toujours les seigneurs qui entourent le prince et
les secondes peuvent, à volonté, faire défaut. C'est ce que prouve aussi Fexpres- sion, qui est tellement allemande, que je me ferais fort de restituer quelques vers dans leur forme originale. Voici, d'ailleurs, comment les vers se scandent : «De Chlotario est câneré | rége Francorùm — Qui ivit pùgnàré | in géntemSâxô- nùm. » C'est l'ancien vers allemand de huijt arsis.» {Revue critique, 1866, n°52.) — S*» Dans la première édition de nos Épopées françaises, nous avions émis l'opinion que ce chant populaire avait été chanté « en langue vulgaire » (I, p. 35); mais nous croyions que les huit vers, cités par Helgaire, étaient le texte origi- nal, le texte primordial de la chanson. — 3^ Tout autre est le système de M. Paul Meyer. Il commence par déblayer le terrain. A M. Bartsch il fait très- justement observer que le pays oii s'est chantée la cantilène, que la Brie n'a jamais été germanisée, et que, par conséquent, « la langue vulgaire d'alors, dont parle Helgaire, ne saurait en aucune' façon être le francique ». Quant à notre opinion, il la réfute aisément, en montrant que le texte fourni par Helgaire « renferme des mots absolument inconnus au peuple et à la langue vulgaire : interficiantur, ivit, inclytus, iîistinctu ». La conclusion, c'est qu'Helgaire a dû refaire en latin grammatical le fragment roman qu'il avait re- cueilli. (Recherches sur V Epopée française; Bibliothèque de V École des Chartes, 1867, p. 32-38.) C'est aussi l'opinion de M. Gaston Paris, et, quoiqu'il ait dit plus tard : « Je suis plus près de l'opinion de M. Gautier que de celle de M, Bartsch », il n'en a pas moins écrit, dans son Histoire poétique de Charte- magne (p. 47), ces mots caractéristiques : « La cantilène de saint Faron était, selon toute probabilité, en roman. » Nous nous rattachons complètement au système de M. Paul Meyer.
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5^2 LES CANTILÈNES A L'EPOQUE MEROVINGIENNE.
^ Thap.'^^ix^' ' i'uïi d'eux avec une plus vive et plus courageuse insis- " tance, cet épisode se retrouve en plus de vingt chansons
de geste et au commencement de ces chansons. Citons notamment Aspremont, où l'on voit Charlemagne jouer le rôle de Clotaire et Naime celui de saint Faron. C'est d'ailleurs un simple rapprochement que nous voulons faire, et nous ne prétendons pas que ces passages de nos épopées dérivent directement de la cantilène citée par Helgaire. Mais les allures, tout au moins, sont les mêmes.
6' Notons encore (et nous allons ici le redire à dessein) , notons que nous avons affaire à un véritable chant popu- laire et qui devait être nécessairement facile h retenir. Il ne s'agit pas d'un de ces longs poèmes narratifs qui sont chantés parles gens du métier, comme le furent ceux d'Homère, comme léseront nos chansons de geste. Non, non ; Helgaire nous apprend que ces vers sur saint Faron étaient chantés par les mille voix de tout un peuple, per omnium pêne volitahat ora, et que les femmes répétaient cette chanson en frappant des mains et en dansant. C'était ime ronde.
Eh bien ! tel est précisément le caractère des canti- lènes : c'est ce qui les distingue principalement, c'est ce qui les distinguera toujours de nos futures chansons de geste. La Cantilène, comme nous l'avons dit, est un chant bref et profondément populaire qui court sur les lèvres de tout un peuple. La Chanson de geste est un poëme d'un certain développement, que les seuls jongleurs savent par cœur et que, seuls, ils peuvent chanter.
Il y a longtemps que nous n'avons plus de chansons de geste ; mais nous avons encore et nous aurons toujours des cantilènes ou, pour parler plus clairement, des chants populaires.
On a nié que nos épopées aient été précédées de
LES CANTILÈNES A L'EPOQUE MÉROVINGIENNE. 53
cantilènes : le chant sur saint Faron est décisif. Il n'y avait pas de chansons de geste au vif siècle : il n'y avait que des chants lyrico-épiques. Les héros de l'époque mérovingienne en ont inspiré plus d'un ; Charlemagne en inspirera bien davantage encore.
Quand viendront les premiers auteurs de nos poëmes chevaleresques, ils s'inspireront de ces chants populaires. Ils ne les copieront pas ; mais ils en prendront les héros, la matière et l'esprit.
Si l'on nous objecte que nos premiers épiques ont pu se contenter d'emprunter à la tradition orale les sujets et les héros de leurs poèmes, nous en conviendrons volontiers, à la condition d'ajouter qu'ils ont également pu les emprunter aux anciennes cantilènes, à ces chants rapides que tout un peuple chantait autour d'eux.
Telle est notre conclusion, que nous avions déjà for- mulée plus haut et sur laquelle nous aurons lieu de revenir plus loin, mais qu'il était rigoureusement néces- saire de remettre ici en bonne lumière.
Ce n'est donc pas au ix^ siècle que s'est opérée la sé- paration définitive entre la poésie tudesque et la poésie française. Une étude plus attentive de la cantilène de saint Faron nous permet d'affirmer que cette séparation date au moins du vii^ siècle.
En d'autres termes, nous avons alors gardé les habi- tudes chanteuses, les idées et les mœurs des Germains; mais nous avons dès lors abandonné la langue tudesque, les héros germaniques et la matière épique des races barbares, pour consacrer désormais nos chants à notre propre gloire ^
* M. Édelestand Duméril a publié tout un volume de Poésies populaires latines antérieures au xii« siècle; mais la Cantilène de saint Faron nous paraît, à peu de chose près, la seule poésie populaire de tout ce recueil. Les autres pièces sont, pour la plupart, de médiocres compositions de rhétorique : il est facile de le reconnaître à la facture des vers, aux allusions mythologiques, à Fem-
I PART. LIVR. I. CHAP. IX.
I PART. LIVa. I, CHAP. X.
54
CHARLEMAGNE PERSONNAGE EPIQUE.
Néanmoins, il nous manquait encore un héros qui fui vraiment de nature épique.
Voici Charlemagne.
CHAPITRE X
CHARLEMAGNE PERSONNAGE ÉPIQUE
La pocsii'
nationale
des Frank s
n'avait plus
de sujets
ni de héros
dignes d'être
chantés par eUe ;
elle était destinée à périr.
Les cantilènes ont persisté pendant toute l'époque mérovingienne. Mais quels ont été leurs héros? Ceux des rois franks qui ont eu le plus de véritable grandeur et qui par là ont été le plus épiques. Et les sujets de ces chants primitifs ont été les plus célèbres victoires de la race franke pendant les yi% vu' et viir siècles. Hélas ! il faut bien le dire : après Clovis, le sujet ne fut pas riche, et les héros furent de petite taille. A défaut de grands triomphes, on se rejeta sur de beaux épi-
phase, à rétalage scientifique, à Tégotisme et à vingt autres caractères. Peut- on, par exemple, considérer comme réellement populaires les vers suivants sui la destruction d'Aquilée :
Ad flcndos tuos, Aquileia, cineres, Non mihi ullae sufficiunt lacrymae...
Est-ce qu'ils sont d'origine et de diffusion populaires, ces beaux vers
sur Rome qui rappellent une des plus belles hymnes du Rréviaire romain :
0 Roma nobilis, orbis et domina, Cunctarum urbiuni exccllcntissima.
Que dire de ce chant à un jeune homme :
0 adniirabile Veneris idoluni,
et de ces vers ampoulés que l'éditeur a intitulés : Chant des soldats de Modenc :
0 tu qui serves armisista mœnia, Noli dormi re, moneo, sed vigila : Dum Hector vigil astitit in Troja...
Presque toutes ces œuvres sont dues à quelques beaux esprits de couvent, désireux de faire voir qu'ils connaissaient leur antiquité païenne. Rien, rien rien de populaire.
CHARLEMAGNE PERSONNAGE EPIQUE. 55
sodés comme celui de saint Faron. Malgré tout, de dignes sujets et de grands héros manquèrent de plus en plus à nos cantilénistes. Bref, la Cantilène allait peu à peu disparaître et jeter au vent ses derniers accords, à moins qu'il ne sortît du sol quelque grand homme, quelque géant accomplissant des prodiges, capable de réveiller l'assoupissement des poètes et de la poésie de son temps, véritablement épique en un mot, et de qui la gloire fût assez ample pour fournir la matière de plus d'une épopée,
Charlemagne parut : l'Épopée ne périt pas. Il était temps : encore un siècle de petits rois et de petites guerres, et c'était fait de la grande poésie de nos pères. Nous sommes très-persuadé que sans Charlemagne nous ne posséderions pas nos chansons de geste*. Mais, tout au contraire, un observateur attentif n'a qu'à jeter un coup d'œil sur le Charlemagne de l'histoire pour s'écrier aussitôt : ce Voilà le plus épique de tous les grands hommes. »
Il parut après que son père lui eut préparé les voies, dans lesquelles il entra avec une étonnante majesté. Il se fit une sorte de silence autour de lui, comme il s'en fait quand un grand homme se révèle. Et, jusqu'au dernier souffle de sa puissante poitrine, il ne démentit pas ce qu'on attendait de lui. Il fut à la fois grand conquérant, grand législateur, grand missionnaire. A la tête d'armées encore bien imparfaites, il traversa et retraversa l'Eu- rope pendant plus de quarante ans, conquérant tout sur
* « Il est certain, nous objecte ici M. Paul Meyer, que sans Charlemagne nous posséderions beaucoup moins de chansons de geste, mais encore aurions- nous celles qui ont pour héros les Lorrains, Isembard et Gormond, Raoul de Cam- brai, Godefroi de Bouillon, etc. » {Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1867, p. 327.) M. Paul Meyer ajoute qu'il y a eu des personnages vraiment épiques sous les Mérovingiens, et qu'il convient surtout de citer Dagobert et Charles Martel, dont notre épopée a réellement gardé le souvenir. Nous ne pensons pas, néan- moins, que ces exceptions infirment notre thèse. Car, sans Charlemagne, ces traditions mêmes n'auraient pas tardé à s'effacer et à disparaître.
I PART. LIVR. I. CHAP. X.
Charlemagne
paraît :
il sauve notre
poésie
en lui fournissant
un sujet
et des héros
épiques.
Rôle
de Charlemagne
dans
l'hisloire.
I PART. LIVR. I. CHAP. X.
56 CHARLEMAGNE PERSONNAGE ÉPIQUE.
son passage, et se hâtant d'organiser ses conquêtes. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et la France furent le théâtre de ses magnifiques et nécessaires victoires. Dans ces quatre pays, il y avait avant lui je ne sais quelle fai- blesse et multiplicité de gouvernement. Avec Charle- magne, il n'y eut bientôt qu'un seul roi, et les yeux de l'Occident chrétien se tournèrent vers Aix-la-Chapelle, avec un effroi mêlé de respect et presque d'amour. Charles contempla cette obéissance universelle, et crut que l'instant était venu de créer une unité chrétienne parmi ces peuples mal unis. Il se rappela qu'il y avait eu jadis un empire romain, et que le seul nom prononcé de ce redoutable empire faisait encore pâhr de peur les descendants de ceux qui l'avaient renversé. Il se crut assez grand pour honorer le titre d'empereur et n'en être pas diminué : il rétablit l'empire. Autant la pensée des Césars païens avait été jadis étroite et tyrannique, autant sa pensée fut vaste et généreuse. Il avait devant les yeux l'idéal de Tunité, et le poursuivait de tous ses efforts. Il réussit tant qu'il vécut : mais les mains de ses successeurs furent trop petites pour tenir le faisceau de tous les États de l'Europe chrétienne; ils le laissèrent tomber; tout se dénoua, et le grand éparpillement de la féodalité commença. Les conquêtes de Charles ne de- meurèrent pas : ses lois restèrent. Il ne créa rien en matière de législation; mais, d'un fort coup d'œil, il dé- couvrit, dans le chaos des lois barbares, tout ce qui était noble et durable. Il rendit la vie à ces bons éléments, et laissa mourir le reste. Tout ce corps de lois était incom- plet, il le compléta, et la magnifique série de ses Capitu- laires est la suite naturelle de la Loi salique et des autres lois germaines. Dans ses Capitulaires, il pense à tout ; il s'élève à tout, il s'abaisse à tout. Mais on sent, par-dessus toutes choses, que ce grand cœur aime l'Église et la veut
CHARLEMAGNE PERSONNAGE EPIQUE.
57
toute belle et toute pure, sine macula et sine ruga. Il Tin- vite à réformer sa discipline, mais il l'invite avec une douceur toute filiale, et en s'agenouillant devant sa mère. Cinq grands conciles, ceux d'Arles, de Reims, de Tours, de Chalon-sur-Saône et de Mayence, font circuler dans le corps du clergé latin les flots d'un sang heureusement purifié. Charlemagne, d'ailleurs, vit clair pour l'Éghse dans l'avenir aussi bien que dans le présent. Il comprit d'avance qu'au milieu d'un désordre possible sous ses successeurs, une Église sans temporel serait une Église sans liberté. Pour que l'Église fût indépendante, il la confirma dans ses propriétés, et il avait l'esprit trop vaste pour croire sa couronne obscurcie par l'éclat de celle du Pape. On a fait gloire à Charles d'avoir créé l'Allemagne; il a fait mieux : il a créé le titre chrétien de l'Allemagne et de l'empire, qui consiste pour eux à rester toujours armés auprès de la Vérité désarmée. Ayant créé cet idéal et l'ayant légué à ses successeurs; ayant, lui qui savait si mal convertir, protégé dans tout son empire les travaux des véritables et pacifiques missionnaires, Charlemagne crut que son rôle était fini et se prépara à la mort. Il jeta un dernier regard sur son immense empire : il l'arrêta sur Rome, où le représentant de Jésus-Christ était libre; il le fixa sur l'Allemagne, où des essaims de mission- naires évangélisaient de toutes parts, et, chantant d'une voix encore énergique les dernières paroles du Sauveur sur la croix, il mourut en saint et en roi. La majesté de sa mort surpassa celle de son couronnement.
Et maintenant transportons-nous en France quel- ques années après sa mort. Le sens historique n'est pas né au sein de ce peuple encore jeune et amoureux des légendes. Pourrons-nous jamais nous faire une idée de l'effet produit sur les intelligences du ix^ siècle par la grande figure de Charlemagne ? Ses lois, sa piété, ses
I PART. LIVR. ] CHAP. X.
Rôle
de Charlemagne
dans
la lég-ende.
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CHARLEMAGNE PERSONNAGE EPIQUE.
I l'AUT. LIVR. I. GHAP. X.
conquêtes, sont racontées avec frémissement ; elles sont commentées, elles sont agrandies. L'absence de toute notion géographique permet à l'enthousiasme populaire de porter, jusqu'aux limites du monde, les limites des victoires du grand empereur. Son amour pour l'Église lui vaut, presque aussitôt après sa mort, les honneurs d'une canonisation populaire. Les clercs célèbrent son étonnante bravoure ; mais les rudes soldats de ces siècles militaires en sont bien plus vivement épris. Préoc- cupée des invasions des Sarrasins, l'opinion publique suppose bientôt que Charles a été, pendant toute sa vie, aux prises avec les infidèles. La taille et les proportions du géant vont toujours en croissant. On concentre, on résume en lui l'esprit de haine contre les musulmans et de résistance opiniâtre à leurs dangereux envahisse- ments. On oublie les guerres contre les Lombards, contre les Avares, contre les Wiltzes, contre les Saxons; ou plutôt on transforme en Sarrasins les Lombards, les Avares, les Wiltzes, les Saxons et tous les ennemis du fils de Pépin. Bref, on en vient aisément à croire que Charles n'a fait qu'une seule guerre durant tout son règne, et que cette seule guerre a été dirigée contre les mu- sulmans. Mais quelle guerre héroïque! quels triomphes ! quels désastres même ! Les Méridionaux ont gardé le souvenir d'une défaite de l'arrière-garde de Charles dans les gorges des Pyrénées; cette défaite n'est pas l'œuvre des Sarrasins, mais des Gascons; qu'importe? il suffit qu'elle ait eu lieu au retour d'une expédition en Espa- gne, et bientôt elle est transformée en je ne sais (juel sublime Waterloo, dont toute la France, pendant plu- sieurs siècles, s'enorgueillit avec raison plus que de cent victoires. En résumé, un double travail s'exécute sur l'histoire de Charlemagne. Les clercs jettent sur ce tissu sévère les perles des légendes pieuses, les soldatsy jettent
^'
CHARLEMAGNE PERSONNAGE ÉPIQUE. 59
l'éclat terrible des légendes militaires. Quelques années après la mort de Charlemagne, ce premier travail était à peu près terminé, et cette rapidité avec laquelle un grand homme devient un héros épique ne surprendra personne. Nos pères ont assisté au même phénomène. Plusieurs années après sa chute, Napoléon F' était devenu un personnage épique. La critique moderne lui a retiré ces proportions légendaires ; mais nous savons qu'il les a conservées durant plusieurs années, et notre enfance a été le témoin de ce triomphe de la légende et de l'épopée napoléoniennes.
Nous aurons heu de voir, dans les plus anciennes, dans les meilleures chansons de geste, se refléter cette pre- mière splendeur de la légende Caroline. Nous verrons jusqu'à quel point on avait donné les proportions épi- ques au père de Louis le Pieux. Nous entendrons la voix de ces poètes primitifs devenir ardente, émue, fré- missante, toutes les fois qu'elle prononce le nom de Charlemagne. Nous les entendrons répéter qu'il n'y aura jamais d'homme pareil jusqu'au dernier jugement ^ Donnant à son corps la taille d'un géant, ils placeront aux côtés du grand roi un Ange qui est son ami familier et son conseil ordinaire^. Le soleil s'arrêtera à la voix de Charles comme il s'arrêta à la voix de Josué ^ Au pre- mier outrage, il se lèvera, plein d'une superbe colère, et s'écriera : (( Que tous ceux qui m'ont méfait ne dorment pas, car Charles se réveille \ » Et enfin, après l'avoir représenté si terrible durant sa vie, ils le rendront re- doutable encore après sa mort. Les cloches se mettent
' « N'iert mais tels hum desques à TDeu juise.» (Chanson de Roland, vers 1337.)
- « As li un angle ki od lui soelt parler. » (Chanson de Roland, 2452.)
•' « Pur Carlemagiie fist Deus vertut mult grant : — Kar li soleilz est remés en
estant. » (Chanson de Roland, 2450, 2459.) ^ « A feire tost mes venjances venut est la vigille ; — Qui m'ont meffet non
dorment : qe Karlons se reville. » (Entrée en Espagne; mss. français de la
biblioth. Saint-Marc de Venise, XXI, f" 10, r^)
I PART. LIVR. r. CHAP. X.
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LES CANTILÈNES A L'EPOQUE CARLOVINGIENNE.
I PART. LIVR. I. GHAP. XT.
Conclusion :
« Sans Chaiiemag-ne
nous no posséderions
peut-être pas d'e'popéo nationale, »
en branle au passage de son corps. Dans son tombeau, à Aix-la-Chapelle, le vieil empereur n'est pas couché, non, il est assis. Il a son épée sur ses genoux, et la tient dans son poing droit. Et cette épée menace encore la race païenne ' !
Mais nous ne voulons pas tracer par avance tout le portrait du plus grand et du plus Français de tous les héros de nos chansons. Il fallait, encore une fois, il fallait un homme de cette dimension pour que l'Épopée fran- çaise ne périt pas. Sans lui, nous aurions peut-être mé- rité le reproche stupide qui nous est souvent adressé: « La France n'a pas la tète épique. » Avec lui, nous avons un avenir de deux cents épopées et de cinq cents ans de poésie épique.
CHAPITRE XI
LES CANTILÈNES A L EPOQUE CARLOVINGIENNE.
SÉPARATION DÉFINITIVE ENTRE LES CHANTS TUDESQUES
ET LES CHANTS ROMANS
La France H J ^ trcutc, quarautc, soixante ans que Charlemagne
se'dfvTir^^^^^^ est mort. Ses successeurs, pauvres princes médiocres,
DanfT'une pauvrcs épaulcs tremblantes, ne sont pas de force à sou-
lo peuple chante ^. .ii i i . ' n '-'ii?!^
en tudesque; tcuir Ic DOids dc ccttc lourdc etmagnihque unité de 1 Jiu-
dans l'autre ^ c^ x
il chante en roman.
* « Teil sepolture n'aura mais rois en terre : — Il ne gist mie, aincois i siet acertes; — Sur ses genolz respée an son poin destre, — Encor manace la pute gent averse.... » [Couronnement Looys, Biblioth. nat., fr. \U%, f° 90 v^.)
LES CANTtLÈNES A L'EPOQUE CARLOVLNGIENNE. 61
rope chrétienne. Il pourrait encore y avoir un grand empire; mais il n'y a plus de grands empereurs. C'est alors que Ton assiste à un spectacle étrange. On voit de grands groupes se rassembler, ça et là, sur la surlace de cet immense empire : ce sont les nations modernes qui se forment d'elles-mêmes, et presque par instinct. Sen- tant qu'il n'y a pas dans le monde un génie assez puissant pour continuer après Charlemagne les traditions du nou- vel empire romain, elles se dirent qu'à défaut de cette trop difficile unité, il leur fallait en chercher une autre qui fût principalement fondée sur le langage de tant de peuples différents. Les serments de 842 sont un sym- ptôme éloquent de ce nouvel état de choses. A côté de la langue allemande, on y entend (ô bonheur!) le premier retentissement, vraiment puissant, de notre chère langue française : Pro Deo amtir et pro Christian poblo salvament. Bref, la France se pose devant l'Allemagne, et affirme nettement son indépendance. La grande séparation de l'élément tudesque et de l'élément roman est irrévoca- blement accomphe. Chacune de ces deux nationalités a dès lors et aura toujours ses destinées particulières. Et il en sera de même pour chacune de ces deux épopées et de ces deux poésies.
Cependant il faudrait ici se garder d'aller trop ftin. Il y a encore à l'est et au nord de la France du ix' siëcrle un certain nombre de pays où l'élément germanique a gardé quelque chose de son ancienne prépondérance, et où les chants populaires conservent encore la physiono- mie et la langue tudesques. Il est vrai que le christia- nisme pénètre intimement ces chants ; il est vrai qu'ils sont consacrés à des héros véritablement français. Mais enfin ils sont encore allemands, et ce sont des lieder. Le Ludwigslied en est le type.
En 881 , surexcités par une indignation légitime contre
I PART. LIVR. I. CHAP. XI.
I PART. LIVR. I. CHAP. XI.
]j' Ludwigslied
considère
^■oinme le dernier
type
des lieder
ou cantilèiies
hidesques
'pie l'on chantait
en France.
62 LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE CAKLOVINGIENNE.
les sauvages ennemis de la chrétienté, contre les pillards normands, les Français poussèrent enfin l'indignation jusqu'à l'audace, et marchèrent au-devant de leurs op- presseurs. Dans les rangs de ces païens était un traître, sorte de Judas ou de Ganelon qui livrait à la fois son pays et son Dieu; il s'appelait Isembard et était avoué de Saint-Riquier. Le chef des Normands était Gormond. Furieux, exaspérés h la fois contre les hommes du Nord et contre leur infâme allié, les chrétiens, comman- dés par Louis III, fds de Louis le Bègue, se jetèrent sur les envahisseurs. C'était à Saucourt, en Vimeu. La jour- née fut belle, et les poètes de France eurent une nou- velle victoire à célébrera Ils n'y manquèrent pas.
On a pu dire, on a dit que le LudwigsliefP est d'origine ecclésiastique, et que ce petit poëme (( n'est pas sorti du peuple )). Mais on n'a pas osé aller plus loin, et l'on a bien été forcé d'avouer que cette œuvre ce a été populaire », au moins (( pour un temps ^ ». C'est tout ce que nous dési-
^ Cette bataille est racontée par Hariulphe, auteur de la Chronique de Cen- lide (cap. xx) : De Guaramundo, rege pagano, sub quo ecclesia nostra combusta est (Spicilegium de D'Achery, IV, 518) ; par Albéric de Troisfontaines (Historiens (le France, IX, p. 58) ; par Lambert d'Ardres, etc. Le roi Louis mourut sept mois après sa victoire, le 4 août 882. Or, la chanson fait des vœux pour la santé du roi vainqueur. Donc elle est antérieure à sa mort et, par conséquent, au 4 août 882.
- Le Ludwigslied a été longtemps perdu. Mabillon eut l'heureuse fortune de le retrouver. C'est un Allemand, Jean Schilter, qui publia pour la première fois la cantilène de Saucourt; c'est un Allemand, M. Hoffmann de Fallersleben, qui, en 1837, Ta éditée pour la seconde fois et en a accompagné le texte d'une traduc- tion devenue nécessaire.
^ M. Gaston Paris dit du LudwigsUed que u ce poëme n'est pas, à propre- ment parler, une chanson populaire, et qu'il ne faudrait pas juger les autres d'après lui. C'est l'œuvre d'un moine et non d'un guerrier » (Histoire poétique de Cfiarleniagne, p. 48). Cf. Gervinus (Geschichte der deutschen Dichtung, Leipzig, 1853, I,p.84) et Godeke (Deutsche Dichtiing ini Mittelalter, Hanovre, 1854, p. 21). = D'après M. Paul Meyer (Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1867, p. 328), le Ludwigslied est une œuvre qui fut populaire pour un temps, mais qui n'est pas venue du peuple. Et le caractère religieux de toute la i)ièce in- dique une origine ecclésiastique. = C'est à tort, d'ailleurs, que dans notre pre- mière édition, nous avions (I, p. 58) établi un rapprochement entre le Ludwigs- Ued et certains fragments d'un poëme français découvert par M. de Ram, et que M. de Reiffemberg a publié sous ce titre : La mort du roi Gormond (Chronique de Philippe Mousket, II, p. x). M, Paul Meyer nous a fait observei*
LES CANTILÈNES A L'EPOQUE CARLOVINGIENNE. 63
rons constater. Nous confessons d'ailleurs, fort volon- tiers, que c'est une cantilène religieuse autant qu'un chant militaire et national. L'importance de ces quel- ques vers n'en est pas moins considérable.
Donc, à la fin du ix' siècle, sur les bords de la Somme, la race française se trouva certain jour en présence des envahisseurs normands, et une grande bataille se livra, ou ces bandits furent vaincus. Et cette victoire donna lieu à un chant tudesque^ D'où je tire cette conclusion
avec raison que ce poëmc renferme des faits dont il n'y a pas trace dans le Ludwigslied (1. 1., p. 328), et M. Bartsch a pu conclure scientifiquement « qu'il n'y a pas, en réalité, le moindre rapport entre les deux poëmes. » [Revue cri- tique, 1866, n« 52).
* Texte du Ludwigslied (traduit par M. Paulin Paris, cVaprès la traduction d^ Hoffmann) : « Je connais un roi nommé le seigneur Louis, — Qui sert Dieu vo- lontiers et que Dieu récompense. — Enfant, il perdit son père. Il en fut consolé :
— Car Dieu le prit en grâce et devint son tuteur. — Il lui donna de bonnes ■qualités, des serviteurs fidèles — Et un trône en France. Puisse-t-il en jouir longtemps ! — Il entra en partage de l'héritage avec Carloman — Son frère : ce fut pour tous deux un bonheur. — Mais, cela fait, Dieu voulut réprou- ver — Et voir si, dans sa jeunesse, il soutiendrait l'adversité. — Il permit aux Normands de passer la mer, — Afin que les Francs reconnussent leurs péchés, —Pour détruire les uns et pardonner aux autres. — L'homme de mau- vaise vie se soumit à l'expiation; — Le voleur, repentant de ses méfaits, — S'im- posa des jeijnes et devint honnête ; — Le meurtrier, le ravisseur, — Le fourbe, tous firent pénitence. — Mais le Roi craignait et Fempire était troublé;
— La colère de Jésus-Christ passait sur le pays ; — Dieu enfin eut pitié. — Voyant ces calamités, — Il ordonna au roi Louis de chevaucher : — « Louis, « ô roi, secourez- votre peuple, — Si durement mené par les hommes du Nord. »
— Louis chevaucha contre les hommes du Nord, — Et Dieu fut loué par ceux ■qui se confiaient en lui. — Tous dirent (au roi) : « Seigneur, nous vous atten-
)) dions.» — Et le bon roi Louis leur répondit: — « Consolez-vous, mes compa- » gnons, mes défenseurs ; — Je viens, envoyé par Dieu, qui m'a donné ses » ordres. — Je réclame vos conseils pour le combat, — Et je ne m'épargnerai )) pas jusqu'à votre délivrance. — Je veux que les serviteurs de Dieu me » suivent. — La vie nous est laissée tant qu'il plaît à Jésus-Christ : — S'il veut j) nous faire mourir, il en est le maître. — Quiconque suivra la volonté de ') Dieu — Sera récompensé, s'il survit, dans sa personne; — S'il meurt, dans » sa famille. « — Alors ilprit une targe et une lance, il poussa son cheval, — Im-r patient de se venger des ennemis. — En peu de temps il joignit les hommes du Nord — Et rendit grâces à Dieu de les avoir joints. — Il s'avança vaillam- ment, entonna un saint cantique; — Toute l'armée chanta avec lui Kyrie -eleison, — Et, quand finit le chant, le combat commença. — On vit le sang monter au visage des Francs. — Chacun fit son devoir, mais nul n'égala le roi Louis — En force, en adresse ; il avait de qui tenir. — Il abattit les uns, perça les autres, — Et versa à ses ennemis une boisson très-amère. A la maie heure furent- ils nés ! — Dieu soit loué ! Louis est victorieux. — Gloire à tous les saints ! la "Victoire est au Roi. — Seigneur, conservez-le dans sa grandeur ! »
I PART. LIVR. CHAP. XI.
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LES CANTILÈNES A L'EPOQUE CARLOVINGÎENNE.
I PART. LIVR. I. CHAP. XI.
Los cantilèncs
romanes
deviennent
do plus en plus
nombreuses.
Telle est
la cantilène
de sainte Eulalic ;
tels sont les chants populaires,
dont
saint Guillaume
est le liéros , etc.
que, tout au moins, sur la frontière septentrionale et orientale de la France, il y eut, au ix' siècle et plus tard, une bande de terre plus ou moins large où la langue tudesque fut encore en honneur et où les chants popu- laires furent encore chantés en cette lansfue. Cette con- clusion nous semble rigoureuse^
;, SI 1 on en excepte cette lisière qui tantôt était allemande et tantôt commune aux deux langues, il faut se hâter d'avouer que, sur toute la surface de la France, les cantilènes étaient romanes.
Elle est romane, cette charmante Cantilène de sainte Eulalie qui est une œuvre du ix' et peut-être du x' siècle',
* Nous ne voulons point parler ici de deux documents auxquels nous avions peut- être donné trop d'importance dans la première édition de ce présent livre, et qui n'ont véritablement aucun rapport direct avec l'Iiistoire de notre épopée. Il s'agit, en premier lieu, de ce fragment d'épopée tudesque, Hiltlbrahtenti Iladhubrant (combat d'Hildebrand et d'Hadebrand), qu'on a retrouvé dans la couverture d'un manuscrit de Fulde, et que les paléographes ont jugé écrit au viif ou ix'' siècle (voy. la traduction que nous avons donnée, 1'^ édition, I, p. 55). Ce frag- ment, où figurent plusieurs héros des Nibelungen, ne saurait, à aucun égard, être considéré comme une cantilène, et il appartient tout entier à l'histoire de l'épopée allemande. = Quant au Wallliariiis, nous ne nous étions pas mépris sur la valeur de ce poëme, où rien, disions-nous, « n'intéresse l'historien de la poésie française ». Le Waltharhis est un poëme latin, une sorte de centon virgilien du x*" siècle qui fut, dans l'abbaye de Saint-Gall, commencé par Gerald et achevé par Ekkehard I [Casus Sancti-Gallij cap. ix, Scriptores do Pertz, II, 118). Ce n'est, à vrai dire, qu'une traduction de l'allemand, et l'on peut admettre avec M. Gaston Paris {Histoire poétique de Ciiarlernagne, p. 51) que l'original tudesque était, sans doute, un de ces chants appartenant au cycle des Nibelungen qu'avait fait rassembler Charlemagne.(Cf.Paul Meyer, 1. 1., Recher- ches sur répopée française, dans \s. Bibliothèque de VEcole des chartes, 18()7). Voici, du reste, le sommaire de tout le poëme : a Attila, roi des Huns, réduit à merci les Franks, les Burgundes et les Aquitains, qui se voient dans la nécessité de lui donner des otages. Ces otages, ce sont Hagen, fils d'un chef frank, Hil- dunt ou Hildegonde, fille du roi bourguignon, Walther, lils du roi aquitain. Les trois captifs d'Attila parviennent à s'enfuir; Hildegonde devient la femme de Walther. Celui-ci, à peine échappé aux mains d'Attila, entre en lutte avec les Franks et avec son ancien compagnon de captivité, avec Hagen lui-môme. Après une guerre horrible, les deux adversaires se réconcilient, et le poëme se termine par leur baiser de paix. » Nous renvoyons à la lecture du poëme lui-même, qui a été publié plusieurs fois, et notamment par M. Edelestand Duméril, en ses Poésies populaires latines antérieures au xii^ siècle (pp. 313-377). La dernière édition est celle de MM. Schcfifel et Holder, à Stuttgart (1874).
- La Cantilène de sainte Eulalie a été découverte, le 28 septembre 1837, par M. Hoffmann de Fallersleben, à la bibliothèque de Valenciennes (B, 5, 15), parmi les manuscrits de cette abbaye de Saint-Amand, qui était située entre
LES CANTILÈr^ES A L'ÉPOQUE CARLOYINGIENNE. 65
et OÙ il faut voir le premier monument de notre poésie ^ ^Xp"xf * ^" nationale ^ .
Tournai et Valencienncs. = Elle fut publiée une première fois eu 1837, et une seconde fois en 1845, par J. F. Willems, dans ses Elnonensia (in-8% Gand) ; puis, par M. Diez, en 1846 {Altromanische Spraclidenkmale, pp. 15-32); par M. de Ghevallet {Origine et formation de la langue française, l, 286); par M. Littré {Journal des savants, octobre 1858, et Histoire de la langue française, II, 288); par M. Paul Meyer {Note sur la métrique du chant de sainte Eulalie, dans la Bi- hliothèque de lEcole des Chartes, 5^ série, t. XI, et chez Franck, 1861, in-8°); par M. Gaston Paris {Etude sur le rôle de Vaccent latin dans la langue fran- çaise, 1862, pp. 129, 130), qui en prépare une nouvelle édition pour son livre intitulé : Les plus anciens monuments de la langue française, par M. Bartsch {Chrestomathie française, 1866, p. 3), etc. = La versification de cette cantilène a donné lieu à de longues dissertations. M. Littré en a voulu réduire tous les vers à la forme décasyllabique. M. Paul Meyer n'y a vu au contraire qu'une série de petites strophes de deux vers, « dont les demi-strophes auraient, deux par deux, le même nombre de syllabes, tantôt neuf, tantôt dix ou onze ». Enfin, M. Gaston Paris a combattu le système de M. Meyer, en prétendant que l'auteur de la cantilène n'avait réellement tenu compte que des syllabes accentuées. Nous nous rangerions plus volontiers à l'avis de M. Paul Meyer ; mais sans admettre, avec lui et avec M. Bartsch, l'assimilation complète de cette cantilène aux proses notkériennes. Cette thèse, cependant, a été reprise tout récemment par M. Su- chier, qui affirme que le Chant de sainte Eulalie est servilement calqué sur une séquence latine {Jahrbuch fâr romanische und englische Literatur, N. F., 1. 4).
^ TEXTE ET TRADUCTION DE LA CANTILÈNE DE SAINTE EULALIE : Buona pulcclla fut Eulalia : Bel avret corps, bellezour anima. Voldrent la veintre li Deo inimi, Voldrent la faire diaulc servir. Elle n'ont eskoltct les mais conselliers Qu'elle Deo raneiet clii maent sus en ciel. Ne por or ned argent ne paramenz, For maiiatce regicl ne preiomcn, Neule cose non la povret omque pleier La polio sempre non amast lo Deo menestier. E por 0 lut presentede Maximiien Ghi rex eret à cels dis sovre pagiens. El li enortet dont lei nonque chielt Q,ucd elle fuict lo nom christiien. EW enl adunol lo suon élément : Melz sostendrciet les cmpodementz Qu'elle perdesse sa virginitet ; Por G s'furet morte à grand lionestet. Enz en 1' fou la gettorent, corn arde tost. Elle colpes non avret, por o no s'coïst. A ezo no s'voldret concreidre li rex pagicns. Ad une spede li roveret tolir lo chieef. La domnizclle celle kose non contrcdist : Volt lo seule lazsicr, si ruovet Krist. In figure de colomb volat à ciel. Tnit orem que por nos degnet preier Qued avuisset de nos Christs mercit, Post la mort, et à lui nos laist venir Par souue clementia.
Eulalie fut une bonne vierge ; — Elle avait un beau corps, une âme plus belle. — Les ennemis de Dieu la voulurent vaincre, — Youlucent la faire servir le diable. — Mais jamais elle n'écouta les méchants qui lui con- seillent — De renier Dieu qui est là-haut dans le ciel. — Ni pour or, ni pour argent, ni pour parure, — Ni devant les menaces du roi, ni devant ses prières, — On ne put jamais plier — La jeune fille à ne pas aimer le service de Dieu. — I. 5
IPAIIT, LIVI'.. I. GHAP. X .
6(j LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE CARLOVINGIENNE.
Ils étaient certainement romans, ces chants populaires dont nous parle, au xi' siècle, l'auteur de la Vie de samf Guillaume de Gellone, et qui étaient depuis longtemps consacrés à son héros ce dans tous les royaumes et dans toutes les provinces, chez toutes les nations et dans toutes les villes )) ; elles étaient romanes, ces cantilènes de saint Guillaume que les jeunes gens chantaient en chœur, nio- dulatis vocibus, et qui charmaient les veillées militaires ou religieuses de ces temps primitifs \
Elles étaient également romanes, ces cantilènes qui ont du, dans le même temps, être consacrées à Charle- magne, à Roland, à Ogier. Et, en effet, si Guillaume a été le héros de tant de chants populaires, connue le prouve sa Vie^ qui oserait prétendre que Charlemagne, Roland et Ogier aient été moins populaires et moins poétiques"'?
C'est pourquoi ou la présenta à Maximien, — Qui était, en ce lemps-là, roi des païens. — Il rexhorte, mais elle ne s'en soucie guère, — A quitter le nom chré- tien. — Elle rassemble toute sa force. — Plutôt elle souffrirait la torture — Que de perdre sa virginité. — C'est pourquoi elle est morte à grand honneur. —Ils la jetèrent dans le feu pour qu'elle y brûlât vive.— Elle était toute pure : c'est pourquoi elle ne brûla point. — Le roi païen ne se voulut pas rendre à cela. — Avec une épée lui fit couper la tête.— La demoiselle n'y contredit pas : — Elle veut quitter le siècle, elle en prie le Christ. — Sous la forme d'une co- lombe, elle s'envole au ciel. — Supplions-la tous de vouloir bien prier pour nous, — Afin que le Christ ait merci de nous — Après la mort, et nous laisse venir à lui — Par sa clémence.
^ TEXTE DE LA viTA SANCTi wiLLELMi : « Quoe cuim régna, quœ provincial et quae gentes, quœ urbes Willelmi ducis potentiam non loquuntur, virtutem animi, corporis vires, gloriosos belli studio et frequentia triumphos? Qui chori juvenum, qui conventus populorum, prœcipue militum ac nobilium virorum, qua^ vigilitB sanctorum dulce non résonant et modulatis vocibus décantant qualis et quantus fuerit; fquam gloriose sub Carolo glorioso militavit; quam fortiter] quamque victoriose barbares domuit et expugnavit ; quanta ab eis pertulit, quanta intulit, ac demum de cunctis regni Francorum fmibus crebro victos et refugas perturbavit et expulit ? Hœc enim omnia et multiplex vitse ejus historia, cum adhuc ubique pêne terrarum notissima habeantur, nec modo ad banc descri- ptionem pertinere videantur, jam nunc, ad ea quœ religio beati viri et sanctitas expostulat, manus laborare incipiat et calamus. « (Vita auctore gravi sœculo xt scripta, Acta sanctorum maii, VI, 801. Mabillon, qui a attribué cette œuvre au ix^siècle, l'a également publiée dans ses Acta sanctorum Ordinis sanctiBenedicti. )
- G. Paris cite ici, à Pappui de cette théorie des cantilènes romanes, la chanson française du x^ siècle, d'après laquelle aurait été écrit Raoul de Cam- brai. Mais cette chanson est-elle une cantilène? Il y a doute. (Cf. Histoire por- tique de CliarlemagnejT^^. 47-48.)
LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE CARLOVINGÏENNE. 67
Et ne me dites pas qu'ici déjà nous avons affaire à ^ ''^^fj^pl 'J^J'- ' des chansons de geste, et non pas à des cantilènes.
Ne m'alléguez pas ces vidgaria carmina dont parle le poète saxon et dont nous aurons lieu de reparler tout à l'heure ; ne m'alléguez pas ces chants populaires dont Ermoldus Niger atteste l'incomparable popularité. De tous les mots employés par ces deux poètes, on peut conclure qu'il s'agit ici de chants rapides et brefs : Plus populo résonant qiiam canut arte melos.
Le texte de la Vie de saint Gidllanme est d'ailleurs, à cet égard, d'une incomparable clarté. L'auteur n'y fait aucune allusion à des chanteurs de profession, à des jon- gleurs ; mais il nous dit que ces cantilènes étaient sur les lèvres de tout un peuple. Donc, ce n'étaient pas des épo- pées, mais des chants lyrico-épiques, mais des cantilènes. La preuve est véritablement mathématique.
L'Épopée cependant n'était plus absente, et elle coexis- tait déjà avec ces chants populaires. Nous sommes très- portés à croire qu'il y eut réellement des chansons de geste dès le x' siècle.
Peut-être au ix'. Mais cette hypothèse est téméraire, i, mi-rs-ormo
Au xf siècle, le doute n'est plus permis. Et quand, c. \' Ep^^^^^^^^^ au siècle suivant, Orderic Vital nous dit au sujet de ce même Guillaume : Vtilgo canititr a joculatoribtis de illo cantilena\ il se borne à constater le fait évident de la diffusion de nos premières chansons de geste. Ce n'est plus à des cantilènes qu'il fait allusion, mais aux plus anciennes branches du cycle de Guillaume au court nez^
^ Orderici Vitalis Historia ecclesiastica, lib. VI (édition de la Société de riiistoire de France, III, pp. 5-6).
- Nous ne voulons pas ici faire usage de plusieurs textes oii le mot canti- lenœ peut offrir des difficultés ou des doutes. C'est, d'abord, un texte d'Ekke- liard que personne, peut-être, n'a cité avant nous : « Aerbo quem in venatu a visonta bestia confossum vulgares adhuc cantilen^e résonant. » {Ekkehardi Uraugiensis ahbatis Chronicon universale, anno 1104.) = Un passage d'Ha- riulphe mérite de fixer tout aussi vivement fattention. Cet Hariulphe, auteur
I PART. LlVa. I. CHAP. XH.
G8
NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X*^ SIÈCLE.
Voici que nous assistons enfin à la première florai- son de l'épopée française. Ce printemps s'est bien fait attendre.
CHAPITRE XII
LA FRANCE DES IX' ET XV SIECLES
RÉUNIT ENFIN TOUTES LES CONDITIONS NÉCESSAIRES
A LA PRaDUCTION d'uNE ÉPOPÉE NATIONALE.
NAISSANCE DE CETTE ÉPOPÉE
Les ix«
et X® siècles
peuvent être con-
side'rës comme
une époque
primitive.
Il semble qu'à la fin du ix*" siècle ou au commencement du x% la France réunissait enfin toutes les conditions nécessaires à la production de la véritable Épopée.
On ne saurait tout d'abord contester le caractère vrai- ment primitif de cette époque. Il est vrai qu'il y a plu- sieurs sortes d'époques primitives et que le V' siècle ne ressemble point aux temps homériques. Mais enfin, si Ton en excepte la société cléricale, qui était lettrée et
du Chronicon Centiilensis abbatiœ seu Sandi Richarii, est mort en 1143. D'Achery a publié intégralement cette précieuse Chronique qui s'étend de 625 à 1088 (Spicilegiiim, IV, 419-616). Le passage qui nous intéresse se rapporte au fameux roi Gormond qui est un des héros de la Cantilèiie de Saucourt, et c'est de cette défaite des Normands qu'Hariulphc veut parler quand il dit : « Quomodo sit factum, rionsolum historiis, sedetiâm patriensium memoria recolitur et can- TATUR )) (cap. XX, p. 518 de Tédition de d'Achery). = Il ne reste plus qu'à citer Albéiic de Trois-Fontaines. Cet historien du xm'' siècle fait plusieurs fois allu- sion aux cantilenœ, aux cantilenœ heroïcœ, aux fabulœ des cantores gal- lici, etc., etc. (voy. l'édition de Leibnitz, ou celle du Scriptores de Pertz, aux années 770, 772, 779 et 866). Albéric s'est défié de la vérité historique de ces chants qu'il cite si volontiers, mais il ne les croit pas cependant inutiles à l'his- toire. Ses heroïcœ cantilenœ sont des chansons de geste. Quant aux cantilenœ d'Ekkehard et à celles d'Hariulphe, nous y verrions plutôt des cantilènes.
NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FPtANÇAlSE AU X« SIÈCLE.
60
savante, ces hommes de Tan 900 ou de Tan 1000 étaient réellement d'un esprit simple et tout à fait aptes à pré- férer la légende à l'histoire. Il est même permis de dire qu'il y a eu, après Charlemagne, une recrudescence de simplicité, très-favorable au travail de la légende épique. Cette société offrait une physionomie toute militaire et héroïque. Toujours en lutte, toujours en fièvre, toujours en armes, et debout. Véritablement on n'avait guère le temps de songer au repos, et tous les hommes de guerre (il n'y avait que des hommes de guerre) ressemblaient alors à notre Guillaume d'Orange, lequel, dans le beau poëme à'AliscanSj revient, tout couvert de son sang et plus qu'à moitié mort, de cette effroyable bataille contre les Sarrasins qui a duré plusieurs jours. Sa femme lui crie sur-le-champ : ce Cours à Paris, va chercher des )) vengeurs, pars! » Il ne prend pas le temps de se désarmer, et se remet en route tout sanglant ^.. Tels étaient les chevaliers du x^ siècle. Là, tout près d'eux, dans tous les châteaux voisins, ils avaient des ennemis contre lesquels ils ne cessaient de combattre, soit par la violence, soit par la ruse. Puis, c'étaient les Normands au nord et les Sarrasins au midi. Ces derniers étaient en voie de devenir les grands ennemis du nom chrétien, et la chrétienté de ce temps-là semblait avoir l'oreille clouée au sol pour entendre ce bruit sourd des envahisseurs musulmans qui s'approchaient. On parlait, à voix basse, de toutes les infamies dont ils se rendaient coupables et du tombeau de Jésus-Christ qui était au pouvoir de ces maudits. On s'imaginait de plus en plus que le grand empereur Charles n'avait eu durant toute sa vie qu'à lutter contre ces mécréants. On grinçait des dents contre ces conquérants de l'Espagne qui avaient aussi envahi la
I PART. LIVR. I. CHAP. XII.
° Il y a alors,
en France,
un milieu
national
et religieux.
' Aliscans,yQT& 1365-204-6. — Voy Panalyse de cette Chanson à la fin de notre tome III.
1 PART. LIVR. r. CHAP. XII.
•2" Des souvenirs se rapportant
à des faits
oxtraordinaires
et
(loiiloiireux.
".j*^ Des héros qui sont la per- sonnification
exacte de leur pays
et de leur temps.
70 NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X^ SIÈCLE.
France et n'avaient pas été bien loin de la conquérir. Et c'étaient surtout ces invasions, parfois victorieuses, qui fournissaient à l'Épopée une matière digne d'elle. Nous ne nous rendrons jamais un compte bien exact du retentissement merveilleux qu'avaient encore, dans la France du ix' siècle, la victoire de Charles-Martel à Poi- tiers, en 732, la défaite de Roland à Roncevaux, en 778, et celle du comte Guillaume à Villeclaigne, en 798. C'est à peine si les historiens consacrent deux lignes à cette dernière bataille qui mit réellement en péril toutes les destinées de la chrétienté et de la France. Les Sarrasins étaient là cent mille, et furent vainqueurs. Sans l'admi- rable résistance de Guillaume, et s'il s'était fait battre d'une autre façon, c'en était fait : les Musulmans arri- vaient aisément jusqu'à la Loire. On peut dire qu'à cette époque et tant que durèrent ces prodigieux événements, tout le peuple chrétien fut haletant d'angoisse. C'est qu'en vérité il s'agissait pour lui d'être ou de ne pas être. Voilà, voilà un sujet d'Épopée.
Et quels héros ! A côté de ce Charlemagne dont nous craignons de n'avoir point parlé dignement, nous trou- vons des géants comme Guillaume, Roland et Ogier, qui vont facilement devenir le centre de nos grands cvcles épiques. Roland, qui semble avoir tous les traits de l'Achille antique, est le type inimitable du conrage jeune et emporté ; Guillaume, de la fidélité ; Ogier, de la rébel- lion. Tous finissent en saints après avoir vécu dans les larmes et s'être montrés dignes de la couronne du mar- tyre ; tous ont la double auréole de la douleur et de la sainteté; tous sont épiques. D'ailleurs, la France qui les célèbre, la France vient enfin de trouver ses véri- tables limites et de se constituer à l'état de nation ^
' « Le nom de France, clans le Roland (qui est du xi*" siècle), est donné cent SOIXANTE-DIX FOIS à tout l'cmpire de Charlemagne, lequel, en dehors de la France
: PART. LIVR. I. CHAP. XII.
NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X« SIÈCLE. 71
Elle a une langue qu'elle balbutiait depuis plusieurs siècles et qu'elle parle maintenant d'une voix assurée et forte. Il ne lui manquait que cette dernière condition ^ nm langue
^ ^ . dont la formation
pour pouvoir enfin s'élever au delà de la poésie des can- suffisamment tilènes, et pour mériter ce (c quelque chose de mieux ^ ''^^^''^^' qui s'appelle une épopée.
Puis donc que nous sommes en présence d'une époque primitive , de faits et de héros épiques ; puisque notre France a le sentiment de sa nationalité et qu'elle pos- sède enfin une langue digne d'elle, nous pouvons dire que les temps de l'Épopée sont venus.
Cette première apparition de notre Épopée, à quelle ^, ^^^^^^^ époque précise convient-il de la placer ? ^o c 'ite darorigi-
liSt-Ce au X SieCie . que noug donnons
Parmi les arguments qu'on a mis récemment en notre épopée lumière pour justifier cette date et soutenir cette thèse, il en est dont on ne saurait faire estime ; il en est d'autres qui sont médiocres ; il en est enfin qui, sans déterminer en nous la certitude, nous forcent à dire : (( C'est probable. »
Telles sont les trois groupes de preuves qu'il nous faut successivement passer en revue.
J'avoue, encore un coup, que je ne suis aucunement sensible à l'argument tiré de ces mots : vidgaria car-
proprement dite, renferme, d'après notre chanson, la Bavière, l'Allemagne, la Normandie, la Bretagne, le Poitou, l'Auvergne, la Flandre, la Frise, la Lorraine et la Bourgogne. C'est ainsi qu'Aix-la-Chapelle est en France, et qu'on se trouve également en France au sortir des Pyrénées. 11 est vrai qu'en plusieurs autres passages de notre poëme, ce même mot « France » est employé dans un sens plus restreint et pour désigner le pays qui correspondait au domaine royal avant Philippe-Auguste (voy. la nomenclature des dix corps d'armée de Charle- magne, vers 3014 et s.). Mais il ne faut pas perdre de vue le sens général et qui est, à beaucoup près, le plus usité. En résumé, le pays tant aimé par le grand empereur, c'est notre France du nord avec ses frontières naturelles du côté de l'est, et ayant pour tributaire toute la France du midi. (L'Idée politique dans les Chansons de geste, par L. G., p. 84-.)
I PART. LIVR. I. CHAP. XII.
72 NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X^ SIÈCLE.
mina et cantilenœ\ que l'on trouve dans plusieurs textes du IX' siècle. Rien ne prouve qu'il s'agisse ici de chan- sons de geste, et, presque toujours, le contexte nous fait voir jusqu'à l'évidence qu'il est uniquement question de chants populaires, decantilènes sans art, de rondes et de complaintes chantées par tout un peuple. Tel est le sens des fameux vers du poëte saxon' et d'Ermoldus Niger '^; tel est le sens de ce mot non moins célèbre de l'Astro- nome limousin : ce Je n'ai pas besoin, s'écrie-t-il, de vous dire les noms des héros tombés à Roncevaux. — Et pourquoi? ~ Parce qu'ils sont connus du vulgaire; riuia vîdgata simt\ » C'est une allusion aux cantilènes rolan- cliennes. C'est cela, et rien de plus'\
Il y a dans Aimoin un texte qui m'a fait réfléchir plus longtemps. C'est ce passage, plusieurs fois cité, où, par- lant de ces Rourguignons du x*" siècle qui étaient de véritables Français, il nous apprend qu'ils se faisaient
^ Nous avons dû citer plus haut les paroles de M. Paul Meyer disant : « Je suis porté à regarder comme de véritables chansons de geste les vulgaria carmina et les cayitilenœ dont parlent les auteurs du ix** siècle.» { Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1867, p. 41.) Ailleurs, il n'admet comme ayant été influents sur l'Épopi'e que les vulgaria carmina ayant un caractère narratif, (/feirf., p. 35.)
- (( Est quoque Jam notum : vulgaria carmina magnis— Laudibus ejus avos et proavos célébrant. — Pippinos, Carolos, Hludovicos et Theodricos — Et Carlo- mannos Hlotariosque canunt. »
^ « llaBC CANiT orbis ovans vilgoque résultant; — Plus populo résonant quam canat arte melos. » (II, 191, 19^2.)
^ « Quorum nomina, quia vulgata sunt, dicere supersedi. » (Vlta Hhidovici Im- peratoris; Pertz, Scriptores, II, 508.)=^ Dans un manuscrit d'Eginhart, conservé à la Bibliothèque nationale (lat. 5354, xi^ siècle), la Vita Karoli se termine par ce commentaire : « Rcliqua actuum ejus [Karoli], seu ea quœin carminihus VULGO CANUNTUR de co, nou hic pleniter descripta. » (0. Paris, Histoire poé- tique de Charlemagne, p. 50.)
^ M. d'Héricault cite, à Fappui de sa théorie des cantilènes préexistantes, un texte de Thegan en sa Vita Hludovici imperatoris (cap. xix ; Hisiorierjs de France, VI, p. 78). Suivant M. d'Héricault, ces poèmes populaires « seraient en- trés, pour une partie importante, dans l'éducation de Louis le Pieux». Or, The- gan se contente de dire : « Poetica carmina gentili A ryuœ i«j//re?îiMie didicerat respiiit, nec audlre, nec docere voluit. » Qui ne voit que les « poetica carmina gentilia » signifient uniquement les poètes de la gentilité, les poètes de l'an- tiquité païenne, pour lesquels Louis le Débonnaire eut toujours un dégoût pro- noncé? Ce sens ne nous semble pas douteux. Et il n'est ici question ni de can- tilènes, ni de chansons de geste.
NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X« SIÈCLE.
73
précéder au combat par un chanteur de profession, par un véritable jongleur. Et ce jongleur, dit-il, leur chan- tait les exploits de leurs ancêtres et les anciennes guerres' . C'est là sans doute une formule, j'allais presque dire un cliché (( renouvelé de Tacite etd'Eginhart». Mais enfin, me voilà plongé dans le doute, et la présence de ce jon- gleur que l'on charge d'une telle mission, me fait sup- poser que nous pourrions avoir affaire à des poèmes d'un certain développement. Eh ! s'il s'agissait de can- tilènes, tous ces Français de la Bourgogne les eussent chantées en chœur.
Néanmoins c'est vague.
Mais voici qui peut-être semblera plus précis.
Si j'ouvre aujourd'hui la plus ancienne version de la Chanson de Roland qui soit parvenue jusqu'à nous et qui est de la fin du xf siècle, je suis frappé de cer- tains noms de héros qui ont une physionomie particuliè- rement historique. Je ne veux certes point parler de Char- lemagne ni de Roland, mais de ce duc de Normandie, Richard, et de ce comte d'Anjou, Geoff'roi, qui jouent un rôle si considérable dans la vieille chanson. Ces noms, je les connais. Il s'agit visiblement de Richard F, dit Sans-Peur, qui mourut en 996, et de Geoflroi, dit Grise- Gonnelle, qui mourut en 987. D'où vient qu'ils ont trouvé place dans une légende qui, comme celle de Roland, a ses racines dans le viif siècle? A quel titre y figurent- ils ? Qu'y viennent-ils faire ?
La réponse est bien simple : (c Ces personnages ont été sans doute introduits dans la légende de Roland à l'époque où vécurent Richard-sans-Peur et Geoffroi Grise- Gonelle, ou, pour mieux parler, quelque temps après leur mort. »
' « Res fortiter geslas et priorumbella. » (Voy. G.Paris, Histoire poétique de Charlemagne,!^. 48.)
I PART. LTVR. 1 CHAP. XII.
Ces arjyuinenti
sont
tires de certains
personnages
de la
Chanson
de Roland,
et surtout
du frao^ment de
la Haye, etc.
PART. LIVR. I. CHAP. x.ir.
7i NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X'' SIÈCLE.
Cette époque, c'est la fin du x*" siècle ou le commen- cement du xf .
Or, il n'est pas probable que Richard et Geoffroi aient été le sujet de chants populaires ou de cantilènes : c'est dans une véritable chanson de geste qu'ils ont été proba- blement introduits par quelque poète à la fois crédule et adulateur. Et c'est ce qui nous permet de penser qu'il y a eu une première rédaction de la Chanson de Roland^ remontant au règne de Robert ou de Henri V'\
Une découverte récente donne encore plus de proba- bilité à cette date de notre Épopée.
M. Pertz avait publié, sans y attacher d'impor- tance, deux pages d'un manuscrit du x^ siècle \ qui, par bonheur, tombèrent sous les yeux d'un jeune savant français, lequel était alors fort occupé à écrire sur les chansons de geste. D'un premier regard, M. Gaston Paris y découvrit une sorte de traduction latine d'un de nos plus vieux poèmes.
^ Le fragment dit « de la Haye » a été publié par Pertz (Scriptorea, III, 708-710), qui Fattribue au x'' siècle. Quelques vers religieux, qui se trouvent sur le même morceau de parchemin, ne contredisent point cette date ; mais ils me feraient penser à la fin plutôt qu'au commencement de ce siècle. = Ce fragment est conservé à la Haye, dans la Bibliothèque du Roi, sous le n" 921. = L'éditeur allemand avait déjà fait remarquer que cette amplification en prose renferme, çà et là, des vers entiers (1. 1., p. 710), et M. G. Paris a pu effec- tivement en remettre quelques-uns sur leurs pieds : « Concitrrunt reges pari- tei\ Martemque lacessunt.— Vuibii^ einissls,qaoniambe}ie creditur illis, etc. » (Histoire poétique de Cliarlemagne, p. 50.) --= M. Pertz s'est bien aperçu qu'il s'agissait, dans ce récit poétique et ampoulé, d'une bataille contre les Sarra- sins; mais il s'est étrangement trompé en le rapportant au siège de Pampelune en 778- = En réalité, nous avons atîaire ici à des personnages du cycle de Guillaume, et c'est ce que prouvent les noms de ces héros : Ernaldiis, Ber- trandus Palatimis, Bernardus, Wibelinus. = M. Gaston Paris (1. 1., p. 84-86) va plus loin. Il identifie VErnaldus du fragment de la Haye avec cet Ernaut de Gironc qui joue un rôle si considérable dans la geste de Guillaume, et conclut que la cité dont on raconte le siège dans le document latin n'est autre que Girone. C'est une hypothèse ingénieuse, mais non pas « un résultat très- sùr )), comme l'assure M. Paul Meyer (Becherches sur V Epopée française, dans la BilAiothèque de VEcole des Chartes, 1867, p. -46), et dans plusieurs poèmes du même cycle on retrouve également les quatre personnages du fragment de la Haye. = Somme toute, ce fragment est fœuvre d'un rhéteur de couvent qui a amplifié sans doute une de nos toutes premières chansons de geste.
NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X^ SIÈCLE. 75
C'est ce texte qui demeurera désormais célèbre sous ' 'cHl'p.'^xn: le nom de (( fragment de la Haye )). Il n'est plus permis de le négliger, quand on écrit l'histoire de l'Épopée
française.
Ne vous attendez pas, d'ailleurs, à rien de merveilleux. Ce morceau de basse latinité est bien la chose la plus mortellement ennuyeuse qui se puisse imaginer.
Amusez-vous, pour vous en faire une idée, à traduire en style mythologique quelques strophes de la Chanson de Roland, ÉcYwez, par exemple : (( Roland, plein de la fureur de Bellone, se lance dans la plaine où combattent les héros, fils de Mars, et où, comme une pluie terrible, tombent les traits des guerriers »; etc., etc.
Tel est le fragment de la Haye ^ H ne se peut vraiment comparer qu'à ces prétendus chants populaires que M. Edelestand Duméril a publiés, et où il ne faut voir, comme nous l'avons dit, que des amphfications d'école et de vrais devoirs de rhétorique.
Les beaux esprits de couvent se divertissaient à ces sortes d'exercices, et les meilleurs de ces devoirs étaient conservés sur une sorte de cahier d'honneur.
' Texte du fragment de la Haye. Nous n'en citons ici quelles passages les plus intéressants (voy. le reste dans les Scriptores de Pertz, III, 708-711, et dans VHistoire poétique de Cliarlemagne, pp. 465-468). « .... Illic et pertonat ardens miles Ernoldi ad muros, et ipse tenens piium scienter anhelat ante suos, per- funditque sudor ubique proruptus ducem, lucentque oculi et concrescunt spumse per ora pulsantque truces venœ in pectore : nuncpoplex titubât, nunc adstat firmior quercu. Plene fructificat juventus Bernardi exporta in adversis rébus et qualiscumque résistât; favet fortuna suum velle certatque valere. Sed tamen per cunta, neque degeneratur ab ullo obice, quisquis minus gravior omnibus obstat. It gravis fremitus Bertrandi qua eminet fortior pars urbis fossa et muro, permittente sua mente quœque obnoxia, trucidatque pugiles, quo sonitucadit intolerabilis ictus de cœlo.... At eccontra magis continet se Carolus imperator, ut fortis, fixus pietate Tonantis, quem semper sciebat prœ- sentem largumque, instigatque ardentes manus amori bellorum, nec cogit formido sequi tam validum regem, sed cogit mens prfBcedere. Se prope tollit lumina ad sidéra, soluta niananti rore lacrimaruni humectatque gênas ne tripu- diet gens offensa superno régi paltna receptetque superba spolia. Optinet dux sublimis equo quemredemit multa cœde médias phalanges mucrone docilipena- rum, et hue illucque seminat mortes. Ergo reïtiunt elumbes dextrae arma, qui- tus negatur ut stent; laborat belliger eventus emulusque ordo fratrum conferre
I PART. LIVU. ï. CHAP. xir.
7G NAISSANCE DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE AU X*^ SIÈCLE.
Mais, dans cette page de rhétoricien de vingtième ordre, dans ce récit banal de je ne sais quel combat des chrétiens contre la (( gent maudite » , je découvre quatre noms bien français : c'est Hernaut et Guibelin; c'est Bernart et \e palazin Bertrand. Parmi leurs adver- saires figure un Borel.
Je les reconnais. Ce sont les héros du cycle de Guillaume d'Orange : Hernaut et Bernart sont les fils d'Aimeri de Narbonne; Bertrand est le fils de Bernart.
Mon rhétoricien du x' siècle a donc eu sous les yeux les couplets assonances de quelque poëme roman. Il est difficile de se figurer que ce clerc ait emprunté un aussi long récit h un chant populaire, à une cantilène militaire et orale.
Non ; ce n'est pas probable. Et toutes les probabilités, au contraire, sont en laveur d'une chanson de geste.
Notre Épopée est née.
acre seniiim Borel palris, homiiii vafro per incendia pugnno. Nec mora : haii- ritur subsistens hospes corporis per munimina clipei et per trilicem tunicani. Summittitque capiit, sed vcrtuntur crura in altum : modo dehiscunt colla con- fracta solo. Ilespirat W'ibeltnus agilis et aiidax, puer par parenti siio virliite, sed siippar mole, compensandus in omnia ferro jiidice. Circnnidedit unum c natis lioRKL visu, procul frementem inter mille poUenti dextra ; rumpit itcr telis intentus illi exhortansque equum talo monitorc, et statim devenit ante eum coUocatque ensem ardcntem inter médium temporis, et exfibulat e suo visu cerviccm oui magis adhœrebat, totamque medullam utrimque : occubuit jingua projecta plus uno pede. Propalat sitibunda cupido laudis Ernaldum quanti pretiî sit quanloque aclu refulgcat, Quicquid enim parât lîellona, etc. » = II serait facile do ramener cette prose à sa forme poétique, et nous allons essayer cette restitution pour les premières lignes du passage que nous venons de citer : Ernoldi ad muros hic miles pertonat ardens, — Proruptusque diwem sudor perfundU iihique — Atque ociili lucent, concrescit spuma per ora. — Atque truces sicvo puisant in pectore venœ. — Nnnc poplex titubât, nunc quercii finnior adstat. — Plene frnctificat Bemardi experta juventus — Rébus in ad~ versis et qualiscumqiie résistât. — Vellesiium fortunafavet, certatque valere, etc.
PASSAGE DES CANTILÈNES ADX CHANSONS DE GESTE. 77
CHAPITRE XIII
FORMATION DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE : l. PASSAGE DES CANTILÈNES AUX CHANSONS DE GESTE
(x'-xr siècles)
I PART. LIVR. 1, CHAP. XIII.
de ijosto.
Nous sommes à la fin du x' siècle. Le moment est lcs anciennes
, , . cantilènes
solennel. Après deux siècles de luttes dont les cnroni- suricniemehéros,
J^ qui étaient
queurs ne nous ont pas raconté toutes les péripéties, P''fi'^',|;^j;f'''' une dynastie très-française vient enfin de monter sur ^"^Xs."^''
le trône de France. L'avènement des Capétiens, c'est le '""U-eà^nor
triomphe de cette idée et de cette nationalité françaises ""'dTcrmposer''
.. ,. . ,. nos plus anciennes
que les Carlovmgiens n avaient pas toujours bien com- chansons prises ni toujours bien servies. Ces Carlovingiens, d'ail- leurs, auront bien mérité de notre Épopée. Ils lui lais- sent, en se retirant, des sujets et des héros véritable- ment dignes d'elle. On peut dire, sans exagération, que notre Épopée nationale a pour substance un certain nombre de faits qui se sont passés depuis Charles-Martel jusqu'à Hugues Capet. Par malheur^ ces siècles épiques sont des siècles obscurs.
Nous sommes à la fin du x' siècle. Dans les châteaux et aux armées, dans les rues des villes et durant les veillées rehgieuses, partout et sans cesse on entend retentir les mélodies populaires des cantilènes. Les hommes les chantent, les femmes les dansent. Il est fort probable qu'il en circulait un très-grand nombre, et le texte de la Vie de saint Guillaume atteste que le
78
FORMATION DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE
I PART. LIVn. I. ClIAP. Mil.
Mais nos premières
épopées
n'ont pas élé
formées par la
simple
juxtaposition
d'un certain
nombre
de
cantilènes
préexistantes.
même héros en avait inspiré bien plus d'une. Autant d'exploits divers, autant de cantilènes difïerentes. C'est le propre de ces sortes de chants de ne célébrer le plus souvent que des faits isolés. Le Ludwlfjslied est consacré à la seule bataille de Saucourt, et le LadwifjsUed peut ici passer pour un type^
Nous sommes à la fin du x' siècle. Étant donnée cette nature de la chanson populaire, il n'est pas étonnant que quelqu'un ait alors eu l'idée de rassembler, dans le corps d'un même poème, un certain nombre de faits consacrés au même héros et qui étaient robjet d'un cer- tain nombre de cantilènes. Que dis-je? C'est une idée qui a du venir à plusieurs dans le même temps. Il devait arriver en effet qu'on demandait souvent à un chanteur de bonne volonté de réciter toutes les cantilènes qu'il connaissait sur Ogier, ou sur Guillaume, ou sur Roland. Il les récitait de smxE et en leur imposant sans doute un certain ordre. De là à avoir l'idée de composer une chanson de geste, il n'y a pas loin.
Nous avouons, d'ailleurs, que c'est là une simple hypo- thèse; mais elle nous semble bien probable et vraiment scientifique. Quant à croire (comme nous l'avons lait jadis) que les antiques cantilènes aient été pieusement conservées dans le texte même de nos preniières chan- sons de geste, ou, pour parler un langage plus imagé, que nos premières chansons de geste aient uniquement
^ M. Paulin Paris nous paraît s'être trompé en disant des cantilènes qu'elles étaient « le bulletin des combats, Tordre du jour », et en ajoutant que « chaque année, sous Pépin et sous Charlemagno, les cantilénistes se mettaient au courant et chantaient les événements de la dernière campagne ». Nous ne croyons ni à cette existence réguhère des cantilénistes, ni à cette périodicité de leurs fonctions. La cantilène est une œuvre actuelle, mais essentiellement spontanée et anonyme : ces deux caractères sont ceux de toute poésie populaire. Loin d'avoir été un bulletin de combat et un ordre du jour, la cantilène était un hymne national et guerrier qui se chantait avant la bataille et qui était plein de légendes. C'est avec ce caractère qu'elle est parvenue aux auteurs de nos premières chansons de geste.
PASSAGE DES CANTILÈNES AUX CHANSONS DE GESTE. 79
été (( des bouquets ou des chapelets de cantilènes )), c'est une théorie excessive et à laquelle nous avons depuis longtemps renoncé. Non, non, nos premiers épiques ne se sont pas contentés, ils ne pouvaient se contenter (( de juxtaposer, de souder, de coller ensemble un certain nombre de chants populaires ». Il n'est plus permis de se les représenter « comme travaillant avec réflexion sur ces matériaux, les ajustant et les disposant de façon à en composer une œuvre artistique S). Il est évident, comme on nous l'a fait observer, que ce l'action du poète épique est, par l'effet de la civilisation où il vit, beaucoup moins réfléchie, beaucoup plus mconsciente^ )). Le génie épi- que intervient alors, avec une très-puissante indépen- dance et vitalité, ce pour donner à l'ancienne matière de nouvelles formes, pour la pénétrer d'une seule idée, pour en grouper les éléments dans une unité gran- diose^ ». Tel est le travail qu'ont accompli les auteurs de nos premières épopées, et ce travail, comme on le voit, (( est toute autre chose que la simple compilation des cantilènes préexistantes'' ». Voilà qui est bien dit, et j'admets volontiers une conclusion aussi raisonnable.
J'écarte donc la théorie de la juxtaposition ou du cha- pelet des cantilènes. Peut-être, parmi nos vieux poèmes, trouverait-on un ou deux exemples de cantilènes textuel- lement insérées dans le corps d'une chanson de geste. Toutefois c'est un ce peut-être », et non pas une réalité.
Mais encore faut-il expliquer le passage, la transition des cantilènes aux chansons de geste.
Deux théories sont en présence. Et elles ne sont véritablement séparées que par une nuance.
D'après le premier de ces deux systèmes, une certaine
' Paul Meyer, Recherches sur VEpopée française, Bibliothèque de VÉcole des Chartes, p. 31. — ^ Id., ibid. — ^ K. Bartsch, Revue critique, 1866, n*' 52. — Md., ibid.
I PART. Livn. l. CHAP. xni.
80
FORMATION DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE
r PART. LIVR. I. (■.ff\l>. XTH.
Un certain nombre de chan- sons de g-este ont été composées directement
d'après
la tradition ;
mais, pour
un plus grand
nombre, le poète
s'est inspiré
dos
antiques
cantilènes.
partie de nos chansons de geste ce auraient été compo- sées directement d'après la tradition^ )).
Suivant nous, la plupart de nos épopées ont été inspirées par des cantilènes préexistantes.
Je suis tout disposé à admettre que quelques-uns de nos vieux poèmes ont pu être empruntés à la tradition, sans aucun intermédiaire. Mais j'estime que tous les faits vraiment considérables de notre histoire nationale avaient nécessairement donné lieu à des cantilènes. Nous en avons la preuve, qui est absolument irrécusable, pour Guillaume d'Orange; mais on ne saurait douter un in- stant que Charlemagne, Ogier, Roland, aient été moins populaires, et, par conséquent, moins chantés. Bref, pour qu'une de nos légendes ait eu la force de parvenir jusqu'aux auteurs de nos premières chansons de geste, elle a dû au préalable être l'objet de chants populaires. Avant d'être chantée par les jongleurs, elle a été chantée par tout un peuple.
Admettez, d'ailleurs, autant d'exceptions que vous le désirerez. Mais telle est la règle.
Donc, on s'est le plus souvent inspiré des antiques cantilènes. On ne les a pas cousues l'une à l'autre, on ne les a pas grossièrement copiées ; on ne leur a emprunté que leurs héros et leur esprit -.
Nous disions tout à l'heure qu'il n'y a pas loin entre l'habitude de chanter une série de cantilènes sur le même
' (1 II n'y a, dit M. Paul Meyer, aucune difficulté à admettre que des poëmes, même très-anciens, ont pu être composés directement d'après la tradition. » (Blhliotheque de VÉcole des Chartes, l^Ql, p. 32.) Et ailleurs, le môme érudit formule cette opinion sous une forme encore plus modérée : « La tradition, n'étanî pas soutenue par la poésie, a pu être la source à laquelle ont puisé directement les auteurs de certains poëmes. » (Ihid., p. 35.)
- « Nos premiers épiques n'ont pas soudé réellement, matériellement, des can- tilènes préexist;mtes. Ils se sont seulement inspirés de ces chants populaires; ils en ont seulement emprunté les éléments traditionnels et légendaires. Bref, ils n'en ont pris que les idées, resprit, la vie; et ils ont trouvé tout le reste. La forme épique leur appartient en projjre, et telle n'était point celle des chants
PASSAGE DES CANTILÈNES AUX CHANSONS DE GESTE.
81
héros et l'idée de composer une chanson de geste. Mais entre le chanteur qui déclamait de suite toutes les cantilènes consacrées à Roncevaux et l'auteur de la Chanson de Roland^ il y ^i véritablement un abîme.
Les cantilèues se suivaient , ou du moins elles pou- vaient se suivre sans imité et sans ordre. Le poëme, au contraire, nous offre toute la magnificence d'une profonde unité. Il est pensé par un seul écrivain, écrit par une même main, chanté par une même voix. Il y a là une exposition, des péripéties, un dénoûment. C'est tout un drame. Le génie littéraire a passé par là.
Quant aux cantilènes, la naissance de l'épopée ne les fit pas mourir. Mais partout, dans les villes comme aux champs, on continua de chanter les anciennes, on s'obstina à en composer de nouvelles. On en chante en 187(3. Il nous en est resté un certain nombre qui remontent aux xv^ et xvf siècles, et quelquefois plus haut. Les érudits s'efforcent aujourd'hui de les recueillir scientifiquement et de sauver ainsi de l'oubU ces chants populaires de notre race, ces chants qui sont généreux et fiers ; mais qui, trop souvent aussi, sont malicieux jusqu'à la méchanceté et joyeux jusqu'à la grivoiserie.
Les cantilènes religieuses ont subi le même sort que les autres.
Il y en avait alors des milliers qui circulaient sur les lèvres des nations chrétiennes et avec lesquelles on ber- çait les enfants. C'était une sorte de catéchisme poétique ; ^e
I PART. LIVR. I. CHAP. XIH.
Histoire abreg-ée des cantilènes
religieuses
qui ont abouti
à une sorte
de petites
chansons de geste
comme
la Vie
saint Alexis.
populaires ou cantilènes, lesquels étaient sans doute ornés de refrains et chan- tés sur un rhythme beaucoup plus vif. Le génie inconnu qui a écrit la Chanson de Roland n'est donc pas et, en vérité, il ne peut être un compilateur vul- gaire. Ce n'est certes pas un compilateur qui donnerait jamais à une œuvre cette unité vitale, cette sublime et incomparable unité. Non, non : il avait dans l'oreille le souvenir exact d'un certain nombre de chants populaires; il les avait classés dans sa mémoire ; peut-être même les avait-il fixés sur le parchemin. Mais il s'est contenté de les imiter, et de les imiter à la façon des maîtres, c'est-à-dire en surpassant infiniment son modèle.» {Chanson de Roland, édition Marne, t. I, pp. xl, xli.)
I. 6
I PART. LTVRf I.
cnAP. xnr.
82 FORMATION DE L'ÉPOPÉE FRANÇAISE
c'était un sermon mieux écouté que tous les autres; c'était une exhortation à toutes les vertus et un manifeste contre tous les vices \
Sans doute on a continué de chanter ces chants reli- gieux durant tout le moyen âge et jusqu'à nos jours. Sans doute on en chante encore, et nous ne pouvons guère nous promener tout an jour dans nos villages sans entendre « Sainte Catherine était fille (F un roi », ou d'autres cantiques populaires. Mais les cantilènes reli- gieuses, elles aussi, ont abouti à une sorte de petite chan- son de geste. Il nous est resté trois poèmes des x' et xf siè- cles qui peuvent passer pour les types de ces humbles épopées. La Passion du Christ^ et la Vie de saint Léger ^
' Dans la Vie de saint Adhelme, par Guillaume de Malmesbury, ou lit que ce saint ne négligeait pas les cantilènes et chansons en langue vulgaire pour attirer ou retenir le peuple : « Adhelmus nativœ quoque linguœ non negli- gebat carmina, adeo ut, teste libro Elfredi, par ei fuerit poesim anglicam posse facere et cantuni componere..., vel canere, vel dicere, Denique commémo- rât Elfredus carmen triviale quod adhuc vulgo canitur Adhelmum facere, adjiciens causam qua probet rationabiliter tantum virum his quœ videantur frivola in- stituisse populum eo tempore semibarbarum. » (Ada sanctorum Ordinis sancti Benedicti, V, 167.) Et l'hagiographe ajoute que ces sauvages s'enfuyaient dès que la messe commençait, mais que saint Adhelme alors les retenait par ses chants.
- La PaHÙon est un de ces deux poëmes du x' siècle qui sont conservés dans le célèbre manuscrit de Clermont. Diez l'a publié en 1852 (Zwei altro- ynanische Gediclite). M. Bartsch en a donné une nouvelle édition dans sa ChrestoïnatJiie de Vancien français (p. 7). Mais la meilleure édition est celle de M. Gaston Paris, qui, dans la Romania (II, p. 295), en a imprimé un texte critique en regard du texte paléographique. = La Passion est le type de ces com- plaintes religieuses que les clercs composaient pour l'instruction du peuple chrétien, et que certains chanteurs pieux colportaient de village en village. C'était, en réalité, l'un des premiers chapitres d'un catéchisme poétique et po- pulaire. = M. Gaston Paris a établi que « l'auteur de ce poëme a employé à coté l'une de l'autre des formes appartenant aux dialectes de la langue d'oïl et de la langue d'oo). = Quant aux vers, ils sont octosyllabiques et dérivent de vers latins rhythmiques qui avaient presque toujours un accent sur la troisième syl- labe. Quatre de ces vers forment un couplet. = La simplicité est le caractère de toute cette œuvre austère, qui est respectueusement calquée sur l'Évangile.
'^ Ce poëme du x*" siècle nous a été conservé dans le manuscrit de Clermont où nous lisons la Passion. =^ La Vie de saint Léger a été publiée par M. Diez, en 1852 iZivei aitromanische Gedichte); puis par M. Bartsch {Chrestomatliie de Van- cien français, p. 1-4}, et enfm par M. G. Paris {Rouiania, II, 252). = C'est encore un type des complaintes populaires à l'époque carlovingienne ; mais, plus particulièrement, c'est le type de ces Vies de saints destinées au peuple, et que des jongleurs religieux chantaient, sans doute, devant le porche
PASSAGE DES CANTILÈNE8 AUX CHANSONS DE GESTE. 83
sont des complaintes, composées par des clercs à l'effet de donner quelque instruction religieuse au petit peuple et aux ignorants. Mais la Vie de saint Alexis ^ est un poëme, plus complet et plus épique. Il commence solen- nellement à la façon d'un long récit poétique; il a ces proportions savantes et ce dénoûment préparé qui sont le propre des œuvres littéraires.
La Vie de saint Alexis est à la Cantilène de sainte Eu- lalie ce que la Chanson de Roland est aux cantilènes des x' et xf siècles dont parle l'historien de saint Guillaume ^
des églises, à l'issue de l'office. = La versification de ce poëme présente un caractère spécial. Il est écrit en strophes de six vers, lesquels assonnent deux par deux. Ces vers sont octosyllabiques comme ceux de la Passion, et c'est presque, en définitive, le rhythme encore usité dans nos complaintes de 1877. = On a longuement discuté sur la langue du Saint Léger, qui n'a certaine- ment rien de commun avec celle de la Passion. La théorie de M. Paul Meyer semble aujourd'hui la plus raisonnable, et elle peut se résumer en ces quelques mots : « Tout ce qui, dans cette œuvre, a l'apparence provençale, est bien certainement le fait du copiste. » M. Gaston Paris, qui a publié un excellent texte du Saiîit Léger, a adopté cette doctrine et l'a longuement démontrée d'après les assonances. = Or, il conclut en ces termes : « C'est à Autun, suivant la plus grande probabilité, qu'un clerc a dû composer, sous les derniers carlo- vingiens, son récit strophique en roman. » Nous nous rangeons à cette opinion.
^ La Vie de saint Alexis a été composée, en Normandie, vers le milieu du XI® siècle. = Ce n'est plus une complainte populaire, mais une petite Épopée hagiographique, une Vie de saint écrite selon le mode épique. = Ce poëme nous est parvenu dans un certain nombre de manuscrits. Le plus ancien « a été écrit, environ cent ans après le poëme, dans un pays où le dialecte normand, im- porté en 1066, avait commencé à s'altérer ». = M. Gaston Paris en a donné, après Gesner, Bartsch, etc., une excellente édition et qui est véritablement un chef-d'œuvre de critique {Bibliothèque de V École des hautes études, in-8% 1872). Mais il est, je pense, le seul qui admette aujourd'hui que Y Alexis ait été ori- ginellement écrit en dialecte de France, ou, pour mieux parler, que les dia- lectes de France et de Normandie n'aient pas été nettement distincts dès le XI® siècle. = La versification ne ressemble pas à celle de la Vie de saint Léger. Ce sont de beaux couplets formés de cinq vers décasyllabiques et qui assonnent ensemble. Il est à peine utile d'ajouter que dans ces vers, comme dans tous ceux des x^ et xi^ siècles, on trouve en effet l'assonance et non la rime. Chacun sait que l'assonance est une rime primitive, populaire, et qui atteint seulement la dernière voyelle sonore. = La Vie de saint Alexis a eu un succès considérable au moyen âge, et a été plusieurs fois remaniée. MM. Gaston Paris et Léopold Pannier ont publié, à la suite de notre vieux poëme, plusieurs de ces remaniements qui appartiennent aux xiii^ et xiv° siècles.
- Suivant M. Marins Sepet, il y a eu entre les romances populaires et les chan- sons de geste un genre intermédiaire, un genre de transition que Ton pourrait appeler « la chanson épique » , et dont la Vie de saint Alexis donne une idée assez exacte. Nous adoptons volontiers cette hypothèse ingénieuse.
1>AUT. LIVR. I.
CHAP. xni.
I PART. LIVR. I. CHAI». XIV.
84 FORMATION DE L'ÉPOPÉE FPiANÇAiSE :
Si donc nous publions ici, pour la première fois, une traduction de ces chants sur saint Léger, sur la Passion et sur saint Alexis, ce n'est point seulement parce qu'ils sont les plus anciens monuments de notre poésie natio- nale, et qu'ils sont contemporains de nos plus anciennes chansons de geste;
Mais c'est principalement parce qu'il semble y avoir une véritable ressemblance entre la marche des canti- lènes religieuses, qui ont abouti ^i\ Saint Alexis^ et celle des cantilènes militaires, qui ont abouti dj\ Roland \
CHAPITRE XIV
FORMATION DE l'ÉPOPÉE FRANÇAISE : :i. PASSAGE DE l' HISTOIRE A LA LÉGENDE ET DE LA LÉGENDE A LA FANTAISIE (X^-XII'' SIÈCLES)
Première La Légcude n'est pas autre chose que de l'histoire
''""iX-ende: '' cxagéréc ou dénaturée. Dès qu'un grand fait historique
(( Le fait histori(iiic '^
est exagéré. »
' TEXTES CITÉS DAIXS LE PRÉCÉDEI^T CHAPITRE. — I. LA PASSION LU CHRIST. [Type d'une complainte religieuse et d'un petit poème narratif, qui était chanté par les clercs pour Viyisiruction du peuple.) — Je vais vous faire, aujourd'hui, le récit véritable — De la passion de Jésus-Clirist. — Je veux rappeler toutes les tortures — Par lesquelles il a sauvé tout ce monde.
Durant plus de trente-trois ans, — Depuis qu ii eut pris humanité sur la terre, — Ses œuvres y furent celles du vrai Dieu — Et ses souffrances celles d'un homme de chair.
Il ne commit Jamais aucun péché — Et c'est pour nos crimes qu'il fut tué. — Sa mort nous rend la vie — Et nous sommes rachetés par sa passion...
Us Pont vêtu de pourpre; — Ils lui ont mis en la main un roseau. — Ils ont
PASSAGE DE L'HISTOIRE A LA LÉGENDE. 85
se produit, la Légende, tout aussitôt, s'en empare et se met à le travailler. Et il est tout aussi impossible à cer-
pris une couronne d'épines, — Et les misérables la lui ont posée sur la tête.
Tous, à genoux devant lui , — Voilà qu'ils se rient de Jésus, les félons ! — Ils le saluent comme leur seigneur — Et leur empereur pour rire ;
Et quand ils l'ont bien conspué, — Ils lui remettent son vêtement. — Lui- même alors saisit sa croix, — Et, les précédant tous, marche à sa passion....
Comme il parvint au Golgotha, — Devant la porte de la cité, — Il leur aban- doima sa robe, — Laquelle fut faite sans couture.
Point ne l'osèrent déchirer, — Mais l'ont tirée au sort, pour savoir qui l'au- rait. — C'est ainsi que sa robe ne fut pas divisée. — Et, en vérité, il y a là un gi-and symbole.
De môme, en une foi et en une vérité, — Tous les fidèles du Christ doivent dîMneurer. — Son royaume aussi n'est pas divisé, — Mais est tout wn en charité.
Les Apôtres s'en vont, parlant tous les langages — Et annonçant les miracles du Christ. — Homme vivant ne leur peut résister : — Car ils ont le pouvoir de faire des prodiges.
Dans tout le monde ils se sont répandus ; — Partout annoncent le royaume de Dieu; — Partout convertissent les multitudes et les nations; — Partout Jésus-Christ est avec eux.
Le Satan en a grande douleur — Et fait subir de rudes épreuves aux fidèles de Dieu. — Il en fait élever plusieurs en croix, — Il fait tomber leur tête sous l'épée.
Il en fait écorcher d'autres; — Il en fait jeter d'autres, tout vifs, dans le feu ; — Il en fait rôtir sur le gril; — Il en fait lapider à coups de pierres.
Mais, que lui sert? Il ne les vaincra point. — Plus il leur fait de mal, plus ils grandissent. — Le cep de la croix a pris croissance et vigueur (?), — Et voici qu'il est l'objet de l'adoration du monde (?).
Nous n'avons pas, pour nous, de ces combats à soutenir : — C'est contre nous que nous devons lutter : — Il nous faut briser noire volonté, — Si nous voulons avoir part avec les vrais fidèles.
Car la fin n'est pas très-loin — Et le royaume de Dieu est bien proche. — Tant qu'il nous laisse ici, faisons le bien. — Abandonnons le monde et son péché.
Christ Jésus, qui es là-haut, — Aie pitié des pécheurs. — Tout ce qu'ils ont commis de crimes, — Veuilles, en ta bonté, le leur pardonner.
Puissent-ils le rendre* grâce — Devant le Père glorieux! — Puissent-ils louer le Saint-Esprit — Maintenant et toujours ! Amen.
I PART. LIVR. I. CHAP. XIV.
II. — LA VIE DE SAINT LÉGER. (Type cViine Vie de saint poétique et d'un poème narratif qui forme la transition entre les cantilènes religieuses et les petites chansons de geste.) — Au Seigneur Dieu nous devons la louange — Et à ses Saints l'honneur. — Pour l'amour de Dieu nous chantons ses Saints — Qui subissent pour lui grandes douleurs. — Or, il est temps et il est bon — Que nous chantions saint Léger.
Je vous dirai d'abord les honneurs — Qu'il reçut sous deux rois. — Après quoi, je vies raconterai les épreuves — Que soutint son corps et qui furent si grandes.
— Et je veux aussi parler d'Ébroïn, cet apostat — Qui le fit mourir en si grand martyre...
Vous allez donc entendre les grandes peines — Que lui fit Ébroin, le tyran.
— Le perfide fut si cruel — Qu'il lui fit crever les yeux de la tête. — Quand il l'eut fait, il le mit en prison. — Et nul homme ne sut ce que le Saint était devenu.
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tains événements d'échapper à cette action de la Légende qu'il est impossible au corps humain d'échapper h l'ac- tion de l'air ambiant.
Il lui fit couper les deux lèvres — Et la langue aussi qu'il a dans la têle. — Et quand il l'eut ainsi mutilé, — Ébroïn le mauvais s'écria : — « Il a perdu » l'usage de la parole, — Et jamais plus ne pourra louer Dieu. )
Yoici que le Saint gît à terre, tout triste, — Et personne n'est avec lui pour prendre part à sa peine. — Se tenir tebout? Il ne le peut pas : — Car il ne peut se servir de ses pieds. — Il a perdu l'usage de la paroli'. — Et jamais plus ne pourra louer Dieu.
Mais si le Saint n'a pas de langue pour parler, — Dieu entend sa pensée. — S'il n'a pas les yeux de la chair, — Il a encore les yeux de Fesprit. — Son corps, il est vrai, souffre grand tourment ; — Mais quelles consolations dans son àme î
Son geôlier, qui s'appelle Guenes, — L'a mené dans un cachot sous terro.— C'est à Fécamp, dans le moutier, — C'est là qu'on enferme le Saint. — Mais Dieu, en cette rude épreuve, — A visité Léger, son serviteur.
Dieu lui a refait ses deux lèvres — Et il se prit, comme avant, à louer Dieu. — Oui, Dieu en eut si grand'pitié, — Qu'il le fit parler comme avant. — La pre- mière chose que fit Léger, ce fut de prêcher la foi : — 11 fit croire tout le peuple en Dieu...
Quand Ébroïn apprit ce miracle, — Il ne le put croire avant de l'avoir vu. — Le bien que faisait Léger lui pesait, — Et il ordonna qu'on le mît à mort. — Il envoya quatre hommes armés — Pour aller lui trancher la tête.
Trois d'entre eux vinrent à saint Léger — Et à ses genoux se jetèrent. — Do tous les péchés qu'ils avaient faits — 11 leur donne l'absolution et le pardon. — Mais le quatrième (un félon, du nom de Vadart), — D'un coup d'épée lui tran- che la tête.
Quand la tête eut été coupée, — Le corps resta debout sur ses pieds ; — Il resta debout très-longtemps, sans tomber. — Celui qui déjà Favait frappé s'approcha de nouveau — Et lui trancha les deux pieds, dessous. — Le corps resta toujours debout.
Mais vous avez assez entendu parler de ce corps — Et des grandes tortures qu'il subit. — Pour l'àme, elle fut reçue par le Seigneur Dieu — Et rejoignit les autres Saints dans le ciel. — Puisse saint Léger nous venir en aide avec ce Seigneur même — Pour lequel il a souffert une telle passion !
m. — LA CHANSON DE SAINT ALEXIS. {Tijpe cV 11116 grande Vie de saint en vers^ et qui est aux cantilènes l'eligieiises ce que la Chanson de Roland est aux can- tilènes militaires.) — Au temps ancien le monde était bon. — On y faisait œuvjes de justice et d'amour. — On y avait la foi, qui, aujourd'hui, diminue parmi nous. — Le monde est tout changé; il a perdu toute sa couleur. — Il ne sera jamais comme au temps des ancêtres.
Au temps de Noé, au temps d'Abraham, — Au temps de David que Dieu aima tant, — Le monde fut bon. Il ne vaudra jamais autant. — Voilà qu'il est vieux et frêle maintenant : il décline, — Il empire, et tout bien cesse... (Le jwëte ici raconte les commencements de la vie d'Alexis, fils d'Euphémien; il raconte sa naissance miraculeuse, son enfance et son mariage avec la fille du comte de Rome. Mais Alexis a le monde en horreur et se veut consa- crer à Dieu seul. La nuit même de ses noces, il s' eu fuit, laissant dans les larmes sa jeune femme et ses parents. Son absence ne dure pas moins de dix-sept ans. Pour échapper aux honneurs que les habitants de Laodicée voulaient rendre
PASSAGE DE L'HISTOIRE A LA LÉGENDE. 87
Le fait historique peut encore être comparé à un bloc de pierre ou de marbre, et la Légende à l'artiste qui sculpte ce bloc et le cisèle.
à sa saintetéy il se décide enfin à revenir à Rome, et voici quHl y arrive )
C'est à Tun des ports qui est le plus près de Rome, — C'est là qu'arrive la nef de ce saint homme. — Dès qu'il aperçoit son pays, Alexis éprouve une grande crainte : — II a peur d'être reconnu de ses parents — Et d'être par eux encombré des biens de cette vie.
« Eh Dieu ! dit-il, beau Roi qui tout gouvernes, — Sauf ton bon plaisir, je » voudrais bien ne pas être ici. — Si mes parents de cette terre viennent à me » reconnaître, — A prix d'argent ou par force ils me prendront — Et, si je les en » crois, me conduiront à ma perte.
«Malgré tout, mon père me regrette. — Ainsi fait ma mère, plus que » femme qui vive, — Et l'épouse aussi que je leur ai laissée. — Me mettre de » nouveau entre leurs mains, c'est ce que je ne ferai point. — II y a si longtemps » qu'ils ne m'ont vu : ils ne pourront me reconnaître. »
Alexis sort de la nef, et, sans plus tarder, entre à Rome. — Il s'en va par toutes les rues qu'il connaît bien; — Il y rencontre l'un, puis l'autre, mais sur- tout son père, — Entouré d'un grand nombre de ses hommes. — II le recon- naît, et rappelle par son vrai nom :
« Euphémien, beau sire, homme puissant, — Ne veux-tu pas, pour l'amour )) de Dieu, m'héberger dans ta maison? — Sous ton escalier, fais-moi un pauvre » grabat. — Au nom de ton fils, qui te cause une si vive douleur, — Au nom » de son amour, sois mon hôte. Vois, je suis tout faible et malade. »
Quand le père entendit prononcer le nom de son fils, — Ses yeux pleurèrent, il ne s'en put retenir : — « Pour l'amour de Dieu et en souvenir de mon )) bien-aimé, — Je te donnerai, bonhomme, tout ce que tu m'as demandé. — )) Gîte, lit, pain, chair et vin, tu auras tout chez moi m
Sous l'escalier, oîi il gît sur une natte, — On le nourrit des restes de la table. — Et telle est la pauvre vie qu'il mène avec un grand courage.— Mais il ne veut pas que sa mère le sache. — Il aime Dieu plus que son lignage.
Sur la nourriture qui lui vient de la maison, — Il ne garde que ce qui est nécessaire au soutien de sa vie. — Lui en reste-t-il, il le rend aux maîtres de rhôtel. — Il ne le cache pas en un coin, pour engraisser son corps. — Non; mais il le donne à plus pauvre que lui.
Il se plaît en sainte Église ; — A chaque fête il communie. — Son conseil- ler, c'est la Sainte Écriture. — Et que lui dit-elle? De persévérer dans le service de Dieu. — Alexis, d'aucune façon, ne s'en veut éloigner.
Il est là, sous l'escalier; il y dort, il y vit. — Il y mène enfin sa pauvre vie dans la vraie joie... {Le poète en vient ici à raconter la mort du Saint ; et comment, après cette mort, il fut reconnu par sa famille.)
La douleur que laisse alors éclater le père — Fait grand bruit; la mère l'en- tend. — Vite elle accourt, comme une folle, — Frappant des mains, jetant des cris, échevelée. — Elle voit son fils mort et tombe à terre, pâmée.
A la voir en si grande angoisse, — Battre sa poitrine, maltraiter son corps, — Arracher ses cheveux, se frapper sur les joues, — Soulever le corps de son fils et le tenir entre ses bras, — Si dur qu'on ait le cœur, il faut pleurer.
Oui, elle s'arrache les cheveux, elle bat sa poitrine — Et sa chair elle-même prend part à sa douleur : « — Fils, fils, dit-elle, m'as-tu assez haïe? — Et » moi, misérable, ai-je été assez aveugle — De ne t' avoir pas mieux reconnu « que si je ne t'avais jamais vu ! »
Ses yeux pleurent, ses cris éclatent, — Ses regrets n'ont pas de fin : « A la
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Mais cet artiste, c'est tout un peuple. Il faudrait, d'ailleurs, se garder de croire que les faits historiques, ainsi arrangés ou ciselés parla Légende, soient
w maie heure je t'ai porté, beau fils. — Que n'avais-tu pitié de ta mère ? — » Tu voyais qu'à cause de toi j'appelais la mort. — C'est grand'merveille que )) tu sois resté insensible.
)) Hélas ! malheureuse, quelle horrible aventure ! — Le seul enfant que j'aie )) eu, il est là devant moi, mort. — C'est à cette douleur qu'aboutit ma longue » attente. — Que pourrai-je faire, dolente, infortunée? — C'est grand'merveille » que je vive encore.
» Fils Alexis, tu eus le cœur vraiment bien dur, — Quand tu abandonnas » ainsi tout ton noble lignage. — Si tu m'avais seulement parlé une fois, à )) moi toute seule, — Tu eusses par là reconforté ta pauvre mère, — Qui est )) si triste. Cher fils, tu aurais bien fait d'aller à elle.
» Fils Alexis, et ta si tendre chair ! — Dans quelle douleur tu as passé ta )) jeunesse ! — Pourquoi m'avoirfui, moi qui te portas dans mon sein? — Ah î » Dieu sait que je suis toute à ma douleur, — Et que jamais plus, ni pour » homme, ni pour femme, je ne connaîtrai la joie.
)) Avant de t'avoir, je t'avais tant désiré ! — Avant ta naissance, j'étais si )) angoisseuse. — Mais quand je te vis né, quelle allégresse, quelle joie ! — » Maintenant, je te vois mort, et en suis toute accablée. — Et ce qui me pèse )) le plus, c'est que ma propre mort tarde tant.
)) Pitié, seigneurs de Rome; pour l'amour de Dieu, pitié. — Aidez-moi à )) plaindre le deuil de mon bien-aimé. — Elle est si grande, la douleur qui )) est tombée sur